XIX

—Dieu! Dieu! si vous existez, si vous connaissez la miséricorde, si, pour une fois, vous êtes capable de justice, criait Pauline en se meurtrissant les mains, sauvez-le! sauvez-moi!

L'heure éternelle était arrivée.

Odon de Rocrange avait sombré, en quelques chutes rapides, comme si, tout à coup, le corps parvenu aux extrêmes limites d'une résistance qui faisait encore illusion, avait été abandonné à sa ruine par la volonté défaillante.

Et il gisait là, maintenant, dépouille déjà, secoué des derniers frissonnements de la vie, sur le lit, le lit même de leur amour: le tronc soutenu par une pile de coussins, la tête livide cherchant l'air, les jambes gonflées d'hydropisie pendant hors des draps... Quoique l'issue de la maladie fût dès longtemps fatale, ce soudain effondrement prenait l'horreur d'une catastrophe imprévue. Terrifiée, Pauline assistait à ce spectacle d'épouvante, comprenant seulement ce que c'était vraiment que la séparation, la foudroyante séparation, l'inutile, la cruelle, l'immense séparation. L'angoisse de l'inconnu l'avait étreinte, la révolte farouche devant la souffrance du bien-aimé l'avait bouleversée, elle avait gémi de détresse, elle avait senti le désespoir de l'existence; elle avait même, en un surhumain effort de pensée et de foi, accueilli, à de certains moments, l'idée de la mort; elle s'était entretenue, avec celui qui allait mourir, de l'immortalité de l'âme. Mais en présence du fait, du fait qui allait s'accomplir avant que l'heure soit écoulée, elle perçut que tout cela, tout ce qu'elle avait souffert, accepté, vécu, était dès lors nul et sans signification. Le néant! Elle ne se disait pas que c'était le néant: elle y était sans le savoir. Rien! rien! Leur amour: rien! La vie: rien! La pensée: rien! Au chevet du lit où mourait son ami, Pauline devenait folle.

L'agonie commençait.

Les lèvres du mourant s'agitaient, s'agitaient, convulsives.

«Quoi? Oh! grand Dieu, quoi?»

Pauline se pencha avidement sur ces lèvres qui balbutiaient, se pencha comme sur un puits d'infini, sondant de toute la tension de ses yeux et de ses oreilles le mot, les mots qui sortaient de l'abîme du mystère. Mais son âme eut beau s'appliquer d'un suprême effort à entendre la voix, il ne monta de l'abîme qu'un bruissement indistinct. La communication n'existait plus.

Que voulait-il dire? Que disait-il? Car il devait avoir encore quelque parole à prononcer dans le monde des vivants. Il avait l'air d'indicible stupeur de celui qui veut parler et ne peut. Oh! cette parole! Était-ce une recommandation extrême et solennelle? un adieu? Était-ce la révélation subite que, sur le seuil, il venait d'avoir de l'au-delà, et qu'il tentait de jeter rapidement, comme un butin inouï, à celle qu'il laissait en bas? Ne pas savoir! rester avec cette effroyable interrogation dans le souvenir! Avoir eu pour dernier regard de l'aimé cette navrante expression d'anxiété et d'impuissance!

Allait-il partir ainsi, muet?

Pauline ne put supporter cette idée. A genoux, la tête dans ses doigts crispés, elle suppliait Dieu—Dieu en qui elle voulait croire maintenant—de faire un miracle. Non le miracle de ressusciter ce prochain cadavre, c'était impossible, c'était trop tard, mais le miracle de l'animer encore, quelques minutes, pour qu'il puisse parler, parler, et qu'il s'en aille après avoir édicté les paroles de paix et de consolation, versé ce baume au cœur horriblement déchiré de l'abandonnée.

—Odon! Odon! râla-t-elle.

Entendit-il ce cri, cette évocation presque? Entendit-il? Pas un signe dans son œil blafard; pas un battement de sa paupière violacée.

—Odon! pitié... Veux-tu que je me tue, que je t'accompagne là-bas?

Elle voulait, à ce moment éperdu, qu'il lui donnât un ordre—l'ordre.

De sa bouche déjà froide, il aurait murmuré cette seule syllabe: «Viens»; moins encore, sa tête se serait imperceptiblement inclinée en un assentiment, que, sans une hésitation, elle se serait tuée.

Mais Odon ne bougea pas. Il n'y eut, dans l'attente accablée de la chambre, que le chuchotement trouble de la respiration du moribond, tantôt précipité, haletant, tantôt s'arrêtant pendant une ou deux mortelles minutes et, à l'instant où tout semblait fini, reprenant avec des saccades désordonnées.

Et l'âme de Pauline était suspendue à cette affreuse respiration; elle était cette respiration. Tantôt, elle s'évanouissait, disparaissait jusqu'à l'inconscience: tantôt elle roulait, se tordait en un flot de pensées, en un torrent dévastateur d'agitations débordantes.

«Ne meurs pas! Reste! Comment la force de ma supplication n'est-elle pas capable de te redonner la vie? Je ne veux pas—Seigneur Dieu apprenez ma volonté, puisque vous êtes sourd à ma prière—je ne veux pas que mon amant meure! N'a-t-il pas suffi autrefois d'une volonté pour arracher au tombeau la fille de Jaïrus et le fils de la veuve de Naïn et Lazare?... Et suis-je moins que Jésus?... Oh! oui, certes, et mon humilité est profonde... Je veux dire: ma volonté est-elle moins grande? Non, Seigneur: en ce moment ma foi n'est pas inférieure à celle qui a opéré les prodiges. Si votre parole est vraie, ma foi devrait, en ce moment, transporter la montagne, la montagne qui m'écrase... Mais vous mentez, votre parole est mensongère... Écrasez-moi complètement, écrasez-nous, que je ne sente plus, que je ne voie plus!...»

Elle approchait du délire. Mais ses pensées tournoyaient si vite dans son front chargé de fièvre, qu'elles constituaient moins de réelles divagations qu'un mélange informe d'élancements douloureux et de vertiges. Pauline ne s'arrêtait à aucune d'elles d'une façon stable. Passant, presque sans s'en rendre compte, de l'oraison au blasphème, de la plainte passionnée à l'effroi, elle ne se créait point d'image précise de ce qu'elle ressentait vraiment. Son cœur, son cerveau, ses nerfs se brouillaient en tumulte.

Parfois, un éclair lézardait le fond noir de son être: c'était sa vie, l'idée de sa vie traversant rapidement sa mémoire. Sa vie! oh! sa vie brève, inconsistante, sa vie fugitive comme un bondissement de flèche, pour arriver, sans transition, l'instant d'après, à ce but, à la mort, qui, elle, n'était que trop et que trop abominablement vraie! Plus rien! Tout ce qui avait existé et avait si promptement apparu et disparu, toute la vie, cet éclair, avait zigzagué dans les ténèbres pour s'y résoudre éternellement, après avoir illuminé—quoi? O vie-fantôme aboutissant à la mort-vérité! Et à travers quelles souffrances? et pour quelles insondables souffrances? Et cette minute de la mort balancerait par son poids tout le poids—si minime maintenant—de la vie! Et les siècles, les siècles de siècles suivraient, toujours, toujours... et toujours ce serait la mort.

Ne resterait-il rien? Rien! Cet amour, leur amour, l'amour, qui pour eux avait été la vie et les avait souvent élevés si haut qu'ils avaient cru être immortels et divins, l'amour, leur amour ne subsisterait-il que comme la vague auréole d'un songe plus vague encore? Cet idéal, grâce auquel ils s'étaient senti une âme, une âme commune, fondrait-il comme un spectre vain dans la fumée des torches lugubres d'irréparables funérailles? N'aurait-il pas mieux valu n'avoir jamais aimé? N'aurait-il pas mieux valu de suite cette mort, cette mort qui n'en aurait pas été une? Et si la vie terrestre ne pouvait leur être épargnée, au moins que n'en eussent-ils ignoré le grand, l'implacable désir, ce qui ne meurt pas et ce qui meurt toujours, leur double âme, le sanglot, la cruauté, l'illusion de l'amour!

Leur amour avait-il même existé? Et Pauline—ce fut un vide étrange—Pauline douta. Il semblait que puisque l'amour ne pouvait vaincre la mort, c'est qu'il n'avait pas été l'amour.

«Quand, quand ai-je aimé? Je n'ai pas eu le temps! Tout était déjà fini, que je cherchais encore dans l'avenir l'accomplissement de ma destinée! Pas un seul moment je n'ai pu me croire heureuse, comme je voulais que l'amour me rendît heureuse. Pas un moment je n'ai pu me dire: «Me voilà au sommet, je n'irai pas plus loin, je n'ai plus qu'à descendre.» J'ai toujours regardé en avant, j'ai toujours voulu plus, espéré plus. Espéré! Espérer n'était pas aimer! Et lorsque l'impitoyable doigt de Dieu brise cette espérance, n'est-ce pas l'amour, la possibilité de l'amour qu'il raye de ma vie? Et pourtant, jamais femme n'a aimé plus que moi! Je le sens, j'ai aimé, j'ai aimé... Mais plus j'aimais, plus je voulais aimer: et il me semblait, à chaque élan nouveau, que je n'avais pas aimé encore. Et voici: le jour de deuil est arrivé, mon cœur est arraché de ma poitrine alors qu'il devait battre, battre plus fort, battre pour l'infini. Oh! mourir! mourir!... Odon, je veux mourir avec toi... Peut-être le cycle de notre amour n'est-il pas révolu!...»

Elle détourna la tête, comme poussée par quelque force occulte.

Tout à coup, son sang reflua à son cœur.

Dans le coin le plus sombre de la chambre, elle crut voir, elle vit, oh! elle vit à n'en pas douter une forme, tel un brouillard qui se condense, une forme qui se créait. Elle reconnut... Elle le reconnut... Lui!... lui!... C'était son ombre, sa vision se détachant sur le fond obscur des tentures. Et peu à peu, l'ombre se précisa, prit du relief et de la couleur. Elle ondoyait, comme portée par des flots invisibles, comme balancée mollement dans un fluide éthéré. Les doigts devinrent lumineux; ils dégagèrent une lumière phosphorescente, dont s'éclaira tout le haut de la figure. L'apparition était presque vivante maintenant, semblable au reflet d'un homme vivant projeté par une lampe dans une glace noire. C'était Odon, Odon transfiguré, plus beau qu'il ne l'avait jamais été, Odon souverainement serein, brillant de sa vraie nature, sa nature glorifiée. Son regard posé sur Pauline souriait gravement avec une douceur infinie. Lentement, lentement, il fit un geste: il développa son bras hors des draperies blanches qui le vêtaient, et, d'un mouvement insensible, amena un doigt sur ses lèvres. Il resta quelques instants ainsi. Puis, la mystérieuse apparition commença à décroître. Les teintes se fondirent; les formes s'effacèrent graduellement. Bientôt, ce ne fut plus qu'une buée grise, qui elle-même finit par se dissoudre.

Immobile jusqu'ici, sans un souffle, les yeux fixes, dilatés par l'étonnement et par l'attente, Pauline, lorsqu'elle le vit disparaître, voulut s'élancer. Plus rien! C'était le vide morne et terrible. Et là, sur le lit, le corps gisait.

Elle se dit rapidement:

«Il est mort.»

Folle, elle se jeta sur la dépouille.

Mais non: le cœur battait encore faiblement.

«Où est-il? Oh! où est-il? Je ne sais rien! Je suis comme une égarée dans la nuit. Odon! parle! réponds-moi! Était-ce toi, toi vraiment? N'était-ce qu'une hallucination de mes sens! Vas-tu mourir? Vas-tu vivre? O mon Dieu! mon Dieu!»

La porte s'ouvrit.

Une grande femme en noir parut sur le seuil. Elle était accompagnée d'un prêtre.

Pauline se dressa, blême.

—Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda-t-elle.

La femme en noir répondit:

—Je suis Mme de Rocrange.

La maîtresse d'Odon fut saisie d'un frisson néfaste. Cette femme venait-elle lui enlever le cadavre?

—M. de Rocrange est à l'agonie, dit-elle, laissez-le mourir en paix.

L'autre reprit d'un ton qui n'admettait pas de réplique:

—Je suis Mme de Rocrange: mon devoir est d'assister à son lit de mort celui dont je porte le nom. Je vous prie de vous retirer. Vous avez eu l'œuvre de joie, à moi l'œuvre de douleur.

—Madame, murmura Pauline les dents serrées, venez-vous pour insulter celui qui m'a aimée? L'amour est l'œuvre de douleur aussi bien que l'œuvre de joie. Vous qui ne l'avez jamais aimé, vous n'avez rien à faire ici.

—Et Dieu? fit Mme de Rocrange.

—Dieu! repartit Pauline en accentuant avec désespoir les syllabes, on ne sait pas ce qu'il veut: lorsqu'on l'interroge, il ne répond que par le mystère.

—Il vous répond par moi. Je viens: c'est sa réponse.

Ces paroles s'étaient croisées à mi-voix, comme des coups de stylet dans l'ombre.

Les deux femmes se dévisagèrent.

Au bout d'un instant de défi silencieux, Mme de Rocrange comprit qu'elle ne serait pas la plus forte. Elle passa de l'autre côté du lit, à gauche.

Puis, sans paraître faire davantage attention à Pauline, elle s'agenouilla et dit:

—Mon père, confessez le mourant.

Le prêtre s'approcha. Il se pencha sur le corps. Il fit quelques brèves interrogations, qui restèrent sans effet.

Voyant alors que le mourant n'était plus en état de se confesser, il prononça à haute voix:

Misereatur tui omnipotens Deus, et dimissis omnibus peccatis tuis, perducat te in vitam æternam!

Mme de Rocrange répondit:

Amen!

Le prêtre reprit:

Indulgentiam, absolutionem et remissionem omnium peccatorum tuorum tribuat tibi omnipotens et misericors Dominus!

Mme de Rocrange répondit encore:

Amen!

L'absolution était à peine donnée, que le mourant eut un frémissement inattendu. Une étincelle—un regard—passa dans son œil. Et sa main, qui pendait inerte, se souleva, se souleva doucement... et vint se poser sur la tête de Pauline.

Ce fut la fin. Pauline, toute sanglotante de cette bénédiction, s'était laissée tomber sur lui, avait collé ses lèvres aux siennes. Elle recueillit son dernier soupir.

Odon de Rocrange était mort.

Un silence farouche suivit cette scène, interrompu seulement par les prières que marmottait Mme de Rocrange.

Toute la nuit, les deux femmes restèrent en présence à veiller leur cadavre.