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DU NIGER
AU
GOLFE DE GUINÉE
PAR LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI
21714. — PARIS, IMPRIMERIE LAHURE
9, rue de Fleurus, 9
LE CAPITAINE BINGER
DU NIGER
AU
GOLFE DE GUINÉE
PAR LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI
PAR
LE CAPITAINE BINGER
(1887-1889)
OUVRAGE CONTENANT
UNE CARTE D’ENSEMBLE, DE NOMBREUX CROQUIS DE DÉTAIL
ET CENT SOIXANTE-SEIZE GRAVURES SUR BOIS
D’APRÈS LES DESSINS DE RIOU
TOME PREMIER
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1892
Droits de traduction et de reproduction réservés.
DU NIGER
AU GOLFE DE GUINÉE
A TRAVERS LE PAYS DE KONG ET LE MOSSI
CHAPITRE I
But et objet de la mission. — Préparatifs de départ. — Séjour à Saint-Louis. — Formation du convoi à Bakel et à Kayes. — Lettres de recommandation du colonel Gallieni. — Rencontre d’anciens serviteurs. — Séjour à Bammako. — Passage du Niger. — En route pour les États de Samory. — Arrivée à Ouolosébougou. — Entrevue avec Kali. — Misère des habitants. — Le marché de Ouolosébougou. — Difficulté de se renseigner. — Quelques mots sur les dioula et les marchands. — Passage d’un convoi de ravitaillement. — Mutilation de voleurs. — Du diala ou caïlcédra. — Dispositions malveillantes des gens de Samory. — Le kéniélala. — Nouvelle entrevue avec Kali. — Retour à Bammako. — Arrivée du courrier de Samory. — Retour à Ouolosébougou. — En route pour Ténetou. — L’arbre à beurre. — Visite à El-Hadj Mahmadou Lamine. — Le marché. — Les voyages d’El-Hadj. — Renseignements sur Mali. — Un peu d’histoire. — El-Hadj me donne deux lettres de recommandation. — Arrivée sur les bords du Baoulé. — Deuxième lettre de Samory. — Départ pour Sikasso.
Dans un moment où toutes les puissances de l’Europe jetaient leur dévolu sur l’Afrique, et où, tous les jours, on entendait parler d’événements qui venaient s’y dérouler, il aurait été difficile à un officier d’infanterie de marine, ayant déjà fait deux séjours au Sénégal et au Soudan français, de rester indifférent et de se contenter d’enregistrer les prises de possession des nations européennes sans s’en émouvoir quelque peu.
La France avait l’avance dans cette partie du monde et il ne fallait pas la laisser distancer par ses rivales. C’était le vœu de tout le monde, et je m’y associais de grand cœur. Aussi, comme beaucoup de camarades, l’étude des voyages, surtout pour la partie qui concernait le Sénégal, était ma distraction favorite. Je caressais peu à peu le rêve d’aller noircir un des grands blancs de la carte d’Afrique.
Entre les deux branches du Niger et le golfe de Guinée, les éditeurs de cartes, pour donner satisfaction au public, qui a horreur du vide, avaient semé un peu au hasard, d’après des traditions légendaires et des informations indigènes — souvent difficiles à comprendre ou à interpréter, — un certain nombre de cours d’eau indécis, de montagnes hypothétiques, de noms d’États et de peuples, effacés comme des souvenirs de l’antiquité.
C’est là, dans cette terre vierge d’explorations, dans le cœur de cet inconnu, que je voulais pénétrer.
Je m’en ouvris à quelques amis dévoués, qui ne réussirent pas à me faire partir. Je commençais à désespérer, lorsque, à la suite de quelques travaux linguistiques que je fis paraître au retour d’une mission topographique dans le Soudan français, j’eus le bonheur d’être attaché à la personne du général Faidherbe, comme officier d’ordonnance.
L’ancien et illustre gouverneur du Sénégal m’encouragea à persévérer dans mon idée, et un an après (à la fin de 1886), grâce à son appui, M. Flourens, ministre des affaires étrangères, et M. de la Porte, sous-secrétaire d’État aux colonies, me confièrent l’importante reconnaissance géographique de la boucle du Niger et la mission politique de relier nos établissements du Soudan français au golfe de Guinée.
Ce n’est pas chose facile que d’organiser une mission qui doit durer deux ans au minimum.
Je voulais marcher seul, avec le plus petit nombre de personnel possible. Pour cela, il fallait me constituer une pacotille peu volumineuse, où cependant toutes les industries seraient à peu près représentées.
Dans ces régions, l’échange direct n’existe pas ; avant de faire un achat, il faut transformer les objets de la pacotille en monnaie courante acceptée dans le pays.
On peut dire que le succès de la mission dépend en grande partie de sa préparation. Le voyageur doit surtout s’attacher à emporter des charges ayant le moins de volume et de poids possible, mais beaucoup de valeur. Le corail, l’ambre, les perles, les soieries, remplissent très bien ce but ; mais, comme on est appelé à traverser des régions où la civilisation n’est pas assez avancée, il est nécessaire d’emporter aussi des articles de moindre valeur dans une proportion à déterminer[1].
Pour conserver précieusement sa pacotille, la préserver des rosées et lui permettre de tomber impunément plusieurs centaines de fois à l’eau, il faut également faire choix d’un emballage qui remplisse ces conditions.
Toutes mes marchandises étaient enveloppées dans une toile molesquine, puis roulées dans une couverture en laine, qui elle-même était renfermée dans un sac sulfaté fermant à cadenas, et de dimensions telles qu’il pût être porté à dos d’hommes ou constituer une demi-charge d’âne (30 kilogrammes au maximum). En outre, les papiers et choses précieuses étaient renfermés dans des boîtes en fer-blanc.
Tout cela dut être confectionné avant le départ.
En dehors des marchandises d’échange, j’avais à me munir de campement, d’armement, de munitions et d’instruments.
Des vivres, je n’en emportai que juste ce qui était nécessaire pour ne pas passer, sans trop brusque transition, de la nourriture européenne à la nourriture indigène, et donner le temps à mon estomac de se dilater assez pour contenir la volumineuse dose d’aliments indigènes qu’il est nécessaire d’absorber pour calmer la faim.
Pour mener à bien ma mission, deux routes s’offraient à moi : celle du Soudan français et celle du golfe de Guinée. Voici les raisons qui m’ont fait opter pour la voie Sénégal-Niger-Bammako :
1o Impossibilité de se porter à Assinie ou Grand-Bassam autrement que par des vapeurs anglais, et inconvénient d’éveiller ainsi l’attention sur mes projets de pénétration vers une région convoitée depuis longtemps par l’Angleterre ;
2o Les explorations vers l’intérieur en partant du golfe de Guinée avaient toujours échoué de ce côté ;
3o Renseignements trop vagues sur les voies de pénétration vers l’intérieur ;
4o Difficulté de recruter une escorte de gens connus et dévoués ;
5o Impossibilité, en partant du golfe de Guinée, de faire usage d’animaux porteurs, et obligation d’avoir recours à des noirs, qui, s’ils se révoltaient ou se menaient en grève, me forceraient à rebrousser chemin.
6o Avantage, en traversant le Soudan français, de pouvoir emmener des hommes dévoués et dont je connaissais les langues et dialectes.
Enfin, la traversée du Soudan français et des États de Samory semblait surtout m’offrir l’avantage de marcher longtemps et assez loin vers l’intérieur sous la protection de chefs avec lesquels nous sommes en relation. Le difficile est d’aller assez loin et de traverser plusieurs États. Au fur et à mesure que l’on avance vers l’intérieur, la méfiance des indigènes diminue : on n’a pas de peine à leur faire comprendre qu’on n’est pas tombé du ciel et que, pour avoir déjà traversé tant de pays sans encombre, on jouit d’une bonne réputation.
Le 18 février 1887, tous mes achats étaient terminés, et le 20 je m’embarquais à Bordeaux, sur le paquebot la Gironde, emportant avec moi toutes mes provisions et marchandises. Le 28 à midi, j’étais à Dakar, où je ne restai que le temps nécessaire au transbordement de mes bagages du quai au chemin de fer, et je partis pour Saint-Louis.
Malgré toute la hâte que j’avais de me mettre en route, je dus rester à Saint-Louis onze jours ; en cette saison, où il n’y a presque plus d’eau dans le fleuve, les départs ne sont pas fréquents. M. Genouille, gouverneur du Sénégal, fit tout ce qu’il était possible pour me rendre moins pénible mon voyage vers Kayes. Sur ses ordres, un chaland, muni d’une baraque en planches avec véranda, fut installé à mon intention. Il devait servir à ramener des malades à Saint-Louis le cas échéant.
Le gouverneur m’offrit également un petit cheval du Cayor, provenant des dernières prises ; je le mis immédiatement en route, par terre, sous la conduite d’un indigène nommé Ndyaye Kane, frère d’Éliman Baba, chef de Podor. Ce noir, qui nous est dévoué depuis fort longtemps, amena le cheval à Bakel en douze jours. La traversée du Fouta eut lieu sans incidents, M. Genouille ayant eu la bonté d’écrire à ce sujet à Abdoul Boubaker, almamy[2] du Fouta.
Le 12 mars au matin, je quittai donc Saint-Louis sur mon chaland, remorqué par le Médine, qui portait des approvisionnements et le courrier de France. J’emportais les vœux de réussite du gouverneur et ceux de nombreux amis qui étaient venus jusqu’au chaland me serrer la main.
A Mafou (premier barrage), où j’arrivai le 14, les cinq laptots[3] qui composaient l’équipage de mon chaland se mirent à la cordelle, et c’est ainsi que je naviguai jusqu’à Moudiéri, à une vingtaine de kilomètres en aval de Bakel ; ce fut le point extrême que je pus atteindre, quoique mon chaland ne calât que 20 centimètres.
Ces voyages en chaland, quand on est en bonne santé et bien installé, ne sont pas pénibles. J’avais du reste un peu d’ordre à mettre dans mes nombreux colis, ce qui me créa une occupation de quelques heures par jour. Les rives du fleuve sont très giboyeuses, surtout l’île à Morfil. On se distrait le matin en chassant ; dans la journée, on tire des caïmans, des hippopotames, et le soir on peut se livrer à la pêche.
Avec un chaland un peu lourd, comme celui qui me portait, il ne faut pas espérer franchir plus de 8 à 10 milles par jour, en remontant le courant, les échouages étant assez fréquents.
Le 22 mars j’étais à Saldé, le 31 à Matam. Le mois d’avril amena des vents favorables ; ma toile de tente servit de vire (voile), comme disent les Wolof, et nous gagnions 1 à 2 milles par jour environ.
C’est dans la nuit du 4 au 5 avril qu’eut lieu la première tornade sèche ; le vent sévit avec violence et notre chaland mal mouillé remonta le courant pendant environ 500 mètres. L’ancre traînant au fond de l’eau, je craignais de la voir s’empêtrer dans quelque bois mort, mais il n’en fut rien et ce grain n’eut pas de suites fâcheuses.
La Gironde à Dakar.
Enfin, le 9 avril, après plusieurs tentatives pour franchir les bancs de Moudiéri, je dus y renoncer et me rendre par terre à Bakel.
Le lendemain, M. Largeau, commandant du cercle de Bakel, eut l’amabilité d’envoyer de petites embarcations à Moudiéri pour y prendre mes bagages.
Secondé par les camarades en garnison au poste et les traitants de Bakel, j’achetai dix-huit ânes contre des armes et de la guinée[4], et j’engageai un peu de personnel.
Les traitants de Bakel sont pour la plupart des Wolof de Saint-Louis ; ils savent presque tous lire et écrire le français ; un d’entre eux, Boly Katy, a même fréquenté pendant quelque temps une institution à Bordeaux. Les autres ont appris ce qu’ils savent à l’école des otages de Saint-Louis, créée par le général Faidherbe quand il était gouverneur du Sénégal. Leur concours m’a été précieux. Ce sont eux qui m’ont fait confectionner les petits sacs (tarfadé) qui servent de bât et brêler par leur personnel mes bagages à la manière des ballots de gomme des Maures.
Ils m’ont initié à mille petits détails qu’il est utile de connaître quand on emploie ce mode de transport, et cela avec le plus grand désintéressement. Je leur adresse ici tous mes remerciements, et à mon ami Boli Katy en particulier.
Ce sont de bons Français, ils se sont vaillamment battus lors de l’attaque de Bakel par Mahmadou-Lamine ; quelques-uns d’entre eux ont reçu à cette occasion des médailles d’honneur du ministre de la marine.
Le 21 avril au soir je quittai Bakel. Au moment de me mettre en route, un de mes ânes m’administra un bon coup de pied, ce qui fit dire à Dieumbé, un des traitants : « Tu as vraiment de la chance : quand, avant le départ, on reçoit un coup de pied ou que l’on est piqué par une abeille, c’est signe de réussite. Nous n’avons pas besoin de te souhaiter bon voyage. »
Arrivé à Médine le 29, j’étais prêt à me mettre en route quelques jours après. Le commandant Monségur, commandant de Kayes, me facilita le recrutement de mon personnel en me cédant tous les manœuvres qui me convenaient et que je choisissais exclusivement parmi ceux originaires de la rive droite du Niger et des pays mandé.
A Médine même, j’achetai six captifs, que je libérai ; tous les six avaient été pris par les sofa[5] de Samory pendant les dernières expéditions dans le Ouassoulou, le Bolé, etc. ; ils connaissaient une notable partie du pays de Samory que je me proposais de visiter.
Le colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan français, ne tardait pas à arriver à Kayes. Il me mettait aussitôt en possession d’une lettre de recommandation, en arabe, pour l’almamy Samory, dont j’avais à traverser les États, et d’une autre adressée à tous les chefs que je pourrais rencontrer dans mon voyage.
Voici ces deux lettres :
Le chaland pendant la tornade.
« Le lieutenant-colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan français, à l’almamy Samory :
« Le porteur de cette lettre est un officier qui est envoyé par le grand chef des Français pour visiter les marchés de Kong et des pays voisins dont tu as beaucoup parlé au capitaine Péroz.
« M. Binger a pour mission d’étudier les produits de ce pays et de voir quels sont les objets que nos commerçants devraient apporter à Bammako pour leurs échanges avec les habitants de Kong et des pays voisins. M. Binger accomplit une mission toute pacifique et je le prie de l’aider de tout ton pouvoir dans son voyage. Tu me feras plaisir et tu montreras ainsi que tes sentiments d’amitié sont bien sincères.
« Je te salue. »
« Le lieutenant-colonel Gallieni, commandant supérieur du Soudan français, à tous les rois et chefs des pays situés de l’autre côté du Niger :
« Celui qui vient vous visiter est un ami. Il ne vous porte que des paroles de paix et d’amitié. Vous savez que les Français possèdent un établissement commercial à Bammako, sur le Niger. Ils ont donc résolu de vous envoyer quelqu’un pour vous connaître, pour vous dire notre désir d’entrer en relations d’amitié et de commerce avec vous. Moi, le chef français de tout le pays depuis Bakel jusqu’à Bammako, je vous recommande le lieutenant Binger, qui va vous visiter, et je vous prie de l’aider dans son voyage, il n’en résultera que du bien pour vous.
« Je vous salue. »
Le colonel eut la bonté de me mettre au courant de tout ce qui pourrait m’intéresser et me communiqua les derniers traités qu’il venait de signer. A Kayes, j’eus la bonne fortune de rencontrer mon ancien palfrenier Mouça Diawara, qui de suite demanda à m’accompagner ; comme j’avais été très content de lui pendant mon séjour ici en 1884-85, je m’empressai de l’enrôler en lui faisant cadeau d’un fusil à pierre à deux coups, ce qui mit le comble à son bonheur.
Bien pourvu et muni de tout ce qui est nécessaire pour un voyage de dix-huit mois à deux ans, je m’acheminai vers le Niger et quittai Médine le 14 mai. Je suivis notre route de ravitaillement et arrivai à Bafoulabé le 18, à Badumbé le 24 et à Kila le 1er juin, donnant dans chaque poste deux jours de repos à mes animaux, afin de ne pas les surmener.
J’avais prié, par dépêche, le commandant de Kita d’apprendre mon arrivée à mon ancien domestique, Diawé, un Fofana de Dogofili, en qui j’avais la confiance la plus absolue. En arrivant à Boudofo, je l’aperçus de loin qui accourait en me disant : « Bonjour, ma lieutenant, moi qui vinir de suite pour service toi, parce que moi qui trop content pour toi. » Ce pauvre garçon était tout heureux de me revoir et de m’accompagner.
Le 21 juin j’étais à Bammako. Partout à mon passage dans les postes je reçus l’accueil le plus cordial et emportai les vœux de tous les camarades pour le succès de ma mission.
Tous ceux qui, comme moi, sont venus plusieurs fois au Sénégal, savent combien les officiers d’un poste sont heureux de recevoir la visite d’un camarade de passage. A peine est-il entré qu’on s’empresse autour de lui, on l’installe le plus confortablement possible, on le soigne, on le comble d’attentions : lui manque-t-il quelque chose, vite on le force d’accepter ceci, d’emporter cela. Après le premier repas on se croirait vieux camarades, et pourtant on ne s’est jamais vu, c’est à peine si on se connaît de nom.
Dans ce pays, où l’on éprouve tous les mêmes souffrances, où l’on est si loin de ceux qu’on aime, on se sent naturellement porté l’un vers l’autre, vers ce dernier arrivé qui apporte comme un peu d’air de France.
Personne ne sait pourquoi il aime le Sénégal ; il aura beau y avoir souffert, si vous le questionnez à ce sujet, il vous répondra invariablement : « Je ne m’y trouvais pas aussi malheureux que cela, j’étais libre, j’étais mon maître. J’ai été quelquefois bien malade, mais vite remis à ma rentrée en France, la traversée m’a suffi ! »
En effet, dès qu’on a mis le pied à Bordeaux, tout ce qu’on a souffert est oublié. Quelques mois après, à la première petite misère qui vous arrive, on crie par tous les échos : « Ah ! j’étais bien plus heureux au Sénégal ! » C’est ainsi qu’on y revient.
En arrivant à Bammako, je m’informai d’abord de ce qui se passait chez nos voisins de la rive droite du Niger.
Voici quelle était la situation :
1o Ahmadou, sultan de Ségou, venait de signer, avec le colonel Gallieni, un traité par lequel il plaçait ses États sous notre protectorat. Il était à Nioro, dans le Kaarta, et coupé du Ségou par les Bambara du Bélédougou. Son fils, Madané, gouvernait à Ségou-Sikoro ; il était en guerre contre les Bambara commandés par Karamokho Diara, frère d’Ali Diara, ancien roi de Ségou.
2o Samory, comme on le sait, venait également de signer avec nous un traité, plaçant ses États sous notre protectorat. Lui, ses frères et son fils Karamokho étaient partis en guerre contre Tiéba, chef du Kénédougou et du Ganadougou, sur la rive droite du Bagoé.
Si Madané me laissait passer (ce qui était plus que problématique), puisque son père était absent et que, deux fois déjà, Ahmadou avait imposé des séjours forcés à nos envoyés (à Mage en 1862 et à la mission Gallieni en 1880), je tombais, en sortant de ses États, dans les États bambara.
Si ces derniers, que nous avons toujours soutenus contre les Toucouleur de Ségou, apprenaient que nous avons conclu un arrangement avec leurs ennemis, ils ne me laisseraient jamais passer. Or Ahmadou, très fier d’avoir traité avec les Français, va s’empresser de le leur faire savoir pour leur en imposer. La situation était loin d’être brillante de ce côté.
Mouça Diawara et Diawé.
Samory, d’autre part, était plein de bonnes dispositions à notre égard, disait-on, il avait parfaitement reçu nos envoyés et signé tout ce qu’on lui avait présenté.
J’optai donc pour le passage chez Samory. Mes instructions, que je relisais avec soin, me prescrivaient de profiter des bonnes dispositions de l’almamy à notre égard. Enfin une autre raison l’emportait sur tout le reste : je me disais, bien justement, que ce dernier parti me promettait une plus ample récolte d’itinéraires par renseignements, qu’un passage chez Madané.
Si, comme je me le proposais, je réussissais à passer à Ténetou et à Tengréla, cela me permettait :
1o Dans mon voyage du nord au sud vers Ténetou, de relier partout mon itinéraire à nos points connus du Niger : Kangaba, Kéniéra, Tiguibiri, Kankan et même Bissandougou et Sanancoro que la mission Péroz venait de visiter, et cela sans trop d’inexactitudes, puisque la distance me serait connue et que les erreurs que je pourrais commettre ne porteraient qu’entre les lieux intermédiaires (distance d’un village à l’autre).
2o Dans mon voyage de l’ouest à l’est-sud-est vers Tengréla, je pourrais faire le même travail avec autant de sécurité sur Koulicoro, Nyamina, Ségou, Sansanding et Djenné.
3o Si plus tard j’avais à remonter vers le nord, à Djenné par exemple, il serait encore intéressant de recouper les itinéraires précédents en opérant sur Bammako, Koulicoro, Nyamina et Ségou.
Après avoir pris auprès des indigènes quelques renseignements sur la route que j’avais à suivre pendant mes premières étapes, je fixai la date du départ au 30 juin, sept jours après la fête de la cessation du jeûne des musulmans, عيد الڢطر (petite fête), célébrée le premier jour du mois de شوال (choual), qui suit celui de رَمَضان (ramadan).
Les deux derniers jours passés à Bammako furent employés à faire mes préparatifs et surtout à terminer ma correspondance, car de longtemps je n’allais peut-être avoir l’occasion de communiquer avec la France. Le 30 au matin, après avoir pris congé des camarades du poste de Bammako, je m’acheminai vers le Niger, sur les bords duquel mon personnel était déjà arrivé.
Le chef des Somono avait réuni les quatre meilleures pirogues, et le passage commença aussitôt. Tout était terminé en trois heures.
Les pirogues étaient toutes en caïlcédra (acajou indigène) et composées de trois parties, reliées ensemble à l’aide d’une couture faite avec de la corde ; les fissures étaient calfatées avec de vieux linges et de la terre glaise. Les embarcations avaient de 9 à 10 mètres, et portaient à chaque voyage environ 1000 kilogrammes. Les ânes sont placés dedans à raison de trois par pirogue et tenus chacun par un homme. Le trajet étant de quinze minutes, ces animaux ne pouvaient l’effectuer à la nage comme les chevaux et les bœufs. Chaque pirogue est manœuvrée par deux hommes, un à l’arrière et un à l’avant ; tous les deux sont armés de gaffes en bambou et de pagaies, la gaffe ne servant que tout à fait sur les bords.
Les droits de passe sont prélevés par le chef des Somono à raison de 2 fr. 50 par âne avec sa charge et de 5 francs par bœuf porteur ou par cheval, payables en cauries.
Les hommes, femmes, etc., passent gratuitement.
Les revenus sont répartis comme suit :
Un tiers pour Titi, chef de Bammako ;
Un tiers pour le chef des Somono et les propriétaires des pirogues ;
Un tiers pour les Somono.
Passage du Niger.
Comme Européen, j’étais exempt de droit ; je donnai cependant 10 francs de gratification aux piroguiers.
Le fleuve a en ce moment 750 mètres de largeur et un très fort courant ; le passage s’effectue cependant sans incidents ; mes hommes baptisent les ânes au milieu du fleuve, en leur mettant un peu d’eau sur le front ; c’est, paraît-il, un usage des Dioula.
Le reste de la journée fut employé à boucaner la provision de viande et à confectionner des muselières (dion) pour les ânes, afin de les empêcher de brouter les récoltes dans les sentiers trop étroits et éviter ainsi des difficultés avec les habitants.
De Bakel à Bammako, le voyage se fit sans incidents ; d’ailleurs la route est protégée, comme on sait, par une série de postes fortifiés qui permettent de voyager avec autant de sécurité qu’en France. J’en étais bien aise, car les débuts sont toujours très pénibles, le personnel n’est pas encore dressé et ce n’est qu’avec toutes sortes de difficultés que l’on avance.
Quoique au début chacun de mes dix-huit ânes fût conduit par un homme, les charges, mal brêlées, tombaient souvent, mes ânes se blessaient, les hommes ne savaient pas bien organiser leur campement, il me fallait faire leur éducation en tout, et c’était laborieux. On ne peut leur faire qu’une seule recommandation à la fois, sans quoi on parle en pure perte. Je me mettais parfois dans des colères atroces, désespérant d’en faire quelque chose ; et puis, peu à peu, j’en pris mon parti et j’arrivai à avoir plus de patience qu’eux.
Mage résume bien la situation, quand il dit :
« Dans toutes les occasions, le mieux est de s’armer d’une patience à toute épreuve, d’un calme imperturbable. Les charges tombent, les noirs se disputent ; laissez-les faire, ils n’en arriveront jamais aux coups, la langue est leur arme favorite, mais aussi comme elle travaille ! »
J’avoue franchement que c’est le plus sage parti à prendre. Comme je ne pouvais pas empêcher, je laissais faire. Dans les débuts, jamais on ne traversait un marigot sans que les bagages tombassent à l’eau ; pour ne pas m’en apercevoir, je n’en surveillais plus le passage, cela m’évitait au moins de me mettre en colère.
1er juillet. — Nous nous mettons en route de bonne heure, et, aussitôt après avoir traversé les ruines de Siracoroni, nous commençons à gravir les petites collines ferrugineuses qui bordent la rive droite du Niger. Le point le plus élevé qu’on atteint est à peine à 50 mètres au-dessus de la plaine ; arrivé sur le plateau ferrugineux, on voit cette ligne de collines se prolonger vers le nord-nord-est ; et au loin se dresser, en bonnet de police, le point culminant de cette région, le Talikourou, qui domine Dioumansonnah. Au pied de ces collines et sur l’autre versant, on voit les ruines de Kalaba, que nous traversons quelques minutes après. Kalaba, à en juger par ses ruines, était un très gros village ; son chef commandait sept villages aux environs. Ce pays, appelé Bolé, vivait en paix avec ses voisins, les Bambara Sokho et Samanké, qui composaient exclusivement sa population, et reconnaissait l’autorité d’Ahmadou de Ségou. Dans le courant de 1883, Kémébirama, qui s’appelait à cette époque Fabou, et qui est frère de l’almamy Samory, détruisit, le même jour, Banancoro, Sénou, Kola et Kalaba, dont le chef fut pris et décapité.
A côté de Kalaba coule un petit marigot où l’on voit encore des traces de rizières et le bosquet sacré des Bambara, remarquable par sa luxuriante végétation.
En quittant Kalaba, on traverse un grand plateau ferrugineux, boisé d’arbres rabougris, d’essences analogues à celles de notre Soudan ; par-ci par-là, il y a quelques beaux arbres, surtout près des ruines de Kola et près de Sénou.
1. Saba, rameau fructifère, feuilles et fruits. — 2. Ntaba (Sterculia), feuilles et fruits. — 3. Ban (Raphia vinifera). A. Portion de régime avec fruits. B. Feuille. C. Fruits. D. Graine.
Ce village, où je passe la journée, est une ruine dans laquelle il y a deux familles, en tout vingt personnes. Il n’y a ni poules ni bétail, et ces malheureux sont dans la misère la plus profonde ; la grande quantité de détritus de fruits parsemés partout prouve qu’il y a longtemps que ces malheureux se nourrissent exclusivement de ntaba, de saba et de ban.
Le ntaba, Sterculia cordifolia, est une sorte de ficus qui atteint les mêmes dimensions que la plupart des autres variétés de cette même famille ; ses feuilles, qui sont très grandes (de 20 à 25 centimètres), le font rechercher pour abriter les campements. Le fruit est une cosse en forme de croissant, il commence à mûrir en juin et renferme quatre ou cinq gros haricots à noyau d’une couleur rose ; ce noyau baigne dans un jus très sucré, dont les indigènes sont friands. Une double allée de ces arbres entoure le poste de Bammako.
Le saba, Landolphia, n’est autre que la liane-caoutchouc ; son fruit, qui est de la grosseur d’une belle pêche, renferme une douzaine de petits noyaux entourés d’une chair filandreuse, mais très juteuse. Les Européens préfèrent ce fruit au ntaba parce qu’il ressemble un peu comme goût à la cerise aigre.
Le fruit du ban, Raphia vinifera, ressemble par sa forme, ses dimensions et sa couleur à notre pomme de pin. Il est le fruit d’un palmier que l’on nomme ban en mandé.
Ce palmier ne pousse qu’au bord des marigots et dans les endroits très frais. Son fruit, qui vient en régime, renferme un noyau enveloppé d’une chair blanche très amère, que les indigènes mangent en temps de disette. Les branches, qui commencent au sol, sont employées à construire les charpentes des toits de cases, des paniers ou châssis servant aux transports, connus sous le nom de bouakha. Avec les feuilles, on fait des chapeaux, des nattes, des sacs à marchandises ; enfin, avec la branche sèche et fendillée, on fait d’excellentes torches. C’était la lumière dont nous nous servions généralement en route, tant pour nous éclairer le matin et charger les animaux que pour nous guider dans les fortes obscurités.
A mon arrivée à Sénou, je demandai à quel chef je devais m’adresser pour faire parvenir ma lettre de recommandation à l’almamy. On me répondit que ce territoire était commandé par Famako, qui résidait habituellement à Tenguélé, près Ouolosébougou, mais que ce chef était à la guerre et qu’à Ouolosébougou seulement je trouverais à qui parler.
La proximité de la frontière soumet cette région aux incursions des pillards venant des territoires soumis à Madané.
Le jour de mon passage à Sénou, un homme de Badoumbé que j’avais croisé en route revint deux heures après au village et me raconta que des Toucouleur venaient de lui enlever ses quatre captifs et les charges de kola qu’ils portaient. Il ne devait son salut qu’à la fuite. Depuis j’ai appris que les marchands attendent généralement qu’ils se trouvent en nombre pour quitter Sénou et se rendre à Bammako.
2 juillet. — L’étape de Sénou à Sanancoro est peu fatigante ; le terrain est plat et sablonneux ; je remarque qu’il y a beaucoup de cé (arbres à beurre) dans cette région ; mais, en revanche, on ne voit ni baobab, ni rônier, ni tamarinier.
Près des ruines de Banancoro, il faut traverser un petit marigot de 2 mètres de large, mais qui est très profond en cette saison, et dépourvu de pont. Il faut décharger les animaux. Aussitôt après, on entre dans les cultures de Sanancoro, qui s’étendent fort loin. Beaucoup d’entre elles sont en friche et restent inexploitées faute de bras. Sanancoro contient à peine aujourd’hui 300 habitants, tous bambara, des tribus sokho et dambélé.
Types de cases bambara.
Dans l’intérieur du village, il y a deux petites places carrées et entourées de cases bambara assez originales par leur ornementation.
Je donne ci-dessus un croquis de celles qui m’ont paru le mieux ornementées.
Aucune d’elles ne fait l’office d’habitation, mais, dans la journée, elles servent de lieu de réunion aux oisifs. Dans le creux d’une des cases sont disposés des rondins en bois qui servent de sièges aux spectateurs les jours de tam-tam.
A l’ouest du village, près du bosquet sacré, se trouve l’origine d’une grande dépression, d’une cinquantaine de mètres de largeur, qui communique avec les marais de Cisina. Pendant tout l’hivernage on peut se rendre en pirogue de Sanancoro au Niger, par Cisina et Nafadié.
3 juillet. — Près des ruines de Banancoro on trouve le chemin de Cisina à Tadiana, suivi par la mission Gallieni en 1880 ; à cette époque on évitait de passer à Dialacoro et ce chemin-là était très fréquenté. Aujourd’hui, pour le trouver, il faut savoir qu’il existe ; il n’est plus frayé, toutes les communications de Cisina à Tadiana se faisant par Dialacoro. Elles sont du reste très rares, aucun de ces villages n’ayant conservé l’importance qu’il avait sous la domination toucouleur.
Avant d’arriver à Dialacoro, on aperçoit à l’est les ruines de Bambélé, et l’on traverse, quelques minutes après, celles de Grigoumé. Ces deux villages ont aussi été détruits par Samory.
Dialacoro est un très gros village. Famako, qui commande en temps ordinaire cette région, y habite quelquefois. Actuellement, il ne renferme pas plus de 150 habitants, tous bambara samanké. Le reste de la population est parti au moment de la conquête du pays par Samory. Une partie est allée se fixer à Kintan et à Kéréla dans le Ségou, l’autre à Farako dans le Baninko.
Tous les hommes valides sont en guerre ; les rares jeunes gens qui sont ici sont des blessés ou des convoyeurs, ou bien encore des déserteurs. Un blessé arrivé dans la journée me prie de lui extraire une balle ; il me raconte qu’il est content d’être blessé, car on meurt de faim au camp de l’almamy et tous les jours on se bat. Il ne pense pas que cette guerre finisse bientôt.
Les abords du Dialacoro ne sont qu’un marécage dont les eaux se retirent vers le nord ; ce sont les sources de la Faya, qui se jette dans le Niger, aux environs de Koulicoro.
4 juillet. — En quittant Dialacoro, on trouve une série de plateaux ferrugineux à végétation rabougrie, coupés par de petits bas-fonds marécageux dans lesquels sont les villages de Bananzolé et de Marako. Les tatas (enceintes) de ces deux villages sont mal entretenus, ce sont presque des ruines. Les habitants, tous Samanké, ont fourni trente guerriers.
Dounkourouna, où je fais étape, et ses environs sont d’un aspect désolé. Il n’y a même pas de gibier ; on a toutes les peines du monde à trouver des tourterelles, qui d’ordinaire affluent près des lieux habités. Ce village est misérable : ni bétail ni poules. Un demi-litre de mil vaut, en cauries, 60 centimes.
Le chef de ce village m’informe que l’almamy est prévenu de mon arrivée, par un courrier parti de Dialacoro le jour de mon entrée à Sénou.
5 juillet. — Trois quarts d’heure après avoir quitté Dounkourouna on arrive à Simindjé, petite ruine habitée par trois familles.
A 500 mètres à l’est du village se trouvent les ruines de Soukoura. A l’ouest, il y a encore une autre ruine, mais beaucoup plus ancienne que celle de Soukoura ; on n’a pas pu m’en donner le nom. Un petit plateau, dans lequel deux ruisseaux prennent leur source, nous sépare de Makhana, grand village tout en ruines ; c’est à peine s’il y a une cinquantaine d’habitants. Au nord de ce village et à quelques centaines de mètres, on traverse un bas-fond marécageux près duquel des marchands sont occupés à décharger leurs animaux. En cette saison le passage est très difficile, la moindre averse transformant ce bas-fond en rivière.
A la sortie de Makhana, le chemin se partage en deux : celui de droite conduit à Ténetoubougoula, celui de gauche à Ouolosébougou proprement dit. A Ouolosébougou je fus reçu par Founé Mamourou, un Malinké Kaméra qui remplissait les fonctions du dougoukounasigui (délégué de l’almamy) ; il s’informa dans lequel des villages j’avais l’intention de camper, et, sur ma demande, fit immédiatement percer une porte dans l’enceinte ; cela m’évitait de faire le tour du village pour me rendre de ma case sur la place du grand marché. Dans les quatorze cases que comporte le groupe dans lequel j’habite, il n’y a que six habitants ; les douze cases qui restent sont ou en ruines ou inoccupées. Tous les villages que j’ai traversés en sont là. Les cinq sixièmes de la population ont disparu depuis que le pays est sous la domination de l’almamy Samory.
Vers midi, je reçois la visite des quatre personnages les plus influents de la région, pour le moment :
Kali Sidibé, chef de Faraba et du Tiaka — il remplace Famako dans le commandement de la région ;
Faguimba, chef de Mpiébougoula, parent d’une femme de l’almamy ; il a accompagné Karamokho jusqu’à Saint-Louis ;
Un chérif, toucouleur du Ségou, sachant un peu lire et écrire l’arabe, ce qui le fait considérer dans la région comme un savant ;
L’almamy de Tenguélé, petit chef qui avait jadis un commandement et jouissait d’une certaine influence dans le Ouassoulou.
Ils étaient accompagnés de leurs griots[6] et de gens des environs dont la curiosité avait été mise en éveil par l’arrivée d’un blanc ; tous ceux qui possédaient un cheval dans un rayon de 40 kilomètres étaient là ; les sofa de Ouolosébougou avaient, pour la circonstance, pris les neuf chevaux qui étaient à vendre dans le village. En tout ils étaient trente-deux cavaliers, dont douze avaient des montures passables, et encore ! Les vingt autres étaient des squelettes incapables de donner quoi que ce soit et tout au plus bons à être conduits chez l’équarrisseur.
Toute cette cavalerie galope en désordre ; à force de leur administrer des coups de fouet, les cavaliers réussissent à les faire cabrer et finalement à courir en cercle autour de Faguimba.
Kali, lui, arrive au petit galop ; il est bien monté ; son cheval est de petite taille, mais il a de la vigueur ; derrière lui, suit au pas de course un peloton de vingt-six hommes à pied ; ils se tiennent groupés sans ordre, le fusil sur l’épaule gauche, la main tenant l’arme à la poignée. Kali s’arrête brusquement devant moi en levant son sabre en l’air, et ses vingt-quatre guerriers ruisselants de sueur font le simulacre de tirer en l’air en poussant des cris de bêtes féroces. Ils n’ont pas d’uniforme, un seul porte une culotte en guinée. Quelques-uns ont un sabre retenu par un cordon de laine rouge ; ils portent chacun un doroké[7] qui a été blanc jadis, mais qui est d’une saleté repoussante. Ils sont coiffés de bonnets de toutes couleurs et de différents types ; une partie d’entre eux n’ont aucune coiffure, mais ils ont les cheveux coiffés d’une façon particulière.
Tous les sofa, griot, captifs de l’almamy, ont la tête coiffée de la manière suivante : tête rasée avec une petite touffe de cheveux épargnée sur le sommet de la tête et agrémentée d’amulettes, une autre touffe de chaque côté de la tête et une dans la nuque complètent cette coiffure d’ordonnance.
Il y a, parmi ces guerriers, des gamins de quinze à seize ans, je pourrais dire qu’ils y sont en majorité. Somme toute, ce que je viens de voir est une bande que j’estime tout au plus bonne à épouvanter les femmes et les enfants, et à faire captifs des gens sans défense. Espérons, pour notre protégé, que c’est son arrière-ban qu’on m’a fait voir. Tous ces sofa sont presque hideux ; il y a là des captifs de toute nationalité.
Ces exercices terminés, tout le monde s’assied et se range en demi-cercle autour de Kali. Ce Ouassoulounké est un bel homme ; au premier abord il a la figure sympathique, mais en le regardant bien on devine en lui un être dissimulé et rampant. Kali souffre encore d’une blessure qu’il a reçue à l’avant-bras gauche au combat du marigot de Kokoro (colonne du commandant Combes en 1885).
Arrivée de Kali Sidibé à Ouolosébougou.
Quand il apprend que je voyage seul, sans médecin, il ne dissimule pas son étonnement ; et son entourage et lui se mettent à pousser une série d’exclamations se traduisant par : Allah akbar ! « Dieu est grand », ou bien encore Kavakou, qui équivaut à notre « Est-ce possible ! », mais dont la traduction exacte veut dire : « Le maïs est mûr ? ».
Après les salutations d’usage, je lui donne quelques explications sur le but de mon voyage et l’informe que je suis porteur d’une lettre de recommandation pour l’almamy ; je le prie de vouloir bien la lui faire parvenir le plus tôt possible, et lui parle également de mon intention de pousser jusqu’à Ténetou pour y attendre la réponse de l’almamy.
Kali et ses gens se retirent pendant environ une demi-heure pour délibérer et reviennent.
Je lui remets mon pli pour l’almamy ; il l’ouvre, le fait lire par le chérif, qui met une demi-heure pour le déchiffrer, une heure pour le recopier et y ajouter quelques observations. La lettre est ensuite remise sous enveloppe et donnée devant moi à un courrier. Kali me conjure de ne pas partir : il y va de sa tête ; l’almamy étant très sévère, il craindrait de lui déplaire en me laissant pousser jusqu’à Ténetou, et me promet que je ne manquerai de rien pendant mon séjour ici.
La réponse devait me parvenir dans vingt jours au grand maximum, les courriers mettant sept jours pour faire ce trajet à l’aller.
Je suis contrarié d’être déjà arrêté, mais, comme je le prévoyais un peu, j’en prends vite mon parti.
Ténetou me tentait beaucoup : j’avais une lettre de recommandation pour un grand marabout qui y habite et qui avait beaucoup voyagé. Son fils, el-hadj Mahmady, qui était précisément de passage ici, vint me voir.
Ce jeune homme a accompagné son père à la Mecque ; il est très bien élevé, et me dit que « les regrets sont pour son père, qui a eu d’excellentes relations avec les chrétiens ; que c’est avec plaisir qu’il m’aurait donné des renseignements sur le pays à traverser et que ce sera un véritable chagrin pour el-hadj de ne pouvoir s’entretenir avec un chrétien et un homme instruit ».
Je le quitte en le priant de saluer son père de ma part et lui promets de passer à Ténetou si l’almamy m’autorise à traverser ses États.
Ouolosébougou se compose de trois villages : Ouolosébougou proprement dit, où se tiennent un marché quotidien et un marché hebdomadaire le vendredi ; Ténetoubougoula, qui a un petit marché quotidien où l’on vend les chevaux ; et enfin Dabibougou, qui n’est plus qu’une ruine habitée par trois ou quatre familles.
Ces villages ont un aspect misérable : sur cinq cases, il y en a une d’occupée ; les rues sont sales, pleines d’immondices ; dans les cases détruites on a déposé des ordures, ou planté du maïs.
Le jeudi soir, veille du grand marché, un crieur prévient qu’il est interdit d’aller faire ses besoins sur la place du marché (sic).
C’est en vain que j’essaye d’assainir mon campement et de tenir propre ma case en faisant mastiquer le sol avec de la terre glaise mélangée de bouse de vache, comme font les indigènes ; il sort des asticots blancs de partout.
C’est un peu ce qui arrive dans tous les villages dont les cases sont construites en terre. Quand il n’y a pas d’argile à leur portée, les indigènes prennent de la terre du village, qui renferme déjà des matières en décomposition, puis avec de l’eau croupie ils en font un mortier et des briques ; le tout répand une odeur infecte.
Les trois villages de Ouolosébougou.
C’est surtout dans les habitations, dont les miasmes sont empestés, que l’Européen attrape la fièvre ; il vaut bien mieux, si c’est possible, camper en plein air que d’habiter de semblables lieux.
La case en paille vous abrite moins, c’est vrai, mais elle est généralement plus saine, par la raison bien simple qu’elle pourrit rapidement et que tous les ans ou à peu près on est forcé de la remettre en état en prenant des matériaux neufs.
Ici il n’y a pas le choix, c’est une ruine, et je suis encore bien heureux d’avoir trouvé de quoi m’abriter, car il pleut déjà beaucoup et l’hivernage s’avance rapidement.
La population de ces deux villages, qui était composée de Bambara Samanké, comme tout le Djitoumo, s’est entièrement transformée à son désavantage par son contact avec les captifs. Les quelques hommes qui sont ici semblent encore avoir un peu de vigueur, mais les enfants et les femmes surtout sont des êtres repoussants. J’ai vu des enfants n’être plus que des pièces d’anatomie ; du reste, quand on voit leurs mères, on se demande si des êtres semblables sont capables de mettre au monde un enfant sain et vigoureux.
Marché de Ouolosébougou.
Chaque fois que je reviens du village, je suis écœuré : on y voit des enfants chercher leur nourriture dans les fumiers, des grandes personnes couvertes de vilaines plaies, des femmes goitreuses et rien que des visages souffreteux et marqués de la petite vérole.
Dans quelques villages on vaccine en prenant le venin dans les pustules du malade et l’on fait la piqûre au bras comme en Europe. Mais les noirs ne connaissent pas le vaccin de la vache.
Un de mes domestiques m’a raconté avoir vu un jour une femme noyer son petit enfant. Je refusais de croire à cette monstruosité et m’en allai voir Founé Mamourou pour lui demander si le crime dont on accusait cette malheureuse avait été réellement commis par elle. Il m’emmena voir la femme, qui était enfermée dans une case du village ; elle m’avoua avoir volontairement jeté son enfant à l’eau pour éviter de le voir mourir de faim : « Je n’ai rien à manger, me dit-elle, le lait me fait défaut, et je ne puis voir mon enfant souffrir : cela me fait trop de peine. Si l’on ne me tue pas, je me jetterai aussi à l’eau. »
Quelle différence avec nos villages wolof, où le tam-tam résonne une partie de la nuit et où, à trois heures du matin, tous les pilons à couscous troublent votre sommeil !
Ici rien de tout cela : la misère a abruti ces pauvres gens ; ils ne ressentent plus ni joie ni douleurs ; c’est à peine si on les voit se préparer quelque nourriture.
Les marchés journaliers de Ténetoubougoula se tiennent sur deux petites places et se prolongent chacun dans une ruelle étroite, plus sale peut-être que le reste du village. On trouve à y acheter tous les jours :
Du tabac à fumer et à priser ;
Des feuilles servant à emballer les kolas ;
Deux ou trois calebasses de mil ou de fonio ;
Des petits tas de sel ;
Du piment, du netté, des cé ;
Des rondelles de patates sèches ;
Sur une peau, de petits tas de viande à moitié pourrie ;
Des clous de girofle ;
Des maumi ou niomi (galettes de farine de mil ou de maïs frites dans du beurre de cé) ;
Des koyo ou pagnes en bandes.
Le tout est rangé par petits lots, se vendant de 10 à 80 cauries ; pour 20 francs on achèterait tout le marché.
C’est dans les cases que se fait le commerce de captifs, de sel et de kolas. Il n’y a dans les deux villages qu’une dizaine de pièces de guinée et de cotonnade en tout. Les marchands de sel vont dans les cases s’entendre avec les marchands de kolas, et au bout de plusieurs visites le marché se conclut. Quelquefois, mais très rarement, le marchand de captifs (diontigui) fait le tour du marché avec deux ou trois malheureux, non vêtus, mais bien enduits de beurre de cé. Après quelques ini-sini (bonjour) on s’abouche, on va débattre le prix et faire choix de la marchandise dans la case.
Pour la vente et l’achat de chevaux, c’est moins compliqué : il n’y a qu’un acheteur, c’est l’almamy. A-t-il besoin d’un ou de plusieurs chevaux, il envoie un sofa conduire sept, huit, neuf ou même dix captifs par cheval à Sory, dougoukounasigui, résident de Ténetoubougoula, et lui donne l’ordre d’acheter ; ce dernier débat les prix et achète pour le compte de l’almamy. Le marché terminé, le sofa conduit le cheval à son maître.
Actuellement, un cheval commun vaut huit ou neuf captifs.
8 juillet. — C’est aujourd’hui vendredi, jour du grand marché à Ouolosébougou. Founé Mamourou, qui vient me voir, me dit que ma présence ici va attirer beaucoup de monde des environs. Vers huit heures du matin, les vendeurs commencent à arriver ; à onze heures le marché bat son plein.
Comme je veux éviter une fausse interprétation, je ne me servirai pas des expressions « marché important, centre commercial, grand marché », etc., termes qui prêtent tous à l’équivoque, et je me borne à donner ci-dessous l’énumération fidèle de tout ce qu’il y avait sur le marché :
PRIX DE VENTE EN CAURIES ET EN FRANCS.
| Cauries[8] | Francs. | |||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 50 | kilogrammes de | mil | le moule (2 lit. 500) | 1 | ba | 2,50 | ||
| 20 | — | fonio | — | » | 2,50 | |||
| 10 | — | riz | — | » | 2,50 | |||
| 2 | à 300 kilogrammes de sel | la barre de 25 kilog. | 31 | ba | 77,50 | |||
| 50 | kilogrammes de beurre decé | le kilogramme | 2 | kémé | 0,50 | |||
| 7 | ou 8 chèvres | la chèvre | 12 | ba | 30 » | |||
| 7 | ou 8 moutons | le mouton | 15 | ba | 37,50 | |||
| 5 | ou 6 poulets | le poulet 1 ba et 4 kémé | 3,30 | |||||
| 2 | bœufs | le bœuf | 68 | ba | 170 » | |||
| 2 | ânes | l’un | 48 | ba | 120 » | |||
| 6 | fusils à pierre à uncoup | l’un | 15 | ba | 37,50 | |||
| Des koyo ou bandes de pagneblanc du pays, larges de 10 centimètres (2 sougoudé), mesure del’extrémité du pouce à l’extrémité du petit doigt, la main étenduele plus possible, plus une largeur de 3 doigts (environ au total 66centimètres), se vend | 1 | kémé | 0,25 | |||||
| 9 | pierres à fusil | l’une | 1 | kémé | 0,25 | |||
| 25 | aiguilles | — | 40 | cauries | 0,10 | |||
| 2 | pièces de guinée bleue | la coudée | 3 | kémé | 0,75 | |||
| — | la pièce de 15 mètres | 9 | ba | 22,50 | ||||
| 1 | pièce de calicot blancanglais de mauvaise qualité, la pièce de 15 mètres | 11 | ba | 27,50 | ||||
| 2 | dialabougou (turbanen étoffe du pays) | l’un | 5 | ba | 12,50 | |||
| 2 | houes, | ⎫ ⎬ ⎭ | fabrication indigène | ⎧ ⎨ ⎩ | l’une | 6 | kémé | 1,50 |
| 5 | pots en terre, | l’un | 6 | — | 1,50 | |||
| 4 | couteaux, | l’un | 3 | — | 0,75 | |||
| 3 | tabourets en bois, | ⎫ ⎬ ⎭ | fabrication indigène | ⎧ ⎨ ⎩ | l’un | 4 | kémé | 1 » |
| 6 | petites corbeilles, | l’une | 6 | — | 1,25 | |||
| 3 | chapeaux en paille, | l’un | 6 | — | 1,50 | |||
| 1 | main de papier blanc | la feuille | 1 | — | 0,25 | |||
| Ourou, noix dekola[9] ; prix variables selon la grosseur et laqualité. | ||||||||
| Des bandes de palme pourvannerie ; | ||||||||
| Quelques perles trèsordinaires ; | ||||||||
| Des portions de peau de bœufgrillée ; | ||||||||
| Des portions de sangcaillé ; | ||||||||
| Et enfin toute la série despiments, condiments, ognons. | ||||||||
Les petits articles sont, en général, toujours vendus ; il en est de même du sel, du beurre de cé, des kolas, dont une bonne partie est enlevée à la fin de la journée. Mais il n’en est pas de même du bétail (bœufs, chèvres, moutons), des ânes, des fusils et des étoffes ; j’ai rarement vu vendre plus de deux ou trois têtes de bétail, un fusil et quelques coudées de guinée.
Le petit bétail vient du Ségou par la route de Fougani-Dioummansonnah et Bougoula. Les bœufs et ânes sont des animaux porteurs mis en vente par des marchands qui ont été malheureux dans leurs opérations.
Les chevaux et le sel viennent des marchés du nord du Bélédougou, Banamba, Touba, Sokolo, Gombou, et passent en transit à Bammako.
Les fusils sont de fabrication belge, ils proviennent de Sierra Leone, ainsi que le calicot blanc.
La guinée bleue seule vient de Médine. Nous ne sommes donc presque pour rien dans le modeste chiffre d’affaires qui se traite à Ouolosébougou.
Je résolus de mettre à profit mon séjour à Ouolosébougou en amassant le plus grand nombre possible d’itinéraires et de renseignements ; aussi, dès le lendemain, j’allai me promener à cheval dans les villages des environs, afin d’en relever l’emplacement ; je dus malheureusement cesser ces promenades quotidiennes sur les observations de Founé Mamourou, qui essaya de me persuader que je causais une grande terreur dans la région, que les gens du pays croyaient que j’étais venu pour leur faire la guerre, et que déjà beaucoup de femmes étaient parties à la colonne pour se mettre en sûreté. Tout cela était absolument faux ; ce qu’il y avait de vrai, c’est qu’on voulait m’empêcher de prendre des renseignements.
Je puis dire que jamais personne ne m’a vu prendre une boussole, et je ne me servais de mon calepin que quand j’étais à l’abri des regards des indigènes. Quant à la crainte de me voir surprendre le pays, c’était dérisoire : je n’avais pas un soldat, et depuis mon arrivée j’avais même considérablement réduit mon personnel.
En quittant Médine, j’avais 18 âniers, 2 domestiques, 1 chef de convoi et 6 porteurs : au total, 27 hommes. Depuis plus d’un mois que ces gens-là servent auprès de moi, chaque ânier commence à savoir conduire deux ânes ; de plus, la vie étant assez chère ici, j’ai dû vendre pas mal d’articles, et j’ai eu soin de me débarrasser de ce qu’il y avait de très lourd et de trop gênant, de sorte que j’ai pu renvoyer une partie de mes hommes et procéder à un écrémage, ne conservant que les bons. Mon personnel aujourd’hui ne se compose que de dix âniers non armés, d’un cuisinier, d’un palefrenier qui me sert en même temps de domestique, et de mon fidèle Diawé qui, comme homme de confiance, est investi d’une autorité sur les autres. Ces trois derniers indigènes seuls sont armés de deux fusils Beaumont et de mon fusil de chasse. Aucun de ces trois hommes ne porte un effet militaire, tous s’habillant à leur guise ; la terreur que nous jetons parmi ces gens-là n’est donc pas justifiée.
La population des trois villages se décompose ainsi :
| Ouolosébougou | 150 | habitants. | |||
| Ténetoubougoula | 150 | — | |||
| Dabibougou | 40 | — | |||
| Total | 340 | habitants. | |||
| Population flottante | ⎰ ⎱ | marchands | 80 | habitants. | |
| captifs | 120 | — | |||
| Total général | 540 | habitants. |
Ce n’est pas parmi ces gens-là, qui vivent dans la terreur, que je pouvais trouver des auxiliaires. Dans ce pays, pour un oui ou un non on vous coupe le cou, sans autre forme de procès. Les pauvres Bambara, dont la condition est très malheureuse, sont les parias de la société ; ils font toutes les corvées, et sont commandés par le premier venu d’une autre nationalité. Ces braves gens nous considèrent un peu comme leur futur libérateur ; d’instinct ils aiment le blanc, et je ne cache pas qu’ils m’inspirent beaucoup de sympathie. Quoique je ne me sois jamais ouvert auprès d’eux, pendant tout mon séjour ils n’ont cherché qu’à m’être agréables. La nuit, l’un d’eux venait furtivement dans ma case y apporter deux ou trois œufs, une poignée de kolas, ou quelques épis de maïs. Comment se procuraient-ils ces choses si simples ? je l’ignore, car ici ils ne possèdent rien, pas même une poule. Quand, dans la journée, je rencontrais de ces malheureux dans le village, ils n’osaient me dire autre chose que le vulgaire ini-tié (bonjour), de peur de se compromettre, et ils continuaient de vaquer à leurs occupations, comme si j’étais pour eux un inconnu.
C’est donc près des marchands originaires de notre Soudan ou du Ségou que j’obtins des renseignements ; et cela au prix de puissants efforts de mémoire, car le crayon doit être exclu de l’entretien.
Quand je recevais la visite de quelques-uns d’entre eux, je ramenais insensiblement la conversation sur la route qu’ils venaient de suivre, les marigots difficiles qu’ils avaient traversés ; et, pour obtenir les distances, je me servais de comparaisons entre des étapes connues d’eux et de moi ; ensuite c’était la future route qu’ils se proposaient de suivre, etc.
Cette tâche m’était rendue encore plus difficile par la grande quantité de villages qui portent le même nom, ou des noms à peu près semblables, tels que les Bougoula, Bougouni, Dialacoro, Banancoro, Sounsouncoro, Sanancoro, Farako, Faraba, etc. Bougoula, Bougouni signifient « grand village » ; les autres étymologies se rapportent à des arbres et signifient « à côté du diala (caïlcédra), à côté du banan (bombax), à côté du sounsoun et du sanan[10] » ; quelquefois cela veut dire aussi « vieux Banan », car coro signifie en bambara : vieux et à côté. Les noms de villages dans la composition desquels entre le mot fara impliquent la proximité d’un marigot.
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Dans nos possessions du Sénégal et du Soudan français, on a pris l’habitude de désigner les marchands sous le nom générique de dioula ; c’est une appellation impropre et qui ne peut qu’amener la confusion dans une relation de voyage.
Le mot dioula sert à désigner une partie très importante de la famille Mandé et n’implique en aucune façon l’obligation de s’occuper de commerce : nous ne l’emploierons donc que lorsqu’il s’agira de désigner des gens de cette race.
Les marchands du Soudan peuvent se diviser en plusieurs catégories :
1o Le marchand momentané, nègre de n’importe quelle race, qui borne son commerce du sel, de la guinée ou du kola à deux ou trois voyages, juste le temps nécessaire pour se procurer une épouse ou un personnel suffisant pour l’exploitation de ses terres et lui permettre de vivre tranquillement dans son village sans rien faire. Il n’est pas marchand de profession.
2o Les kokoroko ; ce sont généralement des noumou (forgerons) du Ouassoulou ou du Ouorocoro. Ils commencent par fabriquer de la poterie, des objets en bois ou en fer, de la vannerie, qu’ils vendent contre des cauries. D’autres fois ils exercent le métier de kéniélala (voir [p. 41]). Lorsqu’ils ont un lot de quelques milliers de cauries, ils s’en vont sur les marchés à kolas, achètent une petite charge de ce fruit, et vont à 300 ou 400 kilomètres plus au nord, généralement à Ouolosébougou, Ténetou, Kangaré ou Kona, l’échanger avec un modeste bénéfice contre du sel. Le sel à son tour est porté sur la tête jusqu’aux marchés à kolas les plus éloignés, tels que Sakhala, Kani ou Touté ; là ils ont le kola à un peu meilleur marché, puis ils reviennent et font ce métier d’échange du sel et du kola jusqu’à ce qu’ils aient gagné un certain nombre de captifs leur permettant de se livrer à un commerce plus lucratif et d’opérer sur une plus vaste échelle.
Peu à peu ils se procurent des animaux porteurs et quelquefois même des chevaux. Leur profession est d’être marchands, mais ils ont ceci de particulier, c’est qu’ils ne s’éloignent guère de leur pays et sont moins entreprenants que les Mandé de la région Kong, qui portent, eux, le nom de Dioula, qu’ils soient marchands ou non. Rarement les kokoroko arrivent à se créer une situation ; ce terme indique presque toujours l’idée d’un marchand misérable, qui n’arrive pas à grand’chose.
3o Vient ensuite le marchand dans toute l’acception du mot, celui qui ne fait que voyager et ne craint pas d’être absent des sept ou huit mois de l’année. Il est, ou dioula quand il est Mandé, ou marraba quand il est Haoussa ou Dagomba.
C’est cette catégorie de gens qui fait les grands et longs voyages, qui s’abouche avec les rois et chefs, leur achète les captifs faits pendant la guerre, leur procure armes, munitions, et leur fait quelquefois de superbes cadeaux en étoffes fines, en objets qu’ils vont se procurer à la côte, ou directement à nos comptoirs de Médine.
Ils ont des femmes un peu partout : c’est la cause principale qui les force à travailler presque toute leur vie pour leur fournir des captifs et pourvoir à leurs besoins.
D’aucuns vont se fixer dans les grands centres comme Djenné, Ségou, Banamba, Bla, Kong, et y deviennent d’importants personnages, se contentant de faire travailler leurs enfants et leurs captifs. Enfin il y en a qui se fixent dans le Ouorodougou et y accaparent le commerce du kola ; ils deviennent rapidement les courtiers indispensables entre le producteur et l’acheteur.
Il ne faudrait pas en conclure qu’ils sont tous dans l’aisance et qu’ils réussissent toujours. Non ; il y en a beaucoup qui portent sur la tête, comme les kokoroko, mais ils ne se spécialisent pas au sel et au kola comme ces derniers.
Apprennent-ils qu’il y a avantage à acheter une denrée, un tissu ou un tout autre produit dans telle région et de le vendre dans telle autre, même très éloignée, ils ne manquent jamais de saisir l’occasion de réaliser quelques bénéfices[11].
4o Nous avons enfin à signaler aussi le marchand maure. Celui-ci, dans la région qui nous occupe, voyage peu ou pas du tout ; il y en a quelques-uns de fixés dans le Ségou, à Nyamina et à Bammako, mais ils ne voyagent pas et se bornent à faire faire le commerce par leurs esclaves, se contentant de vivre entourés d’un certain luxe dans la résidence qu’ils ont choisie. Ceux du nord du Bélédougou et du Kaarta font un métier plus pénible : beaucoup d’entre eux vont acheter du sel à Tichit et poussent jusqu’au Maroc pour y vendre des captifs.
Pendant mon séjour à Ouolosébougou, j’ai reçu la visite de deux Songhay, marchands de Djenné ; ils avaient chacun une vingtaine de captifs et se rendaient pour la première fois à Médine pour vendre leurs esclaves dans le Kaarta et se procurer du sucre, des tissus fins, des coffrets en bois, du corail, etc. ; sachant qu’ils sont très friands de thé, je ne manquais pas de les inviter à venir en prendre tous les soirs pendant leur séjour ici.
Avant de partir de Paris, j’avais pris dans les vocabulaires de Barth, Caillié, Lyons et Clapperton tous les mots songhay qui s’y trouvent, et en avais fait un vocabulaire assez complet, par lettre alphabétique. Presque tous ces mots sont bons, et je faisais la joie de mes nouveaux amis en leur en citant quelques-uns. Ces deux hommes ont voyagé dans toute la boucle du Niger ; ils parlent aussi l’arabe et le bambara et je ne regrette pas d’avoir été bienveillant pour eux, car ils m’ont appris beaucoup de choses et initié à la géographie des pays que je me proposais de visiter.
Interrogés sur la manière dont serait reçu un Français à Djenné, les deux Songhay m’ont répondu que c’était le grand désir des marchands de voir arriver des blancs, mais qu’ils croyaient Tidiani peu disposé en notre faveur parce qu’il a peur. Ils pensaient cependant qu’au moyen de gros cadeaux on pourrait gagner la confiance du captif de Tidiani, chef de Djenné ; ce ne serait que par ce moyen qu’on pourrait obtenir quelque chose.
Dimanche, 17 juillet. — Un convoi de ravitaillement de 62 porteurs venant de Bougoula et des environs, se rendant à la colonne, se repose sous le grand bombax devant ma case. Ce convoi est composé de femmes et d’enfants et transporte :
| 52 | foufou de mil | environ | 800 | kilogrammes. |
| 9 | foufou de riz | — | 100 | — |
| 2 | de netté | — | 25 | — |
| 3 | doundoun de poudre | — | 800 | — |
Le foufou est une sorte de filet rond tressé grossièrement en fibres d’écorces d’arbres ; il est garni intérieurement de larges feuilles et sert à conserver et à transporter les denrées. Les foufous sont de grosseur variable et pèsent en moyenne de 10 à 15 kilos ; ils sont destinés à être portés sur la tête par les femmes et les enfants. Ces foufous sont commodes à manier et peuvent être passés à la nage, posés dans une calebasse vide, poussée devant soi par le nageur : c’est la raison qui a fait limiter leur poids.
Les doundoun, qui contiennent la poudre fabriquée par les Bambara, sont confectionnés en bois de diala et d’un seul morceau ; ils ont la forme d’un pain de sucre, l’orifice est légèrement disposée en entonnoir et bouchée avec un tampon en bois autour duquel est enroulé un vieux linge. Chaque doundoun contient 8 à 10 kilos de poudre au maximum.
Le chef du convoi, qui était armé d’un fusil, m’a dit que c’était la deuxième fois qu’il faisait un convoi, et qu’il comptait mettre 25 à 30 jours de Bougoula à Sikasso, aller et retour.
La plupart des porteurs avaient en outre un petit sac contenant 3 à 4 kilos de maïs : ce sont les provisions de bouche pour cette route de 30 jours.
Le soin d’organiser et de mettre en route ces convois incombe aux dougoukounasigui, dont les fonctions sont multiples, comme on va le voir.
Dans chaque village il y a à côté du chef un captif de l’almamy, sorte de fonctionnaire qu’on nomme dougoukounasigui ; il donne des ordres au chef du village et représente en fait l’almamy. C’est lui qui tranche les différends entre les populations et les marchands et qui s’occupe de recruter des hommes lorsqu’on demande des renforts. Il doit faire rallier les hommes qu’il soupçonne avoir déserté (mais il s’en dispense presque toujours), fait cultiver les lougans dits de l’almamy, serrer la récolte, et l’envoie à l’armée ou aux femmes et gens de l’almamy quand l’ordre lui en est donné. Dans les villages où il y a des marchés, c’est lui qui est chargé des achats pour le compte de l’almamy ; enfin sa fonction principale est surtout de renseigner l’almamy sur les faits et gestes des habitants.
Dans chaque village les meilleures rizières sont pour l’almamy. Deux ou trois fois par semaine, tous les Bambara, hommes, femmes et enfants, sont rassemblés et conduits aux lougans par un sofa désigné par le dougoukounasigui ; les récalcitrants sont ramenés à la raison à coups de trique, s’il y a lieu.
La récolte est empaquetée dans les foufou et emmagasinée dans un village de la région. Pour les environs de Ouolosébougou, c’est Dara, près Faraba, qui est le dépôt des vivres de l’almamy.
Quelquefois, quand la récolte d’un lougan cultivé par les Bambara est près de mûrir, le dougoukounasigui y place un sofa qui empêche les propriétaires du terrain d’en venir faire la cueillette ; c’est ainsi que sont traités ces malheureux vaincus, qui, désespérés, ne cultivent plus rien, et vivent comme la brute, de feuilles, de racines et de fruits.
Un sofa, en route, a-t-il besoin d’un ou plusieurs porteurs, il prend dans le premier village venu deux ou trois de ces malheureux. Arrivé à l’étape, il les fait garder à vue pour les empêcher de se sauver, et les coups de fouet et de trique remplacent la nourriture que ces pauvres êtres ne reçoivent jamais.
18 juillet. — Un Maure, nommé Abou Bakr, de la tribu des Ouled-Embarek, vient me voir et me prier de lui faire l’aumône de quelques cauries pour rallier Bammako. Il me dit revenir de la colonne où il devait conduire un cheval qui est mort en route ; il n’a plus rien, ce malheureux, pas même une peau de bouc. Après l’avoir fait manger et lui avoir donné un petit secours, je l’interroge sur ce qu’il a vu. Abou Bakr me fait le plus triste récit de la situation des troupes de l’almamy ; elles sont encore à plusieurs kilomètres de Sikasso et n’entourent pas du tout le village, comme on le dit ici.
Sur toute la route il y a des morts et des mourants ; en revenant, il a vu passer la rivière Baoulé aux troupes de Liganfali, qui arrivent du Fouta-Djallo. Pendant les trois jours qu’il a été en contact avec cette colonne, il n’a été distribué qu’un bœuf pour les chefs et les griots ; les guerriers mangeaient des feuilles et des tiges de maïs — c’est la misère la plus affreuse.
Ce récit n’est pas exagéré, il m’a été confirmé trois jours après par deux malheureux bambara de Makhana, qui ont dit à mes hommes que, partis au mois d’avril, ils n’avaient jamais reçu une graine comme nourriture. Ils faisaient pitié à voir.
19 juillet. — On défend de vendre le maïs, et les sofa confisquent deux paniers qu’on vient d’apporter sur le marché. Le même jour on interdisait aux marchands de dépasser Ouolosébougou avec du sel ; cette défense ne s’étendait pas aux kokoroko. Cette mesure était motivée par un achat de sel pour l’almamy, afin d’en faire baisser le prix.
22 juillet. — C’est aujourd’hui grand jour de marché. Kali est venu de Faraba pour me voir, dit-il ; en réalité, c’était pour faire mutiler trois hommes ayant volé des cauries. Il ne faudrait pas conclure de cela que ces chefs rendent la justice d’une façon irréprochable ; ils sont cléments pour leurs créatures et très sévères quand il s’agit de pauvres hères sans défenseurs. Quand ils croient léser les intérêts d’un des leurs, ils ne se prononcent pas.
Pendant mon séjour ici, un noumou de Ténetou, mais habitant Ouolosébougou, est venu me proposer de lui acheter un bœuf porteur ; il était accompagné du dougoukounasigui ; il en demandait onze pièces de calicot blanc. Je lui fais remarquer que ce prix me paraît élevé, et lui en propose huit. Comme ce bœuf était très beau et pour en finir, je consens à lui en donner dix pièces ; il examine mon calicot, le trouve beau et les pièces lourdes et me dit que le marché est presque conclu, qu’il va consulter son frère.
Le lendemain, je le vois sur le marché et lui demande ce qu’il a décidé. Il me répond que son frère n’a pas consenti. « Eh bien, lui dis-je, tu auras les onze pièces demandées, elles sont toutes prêtes dans ma case. » A ces mots, il se récrie et dit : « Pas du tout, aujourd’hui j’en veux seize pièces de 100 coudées (pièces anglaises de 50 yards) », ce qui portait le prix à quarante-huit de mes pièces.
Indigné de cette façon de procéder, je fais mander le dougoukounasigui, qui lui reproche sa façon d’agir, lui dit qu’il a vu le calicot et qu’il n’y a pas de méprise, que du reste c’était un prix fort honnête que je lui offrais. L’affaire fut portée devant Kali, et malgré mes instances réitérées auprès de ce chef, le marché ne fut pas conclu.
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J’avais essayé d’intercéder en faveur de ces voleurs ; mais avec des barbares de ce genre il n’y a rien à obtenir. Un peu avant l’exécution, deux sofa ont fait taire et accroupir tout le monde à coups de trique ; puis le chef du village, faisant fonctions de bourreau, fit placer à chaque voleur sa main gauche sur un billot et d’un coup de sabre il abattait la main, qui était ensuite portée à Kali. L’exécution terminée, personne ne parla plus de rien. Les trois mains furent amarrées à un poteau et exposées pendant plusieurs jours.
Les trois mutilés sont partis sans qu’on s’inquiétât d’eux ; l’un est mort un jour après et les deux autres ont survécu à ce terrible supplice. Il n’est pas rare dans ces pays de voir guérir des blessures de ce genre.
L’absence d’hémorragie est fréquente chez les noirs, et quand elle se produit elle s’arrête avec une facilité surprenante, qui paraît devoir être attribuée à une augmentation de la coagulabilité du sang.
J’ai eu l’occasion d’entretenir de ces cas plusieurs médecins qui se sont occupés d’hématologie : quelques-uns d’entre eux ont conclu, pour expliquer la coagulabilité exceptionnelle du sang des nègres, à un excès relatif du nombre des hématoblastes, mais la question ne semble pas résolue du tout.
M. Hayem, professeur à l’École de médecine de Paris, qui fait autorité en hématologie, pense que la solution de cette question est complexe. « Pour lui, il ne s’agirait pas d’une modification morphologique du sang des nègres ; il croit plutôt à des variations dans les qualités chimiques de ce liquide, dépendantes de la race, du genre de vie, de l’alimentation.
« Le sang du cheval, dit le savant professeur, celui de l’âne, se coagulent lentement, bien que ces animaux aient autant d’hématoblastes que les chiens, les lapins, les singes, etc., dont le sang se coagule très rapidement. L’élévation de la température, ajoute-t-il, hâte aussi considérablement la coagulation du sang ; il est d’ailleurs naturel que des vaisseaux ouverts sous un ciel de feu se bouchent plus facilement que lorsqu’ils sont divisés dans un milieu tempéré. »
J’ai cru devoir attirer l’attention des biologistes sur cette propriété que possède le sang des nègres soudanais ; mon observation provoquera peut-être de nouvelles recherches scientifiques qui seront très utiles, car rien n’est insignifiant quand il s’agit d’hématologie.
Quand l’hémorragie se produit, les noirs font aussi quelquefois des ligatures et mastiquent la plaie avec de la terre pour arrêter le sang. Si la plaie devient mauvaise, on emploie le diala.
Le diala, plus connu au Sénégal sous le nom de caïlcédra, est un arbre qui existe dans tout le Soudan : il atteint généralement de très grandes dimensions ; son bois, sorte d’acajou, est très dur et assez lourd ; il est connu de tous les ouvriers en bois du Sénégal, et sert aux Laobé[12] et aux noumou (forgerons) à faire des pirogues, des tabourets, des massues à battre le linge, les pilons à couscous, etc.
Mutilation de trois voleurs.
Le docteur Borius et M. Bérenger-Féraud ont signalé, il y a longtemps, l’efficacité d’une décoction d’écorce de diala pour combattre les fièvres non rebelles, mais je ne crois pas qu’aucun de ces messieurs ait parlé de son emploi pour la guérison des plaies mauvaises.
Voici comment on l’emploie :
On fait cuire un morceau d’écorce du poids de 1 kilogramme environ dans 2 litres d’eau et on laisse réduire à 1 litre. Cette préparation sert à laver et nettoyer la plaie.
Un autre morceau d’écorce fraîchement coupé est pilé dans un mortier à mil jusqu’à ce qu’on obtienne une sorte de pâte. Cette pâte est séchée au soleil, les gros résidus sont enlevés et la poudre qui reste est employée à saupoudrer la plaie après chaque lavage ; la croûte qui ne tarde pas à se former est enlevée tous les jours jusqu’à ce que toute trace de suppuration ait disparu et que la plaie ait l’aspect sanguinolent.
On cesse ensuite les lavages et l’on se contente de saupoudrer les parties non recouvertes de croûte.
J’ai eu un mulet dont le palefrenier avait par mégarde changé le bât ; ce nouveau bât, trop petit, avait engendré sur le côté une grosseur qui, malgré les compresses d’eau froide, ne s’est pas réduite ; au bout de huit jours, cette grosseur était une plaie de la largeur d’une main et présentait un trou de la grosseur du poing avec un fort décollement tout autour ; elle suppurait d’une façon inquiétante et je croyais mon mulet indisponible pour plusieurs mois. Un de mes indigènes lui appliqua le traitement ci-dessus ; le seizième jour la plaie commençait à se cicatriser, et le vingt-cinquième jour mon mulet était en état.
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Je profitai de la présence de Kali pour lui parler de mon courrier. Il me répondit : « J’ai appris qu’il n’était pas loin : attends encore quelques jours, il sera là bientôt. » Je lui fis observer qu’un courrier, de l’avis de tout le monde, ne devait se laisser dépasser par personne, que donc on n’avait pu le prévenir de cela. Kali, voyant que ce grossier mensonge ne prenait pas, me dit qu’il y avait beaucoup d’eau dans le Bagoé et que le cheval du courrier avait été mangé par un caïman.
Voyant qu’il n’y avait rien à tirer de ces gens-là, je me dis que le plus sage parti à prendre était d’attendre encore quelques jours.
Cependant hier soir, vers dix heures, un de mes hommes, qui rôdait silencieusement, a entendu distinctement dire, en passant près d’une case : « Le courrier de l’almamy pour le blanc a été vu à Dialacoroba, il y a deux jours, par Mori Mouça. »
Je ne m’inquiétais pas outre mesure de ces racontars et continuais à m’occuper de mes itinéraires, lorsque, le 27, Mouça, mon cuisinier, en tournée à Ténetoubougoula, vint à s’accroupir derrière un cercle d’indigènes entourant Sory, le dougoukounasigui et un sofa venant de la colonne avec quatorze captifs pour acheter deux chevaux.
Ce sofa disait : « On se bat tous les jours là-bas, et beaucoup d’hommes meurent de faim, mais c’est fini maintenant, et nous gagnerons Tiéba avant la fin des pluies. Nous avons aussi appris qu’il y avait un blanc ici ; l’almamy n’est pas content du tout de le voir dans le pays, il en a encore parlé le jour où je suis parti.... » A ce moment, Sory apercevait mon cuisinier et lui demandait de mes nouvelles pour empêcher l’autre de continuer et donner un autre cours à la conversation.
Dès ce jour, l’attitude de Founé Mamourou et de Sory changea complètement : d’indifférente elle devint presque hostile ; l’autorisation de chasser me fut retirée, et il ne me fut plus possible de trouver un œuf ni un bol de lait : puisque leur maître n’était pas content de me voir ici, il fallait me le faire comprendre.
Quand je les interrogeais, c’étaient de grossiers mensonges que l’on me débitait ; la nuit, on me faisait surveiller, de crainte que je ne partisse furtivement. Toutes ces raisons me faisaient songer à mon départ, et, par moments, je me voyais dans la situation de Mage et des officiers de la mission Gallieni dans le Ségou.
D’autre part, le climat de Ouolosébougou est fort malsain ; les deux marigots, qui sont de véritables marais en cette saison, et la malpropreté de ce village commençaient à éprouver mon personnel et mes animaux ; ma santé aussi s’altérait de jour en jour. Six de mes hommes étaient atteints de la filaire de Médine et les autres avaient fréquemment la fièvre. Depuis notre départ de Bammako, nous avions mangé trois fois de la viande et aucun de mes animaux n’avait eu du mil. Je perdis mon cheval et deux de mes ânes.
Mes noirs s’inquiétaient de notre triste situation, et Dieu sait pourtant si ces gens-là sont patients ! Ils chargèrent Diawé de me parler. Ce pauvre garçon entra un matin dans ma case et me tint le langage suivant, je cite ses propres paroles et son français défectueux :
« Ma lieutenant, nous tous qui parlé boubakh (beaucoup) cette nuit, les hommes du paille (pays) il n’y a plus bon, il faut que nous qui sort, si toi qui a besoin que nous il y a mort, nous y a mort rek[13]. »
Je remerciai ce brave garçon pour les paroles de dévouement qu’il m’apportait de la part de tous, et le consolai. Heureusement, nous n’en étions pas là ; si d’ici quelques jours il n’y a pas de changement, j’aviserai.
La bonne aventure dans la case d’un kéniélala.
Depuis une huitaine de jours nous avions un nouveau voisin ; c’était un noumou du Ouassoulou, un kokoroko, et il exerçait aussi le métier de kéniélala (de prédire l’avenir). Cet homme vint me voir plusieurs fois dans la même journée. Intrigué de ses fréquentes visites, je pensai qu’il avait probablement à me parler. Pour ne pas l’interroger brusquement, je me décidai à aller lui demander de me dire la bonne aventure. J’entrai donc dans sa case, dont il referma soigneusement la porte. Après quelques mots échangés, il me pria d’aller chercher mon fusil et d’apporter huit kolas rouges et huit kolas blancs. Dans sa case il avait un petit tas de sable bien fin : d’un seul coup, avec un petit balai, il l’étendit devant lui en forme d’éventail.
Après m’avoir fait promettre que je ne dirais à personne ce que le kénié (sable) m’apprendrait, il plaça mon fusil le long du diamètre de la figure et traça rapidement dans le sable, avec le doigt, des signes cabalistiques ; puis il me fit tenir un demi-kola rouge et un demi-kola blanc au-dessus du sable. Pendant une minute environ il marmotta quelques paroles ; à partir de ce moment mon rôle était à peu près terminé, je n’avais plus qu’à manger, séance tenante, les deux moitiés de kolas et à étendre une de mes mains au-dessus du kénié pendant les trois opérations suivantes :
2e opération : un kola rouge entier est placé au centre ;
3e opération : les sept kolas blancs sont rangés en demi-cercle et relevés dans l’ordre inverse ;
4e opération : même opération que les précédentes, mais avec les kolas rouges.
Cela terminé, on peut demander au devin tout ce que l’on veut. Les kolas sont pour lui, c’est son petit bénéfice ; s’il a besoin de sel ou de cauries, ce sont ces derniers articles qu’il faut apporter pour la réussite de votre affaire.
Voici ce que me raconta le kéniélala :
« L’almamy a reçu la lettre le huitième jour ; il est ennuyé que tu sois là, mais il ne veut pas déplaire aux blancs : alors il a répondu qu’on te fasse attendre ; plus tard, peut-être, il te laissera passer. »
Consulté sur mon intention de rallier Bammako, il me dit : « Le sable a parlé et a dit : « Quand le blanc sera parti, l’autre courrier arrivera, mais il faut que tu partes. »
Somme toute, il ne m’apprenait pas grand’chose, mais confirmait mes soupçons. Comme ces gens-là par leur métier sont toujours bien renseignés et qu’ils questionnent adroitement tous les naïfs qui viennent les consulter, je considérai ses renseignements et avis comme bons ; son attitude, du reste, m’avait suffisamment prouvé qu’il voulait me renseigner ; par la suite j’ai su que ce qu’il m’avait dit était l’exacte vérité.
L’art de prédire l’avenir par l’écriture dans le sable est très ancien. De qui le tiennent les Mandé : des Égyptiens ou des Arabes ? Les Arabes appellent cet art encore aujourd’hui خّط الرمّل, « écriture dans le sable ». Longtemps j’ai cru, comme le docteur Tautain[14], que les débris de poteries, calebasses, vieux chiffons, grappes de sorgho, etc., que l’on trouve fréquemment le long des chemins, placés dans les fourches des arbres, ou suspendus aux branches près des villages, étaient destinés à protéger les cultures contre les esprits et faisaient partie des pratiques du culte des Bambara. Il ne faut voir en cela rien de commun avec la religion : ce sont les kéniélala qui ordonnent ces pratiques aux personnes qui viennent les consulter ; jamais une consultation ne se termine sans que le kéniélala dise : « Pour que ton affaire réussisse bien, il faut prendre tel objet et le pendre ce soir à tel ou tel arbre. »
D’autres fois, ils ordonnent de manger une poule ou un coq de telle ou telle couleur, de mettre soigneusement les os dans un chiffon blanc et d’enterrer cela près de leur case ; pour ne pas profaner les restes on élève généralement un petit tertre conique de 30 à 40 centimètres de hauteur, le sommet du cône est coupé et surmonté ordinairement d’un morceau de pierre plate ayant servi à moudre du grain.
Cette profession n’est pas spéciale aux noumou ; il y en a d’autres qui l’exercent, il y a même beaucoup de femmes qui font ce métier ; souvent ces gens-là sont consultés en dernier ressort sur la culpabilité des voleurs et des gens prévenus d’adultère, etc., ce qui les fait craindre dans beaucoup de villages.
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Le mois d’août était commencé et le courrier de l’almamy n’arrivait pas, tous les jours il venait des hommes de la colonne et l’almamy ne donnait pas signe de vie : je pris donc le parti de faire prévenir Kali que j’avais une communication à lui faire et le priai de venir à Ouolosébougou ou de m’accorder la permission d’aller le voir à Faraba.
Kali arriva au bout de cinq jours quoique Faraba ne soit qu’à une étape de Ouolosébougou. Après les salutations d’usage, je fais part à Kali de mon désir de rallier Bammako et d’y attendre la réponse de l’almamy ; il me dit que ce n’est pas possible, que jamais il ne m’autorisera à partir. J’insiste en lui disant que je suis souffrant et qu’il est urgent que je parte le plus tôt possible. Rien n’y fait. Voyant que mes prières n’ont aucun succès, je lui dis : « Je te préviens que je partirai demain matin ; si tu n’es pas content, tu me feras tirer des coups de fusil ». Il me quitte en me disant : Benta, « C’est bon ».
Une heure après il revient et proteste de son amitié pour moi : « Jamais, dit-il, tu n’aurais fait cela, et pour bien te prouver que je suis ton ami, je t’accompagnerai à cheval jusqu’à Makhana ; et quand le courrier de l’almamy arrivera, j’irai moi-même le porter la lettre à Bammako. »
J’étais donc libre de m’en retourner et je m’en réjouissais déjà, lorsqu’il se ravise, revient, insiste pour me faire laisser mes bagages et mes animaux. Finalement, il me propose d’aller ensemble jusqu’à la rivière Baoulé : nous rencontrerons forcément le courrier. Je refuse naturellement, sachant bien qu’une fois au Baoulé on trouverait d’autres raisons pour entraver ma route.
Voyant que je ne reviendrais pas sur ma décision, il me donne rendez-vous pour le lendemain matin au départ.
10 août. — Le lendemain de bonne heure, je me mets en route, après avoir, par-ci par-là, distribué quelques cadeaux. J’allai avec mon domestique à Ténetoubougoula pour prendre Kali en passant, puisqu’il devait m’accompagner. Les chevaux de Kali, du chérif et de leurs griot étaient sellés ; le chérif s’entretenait à voix basse avec Kali et sa suite ; au bout d’un quart d’heure d’attente je fis demander à Kali ce qu’il attendait : il me répondit qu’il regrettait beaucoup de ne pouvoir m’accompagner, mais que « les chevaux n’étaient pas contents d’être montés ce matin ».
Je me mis donc en devoir de rallier mon convoi, et peu de temps après j’apprenais par un dioula que Kali, accompagné de quelques hommes armés, me suivait à environ deux kilomètres.
Quel était le mobile qui dictait à ce chef cette conduite étrange ? Avait-il peur de moi ou craignait-il que je ne prisse un des chemins qui mènent dans le Ségou ? Je l’ignore.
Un de ses griots m’accompagna jusque sur les bords du Niger, où j’arrivai le 13 à neuf heures du matin. A midi et demi je me retrouvais au milieu de mes camarades du poste.
Mon retour ne leur causa aucune surprise. Le docteur Tautain, qui commandait le cercle, avait appris par des marchands ma fâcheuse situation à Ouolosébougou et devait le lendemain me faire prévenir par un courrier de faire tout mon possible pour revenir.
Les soins dont j’étais entouré, la bonne nourriture, me remirent promptement, et trois jours après je prenais des dispositions pour demander à Madané, fils d’Ahmadou, l’autorisation de traverser le Ségou. La situation de ce côté était peu brillante : le Bélédougou était en lutte ouverte avec les Toucouleur de Ségou ; il paraissait difficile au commandant du cercle de faire parvenir une lettre en ce moment, lorsqu’une dépêche de Kayes nous informa du prochain passage de deux hommes du Ségou, envoyés d’Ahmadou. Il fut décidé que nous attendrions leur arrivée pour faire partir ma demande.
Sur ces entrefaites il vint un sofa de l’almamy porteur d’une lettre en arabe, dont je donne la traduction ci-dessous :
« Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ! Louanges à Dieu ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur Mohammed !
« J’ai appris qu’un chrétien venant de Bammako demande à me voir. Certes, c’est mon intention d’être son ami.
« Qu’il vienne au camp de Sikasso pour que j’entende sa parole ; les routes lui sont ouvertes et on lui aidera pour venir me voir.
Le départ de Ouolosébougou.
« J’ai le cœur plein de joie à cause de la grande amitié qui existe entre nous et les Français et je me réjouis de notre alliance.
« Sur ce, je vous salue. »
Je mis mon temps à profit à Bammako, en construisant avec le concours des tirailleurs, mis aimablement à ma disposition par le capitaine Josset, une carte à grande échelle des pays de la rive droite du Niger.
Beaucoup de renseignements, que j’ai eu l’occasion de contrôler depuis, m’ont prouvé qu’un travail préliminaire de ce genre, si imparfait qu’il soit, rend de grands services.
Le jeune sofa qui venait apporter la lettre fut interrogé avec soin ; il débita une série de contradictions, disait ne pas savoir depuis combien de temps il était parti de chez l’almamy, etc.
La lettre de l’almamy, comme on le voit, m’autorisait à traverser ses États ; je fis donc mes préparatifs pour repasser le Niger, bien décidé à revenir si les difficultés recommençaient.
Le 3 septembre je traversais le Niger, et le 8 j’arrivais à Ouolosébougou ; l’accueil de la population avait été plus franchement amical que lors de mon premier passage : dans tous les villages on me fit un cadeau en nourriture toute préparée ou en denrées, un des villages me donna même un bœuf.
A mon arrivée à Ouolosébougou, je n’y trouvai pas Kali, quoique dès Sanou je l’eusse envoyé prévenir de mon passage par un courrier se dirigeant vers Faraba en prenant à Cisina le chemin du bord du fleuve, plus direct que celui qui passe par Ouolosébougou.
Le lendemain je m’arrêtai à Séguésona. Une grosse rivière très gonflée par les pluies et au courant très rapide, affluent du Banifing, me força de rester inactif toute la journée. Comme ce cours d’eau ne commença à se dégonfler que vers quatre heures, le passage dura fort longtemps et ne fut terminé qu’à neuf heures et demie du soir.
Trois ânes avaient été entraînés par le courant : quatre bons nageurs réussirent à les faire aborder à environ 1 kilomètre en aval et à les ramener au campement. Cette rivière a de 1 m. 50 à 3 mètres de profondeur en cette saison, des berges très escarpées et glissantes ; sa largeur est de 12 à 15 mètres.
Kali vint donc dans la journée ; il m’apportait 2 bœufs, 2 moutons et une vingtaine de kilos de riz ; je lui fis cadeau d’un fusil à deux coups, d’une paire de pistolets et de quelques menus objets, bonnets en velours, couteaux, etc. C’était un vendredi et nous rencontrions des femmes se rendant au marché de Ouolosébougou ; quelques-unes, qui venaient de Sounsouncoro, connaissaient par son nom le jeune sofa qui m’accompagnait ; elles l’interpellaient en lui disant : « Kélébakha, ini-tié. » Comme je savais mon gaillard originaire du Torong, cela m’intriguait. Je fis signe à Diawé, qui questionna une femme. Elle lui apprit que Kélébakha était resté une demi-lune à Sounsouncoro et qu’il n’y avait pas longtemps qu’il était parti pour Bammako y chercher un blanc.
Quelques jours après, le jeune Kélébakha fit des ouvertures à Diawé, lui raconta qu’il ne tarderait pas à déserter : le moment était venu de l’interroger. Il m’avoua être parti du camp de l’almamy porteur de deux lettres. Arrivé à Sounsouncoro, il fut arrêté et les deux lettres portées à Faraba.
Quelques jours après mon départ pour Bammako, on lui en donna une avec l’ordre de me rejoindre et de me la remettre ; on lui recommanda surtout de me cacher qu’il ne venait pas directement de la colonne.
Le kéniélala de Ouolosébougou était bien renseigné, comme on le voit.
Samory avait là une belle occasion de nous prouver sa reconnaissance pour la situation que nous lui avions créée vis-à-vis des autres souverains et chefs de la rive droite du Niger, en appelant son fils Karamokho en France et en lui faisant l’honneur de traiter avec lui.
Vue de Bammako.
Il nous remercie par la plus noire ingratitude.
Dieu seul sait comment je sortirai de son maudit pays, car mes tribulations commencent seulement sans doute.
A Séguésona, au lieu de prendre le chemin le plus suivi, passant par Ourou, et dont je possédais un très bon itinéraire, je suivis un autre chemin moins frayé en cette saison et plus à l’est, afin de me rapprocher du Kéléya et du Banan, sur lesquels je n’avais que de médiocres renseignements.
Le lendemain je quittais le chemin de Kéléya à Missaguébougou (pays des bœufs blancs), misérable petit village ne contenant qu’une trentaine d’habitants, et je faisais étape le soir à Dialanicoro, le passage de la Koba, autre affluent du Banifing, ayant considérablement ralenti ma marche.
Cette rivière est très profonde, aux berges escarpées, et d’une largeur variant de 10 à 15 mètres. Il n’existe qu’un pont en branchages dont la partie nord s’était affaissée entraînée par les eaux ; il fallut faire des prodiges d’équilibre pour le franchir ; l’opération était presque terminée lorsque le reste du pont se rompit, entraînant six de nos hommes qui faisaient passer les deux dernières charges.
Le reste de mes noirs se jeta immédiatement dans la rivière pour porter secours aux malheureux que le courant emportait ; hommes et bagages furent sauvés, il n’y eut de perdu que mes allumettes, qui avaient pris l’eau quoique soigneusement enfermées dans des boîtes en zinc fermant presque hermétiquement.
Comme Missaguébougou, Dialanicoro est sans ressource et aux trois quarts ruiné. Des femmes bambara étaient occupées à y préparer du beurre de cé, destiné à l’almamy.
Écroulement d’un pont sur la Koba.
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Le cé ou karité (Bassia Parkii) a été décrit par tous les voyageurs, mais la manière d’en extraire le beurre n’a jamais été expliquée que d’une façon incomplète ; comme j’ai eu l’occasion de le voir préparer aujourd’hui, je vais donner quelques détails.
L’écorce verte étant enlevée et la châtaigne bien séchée, soit à la fumée, soit simplement cuite à l’eau, est décortiquée, lavée dans plusieurs eaux et exposée au soleil.
L’amande est ensuite pilée et réduite en granules de la grosseur d’un pois cassé, qui sont mis de suite sur le feu, dans des pots en terre. On remue jusqu’à ce que ces granules soient fondus et présentent la consistance d’une pâte ; cette préparation d’un beau brun dégage une très bonne odeur rappelant le chocolat. Cette pâte est ensuite broyée entre deux pierres afin d’écraser les grumeaux qui pourraient rester ; puis elle est bouillie dans de l’eau. On écume la graisse qui nage à la surface et on la triture avec les mains une fois refroidie, puis elle est recuite sans eau pour l’épurer ; quand elle est bien liquide, on la verse dans des calebasses de grosseurs variables suivant le poids du pain que l’on veut obtenir, en ayant soin de laisser au fond du chaudron les corps étrangers.
La graisse refroidie est d’un blanc un peu verdâtre, de la consistance de la cire, on l’emballe dans de grandes feuilles d’arbre et le pain est ficelé à l’aide de fibres d’écorces d’arbre.
Son goût est nauséabond quand on s’en sert pour la cuisine sans l’épurer. Pour s’en servir utilement, il suffit de jeter un peu d’eau dans la graisse bouillante pour faire disparaître tout mauvais goût.
Cette graisse est souveraine pour les douleurs rhumatismales et les courbatures, on s’en frictionne les parties malades après l’avoir fait légèrement chauffer. Après de grosses fatigues les noirs ne manquent jamais de l’employer et je me suis toujours bien trouvé de les imiter à ce sujet.
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11 septembre. — Une heure après avoir quitté Dialanicoro, je rencontrai six cavaliers qui venaient au-devant de moi pour me prier de passer la journée à Dialacoroba. Je les remerciai en leur disant que j’avais un long voyage à faire et qu’il m’était impossible de m’arrêter dans tous les villages. J’y passai cependant une heure pour leur faire plaisir.
Dialacoroba est un gros village, au centre duquel se trouve un diassa (palanquement) où réside le chef de cette région, Mahmady Lansiné. On m’apporte de la part de ce chef, qui est en guerre, un bœuf, un mouton, des poules, des œufs et du riz. Ce village contient, en temps normal, environ 500 à 600 habitants ; son chef vit dans l’aisance, mais les Bambara Baniokhola qui constituent sa population se trouvent dans les conditions les plus misérables, comme partout ailleurs.
Après avoir fait les cadeaux d’usage, je quittai ces braves gens pour faire étape au Banifing. Cette rivière est moins profonde que ses deux affluents que je venais de traverser les jours précédents ; elle vient de l’ouest, traverse le Kéléya et prend sa direction sud-nord en arrivant dans le Banan. Elle est aussi connue sous le nom de Banan-ba (fleuve du Banan). Presque tous ses affluents ont leur confluent près de Gouénetou ; c’est cette rivière qui passe près de Bobalé et non le Baoulé (Mayel Balevel) comme l’indiquent certaines cartes. Son confluent avec le Baoulé est au-dessus de Bobalé, à hauteur de Toucoro, près d’un village appelé Ouacoro.
Les chefs de Ourou et de Tiérou envoient leurs griots me saluer.
La région que je viens de traverser est d’un aspect très monotone : pas la moindre petite ride, partout une grande plaine couverte de hautes herbes et parsemée de petits arbres rabougris ; à partir de Dialacoroba, je n’ai plus vu de cé, ni aucun arbre utile. Un peu à l’est de ce dernier village se trouve un mamelon surmonté de deux petits sommets coniques absolument dénudés et dépourvus de végétation.
A Tiérou, où j’arrive de bonne heure, on a nettoyé à mon intention un groupe de douze cases situé à l’est du village. Ces cases, qui sont remarquables par le soin qu’on a mis à les construire, étaient destinées à recevoir l’almamy lors de son passage ici, mais il ne s’y est pas arrêté. Celle que j’occupe est ronde comme toutes les autres, et du diamètre de 7 m. 50 ; son toit en chaume est soutenu par cent vingt chevrons en palmes ban. Dans la cour, les herbes étaient enlevées et l’on avait répandu des cailloux ferrugineux mélangés de quartz ; quelques-uns de ces cailloux renferment des paillettes de mica ; j’en ai pris un échantillon ; ces cailloux ont été trouvés dans le lit du marigot qui passe près des ruines de Téniéko.
Les porteurs qui, du Djitoumo et du Tiaka, se rendent à la colonne, passent à Tiérou, et, de là, vont directement à Bougouni pour y traverser le Baoulé ; ils évitent ainsi le détour qu’occasionne le passage à Ténetou.
A partir de Tiérou jusqu’à Ténetou, le terrain se relève légèrement, à la plaine succèdent de petites rides ferrugineuses, la végétation est un peu plus dense. Les deux rivières Mono que l’on traverse sont garnies de quelques beaux arbres. Le petit Mono n’a que 1 mètre d’eau et 6 mètres de largeur ; l’autre, au delà du petit village de Sibirila (30 habitants), est une belle rivière de 12 mètres de largeur ; on la passe sur un pont assez solide que l’on traverse également quand on a suivi la route ouest. A partir de Sibirila, ces deux routes se rejoignent.
Près du Mono, on aperçoit dans le sud-est un grand mamelon, le Kouroulamini, qui a donné son nom aux environs. Deux heures après on arrive à Ténetou.
14 septembre. — De loin, on prend Ténetou pour une grande ville ; les cases, presque toutes carrées, sont rapprochées les unes des autres ; au centre on aperçoit quelques gros banans (bombax). C’est sa disposition en amphithéâtre qui trompe de loin : au fur et à mesure que l’on approche on est désillusionné.
En arrivant, je me fais indiquer la demeure d’El-Hadj Mahmadou Lamine, qui habite un groupe de cases à l’ouest du village. Bientôt un captif vient m’annoncer que je puis entrer : c’est que le pèlerin a voulu faire un peu de toilette.
C’est un grand bel homme, à la figure ouverte ; il est vêtu à l’orientale : haïk, gandoura, turban et chechia. Assis sur un tapis de Stamboul dans une case très sale, il me reçoit fort bien, et me fait asseoir sur un autre tapis placé en face de lui. Un oreiller maure, en cuir orné, à côté d’un grand flambeau en cuivre rouge dépourvu de bougies et d’un saladier en vieille faïence orné de fleurs, une bouillotte en fer battu, deux Corans et un chapelet complètent la mise en scène. Son accueil est des plus cordiaux. Ce musulman est fort poli : de la fréquentation des gens civilisés en Égypte lors de ses trois pèlerinages à la Mecque il a gardé un certain vernis d’éducation. Ce premier entretien fut naturellement de courte durée. El-Hadj me fit conduire chez le dougoukounasigui, qui m’installa près de la demeure d’El-Hadj, dans un diassa construit à l’intention de l’almamy.
Ténetou est un grand village, d’une malpropreté excessive ; ses rues étroites sont des bourbiers dans lesquels pourrissent des détritus ; la plupart des cases sont inhabitées ; j’estime cependant sa population à 800 habitants, y compris une centaine de marchands de passage et environ autant de captifs. Il y règne beaucoup d’animation, grâce à sa situation exceptionnelle au centre d’une région d’où l’on peut facilement se diriger sur n’importe quel point de la boucle du Niger, et au croisement de tous les chemins fréquentés par les caravanes.
Vue de Ténetou.
Le marché de Ténetou se tient tous les jours : il est à quelques centaines de mètres au sud du village, à droite du chemin de Niamansala.
Il se compose de trois rangées d’échoppes en paillotes ; quelquefois ce ne sont que des séko (natte) placés sur quatre branches fichées en terre qui constituent les abris contre le soleil, car il n’y a pas de gros arbres. Quand il pleut, acheteurs et vendeurs se retirent dans le village.
Sur le marché quotidien on trouve les mêmes articles et les mêmes objets que sur le grand marché de Ouolosébougou, moins le bétail ; cependant une fois j’y ai vu amener neuf bœufs qui provenaient du Fouta-Djallo. Le lendemain les gens qui les avaient amenés repartaient pour Kangaré, n’ayant pas trouvé à les échanger contre des captifs ; il y a aussi moins de denrées ici qu’à Ouolosébougou.
Dans la plupart des abris pourvus d’un toit, il y a des marchands qui vendent de l’étoffe. Leur bagage n’est pas lourd, le tout ne constitue pas la valeur d’une pièce ; ce sont des coupes de calicot blanc anglais, de la guinée, et une sorte de drap rouge très grossier, fait en déchet de laine ; ce dernier article est acheté par les sofa pour en faire des bonnets ; pour quelques centaines de cauries en plus, le marchand fabrique le bonnet et le brode grossièrement sur le devant avec du fil bleu provenant de guinée effilochée. Les vendeurs sont très nombreux, surtout les femmes qui vendent le bois, car le combustible est toujours rare autour des villages un peu fréquentés. Certains lots à vendre n’atteignent pas la valeur de 1 franc. J’y ai vu un morceau de sucre de la grosseur d’une noix duquel on demandait en cauries environ 50 centimes ; il était noir à force d’avoir été touché ; jamais il n’a été vendu pendant mon séjour, et tous les jours je le voyais figurer au même endroit, entre quatre pierres à fusil et huit aiguilles à coudre.
Je n’ai pas vu le grand marché, mais un des fils d’El-Hadj qui m’accompagnait toujours m’a dit qu’il ne différait du marché quotidien que par la plus grande quantité d’acheteurs et un nombre bien plus considérable de femmes qui venaient des environs pour vendre une calebasse de riz ou de mil. Le jour du grand marché, on débite généralement un animal, dont la viande est vendue par petits lots ou en brochettes, on y amène aussi quelques captifs.
Comme à Ouolosébougou, le sel, les kolas et les captifs se vendent dans les cases. Le surveillant du marché, qui est un vieil albinos, sert généralement de courtier pour ces opérations.
La veille de mon départ, une femme qui allait à la colonne et qui venait de Lenguésoro (Ouassoulou) y a porté cinq oranges vertes que j’ai achetées à raison de 25 centimes pièce.
Ici la pièce de 5 francs vaut 2 ba et 5 kémé de cauries (2000) ; la barre de sel coûte ici 42 fr. 50, et la pièce de guinée 24 francs. L’augmentation est peu sensible en comparant ces prix à ceux de Ouolosébougou.
J’allais souvent voir El-Hadj Mahmadou Lamine ; son accueil toujours bienveillant m’y encourageait du reste. Je lui fis quelques cadeaux consistant surtout en papier, carnets, crayons, odeurs, savonnettes, rasoirs, ciseaux, bougies, etc., ce qui n’avait pas peu contribué à me concilier son amitié.
La famille du pèlerin est sonninké et originaire de Silla près Djenné ; lui, est né à Sansanding, mais il a habité Bammako dès sa plus tendre enfance c’est donc Bammako sa patrie, me dit-il.
Plan de Ténetou.
Il a fait trois voyages à la Mecque, et a visité Constantinople. Son premier voyage s’effectua par le Niger, Tombouctou, Aghadès et la Tripolitaine. Dans le second, il traversa Kong, le Mossi, Say, le Haoussa, le Bornou, le Ouadaï, le Darfour et le Soudan égyptien ; enfin, pour son troisième pèlerinage, il passa par Sakhala du Ouorodougou, le Kouroudougou, le Mangotou, Salaga, le Dagomba, le Yorouba et le Noupé, pour de là se diriger sur l’Adamawa, le Ouadaï et le Darfour, etc.
Pour le retour, les itinéraires varient légèrement, mais il a traversé les mêmes régions, autant que j’ai pu en juger, car ce brave El-Hadj parle avec une volubilité surprenante.
La fréquentation d’El-Hadj ne pouvait être qu’utile pour moi ; malheureusement, s’il a beaucoup su, il a beaucoup oublié, et il n’apprend pas grand’chose à ceux qui, comme moi, se sont un peu occupés de la géographie de ces régions, car il intervertit fréquemment l’ordre dans lequel il cite les régions traversées.
Il me donna cependant un bon itinéraire à grandes lignes sur le Mossi. La route la plus sûre passerait, d’après lui, à Tengréla, Gogo, Niélé, Kabara, Léra, Kong, Bouna et Waghadougou (Ouoghodogho de Barth).
La population de Kong est, selon lui, composée de musulmans et de fétichistes. Le nom de tribu des premiers est Sanokho, les derniers sont tous des Ouattara. On y parle beaucoup d’idiomes, mais tout le monde comprend le mandé. C’est une population de marchands ; ils dominent sur de grandes régions, et n’ont de démêlés qu’avec un de leurs voisins, les Tagouara, etc.
Les divers peuples que l’on rencontre de Tengréla au Mossi sont les Sénoufo ou Siène-ré, Samokho, Bobo, Gourounga, Mossi, parlant tous, paraît-il, une langue différente.
Un autre itinéraire mène aussi à Kong, mais il est beaucoup plus long ; il passe à Sakhala (Ouorodougou), Kanyenni, Bânou, Dabakala (Tagono), Mangotou, Djimini et Kong[15].
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Pendant mon séjour à Ouolosébougou, j’appris l’existence d’une très grande ruine, qui, paraît-il, est excessivement vieille ; elle se trouve entre Figuéra et Faraba et à proximité d’un village qui s’appelle Manicoura (Mani nouveau). Je me demandais si ce ne serait pas les vestiges de l’antique Mali ou Mani. J’en parlai donc à El-Hadj, qui me dit que ces ruines étaient relativement récentes, que ce village n’avait rien de commun avec l’ancienne capitale de Mani, qu’il pouvait me l’affirmer.
« Moi aussi, me dit-il, j’ai entendu parler de la capitale du Mani par les anciens, qui m’ont dit qu’elle se trouvait sur la rive gauche du Niger près de Yamina. J’ai vu l’emplacement, qui est très grand. Pour y aller de Yamina, on passe à Kon, Konina, Kondou ; c’est à égale distance de ce dernier village et de Tougouni qu’elle se trouvait. Tu vois que ce n’est pas loin de Yamina ; les uns disent que cette ville s’appelait Mani, Mali, d’autres Nani, Niani, mais le nom sous lequel on la désignait surtout est Nianimâdougou. »
Je regrette d’avoir appris l’existence de ces ruines si tard, sans quoi, étant à Bammako, j’aurais été les visiter et prendre des informations à Yamina.
El-Hadj est peut-être très versé en jurisprudence musulmane, c’est un sévère interprète du Coran, mais j’ai été peiné de le voir d’une rare ignorance sur l’histoire et la géographie de ces régions. Il ne connaît aucun auteur arabe donnant des renseignements sur le Soudan, ni aucun géographe arabe. Le Tarich es-Soudan d’Ahmet Baba lui est absolument inconnu. Cet ouvrage est cependant assez répandu parmi les populations du cours moyen du Niger. Le docteur Tautain vient encore d’en trouver un exemplaire complet dans son voyage à Gombou et Sokolo (nord du Bélédougou). Quant à Ebn Khaldoun, que l’on trouve imprimé et soigneusement relié en maroquin dans la population musulmane de Saint-Louis, il n’en a jamais entendu parler.
Carte de l’emplacement probable de l’ancien Mali.
« Du temps où j’étais jeune, me dit-il, il était impossible de se procurer ces ouvrages, il fallait être excessivement riche ou passer des années à les recopier. »
Pour en revenir à Mali, il n’est pas impossible que ce soit réellement son emplacement. Ebn Batouta n’a jamais traversé le Niger, il n’en parle pas, du moins, et en arrivant à Kersekho, qui devait être Ségou-Koro, situé en face de Ségou et dont parle Mungo-Park, il se dirige sur Mali, puis il s’embarque sur la rivière Sansara. Cette rivière est peut-être le Niger lui-même, puisqu’il ne coule pas loin des ruines dont il s’agit. En quittant Mali, Ebn Batouta se rendit à Mima et envoya acheter un chameau à Zaghari, peut-être le Ségala actuel ; il ne traversa pas non plus le fleuve ; je partage donc absolument l’avis de Cooley, qui cherche l’emplacement de Mali sur la rive gauche du fleuve, et je ne suis pas loin de croire que El-Hadj m’a indiqué l’endroit où il faut le chercher.
Quant à la ruine près de Manicoura, il me paraît sage de l’écarter de la discussion, d’abord parce qu’elle est de date trop récente, ensuite parce qu’elle sort du domaine dans lequel vivaient les Maures, car l’antique Mali possédait, comme nous l’apprend Ebn Batouta, un quartier de blancs.
Barth dit que c’est pendant les guerres que se livrèrent Dabo et Sagoné, vers 1750, qu’eut lieu la destruction de la capitale de Mali ; nous pensons qu’elle est bien antérieure et qu’au contraire elle n’a pas été réédifiée après sa destruction par le sultan songhay Mohammed Askia, en 1535 ou 1540. Ce qui nous fait opter pour cette hypothèse, c’est qu’à l’arrivée des Bammana dans le Ségou, Kaladian établit précisément sa capitale aux environs de l’ancien emplacement de Mali, à Konian. Or, si l’ancienne capitale avait encore existé, il n’aurait certes pas manqué de s’y fixer.
Comme il y a environ trois cents ans que Nianimâdougou est détruit, il peut se faire que les ruines aient à peu près disparu ; l’emplacement ne doit se reconnaître qu’à des fragments de poterie et aux pierres des foyers ou ayant servi à isoler du sol les greniers à mil ; peut-être y trouve-t-on encore quelques bombax séculaires seuls témoins de l’ancienne occupation humaine. Peut-être aussi, après une première destruction, cette ville a-t-elle été partiellement réoccupée. Toujours est-il que son emplacement pourrait être retrouvé, puisque El-Hadj de Ténetou l’a vu et que d’autres noirs m’en ont parlé à plusieurs reprises.
Parmi les historiens arabes, Ebn Batouta seul cite le nom de cette capitale, qu’il appelle Mali. Dans l’histoire des Berbères d’Ebn-Khaldoun, tome II, page 116, on lit : « La capitale du royaume de Melli, dit ce même Ebn Ouaçoul, s’appelle Beled-Beni[16],... elle est très étendue, très populeuse et très commerçante. C’est maintenant un lieu de halte pour les caravanes de commerce provenant du Maghreb, de l’Ifrikia et de l’Égypte. De tous côtés on y envoie des marchandises.... »
Avant de quitter Ténetou pour me diriger sur Bénokhobougoula et Tengréla, El Hadj me remit une lettre de recommandation pour les musulmans influents que je pourrais rencontrer sur ma route.
Il m’engagea d’une façon toute spéciale à aller me recommander de lui auprès d’Alpha Mama Sissé à Tengréla et de l’almamy Saouty à Kong, ce que je ne manquerai certes pas de faire si j’ai le bonheur d’atteindre ces villes.
Voici la première de ces lettres, celle adressée à l’almamy Saouty de Kong ; l’autre est semblable comme texte, l’imam n’a fait que changer l’adresse :
« Louanges à Dieu ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur celui qui est le dernier des prophètes !
« Cette lettre émane d’El-Hadj Mahmadou Lamine, fils d’El-Hadj Mohammed Zeïn, dont le frère se nomme El-Hadj Ibrahim Silaouani, Glaive de Dieu et Glaive de l’Élu.
« Nous saluons un million de fois tous les musulmans. Or le chrétien porteur de cette lettre — il se nomme Binger — se dirige vers Kong.
« O Dieu ! ne le retiens aucunement, ne l’arrête aucunement et ne barre pas sa route tant qu’il ne sera pas arrivé à Kong. Donne-lui la sécurité et conserve-le en bonne santé !
« Nous saluons Karamokho Saouty, fils de Djam El-Imamy (l’almamy) Saouty, El-Hadj l’émir.
« Nous saluons aussi la totalité des musulmans et des musulmanes, chacun d’eux et chacune d’elles. J’ai fini de parler. »
18 septembre. — Libre de me rendre où je désirais, je me mis en route le 18 septembre et fis étape à Soukhoura après avoir traversé Faradienné. Soukhoura était, il y a cinq ans, un très gros village où se tenait un marché assez fréquenté ; aujourd’hui c’est une ruine contenant une quarantaine d’habitants.
Le lendemain, après avoir traversé deux grands villages ruinés, j’arrive sur les bords du Baoulé, et commence immédiatement le passage.
Cette rivière, qui vient de Sambatiguila et reçoit de nombreux affluents, dont j’ai noté les principaux sur ma carte, coule dans une plaine en partie inondée et couverte de hautes herbes. Les rives seulement sont garnies de quelques sounsoun, dont une partie du tronc baigne dans l’eau ; son courant est aussi rapide que celui du Niger à Bammako et sa largeur est de 60 mètres ; cette rivière est très profonde, mais à partir du mois de janvier quelques gués sont praticables.
D’après les indigènes, le Baoulé serait formé de deux cours d’eau dont l’un passe près de Sambatiguila et l’autre près de Maninian. Tous les deux sortent des hauteurs courant entre le Kabadougou et le Ouorocoro et se détachant du massif de Gankouna.
La rivière coule entre le Bodougou et le Lenguésoro, passe à l’ouest de Narambougoula (route du Ouassoulou à Tengréla) et à l’est de Niamansala (route du Ouassoulou au Ganadougou).
Entre ce dernier village et Ténetou, elle reçoit deux affluents de gauche, le Molou et le Dji, qui se réunissent près de Koloni, et le Témou, qui servait de limite entre le Kouroulamini et le Bolou.
Au nord de Ténetou, le Baoulé reçoit les deux Mono que nous avons décrits dans notre marche de Ouolosébougou à Ténetou, puis le Banifing et le Saméko, affluents de droite (voir [chapitre II]), et enfin à gauche le Bafing ou Bananba, formé d’un faisceau de rivières portant le nom de Kocourou, de Kôba et de Bafing, qui arrosent le Djitoumo, le Kéléya et le Banan ; cette rivière n’est pas navigable, elle passe à l’ouest de Bobala (Safé) et se jette dans le Baoulé près de Ouolocoroba.
A partir de ce dernier village, le cours du Baoulé s’incline légèrement vers le nord-est et coule parallèlement au cours du Niger en traversant le Ségou. En saison sèche, le Baoulé est guéable en divers endroits ; le gué de Sentilonkané, entre autres, est très fréquenté. Aux environs de Souroucoro, sur la route de Ségou au Kénédougou, le Baoulé se jette dans le Bagoé, dont il est le principal affluent.
Ba-oulé veut dire en mandé « fleuve rouge », et Mayel-Balével a la même signification en peul.
Le service du passage est assuré par une pirogue de 5 mètres de longueur ; aussi ai-je mis presque toute la journée à effectuer le passage de mes bagages et de mes animaux. Sur la rive droite, où je campe, je trouve des gens revenant de la colonne ; tous sont dans un état de santé déplorable, et, parmi eux, il y a des mourants ; ils se battent sur la rive à qui passerait le premier. La plupart d’entre eux sont d’une faiblesse extrême, ils se sont nourris des mois entiers de tiges de maïs, de feuilles et de crudités. Maintenant ils sont relativement heureux ; s’ils ne sont pas près de leur village, au moins, dans deux ou trois jours, ils auront échappé à une mort certaine, car ils seront sortis de la zone déserte qui sépare le Baoulé de Sikasso.
Les enfants bousculent des adultes sans force et les font trébucher dans la rivière, c’est indescriptible ; d’autres sont assis au bord de l’eau et ne cherchent même plus à passer : ils attendent la mort.
Des places, il n’y en a pas dans l’unique embarcation, et ils n’ont pas la force de gagner l’autre rive à la nage ; leur air résigné m’impressionne et me navre. J’ai hâte de quitter ces lieux.
Morts et mourants sur les bords du Baoulé
La région entre Ténetou et le confluent du Mono et du Baoulé se nomme Banimonotié (entre fleuve et Mono) ; les villages se composent d’une série de groupes de cases espacées de 100 à 200 mètres les unes des autres à la manière des villages serrères du Diankhine, près de Thiès (Cayor). Les cases sont en terre, mais rondes, avec toits en chaume. C’est une colonie du Ouassoulou qui est fixée ici depuis fort longtemps, la plupart d’entre eux sont des Diakhité et des Sankaré.
Foulaboula compte au moins vingt ruines ; c’est dans la plus grande d’entre elles qu’il reste quelques habitants. Bougouni, qui est situé près du passage du Baoulé, n’en compte que quatre. Le marché, ici, n’existe plus depuis l’annexion aux États de Samory.
Dans la journée, un griot m’apprit que le frère de Famako (chef de Dialacoro, près Bammako, rive droite), revenant de la colonne, était porteur d’une lettre de l’almamy pour moi ; mais, me croyant encore à Ténetou, il avait bifurqué à Ouré pour passer le fleuve à Foulaboula.
Trois heures après, cet homme arriva ; il était épuisé ; il y avait six jours qu’il avait quitté la colonne. Je lui fis donner quelque nourriture et des kolas, ce qui parut lui faire plaisir.
Voici la traduction de la lettre de Samory :
« Au nom de Dieu, le clément, le miséricordieux !
« Louanges à Dieu l’unique ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur Mahomet !
« Mille et mille salutations et mille souhaits au chrétien qui vient dans notre pays.
« Ma situation n’est pas comme je la voudrais, les guerriers que j’ai sont nombreux, mais si tu pouvais m’amener 30 tirailleurs noirs avec 5 blancs et quelque chose de plus formidable (du canon probablement), nous prendrions Sikasso en une heure.
« Je compte sur toi et notre alliance ; certes, cela ne va pas trop bien au camp.
« Mille et mille souhaits à tous les chrétiens et à leur chef.
« O Français, qui nous apportes la force, je te salue. J’ai fini de parler. »
Que devais-je faire ? C’était tout simplement une demande suppliante de secours ; je ne me souciais pas de me rendre à la colonne, mais je me décidai quand même à y partir le plus tôt possible.
Je comptais proposer à Samory d’ouvrir des négociations avec Tiéba, contre lequel il était en guerre, et par ce moyen gagner l’amitié de ces deux souverains, dont je devais forcément traverser les États. D’autre part, une marche sur Sikasso me permettait de juger des forces dont disposait Samory et d’en rendre compte au commandant supérieur du Soudan français.
Samory venait de traiter avec nous : il me paraissait difficile de l’abandonner, même moralement. Nous étions, certes, en droit de lui refuser un secours avoué, mais nous ne pouvions lui refuser notre appui moral. Si je réussissais dans mes négociations, le succès de mon voyage était presque assuré, la route vers l’intérieur me serait ouverte. J’informai par lettre le commandant du cercle de Bammako de ce que je venais de décider, et, le soir du 20, je parlais avec deux hommes et Diawé, emportant une tenue de rechange dans une peau de bouc, ce qu’il fallait pour lever et dessiner, une autre peau de bouc de riz, un peu de viande boucanée et du sel ; plus une malle contenant quelques cadeaux et présents.
La nouvelle lune datait déjà de trois jours ; mes hommes ne l’avaient pas encore aperçue, ce qui les inquiétait au point de ne pas vouloir se mettre en route. « Ce n’est pas bon signe, disaient-ils, personne n’a encore miré la lune et le chemin ne sera pas bon pour nous. »
Heureusement que ce soir le croissant leur est apparu ; ils ne se sentaient plus de joie ; tous se sont tournés vers lui, et, comme il est de coutume, se sont frappé le front de la main droite en disant : Allah ! ma toula kendé, kalo koura yé ! Ce qui veut dire : « Dieu m’a laissé bien portant, je vois la nouvelle lune ! »
CHAPITRE II
Départ pour Sikasso, les ruines et les chemins encombrés de cadavres. — Passage du Banifing. — Ruines de Sékana. — Rencontre d’un convoi de ravitaillement. — Le Ménako. — Arrivée sur les bords du Bagoé. — Une lettre de Samory. — Kourala et les Siène-ré ou Sénoufo. — Industrie et mœurs des Siène-ré. — Siège de Natinian. — Arrivée au camp de Samory. — De la façon de voyager des Soudanais. — Portrait de Samory et son entourage. — Musulmans peu scrupuleux. — Familiarité de Samory et de son fils. — Le camp de Samory. — Les palanquements et le blocus. — Garnison des diassa ou palanquements. — Effectifs et personnel non combattant. — Du ravitaillement en vivres, en poudre. — Vente d’esclaves. — Organisation des troupes. — Dénominations et grades. — Des insignes de commandement, des sonneries et des batteries, des pavillons et emblèmes. — Le Mokho missi kou. — Les cris de guerre. — Pourparlers avec Samory. — Sotte vanité de Samory. — Situation des armées belligérantes. — Autographe de Karamokho. — Samory essaye de me garder devant Sikasso. — Sottes réflexions de Karamokho. — Je réussis à quitter le camp. — Route de retour sur Tiola-Saniéna et le passage de la rivière de Tiékorobougou. — Arrivée à Komina. — Sur les bords du Bagoé. — Nous nous emparons par ruse d’une pirogue. — Arrivée sur les bords du Baniégué et entrée à Bénokhobougoula.
Mardi 20 septembre. — Avant de quitter les bords du Baoulé je donnai mes instructions à Mouça Diawara, mon domestique, sur la route qu’il aurait à suivre pour se rendre avec le convoi à Bénokhobougoula, et lui fis adjoindre un sofa comme sauvegarde.
Mon départ eut lieu à quatre heures de l’après-midi. En quittant les bords du Baoulé, on chemine pendant un bon kilomètre dans des terrains inondés, couverts de hautes herbes. Les rives mêmes du fleuve sont peu boisées ; aussi loin que la vue peut s’étendre on découvre à peine un léger rideau de menus arbres.
Jusqu’à la nuit tombante nous avons contourné des terrains inondés. Le terrain ne se relève guère qu’aux abords de Toula, village abandonné. Menacés par une tornade, nous cherchons à nous établir dans le village pour y passer la nuit. Une inspection des ruines nous force à abandonner notre projet. Hélas ! dans chaque case il y a des cadavres, de partout il se dégage une odeur infecte, il y a peut-être une centaine de malheureux qui sont morts de faim dans ce triste lieu. On est absolument écœuré.
Bon gré, mal gré, nous nous remettons en route, nous dirigeant sur le village suivant, qui se nomme Ouré, où nous arrivons à neuf heures du soir. Pendant ce trajet nous avons traversé une jolie petite rivière, bordée d’une belle végétation, dans laquelle il y avait à peu près un mètre d’eau, ainsi que des terrains marécageux dont les eaux rejoignent la rivière précédente.
Ouré était, avant que les troupes de Samory s’en emparent, un très gros village ; ses ruines, que l’on traverse avant d’atteindre le village actuel, sont plus grandes que Bammako.
Il s’y tenait un marché important, dont la place se trouve encore à l’extérieur du village ; elle est abritée par quatre immenses arbres dont je n’ai pu distinguer l’essence, car la nuit était trop sombre.
C’est la première fois depuis mon départ de Ténetou que je vois une aussi belle végétation, les terres de culture paraissent excellentes. Avant d’entrer dans le village nous avons traversé un champ de mil où nous avons failli nous égarer : les tiges avaient 5 mètres de hauteur.
Dans le village, il n’y a qu’une vingtaine d’habitants, dont un dougoukounasigui (délégué de l’almamy) ; on nous offre l’hospitalité dans une case d’entrée, sorte d’antichambre, nommé boulou, qui sert d’écurie, de parc, de corps de garde et de cuisine. C’est à peine si l’on voit clair dans cette case. A la lueur du feu, les noirs qui cohabitent avec moi me paraissent de vrais bandits ; j’ai hâte de quitter ce lieu et ces gens, dont l’aspect est peu rassurant.
Mercredi 21 septembre. — A environ 7 kilomètres dans l’est d’Ouré on atteint le Banifing, grand affluent de droite du Baoulé, qu’il rejoint dans les environs de Tabacoroni.
En arrivant à ses bords, inondés sur une profondeur de quelques centaines de mètres, nous rejoignons un convoi de vivres qui est en train d’effectuer son passage ; il utilise à cet effet deux petites pirogues (de 4 mètres de longueur), qui constituent tous les moyens de passage.
Le lit de la rivière est obstrué par des arbres du genre palétuvier. Sa largeur totale est de 40 mètres environ et sa profondeur atteint en ce moment 4 à 5 mètres. En saison sèche elle est cependant guéable.
Nous avons hâte de quitter cet endroit. Là aussi il y a des squelettes et des cadavres en quantité. Je ne les compte plus. Au début, en quittant Ténetou, les deux premiers jours, j’en ai compté une dizaine, mais il y en avait d’autres à quelque distance du chemin, qui se révélaient par l’odeur.
Par ici, le moindre buisson abrite un cadavre ; sur le chemin même on trouve le squelette blanchi à côté du moribond. C’est affreux. Ceux qui vivent semblent morts debout ; une canne à la main, amaigris par la faim, les yeux n’exprimant ni l’intelligence, ni l’hébètement, n’ayant plus conscience de ce qu’ils font, ils marchent ou se traînent péniblement par les chemins jusqu’à ce qu’ils tombent d’inanition. Quelques-uns mettent leur bonnet à la main pour me saluer, ils n’ont plus la force d’articuler une syllabe, ils ont déjà le rictus de la mort sur les lèvres. Ce qu’il y a de particulièrement pénible pour moi, c’est qu’il m’est impossible de les secourir ; je n’ai que le strict nécessaire de vivres et nous devons nous contenter de quelques centaines de grammes de riz par jour.
Dans la ruine de Toula.
Tous les gens qui reviennent de la colonne sont chassés des villages : les quelques habitants qui y restent craignent d’être encombrés de cadavres. La plupart de ces malheureux se nourrissent de tiges de mil et de maïs. On reconnaît le sentier qui mène à Sikasso aux cadavres dont il est jalonné, et aux rognures de tiges de maïs qui le tapissent. A Ouré les habitants m’ont dit que depuis deux mois ils ne mangeaient que des feuilles et quelques racines.
J’ai remarqué que beaucoup de ces malheureux semblent ne pas connaître l’igname sauvage : nulle part je n’en ai vu déterrer, quoiqu’il y en ait beaucoup dans les endroits humides ; par contre, le fikhongo est recherché avec soin par tous.
Le fikhongo est un tubercule rond, de la forme et un peu du goût du navet, mais plus fade ; on le reconnaît à sa tige, qui consiste en un brin d’herbe très mince, qui n’a que deux feuilles, et qui laisse échapper un suc laiteux quand on le coupe.
Au delà du Banifing, nous traversons encore deux ruines, après lesquelles nous sommes arrêtés par un farako, rivière-torrent dont le lit est obstrué de branchages. Sa largeur est de 20 mètres environ ; le courant, très rapide, a enlevé le pont en branchages qui existait. Il nous faut passer à la nage. Pas d’autre incident que l’écorchement des jambes de ma pauvre mule, qui s’était prise dans des branches et des racines enchevêtrées.
Au delà, nous traversons encore une ruine, puis nous atteignons Farabakourou.
A en juger par ses ruines, ce village devait bien avoir deux à trois cents habitants. Actuellement toutes les maisons en briques sèches sont effondrées, il ne reste qu’une quarantaine d’habitants. Quatre vieilles femmes sont assises à l’entrée du village et vendent des piments et des feuilles de baobab ; c’est tout ce qui reste du florissant marché de jadis.
Dans le village, nous avons trouvé un homme de Maréna, près de Kita. Il est de passage ici, se rendant à Gakhalou, dans le sud-ouest, pour y acheter du tabac ; depuis quatre ou cinq ans il s’est fixé dans cette région, attendant le règlement d’une affaire de captifs.
Jeudi 22 septembre. — A quelques kilomètres de Farabakourou, nous traversons deux marigots peu profonds, mais dangereux à passer en cette saison à cause de leur fond bourbeux. Entre les deux se trouve le village ruiné de Baffa. Nous sommes arrêtés par le passage du marigot de Samé, qui n’est franchissable qu’à la nage en cette saison ; les peaux de bouc sont déballées et le contenu est peu à peu passé sur l’autre rive, dans des calebasses que les nageurs poussent devant eux. Le temps se passe en arrêts devant ces cours d’eau dépourvus de ponts, et dangereux, soit par leur courant très rapide, soit par le peu de consistance de leur fond ; aussi suis-je obligé de marcher toute la journée pour atteindre Sékana, où je me dispose à camper. Entre le Saméko et Sékana se trouvent les trois ruines de Kokouna, Dialacoro et Kourbala.
Les ruines des quatre villages de Sékana sont situées sur une petite colline dont le pied est arrosé par un joli ruisseau allant rejoindre le Ménako, lequel se jette dans le Bagoé.
Une dizaine de gros baobabs sont groupés entre deux des villages ; cet emplacement servait de marché jadis. J’estime que la population de ces ruines devait s’élever au moins à 2000 habitants. Ce pays n’est plus le Tiénedougou, mais le Foulala ; il était habité par des Bambara Sokho, et en même temps par des Malinkés venus du Ouassoulou, c’est ce qui explique l’existence dans le même village de cases carrées bambara, et de cases rondes en terre, couvertes de chaume.
A Kourbala, j’ai rencontré un convoi de 240 porteurs du Ouassoulou, il venait de Koussan et portait des vivres à la colonne. Il y a là hommes, femmes et enfants. Comme ils marchent en file indienne et assez en désordre, ils couvrent plus d’un kilomètre de chemin. Le chef de convoi, auquel je demande combien il a de monde, me répond qu’il en a tellement qu’il lui est impossible de s’en rendre compte.
C’est toujours de la sorte que les indigènes fixent le nombre des guerriers ; dès qu’ils en voient passer pendant plusieurs heures, le chiffre sort complètement de leur imagination.
Voici ce que j’ai appris sur la formation des convois.
J’ai déjà dit que le pays de Samory était divisé en un certain nombre de provinces ou de districts, correspondant à peu près à l’ancienne division en confédération. A la tête de chaque province se trouve un chef, frère ou fils de l’almamy, ou chef de colonne, qui a sous ses ordres les chefs de village et les dougoukounasigui.
Lorsque ces gouverneurs partent en guerre avec leur escorte permanente, leurs sofa, ils procèdent à la levée des guerriers dans le pays et se portent sur le théâtre de la guerre. Le plus influent chef du village ou dougoukounasigui les remplace dans leur commandement territorial et organise le ravitaillement.
A des intervalles à peu près réguliers, une partie du produit du champ cultivé pour le compte de l’almamy dans chaque village est mis en route vers le théâtre de la guerre à l’aide de porteurs. Ces vivres sont destinés à l’almamy seul, qui en dispose comme il l’entend. Le chef réquisitionne de son côté pour lui et la troupe de son chef direct, et fait les envois à la colonne ; d’autre part, tous les malheureux qui ont des parents à l’armée leur envoient quelques provisions quand ils en ont, et à la condition seule qu’ils ont obtempéré aux réquisitions qui ont été faites chez eux, sans quoi leur bien est confisqué.
Tout ce monde constitue un convoi de quelques centaines de porteurs, ayant chacun une charge de 10 à 15 kilos, emballée dans un foufou (panier dont j’ai fait la description).
De sel, on n’en entend parler que rarement. De temps à autre, les chefs de sofa achètent une barre de sel au prix d’un ou deux prisonniers de guerre, ou de leurs sujets, quand ils n’ont pas de prisonniers. Parfois ils en donnent quelques grammes comme récompense à leurs guerriers, mais c’est tout à fait accidentel.
Les convois marchent généralement escortés de gens de renfort qui sont envoyés à la colonne, ou bien sous la conduite de griots.
Il y a dans ces convois des hommes, des femmes, et même des enfants. Ils marchent généralement une heure et demie sans s’arrêter. Aux endroits où il y a de l’eau, ils perdent aussi du temps à boire ou à traverser le cours d’eau. La débandade la plus complète règne dans les convois.
La nuit était venue et le convoi n’était pas encore totalement rendu à Sékana ; une partie des porteurs étaient perdus dans les hautes herbes et cherchaient à rejoindre les camarades déjà campés. On entendait des cris partout.
Une bonne partie de la nuit a été troublée par les appels des uns et des autres. Un griot, perché sur un pan du mur de l’enceinte délabrée, soufflait dans une corne d’appel et en tirait des sons lugubres ; il n’a cessé de se faire entendre qu’à minuit.
C’est inimaginable, ce tableau, ces faces de toutes nuances, depuis le rouge brun jusqu’au noir d’ébène, pour la plupart hideuses, qui vous font croire qu’on vit au milieu de démons. Ils circulent par le village, cherchant à se voler les provisions ; d’autres, trempés par la pluie, sont nus et sèchent leurs hardes aux feux.
Mais le plus grand nombre, vaincus par le sommeil et la faim, dorment pour oublier. Les cadavres en décomposition, qu’on rencontre par-ci par-là dans les ruines, répandent une odeur infecte qui m’empêche de fermer l’œil de la nuit.
Sékana a été détruit avant Ouré. Une partie de ses habitants étaient allés se fixer dans ce dernier village et à Niamhalla, d’après mes informateurs. En réalité, ils ont été tous vendus comme esclaves par les guerriers de Tari-Mori, lieutenant de Samory.
Vendredi 23 septembre. — Je quitte les ruines de Sékana au petit jour (cinq heures) ; il n’est pas possible de se mettre en route plus tôt, les mauvais passages étant trop nombreux ; vers sept heures nous franchissons un marigot dans lequel mon mulet s’embourbe jusqu’au poitrail ; mes noirs n’arrivent à le dégager qu’avec grand’peine.
Un peu plus loin on traverse les ruines de Sobléna et l’on atteint le Ménako, rivière très profonde dont le lit est obstrué de branches de sounsoun. C’est avec les plus grandes difficultés que nous le franchissons en employant les mêmes moyens que pour le Saméko. Le convoi se décide à construire un pont, beaucoup de femmes ne sachant pas nager : on va rester ici toute la journée. Comme je l’ai dit plus haut, le Ménako est le premier affluent du Bagoé ; il a une largeur moyenne de 20 mètres ; ses rives sont inondées. Sur la rive droite se trouvent les ruines de Ména ; c’est là que le chemin bifurque et va à droite à Bénokhobougoula.
L’autre sentier se dirige vers le nord-est afin d’atteindre le Bagoé, un peu au nord de son confluent avec le Baniégué, son affluent de gauche, que l’on traverse pour se rendre de Bénokhobougoula à Komina.
Le chemin longe ensuite, pendant environ 2 kilomètres, un joli petit ruisseau bordé d’une belle végétation ; on le traverse près d’une chute. Deux autres petits ruisseaux, ses affluents, vous séparent des ruines de Dinnsan, qui comprennent plusieurs groupes assez éloignés les uns des autres. On descend ensuite dans une jolie petite vallée boisée ; c’est le premier endroit un peu gai que je traverse depuis bien longtemps.
Le soir, nous campons dans les ruines de Tokoumana. Cette ruine n’est habitée que par un passeur et sa famille ; il s’est construit une échoppe en dehors du village, car l’intérieur est encombré de cadavres. La pluie tombe tous les jours, et rend les sentiers presque impraticables.
Samedi 24 septembre. — Deux ruines, Likana et Titiana, séparent Tokoumana du Bagoé. Avant la guerre actuelle, ce fleuve marquait la limite entre les pays de Samory et de Tiéba.
La rivière est bordée, à environ 1 kilomètre de sa rive, par une ligne de collines qui court vers le nord. Ses rives sont basses et inondées, les berges seules sont couvertes d’un rideau de verdure. La largeur du Bagoé est de 150 mètres environ, mais son courant est un peu moins fort que celui du Baoulé.
Le service de passage est fait par quatre petites pirogues pouvant contenir chacune trois ou quatre personnes. Je laisse à penser ce qu’il faut de temps pour effectuer le passage d’un convoi dans ces conditions, surtout quand on songe que le point d’atterrissage sur l’autre rive est situé à plus de 100 mètres en aval, à cause de la violence du courant.
Notre passage a lieu sans incidents.
Comme sur tous les bords de cours d’eau, il y a quantité de malheureux qui attendent le passage. Quelques-uns sont assis là d’un air résigné, ayant abandonné probablement tout espoir de revoir leur pays ; d’autres, auxquels il reste encore un peu de vigueur, comme au Baoulé, se battent pour entrer dans les pirogues, qui malheureusement ne peuvent contenir que peu de monde. Un sofa veut réquisitionner deux malheureux pour leur faire porter un colis à la colonne : ils se jettent à l’eau et se noient volontairement, aimant mieux mourir de suite que d’affronter une seconde fois cette route.
Si jamais l’almamy était forcé de rebrousser chemin rapidement, ce serait tout bonnement sa perte : avec le désordre, le peu de pirogues serait vite coulé, et il ne faut pas songer à traverser à la nage un cours d’eau semblable.
Quand on pense qu’il y a trois petits fleuves, et plusieurs grosses rivières difficiles à traverser, on se demande ce que serait une déroute dans de telles conditions. Franchir 200 kilomètres sans villages habités, sans nourriture, avec des passages aussi difficiles, ne serait pas possible.
Sur les deux rives, il y a de nombreux cadavres, moins cependant qu’aux abords des cours d’eau dépourvus de ponts et privés de pirogues.
La rive droite du Badié (Bagoé) est plus basse que la rive gauche, le terrain est fortement inondé, et pendant 3 kilomètres on traverse des terrains fangeux, couverts de hautes herbes. Mon mulet est à peu près fourbu en sortant de là.
Mais bientôt le terrain se relève. La végétation s’en ressent : il y a plus d’arbres que sur la rive gauche. Une heure après, on coupe un grand chemin, qu’on me dit venir de Saniéna et Komina, et allant à Tiékongoba, village sur la rive gauche du Bagoé. On aperçoit bientôt quelques cultures, des cé et quelques netté. A dix heures et demie, nous passons à environ 1 kilomètre au nord d’un petit village aux cases toutes neuves, perché sur une petite colline de l’autre côté d’un cours d’eau. Enfin, à onze heures, nous arrivons à Dioumana, où il y a une centaine d’habitants.
Sur la rive gauche du Bagoé, le pays s’appelle Siondougou. Ici nous sommes dans le Ganadougou. Comme sur l’autre rive, Dioumana est habité par des Foula du Ouassoulou et quelques Bambara. Quand la colonne de l’almamy est arrivée, les habitants ont fait leur soumission.
Je reste là pendant les heures chaudes de la journée, pour laisser reposer mon mulet, et reçois la visite de deux kokisi de l’almamy et d’un courrier porteur d’une lettre de bienvenue de l’almamy.
Les kokisi sont des captifs de l’almamy spécialement chargés de conserver les bœufs, chevaux, etc., pris sur l’ennemi. Quand on s’empare d’un village, ou qu’il fait sa soumission, ce sont deux kokisi qui veillent les récoltes sur pied jusqu’à maturité ; ils ont aussi à leur garde tout ce qui peut rester dans le village et que l’almamy ne juge pas à propos d’emmener.
Voici la traduction de la lettre de Samory :
« Au nom de Dieu !
« Louanges à Dieu ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur Ahmed (Mahomet) !
« Mille et mille salutations et mille souhaits de bonne santé de l’émir des croyants à son très cher et intime ami le chrétien français.
« Or je t’adresse cette lettre pour te faire savoir qu’aujourd’hui nous sommes dans la joie et rendons grâces à Dieu.
« Hâte-toi de venir auprès de nous, accours sans tarder, car nous désirons ta prompte arrivée auprès de nous.
« Et nous nous réjouissons de ton arrivée à cause de la grande amitié qui existe entre nous et les Français et de notre alliance.
« Sur ce, salut. »
Karamokho, sur le dos du billet, a inscrit son nom en français et un salut en arabe.
J’en donne ci-dessous le fac-similé.
Le soir je fais le reste de mon étape ; on traverse plusieurs petites ruines et quelques ruisseaux sans importance. Le pays est moins monotone : on voit dans l’est et le nord-est d’assez grandes hauteurs.
Nous couchons à Bassa, très grand et beau village, d’une propreté digne d’être signalée, car depuis longtemps je n’ai eu qu’à constater la trop grande malpropreté des lieux habités en général.
Une grande case carrée à deux portes a été aménagée à mon intention ; il y a du feu et une lampe dans un des coins de la case. Ce village m’a l’air salubre ; j’y ai vu des gens très vieux et bien portants, aucun d’eux n’était atteint d’ophtalmie comme c’est le cas chez les vieux généralement dans ces pays.
L’enceinte de ce village est très haute et en très bon état ; un échafaudage en bois destiné à recevoir les tireurs de la défense en fait tout le tour intérieurement.
Vue de Bassa.
Il m’est extrêmement difficile d’obtenir des renseignements, même les plus insignifiants : si je demande la distance d’un village à l’autre à deux personnes différentes, l’une m’affirme que j’y serai rendu de suite, tandis que l’autre me soutient que jamais je ne pourrai l’atteindre avant la nuit ; c’est désespérant, les renseignements font défaut, à plus forte raison, pour les cours d’eau. Cela tient à ce que les habitants ont presque tous fui devant la colonne de l’almamy. Quant aux gens de l’almamy, ils sont d’une rare ignorance ; il est vrai que beaucoup d’entre eux n’ont suivi qu’une fois cette route.
Dimanche 25 septembre. — Une heure et demie après avoir quitté Bassa, on arrive à Tiola, composé de trois très gros villages, entourés chacun d’un tata, mais aujourd’hui inhabités pour ainsi dire (200 habitants au grand maximum). Il s’y tenait autrefois un gros marché ; tandis qu’une partie des marchands venant du sud, de Komina, Bénokhobougoula et surtout de Tengréla par Fala, passaient à Saniéna et à Dioumana, remontaient de suite au nord sur Toforola, l’autre partie se dirigeait directement de Fala sur Tiola. De là, après avoir traité quelques affaires, ils bifurquaient soit sur Ségou, soit sur Kouoro et Djenné. Tiola n’est autre chose que le Tioula de l’itinéraire Caillié. Je me suis informé de Manian-Mnougnan, mais personne n’a pu me donner de renseignements exacts sur ce village[17]. Aujourd’hui il ne reste sur le marché de Tiola que quelques tas de bois, des condiments et du beurre de cé ; la valeur totale des articles en vente n’atteint certainement pas 5 francs.
Depuis ce matin on s’est sensiblement rapproché de la ligne des hauteurs que j’ai signalée hier. Kourala, où je dois coucher, est situé, dit-on, à quelques kilomètres sur l’autre versant. C’est une série de plateaux surmontés de mamelons de forme conique ; il y a de la verdure jusqu’au sommet.
Avant de gravir ces hauteurs, on traverse une grande plaine en partie cultivée ; au pied même, se trouve une grande cuvette marécageuse assez difficile à passer. L’ascension est peu pénible, quoiqu’il fasse très chaud. Le point le plus élevé qu’atteint le chemin, sorte de col, est à 70 mètres au-dessus de la plaine ; son altitude est de 430 mètres, mais un des cônes du plateau atteint la cote 680 mètres.
Ces hauteurs, dont j’ai relevé les principaux sommets, servent de limite entre le Ganadougou et le Kénédougou, entre les Foula et les Sénoufo.
Ne sachant pas si je suis encore éloigné de Kourala, et afin de laisser écouler les heures chaudes et de donner quelque repos à mon mulet, je me repose près d’un joli marigot qui borde le pied des hauteurs et vient du nord-est.
Deux griots se rendant à la colonne, nous rejoignent quelques instants après ; et, pensant se divertir à nos dépens, ils se mettent à tirer d’un dian-ne et d’un fabrésoro des sons si peu harmonieux qu’au bout d’une demi-heure je suis forcé de les renvoyer. Ils espéraient extorquer quelque cadeau ou quelque aumône à mes hommes.
Le dian-ne est un instrument de musique très répandu chez les Bambara ; il consiste en une calebasse traversée par trois fortes lamelles de bambou pourvues chacune d’une corde en boyau, fixée à un chevalet en bois ; on en joue comme d’une harpe.
Le fabrésoro est plus insupportable encore que le dian-ne : il est construit à l’aide d’un roseau aux deux bouts duquel sont adaptées deux petites calebasses. Il donne des notes très criardes ; on en joue comme d’une flûte.
Rencontre de deux griots.
Les griots, au Soudan, nous rappellent les bardes, « ces vieux chantres de la gloire et de la religion qui avaient fait de leur lyre un instrument de honteux servage.
« Pour quelques-uns, encore inspirés par l’amour du pays et par le respect des choses saintes, partout on voyait de méchants poètes attachés à la domesticité des princes et chargés de distraire leurs ennuis.
« Le roi Luernius, jetant de l’or, comme une aumône, au barde couvert de sueur et de poussière qui chante ses grossières louanges en courant après son char, n’est-il pas le témoin de la décadence et l’image manifeste de la dégradation ! » etc.
Ainsi s’exprimait Posidonius[18], et ce qu’il disait des anciens bardes se rapporte absolument aux griots soudanais.
A deux heures et demie, je me remets en route, et à quatre heures et demie, par une pluie torrentielle, nous atteignons Kourala. Ce village est composé de deux grands groupes entourés de baobabs et de bombax remarquables par leur grosseur et leur hauteur.
Tous les habitants sont sénoufo. C’est assez original, cette façon de construire : aucune rue n’est droite, les cases sont toutes carrées et construites comme celles des Bambara, mais moins bien ; les briquettes sont rectangulaires au lieu d’être rondes, enfin les portes d’entrée sont très basses.
Les rues, étroites, sont encombrées de magasins à mil en terre cuite d’une hauteur de 2 mètres sur une largeur de 1 mètre. Au milieu des rues se trouvent des poteaux de la hauteur des cases. Ces poteaux supportent une grossière charpente en branchages, et le tout est couvert de tiges de mil, de sorte que l’on est à l’ombre dans les rues. En ce moment ces toits sont en assez mauvais état : le mil n’étant pas encore récolté, ils ne sont pas refaits à neuf.
J’ai été reçu à Kourala par un sofa de quatorze à quinze ans, faisant l’homme, lançant des coups de fouet aux curieux et gesticulant beaucoup. Il m’a présenté le chef du village, un homme d’une cinquantaine d’années. Jusqu’à présent les Sénoufo m’ont paru ressembler fort peu aux autres peuples noirs que je connais déjà.
Ma mission auprès de Samory étant toute pacifique, et, voulant me maintenir strictement dans mon rôle de médiateur entre les deux belligérants, j’ai pensé qu’il serait de la plus grande importance de faire prévenir Tiéba de ne pas s’effrayer de ma présence devant Sikasso. Le difficile était de communiquer avec lui sans éveiller la défiance de Samory. Je chargeai Diawé, mon homme de confiance, de cette délicate mission, dont il s’acquitta fort bien.
Plusieurs habitants de Kourala parlaient le bambara ; Diawé lia conversation avec eux dans la nuit ; il leur expliqua que les Français étaient désireux de voir se terminer cette guerre désastreuse, et que je venais pour tâcher de faire la paix entre les belligérants. Les Sénoufo ont semblé approuver entièrement ma démarche, et il n’y a aucun doute pour moi que dès le lendemain Tiéba devait être informé du but de ma visite au camp de l’almamy. Mon séjour, que je me proposais de ne pas prolonger devant Sikasso, devait lui prouver par la suite que j’avais dit la vérité à ses gens. De sorte que si plus tard j’avais à traverser ses États, il ne pourrait que m’être reconnaissant de la démarche que j’allais tenter près de l’almamy Samory.
J’ai vu partout dans le village de la poterie et des objets en fer fabriqués avec une certaine recherche d’élégance.
Ces objets ne sont pas finis naturellement ; une simple inspection suffit pour s’apercevoir qu’ils sont de fabrication indigène ; je les signale parce que jamais je n’ai vu faire cela par des noumou (forgerons) bambara ou autres ; j’ai appris aussi que les forgerons sénoufo savent faire de la vaisselle en cuivre, et qu’ils tirent la matière première de Kong, qui elle-même la tient des comptoirs de la côte.
Une rue de Kourala.
La poterie me paraît plus perfectionnée qu’ailleurs, il y a ici des urnes de divers modèles et de toute grandeur, des écuelles et des plats de toutes dimensions, et enfin des tuyaux en terre cuite très réguliers. Comme chez les Bambara, la vaisselle est cuite dans un feu d’écorce de mana ; elle est ensuite trempée par les Sénoufo dans de grandes calebasses, dans lesquelles on a fait infuser, dans de l’eau chaude, de l’écorce, des feuilles et des fruits du sounsoun (arbre qui croît au bord de tous les cours d’eau et qui produit une sorte de petite nèfle jaune) ; cette préparation donne à la poterie un très joli brillant.
Toute la poterie, ainsi que les tuyaux, sont en belle terre rouge, bien moulée et enjolivée de petites ornementations en creux.
Les pipes ne sont pas faites directement avec de la terre glaise, mais avec de la vieille poterie réduite en poudre entre deux pierres, et de laquelle on forme une nouvelle pâte ; de cette façon, la pipe conserve moins le goût acre et terreux propre aux pipes neuves.
Quelques femmes revenant de chercher de l’eau n’avaient pour tout costume qu’une feuille qui, pour n’être pas de vigne, n’en était guère plus grande pour cela ; il n’est pas rare, dans cette région, de voir des jeunes filles et même des femmes se promener non vêtues, mais alors c’est une bande d’étoffe qui les habille ; la feuille, je ne l’avais pas encore vue. Ces femmes étaient-elles Sénoufo ou des captives venant d’un autre pays ? Je n’ai pu le savoir. Le lendemain, j’ai encore vu une de ces femmes ramasser des chenilles sur de jeunes cé ; ces chenilles sont vidées sommairement et séchées. Elles servent dans la préparation des sauces de to ; on ne mange que la chenille du cé (cétombo).
Ustensiles employés à Kourala.
J’ai vu à Kourala des lits très bien faits en palme et bambou, des nattes en forme de store, bien agencées, et beaucoup de vaisselle en fer faite par les forgerons du pays.
La chasse me paraît être en honneur chez les Sénoufo ; beaucoup de cases de Kourala sont ornées à l’extérieur de têtes d’animaux en trophées. Les têtes de biches de toutes les variétés y figurent en abondance, viennent ensuite quelques têtes de tankho (grande antilope à bosses, à fortes cornes courbées en arrière à angle presque droit) et quelques têtes de phacochère (sanglier). J’y ai vu aussi une tête ressemblant à celle d’un très gros chien : d’après la description qui m’a été faite, ce serait une tête de loup ou de quelque animal de ce genre, malheureusement je n’ai pu en retenir le nom. Dans quelques villages sénoufo détruits que j’ai traversés, le tronc des gros baobabs et des bombax est couvert jusqu’aux basses branches des mêmes têtes d’animaux.
La coiffure des hommes et des femmes est très variée : la plus commune consiste en petites touffes ou boucles sur chaque tempe et dans la nuque, ou en plumes blanches piquées dans les cheveux. Ils portent également dans les touffes, en guise de peigne, de petits stylets en corne.
Le tatouage consiste en trois entailles qui partent de chaque coin de la bouche pour se terminer en éventail à la hauteur des oreilles.
A l’extérieur des villages, généralement sous le plus gros arbre, se trouve une petite case en terre, sans toit, de forme variable ; cette case sert au culte que pratique ce peuple ; ce sont des cases pour le komo, m’a-t-on dit. Tout ce que j’ai pu en savoir, c’est que les Sénoufo se livrent à peu près aux mêmes pratiques que les Bambara pour le nama, qui chez eux s’appelle komo.
Ces cases ne peuvent contenir qu’un homme, et sont toutes précédées d’un couloir assez étroit, de 1 mètre de longueur environ ; la hauteur de ces constructions ne dépasse pas 1 m. 50.
On m’a signalé l’existence d’un gros village sénoufo, à une dizaine de kilomètres au nord de Kourala. Il paraît qu’actuellement son marché est encore fréquenté ; ce village s’appelle Kafana.
Toute la région appelée Kénédougou par les Dioula, et Kompolondougou par les indigènes, est habité par des Sénoufo Sakhanokho[19].
Lundi 26 septembre. — En quittant Kourala, on franchit une série de petits ruisseaux et plusieurs villages abandonnés, dont on n’a pu me donner les noms. Le terrain continue à se relever sensiblement et change à son avantage. Aux environs des ruines, il y a de très gros arbres, baobabs ou bombax. Tous ces villages n’ont été évacués qu’à l’approche de la colonne ; quelques jardinets abandonnés sont entourés de haies en pourguère.
Après avoir fait halte de midi à une heure, nous nous mettons en route à deux heures. Le baromètre me donne 550 mètres d’altitude. Dans la petite vallée où nous allons descendre, se trouve Natié ou Natinian, dont Birayma, lieutenant de l’almamy, vient de s’emparer, il y a un mois, avec le secours de Liganfali (j’ai signalé leur passage du Baoulé le 15 juillet).
Natinian est un village sénoufo qui devait avoir 500 ou 600 habitants ; il est situé dans une petite vallée bien cultivée, arrosée par deux ruisseaux sans importance. Ce petit village, situé sur la ligne de ravitaillement et qui n’a qu’un mauvais tata, a résisté pendant quatre mois aux troupes de Birayma ; j’estime qu’avec des troupes, même médiocres, on peut s’en emparer de vive force dès le premier jour ; au lieu de cela on en a fait le siège en règle.
En jetant un coup d’œil sur le croquis de Natinian et sur les travaux de siège que les troupes de Samory y ont exécutés, on remarque de suite que de la petite croupe située au nord-est, très rapprochée du village (30 mètres), on voit tout ce qui se passe à l’intérieur. D’autre part, le tata est moins solide en cet endroit ; on aurait donc dû, dès le début, attaquer ce côté faible. Au lieu de cela, le lieutenant de Samory a fait construire trois sagné ou diassa (palanquements en branchages) dans lesquels il s’est installé comme dans son village, se contentant de bloquer la place. Ce n’est que le cinquième mois que les hommes du diassa no 1 se sont portés de nuit, et en repoussant une sortie, sur la crête de la croupe, y ont construit un abatis en ligne droite, d’une douzaine de mètres, et s’y sont installés derrière dans des gourbis ; c’est de là qu’a été donné l’assaut. Les soldats de Samory parlent avec emphase, comme d’un fait d’armes extraordinaire, de cette prise de Natinian, qui gênait le ravitaillement de la colonne.
Or, à ce moment-là, j’étais à Ouolosébougou, où l’on a amené les femmes et les enfants pris dans le village, pour les échanger contre des chevaux. Les femmes étaient toutes vieilles, et les enfants malingres ; les gens de l’almamy n’ont pu en obtenir que huit chevaux. Les hommes, disent-ils, ont tous été tués ; or j’ai visité ce village et les environs, il n’y a pas plus de cadavres que dans les autres, ce qui prouverait que la plupart des habitants ont dû réussir à se sauver. Du reste, sur tout le tour de l’enceinte j’ai remarqué des ouvertures au ras du sol (fig. no 2) permettant de sortir en rampant, et de se dissimuler dans les mils et maïs qui entourent le village.
Si ces ouvertures no 2 avaient été pratiquées par l’assaillant, elles seraient visibles pour tout le monde et de la forme de celle représentée figure 1. J’en conclus donc que la plus grande partie des habitants a dû se sauver. J’ai été stupéfié en voyant ce village, fortifié d’une façon médiocre, résister si longtemps à des troupes auxquelles je supposais quelque valeur.
Plan de Natinian.
Actuellement les récoltes sur pied sont gardées par deux kokisi, et dans le diassa no 2 il y a une dizaine de jeunes sofas qui ont pour mission de surveiller la ligne de ravitaillement. Cette ligne est très souvent coupée par des bandes de Bambara venus du nord, obéissant à Dioma, chef de Kinié. Ce chef a succédé à Faffa ; il commande une partie du Dolondougou, et quelques villages du Baninko et du Diédougou lui sont soumis.
Fragment de l’enceinte de Natinian.
Ce Natié, ou Natchié, ou Natinian, est le Natche que Barth donne dans un de ses appendices, à la suite d’un itinéraire de Ségou à Djitamana, comme se trouvant sur la route de Djitamana à Tengréla. Cette route passe, en effet, à Fo, Natié et Dandirisso, et traverse le Badié un peu au sud de Fala, entre Kobi et Maribougou.
Barth, sur sa carte, porte ces localités entre Menguéra et Kong, et les nomme Fo, Natche, Dirisso.
Une heure après être sorti de Natinian, on atteint le point le plus élevé du plateau que l’on commence à gravir dès la sortie du village. De ce point, on voit dans le lointain un grand plateau dénudé aux pentes très douces ; c’est là que sont campées les troupes de l’almamy, et c’est sur l’autre versant que se trouve Sikasso. Dans l’est et dans le sud on aperçoit une chaîne de hauteurs dont j’estime les sommets les plus élevés à 1000 mètres d’altitude. A cinq heures et demie, on passe deux rivières près de leur confluent : l’une est facile à traverser, l’autre, au contraire, est large et profonde. Toute la plaine environnante est inondée : hommes et animaux s’embourbent ; il faut une bonne demi-heure pour arriver sur le terrain solide.
Sur les bords de ces ruisseaux et avant de les franchir, il y a un premier diassa (palanquement), gardé par une cinquantaine d’hommes qui avaient des sentinelles sur les bords du marigot. Ce poste, dont je n’ai pas vu de suite l’utilité, est là depuis le début de la campagne ; il est environ à trois kilomètres en arrière de la ligne des palanquements, et place des sentinelles face au sud ; il doit être destiné à opposer un premier effort à des troupes de secours venant de la direction Tengréla.
Un quart d’heure après avoir franchi ce mauvais marigot, je vois arriver une quinzaine de cavaliers, parmi lesquels je reconnais Karamokho. Ce prince porte une culotte indigène en guinée, une vareuse de tirailleur sénégalais dont le galon en laine jaune est noir de crasse, une cuirasse et un casque avec plumet tricolore ; il monte un cheval que le capitaine Péroz a donné à son père ; son armement consiste en une épée de médecin de l’armée.
Il m’aborde en me disant bonjour en français, et me demande des nouvelles de tous les officiers dont il a su retenir les noms ; de temps en temps, il me dit : « France, il y a bon ».
Tous ces braves gens ont des chevaux en bien mauvais état ; ma mule, qui vient de faire 250 kilomètres en sept jours, et qui aujourd’hui en est à son cinquantième kilomètre, non seulement les dépasse tous au pas, mais encore ne peut être suivie par eux qu’au petit trot.
Nous arrivons au camp à six heures un quart ; l’almamy est assis près de son palanquement, entouré d’une dizaine de ses fidèles. Il me serre la main en me saluant et me dit : « Français, bonjour ».
Arrivée près de l’almamy.
Après m’avoir exprimé son étonnement de voir un blanc marcher si rapidement, il me remercie d’avoir fait diligence pour le visiter, puis il m’installe provisoirement dans un gourbi peu éloigné de son diassa.
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La dernière étape que je viens de faire et cette marche totale me prouvent que nous exagérons souvent les distances que parcourent les noirs en général (je ne parle pas des courriers). Dans cette marche du Baoulé à Sikasso, j’ai dépassé tous les convois qui se trouvaient sur la route ; voyageant sans bagages avec deux domestiques, je n’ai pu franchir en moyenne que 30 kilomètres par jour, et le dernier jour 50 kilomètres, en partant au petit jour pour m’arrêter à la nuit tombante.
Un de mes camarades m’a confié qu’il avait obtenu de bons résultats en classant les journées de marche des noirs en trois catégories : 1o marche des enfants et des jeunes gens ; 2o marche des adultes ; 3o marche des vieillards.
Au premier abord ce classement peut paraître logique, mais quand on a un tant soit peu vécu chez les noirs, on rejette de suite cette façon de procéder ; les indigènes, quand ils voyagent, ne se réunissent pas par groupes de vieillards, d’adultes ou d’enfants ; ils se soucient peu des êtres faibles qui marchent avec eux : qu’il y ait des femmes ou des enfants, cela leur est bien égal, tout le monde sait cela. Je m’étonne qu’on puisse obtenir un résultat avec cette façon de procéder.
L’indigène du Soudan voyage :
1o En courrier rapide ;
2o Sans bagages, c’est-à-dire avec son fusil et sa peau de bouc seulement ;
3o Avec une charge sur la tête ;
4o Avec des animaux chargés, ânes ou bœufs porteurs.
Dans le premier cas, il franchit quelquefois de très grandes distances dans un temps très court ; il est impossible de fixer quoi que ce soit à cet égard, puisque cela dépend beaucoup de la longueur du trajet à faire ; il est évident que, s’il n’a que 80 kilomètres à parcourir, il peut les franchir en vingt-quatre heures ; s’il en a 240, il ne les franchira certainement pas en trois fois vingt-quatre heures.
Dans le deuxième cas, il ne marche que sept à huit heures en général ; le noir ne se mettant pas en route avant six ou sept heures du matin s’arrête vers onze heures, et se remet en route entre deux et trois heures pour s’arrêter vers cinq heures et demie ou six heures au plus tard.
Il parcourt, certes, plus de 4 kilomètres à l’heure, mais il cause avec les gens qu’il croise, s’arrête par-ci, par-là, dans les villages, pour boire, et s’il se repose, ce n’est pas dix minutes, c’est une demi-heure et quelquefois plus. De sorte que l’on peut établir presque comme règle qu’il ne parcourt pas en trois jours une distance supérieure à 80 kilomètres environ.
Dans le troisième cas, avec une charge sur la tête, sa moyenne de marche est de 20 kilomètres environ, pour un trajet un peu long, et quand il est libre de régler sa marche.
Dans le quatrième cas, avec des ânes ou des bœufs chargés, sa moyenne de marche est de 16 kilomètres ; car il y a les mauvais passages, les animaux à décharger et à recharger, à contourner les villages, etc. ; il parcourt donc une distance de 80 kilomètres en cinq jours.
Pour avoir à peu près de bons renseignements d’un indigène il ne faut pas lui poser cette simple question : « Combien y a-t-il entre tel et tel village ? » car il vous donnera un nombre de jours double de ce qu’il y a réellement, tout simplement parce que vous êtes Européen et qu’il est persuadé que nous ne pouvons faire, au maximum, plus de 10 à 15 kilomètres par jour. Vous ne serez donc pas renseigné.
Si vous lui dites : « Combien de jours as-tu mis pour venir de tel endroit ici avec tes ânes ? » il vous répondra carrément : trois, quatre ou cinq jours. S’il vient de loin et qu’il ait mis une dizaine de jours, informez-vous, car il s’est certainement arrêté un jour plein quelque part, dans quelque gros village ou dans une localité où il y a un marché.
On est aussi toujours induit en erreur quand on demande à un habitant la distance qui sépare son village d’un village voisin. Habitué à s’y rendre souvent, quelquefois dès sa plus tendre enfance, il vous dira comme nos campagnards : « C’est à côté », et vous avez 25 à 30 kilomètres à franchir. Ce n’est donc pas auprès d’eux qu’il faut se renseigner.
La méthode que je viens de donner n’est certes pas infaillible, mais je crois que c’est celle qui donne les meilleurs résultats ; j’en ai eu la preuve certaine à plusieurs reprises ; car toujours, avant de me mettre en route, j’ai construit un itinéraire par renseignements de la sorte, et rarement je me suis trompé de plus de 7 à 8 kilomètres au maximum sur 100.
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Mardi 27. — L’almamy me fait construire deux cases en paillote et un abri pour mon mulet ; une dizaine de sofas y travaillent toute la journée. Enfin, dans la soirée, je suis à peu près à l’abri de la pluie. Ma première visite à l’almamy paraît lui faire plaisir. Nous nous bornons à quelques propos insignifiants, un kokisi étant venu, dès le petit jour, recommander à Diawé de me tenir sur mes gardes : qu’il ne fallait parler de rien de sérieux tant que l’almamy ne me ferait pas mander chez lui, ou enverrait Karamokho chez moi.
L’almamy est un grand bel homme d’une cinquantaine d’années ; ses traits sont un peu durs, et, contrairement aux hommes de sa race, il a le nez long et aminci, ce qui donne une expression de finesse à l’ensemble de sa physionomie ; ses yeux sont très mobiles, mais il ne regarde pas souvent en face son interlocuteur.
Son extérieur m’a paru plutôt affable que dur : très attentif quand on lui fait un compliment, il sait être distrait et indifférent quand il ne veut pas répondre catégoriquement à une question. Il parle avec beaucoup de volubilité, et je le crois capable d’avoir la parole chaude et persuasive quand l’occasion s’en présente.
Assis dans un hamac en coton rayé de bleu et blanc qui lui a été rapporté de Paris, par son fils, il tient dans ses mains, dont l’intérieur est ladre, un gros morceau de bois tendre que l’on nomme en bambara niendossila, ou encore ngossé (c’est le sotiou des Ouolof), et avec lequel il se nettoie les dents.
Il est vêtu d’un grand doroké en florence mauve, de qualité inférieure, et porte une culotte indigène en cotonnade rayée noir et rouge, de fabrication européenne ; ses jambes, d’un brun chocolat plus clair que la figure, sont enduites de beurre de cé ; il est chaussé de babouches indigènes en cuir rouge.
Sa coiffure consiste en une chéchia rouge de tirailleur autour de laquelle est enroulé un mince turban blanc qui lui passe sur la bouche et encadre sa figure noire. Sur les épaules, il porte négligemment un haïk de bas prix.
A ses pieds sont assis : un vieux kokisi qui ne le quitte jamais, deux marabouts, quelques griots, et les quatre captifs préposés au hamac, à la chaise, au plat de campement dans lequel il se lave les mains, et à la bouillotte qui contient de l’eau pour se rincer de temps en temps la bouche. Ces objets et captifs le quittent rarement ; partout où il va, cet attirail le suit. A sa portée, et sous le même abri (sorte de hangar où est amarré son hamac), deux tailleurs sont occupés à coudre de la florence jaune pour ses femmes. Un des griots porte un gros parapluie rouge, et l’autre une canne-fusil détraquée. Tous les objets que j’ai signalés sont de fabrication anglaise, sauf le hamac et le plat de campement, qui est un plat réglementaire.
Nous parlons de choses insignifiantes ; l’almamy me demande de lui réparer sa canne-fusil, qui est un cadeau, dit-il, de Sir Samuel Row, gouverneur de Sierra-Leone.
Il m’a ensuite fait voir les armes qu’il emportait au combat : un kropatchek, un revolver, une carabine winchester et son sabre. Karamokho est au moins aussi bien armé que son père : outre sa cuirasse et son casque, il emporte un kropatchek, un lefaucheux à un coup, un fusil Gras et son revolver.
De retour à ma case, je reçois de la part de l’almamy un chaudron de riz et dix ignames ; un instant après, Karamokho me fait amener un bœuf.
Je remercie Karamokho, et lui fais observer que le bœuf est de trop : « Nous ne sommes que trois, lui dis-je ; je suis très reconnaissant à ton père de son cadeau, et j’accepterai volontiers un morceau de viande chaque fois que ton père fera abattre un bœuf. — Prends-le, me dit-il. Si nous étions à Bissandougou, mon père t’en donnerait kémé (80). » L’almamy, qui n’était pas loin, entre dans ma case, et me demande d’un air confidentiel pourquoi je ne lui amène pas les soldats qu’il demandait ; à cela je lui réponds qu’ayant reçu sa lettre au Baoulé, je l’avais expédiée à Bammako pour la faire parvenir au colonel commandant supérieur du Soudan français, qui aviserait.
Des hommes s’étant rapprochés, la conversation changea, et l’almamy me dit en riant : « Prends le bœuf, ou je t’en donne de suite dix. »
Si je l’avais pris au mot il eût été bien embarrassé : il n’y avait que sept bœufs en tout au camp.
Le bœuf fut tué sur-le-champ, et j’envoyai à l’almamy les morceaux que la politesse indigène lui consacre (un morceau de poitrine, du faux-filet et les deux rognons). Karamokho eut pour sa part un quartier de derrière.
J’avais prié Karamokho de faire tuer l’animal par un marabout, pour que les musulmans pussent en manger, mais il me donna à entendre que son père n’attachait aucune importance à cela quand il était en campagne, et qu’il mangeait tout aussi bien de la viande d’une bête tuée la tête tournée face au nord ou face à l’ouest (les fervents musulmans ne mangent que des animaux dont la tête, au moment d’être coupée, est tournée vers l’est).
J’ai expliqué à Karamokho que, mon départ ayant été très précipité, j’avais dû, à mon grand regret, laisser derrière moi les cadeaux que je destinais à son père, de crainte de les voir se détériorer par la pluie, puisque je voyageais sans tente. Il parut très satisfait de l’énumération que je lui en fis sommairement.
Quoique j’aie observé vis-à-vis de ce monarque et de son fils la plus grande politesse, cette famille royale devint plus que familière dès la première entrevue ; ils n’ont de prince, bien entendu, que le qualificatif dont quelques-uns de nos journaux les ont honorés pendant le séjour de Karamokho à Paris.
Karamokho présentant le bœuf.
Karamokho se mouche dans ses doigts devant moi ; son père prend ma pipe dans la poche de mon dolman et la porte à sa bouche ; ils me demandent mon uniforme, mes éperons, etc. L’almamy, persuadé que mes deux domestiques sont des tirailleurs déguisés, leur propose de prendre du service chez lui ; il leur donnera plus tard un commandement, dit-il. Enfin il fait comprendre à Diawé que sa couverture lui ferait plaisir (couverture de cheval, qui a sept mois d’usage, achetée par moi 6 fr. 75 au Bon Marché) : j’en suis honteux pour eux.
Karamokho, qui vient pendant que je dîne, est désappointé de me voir vivre à l’indigène, car il espérait, dit-il, me voir lui offrir du sucre, du chocolat ou des confitures, choses qui me font défaut, comme bien on pense.
Dans la soirée, l’almamy me présente Liganfali, un de ses lieutenants ; c’est lui qui a fait la conquête du Soulimana, et qui a pris Falaba en 1884.
C’est un homme de quarante-cinq ans ; il est petit pour un noir, mais il a la figure intelligente. Il est le seul à la colonne qui possède des kolas ; il en offre quelques-uns à l’almamy, qui a l’air très familier avec lui ; il l’appelle Fali. Un fils de l’almamy, Masser Mahmady, m’est également présenté.
Mercredi 28. — L’almamy me fait dire qu’il m’enverra Karamokho dans la journée, pour que je lui parle, et me propose d’aller rendre visite à ses frères dans les diassa (palanquements en bois, en forme de redoute).
Ces diassa ou sagné sont faits à l’aide de fortes branches de 2 m. 50 à 3 mètres de hauteur ; elles sont plantées d’environ 30 centimètres en terre et enchevêtrées les unes dans les autres, de manière à présenter deux ou trois épaisseurs. Les tireurs se placent derrière cette sorte de palanquement et font feu par les petits vides que forment les branches naturellement tordues et non équarries. Ces sortes d’enceintes sont destinées à arrêter le choc de l’assaillant et à lui faire subir des pertes sérieuses s’il veut s’en emparer. Dans l’intérieur sont disposés, sans ordre ni symétrie, des abris en chaume grossièrement faits. Les chefs seuls ont ce qu’on peut appeler des cases.
Quelques diassa ont de grands saillants de flanquement, ou de petits tambours ; si le reste du tracé n’est pas régulier, c’est parce qu’il a dû se plier aux exigences du terrain, qui, par endroits, est constitué d’agglomérés de fer, trop durs à entamer pour les outils dont disposent les noirs.
Si les diassa appartiennent à l’assaillant qui bloque un village, ils ont rarement plus de 50 à 60 mètres de côté, et renferment un nombre d’abris qui varie entre 200 et 250 au maximum. Quand le diassa sert d’enceinte à un village, les dimensions de ses côtés sont naturellement beaucoup plus grandes, car il n’y a guère de villages fortifiés aussi petits que cela.
Pour un village de grandeur moyenne, le diassa a environ 1000 mètres de développement et il n’y a en général pas plus de 300 fusils pour le défendre, à moins qu’une partie des guerriers de la contrée ne se soit portée dans le village, et que ce dernier ne constitue ainsi la dernière résistance que l’ennemi puisse opposer.
On voit par cela qu’il n’y a qu’un défenseur par 3 mètres courants de diassa ; si peu que quelques-uns d’entre eux abandonnent leur poste de combat pour se porter ailleurs, une face est bien vite dégarnie, ce qui permet de s’en approcher, généralement sans subir de trop grandes pertes.
Un diassa.
Les indigènes assiègent pendant des mois entiers des diassa sans parvenir à s’en emparer. Les Sénoufo, paraît-il, s’en approchent à l’aide de grands boucliers en bois recouverts de peau de bœuf séchée, coupent les harts et les pieux à coups de hache et réussissent ainsi à s’en emparer. Si les diassa se flanquent mutuellement, la besogne est moins facile et les indigènes ne s’en emparent que difficilement de vive force. Il faut ensuite faire un siège en règle, et l’on ne peut compter que sur un blocus rigoureux amenant la famine et la reddition, ou bien sur une trahison.
Pour nos troupes des colonies, la prise d’une enceinte en palanquement est moins difficile, surtout quand on dispose d’une ou deux pièces de canon, pour épouvanter les assiégés, car le quatre de montagne est impuissant, même à 250 mètres, à faire brèche.
Le tata de Sikasso.
Une canonnade bien dirigée sur une des faces en éloigne les défenseurs, de sorte qu’il est aisé d’y porter rapidement une troupe munie de paille qu’elle allume au pied du palanquement ou qu’elle jette à l’intérieur, sur les toits en chaume. Un village en feu n’est pas tenable, et le défenseur n’attend généralement pas l’assaut pour l’abandonner.
Quand le canon fait défaut, sous la protection de feux bien nourris vers une face, on arrive rapidement à se porter sur un saillant et à y mettre le feu. Nos troupes ont toujours enlevé de vive force n’importe quel type de fortification indigène, en terre ou en palanquement.
Le grand plateau sur lequel Samory a établi ses troupes est de constitution ferrugineuse ; tous les abords sont dégagés et entièrement déboisés, presque tout le bois ayant été utilisé à la construction des diassa. Seuls les abords immédiats de Sikasso ont conservé des arbres, qui sont néanmoins clairsemés. La ligne des diassa est distante de 2 kilomètres du village, que l’on n’aperçoit distinctement que par un temps très clair. Le tata de Sikasso est en terre glaise ; les murs paraissent très élevés ; leur tracé présente une série de saillants arrondis et de rentrants ingénieusement combinés.
Dans la partie nord du village se trouve un très gros arbre ; dans la partie sud, un petit monticule sur lequel il y a quelques constructions en terre. Les derrières de la position de l’almamy ne sont pas précisément brillants. La rivière et le ruisseau sont d’un passage extrêmement difficile ; la plupart de ses chevaux n’auraient certes pas la vigueur nécessaire pour se dégager des abords vaseux qu’on trouve sur les deux rives. Le pont est en très mauvais état ; ce n’est qu’avec les plus grandes précautions qu’on peut le faire traverser aux chevaux tenus en main.
Les diassa du centre de la position sont assez rapprochés pour croiser leurs feux, mais ceux des ailes sont trop éloignés les uns des autres pour pouvoir se prêter appui mutuellement sans sorties, la portée efficace des armes étant à peine de 100 mètres.
Le diassa no 1 est occupé par Alpha, chef de Ouassaïa, et les troupes du Sankaran. Le diassa no 2 est commandé par un frère de l’almamy qui porte trois noms : Fabou, Kémébirama et Byrayma ; dans ce diassa sont les troupes de la région Niger, Ouolosébougou, Kangaré, Faraba. L’almamy a trois fils dans ce tata : Masser Mahmady, Maninian Mahmady et Maninka Mamary. Famako, qui commande la région Ouolosébougou-Bammako en temps de paix, est également dans ce diassa ; actuellement ce chef est en disgrâce, je l’ai vu accroupi au milieu des sofas comme un simple Kourousitigui[20] (le signe du commandement est d’être assis sur une petite chaise en bois).
Le diassa no 3 est également commandé par un frère de Samory, connu sous le nom de Maninkamory, ou simplement Mory ; il commande en temps de paix Maréna, et a sous ses ordres les hommes du Lenguésoro et du Ouassoulou.
Les diassa 4 et 5 sont très petits. Dans l’un sont les noumou (forgerons), dans l’autre une cinquantaine d’hommes du Konia très dévoués à l’almamy ; c’est avec eux qu’il a commencé ses premières conquêtes.
Les diassa 6 et 8 renferment les sofas sous les ordres directs de Samory ; dans le no 6 loge Karamokho, les marabouts, griots, garanké, et captifs de l’almamy. Le no 7 est le logement particulier de l’almamy, de ses dix femmes, des captives de ses femmes, des kokisi et de leurs griots et garanké, de ses trois chevaux, de ses palefreniers, des captifs préposés au hamac, à la bouillotte et au port des armes et munitions personnelles de Samory.
Entre les tata 6, 7, 8 a été ménagée une petite place sur laquelle s’élèvent un hangar à audience et la mosquée. Au diassa 7 est adossé le parc à bœufs, qui contient 7 têtes de bétail.
No 24. Un puits.
No 23. Un groupe de paillotes dans lesquelles sont campés 18 sofa que Samory appelle ses tirailleurs ; ils sont vêtus d’un pantalon en guinée bleue et d’une vareuse en mauvais drap vert. Ce vêtement est confectionné par eux. La lisière constitue le galonnage chez quelques-uns, chez d’autres elle se trouve autour du col, au milieu d’un bras et même dans le dos. Tous portent une sorte de chéchia faite à l’aide d’un kassa (couverture en laine du Macina) qu’on a essayé de teindre en rouge, mais on n’a obtenu qu’une teinte en roux sale. Neuf d’entre eux sont armés de chassepots ou de fusils Gras, mais n’ont pas de munitions (4 à 8 cartouches, c’est tout ce qui leur reste).
Carte des environs de Sikasso.
No 9. Diassa occupé par Bilati et les troupes de Kankan.
No 10. Diassa occupé par Foulala Fodé.
No 11. Diassa occupé par Baffa et le contingent de Ténetou au Bagoé.
No 12. Liganfali et ses troupes, contingent de la rive gauche du Niger, Baleya, Soulimana, etc. ; en temps de paix ce chef réside à Syrmaya (Sankaran).
No 13. Poste d’observation.
Nos 17, 18. Groupe de constructions en terre au sud de Sikasso.
Nos 19, 21, 22. Diassa de Tiéba.
No 20. Palanquement en ligne droite des hommes de Tiéba à 350 mètres du diassa d’Alpha.
Autour des diassa règne une grande propreté, on sent cependant partout une odeur de cadavres ; les herbes sont enlevées dans un rayon de 50 mètres ; les ordures et fumiers transportés à 50 mètres en arrière.
Si l’intérieur laisse beaucoup à désirer sous ce rapport, il offre en revanche un coup d’œil très curieux ; il y a là dedans, entassés pêle-mêle, chefs, guerriers, captifs, femmes, enfants, chevaux, etc., par-ci par-là des selles hors de service, et des fusils un peu partout ; c’est le désordre le plus complet qu’on puisse rêver.
Un grand diassa contient un millier de personnes environ ; pour obtenir ce chiffre, j’ai compté les toits de cases et, après avoir déduit ceux qui abritent les chevaux, j’ai multiplié le nombre de cases restant par cinq, qui est la moyenne du nombre de personnes qui y passent la nuit ; les chefs ont plusieurs cases ; il y a aussi certains sofas privilégiés qui ont une case pour eux seuls et leurs femmes, mais je n’en ai pas tenu compte.
Sur ce millier de personnes, il faut déduire tout le personnel non combattant, femmes, captives, gamins, palefreniers, griots, forgerons, selliers, tailleurs, les Bambara qui ne font que les corvées et ne sont pas armés, quantité de fabricants de gris-gris et autres non-valeurs qui seraient trop longs à citer ; ils constituent certainement au moins la moitié de la population d’un diassa. Il resterait 500 combattants ; si je porte ce chiffre à 600, je suis bien au-dessus de la vérité, car Kémébirama, qui commande un des plus grands diassa, m’a fait l’honneur de me présenter tous ses guerriers. Il les avait fait accroupir autour de lui sur une petite place de rassemblement au milieu du diassa ; la plupart d’entre eux avaient le tour des yeux noirci au kalli (antimoine), ce qui les rendait hideux. En me les présentant, il me dit d’un air fier : « Regarde, voilà tous mes guerriers, ils sont nombreux. » Mon domestique d’une part, et moi de l’autre, nous nous sommes amusés à les compter ; lui, en a trouvé 320 et moi, 340. Je maintiens cependant mon chiffre de 600, il vaut mieux apprécier en plus qu’en moins.
| Il y a | 7 grands diassa à 600 hommes | 4200 | |
| 4 petits à 100 hommes au maximum | 400 | ||
| Le poste d’observation | 50 | ||
| Les sofas de Natinian et les 18 tirailleurs del’almamy | 50 | ||
| Total général | 4700 | hommes | |
| (en chiffres ronds 5000) | |||
Sur ces 5000 hommes, il y en a 140 de montés ; dans ce chiffre sont compris les chefs, l’almamy, les griots, etc. Comme je l’ai dit plus haut, ces montures n’ont que le nom de cheval, aucune d’elles ne serait capable de faire pendant trois jours de suite 30 kilomètres par jour.
Et dire qu’on a osé surprendre la bonne foi de nos meilleurs journaux de Paris, en leur faisant insérer dans leurs colonnes que le père de Karamokho était roi de 150 contrées, et qu’il pouvait aisément mettre 50000 hommes en ligne[21].
On a été jusqu’à qualifier Samory d’Alexandre du Soudan. On aurait mieux fait de le traiter de pourvoyeur d’esclaves.
Actuellement Samory a donc, d’après nos calculs en chiffres ronds, 5000 hommes ; au début de cette campagne (mois d’avril dernier), il avait bien un millier d’hommes de plus, car la mortalité a clairsemé ses rangs : le feu, les déserteurs, les blessés et surtout la famine en sont les causes principales ; il devait avoir également un nombre de chevaux beaucoup supérieur, peut-être double (250 ou 300).
J’ai eu déjà occasion de parler des convois de vivres, mais je n’ai pas fixé le nombre de porteurs arrivant en moyenne par jour au camp. Pendant l’aller et mon séjour j’ai pu à peu près me rendre compte qu’il arrivait environ 200 foufoutigui par jour, ce qui fait environ 2000 kilos de denrées, qui, si elles étaient réparties équitablement et à raison de 250 grammes par homme (juste ce qu’il faut pour ne pas mourir), permettraient de distribuer 8000 rations par jour. Mais il n’en est pas ainsi, et beaucoup de chefs de l’entourage de l’almamy et certains personnages ne se contentent pas de si peu et puisent à pleines mains, tandis que 5000 malheureux sur les 10000 combattants et non-valeurs meurent littéralement de faim. C’est ce qui explique la grande quantité de cadavres qui jalonnent la route.
Pour vivre, ces malheureux vont par bandes dans les lougans des villages abandonnés, y coupant du fonio, des tiges de maïs, et errent dans la brousse pour y déterrer des fikhongo[22] et des racines. La nuit, ils cherchent à se voler les uns les autres, et malheur à celui qui ne se couche pas sur sa peau de bouc ou son sachet à vivres ! Du sel, l’almamy et les chefs seuls en ont.
Nous venons de voir comment les troupes sont alimentées en vivres ; nous allons maintenant examiner comment elles sont ravitaillées en munitions. Samory reçoit fort peu de poudre fabriquée dans le pays même ; le soufre fait défaut, il vient des comptoirs européens, et la poudre indigène n’est pas autant prisée que celle qui vient d’Europe.
La quantité de poudre consommée est considérable. J’ai calculé que Samory a dû dépenser à peu près 800 captifs par mois pour l’achat de sa poudre. Un simple calcul suffira pour le démontrer.
L’armée de Samory était de 5000 hommes devant Sikasso ; en admettant que chaque homme ne tire que 5 coups de fusil par semaine, ce qui n’est pas énorme et bien au-dessous de la vérité, nous arrivons à 25000 coups de fusil par semaine à 0 gr. 040 la charge, total 1000 kilogrammes par semaine ; et, pendant 18 mois, 72000 kilogrammes de poudre.
Le prix d’un esclave à la colonne était d’environ 4 à 6 kilogrammes de poudre, suivant le sexe et l’âge ; il y en avait même, et c’était le plus grand nombre, les enfants, qui n’étaient payés que 2 à 3 kilogrammes ; mais nous conservons notre moyenne de 5 kilogrammes pour éviter d’apprécier en trop et de tomber dans l’exagération. Cela nous donne une dépense totale de 14400 esclaves pour la totalité de la campagne ou environ 800 esclaves par mois, vendus pour de la poudre.
Pour l’achat des chevaux, c’est encore pis : le plus bas prix d’un cheval à Ouolosébougou ou ailleurs est de 8 esclaves, et le plus élevé, de 24 ; prenons seulement comme prix moyen 10 esclaves et nous atteindrons de suite des chiffres qu’il est écœurant de transcrire, surtout quand on pense que pour entretenir un effectif moyen de 150 chevaux pendant près de deux ans il faut les renouveler quatre fois.
Intérieur du camp de l’almamy Samory.
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Les troupes de l’almamy ne sont pas organisées en fractions qu’on pourrait appeler compagnie ou légion, comprenant un chiffre d’hommes toujours invariable, une sorte d’effectif réglementaire ; il n’existe pas non plus de grades bien définis. Voici les différentes appellations sous lesquelles on désigne chefs et soldats :
1o Bilakoro. Le bilakoro (qui ne porte pas de pantalons, mais le bila, comme son nom l’indique) est une sorte de vélite. Voici comment il est recruté :
Quand on prend un village ou que l’on opère une razzia, tous les prisonniers (femmes et enfants seulement, car tous les guerriers pris sont décapités) sont amenés à l’almamy, qui prend la moitié des femmes et des filles pour lui, l’autre moitié des prisonniers revient au chef et aux guerriers qui ont opéré la prise.
Tous les garçons et jeunes gens ont immédiatement la tête rasée à l’ordonnance et sont confiés à des chefs qui eux-mêmes en répartissent une partie entre leurs meilleurs sofa. Les gamins prennent dès lors le titre de bilakoro, et leur première fonction est de soigner les chevaux. Quand le maître monte à cheval, le bilakoro porte son fusil et le suit au pas de course ; plus tard, quand son chef est riche en fusils, on lui en donne un (vers l’âge de quatorze ou quinze ans). Certains chefs ne commandent que des bilakoro, par exemple Kali, chef de Faraba (entre Kangaba et Ouolosébougou), il est appelé Bilakorotigui, parce que son commandement ne comprend qu’une bande de galopins de ce genre. Qu’on juge de la résistance que peut opposer un groupe de ces guerriers à des hommes faits et rompus à la guerre.
2o Le kourousitigui est un guerrier d’un âge raisonnable ; il est marié et n’est soldat que momentanément ; il n’a jamais ou rarement un commandement.
3o Le sofa. Après avoir fait plusieurs expéditions, les bilakoro sont autorisés à porter le pantalon ; ils suivent le chef duquel ils relèvent quand il part en expédition ; quelquefois ils gagnent un cheval ou un ou plusieurs captifs à la suite d’une campagne heureuse. Plus tard, quand ils ont mérité la confiance de l’almamy, ils tiennent garnison dans les villages et n’ont d’autres fonctions que de manger le peu qui reste aux malheureux habitants. Ils deviennent quelquefois dougoukounasigui.
4o Le sofakong (à la tête des sofa)[23]. Ce sont des sofa qui se sont particulièrement distingués dans une expédition ; pour les récompenser, leur chef leur donne quelques hommes à commander, le chiffre varie suivant que le kélétigui a peu ou beaucoup d’hommes.
5o Le kélétigui ou kongtigui est un personnage ; il commande le territoire en temps de paix, et en temps de guerre il emmène tout ce qui est valide et possède un fusil dans sa région. Les frères de l’almamy et Alpha, Fali, Baffa, etc., sont ou kongtigui ou kélétigui, suivant qu’ils agissent isolément ou sous les ordres de l’almamy.
On voit que cette soi-disant armée n’est encore qu’une bande bonne à jeter l’épouvante parmi de petites peuplades et incapable d’inspirer aucune crainte à des troupes instruites à l’européenne et possédant une arme à tir rapide.
Ces guerriers ne reçoivent aucune instruction militaire, la plupart ne savent pas tirer un coup de fusil. Les charges de poudre, beaucoup trop fortes, produisent un recul très gênant ; et la poudre indigène, brûlant très lentement dans le bassinet, fait long feu. Ce sont les deux causes qui font détourner la tête au tireur, et au moment de faire feu l’arme n’est jamais en direction.
Tous les chefs auxquels j’ai parlé de leur ordre de combat m’ont dit que les guerriers marchaient tout simplement autour de leur chef, et tiraient des coups de fusil. Au moment de l’assaut, ils poussent le cri répété de couâ ! couâ ! qui rappelle celui du canard ; les chefs brandissent en l’air leur sabre ou la hache de guerre qui sont les emblèmes de commandement.
La hache est généralement en argent et très mince ; elle est toujours renfermée dans un étui en peau de chat-tigre dont la queue est cousue après la poignée et sert d’ornement. Cette hache de parade est portée par un bilakoro.
Quelques chefs ont des pavillons : ce sont simplement des morceaux d’étoffe (du calicot ou de la guinée) noués à un bambou ou une tige de mil. Ces drapeaux ne sont pas des emblèmes, on n’attache aucune importance à leur prise, ils ne servent qu’aux ralliements.
Le noir de ces régions ignore le sentiment d’honneur des peuples civilisés pour leur drapeau, et jamais il ne se fait tuer pour lui.
Les guerriers de Samory semblent avoir emprunté le pavillon aux troupes toucouleur d’Ahmadou, chef du Nioro, qui, d’après ce que nous apprend Mage, ont un semblant d’organisation.
Les instruments servant aux sonneries sont très variés ; les griots[24] tirent des sons de toutes les cornes d’animaux. La plus répandue est le boudofo (corne de dagué, sorte d’antilope) qui est simplement percée d’un trou près de l’extrémité, et le bourou, instrument donnant à peu près les mêmes sons et disposé de la même manière, avec cette différence qu’il est fabriqué avec une défense d’éléphant.
Les sonneries que l’on peut faire à l’aide de ces instruments sont naturellement très limitées, j’en ai toujours entendu tirer les mêmes sons, cependant ils sont très facilement compris, vu que le matin de bonne heure cela veut dire « En route ! » et le soir « Halte ! nous campons ici ».
Un tabala et ses deux porteurs.
Le vrai instrument avec lequel on peut donner des ordres est le tabala, que nous pouvons comparer à notre tambour.
Le tabala est d’une pièce, et creusé dans du diala ; son diamètre varie entre 40 et 50 centimètres ; dans l’intérieur se trouvent quelques bassi (amulettes). Le dessus est tendu d’un morceau de peau de bœuf qui est assujetti par des lanières ; sur cette peau et vers la circonférence il y a généralement un endroit dépourvu de poils sur lequel on voit une inscription en arabe commençant toujours par : El hamdou lillahi. « Louange à Dieu », etc.
Ce tabala est porté par deux hommes, à l’aide de deux fortes poignées en lanière dont il est muni ; entre les deux porteurs marche le griot, qui des deux mains frappe du tabala khalama (la plume à écrire du tabala). Ces khalama sont en fort cuir et en forme de boudin ; l’intérieur est rempli de graines et de bourre de coton ; deux solides lanières constituent les poignées.
Avec cet instrument les griots obtiennent une douzaine de batteries différentes au moyen desquelles ils transmettent les ordres de leurs chefs.
Parmi ces batteries on m’a cité : « En avant ! » « Aux armes » « Cessez le feu ! tout est fini » « En retraite ! » « Du secours ! » « Rassemblement à gauche ! », « à droite ! » « La charge ! » « Garde à vous ! ».
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Le camp est très tranquille : à part des coups de fusil isolés qui se succèdent presque sans interruption, le silence n’est troublé que par les cris de quelque captif qui reçoit une rossée. L’aspect est loin d’être celui d’un camp français, où il règne toujours un peu de gaieté, même dans les moments difficiles. Dans le diassa de Birayma, on m’a cependant gratifié d’une séance de Mokho missi kou, sorte de croquemitaine ou de polichinelle qui amuse les guerriers par ses propos et ses contorsions.
Il était habillé d’un vêtement en cotonnade rouge d’une seule pièce, avec les jambes et les manches très collantes, et coiffé d’un bonnet rigide hérissé de queues de vache. Au bonnet est cousu un morceau d’étoffe cachant la figure, qui est percé d’une ouverture pour la bouche et de deux autres pour les yeux ; autour de ces trous sont brodés des ronds en cauries.
Dans une musette en guinée qu’il portait en bandoulière se trouvaient des grelots et de la ferraille. Le bas des jambes était muni de sonnettes. Dans les mains il tenait quelques queues de vaches qu’il agitait en causant.
De temps à autre, le soir, vers huit ou neuf heures, sur un signal donné par le tam-tam de l’almamy, une courte batterie de tam-tam se fait entendre sur toute la ligne ; aussitôt après, tous les guerriers poussent une série de cris aigus et désordonnés qu’il est difficile de comparer à autre chose qu’à de véritables cris de bêtes féroces. Dès que le silence est rétabli, on entend un seul cri d’ensemble qui part de Sikasso et des diassa de Tiéba. Ce cri est un hou allongé ressemblant à un rugissement ; on sent qu’il sort de poitrines mâles et que les défenseurs sont nombreux.
Il y a souvent des alertes de nuit, ce sont des malheureux qui volent des vivres, et qu’on poursuit à coups de fusil en criant : A minna ! « Attrape-le ».
Mokho missi kou.
Dans la soirée j’ai eu la visite de Karamokho, accompagné d’un kokisi ; je lui ai parlé longuement de la triste situation que son père s’est créée en commençant cette guerre contre Tiéba, de la famine qui désolait les régions que je venais de traverser, des cultures qui restent en friche, du dépeuplement de son pays, des cadavres qui jalonnent la route, du mécontentement général que cause la guerre, et surtout du tort qu’elle fait à nos traitants de Médine et aux marchands en général. Enfin je lui ai parlé de l’éloignement de sa base d’opérations, de la périlleuse situation de son unique ligne de ravitaillement, de ses troupes fatiguées, de ses chevaux hors de service et du peu de progrès qu’il a fait vers Sikasso, depuis six mois qu’il est là, puisqu’il n’a même pas réussi à s’emparer d’un seul des diassa de Tiéba. J’ai essayé par tous les moyens de lui faire comprendre qu’il avait tout avantage à signer une paix qui ne pouvait qu’être honorable pour lui. Je lui proposais à cet effet d’aller voir Tiéba, et de chercher ainsi à les amener sur un terrain d’entente. Karamokho me dit : « Ce que tu dis est vrai, mais l’almamy ne voudra pas faire la paix ; il m’attend, je vais aller lui dire tout ce que tu m’as dit. »
Une heure après, l’almamy vint dans ma case ; je recommençai mon plaidoyer en faveur de la paix, c’était du temps de perdu.
A tout ce que je venais de lui dire il ne sut me répondre qu’une chose : « J’ai dit, en parlant de Bissandougou, que je rapporterais la tête de Tiéba, et il me la faut. Je resterai ici encore deux, trois ans s’il le faut, mais je veux sa tête. »
Je lui fis remarquer qu’il pourrait devenir dangereux pour lui de prolonger ainsi le siège de ce village, et lui fis comprendre que dans quelques mois la famine sévirait d’une façon très intense, son pays n’ayant presque pas fait de culture cette année. Il en convint et me dit : « Si les Français sont contents de me voir finir la guerre, ils m’enverront les 30 hommes et les canons que j’ai demandés. »
Je lui fis observer qu’il avait grand tort de compter absolument sur ce renfort. « Le colonel commandant supérieur, lui dis-je, n’est pas si content de toi : tu as commencé cette guerre sans nous en parler et maintenant tu demandes brusquement du renfort ; de plus, une lettre de recommandation du colonel que je t’ai adressée est restée cinquante jours sans réponse ; tout ce que tu fais là est loin de prouver ta reconnaissance envers nous. » Après avoir faiblement protesté et nié avoir reçu la lettre du colonel Gallieni, il refusa formellement d’user de moi ou de tout autre comme négociateur de la paix. Il lui faut « la tête de Tiéba ».
Je priai l’almamy de bien réfléchir à tout ce que nous venions de dire ensemble, et puisqu’il ne voulait pas user de moi, je lui demandai à repartir le surlendemain pour continuer ma mission ; il acquiesça à ma demande et me parla de ses bonnes relations avec des chefs dans l’Est : « J’étais sûr d’être partout bien accueilli sur sa recommandation » (!!).
J’ignore jusqu’où va mener la sotte vanité de ce souverain despote. Voici en résumé la situation des deux belligérants.
Sikasso, comme on l’a vu, n’est bloqué sérieusement qu’à l’ouest, et les diassa extrêmes d’Alpha, de Baffa et de Liganfali ne sont qu’une faible menace vers le nord et le sud ; la plupart du temps, même, ces deux diassa sont coupés de leurs communications avec les autres diassa[25] par les troupes de Tiéba ; ce cas s’est présenté deux fois pendant mon séjour au camp.
Sikasso[26] est à la porte du pays de Tiéba, et n’offre aucune difficulté pour le ravitaillement ; ses communications sont libres avec presque tout son pays, et du jour où il plaira à Tiéba de s’en aller avec tout son monde, Samory ne pourra l’en empêcher ; il ne le saura même pas de suite.
Les troupes de Samory sont du reste incapables d’enlever un diassa à Tiéba. Les assiégés sont si peu inquiets qu’ils se livrent à leurs cultures. Les garnisons des diassa de Samory n’osent placer que deux ou trois sentinelles doubles chacun, et à moins de 200 mètres en avant de leur front. Les hommes de Tiéba les enlèvent très souvent, ainsi que les chevaux qui sont en pâture autour des diassa. Somme toute, Tiéba est maître chez lui dans un rayon de 1500 à 1600 mètres vers l’ouest, et tout l’est n’est pas menacé. Il ne manque pas de vivres, dit-on, ses États sont plus peuplés que ceux de Samory, et il peut encore faire venir des denrées des pays de l’intérieur avec lesquels il a conservé de bonnes relations.
Le pays de Samory est pauvre, absolument depeuplé et épuisé ; si le siège se prolonge jusqu’en mars ou avril, tous les vivres auront disparu, car cette année on n’a presque pas fait de cultures. D’autre part, la ligne de ravitaillement est pillée journellement par les Bambara du nord et les gens de Dioma. Les Bilakoro de Natinian ne sont pas de force à surveiller une route de plus de 200 kilomètres de longueur.
Le Ganadougou et la région de Kourala ne sont pas absolument soumis : au moindre revers, ces gens-là se tourneront contre Samory. Tengréla et les villages du Bagoé, de Fala à Papara, peuvent en un jour se porter vers Bénokhobougoula et couper la ligne de ravitaillement, qui passe dans le Sibirila pour atteindre la ligne principale au Bagoé.
En outre, je crois ses troupes moins bonnes que celles de Tiéba, qui le harcèle tous les jours et cherche à lui enlever ses diassa. — L’almamy doit le savoir, car il n’a jamais rien tenté de ce genre-là, et si ce n’était la terreur qu’il inspire, ses guerriers ne tiendraient pas, mais il coupe si souvent des têtes qu’on n’ose désobéir. A ce propos, Kali m’a conté que, lorsque l’almamy a appris que nous n’étions qu’une poignée d’hommes à l’affaire du marigot de Kokoro, il a fait couper la tête aux huit chefs dont les troupes avaient pris la fuite les premiers.
Jamais il n’osera donner l’assaut au village, et il en est à 2 kilomètres au bout de six mois de lutte.
Sur quoi compte-t-il ? sur des défections probablement, ou sur des alliés imprévus ? je l’ignore.
Admettons que Tiéba se retire dans quelques mois, l’almamy fera son entrée dans une ruine, car son adversaire aura emmené tout son monde à l’intérieur ; il lui faudra donc imaginer une guerre plus profitable comme compensation pour ses chefs et ses guerriers. Ces derniers ont perdu leurs chevaux et échangé successivement leurs captifs contre des vivres que les marchands vendent un prix fabuleux aux affamés de la colonne. Où portera-t-il la ruine ? vers le nord ou vers Tengréla ? il n’en sait peut-être rien lui-même, mais il sait qu’il lui faudra se procurer à tout prix des chevaux et des captifs.
Jeudi 29. — Karamokho a été plein de prévenances pour moi aujourd’hui ; je suppose qu’il a quelque chose à me demander ; dans la journée, il est venu me chercher pour me faire voir qu’il sait écrire son nom en français.
Je lui griffonne quelques mots en arabe qu’il va porter à son père. Samory me demande s’il y a des Français qui savent bien lire le Coran : quand il apprend que nous avons de très forts arabisants qui ont traduit des livres et des documents ayant trait aux pays des noirs, il m’exprime son étonnement ; je profite de cela pour lui parler de l’ancien empire de Mali, mais il est très ignorant de l’histoire et de la géographie de son pays ; il connaît cependant Mansa Sliman, puisqu’il m’a cité les actes principaux de son règne. Plus tard, il m’a parlé de la canonnière partie pour Tombouctou. Je me suis aperçu qu’il ne savait pas que le Niger coulait de Bourroum vers Say, le Noufi et la mer ; il croyait qu’il allait à la Mecque !
Bref, jamais l’almamy ni Karamokho n’ont encore été si aimables qu’aujourd’hui ; vers dix heures du soir Karamokho vient pour me parler : comme je dormais, Diawé le renvoie.
Vendredi 30. — Dès le petit jour Karamokho vient dans mon gourbi pour me dire que son père ne veut pas me laisser partir : « Les chemins ne sont pas bons, mon père veut que tu attendes ici que Sikasso se soit rendu, il prendra ensuite quelques villages sur ta route et enverra beaucoup de captifs à l’almamy de Kong, qui te laissera passer. »
Je lui fis observer que ma place n’était pas dans le camp de l’almamy, que j’étais chargé d’une mission qu’il me tardait de remplir dans les plus brefs délais ; que mon convoi était sans chef à Bénokhobougoula, que ma présence y était nécessaire et qu’il ne fallait pas songer à me retenir ici plus longtemps. Son père vient quelques instants après, et essaye de me retenir par des arguments sans valeur. « Avant que cette lune soit finie (quinze jours), Sikasso sera pris. Je vais recevoir des renforts, et, du reste, les hommes de Tiéba meurent de faim dans le village.... Tiens, me dit-il, voilà justement un déserteur qui est arrivé cette nuit, interroge-le toi-même, tu verras que c’est la fin, tous les hommes de Tiéba désertent. »
« Si tu es si sûr de ton affaire, il est inutile de nous demander des troupes de renfort et de te faire construire cinq cases en pisé, lui dis-je ; je ne crois pas du tout à la fin prochaine de cette guerre. Quant à la famine qui règne dans le camp de ton ennemi, tu as pu t’en rendre compte ce matin par le bras du Sénoufo que le garanké de Liganfali t’a apporté. » En effet, quelques instants auparavant, cet homme avait apporté un bras ; la section était faite au gras du bras, et les chairs étaient entourées d’un épais bourrelet de graisse qui était loin d’indiquer le manque de nourriture.
Je n’ai pas voulu faire l’affront à Samory de lui dire que je connaissais son déserteur et que c’était un homme de Tiérou, près de Ténetou, qu’il venait de me présenter avec tant d’impudence. Je voulais à tout prix éviter de le froisser et lui renouvelai mon désir de partir dans la journée comme il en avait été convenu.
« Tu attendras bien huit jours ici, car le chef du Pourou (sic) doit venir me voir et il t’emmènera jusqu’à Kong. » Comme je n’avais jamais entendu parler de ces pays, je demandai quelques explications, et l’almamy me montra l’est, sans pouvoir me donner de renseignements[27] ni de direction précise.
Je promis à Samory de rester à Bénokhobougoula jusqu’à la nouvelle lune (18 octobre) et d’y attendre le chef du Pourou (?) et le courrier qui m’annoncerait son arrivée et me manderait pour conférer avec lui. Cela ne le satisfit pas, car il chercha à me faire comprendre que, s’il voulait, il m’empêcherait de partir. Karamokho, qui était présent, ajouta : « Oui, si les Français, à mon arrivée à Bordeaux, m’avaient dit : « Tu n’iras pas plus loin », j’aurais bien été forcé de revenir. »
On voit par cette aimable réflexion combien son voyage en France lui a peu profité et comme il nous connaît peu, nous qui lui avons offert une si large hospitalité.
Je lui fis remarquer que mon cas n’était pas le même, que je ne demandais rien à l’almamy, si ce n’est la permission de traverser ses États placés sous notre protectorat ! et posai catégoriquement la question à Samory : « Veux-tu, oui ou non, me laisser traverser ton pays et me faciliter mon voyage ? »
Le but que Samory voulait atteindre en me retenant devant Sikasso ne m’échappa nullement. L’almamy, très fin, pensait que la présence d’un Européen dans son camp aurait pour effet de faire croire à Tiéba que l’avant-garde d’une troupe de soldats français était arrivée, et, pour accréditer cette rumeur, il envoyait des émissaires de tous côtés annonçant l’arrivée de renforts et de canons.
De longues péroraisons succèdent à ma question, à laquelle il ne répond rien ; puis il me signifie qu’il ne me donnera pas de porteurs pour m’en retourner. Je pris congé de lui et de Karamokho et me retirai dans mon gourbi.
Une bonne tornade venait de mettre fin à cette discussion un peu orageuse, et j’étais décidé à partir à la première éclaircie. Une demi-heure après, au moment d’enfourcher mon mulet, un kokisi m’amène sept hommes pour porter mes bagages (trois peaux de bouc). Karamokho me demande de lui envoyer divers objets et me prie de les mettre à part pour que son père ne les lui prenne pas (sic).
Mon attitude énergique venait de me tirer de ce mauvais pas, et j’étais libre de m’en retourner à Bénokhobougoula, où mes tribulations allaient probablement recommencer.
Ce n’est pas sans une certaine satisfaction que je quittai le camp de l’almamy. Je me voyais déjà dans la situation de demi-captivité imposée à Mage et à Quintin, à Ségou, en 1862, et de la mission Gallieni, à Nango, en 1880-81.
Notre départ eut lieu à neuf heures du matin. A une heure de l’après-midi, nous arrivons à Natinian, où une forte tornade nous oblige à passer la journée.
Mes domestiques n’étaient pas moins heureux que moi ; ils craignaient qu’en résistant à Samory, ce dernier ne me fît un mauvais parti. « Si tu étais noir, me disait Diawé, Samory t’aurait coupé le cou, parce que tu n’es pas de son avis. » Je crois bien que mon garçon avait raison.
Samedi 1er octobre. — Comme à l’aller, j’arrive à Kourala par une pluie battante ; dans la soirée, j’ai un peu rôdé dans les villages ; il y règne une sourde effervescence, et beaucoup d’hommes, me dit-on, viennent de rallier la colonne de Tiéba. Beaucoup de Sénoufo jettent en passant un coup d’œil sur ma case, mais aucun d’eux n’est obséquieux du reste, je n’ai pas encore trop à me plaindre des curieux. Je lie conversation et cherche adroitement à me faire renseigner sans éveiller leur défiance, et, pour cela, je ne prends jamais de notes devant eux. Quelquefois, quand ils sont là depuis un moment et qu’il n’y a rien à en tirer, mon domestique Diawé les renvoie en leur disant que je vais me baigner, et tout le monde s’en va.
Il m’est quelquefois pénible cependant de supporter cet entourage : tous ces gens fument, prisent et chiquent devant moi ; quand ils se mouchent, ils s’essuient les doigts contre le mur ; s’ils crachent, c’est également contre le mur, ils ont alors soin d’étendre le crachat avec la main.
Comme je perdrais certainement mon temps en leur donnant une leçon de civilité, je ne dis rien, c’est le plus sage parti à prendre.
Dimanche 2 octobre. — Je m’arrête à Tiola, où j’arrive vers midi. A l’aller, je n’ai fait que traverser ce village, je me suis donc décidé à y faire étape ; d’autre part je vais tâcher de ne pas suivre tout à fait le même chemin pour le retour ; c’est du temps de perdu.
Types de Bambara et de Foula devant leurs cases.
Dans la journée je me décide pour l’itinéraire Tiola, Saniéna, Komina, Bénokhobougoula. Saniéna et Komina avaient dans mes notes le qualificatif de grand marché, je voulais les voir.
Lundi 3 octobre. — Je pars de bonne heure, impossible d’avoir un guide ; aussi, au lieu de passer par Sankorobougou, qui est le chemin le plus court, je fais un peu trop de sud et allonge ma route de trois kilomètres. Je traverse les ruines de Tountjila (3 villages détruits) et, peu de temps après, un joli ruisseau bien ombragé, à eau très claire, qui coule vers le nord. Un gamin me dit que le ruisseau s’appelle Kodialani (le bon petit marigot). Trois ruines nous séparent de Saniéna, on me les a nommées, ce sont Siracoroni, Noumoula, Foulanto ; ces villages ont été détruits par les gens du Ségou. Comme le reste de Ganadougou, ce pays est habité par des Bambara et des Foula Soumantara. Ces Foula sont mélangés aux Bambara et aux Sénoufo avec lesquels ils se trouvent en contact ; aussi ont-ils emprunté la façon de construire les cases aux Bambara, et la coiffure aux Sénoufo, le tatouage est mixte : il y a du Bambara et du Sénoufo.
Je crois ce peuple très travailleur ; il y a quatre ans, leur pays était encore florissant ; mais leur situation difficile entre Tiéba, Ségou et Samory devait les mener à la ruine. Autant que j’ai pu en juger, ces gens ne demanderaient qu’à vivre tranquilles. Du reste leurs petites vallées sont fertiles, la verdure qui borde les cours d’eau semble indiquer que le pays conserve de l’eau pendant toute l’année.
Saniéna était un village d’au moins mille habitants, actuellement il n’en compte plus que quarante. On me dit que dans la soirée je pourrais atteindre Komina. Je quitte cette triste ruine à 2 heures 30, et un quart d’heure après je traverse Tiékorobougou ; ce village a plus d’un kilomètre de long, mais il est également inhabité. En sortant de cette ruine, je me trouve sur les bords d’une rivière très profonde, dont on ne m’a pas révélé l’existence à Saniéna ; je la supposais exister plus au sud, c’est le grand collecteur de la région Kourala. Elle a 20 mètres de largeur.
A toutes les questions que l’on pose, les gens de ce pays répondent par un an allongé ; mon domestique est désespéré de ne pouvoir obtenir d’autre réponse. Ce an correspond pour eux tout aussi bien au oui qu’au non : c’est la réponse toute trouvée quand on ne veut rien dire.
Ce village m’a l’air tout particulièrement hostile à l’almamy, et j’y suis coté comme un de ses amis. Je m’adresse au seul homme qui soit dans le village, il dit qu’il remplace le chef trop vieux et m’affirme qu’il m’est impossible de traverser cette rivière si je ne fais un pont. Voyant que je ne pourrais rien apprendre de lui, j’envoie mon domestique rôder du côté de la rivière sous prétexte d’aller chasser, en lui recommandant de fouiller les abords pour trouver le passage. Deux heures après, il revient et me dit avoir vu déboucher un homme qui a pris la fuite en l’apercevant. Je l’accompagne et une demi-heure après nous découvrons un passage dans le faîte des arbres reliés entre eux par des lianes. Des perches, sur lesquelles il faut faire des prodiges d’équilibre pour ne pas dégringoler dans la rivière, relient les branches entre elles. Si l’on tombe, on est sûr de s’empaler sur les bois morts qu’on aperçoit par-ci par-là à quelques centimètres sous l’eau.
Passage de la rivière sur le faîte des arbres.
La nuit était venue, nous couchons dans cette ruine, deux vieilles femmes m’offrent leur case, car il va tomber de l’eau. Le soir elles m’apportent quelques pistaches et une petite calebasse de fonio non pilé qui fait le régal de mon mulet.
Mardi 4. — Le lendemain de bonne heure, nous effectuons sans incident le passage du cours d’eau ; sur la rive gauche se trouvent une dizaine de cases de culture qui portent le nom de Nakouna. La rivière que nous venons de traverser n’a pas de nom, on l’appelle simplement Kô. Nakouna n’est séparé de Komina que par les ruines de Faracouna.
Singes dans les ruines.
Nous arrivons à Komina de bonne heure. Les premières ruines que nous traversons sont peuplées de singes verts de l’espèce que nous autres Sénégalais appelons singes de Podor, mais beaucoup plus grands. C’est la première fois que j’en vois depuis que je suis sur la rive droite du Niger. En mandé, on appelle ces singes ouarra.
J’ai compté dix-sept ruines à Komina, toutes sont assez grandes et devaient contenir au moins 2 à 300 habitants. Douze ont été habitées simultanément, ce qui portait la population totale de Komina à près de 4000 habitants comme on le voit. Sa perte date de l’arrivée dans le pays de Tari Mori, lieutenant de Samory. Il y a quatre ans, tous les habitants ont été vendus. Actuellement il n’y a plus qu’une cinquantaine d’habitants, disséminés dans deux ruines. C’est tout ce qui reste de la splendeur passée. Deux de mes hommes m’avaient parlé de Komina comme d’un des plus grands marchés de cette région ; ils y étaient venus en 1882, au moment où ce village était en pleine prospérité.
Mon hôte à Komina, qui était allé jusqu’à Saint-Louis, il y a cinq ans, me parle de cela tout bas, il me dit : « Du jour où l’almamy nous a pris, nous étions perdus, regarde ce qui reste ; moi qui suis du pays, j’ai vu à un moment donné les dix-sept villages pleins de monde ; tous les marchands venaient ici parce qu’ils vivaient presque pour rien ; un âne, dans le pays, coûtait 15 francs, notre terre est bonne, tout le monde était nafouloutigui (riche). » Quelques instants après, il m’apportait une corbeille pleine de beaux citrons, presque aussi gros que ceux de France. Ces citronniers sont délaissés et disséminés au milieu des ruines ; dans celle où j’ai séjourné j’en ai vu deux.
Dans la soirée, ce brave homme m’a fait apporter une grande calebasse de to. Le to est un mets indigène connu par les Wolof sous le nom de lakhlalo ; il a un avantage considérable sur les autres, c’est qu’il n’entre pas de beurre de cé dans sa préparation. Beaucoup d’Européens ont le goût de cette graisse en horreur. J’avoue que moi aussi j’ai été longtemps à m’y habituer.
On fabrique du to avec de la farine de maïs, de fonio, de sorgho ou de mil. On en fait une pâte un peu consistante et on la met par cuillerées dans de l’eau bouillante comme pour les knepfl alsaciens.
Ces galettes sont servies avec une sauce faite à part et composée de feuilles de haricots, d’oseille, de baobab, de piments, de gombos et, quand on est riche, du sel[28]. C’est délicieux quand on n’a pas autre chose.
Renseignements pris, on me dit qu’il n’y a pas de pirogues en face de Tiékoungo et qu’il me faut aller à Ouaranina. De l’autre côté, sur la rive gauche du Bagoé, il y a un somono qui habite les ruines de Dodia, il possède une pirogue.
Mercredi 5. — J’arrive à Ouaranina (70 habitants) de bonne heure ; une grande plaine inondée nous sépare de Badié, dont on aperçoit le rideau de verdure en quittant Komina. A sept heures du matin nous étions au bord du fleuve, mais nous n’y trouvons pas de pirogues ; mes hommes grimpent dans les arbres et hêlent le passeur, mais rien ne vient. Enfin à deux heures de l’après-midi, après avoir surveillé pendant sept heures les abords du fleuve, nous voyons à quelques centaines de pas sortir de la verdure deux hommes se dirigeant sur Ouaranina ; ils me disent qu’ils viennent de traverser le fleuve, que le piroguier fait le passage en cachette, l’almamy ayant défendu de passer ailleurs qu’au chemin de ravitaillement.
La pirogue qui leur a servi est très petite, disent-ils, trois de leurs camarades sont encore sur l’autre rive et vont aussi passer dans quelques instants. Diawé s’embusque dans les hautes herbes, le piroguier arrive bientôt avec les autres passagers et veut aussitôt pousser au large, mais, mis en joue par mon domestique, il regagne notre rive. Je plaisante le somono sur cette aventure, et il rit de bon cœur. Après lui avoir donné une pipe et des hameçons je suis tout à fait son ami, il redevient de bonne humeur en nous traversant.
Le piroguier mis en joue par le domestique.
Le Bagoé est aussi large ici qu’au chemin que j’ai suivi pour me rendre à Sikasso, il n’a pourtant pas encore reçu le Banifin, ni la grosse rivière de Tiékorobougou. Sur ses bords, il y a quelques coquilles d’huîtres laissées par les eaux, qui ont déjà baissé d’environ 20 centimètres.
Le passeur m’apprend que le Bagoé est formé de plusieurs rivières nommées Banifing, qui passent à l’ouest de Tengréla et que le fleuve lui-même passe au nord de cette ville. Je connaissais déjà une partie de son cours par un itinéraire de Tengréla à Sikasso qui coupe le Badié à Maribougou et par l’itinéraire Caillié qui le coupe à Fala.
Les pirogues peuvent aller partout, quoiqu’il soit guéable en beaucoup d’endroits en février ; mais on évite de le traverser à gué à cause des caïmans. Ce batelier dit qu’il ne connaît pas de chute et qu’il sait que le fleuve va dans le pays de Ségou ; mais c’est tout ce qu’il sait. Un hippopotame tué à Kanakono, près de Tengréla, avait été charrié jusqu’ici. Très étonné de voir le batelier si bien renseigné, je l’interroge sur Tengréla ; il m’affirme qu’on y va d’ici en cinq jours à pied, ce qui rapprocherait beaucoup plus Bénokhobougoula de Tengréla, si son renseignement est exact.
La rive gauche est inondée aussi. A 500 mètres du fleuve se trouvent Dodia, deux villages ruinés, un seul habitant, le piroguier. Nous continuons encore le soir même notre route et, après avoir traversé un joli ruisseau qui a son confluent à côté de Dadio, nous arrivons à Zangouéla. Ce village se compose de quatre ruines dont l’une contient une vingtaine d’habitants ; nous y passons la nuit, quoique peu éloignés de Bénokhobougoula ; mais il y a des terrains vaseux à traverser, et de nuit on ne peut effectuer le passage du Baniégué.
Quoique je possède une moustiquaire en bon état et que j’aie eu soin de la faire établir avant de me coucher, il est impossible de fermer l’œil à cause des moustiques, c’est du reste la vingtième nuit que je passe ainsi, c’est-à-dire avec deux ou trois heures de sommeil.
Jeudi 6. — En sortant de Zangouéla on tombe dans la plaine herbeuse que traverse le Baniégué qu’on longe pendant trois quarts d’heure avant d’arriver au point de passage ; ce terrain est difficile à traverser, il y a des endroits où hommes et animaux enfoncent jusqu’au jarret.
Un hourrah de joie m’accueille à mon arrivée : mon personnel, que j’avais dirigé du Baoulé directement sur Bénokhobougoula, est sur la rive opposée et salue mon retour. Le voyage de mon convoi s’est effectué sans incident, les ânes sont relativement en bon état et les bagages ne sont pas tombés trop souvent à l’eau, mais mes malheureux noirs ont eu toutes les peines du monde à se procurer juste de quoi ne pas mourir de faim.
CHAPITRE III
Limites, superficie, population, système orographique et hydrographique, productions, description des diverses régions qui constituent le domaine de Samory. I. Région entre Niger et Milo. II. Régions situées au nord du Ouassoulou. III. Région située à l’ouest du Ouassoulou. IV. Le Ouassoulou, grande route commerciale qui le traverse. V. Provinces au sud du Ouassoulou ; un peu d’histoire. VI. Provinces situées à l’est du Ouassoulou. — Ganadougou. — Provinces Siène-Ré ou Sénoufo. — Le groupe sud Folou, Kabadougou, etc. — Itinéraires et région entre le Ganadougou et le Ségou. — VII. Provinces placées sous le protectorat de Samory. — Le Toukoro, le Gankouna, le Toma. Demba, mon esclave toma libéré, sa passion pour la viande de chien. — Le Ouorodougou et sa division territoriale. Les chemins qui mènent au marché à kolas. — Quelques mots sur les Lô et le commerce du kola. — Le courtage dans cette région — Difficulté de pénétrer dans cette région. — Histoire de Samory. — Version de la cour. — Ma version. — Les débuts de la fortune de l’almamy. — Résumé succinct de ses conquêtes par ordre chronologique. — De la façon dont son pays est administré. — L’esclavage est florissant chez lui. — Son pays est à peu près ruiné. — Causes de la dépopulation. — Pourquoi il y a lieu de protéger les confédérations et de supprimer les grands États nègres.