XX
Ce ne fut que plusieurs mois après la mort d'Odon, que Pauline songea à quitter Grasse.
Elle avait abandonné le corps à Mme de Rocrange. Celle-ci l'avait transporté à Paris pour l'ensevelir dans un caveau de famille.
Qu'importait à Pauline la dépouille mortelle de celui qui avait été son amant? Ce n'était pas ce corps qui l'avait aimée, mais l'âme dont il n'était que la terrestre et grossière réalisation. Oh! cette âme! elle y rêvait continuellement. Elle tentait de s'imaginer que cette âme était présente, la frôlait, lui suggérait toutes ses pensées, tous ses souvenirs.
Mais elle était prise de doute.
«Vivre de sa mémoire, est-ce bien vivre de sa vie avec lui vivant? Ne suis-je pas trompée par l'obsession de mon amour? Ce besoin de croire quand même n'aboutirait-il pas à la démence? O Odon, n'es-tu plus qu'un vain son de syllabes qui s'agite douloureusement en moi?»
Maintes fois, elle essaya de revoir le cher fantôme. Ce désir la torturait. Elle restait des heures et des heures sans mouvement, les yeux tendus, la volonté ardente, s'épuisant à surprendre les moindres ondulations mystérieuses du vide, à provoquer l'hallucination. Mais elle eut beau prier, vouloir, se rendre malade; elle eut beau s'efforcer à reconstituer la scène du soir fatal, se mettre dans l'état d'esprit où elle était, à la place où elle se trouvait, fouiller le même coin d'ombre de la chambre funèbre où il lui était apparu: jamais, jamais elle ne le revit.
Où était-il? Pourquoi—s'il existait—ne se rendait-il pas à ses supplications? L'avait-il oubliée? Se trouvait-il si haut, si haut, si différent de ce qu'il avait été sur la terre, qu'il abandonnait à l'obscurité celle qui avait pourtant fait palpiter son cœur de chair?
Oh! savoir!
Mais si savoir, c'était l'atroce certitude du néant, ou—ce qui était la même chose—de l'oubli, ne valait-il pas mieux le doute: le doute qui est la perpétuelle blessure envenimée, cependant qui contient encore un peu de possibilité, de rêve, d'illusion?
Pauline n'osait pas se tuer.
Car, elle, ce n'était pas pour oublier qu'elle se serait tuée! C'eût été pour rejoindre là-bas l'amant qu'elle pleurait. Or, qui pouvait lui dire ce qu'elle trouverait au-delà de la mort? Peut-être la dispersion, l'impuissance, l'incohérence; peut-être le désert sans bornes où, durant des siècles et des siècles, elle errerait à la recherche de l'âme qu'elle ne rencontrerait jamais; peut-être le jugement qui la précipiterait aux abîmes; peut-être la nouvelle naissance dans un monde où plus un seul souvenir ne subsisterait de celui-ci; peut-être—rien. Alors, plutôt que l'oubli, plutôt que le néant, la souffrance, la souffrance encore sur la terre, où, au moins, l'amour, son amour, tant qu'elle était en vie, ne périssait pas tout entier!
Désolée, elle resterait, jusqu'à ce qu'il plût à Dieu, au destin, au hasard de mettre fin à l'inconcevable mystère.
Elle n'osait même plus penser. Son pauvre cerveau s'égarait, en proie aux insolubles questions.
Attendre!...
Heureuse, lorsque les larmes venaient mouiller ses paupières, lorsque l'émoi des souvenirs gonflait son sein! Heureuse, lorsque sa peine éclatait en longs sanglots instinctifs et humains! Alors, elle se sentait encore femme, encore amante; alors, elle se sentait vivante, vivante par la douleur, mais vivante. Ce qui l'effrayait—et elle glissait dans ce gouffre, elle y glissait—c'était l'affaiblissement graduel de sa faculté de souffrir. Non pas que la consolation lui fût accessible. Ce n'était point un apaisement, un espoir de retour à moins d'amertume: c'était, au contraire, le progrès dans la détresse, progrès qui aboutissait à l'accablement, à la stupeur, par l'usure même de la sensibilité. Déjà, elle ne se trouvait plus capable de révolte. Ah! ses anciennes indignations! Elle se les rappelait avec la surprise dont on considère une passion étrangère. Était-il possible qu'elle eût été assez impressionnable pour s'emporter contre l'injustice humaine? Injustice, hypocrisie, immoralité: ces mots, dont elle frémissait autrefois, résonnaient étrangement. Que signifiaient-ils? Que voulait-elle au juste par ses revendications, alors qu'elle s'irritait au contact d'une société qui la froissait? Dieu, qu'elle était loin! Et ses théories sur l'amour! et la liberté d'aimer! Oh! étrange! étrange! Quelle vitalité de cœur et d'esprit il avait fallu pour s'exciter à de pareilles choses! A l'issue de son existence tourmentée, Pauline n'était plus en état de songer seulement à l'insondable ironie qui s'en dégageait. A force d'avoir désiré l'impossible, les sources du désir s'étaient taries. A force de s'être brûlée aux plus hautes idées de l'honnêteté et de l'amour, les ailes de sa foi avaient été consumées jusqu'à la racine. Son âme mutilée se traînait, rampait désormais sur la steppe aride: le ciel était de plomb, pas un souffle ne passait, de tristes râles d'oiseaux parsemaient le silence.
Puis, comme un malade se retourne sur son lit, tout d'un coup elle éprouva le besoin de fuir Grasse.
Fuir Grasse, où ne régnait plus que la solitude! fuir la villa d'abandon, que ne hantait même pas l'ombre de celui qui était parti! Et aller là... où d'autres paysages allégeraient—peut-être—son front de l'angoisse de la folie.
Alors, elle eut un souvenir, lointain, vague, comme une douce surprise de se souvenir. Paris! Elle avait vécu, autrefois, à Paris. N'avait-elle pas là-bas quelqu'un... oui, quelqu'un qu'elle aimait?... Son fils... Elle ne l'avait pas revu depuis si longtemps!
Pauline pleura.
Pour la première fois, des pleurs moins amers baignèrent ses joues. Un frisson, comme un zéphyr qui ride l'eau torride, fit tressaillir son cœur d'émotion. Un frisson qui était presque une espérance!...
Oh! elle n'exigerait rien! Elle serait humble. Elle n'arriverait pas comme une mère qui réclame sa part, la grande part. Elle se ferait petite, aussi petite qu'il le faudrait, demandant seulement à le voir, à voir son fils quelquefois. Ne se rendait-elle pas compte elle-même combien sa compagnie serait lugubre? Elle habiterait une maison éloignée, dans un faubourg. Il viendrait, quand il voudrait, en passant. Il apporterait sa jeunesse, comme un rayon de soleil entre dans une demeure de deuil, envahit tout, dore tout, à de certaines heures, à de certains jours, lorsque le ciel est clair et que les volets sont ouverts. Ses visites seraient le seul bien qui lui resterait du monde visible.
Enfantinement, une joie timide effleura son âme. Pauline partit pour Paris.
Comment serait-elle reçue? Et son fils, et le baiser de son fils, quelle impression produirait-il sur son pauvre cœur?
Facial répondit d'une façon très polie à la lettre par laquelle elle lui annonçait son arrivée. «Venez, disait-il, nous serons charmés, mon fils et moi, de vous voir.»
Elle se présenta, quelques jours après, dans cette maison qui avait été la sienne. A peine en eut-elle franchi le seuil, qu'elle fut saisie d'une sensation de malaise. Tout avait un air gai, léger, satisfait... On était heureux ici.
Lorsque Facial vint la recevoir, il s'arrêta stupéfait, hésitant à la reconnaître.
—Comment, c'est vous? fit-il avec un geste de commisération. Et en effet, Pauline avait les cheveux blancs; elle était maintenant une vieille femme.
—Vous! vous! répétait Facial toujours plus étonné, considérant ce débris que quelques années avaient fait de celle dont il admirait autrefois la jeunesse.
Lui s'était un peu boursouflé; il n'avait guère changé, d'ailleurs.
—Donnez-moi de ses nouvelles, dit Pauline avec une appréhension.
—Mais vous allez le voir, il est ici.
—Je vais le voir? Aujourd'hui?
—Certainement, dit Facial:
Et il ajouta avec la plus extrême politesse:
—Je ne voudrais pas que vous vous soyez dérangée seulement pour moi.
—Oh! je vous remercie! Et je pourrai le voir quelquefois?... souvent?...
—Autant que vous le voudrez. Il n'y a aucun inconvénient, aucun inconvénient, maintenant, à ce que vous le voyiez. Marcelin n'est plus un enfant; il est maître de se conduire comme il le désire. Je le laisse libre.
Facial causait d'un ton dégagé, suivant avec curiosité l'effet de ses paroles sur le visage de Pauline.
Celle-ci n'osait croire à une générosité si complète; elle tremblait, tremblait comme une faible feuille d'automne, se sentant à la merci des moindres chocs, sans force pour résister.
—Oui, disait Facial, Marcelin est aujourd'hui un garçon accompli. Il a terminé brillamment son lycée. Le voici étudiant en droit. Je crois qu'il ira loin. Indépendamment de son intelligence, qui est vive, son caractère s'est formé tout à son avantage. Il a ce qu'il faut pour réussir. Je suis très content de lui.
Et sonnant un valet de chambre:
—Prévenez mon fils que Madame est au salon.
Quelques instants après, la porte s'ouvrait. Un jeune homme fort élégant, aux manières distinguées, faisait son apparition, le sourire aux lèvres.
Pauline s'était levée toute chancelante.
Mais au premier coup d'œil, elle comprit. Un sang mortel battit ses tempes. Ce n'était plus son fils.
Marcelin s'avança vers elle, sans manifester autre chose qu'un empressement de bon ton. Galamment il lui baisa la main.
—Ah! ma mère, croyez à l'extrême plaisir que j'ai de vous revoir. J'ai reçu avec une vive satisfaction la nouvelle de votre arrivée. J'espère qu'il ne s'agit point là d'un simple séjour, mais que vous allez vous fixer à Paris. Vous me permettrez, lorsque vous serez installée, d'aller souvent vous présenter mes hommages.
Elle le regardait, l'écoutait, comme dans un rêve. Elle cherchait le Marcelin d'autrefois. Il y avait des rappels, dans le timbre de la voix, dans les jeux de la physionomie. C'était lui: mais elle le sentait si autre, qu'il lui produisait l'effet d'un étranger.
—Je vous laisse ensemble, fit Facial: vous avez, sans doute, bien des choses à vous dire.
Il prit congé, comme s'il voulait, ainsi, marquer la complète indépendance dont jouissait Marcelin et donner toute sa signification à l'attitude de celui-ci vis-à-vis de sa mère.
—J'ai appris le malheur qui vous a frappée, dit alors le jeune homme, mais sans se départir un instant de sa correction. Je sympathise autant qu'il convient à votre affliction, Le défunt était un parfait gentilhomme. Je n'hésite pas à lui rendre justice, malgré la réserve à laquelle je suis tenu et que vous serez la première à comprendre. Je n'insiste pas davantage. Parlons de vous: votre santé est bonne?
Pauline ne trouvait pas une parole, pas un geste. Des sons sortirent au hasard de ses lèvres.
—Oui... oui... je vous... je te remercie...
—Vous n'êtes pas encore tout à fait remise, cela se voit, continuait Marcelin en frisant sa légère moustache. Paris vous fera du bien. Vous ne pouviez pas rester éternellement enterrée là-bas. Pour moi, vous voyez, je vais à merveille. J'entre dans la vie par la porte rose. Mon père est exquis. J'ai pour lui une grande estime, doublée d'une réelle affection.
—Tu as... raison, balbutia Pauline.
—Et puis, papa est un homme en situation: cela va joliment m'aider, soit que je fasse carrière, soit que je me lance dans la politique.
—C'est juste...
Pauline défaillait: un vide étrange où tournoyait sa tête.
—Vous êtes souffrante?
—Un peu... Ce ne sera rien... Je m'en vais...
—Alors, au revoir, et à bientôt. A propos, que je vous dise, je ne demeure plus avec papa. Papa m'a loué un petit pavillon au quartier latin, rue d'Assas. C'est plus commode et plus agréable. Venez me voir.
Il lui remit sa carte de visite, et tirant un calepin qu'il consulta:
—Voulez-vous vendredi après-midi, entre quatre et six? Oui? C'est entendu, je vous attendrai. Vous verrez mon installation. Nous prendrons le thé. Au revoir.
Et avec une aimable sollicitude:
—Il faut vous soigner, recommanda-t-il en la reconduisant.
Une immense tristesse envahissait Pauline, son âme était lasse. Mais l'esprit de révolte n'habitait plus en elle. Tout s'accomplissait. Elle n'avait rien à opposer au cours navrant des choses: ni volonté, ni raisonnement, ni colère, ni courage. Elle subissait; elle s'inclinait. Mais il lui semblait que son cœur pleurait du sang.
Où aller? De quel côté diriger des pas qui ne cherchaient aucun but? Le panorama des faits terrestres tournait autour de ses yeux, lui donnait le vertige; tout se confondait, tout devenait gris. Elle aurait voulu se coucher et attendre sans un mouvement, essayer de dormir. Mais sa fièvre ne lui permettait pas la tranquillité, le sommeil: elle devait errer, sans savoir, sans même tenter de comprendre pourquoi la route était si longue et si mauvaise.
«Odon! Odon!»
Ce cri plaintif rayait son âme.
Odon ne l'entendait pas, ne pouvait l'entendre. Elle était seule.
Et Pauline se souvint tout à coup qu'elle se trouvait à Paris, et que, tout près, au Père-Lachaise, le corps de son amant reposait. Elle fut saisie du besoin d'aller sur cette tombe, cette tombe qu'elle ne connaissait pas. Tandis qu'elle poursuivait dans le doute et l'abandon son pèlerinage incertain, le corps qu'elle avait follement vêtu de ses baisers était étendu sous la terre noire, éternellement, éternellement immobile. Pourquoi n'irait-elle pas rafraîchir son front contre le marbre qui le couvrait, s'agenouiller sur la dalle, abîmer sa prostration à l'endroit qui symbolisait et matérialisait à la fois la ruine de sa vie? La tombe d'Odon! n'était-ce pas le dernier refuge? Son cœur brisé s'y répandrait sans retenue; elle aurait encore des larmes, quelques larmes... ce serait doux...
Lorsqu'elle arriva au cimetière, elle crut qu'elle allait mourir. Sa sensibilité fondait en elle, se distribuait dans tous ses membres comme une rosée intérieure et douloureuse. A peine se tenait-elle debout. Ses artères ne battaient presque plus. Elle n'éprouvait pas d'émotion, mais une grande faiblesse physique et morale.
Elle se fit indiquer l'allée où se trouvait le tombeau.
Lentement, elle chemina à travers les édicules tumulaires. Ses yeux erraient à droite et à gauche sur les inscriptions. Brusquement elle s'arrêta et porta la main à son cœur, que fendirent deux ou trois palpitations aiguës. Elle venait d'apercevoir sur un fronton ce simple nom:
DE ROCRANGE
Elle s'approcha, alla s'appuyer contre la grille fermée du caveau. Au dedans, des plaques de marbre scellées, des épitaphes, les unes vieilles, presque effacées, d'autres plus récentes. Et là, au milieu de tous ces «de Rocrange» qui ne lui disaient rien, la sienne! La sienne aux lettres d'or toutes fraîches, qui brillaient trop:
ODON DE ROCRANGE
Né à Paris le...
Mort à Grasse, le...
A côté, une plaque blanche, déjà posée, mais vide: la place réservée à Mme de Rocrange.
Pauline s'affaissa. Ses larmes ne coulaient pas. Elle considérait avec une sorte de torpeur ce sépulcre muet, solennel. Rien ne bougeait. Et son âme à elle, son âme ne bougeait pas non plus. Il lui semblait que sa pauvre âme, elle aussi, était roide sous une pierre.
Longtemps elle demeura ainsi, longtemps. Les heures auraient pu s'écouler sans qu'elle songeât à se rappeler quelque chose de la vie.
Elle ne priait pas.
Les yeux fixés sur l'inscription, qui était tout ce qui restait de visible du passé, elle en épelait machinalement les caractères. Et les lettres funèbres, une à une, la fascinaient, comme par de mystérieuses correspondances.
Elle fut tirée de son engourdissement par un bruit de pas. Deux personnes s'approchaient. Elle reconnut le vicomte et la vicomtesse de Béhutin. Un valet de pied les suivait, portant des fleurs.
Lorsqu'ils aperçurent Pauline, ils s'arrêtèrent. Ils se concertèrent un instant. A la suite de quoi, ils détachèrent en avant leur valet de pied. Le domestique s'avança vers Pauline et dit:
—Le vicomte et la vicomtesse désirent prier. Ils attendent que vous vous retiriez.
Pauline se leva et se retira.
Elle sortit du cimetière.
Ses pas la portèrent, la traînèrent à travers des rues et des rues. Ah! que la ville lui paraissait étrange, vague. Elle ne savait pas quelle ville c'était. Des gens circulaient, glissaient autour d'elle comme des ombres, la frôlaient, bourdonnaient. Il y avait un bruit confus, continu, qui entrait dans ses oreilles et roulait dans sa tête. De grandes rangées de maisons la guidaient, la forçaient d'avancer. Elle marchait dans des directions. Parfois, l'espace s'élargissait; mais partout de nouveaux couloirs s'ouvraient où elle devait s'engager. La nuit tombait. Des lumières, de nombreuses lumières s'allumaient et répandaient une trouble atmosphère blonde. Elle voyait par places d'immenses monuments inconnus, qui lui paraissaient surgir devant elle de dessous terre.
Et voilà qu'elle se trouva accoudée contre un parapet, à regarder quelque chose d'extraordinaire, dans le lointain. Une énorme masse noire, aux formes fantastiques, émergeait de l'horizon, semblable à une bête de l'Apocalypse. Pauline la contemplait avec extase, croyant la voir remuer, espérant qu'elle allait s'ouvrir et tout engloutir. Elle remuait! La nappe au-dessus de laquelle elle s'élevait, nappe luisante, aux longues traînées bleues dans la trame sombre, aux reflets scintillants, remuait, remuait certainement. Et la bête envahissait le ciel, vibrante, comme si elle allait se mettre à respirer.
Une voix prononça à côté d'elle:
—Notre-Dame!
La même voix dit encore:
—Il ne faut pas rester ici: l'eau fait mal.
Pauline continua à marcher. L'humidité du brouillard transperçait ses vêtements. Elle ignorait où elle allait. Elle éprouvait seulement de chaque côté de la tête une douleur lancinante qui l'empêchait parfois d'avancer. Et une terreur la prenait: celle de s'évanouir, de tomber, alors qu'elle devait marcher, marcher pour toujours peut-être.
Elle n'était pas folle; elle se sentait calme... et sage, très sage. Les passants la regardaient; mais elle voyait bien qu'ils n'étaient que des passants, de pauvres misérables passants, dont les yeux étaient aveugles et les oreilles bouchées. Les arbres aussi la regardaient. Eux, du moins, pleuraient sur elle quelques-unes de leurs feuilles jaunies.
Elle remarquait avec exactitude les incidents de sa route. Elle se rendait certainement compte que les maisons étaient des maisons et non de grands murs d'ombre. Comment les maisons auraient-elles été des murs d'ombre, puisqu'elles étaient trouées de fenêtres, dont beaucoup brillaient, et qu'elles paraissaient habitées comme des fourmilières? Partout, partout de ces lumières, qui ne se trouvaient pas là naturellement. Des mains avaient dû les allumer. Pour éclairer quoi? N'était-on pas aussi bien sans lumière? Il y en avait jusque dans la rue... Il y avait des affiches lumineuses...
REBECCA REBECCA REBECCA
dans son grand succès
LE MUSEAU DE DODORE
Sa raison était bien entière. Si elle n'attachait plus aux chocs leur importance, c'est, sans doute, qu'elle voyait de plus haut et de plus loin. C'est ainsi qu'elle se souciait peu de savoir où elle allait. Il lui suffisait de savoir qu'elle marchait.
Mais une plaque bleue frappa ses yeux. Elle lut: «Rue d'Assas».
Pourquoi ce nom de rue arrêta-t-il son attention, alors que tant d'autres avaient passé inaperçus? Ah! Elle se souvint. C'était la rue où demeurait son fils.
Son fils! Comment s'appelait déjà son fils? N'importe, elle l'aimait bien. Ah! elle avait été froide, aujourd'hui, avec lui! Elle n'avait rien su lui dire. Elle n'avait même pas su lui dire qu'elle l'aimait bien. Il pouvait s'être offensé de sa froideur. Il avait dû certainement s'en attrister. Le voir! Elle devait le voir! Il fallait qu'elle le vît tout de suite, afin de lui demander pardon et de le consoler.
Pauline chercha la carte que son fils lui avait donnée. Elle lut le numéro de sa maison. Elle lut aussi qu'il s'appelait Marcelin.
«Marcelin! Marcelin!»
Elle répéta ce nom plusieurs fois, se demandant si c'était bien ce nom-là, ne se rappelant pas que ce nom lui eût jamais été familier.
Lorsqu'elle eut trouvé la maison, elle entra. Au fond du jardin, elle aperçut le pavillon dont il avait parlé. Le rez-de-chaussée était éclairé. Elle approcha à pas de loup. Elle voulait d'abord le voir, voir ce qu'il faisait, le voir sans qu'il se doutât de sa présence.
Elle approcha, elle se glissa jusqu'à la vitre. Elle jeta un coup d'œil par l'interstice des rideaux.
Marcelin était là...
Mais il n'était pas seul...
Il était avec une femme... une femme en chemise...
Julienne!...
Une légère plainte, comme un soupir d'enfant, s'échappa des lèvres de Pauline.
Et la pauvre femme s'éloigna...
Elle s'éloigna...