NOTES SUR LES ÉTATS DE SAMORY

Les limites politiques des États de Samory, placés sous notre protectorat depuis le commencement de l’année 1887, sont : au nord, les États du Ségou, gouvernés par Madané ; à l’est, les États de Tiéba, le Kantli et le Niéné (provinces ayant Tengréla et Bong comme capitales) ; au sud, le Ouorodougou et une série de petits États que nous énumérons plus loin, et qui, tout en se trouvant sous le protectorat de Samory, ne sont pas occupés militairement par ses troupes. Ces États s’étendent jusqu’aux confins de la république de Liberia, qu’ils limitent au nord.

A l’ouest, la colonie anglaise de Sierra-Leone et le Soudan français. Seul le Niger, depuis ses sources jusqu’à hauteur de Bammako, constitue une limite naturelle. Il sépare les États de Samory du Soudan français. A l’est, la frontière était jadis constituée par le cours du Bagoé, mais les incursions faites par les propres troupes de Samory et celles de son voisin Tiéba dans cette région ont singulièrement déformé la frontière. Aujourd’hui Samory possède, sur la rive droite du Bagoé, Komina et Fourou, tandis que Tiéba a comme pointe avancée sur la rive gauche une partie du Niénédougou avec nangalasou ; il a aussi enlevé à l’influence de Samory le Moro, le Kantli, une partie du Fadougou et le Niéné.

Ces pays forment actuellement une province autonome ayant Tengréla et Bong comme capitales, mais reconnaissant la suzeraineté de Tiéba.

La superficie des États de Samory occupés militairement est d’environ 160000 kilomètres carrés. Mais la surface totale de tous les États qui lui obéissent directement et de ceux qui ont accepté son protectorat atteint environ 300000 kilomètres carrés.

Quant à la population, elle est bien diversement répartie comme densité.

Ainsi, dans un trajet de 400 kilomètres j’ai traversé 36 ruines et 36 villages habités, dont la population totale s’élève à 4200 habitants environ et qui se répartissent comme suit :

Villagesayant de500à800habitants3
150à3007
60à1005
20à5017
au-dessous de 20 habitants4
Total36villages.

Les villages sont distants les uns des autres de 11 kilomètres en moyenne ; nous trouvons donc que, pour une superficie de 4400 kilomètres carrés, la population est de 4200 habitants, ce qui fait un peu moins d’un habitant par kilomètre carré ; — mettons un.

Dans la superficie totale des États de Samory, qui s’élève, comme nous l’avons vu, à 160000 kilomètres carrés, nous pouvons affirmer que les trois quarts du territoire sont semblables comme désolation à ce que nous avons visité, et que l’autre quart a une population qui d’après nos renseignements n’excède pas 4 habitants par kilomètre carré, ce qui ferait, d’une part, pour les pays dévastés, 120000 habitants ; pour les provinces plus favorisées, 160000 habitants ; au total 280000 habitants.

Si ces 280000 habitants n’ont fourni que 6000 guerriers au début des hostilités avec Tiéba, et environ 3000 sofa répartis sur tout le territoire, nous trouvons qu’il y a un homme armé d’un fusil sur trente habitants ; cette proportion peut paraître faible pour un pays qui est en guerre depuis près de dix ans. Mais chez Samory il existe une grande quantité d’individus valides qui échappent au service militaire parce qu’ils font partie de castes qui ne peuvent fournir des guerriers. Les Bambara ne sont jamais armés, ils constituent cependant plus de la moitié de la population ; enfin, les femmes, qui sont plus nombreuses que les hommes, et les chefs de famille (soutigui) sont toujours exempts. Toutes choses considérées, on voit qu’au contraire, les États de Samory fournissent une proportion de guerriers plus considérable que celle que mettent sur pied les grandes puissances européennes en cas de mobilisation.

En 1879-80, la densité de la population des régions de l’est du Niger était considérablement plus forte. La mission Gallieni parle de quinze habitants par kilomètre carré pour le Ségou et les pays toucouleur ; quoique les pays mandé n’aient pas été visités à l’époque, les nombreuses ruines de date récente que j’ai trouvées, et la plupart des villages presque abandonnés que j’ai vus, me permettent de dire que si actuellement les États de Samory n’ont plus que 7 habitants par kilomètre carré, à l’époque il y en avait 10 ou 12, ce qui se rapproche visiblement du chiffre du Ségou.

Le système orographique du pays de Samory ne comporte pas de montagnes élevées, au dire des indigènes ; du reste, en jetant un coup d’œil sur la carte, et en étudiant le système des eaux dans cette région, il est facile, sans trop grande erreur, de dessiner la ligne de partage des eaux qui sépare les affluents de droite du Niger, des rivières côtières qui se déversent dans l’Atlantique à travers la république de Liberia.

Les hauteurs qui constituent cette ligne de partage des eaux semblent courir entre le huitième et le neuvième degré de latitude nord jusque vers le dixième de longitude, puis elles doivent sensiblement incliner vers le sud jusque vers le septième, contourner les sources du Bagoé, se prolonger vers le nord en courant vers le Bagoé (affluent de droite du Niger) et le Bandamma (rivière du Lahou) qui se déverse dans le golfe de Guinée, pour venir se rattacher au massif Natinian-Sikasso dont nous parlerons plus loin. Ce qui nous fait croire que vers le dixième degré de longitude la ligne de partage va gagner le septième de latitude, c’est que, d’après nos renseignements, les sources du Bagoé se trouvent entre le septième et le huitième de latitude. Le peu de longueur des cours d’eau qui se déversent du cap des Palmes au cap Lahou (Rio Cavalli, San Pedro, Sassandra, Fresco) semble du reste confirmer l’hypothèse que nous émettons et nous autoriser à rapprocher la ligne de partage de la côte.

D’après les indigènes, il faut chercher les points culminants de cette ligne de partage d’une part dans le Gankouna, d’autre part dans le Ngara-khadougou.

Le massif du Gankouna (7 à 800 mètres de relief sur le terrain environnant) serait, comme forme et comme aspect, à peu près identique au massif de Kita : comme sur celui-là, il y a des villages sur le plateau et autour du massif. Ces villages seraient au nombre de onze.

Ce massif se prolonge par le Toukoro jusque dans le Ouorocoro, séparant ainsi le bassin du Yendou et du Milo de celui du Ouassoulou-Balé. Puis il détache les chaînes de collines qui viennent séparer les uns des autres les divers cours d’eau secondaires qui se jettent dans le Niger entre Siguiri et Kangaba.

De ce massif sortent le Yendou et le Milo avec leurs affluents, le faisceau des rivières de Kangaba formé par le Fié, le Sankarani et le Dibantoukoro, puis le Ouassoulou-Balé et ses affluents.

Le massif du Ngarakhadougou, de même altitude que le précédent, se prolonge par le Kabadougou, vers le Noolou et le Niéné, et lance de petits contreforts qui séparent le Ouassoulou-Balé du Baoulé et le Baoulé du Bagoé et de ses principaux affluents. C’est dans ce massif que le Baoulé et le Bagoé prennent leurs sources.

René Caillié, dans sa route de Kankan à Tengréla, a franchi tous ces cours d’eau ; mais il ne nous a pas rapporté assez de détails pour nous permettre de reconnaître leur plus ou moins grande importance.

La constitution géologique de la ligne de partage est, d’après les indigènes, analogue à celle des hauteurs de la rive gauche du Niger : elle serait constituée de schiste, de grès, d’agglomérés de fer très durs, et quelquefois de quartz. Caillié cependant nous signale dans sa marche de Timé à Tengréla la présence dans le sud de quelques petits pics granitiques isolés qui doivent probablement se relier au massif du Ngarakhadougou et faire partie de ce nœud orographique.

Les lignes de collines qui courent du sud au nord entre les divers affluents du Niger semblent être de peu d’importance comme relief, et se présenter sous forme de petits plateaux desquels descendent un grand nombre de ruisseaux et de petites rivières qui constituent autant de vallées fertiles, dans lesquelles se sont élevés la plupart des centres habités.

Dans plusieurs de ces vallées, les indigènes se livrent à l’exploitation de l’or, en lavant des alluvions ; mais le rendement n’a jamais été bien grand et est toujours resté inférieur à celui du Bouré et du Bambouk.

L’exploitation aurifère avait surtout lieu dans la région Samaya, Silouba, Sékou, à l’est de Siguiri.

Les vallées principales sont larges, à fond plat, et sujettes à de nombreux débordements, car il y a très peu de villages situés exactement sur les cours d’eau mêmes, les indigènes ayant surtout cherché à éviter les inondations.

Le Baoulé et le Bagoé que j’ai traversés coulent du reste dans des plaines couvertes de hautes herbes et en partie inondées en hivernage. Ce sont ces abords difficiles qui expliquent pourquoi les indigènes n’utilisent pas ces cours d’eau comme moyen de transport ; ce sont pourtant d’excellentes voies commerciales. On ne m’a pas signalé de chute sur ces rivières, dont les principales, le Ouassoulou-Balé, le Baoulé et le Bagoé, sont navigables, d’après les indigènes, pour des embarcations d’un faible tonnage et calant 50 centimètres.

La végétation se présente sous des aspects bien divers dans tout l’empire de Samory : dans les terrains ferrugineux, la végétation est rabougrie ; on y cultive le mil et le sorgho, et les bas-fonds seuls produisent du riz et du maïs ; c’est dans cette zone que l’on rencontre abondamment le cé (arbre à beurre).

Vers le 11°, aux cultures des céréales viennent s’ajouter les tubercules ; l’igname, le taro, la patate sont cultivés sur une grande échelle ; on y rencontre aussi plus d’arbres fruitiers ; le bananier et l’oranger y font leur apparition à l’état isolé. Enfin, à partir du 8°,30 on entre dans la zone du palmier à huile ; la végétation rabougrie fait place à la forêt dense ; les tubercules remplacent les céréales, et le kola, l’arbre à beurre.

Afin de faciliter l’étude des divers pays qui constituent actuellement les États de Samory, nous avons cru devoir employer une classification qui donne un peu de clarté, et répartir la description de ce pays en sept groupes distincts que nous allons successivement examiner.

Cette classification offre en outre l’avantage de correspondre à peu près à la division politique du territoire qui constitue actuellement l’empire de Samory :

I.Les territoires situés entre le Niger et le Milo ;
II.La région située au nord du Ouassoulou ;
III.La région située à l’ouest du Ouassoulou ;
IV.Le Ouassoulou ;
V.La région située au sud du Ouassoulou ;
VI.Le Ganadougou et la région située à l’est du Ouassoulou ;
VII.Et enfin les pays qui reconnaissent le protectorat de Samory, mais qui ne sont pas occupés militairement par les troupes de l’almamy.

I. De la région comprise entre le Niger et le Milo, nous n’avons que peu de choses à dire, une partie de ces territoires est tombée sous notre influence directe depuis les dernières campagnes du colonel Gallieni, et est rattachée en partie au commandement du Soudan français ; les autres, tels que le Sankaran, le Kissi et les régions ayant Falaba comme capitale, nous sont trop peu connus pour que nous nous y étendions davantage. Au moment où ces lignes paraîtront, ils seront tombés sous notre domination ; nous pouvons donc dès aujourd’hui les distraire sans inconvénient de notre étude et aborder les autres régions que nous avons été plus à même d’étudier et sur lesquelles nous avons plus de renseignements.

II. Le Bolé et le Safé, qui constituent les provinces nord, ont été pris sur le Ségou dans le courant de l’année 1882. Kémébirama, appelé aussi Fabou, frère de l’almamy Samory, ayant sous ses ordres Famako, chef de Tenguélé, près Ouolosébougou, fut chargé de cette conquête. Après avoir dévasté la région et s’être emparé de Tadiana, Cisina, Sanancoro, Sénou et Kola, ces deux chefs s’avancèrent jusqu’à Gouni en face de Koulikoro ; Kémébirama poussa même l’audace jusqu’à se porter sur Dougassou, dans le cœur même du Ségou. Mais là il fut repoussé par les cavaliers d’Ahmadou, et rejeté dans le Banan, où avec Famako il sema la dévastation.

Plus au sud, il existait trois confédérations habitées exclusivement par des Bambara qui vivaient en très bons termes avec leurs voisins de même origine, du Ségou. Le pays était relativement bien peuplé ; les nombreuses ruines que l’on traverse partout en sont un indice bien certain.

Les trois chefs les plus influents étaient : 1o Fotigui, qui commandait le Dialacoro, le Djitoumo et le Kéléya ; 2o Kémokho, qui exerçait son autorité sur le Kouroulamini, le Tiaka, le Baya, le Bolou et le Banimonotié ; 3o le chef du Banan.

Ces petits pays n’ayant pu opposer qu’une faible résistance, leurs chefs furent pris et décapités par ordre de Samory.

C’est le Banan qui était le pays le plus peuplé de la région ; actuellement il y a peut-être au grand maximum 40 villages où il y ait encore quelques habitants.

Il m’a été très difficile d’obtenir les quatre itinéraires que je possède à travers le Banan, ce pays, depuis la conquête, n’étant plus traversé par les marchands, qui, comme on le sait, recherchent les chemins passant dans les contrées peuplées.

Voici la liste des villages ayant quelque importance :

Bougoula dans le Safé, petit marché, jadis très fréquenté à cause de sa situation sur la route Ségou, Dioumansonna, Ouolosébougou, Kangaré.

Banko, dans le Banan, petit marché fréquenté il y a cinq ans encore par les marchands qui venaient de Yamina à Ténetou.

Faraba, grand village, pas de marché, entouré d’une enceinte en terre et d’un palanquement en bois (diassa), résidence d’un frère de Samory, Fabou, appelé aussi Kémébirama ou Birayma tout court, et d’un fils de l’almamy, Masser Mahmady.

Faraba est au centre du Tiaka, sur la route de Kangaba à Ouolosébougou.

Ouolosébougou, dont j’ai parlé plus haut.

Kangaré, près du Ouassoulou-Balé, marché moins important que celui de Ouolosébougou (tous les lundis).

Kona, sur la rive gauche du même cours d’eau, également dans le Baya, marché à kolas de la même importance que celui de Kangaré (tous les mardis).

Kéléya, composé de trois petits villages, population totale 600 habitants : il s’y tient un petit marché quotidien fréquenté seulement par les marchands résidant aux environs ; c’est un commerce tout à fait local et qui n’a aucune analogie avec ceux de Ténetou, Ouolosébougou, Kona et Kangaré.

Et enfin Ténetou, dont j’ai déjà parlé lors de notre passage.

Beaucoup d’autres villages avaient un petit marché ; la plupart d’entre eux ont aujourd’hui un chiffre d’habitants arrivant rarement à 100, et ne le dépassant jamais, de sorte qu’il ne se fait plus aucune transaction. La route la plus fréquentée est naturellement celle de Bamako, Ouolosébougou, Ténetou ; c’est par elle que vient tout le sel, et que les kolas sont dirigés sur le nord. En hivernage elle passe à Ourou et Bougoula ; en saison sèche on prend le chemin que j’ai suivi pour venir, c’est-à-dire par Tiérou et Bourgoula.

a. La route Ouolosébougou, Ségou, par Tamala, Bougoula, Dioumansonna.

b. La route Ouolosébougou, Tenguélé, Kangaré, Kona.

J’emploie le mot route, c’est chemin qu’il faudrait dire, car la plus grande largeur de ces voies de communication ne dépasse pas 1 mètre. Les autres chemins sont des sentiers peu ou point frayés du tout, dans lesquels on s’égare très facilement. Les cours d’eau sont, à de rares exceptions, pourvus de ponts. Je ne connais que ceux de Ouolosébougou et celui de Mono.

III. La région qui nous occupe comprend le Diouma, le Kourbaridougou et le Kouroulamini, qu’il ne faut pas confondre avec le Kouroulamini des environs de Ténetou. On a souvent une tendance à comprendre ces pays dans le Ouassoulou. Ces pays ont une histoire toute différente du Ouassoulou et ont eu leur sort bien plus souvent lié à celui des Mamby de Kangaba, de Niagassola et du Manding en général, qu’au Ouassoulou ; ils ont une histoire et une population à part.

Nous venons de voir que les populations situées au nord font partie du groupe bambara (famille mandé) ; ceux-ci au contraire font partie du groupe malinké de la même famille. Ils se rattachent aux populations mandé qui habitent plus au sud et n’ont rien de commun avec les Mandé métissés de Peul qui peuplent le Ouassoulou.

Leur histoire peut se résumer aux conquêtes de Kankan Mahmadou qui vivait dans la première moitié de ce siècle ; au delà, il ne faut pas chercher à savoir quelque chose.

Ce Kankan Mahmadou, qui avait placé sous sa domination toute la région située entre le Niger et le Sankarani, rêva pendant de longues années de faire la conquête du Ouassoulou, et lutta en vain contre un nommé Diéri, chef des Siène-ré, venu des environs de Tengréla. Ce Diéri vint l’assiéger jusque dans sa capitale, mais il fut tué au siège de cette place et Kankan Mahmadou ne lui survécut pas longtemps ; il a dû mourir il y a une quarantaine d’années. Ses fils Mori et Moriba luttèrent encore longtemps, cherchant à s’établir dans le Ouassoulou ; mais, battus à Kangouéla et à Niako en 1870, ils virent bientôt toute influence leur échapper. Les luttes contre le Sankaran, en 1875, et les diverses guerres qu’ils firent comme alliés de Samory, désagrégèrent peu à peu leur royaume. Le Diouma se sépara du Kouroulamini, et le Kourbaridougou échut bientôt en partage à Samory (1877).

Au commencement de 1879, Samory commença à envahir ces provinces ; il fit le siège de Kankan, qui après une résistance de dix mois se rendit.

Enfin en février 1882 il s’emparait du dernier centre de résistance, de Kéniéra. Le colonel Desbordes qui voulait secourir Kéniéra traversa le Niger le 25 février 1882 à Falaba, mais il arriva trop tard devant cette place, qui s’était rendue le 19 du même mois ;

Les centres principaux de cette région sont :

Kéniéra, sur la rive gauche du Kié ; il s’y tient un marché peu important ;

Kamaro, sur la rive gauche du Sankarani, petit marché, sur la route de Kéniéra à Ouolosébougou ;

Sansando, village assez important, situé près du confluent du Niger et du Milo, marché hebdomadaire ;

Khakan, village qui tire son importance par sa position sur le Milo, sur la route de Kangouéla et Dialacoro à Massaya (Sankaran) ;

Enfin Kankan, sur la route de Kouroussa (Niger) au Ouassoulou. Kankan a une mosquée et était, il y a une cinquantaine d’années, la capitale de toute la région sous le règne de Kankan Mahmadou.

Dans cette petite ville, dont l’importance a beaucoup diminué depuis que Samory s’en est emparé, il se tenait un marché très fréquenté. Au commencement de ce siècle, quand Caillié y passa, en 1827, il n’a pas manqué d’en parler comme d’un lieu où se faisaient beaucoup d’échanges.

Aujourd’hui, son marché est peu fréquenté et la ville renferme autant de ruines que d’habitations.

Par sa position un peu excentrique, par rapport aux grands courants commerciaux auxquels donne lieu le trafic du sel ou du kola, cette région n’est guère coupée que par des chemins fréquentés se rendant de l’est à l’ouest, reliant le Fouta-Diallo au Ouassoulou et menant du Milo vers Ténetou et Ouolosébougou. Du temps de Caillié, en 1827, la route qui passe à Kankan et de là se rend à Maninian et à Sambatiguila était une des routes les plus fréquentées de cette partie du Soudan ; elle reliait directement Sierra-Leone aux marchés à kolas.

Aujourd’hui cette route n’existe plus ; elle s’est reportée plus au sud, pour traverser des régions plus peuplées, et de Kankan elle se dirige sur Kalankalan, Ouomalé, à travers le Ouorocoro sur Maninian.

IV. Quoique je n’aie pas eu l’occasion de traverser la partie des États de Samory que l’on est convenu d’appeler le Ouassoulou, j’ai cependant voulu rapporter tous les renseignements que j’ai pu recueillir, si imparfaits qu’ils soient, notre turbulent voisin Samory pouvant bien nous forcer un jour ou l’autre à lui faire la guerre dans cette région.

Le Ouassoulou comprend le Gouana, le Gouanediakha, le Baniakha, le Lenguésoro et le Bodougou.

Les limites sont : à l’ouest, le Sankarani ; au nord, les rivières Dji et Molou, affluents de gauche du Baoulé ; à l’est, une partie du Baoulé et le Yorobadougou ; et enfin au sud, une ligne qui se confond assez sensiblement avec l’itinéraire suivi en 1827 par Caillié pour se rendre de Kankan à Maninian.

Cette région n’a encore été traversée par aucun Européen ; tous les officiers envoyés en mission chez Samory n’ont fait que longer le Ouassoulou ; seul M. Bonnardot, de l’artillerie de marine, s’en est approché en se rendant de Siguiri à Niako. Nous avons cependant six points sur lesquels nous avons pu nous appuyer pour la construction de nos itinéraires par renseignements ; Kéniéra, capitaine Delanneau, 1882 ; Kankan et Bissandougou, Péroz et Plat, 1887 ; Kangouéla, Dialakourou et Niako, lieutenant Bonnardot, 1889.

Nous avons déjà dit, à propos de Kankan, que le Ouassoulou avait eu de nombreuses luttes à soutenir contre Kankan Mahmadou et ses fils, dont la puissance s’est brisée, en 1870, contre Kangouéla et Niako. Depuis, ce pays commençait à se relever, lorsque, en 1874, Samory commença une série d’expéditions qui le firent maître du Lenguésoro, du Bodougou et du Baniakha, qui se rendirent sans lutter. En 1882, Samory s’emparait, à son retour de Niagassola, du Gouanediakha et du Gouana, les deux dernières provinces qui n’avaient pas encore reconnu son autorité.

Le Ouassoulou et les petits pays qui constituent sa ceinture étaient, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire plus haut, jadis bien peuplés ; les habitants, presque tous métissés de Peul, élevaient des chevaux, des bœufs et quelques moutons ; les cultures étaient réputées comme les meilleures de cette partie du Soudan.

Arrosé par cinq grandes rivières et leurs affluents, ce pays ne pouvait être que fertile. Dans la région Sékou, Silouba, Kéniéra, les femmes lavaient même un peu d’or.

Aujourd’hui tout ceci a bien changé, depuis que Samory s’est emparé de ce pays relativement riche ; il n’a fait qu’en tirer des esclaves ; le pays n’est plus peuplé et ne possède plus rien ; les villages qui figurent sur ma carte n’ont plus que quelques sofas pour habitants, et les grands centres qui avaient des marchés sont réduits à l’état de modestes bourgades de trois cents à cinq cents habitants. Ce sont : Gouanafarba, Koussan, Dialakourou, Niako, Lenguésoro[29], Kangouéla, Sékou et Kalako.

Il existe, en effet, une grande voie commerciale, du nord au sud, entre le Sahara et cette partie du Soudan qui, dans ces dernières années, a surtout produit des esclaves.

Les marchandises venant du nord sont les chevaux et le sel ; celles qui viennent du sud sont le kola et les esclaves.

Les caravanes de captifs remontent vers le Bélédougou, le Kaarta, le Bakhounou, le Ségou et le Macina, où on les achète pour des chevaux que l’on se procure chez les peuples d’origine arabe, en échange de ces mêmes esclaves.

Un cheval qui vaut deux ou trois esclaves chez les Maures en vaut de six à dix dans le Kaarta et le Bélédougou, à Ouolosébougou dix à quinze, dans le Ouassoulou quinze à vingt.

Par contre, un esclave vaut d’autant plus cher qu’il se rapproche du Maroc. C’est la loi que subissent toutes les marchandises, dont le prix augmente en raison de l’éloignement du lieu de production.

On comprend que ce sont surtout les chevaux que les guerriers de Samory cherchent à se procurer, car ce sont principalement les cavaliers qui sèment la terreur et arrivent à capturer le plus grand nombre de prisonniers.

Tombouctou, l’Adrar et le Maroc doivent contenir des colonies entières de gens du Ouassoulou. Ceux qui restent dans le pays émigrent volontiers vers le Soudan français dès que Samory est en campagne.

Dans nos possessions, il y a plusieurs villages dont la population entière est originaire du Ouassoulou.

J’ai parlé tout à l’heure de l’origine peul de ces gens-là ; nous y reviendrons à l’occasion du grand exode des Foulbé vers le Soudan occidental.

Voici les principaux chemins qui traversent cette région :

Celui de Kangaré, par Kankan, à Sierra-Leone, il passe à Kona (dont j’ai déjà parlé) et Sékou ; de Sékou il se dirige soit sur Diarakourou, Niako et Kouomo, soit sur Lenguésoro, par Kalako ; dans les deux cas, ils rejoignent l’itinéraire principal Ténetou par Kalankalan à Kankan. L’itinéraire principal de Ténetou, par Kankan à Sierra-Leone, est le plus fréquenté ; il traverse Niamansala, Gouanafarba, Donina, Diadoukhoubala, Lenguésoro, Kalankalan et Kankan.

Un autre chemin quitte l’itinéraire précédent à Naérifodéla, un peu au sud de Gouanafarba, et se dirige sur le marché à kolas de Maninian soit par Koussan et Yanmouso, soit par Koussan et Kouba ; le chemin est n’est fréquenté qu’en saison sèche.

De l’est à l’ouest, cette grande région n’est traversée que par le chemin Maninian, Kankan qui n’est plus l’itinéraire Caillé, mais un chemin moins direct et plus au sud qui s’en sépare à Ségala pour passer à Ouomalé et Kalankalan et traverse le Ouorocoro.

Quant aux communications Kankan, Tengréla, elles se font toutes par Lenguésoro, Koussan, Narambougoula et Tiéganadiassa ; le Yorobadougou n’étant pour ainsi dire plus peuplé, il est presque impossible de le traverser, les vivres faisant défaut, et la plupart des sentiers ayant disparu sous la végétation. Cette zone, surtout aux environs de Tengréla, est infectée de pillards, de sorte que personne n’ose s’y risquer.

V. L’histoire du groupe des provinces situées au sud du Ouassoulou est intimement liée à la fortune de Samory, car c’est dans cette région que, de simple marchand ignoré, il a réussi à se constituer un des plus grands empires de cette partie du Soudan.

Les provinces dont nous nous occupons sont le Torong (ville principale), Bissandougou, le Komo (villes principales), Komo et Kalankalan, le Konia (ville principale), Sanankoro et enfin le Ouorocoro (villes principales), Ouomalé et Ouorocoro. En 1864, quoique jouissant toutes de leur autonomie, elles étaient en quelque sorte tributaires de Sori-Ibrahim, appelé aussi Fodé Ibrahim, souverain de Toukoro (province située au Sud du Konia).

Sori Ibrahim était un marabout très vénéré, chez lequel, comme nous le verrons plus loin, Samory passa près de huit ans. Lorsque Samory retourna dans le Torong en 1868, le chef de ce pays, Bitikié Souané, lui confia le commandement de son armée et, deux ans après, Samory était maître de la situation, l’armée était pour lui. Ceci se passa vers 1871. En 1873, Samory lutta contre Famodou, chef de Bissandougou, et le vainquit. De ce jour le Konia et le Koma se détachèrent de Sori Ibrahim, chef du Toukoro, et se groupèrent autour de Samory. Seule Sanancoro résista pendant quelque temps, mais ce village fut forcé de se rendre et Samory en fit sa capitale.

En 1877, Sori Ibrahim voyant Samory occupé dans le Sankaran et le Diouma essaya de reconquérir le Konia, mais ses deux fils Amara et Mori-Laé furent pris par Maninka Mory et Kémébirama, frères de Samory, et mis à mort.

Les années suivantes, Samory, quoique éloigné du théâtre de la guerre contre Sori, entretenait toujours une colonne destinée à le tenir en échec, lorsqu’en 1880, le généralissime de Samory, Modi Dian Fing, eut son armée presque anéantie, ce qui décida Samory à en finir avec Sori, qu’il rencontra dans le Ouorocoro ; au bout de quelques jours de lutte, Sori tombait entre les mains de Samory. Cette victoire eut pour résultat de donner à Samory le Ouorocoro et le décida de suite à préparer une campagne contre le Gankouna, le Modioulédougou, le Toukoro et le Toma. C’est pour cette raison que le sous-lieutenant indigène Alakamessa, envoyé par le colonel Desbordes à Samory, rencontra ce dernier établi à Guéléba ou Galaba, sur les frontières du Modioulédougou.

Cette région est particulièrement riche, paraît-il ; les cultures sont splendides, le mil et le sorgho y sont encore cultivés, mais c’est l’igname et le maïs qui forment la base de la nourriture.

Le palmier à huile, dont la limite nord est environ par le 10°, y est très abondant ; l’arbre à kolas y fait aussi son apparition ; on le signale à l’état isolé dans plusieurs localités, à Karandougou (Ouorocoro) entre autres, mais il est encore stérile. L’étymologie de Ouorocoro est « à côté du kolas ».

Cette région est traversée du nord au sud par deux chemins très importants :

Celui de l’ouest va de Kankan à Bissandougou, Sanancoro sur Borokénédougou, où il se bifurque pour se rendre d’un côté dans le Toukoro et le Toma et de l’autre dans le Gankouna.

Celui de l’est relie le Ouassoulou par Lenguésoro, Ouomalé, Ouorocoro à Médina, Guéléba et Mousardou ou Moussadougou (capitale de Modioulédougou), sur la frontière de Liberia.

La région qui sépare le Ouorocoro du Torong et du Konia est très accidentée, elle n’est traversée que par un seul chemin, qui paraît-il, n’est pas commode ; ce chemin relie Ouorocoro à Sanancoro par Talikoro.

Plus au nord, il existe l’itinéraire bien fréquenté de Kankan à Maninian ; ce chemin est suivi de préférence à celui de Caillié parce qu’il passe dans des régions mieux habitées et dans lesquelles on trouve plus de ressources.

Il part de Kankan, se dirige par Kalankalan sur Kéniéba, là il se bifurque. Celui du nord suit l’itinéraire Koundian, Kandiba où il rejoint le chemin suivi par Caillié, Ourola, Ségala, Filadougou, etc. Le chemin sud se dirige de Kéniéba par des chemins divers sur Sansando, Dalala, Karandougou, par Losokho sur Maninian.

VI. Cette région comprend trois groupes de provinces :

1o Celles qui anciennement faisaient partie du Ganadougou et qui sont : le Tiankadougou, le Tiéméla, le Gakhalou, le Tiénedougou, le Foulala, le Siondougou, le Mpéla et le Gantiédougou.

Ces provinces étaient peuplées en partie de Bambara, de même origine que ceux du Ségou ; du reste, le Ségou dominait dans cette région en 1852, et en 1856 le Gantiédougou reconnaissait encore la suzeraineté du Ségou (voyez Barth, édition allemande, tome IV, page 577, et le [chapitre Tiong-i]).

Le reste de la population se composait de Mandé métissés de Peul de même origine que les Ouassoulounké et les habitants du Banimonotié ; ils se différenciaient de ceux-ci par leur nom de famille, qui est Soumantara, tandis que les autres sont Diallo, Diakhité, Sidibé et Sankaré.

Lorsqu’avec El-Hadj Omar, le Ségou devint province toucouleur, le Ganadougou s’en détacha et s’érigea en confédération qui reconnaissait comme souverain Dansénou, dont la résidence était Kounian (sur le Bagoé).

Le Ganadougou fut très prospère pendant le règne de Dansénou, jusqu’à l’époque où Tiéba (chef du Kénédougou) succédant à son père Daoula vint porter la guerre dans le pays, et s’empara de la partie du Ganadougou située sur la rive droite du Bagoé. La paix conclue ne l’empêcha pas de faire des incursions sur l’autre rive, quand le besoin d’esclaves se faisait sentir, de sorte que la partie du Ganadougou de la rive gauche du Baoulé était un pays soumis à des pillages perpétuels.

En 1883, Samory de son côté lança un de ses lieutenants, nommé Tari-Mori, dans la région entre Baoulé et Bagoé, dévasta tout, et emmena en esclavage ce que Tiéba avait épargné comme population. Il poussa ses colonnes jusque dans les pays tributaires du Ségou, le Bolé et le Baninko. Tiéba s’avança de son côté, dans le courant de 1886, jusqu’à Baffa et Diakha, à un jour de marche du Baoulé. C’est du reste ce qui fut une des causes de guerre entre Samory et Tiéba.

2o Les provinces Siène-ré et Sénoufo, qui comprennent le Sibirila, le Papélé, le Niénédougou et une partie du Fadougou, sur l’histoire desquelles nous n’avons pu apprendre que fort peu de choses ; leur sort a toujours été intimement lié à celui de Tiong-i, de Tengréla, de Ngokho et surtout de Bong et de Katon (Niéné).

En 1827-28, au moment du passage de Caillié, Tengréla était le centre le plus commerçant de la région, mais le chef du Niéné qui résidait à Tiong-i était très redouté, c’est même cette raison qui força les caravanes avec lesquelles voyageait notre compatriote de faire le crochet Débéna-Douassou-Ouarakana pour se rendre à Fala, où il a traversé le Bagoé.

La puissance du chef du Niéné est tombée avec la conquête du pays par le Ségou, mais Tengréla a conservé encore longtemps son indépendance, par suite d’alliances habiles avec les divers chefs du Follona et du Niéné. Après avoir lutté fort longtemps contre les lieutenants de Samory, Tiong-i et Tengréla ont accepté son protectorat en 1885 à la suite d’une campagne habilement menée par un guerrier, griot de Samory, nommé Amara Diali.

Aussitôt son départ, Tengréla a renvoyé les sofa de Samory et a recouvré son indépendance. A la mort de Ianokho, chef de Tengréla, son fils Mouça, mansa de Tengréla, a contracté pour se consolider sur son trône une alliance avec Samory, et a même conduit en personne un contingent à l’armée sous les murs de Sikasso. Le parti des Mandé-Dioula, qui est très important à Tengréla, en a été très mécontenté et, en voyant le siège de Sikasso tourner au profit de Tiéba, a fait rappeler Mouça et ses troupes et s’est donné entièrement à Tiéba. Telle était la situation au moment où je passais dans la région.

3o Le troisième groupe comprend : le Folou, le Kabadougou, le Noolou et le Yorobadougou. Ces quatre provinces, peuplées de Mandé Ouassoulounké, de Mandé Bambara et de Siène-ré, étaient trop morcelées pour offrir une grande résistance à Samory. Quand Diéri, chef du Yorobadougou, mourut au siège de Kankan où il assiégeait Kankan Mahmadou, vers 1860, l’autorité de cette famille se désagrégea. La composition hétérogène de ces populations, qui revendiquaient toutes trois le pouvoir, porta un coup funeste à cette confédération, et lorsqu’en 1884 Amara Diali s’y présenta, la conquête lui fut facile ; le pays fut mis à sac et toute la population vendue par Samory pour se procurer des chevaux.

Ces pays sont entièrement dépeuplés ; on voyage des deux et trois jours sans rencontrer d’habitants. Aussi n’existe-t-il aucun itinéraire qui mène directement du Ouassoulou à travers le Yorobadougou, et du Ganadougou vers Maninian ou Timé.

Voici les principaux itinéraires qui traversent de l’est à l’ouest les régions dont je viens de parler.

1o Le chemin Bougouni, Farabakourou, Ména, Bénokhobougoula, Komina ; il reliait directement Ténetou au Ganadougou et au Kénédougou, mais n’était qu’une ligne commerciale d’importance secondaire.

2o Le grand chemin de Ténetou à Tengréla, qui se composait en réalité de deux itinéraires. L’un, à peu près direct, passant par Farabakourou, Ngola (Ngokhola), Niamhalla, Koloni, Kalaka, Dialakou, Zéna, Touséguéla, Ouarakana, etc., était le moins fréquenté. L’autre, le plus important, faisait de légers détours pour passer à Niankourazana, Ntominandokho (le marché de Tomina), qui était un marché se tenant dans la brousse, où se donnaient rendez-vous une fois par semaine tous les villages des environs, et à Niamhalla, que les marchands fréquentaient aussi ; à Zéna il rejoignait le chemin précédent.

3o Le chemin direct de Tengréla par le Papélé, le Sibirila et le Yorobadougou, qui partait de Foulaboula, rive gauche du Baoulé, passait au marché de Banko et entrait dans les pays Sénoufo à Néguépié et Foutiéré.

Tous ces villages, à peu d’exceptions près, sont détruits, et les marchés du Foulala (Niamhalla, Ntominandokho et Niankourazana) n’existent plus depuis cinq ans.

4o Le grand chemin de Niamansala à Komina, par Banko et Diaka.

5o Celui de Banankili et Narambougoula à Bénokhobougoula par Foulala (ex-marché) et Tiéganadiassa.

Ces deux derniers chemins ont été très fréquentés par les gens du Ouassoulou nord, qui se rendaient assez volontiers à Komina au temps où le village était le rendez-vous des gens du Ségou et des marchands du sud.

Dans toute cette région il n’existe actuellement qu’un seul marché ; il se tient à Gakhoulou, dans le Tiémala ; j’ai vu des Dioula s’y rendre pour acheter des koyo (pagnes du pays) ; il est moins important que celui de Ouolosébougou et dans le genre de celui de Kangaré.

Actuellement tous les chemins qui font communiquer le Ouassoulou avec la région Tengréla passent au nord du Papélé, du Yorobadougou et du Bodougou, où il n’existe plus que des ruines. Depuis que l’almamy a ravagé ce pays, personne ne le traverse plus : tous les habitants l’ont fui ou ont été vendus.

Il y a cinquante ans, quand Caillié a parcouru le sud de cette région, il n’a pas pris la route directe de Kankan à Tengréla. Ce n’était pas parce que la région était déserte, mais pour permettre à une partie de la caravane, en arrivant à Diécoura, de continuer vers l’est pour se rendre à un marché appelé Mouma.

Caillié et les Soninké avec lesquels il faisait route ont fait le grand crochet sud sur Timé, afin de passer à Maninian et Sambatiguila pour y acheter des kolas, — car déjà à cette époque ces villages faisaient activement le commerce de ce fruit.

Au nord de la région que j’ai traversée pour me rendre du Baoulé à Sikasso, il existe quelques chemins très fréquentés se rendant jadis dans le Ségou :

1o Celui qui part de la rive droite du Baoulé en face de Bougouni pour passer par Kotié, Tabakoroni, Bolé, Farako, le gué de Sentilonkané et Baroéli à Ségou-Sikoro ;

2o Le chemin qui, des ruines de Baffa, en passant par Kola, Mpiébougoula, Ouola, rejoint le chemin précédent à Bolé ;

3o Un chemin partant de Bénokhobougoula, traversant Kourousina, Tiékongoba, Kéniéréla et Ouola, où il se bifurque pour, d’une part, aller sur Ségou par les itinéraires précédents, d’autre part, passer à Tou, le Diomadougou, Kinian, le gué de Kouralé, Ouakoro et atteindre également Ségou-Sikoro.

Cette région est maintenant ruinée ; quelques villages favorisés seulement conservent encore un petit nombre d’habitants ; ce sont Ouola, Tou-Bolé, où il y a encore de petits marchés ; de ces localités partent des chemins se dirigeant vers l’est et le nord-est, ils ont pour objectif Bla (capitale du Bendougou) et surtout les grands villages du Mienka (Yankasou, Mpésoba, etc.).

Toute cette région située au nord du Ganadougou, après avoir vécu ces dernières années dans la plus profonde anarchie, paraît retrouver un semblant de calme.

Le Baninko et le Diédougou reconnaissent le protectorat du Ségou, le Bolé celui de Samory, et le Dolondougou celui de Tiéba.

A côté de ces provinces tributaires existent deux États qui, par leur importance, ont su conserver un semblant d’autonomie. Elles reconnaissent l’autorité de Tiéba sans lui payer tribut, et lui fournissent des contingents armés ; ce sont : le Diomadougou et le Bendougou, desquels nous aurons l’occasion de parler à propos des États de Tiéba.

VII. Il nous reste à parler des provinces qui, tout en ne faisant pas partie intégrante des États de Samory, ont reconnu son autorité, ne payent pas l’impôt, mais fournissent cependant des contigents armés lorsque l’almamy le leur demande.

Ces provinces sont le Toukoro, le Toma, le Gankouna, le Modioulédougou et le Ouorodougou.

Lorsqu’à la fin de 1880, Samory, après une série de luttes sanglantes dans le Ouorokoro, se fut emparé de Sori Ibrahim, il s’occupa de suite d’organiser la conquête des provinces appartenant au vaincu. Il s’était créé un centre de résistance dans les montagnes du Gankouna où s’était réfugié un chef nommé Sakhadigui.

Lorsqu’en 1881, Alakamessa, sous-lieutenant de tirailleurs sénégalais, vint trouver Samory, ce dernier était établi à Guéléba, sur la frontière du Modioulédougou, qui venait de faire sa soumission. De là Samory se dirigea sur le Toukoro en laissant le soin à un almamy du Ouassoulou de s’emparer des rebelles. Ce n’est cependant que dans le courant de 1882 que le lieutenant de Samory réussit à faire prisonnier Sakhadigui.

Une fois ce chef exécuté, le Gankouna fit sa soumission, et, quelques jours après, le Toma venait demander le protectorat de Samory, afin d’éviter le sort du Gankouna, qui avait été pillé et mis à sac, et dont la plus grosse partie de la population prit le chemin de la captivité.

Le Toukoro limite le Konia au sud ; sa capitale, qui porte le même nom, est éloignée de quatre à cinq jours de marche de Sanancoro. Le Milo y prend sa source ainsi que le Yendou. Cette dernière rivière, également affluent de droite du Niger, porte aussi le nom de Niéné ou Baguié. Son cours est-ouest près de sa source s’infléchit vers le nord dans le Sankaran seulement, et semble se heurter à la base du soulèvement qui relie le massif du Toma aux contreforts du Gankouna.

Nous avons placé le Toukouro par le 9° de latitude ; l’étymologie de ce nom signifiant à côté de la végétation dense, il nous a semblé que c’est bien par cette latitude qu’il faut le chercher. La distance de quatre ou cinq jours de marche de Sanancoro, indiquée par les indigènes, semble du reste confirmer le choix de l’emplacement que nous avons assigné à ce pays.

La population de ce pays est entièrement mandé, de la famille malinké ; les Konaté, Kamara, sont les principaux noms de famille qu’on y rencontre.

Le Toma est placé directement au sud du Toukoro, et ne semble en être séparé que par les hauteurs qui constituent la ligne de partage des eaux, entre les affluents du Niger et les cours d’eau qui se déversent dans l’océan, à travers la république de Libéria.

Demba, un de mes captifs libérés, est né dans le Toma et ne l’a quitté qu’il y a cinq ans. Cet homme m’a dit que jamais son pays n’avait été attaqué par Samory, mais que les siens, de crainte de subir le même sort que le Toukoro, avaient reconnu son autorité.

Interrogé sur Mousardou, visitée par Benj. Anderson, et sur Médina, autre grande ville signalée par l’explorateur libérien, il a dit qu’il en avait entendu parler souvent et que ces villes se trouvaient à huit jours de marche dans l’est du Toma. Toujours d’après mon captif, le Toma ne produit exclusivement que des palmiers à huile, des bananes et des ignames, pas de graines.

Ce qui m’a confirmé que Demba me disait la vérité, c’est qu’il n’a jamais mangé ni mil ni graines ; il vivait exclusivement de patates et d’ignames sauvages. Il y a aussi des kolas dans le Toma, mais peu.

La limite du palmier à huile dans cette région est indiquée par Benj. Anderson par 8° 25′ de latitude nord ; le Toma se trouve donc à peu près par cette latitude.

Les Toma parlent un dialecte mandé qu’il est très difficile de comprendre et de prononcer. Koëlle, dans sa Polyglotta, en a rapporté un vocabulaire. Demba, mon domestique, savait à peine se faire comprendre en mandé ; il m’a été impossible d’en obtenir les éléments nécessaires à une étude de cette langue.

Cet homme était du reste d’une intelligence au-dessous de la moyenne chez les noirs, et j’ai dû m’en séparer à Bammako en le confiant au commissaire de police, qui a en vain essayé d’en faire son domestique.

Pendant notre route de Médine à Bammako, le pauvre garçon a fait la joie de tout mon personnel, auquel il servait de bouffon. Son étrange expression de visage, son langage que l’on comprenait peu ou point, et son corps tout entier tatoué d’écailles, en faisaient un être qui prêtait à rire malgré toute la pitié qu’il inspirait.

Je me souviendrai toujours de mon passage à Badoumbé (Soudan français), où je restai deux jours à faire soigner quelques ânes malades. Dans ce poste, Demba se livrait journellement à une pantomime qui ne laissait d’intriguer ce brave camarade Champmartin, lieutenant d’infanterie de marine, commandant du poste.

Nous n’y comprenions rien ni l’un ni l’autre, lorsqu’un matin Demba prit Champmartin par sa vareuse et lui montra un chien bien gras et potelé en lui faisant comprendre qu’il voudrait bien le manger. Comme cette bête n’avait pas de maître bien attitré, Champmartin la lui donna, et pendant vingt-quatre heures Demba s’employa à le faire griller et à s’en régaler. Bien souvent, dans la suite, quand je le réprimandais tout doucement, Demba, presque avec des larmes dans la voix, me parlait de Badoumbé.

Il avait voué une éternelle amitié à Champmartin, pour... le chien.

Je crois qu’il ne serait pas juste d’en déduire que tous les Toma ressemblent à Demba ; pour moi, ce spécimen du Toma ne peut être assimilé qu’à la catégorie de gens que, dans nos campagnes, nous qualifions d’innocents. Ses compatriotes ont partout la réputation de travailleurs et de gens sensés.

A l’est du Toma et du Toukoro se trouve le Gankouna, pays dont nous avons déjà eu l’occasion de parler ; cette région accidentée est de peu d’étendue ; elle comprend, d’après les renseignements fournis par les indigènes, un groupe de onze villages élevés dans le massif même, tant sur les plateaux que dans de petites vallées adjacentes, offrant comme structure de l’analogie avec les vallées de Mansonnah et de Tinké (Soudan français). Une des rivières qui y coule se perd, paraît-il, dans un gouffre.

D’autres villages sont établis à la base de ce soulèvement, et leurs habitants ne se réfugient sur les plateaux qu’en cas de guerre, afin d’échapper aux guerriers qui viennent les attaquer jusque dans le fond des gorges de ce chaos montagneux. Leurs habitations ressemblent à celles des autres contrées mandé, les habitants ne sont nullement troglodytes, ainsi que l’ont prétendu quelques indigènes mal informés.

Le Ouorodougou n’est pas situé au nord de Tengréla, comme l’indiquait René Caillié ; il est bien au sud de cette ville, et il faut vingt à vingt-cinq jours de marche pour se rendre de Tengréla à Sakhala, Kani et Touté, ses principaux marchés.

On désigne sous le nom générique de Ouorodougou un ensemble de six provinces ou confédérations sur lesquelles l’action de Samory ne s’exerce pas effectivement, mais qui reconnaissent son protectorat depuis la fin de 1885, époque à laquelle elles ont fait acte d’alliance et de soumission avec Sékou Momi, lieutenant de Samory.

Ces provinces sont :

Le Zona, province nord ;

Le Ngarakhadougou, le Patto et le Nigbi, provinces centrales ;

Le Dougougué, province ouest ;

Et enfin le Bérou, province est.

Le Ouorodougou est limité :

Au nord par le Kabadougou, le Noolou et le Niéné ;

A l’ouest par le Modioulédougou ;

A l’est par le Follona, le Kouroudougou et le Baoulé ;

Et enfin, au sud, par la république de Liberia, les peuples de la côte de Krou, le Souamlé et le Tiassalé, peuples du Lahou.

En quittant les provinces de Tengréla, le premier centre que l’on rencontre se nomme Katara. Ce village est un point de passage très fréquenté. C’est là que se bifurque la route qui, d’une part, se dirige vers Touté, Siana et Kani, et, d’autre part, sur Sakhala.

De Katara, la route ouest suit la vallée du Bagoé, passe à Migniniba et atteint Kani, près des sources de la branche principale de Bagoé. De Migniniba part un chemin qui, après avoir traversé le Bagoé, atteint, aux ruines de Morissola, les chemins qui, du Ouorokoro, du Kabadougou et du Noolou, relient Maninian, Odjenné, Sambatiguila et Timé à Touté, puis à Siana. Ces routes sont très fréquentées.

Sakhala, Touté, Kani et Siana sont les marchés à kolas les plus importants du Ouorodougou. La population de chacun de ces centres, d’après nos informations, varie entre quinze cents et trois mille habitants.

A un jour de marche au sud de Katara, près de Tombougou, le chemin de Sakhala traverse le Bagoé, puis Gomonaso et Faraba, villages d’un millier d’habitants ; à Makha se détache un chemin se dirigeant sur Kanyenni et le Kouroudougou[30].

A huit jours de marche au sud de Sakhala on rencontre un grand village appelé Biniéko, et, à un jour au delà, au sud, se trouvent Goéla et Dandoui, qui sont sur la limite du pays des Lô. Les Lô occuperaient la région confinée au sud par le Souamlé et le Tiassalé. Comme on a peu de renseignements sur ce peuple, les noirs (ainsi que cela arrive toujours dans ce cas là) qualifient les Lô de Mokhodomo (mangeurs d’hommes).

Tout ce que j’ai pu apprendre sur eux, c’est qu’ils sont d’un beau noir, comme les Wolof, et qu’ils ne parlent ni le mandé ni l’agni.

Leur pays serait traversé en partie par un grand cours d’eau coulant vers le sud et barré de nombreuses chutes. Il n’y a pas de montagnes élevées chez les Lô ni dans le Ouorodougou ; mais le pays est très fourré et se trouve presque entièrement situé dans la zone de la végétation dense. Les indigènes, comme chez les Gân-ne et les Agni de la vallée du Comoé, transportent tout dans des hottes, retenues par trois bretelles, dont l’une ceint le front. Ce mode de transport leur permet de se faufiler plus aisément à travers la brousse.

Dans le pays des Lô, on récolte plusieurs variétés de poivre, dont l’une, connue sous de nom de feffé, est transportée par tout le Soudan pour être mélangée à l’antimoine, tant prisé par les indigènes pour se maquiller les yeux.

Les Lô, paraît-il, outre les relations qu’ils entretiennent avec les gens du Ouorodougou, font aussi des achats à un peuple qui habite près de la mer (les Jack-Jack fort probablement).

Le Ouorodougou (pays des kolas) et le Ouorocoro (pays à côté des kolas) ne sont pas des pays de production du kola, comme le fait supposer l’étymologie de leur nom.

Ces pays ne se trouvent que sur les confins des pays à kolas ; ainsi :

A Karandougou, dans le Ouorocoro il y a un arbre à kolas ;

A Sakhala, Kani, Siana et Touté il n’y a encore qu’un, deux ou trois arbres au maximum. Dans quelques autres villages également, on en trouve un ou deux ; je tiens ces renseignements d’un Dioula ruiné, nommé Kéléba, que j’ai engagé à Médine comme ânier ; il est originaire de Tombougou (Ouorodougou) et a été élevé à Sakhala.

Un de mes captifs libérés, né à Ouorocoro, et mon palefrenier, Mouça Diawara, ont été deux fois à Kani et à Sakhala y acheter des kolas. Comme ils étaient trop pauvres pour travailler à leur propre compte, ils gardaient les ânes pendant la route, et, le voyage terminé, on les a payés avec quelques centaines de kolas.

Voici comment se fait, d’après eux, le commerce de kolas dans cette région.

Arrivés à Tiong-i, Tengréla, Maninian, Sambatiguila, que j’appellerai marchés à kolas de la première zone, les marchands font scier leur barre de sel en douze morceaux de trois doigts de largeur, que l’on nomme kokotla (de koko, sel en mandé, et tla, de l’arbre ثلاثة ou ثالثة, thélatha, qui est le nombre trois). Cette opération terminée, on achète les paniers et les nattes à l’aide desquelles on doit emballer les kolas ; tout ceci est payé en sel. Là les caravanes s’informent du cours des kolas, et, si leurs ressources ou l’état de leurs animaux le leur permettent, elles poussent plus au sud pour se procurer ce fruit à meilleur compte.

Arrivés sur les marchés de la deuxième zone (zone plus proche des pays de production), à Odjenné, Touté, Kani, Siana ou Sakhala, les marchands du nord s’adressent aux indigènes, qui font tous le métier de courtier. Ce sont ou des Siène-ré ou des Mandé-Dioula ; les premiers paraissent être les autochtones, les seconds n’y sont venus qu’à une époque relativement récente, mais leur autorité s’est affirmée au point que ce sont eux les maîtres réels du pays ; c’est, du reste, ce qui se passe dans toutes les régions où le Mandé-Dioula s’infiltre.

Ces courtiers conviennent avec les marchands du prix du sel et fixent la quantité de kolas qu’ils recevront en échange d’un kokotla (cette fraction de barre de sel étant devenue depuis Tengréla l’unité d’échange).

Le prix du kola varie naturellement avec la variété, la grosseur et surtout la provenance du fruit.

Le kola de Sakhala est le plus gros que l’on connaisse, il est toujours blanc, se conserve très longtemps et, de préférence, est porté à Djenné et à Tombouctou. Ce kola est aussi le plus cher.

Le kola d’une grosseur moyenne, rouge ou blanc, se trouve surtout à Kani, Siana et Touté, il est également recherché, particulièrement le rouge.

Enfin, il existe une autre variété, qui s’achète en majeure partie à Djenné et Tiomakhandougou ; elle est rouge et très petite, on la connaît dans cette partie du Soudan sous le nom de maninian ourou (kola de maninian), parce qu’on en trouve beaucoup sur ce marché.

Le prix du kola, sur ces marchés, varie entre 200 et 600 fruits pour un kokotla. Ce qu’il y a de curieux, dans cette partie du Soudan, c’est que, dès qu’il s’agit de kolas, la première grosse unité est 100 tandis que partout dans les États de Samory elle n’est que de 80. Ces deux nombres portant le même nom, on fait précéder la dénomination commune du mot kémé par le mot ourou (kola) quand il s’agit de kolas, de sorte que l’on dit pour 100 kolas ourou-kémé.

Généralement il y a assez de kolas en réserve dans ces marchés pour contenter les acheteurs, mais il arrive quelquefois que pour des raisons multiples, guerre, pillage, mauvaise saison, il vient une trop grande quantité d’acheteurs à la fois. Alors, il se passe le fait suivant : le prix convenu, les acheteurs remettent leur kokotla aux courtiers, les femmes de tout le village (les femmes seulement) partent au moment où le soleil disparaît à l’horizon, sous la conduite de deux ou trois hommes du village préposés à cet effet, et vont chercher plus au sud la quantité de kolas nécessaire. Ces femmes ne reviennent que le surlendemain à la nuit tombante.

En admettant qu’elles marchent douze heures sur les quarante-huit qu’elles mettent à faire le trajet, elles parcourraient environ 60 kilomètres : donc, c’est, au maximum, à 30 kilomètres au sud de ces marchés que se trouvent les lieux d’échange entre les femmes des courtiers et les habitants des lieux de production.

Kéléba Diara, mon Dioula ânier, me dit que les Lô apportent les kolas en des lieux d’échange situés en pleine brousse. Jamais, lui, qui est resté à Sakhala jusqu’à l’âge de vingt-trois ans environ, n’a pu en savoir plus long. « J’étais bien marabout, mais cela ne suffit pas, il faut faire partie de cette confrérie, et je n’ai jamais été initié. Je n’ai jamais cherché à en savoir davantage, ni à m’aventurer par là : mon affaire eût été vite réglée, on vous coupe tout bonnement le cou. »

Ces Dioula trouvent dans ce courtage une source de richesse qu’ils tiennent à garder ; c’est la raison qui a provoqué l’organisation de cette sorte de société secrète dont m’ont parlé mes hommes.

Sterculia cola ou Sterculia acuminata.

1. Rameau florifère, 1/4 nature. — 2. Fruit entier, 2/3 nature. — 3. Fruit ouvert, 2/3 nature. — 4. Graine, grandeur nature.

Le même fait n’existe-t-il pas un peu plus au sud, pour les transactions entre les Lô ou leurs voisins, avec les comptoirs de la Côte de l’Or et des Graines ? Est-ce que les gens de Kinjabo ont jamais laissé aller à nos comptoirs d’Assinie et de Grand-Bassam un habitant de l’intérieur ? Jamais ! ils vivent de courtage, ils y trouvent un trop gros bénéfice probablement, et emploient tous les moyens pour éviter qu’il ne leur échappe.

Il y a là une zone qui semble vouloir se dérober à l’exploration, et plusieurs tentatives ont déjà échoué au départ des Européens voulant se diriger de la côte vers le nord. La rivière Comoé n’a été remontée qu’à quelques milles, par Héquart, qui fut abandonné par ses porteurs sur l’instigation des gens de Kinjabo. Les employés de comptoirs n’ont jamais dépassé Kinjabo. Espérons que, cette fois, les habitants de la côte seront moins rebelles, et qu’avec de la patience, de la diplomatie, et l’aide de Dieu, je passerai. Je pense que déboucher à la côte est moins difficile que la pénétration en partant de la côte. Les raisons à donner pour la pénétration sont quelquefois difficiles à faire comprendre, et l’on est toujours un peu suspect, tandis que lorsqu’il s’agit de déboucher on a une excellente raison à donner en disant simplement « que l’on regagne sa patrie », ce qui est vrai.


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Dans son livre Au Soudan Français, mon ami le capitaine Péroz donne des renseignements empreints d’une grande exactitude sur la vie et les conquêtes de Samory.

M’étant, pour mon compte, livré à de nombreuses investigations, j’ai pensé qu’il ne serait pas sans intérêt de les exposer à nouveau sommairement en les complétant et en rectifiant quelques dates erronées.

La genèse de l’œuvre de Samory m’a été racontée d’une façon qui diffère sensiblement de celle qui a été communiquée au capitaine Péroz. Sans vouloir préconiser ma version, j’ai pensé qu’il serait curieux de la présenter au lecteur pour lui faire sentir la différence de l’interprétation de certains faits, suivant qu’ils sont racontés à la cour même de Samory, comme c’est le cas pour Péroz, ou par des gens plus ou moins étrangers ou même hostiles aux événements qui ont marqué le commencement de la fortune de Samory.

« D’après la version contée au capitaine Péroz, la mère de Samory fut enlevée par les guerriers de Sori Ibrahim, marabout fort en renom, chef du Torokoto et suzerain de sa ville natale (Sanancoro). Samory, qui aimait beaucoup sa mère, s’en fut trouver ce chef, lui offrant ses services en échange de la liberté de sa mère Sokhona Kaméra. Ce chef refusa d’accéder immédiatement à son désir, mais laissa à Samory l’espoir de lui rendre sa mère si les services rendus ultérieurement étaient suffisants.

« Samory accepta avec reconnaissance la proposition de Sori Ibrahim et demanda à servir à la guerre, se cramponnant ainsi à l’espoir de voir rendre la liberté à sa mère. Il fit partie de plusieurs expéditions où il se distingua, mais n’obtint sa liberté et celle de sa mère qu’au bout de sept ans sept mois et sept jours de service.

« De retour chez son père, Samory prit du service auprès de Bitiké Souané, roi du Torong, comme chef de ses troupes. Bientôt Samory était devenu l’idole des guerriers du Torong, et, tout en laissant à Bitiké son autorité nominale, il disposa en maître de l’armée.

« Une victoire que Samory remporta en 1866 contre Famodou, chef du Kounadougou, eut un grand retentissement dans le Konia, qui se souleva contre Sori Ibrahim et appela Samory en libérateur ; Sanancoro, sa ville natale seule, lui ferma ses portes et ce ne fut qu’au bout d’un siège de six mois, que Samory réussit à s’en emparer ; puis, en ayant relevé ses murs, il en fit sa résidence habituelle. »

Si les événements se sont passés ainsi, la conduite de Samory serait toute digne d’éloges, et celle de Sori Ibrahim, qui le retint sept ans sept mois et sept jours prisonnier, serait blâmable. Mais ces sept ans sept mois et sept jours sont un peu des chiffres légendaires, il faut bien l’avouer, et la date de 1866 est inexacte ; il serait donc téméraire de porter tout de suite un jugement sur les actes qui ont amené Samory au pouvoir.

En 1887, époque à laquelle mon camarade Péroz fait le récit des exploits de Samory, il dit : « Il y a vingt-sept ans vivait à Sanancoro », etc., ce qui nous reporte à 1860. Or Samory était absent au moment où sa mère fut faite captive ; il ne revint que dans le courant de cette même année, ou même peut-être au commencement de l’année suivante. Si donc nous comptons le séjour de Samory chez Sori Ibrahim depuis le 1er janvier 1861 environ, et que nous considérions qu’il est resté sept ans sept mois et sept jours chez ce chef, nous ne pouvons reporter sa rentrée dans le Konia, avec sa mère, que tout à fait vers les derniers jours de l’année 1867, ou les premiers de 1868.

Il faut bien admettre que la confiance de Bitiké Souané ne se gagna pas en quelques mois, et que l’influence de Samory ne commença réellement à se faire sentir dans l’armée de Bitiké que quelques années plus tard, c’est-à-dire vers une époque que nous pourons sans trop grosse erreur faire correspondre aux années 1870-71. En tout cas, il est impossible d’admettre que la lutte de Samory contre Famadou ait eu lieu en 1866, comme l’indique l’auteur déjà cité, puisqu’à cette époque Samory était encore chez Sori Ibrahim. Il vaut donc mieux admettre que ces faits se sont passés plus lentement et à une époque plus récente, puisque le siège de Sanancoro seul a duré environ six mois. D’après le témoignage des gens du Ouorocoro, la prise de Sanancoro aurait eu lieu en 1873 ; il me paraît prudent de conserver cette date, qui correspond en effet à mes propres calculs.

Maintenant que nous avons exposé comment on dit à la cour de Samory que les événements se sont déroulés, nous allons raconter fidèlement la version que nous avons recueillie au cours de notre voyage.

En 1860, Samory avait environ 25 ans ; il habitait alors Bissandougou où, dit-on, il naquit. Son père, nommé Lanfia Touré, était d’origine mandé-dioula, tandis que sa mère, Sokhona Kaméra, était d’origine malinké. C’étaient de pauvres gens, vivant du commerce peu lucratif des kolas qu’ils transportaient de Maninian sur les marchés du Ouassoulou.

Dans une des guerres qui désolent périodiquement ces régions, Samory et sa mère furent faits prisonniers et conduits dans le Modioulédougou. En route, Samory réussit à s’échapper et vint se réfugier à Médina dans le Ouorocoro. Ce pays était commandé par un marabout vénéré nommé Sori Ibrahim, mais connu aussi sous le nom de Fodé-Birama. Ce musulman, auquel on amena Samory, le fit aller à son école et l’instruisit lui-même dans les principes du Koran, le traitant avec la plus grande bienveillance.

Sori Ibrahim fit à plusieurs reprises la guerre au Modioulédougou, au Gankouna et au Toukoro ; Samory eut toujours la bonne fortune d’accompagner son maître. Dans plusieurs de ces affaires le jeune homme se distingua par sa bravoure ; son maître et chef, pour l’en récompenser, lui donna un certain nombre d’esclaves. Mais les succès grisèrent Samory, il voulait commander dans la maison de son bienfaiteur ; de sorte qu’un jour de mauvaise humeur, Sori Ibrahim lui assena un coup de bâton dans la figure (ce coup de bâton est attribué à Bitikié Souané d’après la version racontée au capitaine Péroz), et bientôt Samory fut forcé de quitter la cour de Sori-Ibrahim avec ses esclaves et de faire retour à Bissandougou (1868). De sa mère, il n’en est point question.

A Bissandougou, il ne prit pas de service auprès de Bitikié Souané. Ce chef était vieux et n’avait que peu de guerriers ; du reste, Samory, à ce moment-là, s’il rêvait au pouvoir, ne songeait qu’à se créer des partisans, et pour cela il reprit son métier de marchand avec ses captifs ramenés du Ouorocoro.

Au bout de quelques années, le nombre de ses esclaves avait augmenté assez sensiblement pour poser Samory parmi les gens les plus influents de Bissandougou ; de sorte qu’à la mort de Bitikié Souané il n’eut pas de peine à se faire accepter comme chef de village. Ceci se passait à peu près en 1870-71.

Deux ans plus tard, en 1873, un nommé Famodou, descendant de Bitikié Souané, établi aux environs, marcha avec ses partisans contre Samory ; les deux partis se rencontrèrent non loin de Bissandougou. Samory battit les guerriers de Famodou, s’empara de sa personne et le fit décapiter sur la place du village.

Ce fait d’armes, insignifiant en apparence, eut cependant un grand retentissement ; tous les villages des environs vinrent se ranger sous la bannière de Samory. Le Komo, le Torong et le Konia, habilement préparés par les émissaires de Samory, se détachèrent de Sori Ibrahim et le proclamèrent leur chef. Seule Sanancoro ne voulut pas se rendre, pour se conserver à Sori Ibrahim. Samory alla assiéger cette petite ville, qui ne se rendit qu’au bout d’un siège de six mois, en releva l’enceinte, et en fit sa future capitale et citadelle. (Fin 1873.)

1874. — Sori Ibrahim, en guerre contre le Kabadougou, ne peut songer à chasser Samory du Konia, ce qui fait penser, dans le pays, qu’il craint de se mesurer avec lui, et augmente le nombre des partisans de Samory, qui accourent de tous côtés.

Maître de la situation, Samory songe à augmenter ses territoires et à se constituer un empire à l’aide des provinces de Kankan Mahmadou, dont l’empire a commencé à se désagréger à la mort de ce souverain, et n’a fait que s’amoindrir depuis la défaite de ses deux fils à Kangouéla et à Niako en 1870.

1874-1875. — Samory s’empare, presque sans un coup de feu, de toutes les provinces sud du Ouassoulou.

1875. — Alliance offensive et défensive de Samory avec le Mamby de Kangaba.

1875. — Guerre de Kankan Mori contre le Sankaran : alternative de succès et de revers ; finalement Moriba, frère de Kankan Mori, est pris et tué par les guerriers du Sankaran, ce qui force Kankan Mori à acheter l’alliance de Samory par un fort cadeau en or.

1876. — Guerre de Samory, de concert avec Kankan Mori, contre le Sankaran : Victoire des armées alliées et mort de Barou Famadou, chef du Sankaran. — Partage des provinces conquises : le Sankaran, le Diouma, le Kouroulamini tombent entre les mains de Samory, pour sa part.

1877. — Sori Ibrahim profite de l’éloignement de Samory pour chercher à reprendre le Konia, et envoie ses deux fils Amara et Mori-Laé avec une armée dans le Sankaran et le Konia.

Samory, occupé dans le Diouma, envoie une partie de ses troupes sous les ordres de ses deux frères, Kémébirama et Maninka Mory, contre les fils de Sori Ibrahim, dont ils s’emparent et que Samory fait mettre à mort à Bissandougou.

1878. — La campagne terminée, Samory déclare la guerre à Kankan Mori qui a refusé de marcher avec lui : Victoire de Kémébirama et de Maninka Mory sur les troupes de Kankan Mori et investissement de Kankan.

1879. — Reddition de Kankan après un siège de dix mois, et prise de Kankan Mori, encore prisonnier de Samory.

1879-1880. — Sori Ibrahim fait une nouvelle tentative contre Samory et veut venger la mort de ses fils, profitant de ce que Samory est occupé contre Kankan Mory. Samory lui oppose un de ses lieutenants nommé Modi Diân Fing, qui est battu ; Samory prend le commandement de toutes ses troupes, et se porte dans le Ouorocoro. Après plusieurs jours de luttes les troupes de Sori sont battues près de Ouorocoro et de Ouomalé ; lui-même est fait prisonnier.

Sori Ibrahim fut condamné à la prison perpétuelle et chargé par Samory de prier Dieu pour le succès de ses armes. Ce malheureux serait encore actuellement détenu, quoique certaines personnes affirment qu’il est mort il y a quelques années.

1880. — Samory, débarrassé de Kankan Mori et de Sori Ibrahim, prend le titre d’émir El-Mouménin (commandeur des croyants).

1881. — Campagne victorieuse dans le Toukoro. Alakamessa, sous-lieutenant indigène aux tirailleurs sénégalais, est envoyé en mission chez Samory par le colonel Desbordes ; il rejoint Samory à Guéléba (Ouorocoro).

1882. — Kémébirama ou Fabou, frère de Samory, après avoir pris les provinces nord du Ouassoulou, marche sur le Ségou avec Famako (voir [page 14]).

Siège de Kéniéra et reddition de cette place le 19 février ; la colonne du colonel Borgnis-Desbordes arrive trop tard à Kéniéra (le 25 février seulement) pour secourir cette ville.

Samory franchit le Niger en septembre, se porte jusqu’aux environs de Niagassola, mais n’ose pas attaquer Kita qu’il sait en état de résister.

Il regagne le Niger et complète la conquête du Ouassoulou.

Dans cette même année, il charge un almamy du Ouassoulou de la conquête du Gankouna et du Toma.

1883 (commencement). — Prise du Gankouna et mise à mort de son chef Sakhadigui.

1er avril. — Samory, passé sur la rive gauche du Niger, occupe Sibi et menace Bammako. Le colonel Borgnis-Desbordes le bat complètement le 2 avril au marigot d’Oyako.

20 avril. — Poursuite de Samory par le colonel Desbordes qui ne réussit pas à le joindre. Samory repasse le Niger.

1883. — Tari Mori, lieutenant de Samory, ravage les provinces situées entre le Baoulé et le Bagoé, s’établit dans le Ganadougou à Komina et Saniéna, rive droite du Bagoé, et pousse ses colonnes jusque dans le Bolé et le Baninko.

1884. — Liganfali, lieutenant de Samory, s’empare du Soulimana et de sa capitale Falaba.

1885. — Fabou ou Kémébirama et Samory ont envahi le Manding et le Bouré. Défense héroïque du capitaine Louvel, bloqué dans le tata de Nafadié par les troupes de Samory. Il est, après un siège de plusieurs jours, dégagé par la colonne Combes. Retraite de nos troupes sur Niagassola, combat du marigot de Kokoro. Retraite des troupes de Samory sur le Bouré.

Mai-juin 1885. — Liganfali, après la prise de Falaba, est invité par le gouverneur de Sierra-Leone, sir Samuel Row, à venir à Sierra-Leone. Entrée triomphale de ce chef au son de 21 coups de canon.

1885. — Amara Diali, griot de Samory, s’empare et ravage le Folou, le Kabadougou, le Yorobadougou et reçoit la soumission de Tengréla, qui chasse, quelques mois après, les gens de Samory et recouvre son indépendance.

Sékou Momi menace le Ouorodougou et fait accepter à ce pays le protectorat de Samory.

1886 (commencement). — Les troupes de Samory sous les ordres de Maninka Mory ont envahi le Birgo, le Gadougou et le Gangaran ; elles menacent Niagassola et Kita. Le combat de Farki Ndjingo les force à la retraite et amène Samory à témoigner le désir de traiter des conditions de paix. Le capitaine Tournier est chargé de négocier le traité, qui n’est pas ratifié en France. Diaoulé Karamokho, fils de Samory, est amené en France.

1886. — Incursion de Tiéba dans la région entre Bagoé et Baoulé. Il livre combat aux troupes de Samory à Baffa et à Diakha (un jour de marche du Baoulé).

1887. — Retour de Diaoulé Karamokho chez Samory. Le capitaine Péroz fait signer un traité à Samory par lequel il nous abandonne en toute propriété toute la rive gauche du Niger et place tous ses pays de la rive droite sous notre protectorat.

Mars 1887. — Départ de Samory pour son expédition contre Tiéba ; siège de Natinian.

Mai. Siège de Sikasso.

Juillet. Reddition de Natinian. Samory continue inutilement de bloquer Sikasso.

Août 1888. — Retraite des débris de l’armée de Samory qui n’est pas parvenu à s’emparer de Sikasso.

Nous venons de voir comment Samory s’était peu à peu créé un très vaste empire, aussi croyons-nous qu’il n’est pas sans intérêt de dire comment et par quels moyens il y est arrivé, comment son pays est organisé et ce que nous pouvons espérer de cet allié.

Samory possède toutes les qualités physiques et morales pour entraîner et fanatiser des peuples aussi crédules et aussi superstitieux que les nègres. Pour augmenter son prestige contre les peuples qu’il vent soumettre, il emploie surtout la terreur. Dans son pays, on ne prononce jamais son nom. Tout individu qui aurait l’audace de le désigner autrement que par le titre d’almamy aurait immédiatement la tête tranchée. C’est le despotisme dans toute l’acception du mot.

Son œuvre n’est pas comparable à celle d’El-Hadj Omar, qui poursuivait au moins un but, celui de créer un vaste empire musulman.

Samory n’en est pas là : chez lui, l’organisation religieuse est à peu près nulle, et le Coran ne préoccupe pas outre mesure ses sujets ; il y a bien dans quelques villages une mosquée, ou plutôt un emplacement servant de lieu de prières, mais le salam est chez lui une chose secondaire. La seule stricte observation du Coran est la défense, sous peine de mort, de boire du dolo. Encore cette prescription ne lui est-elle pas suggérée par les lectures saintes, elle a tout simplement pour but d’augmenter les ressources en céréales, maïs, mil et sorgho, destinées à nourrir tous les gens qui constituent la maison de l’almamy, femmes, esclaves, guerriers, et d’alimenter les colonnes expéditionnaires.

Nous avons parlé déjà de l’obligation de chaque village de cultiver pour l’almamy un champ dont la surface n’est nullement proportionnée au nombre d’habitants, mais qui est laissé au libre arbitre des dougoukounasigui et des sofa sous leurs ordres. Eh bien, les produits de ces champs ne suffisent pas, à cause de l’immense gaspillage : il lui faut encore s’emparer des récoltes sur pied de tous les malheureux Bambara sans défense, et de celles des habitants des pays nouvellement annexés.

Un tel état de choses ne peut faire prospérer un pays. Du reste, de budgets il n’y en a pas, les ressources directes ou indirectes ne sont pas organisées, et aucune fonction n’est rétribuée.

Il faut un train de maison à Samory et à sa cour, il lui faut récompenser les gens qui lui rendent service et donner à ses chefs de colonne les moyens de pourvoir à l’organisation de leurs troupes, achats de chevaux et de munitions, d’armes et d’effets.

Comment payer tout cela :

1o En laissant tout le monde piller un peu à l’aise ;

2o En organisant des razzias d’esclaves, car chez Samory le but de toute expédition est de se procurer de nouvelles ressources à l’aide d’esclaves.

Samory n’est qu’un marchand d’esclaves, le fournisseur des marchands maures du Sahara.

Dans ces dernières années et pendant le mémorable siège de Sikasso, ne faisant que bien rarement de prisonniers, Samory a été forcé de vendre une partie de ses propres sujets pour se procurer des chevaux et de la poudre.

Aussi aujourd’hui quelques-unes de ses provinces ne sont qu’une immense ruine : 1,7 habitant par kilomètre carré ! Je n’y connais pas un seul centre ayant 2000 habitants.

La population, déjà très réduite, ira sans cesse en décroissant ; la dernière guerre va encore la faire diminuer dans de fortes proportions. Les souffrances physiques endurées par tout ce qu’il y a de valide dans le pays pendant dix-huit mois ne sont pas faites pour augmenter la population. Car, en dehors des hommes et des guerriers employés à la colonne, tout ce qu’il y avait de valide, hommes, femmes, enfants, a été employé au service des vivres et du ravitaillement en munitions, ce qui n’est pas le service le moins fatigant.

On peut estimer les pertes de Samory, par le feu, la famine et les prisonniers faits par Tiéba, à environ 10000 individus.

Le nombre de ses sujets vendus et des gens qui ont émigré vers des régions plus clémentes ne peut être évalué, même approximativement.

A quelles étranges circonstances devons-nous ce triste résultat d’avoir réussi à mettre sous notre protectorat au bout de sept ans de labeurs, après d’aussi lourds sacrifices en hommes et en argent, un pays comptant 280000 habitants au lieu de près de 2 millions ?

A l’indécision dont nous avons fait preuve dans la politique suivie au Soudan.

A la fin de la campagne 1882-83, le colonel Desbordes avait fidèlement rempli le programme qui lui avait été tracé : « Se porter sur le Niger et créer une ligne de postes reliant ce dernier fleuve au point terminus de la navigation du Sénégal ».

Une nouvelle ère devait commencer, celle qui en réalité doit suivre la conquête, c’est-à-dire l’ère de l’organisation pratique des pays nouvellement conquis et de leur mise en valeur ; en un mot, il s’agissait de livrer à l’exploitation industrielle, commerciale et agricole les vastes territoires que trois campagnes glorieuses avaient annexés à notre vieille colonie du Sénégal.

Mais là ne devaient pas se borner nos efforts, et parallèlement à l’ère d’organisation devait se poursuivre un autre but : « continuer la pénétration ».

Notre influence et notre autorité bien assises auraient certainement eu pour résultat la substitution d’un commerce honnête aux infâmes pratiques de brigandage, de la traite et de l’esclavage.

Pour cela il importait en premier lieu d’arracher les populations de la rive droite à la tyrannie de Samory, il aurait fallu abattre la puissance de ce marchand d’esclaves.

Il y avait donc encore à faire et je n’apprendrai rien de nouveau à ceux qui ont collaboré avec le colonel Desbordes, car tous en étaient intimement convaincus.

A ce moment, les populations opprimées par ce tyran de Samory imploraient notre secours et réclamaient notre protectorat ; de tous côtés nous arrivaient des émissaires nous demandant de les protéger et nous offrant leur alliance.

On sait comment ni l’un ni l’autre de ces buts n’ont été atteints complètement.

Les crédits successifs demandés au pays avaient indisposé nos législateurs contre l’œuvre du haut fleuve. Et il ne pouvait en être autrement, les crédits affectés à la construction de la ligne de chemins de fer avaient été engloutis par une coupable négligence. A Paris on ne voulait plus entendre parler de rien.

De 1883 à 1889, on a immobilisé sans profit dans le triangle Kayes-Yamina-Siguiri des forces qui, sous prétexte de ravitailler nos postes, appauvrissaient le pays en dévorant ses ressources, tandis que pour la même dépense de crédits on aurait pu établir notre influence du Sénégal au Tchad et du Tchad au Congo.

Loin de nous aliéner la sympathie de tous les pays actuellement sous la domination de Samory et de Tiéba, nous aurions au contraire été reçus et accueillis par eux en libérateurs. De simples traités d’amitié et de commerce conclus avec les diverses confédérations de la boucle du Niger auraient assuré notre suprématie en nous donnant le monopole du commerce dans la boucle entière du Niger.

Quand comprendra-t-on que l’organisation en confédérations est la seule qui puisse assurer la prospérité des peuples noirs ? A l’aide d’alliances sagement conclues sous notre patronage, elles auraient pu étouffer l’avènement de n’importe quel aventurier et limiter sa puissance.

Chez les nègres plus que partout ailleurs, où le despotisme existe au plus haut degré, où l’organisation doit être substituée à la rapine et au brigandage, il ne faut pas de grosses agglomérations de territoires soumises au même individu.

Qu’un chef se fasse appeler Damel, Brack, Bour, Massa, Almamy, Naba, dès qu’il commande à une population de plus de 25000 âmes il doit être supprimé, sans quoi il dévaste au lieu d’organiser et de régénérer.


CHAPITRE IV

Séjour à Bénokhobougoula. — Cadeau à Samory et à ses femmes. — Le harem de l’almamy. — Le Baniégué. — Du tabac. — Nouvelles de la colonne : difficultés à se ravitailler. — Je me décide à quitter Bénokhobougoula. — Lettre à Samory. — Départ sans guide. — Égaré dans une ruine. — Arrivée sur les bords du Banifing. — Ouarakana et Caillié ; traces d’éléphants. — Tiong-i. — Départ pour Tengréla. — Accueil peu encourageant à Tintchinémé. — Conversation avec un Mossi. — Des poissons. — Menaces du chef de Tengréla. — Pourquoi l’on me nomme Diara. — Retraite de nuit sur Gongoro. — Position difficile à Tiong-i. — Population de Tiong-i. — Chasse aux iguanes. — Les Haoussa. — On cultive le safran indien. — Retour d’un courrier envoyé à Bammako. — Mort de ma mule. — Pourparlers avec Fourou. — Nouvelles de la colonne. — Indusstrie de Tiong-i. — Départ pour Fourou. — Le dolo, superstition de mon hôte. — Comment les noirs appliquent les préceptes et maximes. — Arrivée sur les bords du Bagoé. — Des termites comestibles. — Fourou, description de la ville, de ses fortifications. — Le culte des morts. — Les Soubakha. — Industrie. — Défiance de quelques habitants. — Le marché. — Nouveaux comestibles. — Histoire de Fourou. — Les habitants cachent leurs richesses. — Concours de beauté. — Du Peul et de l’élevage. — Le bois sacré. — Famine chez Samory. — Excursions aux environs. — Je réussis à me faire conduire chez Pégué, chef de Niélé (Follona).

Ma première visite en arrivant a été pour le vieux Bénokho, chef du village et de la région environnante appelée Mpéla.

Je lui fais quelques cadeaux pour la façon bienveillante dont il avait accueilli mon personnel et pour le remercier des vivres qu’il me donne.

Le restant de la matinée a été consacré à préparer les cadeaux destinés à Samory et à Karamokho. Un sofa qui m’a accompagné jusqu’ici doit se charger de les lui faire parvenir.

Voici la liste détaillée de tout ce que j’ai envoyé à Samory et à Karamokho avec le prix de revient des objets en France :

Fr.c.
1 fusil double, à pierre,canons gravés or, plaque de couche et sous-garde en cuivredoré90»
1 paire pistolets, crosseébène, incrustés argent, canon de 45 centimètres60»
1 paire pistolets à piston àcanons superposés54»
1 pistolet ordinaire15»
5 boîtes de capsules250
3 pièces étoffes impriméesà 8 252475
1 pièce étoffe brodée de perles argent40»
1 tapis de selle en veloursrouge brodé en galon or35»
1 pièce de velours rose30»
4 flacons odeur à 0 fr.65260
2 tabatières à 1 fr. 45290
12 grelots, 2 rasoirs, 1paire ciseaux, boutons assortis et 5 calepins15»
2 écharpes, banderoles desabre brodées en soie6»
1 rouleau tissu façon or,gaze20»
1 rouleau — plomb20»
Ganses et galons divers10»
6 fichus en soie de couleurassorties pour ses femmes9»
1 harmonica145
1 boîte de thé3»
110 cartouches44»
1 couverture650
Total49170
Le tout renfermédans une malle fermant avec un cadenas25»
51670
Au total et en chiffres ronds500 francs, ce qui fait dans le pays environ 2000 francs.

Dès que tout fut prêt, le sofa réquisitionna deux porteurs et se mit en devoir de regagner Sikasso.

Puis ce fut le tour des femmes de l’almamy, auxquelles je fis parvenir le cadeau quelques instants après leur avoir fait visite.

Voici le détail de ce que je leur envoyai :

Fr.c.
12 colliers en corail avec fermoir en or24»
12 bracelets en corail12»
1 pièce dentelle3»
1 rouleau étoffe20»
1 rouleau gaze20»
Et sur leur demande 6 rasoirs (dont je me dispense de désigner l’usage)12»
Au total91»

Les épouses de l’almamy sont logées dans un petit groupe de cases entouré d’un palanquement en bois, à l’ouest et à 500 mètres du village. Elles ont à leur service quelques vieilles femmes de griots, et ont comme homme d’affaires ou majordome un vieux Sonninké, diawara du Kingui, qui sait lire et écrire l’arabe.

Les femmes de l’almamy sont au nombre de vingt ; six d’entre elles sont mariées depuis plusieurs années, les quatorze autres sont des jeunes filles de huit à quinze ans qui attendent que leur seigneur et maître veuille bien les admettre dans son home. Quand l’almamy passe dans une région et qu’il remarque des petites filles qui lui plaisent, elles sont immédiatement envoyées dans un de ces dépôts. Peu d’entre elles sont filles de chefs, il puise partout. On pourrait supposer que son choix ne porte que sur des beautés exceptionnelles. Loin de là, il y en a peu de jolies parmi celles que j’ai vues au camp et ici.

Femmes de Samory et leur surveillant.

Leur condition n’est pas heureuse, la plupart d’entre elles ont été le jouet d’un caprice de l’almamy, puis elles sont délaissées ; mais, pour faire voir qu’il en possède beaucoup, il en emmène partout où il va. Il doit en avoir à peu près une centaine ; les femmes d’ici m’ont dit : un peu plus de quatre-vingts. La plus grande partie des femmes se trouve actuellement à Koussan (Ouassoulou), à Niako et à Sanancoro. Ces trois villes sont en quelque sorte les capitales des États de Samory.

Ces femmes sont gardées par de vieilles dialimousso (femmes de griots) et placées sous la haute surveillance du vieux Sonninké du Kingui. Personne n’ose leur adresser la parole : une simple politesse de la part d’un sujet de ce tyran est punie de mort ; aussi, quand une fama mousso (femme de roi) passe dans le village, tout le monde se range.

Deux des femmes d’ici sont enceintes ; elles m’ont confié qu’elles voudraient bien mettre au monde un garçon, la mère qui a une fille étant à peu près sûre d’être délaissée tout à fait par Samory.

Toutes ces femmes sont à peu près vêtues de la même façon : elles portent, les jours ordinaires, un pagne du pays, bleu rayé de blanc, et s’enveloppent les épaules et le haut du corps d’un morceau de calicot blanc dont la bordure est effilochée. Les jours de fête, le calicot est remplacé par de la mauvaise florence, jaune, rouge, verte, violette, etc. Les petits anneaux d’or des oreilles sont remplacés par d’autres boucles en or du poids de 100 grammes environ. Comme ce serait gênant de porter un poids semblable suspendu à l’oreille, à chacune de ces boucles est adaptée une chaînette plate en argent, de fabrication européenne, qui se passe, celle de droite, à gauche du cimier de la coiffure, celle de gauche, à droite ; les chaînettes forment ainsi une croix sur le front.

La coiffure en casque est très répandue sur cette rive-ci ; elle est analogue à celle des femmes du Khasso (Soudan français), mais toutes les femmes de l’almamy l’agrémentent d’une petite tresse de cheveux qui retombe sur le front et qui descend jusque entre les deux sourcils. C’est aussi la coiffure des femmes du Sankaran. Un collier en cuir, sur lequel sont fixées des cassolettes en or ou en argent, complète cette toilette de gala.

Ces gros pendants d’oreilles sont en forme d’anneaux et hérissés de petites tiges en or semblables à des branches de corail. On obtient cela avec de l’or fondu dont le modèle a été façonné dans de la cire.

Les branches ne sont pas nettoyées, on y aperçoit des boursouflures et des grains de sable. Cette orfèvrerie est bien au-dessous de celle qu’obtiennent nos forgerons-orfèvres du bas fleuve avec le filigrane.

Les effets et les parures d’une de ces femmes constituent environ la valeur de 1000 francs ; les 100 femmes ont donc coûté 100000 francs à l’almamy. Que de mères ont eu leurs enfants vendus et combien de villages l’almamy a-t-il détruits pour procurer ce luxe à ses femmes ! car le monarque n’a pas d’autres revenus que ceux que lui crée la chasse aux esclaves.

Mardi 11 octobre. — Je viens de passer deux jours pleins à manipuler mes marchandises : l’humidité a pénétré partout, les objets en fer et en acier sont tous légèrement rouillés, le cuivre terni, les étoffes sentent le moisi, ma pauvre petite bibliothèque est dans un triste état, les reliures sont décollées et les pages collées ensemble.

J’ai eu tellement de déceptions avec mon appareil photographique, que je dois me résigner à le renvoyer à Bammako, par un de mes captifs libérés qui porte en même temps mon courrier. J’avais soixante-cinq très bonnes plaques que j’ai eu tant de mal à développer et à conserver, et dans une nuit de rosée beaucoup d’entre elles ont été détériorées.

Ce matin, je les ai trouvées recouvertes de champignons. Elles étaient cependant séparées les unes des autres par des feuilles de papier buvard et enfermées dans des boîtes en carton, le tout protégé par une triple enveloppe de coutil. C’est vraiment décourageant de s’être donné tant de mal pour le développage, d’y avoir passé tant de soirées pour arriver à un semblable résultat.

Les autres marchandises détériorées, je les fais vendre au marché contre des cauries avec lesquels j’achète le riz, le fonio et le sel pour mes hommes. De la viande, il est impossible de s’en procurer à n’importe quel prix. Le bétail a disparu du pays. Bénokhobougoula, qui n’a jamais été un grand village, mais dont les habitants avaient la réputation d’être possesseurs de beaucoup de bétail et d’avoir des graines en quantité, n’est plus aujourd’hui qu’une misérable ruine habitée par une centaine d’habitants, y compris les femmes de l’almamy. Le fond de la population était Bambara Traouré, comme presque tout le pays entre Baoulé et Bagoé.

Les Foula du Ganadougou, quoique n’étant pas de même race, vivaient en très bonne intelligence avec eux, et tout ce pays formait plusieurs petites confédérations, dont les principaux centres étaient Niankourazana, Diakha et Baffa.

Samedi dernier, quelques habitants ont traversé le Baniégué pour se rendre au marché de Fourou qui a lieu tous les lundis, afin d’y acheter des provisions qui font absolument défaut ici. Fourou est un village soumis à l’autorité de l’almamy et contre lequel les gens de Tiéba n’ont encore rien tenté jusqu’à présent. Les habitants, dit-on, vivent en bonne intelligence, à la fois avec les gens de Tiéba, de Pégué, de Samory et de Tengréla ; le village m’a tout l’air de constituer une sorte de place neutre, dans laquelle tout le monde est le bienvenu, à la condition de n’appartenir à aucun parti.

Le marché serait situé à cinq ou six étapes dans le sud-est, sur l’autre rive du Bagoé : on y vit à très bon compte, paraît-il ; aussi je ferai tout mon possible pour m’y arrêter quelque temps en me rendant à Tengréla, si sa position n’est pas trop excentrique par rapport à mon itinéraire.

Vue de Bénokhobougoula.

Mardi 18 octobre. — C’est aujourd’hui la nouvelle lune, celle qui doit apporter un si grand changement dans la situation de Samory et dans la mienne aussi, puisque c’est dans cette lune que je dois être dirigé, sous la recommandation de Samory, sur les pays de l’est avec lesquels, dit-il, il est en relations.

Le temps que je suis forcé de perdre ne me coûte pas trop : la saison est encore bien mauvaise et il est pénible de voyager dans un pays comme celui-ci où toute transaction semble éteinte ; les sentiers doivent avoir disparu entièrement sous la végétation.

Tandis que pendant le mois d’août il y a eu vingt-trois jours de pluie, dans le mois de septembre il n’y en a eu que seize, et depuis le commencement d’octobre, sept jours de pluie seulement et deux tornades sèches. C’est la fin de l’hivernage. Le Baniégué, qui passe à quelques centaines de mètres dans l’est du village, a baissé de 3 m. 25 en dix jours ; il est entièrement rentré dans son lit. D’après les indigènes, son niveau ne baissera maintenant qu’en décembre, et il n’est jamais guéable avant la fin de l’année.

Cette rivière est formée de plusieurs petits cours d’eau qui prennent leur source dans le Bodougou ; ils se réunissent dans le Sibirila. Le Baniégué sépare le Siondougou du Mpéla et se jette dans le Badié ou Bagoé, un peu en aval de Bénokhobougoula. Il est de la largeur du Baoulé à Kondou (environ 20 mètres) et coule dans une plaine herbeuse en partie inondée. Ses berges et ses rives sont garnies de verdure ; on y remarque même à certains endroits de très beaux arbres.

On y prend trois espèces de poissons : une sorte de poisson blanc comme le meunier, mais ayant des dents. Sa chair est bonne, mais il a trop d’arêtes. Puis deux espèces de poissons à tête plate avec une mâchoire garnie de barbillons ; l’une de ces variétés est très bonne à manger, elle a le goût de l’anguille, mais l’autre est détestable et sent la vase et le musc. Les indigènes en prennent peu ; je n’en ai mangé que deux fois depuis que je suis ici, et ce sont mes noirs qui les ont pris à la ligne.

Samedi 22 octobre. — Aujourd’hui il est arrivé ici deux marchands, l’un vient de Bla et l’autre de Baba ; ils sont venus par Kourousina et sont porteurs chacun d’une charge de tabac qu’ils vont porter à Fourou pour le vendre.

Le tabac n’est pas ficelé en carotte comme sur les bords du Niger ; cinq ou six feuilles de 15 à 16 centimètres de long sont liées ensemble par la tige ; un de ces lots se vend maninkémé (60 cauries) ; les arêtes enlevées, il reste environ 60 grammes de tabac, comme je l’ai constaté, ce qui porte le kilo à 3000 cauries (7 fr. 50). Ce tabac, qui s’appelle sira (en poudre) ou taba quand il est destiné à être fumé, est d’une qualité inférieure à celui que l’on vend à Bammako et à Ténetou ; il est surtout récolté sur les bords du Badié, dans les environs de Fougani, Kinian et Baba. Il sert à faire le tabac à priser et est employé de préférence à une autre variété à tiges beaucoup plus élevées, qui s’appelle diamba. Cette variété est celle qui est cultivée dans nos possessions de la rive gauche du Niger ; elle sert pour la pipe.

Vers midi, Makhanian, neveu de Bénokho, est venu me confier que deux hommes qui reviennent de la colonne et qu’il a hébergés, parce que ce sont de ses camarades, lui ont appris que Tiéba s’était emparé, il y a trois jours, du diassa de Baffa, que tous les hommes avaient été tués sauf Baffa et un griot qui ont fui à cheval. C’est le contingent fourni par la région Ténetou-Bénokhobougou qui tenait garnison dans ce diassa ; Makhanian m’a recommandé le secret le plus absolu. « Jamais on n’en parlera, dit-il, avant que la guerre soit finie. » Tous les hommes de Bénokho et des villages aux environs sont morts. Je remarquai dans la journée qu’il y avait plus d’hommes revenant de la colonne, des déserteurs sans doute.

Dans l’après-midi, j’allai voir les femmes de l’almamy, qui me tinrent un tout autre langage. La guerre était sur le point de finir. Tiéba avait envoyé des bœufs et des chevaux en cadeau à l’almamy en lui demandant de faire la paix, mais Samory aurait refusé : « Dans huit jours, Sikasso sera pris et Tiéba aussi ».

Un peu plus tard un homme, que j’ai déjà vu rôder dans le village il y a deux jours, vient soi-disant de la part de l’almamy me saluer et me dire de ne pas perdre patience : « Peut-être Sikasso sera pris ; tous les chemins sont coupés maintenant ; on a rapproché les diassa du tata, on est si près que l’on peut tirer dans le village. »

Mouça, mon domestique, renvoie cet homme en le traitant comme il le méritait : « Comment, lui dit-il, il y a quatre jours que je te vois circuler par ici, et aujourd’hui tu viens dire que tu es un envoyé de l’almamy ? tu as de la chance que mon blanc ne te fasse pas administrer une correction à coups de corde ». Dans ce malheureux pays, le mensonge prime tout ; l’almamy, du reste, en donne un triste exemple.

Dimanche 23 octobre. — Il y a dix-sept jours que je suis ici et j’attends toujours ce chef du Pourou (?) qui doit me conduire vers Kong en me faisant traverser son pays. Jamais l’almamy ne m’a envoyé saluer par quelqu’un ; je ne sais qu’il a reçu mes cadeaux que parce que ses femmes se pavanent avec mes étoffes dans le village ; elles sont fières d’être un peu bien vêtues. Il ne m’a pas encore envoyé dire le barka (merci) de rigueur.

Comme cette lune-ci est déjà fortement avancée, je songe depuis plusieurs jours à partir ; malheureusement, il ne m’est pas possible de trouver de nourriture pour plus de deux jours à la fois.

Le village est très pauvre : y compris la fortune des femmes de l’almamy, il n’y a ici que 8800 cauries ; je les ai eues un jour toutes en ma possession. Dès le lendemain, les femmes, ayant besoin de monnaie pour se procurer du bois ou des piments, venaient m’apporter du riz et du fonio par lots de deux, trois ou quatre cents cauries ; un de mes hommes ne s’occupe que de la vente toute la journée.

Fourou, où je veux me diriger, afin de me rapprocher de Tengréla, est éloigné de quatre à cinq jours de marche pour les ânes. En route, il me sera impossible de trouver quoi que ce soit.

Mes besoins sont cependant minimes : mes hommes et moi nous nous contentons de 2 kil. 500 de riz (250 grammes par jour). Voilà plus d’un mois que personne n’a mangé de viande. Les femmes de l’almamy m’ont donné un jour une épaule de mouton ; de temps à autre, Diawé, qui va chasser deux fois par jour, me tue une tourterelle ou un youyou (sorte de perruche), car il n’y a ici ni perdrix, ni pintades.

Lundi 24 octobre. — Deux femmes du village auxquelles, hier, j’ai fait voir du corail, m’ont dit qu’elles m’apporteraient ce matin de bonne heure deux grandes calebasses de fonio pour acheter chacune un collier.

Deux femmes du village apportent deux grandes calebasses.

Avant le jour elles me les ont apportées ; me voilà donc en possession de quatre jours de vivres (environ 12 kilos de fonio) ; c’est avec cela que je vais essayer de gagner un centre où il me sera possible de subsister. Dans la journée, vers quatre heures, je suis allé rendre visite aux femmes de l’almamy et leur ai parlé de mon départ pour Fourou. A la même heure un de mes hommes faisait main basse sur la pirogue du Baniégué et mes hommes commençaient le passage des bagages. Les femmes, le vieux Bénokho, le kéniélala des femmes de l’almamy vinrent me trouver à plusieurs reprises pour me faire changer d’avis ; si je restais, disait la femme de l’almamy, qui a l’air d’avoir le pas sur les autres, elles me donneraient trois bœufs, trente foufou de riz et deux captives pour me marier. Sauf ce dernier article, il leur serait impossible de tenir ce qu’elles me promettaient, car elles manquent de tout.

Le vieux Bénokho et son neveu Makhanian, dont j’avais gagné l’amitié, vinrent me trouver à la nuit tombante et me tinrent à peu près le langage suivant : « Nous sommes bien peinés de te voir partir, car il va nous arriver malheur, l’almamy va peut-être nous couper le cou, tu es notre ami et je ne puis te donner un guide, ni te prêter ma pirogue, qui serait bien loin maintenant si tu ne l’avais pas prise de force. »

Ruines de Kouloussa.

Ma résolution était bien prise : il me fallait à tout prix quitter et aller de l’avant. Samory ne s’occupait pas de moi, il ne fallait donc compter que sur moi-même. J’allai coucher sur l’autre rive du Baniégué après avoir écrit la lettre suivante à l’almamy :

« Louange à Dieu, etc.

« Je suis resté, comme il était convenu, ici jusqu’à ce que la lune soit finie ; il y a neuf jours que l’autre lune est commencée, et tu ne me parles pas. Tu sais pourtant qu’à Bénokhobougoula il n’y a rien à manger ; je te préviens donc que je me rends à Fourou, où il y a un marché bien approvisionné, car si je retourne à Bammako, les Français ne seront pas contents.

« Je te salue », etc.

Mardi 25 octobre. — Ce matin de bonne heure, nous nous mettons en route sans guide. Comme il n’y a que deux chemins et que j’en avais déjà suivi un pour venir, il n’y avait pas de doute possible. Arrivé aux ruines de Kouloussa, la question changeait. Kouloussa comprend sept ou huit grosses ruines reliées entre elles par de petits sentiers ; les herbes ont trois mètres de hauteur, il est impossible de marcher sans s’égarer dans cette végétation. Je faisais arrêter mes hommes et paître les animaux sous la surveillance de quatre âniers. Les huit autres hommes, sous ma conduite, dépassèrent les ruines d’environ un kilomètre et je leur fis suivre une direction perpendiculaire au sentier que je cherchais. Je savais que c’était le chemin le plus à l’est qu’il fallait prendre. Une fois le chemin trouvé, il est facile de savoir si c’est le bon. Toutes les directions que m’ont données les indigènes et dont j’ai noté l’angle sont bonnes à dix degrés près au grand maximum.

C’est surtout aux abords des ruines et des villages que l’on s’égare ; les sentiers ne sont point frayés ; l’indigène, sachant que telle route passe auprès de tel ou tel arbre, près de telle ou telle colline, se dirige dessus directement, à travers les lougans ou la brousse ; quelquefois ce point est à sept ou huit cents mètres du village, et ce n’est qu’à partir de là que le chemin est réellement frayé.

Au bout d’une demi-heure le chemin était trouvé ; un de mes hommes, en vedette dans un tamarinier, aperçut vers l’est un feu dans la brousse ; il s’y rendit et réussit à mettre la main sur un homme qui faisait cuire un épi de maïs. Amené auprès de moi, cet homme me raconte qu’il est captif à Tiékoungo et qu’il garde un lougan de maïs contre les singes. Ce malheureux était tout effrayé. Je le rassurai en lui disant qu’il n’avait rien à craindre de nous, mais que le guide qu’on nous a donné à Bénokhobougoula s’étant enfui, il fallait qu’il nous accompagnât jusqu’à Tchikina. Ce mensonge me sauva. En route, je lui donnai une pipe de tabac et une pierre à fusil.

Arrivé à Tchikina, où je fis étape, il raconta dans le village ce que je lui avais dit, et sans aucune difficulté on me promit un guide pour le lendemain.

Je recommande à mes hommes la plus grande prudence dans leurs propos avec les quatre hommes qui constituent la population totale de ce village, afin de ne pas éveiller leur défiance.

Toute cette région a été pillée et ravagée à la fois par Samory et par Tiéba ; tel village ruiné par Tiéba est partisan de Samory, et vice versa, de sorte qu’il ne faut parler d’aucun de ces deux personnages sous peine de se compromettre.

Dans la soirée, le plus âgé des quatre habitants dit à un de ses hommes qu’il prévoit qu’il sera malade demain et qu’il ne pourra nous faire voir le chemin ; je ne m’en inquiétai pas, car un jeune homme venait de me dire que si le vieux ne voulait pas nous conduire, lui, ne demandait pas mieux, qu’il viendrait avec moi, même si le tiékoro (vieillard) le lui défend.

Dans les grandes herbes aux abords de Kouloussa.

Mercredi 26 octobre. — Ce matin, au petit jour, le vieux était en tête de mes hommes avec son arc et ses flèches. On traverse deux petits villages insignifiants dont l’un est connu sous deux noms (Fougouba ou Sirakoroni) ; bientôt après on arrive à Bakaribougou, très grand village où il n’y a plus que 30 à 40 habitants. Tous ces villages de Gantiédougou avaient encore, il y a quatre ans, de 800 à 1000 habitants, les ruines sont toutes très grandes. Le chef Bakary met à ma disposition deux solides gaillards pour nous faire traverser en pirogue le Bafing, qui est séparé du village par une plaine marécageuse de 1 kilom. 500. Cette rivière a 75 mètres de largeur ; elle est très profonde et encaissée ; les berges seules sont couvertes de très gros arbres, presque tous des sounsoun.

Elle vient du Kabadougou, environs de Timé, passe entre Foutiéré et Débété, à Ntiola, et se jette dans le Bagoé près de Komina. Les piroguiers m’ont dit qu’ils ne connaissaient pas de chutes et qu’elle était guéable pendant trois mois de l’année en certains endroits.

La rive droite est plus basse que la rive gauche, elle est encore en partie inondée ; au delà des terrains marécageux se trouve Ouarakana (Sirakana de Caillié).

Je fus très bien accueilli dans ce village. Mon hôte m’offrit des patates, du maïs et du mil. Dans la soirée, il apporta un barbotage de farine de mil à mon mulet ; c’est un indice certain d’un peu d’aisance. Mon hôte s’excusa de ne pouvoir mieux me recevoir. « Avant que le village fût détruit par Tiéba, nous avions beaucoup de bœufs et de chèvres, dit-il, il nous en restait encore pas mal il y a un an, mais les sofa qui passent ici de temps à autre nous ont tout pris ; nous aurions été contents de te donner tout cela, car nous aimons les blancs, nous savons qu’ils ne font pas la guerre pour prendre des captifs, etc. »

La population de Ouarakana (120 habitants) est composée de Malinké Konaté et de Bambara Kouloubali et Traouré. Il y a ici, comme à Bakaribougou, en face sur l’autre rive, des hommes charpentés d’une façon remarquable ; ils ont 1 m. 80. Leurs torses et leurs bras bien modelés rappellent l’homme de l’âge de pierre tel que nos peintres et sculpteurs le représentent. Si ces hommes n’étaient pas privés de sel et de viande, ce seraient des géants. Ils portent pour tout vêtement le bila (bandelette d’étoffe qui passe entre les jambes).

Toute cette région que je viens de traverser est très fertile ; c’est un terrain d’alluvion. Les cultures sur pied sont belles ; on y voit de beaux cés, des tamariniers, des bombax, des baobabs, etc., mais pas de caoutchouc et fort peu de ficus. Dans beaucoup de villages il y a des citronniers[31]. A l’est, un tout petit dos d’âne sert de ligne de partage entre les eaux du Baniégué et du Bafing. Il n’y a en fait de gibier que quelques petites biches de l’espèce appelée en bambara mangarang-o. Au Sénégal, on les nomme vulgairement biche-cochon.

Jeudi 27 octobre. — De bonne heure je quitte Ouarakana, accompagné de trois hommes mis à ma disposition par le chef du village. En route, je fais causer un des hommes, et mes doutes se confirment : je viens bien de recouper l’itinéraire de Caillié.

Le guide me fait voir la direction de Douasso et de Fala, et me dit qu’entre Ouarakana et Fala il n’y a qu’un village, qui s’appelle Sounouba (c’est évidemment le Sounibara de Caillié).

La marche est difficile, le terrain est détrempé ; voilà quatre nuits de suite qu’il pleut à torrents, on ne se croirait pas à la fin de l’hivernage.

Korokobougou, par où l’on passe, est un village insignifiant (20 habitants). A sa sortie on traverse un gros torrent (eau 1 m. 60) sans pont, et quelques instants après on est sur les bords d’une jolie rivière de 10 à 12 mètres de largeur. Cette rivière, qui coule du sud au nord, est vraisemblablement celle qu’a coupée Caillié entre Ouarakana (Sirakana) et Sounouba (Sounibara).

Les cultures de Tiong-i.

De Ouarakana à Tiong-i on la traverse quatre fois. Les deux premières fois, son passage nécessite la construction d’un pont de fortune ; cette besogne est assez facile heureusement, le lit de la rivière étant encombré d’arbres de belle venue dont on utilise les fourches comme supports. La construction d’un pont de ce genre, le passage des bagages et des ânes d’un petit convoi de quatorze animaux, exigent trois heures.

La troisième fois qu’on la traverse on a de l’eau jusqu’aux aisselles, et la dernière fois, un peu avant d’arriver à Tiong, elle n’a plus que 40 centimètres d’eau.

Vendredi 28 octobre. — Cette rivière retarde ma marche d’un jour, je suis forcé de scinder l’étape en deux et de camper à Kéblé. C’est un très grand village détruit par l’almamy. « Tous les habitants sans exception, me dit le guide, ont été vendus comme captifs. » Blénio et Nélébougou, un peu plus loin, ont eu le même sort, mais c’est Tiéba qui les a ruinés ; il reste une vingtaine d’habitants à Nélébougou et à Blénio ; à Kéblé, il n’y a personne.

La végétation est un peu plus dense que dans le Gantiédougou : il y a beaucoup de bambous le long des marigots et le rideau d’arbres s’éloigne un peu des rives. Une heure après avoir quitté Nélébougou, on entre dans les cultures de Tiong-i, qui s’étendent fort loin ; on sent qu’on est près d’un gros village ; partout, sous de petits abris en chaume ou dans les fourches des arbres sont assis des gamins qui jouent de la flûte ou du fabrésoro pour éloigner les oiseaux, et surtout les éléphants qui saccagent tout par ici. De Ouarakana à Tiong-i il y a partout des traces de ces animaux, de jeunes arbres déracinés, des branches tordues, etc. ; ils ne doivent cependant pas être très gros ; les empreintes les plus grosses que j’aie vues n’avaient que 40 centimètres de diamètre, et il n’y a que les toutes basses branches qui soient cassées sur leur passage. A Korokobougou, me dit le guide, il y avait un chasseur qui en tuait tous les ans deux ou trois, mais il y a longtemps qu’il est mort et personne dans le pays n’ose les chasser. Ici du reste il y a peu de fusils ; tout le monde est armé d’arc et de flèches ; les rares fusils que l’on voit sont des armes de rebut, et tout à fait de bas prix ; je n’ai pas vu un seul gros fusil connu dans la traite sous le nom de boucanier mâle ou femelle.

Tiong ou Tiong-i a l’aspect d’une ville : ses grandes murailles en terre glaise d’un gris cendre avec de grossières tours de flanquement espacées de 25 à 30 mètres et ses toits plats qui, par-ci par-là, dominent l’enceinte, rappellent les gravures de Viollet-le-Duc dans son Histoire de la Fortification. C’est bien là l’enfance de la fortification et du flanquement.

Ce village, qui était le Famadougou (la capitale) du Niendougou, a dû contenir dans le temps 3000 habitants. Actuellement l’enceinte est loin d’être bien garnie d’habitations ; il y a à l’intérieur du village de grands terrains vagues qui séparent les groupes d’habitations les uns des autres ; le tata extérieur est assez bien entretenu. J’évalue sa population actuelle à 500 habitants.

Tiong-i.

Le chef du Niendougou prélevait de lourds droits de passage sur les marchands, qui pour cette raison évitaient généralement de passer sur son territoire ; c’est ce qui explique le détour que Caillié et sa caravane ont fait pour se rendre de Tengréla à Fala et leur passage à Débéna et Douasso ; car la route directe passe à Fala, Konlonza, Koulousa, Tiong-i, Ouoblé, et Fala sur le Bagoé.

Me voyant tout près de Tengréla, je me demandais si je ne ferais pas mieux de tenter de m’y introduire, quoique Samory m’ait dit qu’on m’y couperait le cou ; lorsque dans la soirée mon hôte Basoma me proposa d’y aller. « Puisque tu dois aller à Kong, passe à Tengréla ; cela vaut mieux que d’aller à Fourou, car de Fourou il te faudra revenir à Tengréla ; tu serais donc forcé de traverser deux fois le Bagoé, et pour un oui ou un non, les riverains ne prêtent pas leurs pirogues. Je trouvai son raisonnement fort logique et m’empressai d’accepter sa proposition. Il fut décidé qu’il m’accompagnerait avec un homme du village.

Samedi 29 octobre. — Nous prenons un jour de repos bien gagné, et je m’occupe de trouver pour quelques jours de vivres avant de me mettre en route pour Tengréla.

On ne voit pas d’êtres malingres comme ailleurs à Tiong-i ; tout le monde, sans vivre dans l’abondance, a au moins de quoi se nourrir. Sur le marché, il y a du fonio, du riz et du mil en petite quantité ainsi que quelques patates. A côté de cela, on y trouve des condiments, du sel et du beurre de cé ; mais ni bestiaux ni poulets.

Dimanche 30 octobre. — Ce matin, au départ, il s’est produit un moment d’indécision ; il régnait parmi mes noirs une sourde crainte. L’un d’eux, Kéléba Diara, Dioula originaire du Ouorodougou, et que j’ai engagé à Médine, ainsi qu’un autre ânier, ne se trouvent pas à leur poste au moment du départ. Je préviens à haute voix le chef de Tiong-i que deux de mes hommes s’étant évadés je l’autorisais à s’en emparer et à les vendre. Cinq minutes après, les gaillards avaient rallié. Ce qui avait produit cette défection, c’est que mes hommes avaient appris que Tengréla étant en hostilité avec Samory, il pouvait très bien se faire que ces gens-là veuillent nous piller et peut-être nous massacrer.

En partant nous nous dirigeons sur Gongoro (Bangoro de Caillié), parce que Basoma disait y avoir des amis. Pour s’y rendre, on traverse deux grosses ruines, Zanbougou et Sanancoro, dans lesquels il y a deux captifs qui surveillent des cultures de tabac appartenant au chef de Tiong-i.

Après quatre heures de marche dans une plaine presque sans rides, couverte de hautes herbes et ravagée par les éléphants, on arrive à Gongoro — j’écris Gongoro, c’est presque Bangoro, ce son est très difficile à prononcer. — Il faut se faire répéter ce mot plusieurs fois pour être fixé. Je comprends très bien que Caillié l’ait transcrit par un B.

Gongoro est composé de trois gros villages, en partie détruits par Tiéba. Ils sont à cheval sur un petit ruisseau marécageux bordé de quelques groupes de nté ou tin (palmier à huile). Les abords inondés sont plantés de riz et de tabac. La population totale est de 200 habitants Bambara Traouré ou Sénoufo Diarabassou. On y parle tout aussi bien le sénoufo que le bambara. Ces gens-là ont l’air de vivre en très bonne intelligence. Je comprends à présent très bien que Caillié n’ait pas signalé les Sénoufo, car, quand il adressait la parole à quelqu’un en mandé on devait lui répondre de même ; il a, du reste, peu séjourné dans ces villages ; comme il allait à pied, en arrivant il devait être extrêmement fatigué et s’y reposer. Sa qualité de Maure et de fervent musulman lui créait en outre des obligations, et l’a plus d’une fois empêché de faire le tour du village. C’est ainsi qu’à Sirakana (Ouarakana) il passe la journée sans voir ni mentionner le Bafing, qui coule au nord du village et dont on aperçoit très bien le rideau de verdure.

De Bangoro à Sirakana je trouve 13 kilomètres de plus que mon prédécesseur. Cela s’explique aisément : au moment où Caillié passait (en février), toutes les herbes étaient brûlées, les ruisseaux presque à sec : le terrain est très plat, on franchit rapidement de grandes distances. De plus, dans les conditions où voyageait notre compatriote, il devait lui être bien difficile de noter soigneusement ses haltes, car même devant les personnes avec lesquelles il marchait il ne pouvait se permettre d’écrire. Il est du reste remarquable que Caillié, dans les conditions où il voyageait, ait pu rassembler suffisamment de notes pour permettre de construire son itinéraire avec autant d’exactitude.

A Gongoro se trouvait de passage un homme de Tengréla ; il me proposa d’aller saluer de ma part Massa, mansa (chef) de Tengréla, fils de feu Yanokho, et de lui demander pour moi la permission de traverser le village.

J’acceptai avec plaisir ; il fut décidé que j’attendrais un jour ici et que le surlendemain je me mettrais en route pour Tintchinémé où je m’arrêterais. Cet homme, qui s’appelle Fanko, sans m’assurer absolument du succès de ses démarches, me donne bon espoir.

Comme Basoma me l’avait affirmé, les gens de Gongoro étaient ses amis. On m’apporta dans la journée deux poulets et du riz ; c’était du luxe pour moi, car depuis mon départ de Ténetou je n’en avais pas mangé.

Lundi 31 octobre. — Fanko est reparti hier à Tiong-i ; il doit revenir ce soir à Gongoro, nous ne partirons donc d’ici que demain ; j’en profite pour mettre un peu d’ordre dans mes notes et mon journal de marche.

Personne ici n’a eu connaissance du passage de Caillié : « Jamais un Maure n’a passé ici, disent-ils, mais souvent nous avons vu des founé (albinos) ».

La population n’est plus aussi nombreuse que du temps de Caillié : depuis que Diali Amara, lieutenant de Samory, a passé par ici, le pays est à peu près ruiné.

Mardi 1er novembre. — Le départ a lieu vers huit heures du matin seulement, Fanko est long à faire ses adieux.

Tout le long de la route, Basoma est aux aguets ; il examine avec soin la brousse ; il a sorti le fusil de son étui en cuir et en examine soigneusement la batterie. Des gens de Gongoro nous suivent en se mettant pour ainsi dire sous ma protection. Toutes les communications ayant cessé depuis l’ouverture des hostilités avec Tiéba, aucun homme des villages de Samory n’était entré dans Tengréla, plusieurs qui avaient tenté l’aventure ayant eu le cou coupé.

Arrivés en vue de Tintchinémé, tout ce monde reste peu à peu en arrière, et je me trouve seul avec mes deux guides et un Mossi qui se rendait à Tengréla. Je fais camper mes hommes sur le bord de la route menant à Tengréla et vais voir le chef du village. Les habitants n’ont pas l’air hostile. Un vieillard me donne quelques diakhaté, sorte de tomates que l’on fait cuire dans le riz.

Après avoir expliqué au chef que j’étais tout à fait neutre dans la lutte entre Tiéba et Samory, et lui avoir montré que j’étais seul avec quelques serviteurs, je lui dis que j’étais chargé par les Français de me rendre à Kong et de saluer en passant le chef de Tengréla et les habitants. Ce chef fit monter à cheval un homme, qui partit du campement à deux heures de l’après-midi. Il ne voulut se charger ni de la lettre de recommandation, en arabe, du colonel Gallieni, ni de celle adressée à Alpha Moussa, marabout vénéré de Tengréla, par El-Hadj Mahmadou Lamine de Ténetou, ajoutant que je les remettrais moi-même à qui de droit.

En attendant qu’il revienne, je me mis à causer avec le mossi qui avait fait route avec nous. Cet homme, qui est originaire du Yatenga, a voyagé un peu partout ; aussi sa conversation m’est-elle précieuse. Il est tatoué comme les Bambara Kouloubali ; en outre, il porte une grande entaille circulaire partant de chaque côté du haut des narines et allant se terminer à la hauteur de la dernière molaire.

Il me parla de son pays, me disant qu’il y avait beaucoup de musulmans dans le Mossi et que les étrangers y circulent librement. Plusieurs chefs se partagent le commandement du pays ; les plus influents résident à Wagadougou, Mani et Koupéla. Il m’apprit que dans tout le Mossi il y a fort peu de gros gibier, ce pays étant très peuplé.

Je fis un petit cadeau à ce brave homme, qui n’avait pas l’air de rouler sur l’or.

Son bagage consistait en un panier à kolas, renfermant un peu de poivre rond, une dizaine de pierres à fusil, quelques grains de soufre et une ceinture munie d’un crochet en fer pour suspendre les effets en arrivant à l’étape. Il possédait en outre un ou deux milliers de cauries. Son arc était très bien conditionné et fabriqué en bois dur. La corde était une lamelle de bambou, et les extrémités de l’arc fortement liées à l’aide de bandelettes de peau de kana (sorte d’iguane, appelée au Sénégal gueule tapée), pour empêcher l’écartement. Les flèches surtout sont fabriquées avec soin. Lourdes, un peu allongées, les deux tranchants bien affûtés et trempées de poison, ces flèches doivent faire des blessures terribles. Le fer, forcé dans le roseau, était également entouré de bandelettes de peau de kana. C’est une arme bien conditionnée ; nulle part je n’en ai vu d’aussi bien faites.

L’arbuste qui fournit le poison à flèches se nomme kouna, il croît généralement en forme de haie épaisse. Le bois ressemble au sureau. La feuille, légèrement velue, est d’un vert presque foncé. Sa tige est à peu près semblable à celle du rosier, mais porte moins de piquants.

Son fruit est formé de deux grandes gousses d’un vert brun, d’une longueur de 20 à 30 centimètres. Ces gousses renferment une sorte de soie blanche dans laquelle on trouve des graines de la grosseur du café.

En juillet, elles ne renferment encore que de la soie ; les graines ne se forment qu’en août et ne sont mûres qu’en décembre ou janvier.

Après la cueillette, les gousses sont ficelées par petites bottes et suspendues aux solives des cases pour les sécher. Pour préparer le poison, on pile les graines quand elles sont bien sèches et on les laisse macérer dans de l’urine pendant plusieurs jours ; le tout est ensuite cuit avec du mil et du maïs, pour lier la préparation jusqu’à ce qu’elle ait la consistance d’une pâte ressemblant au goudron, dans laquelle on trempe ensuite les pointes de flèche, de lance et même les balles.

Les blessures occasionnées par des armes enduites de kouna sont toutes mortelles quand la préparation est fraîche ; mais, lorsqu’il y a longtemps que la préparation n’a pas été renouvelée, on peut guérir de ses blessures en prenant une boisson qui sert d’antidote. La formule de ce contrepoison n’est connue que de peu d’individus, qui se font payer très cher les doses qu’ils administrent aux blessés ; quelques forgerons et kéniélala seuls en possèdent le secret, il ne m’a pas été possible d’obtenir aucune information à ce sujet.

Cette plante a été reconnue par M. Cornu, professeur au Muséum, pour être un Strophantus. Son action sur le cœur se rapproche de la digitaline.

En dehors du poison pour flèches (kouna), on fait encore usage, dans le Soudan, de divers autres poisons.

Le plus commun se nomme doung-kono ; il est préparé de la façon suivante : une tige de petit mil (sanio) est introduite dans l’anus d’un cadavre et laissée pendant une vingtaine de jours, puis la tige est séchée et pilée. La poudre, délayée dans une sauce que l’on mange avec le to, n’incommode pas et il est impossible de s’apercevoir que l’on est malade ; ce n’est qu’au bout de quelques jours que le ventre de la victime enfle légèrement ; au bout d’un mois, l’embonpoint est devenu manifeste, on voit que c’est une obésité factice, et huit ou dix jours après l’on meurt.

Ce poison est très connu ; il est d’autant plus redouté, qu’il frappe bien souvent, à côté de gens dont on veut se débarrasser, des malheureux qui par hasard viennent à passer devant la case de la victime et qui, tout à fait accidentellement, sont invités à manger, comme il est de coutume ici.

J’avais dans mon convoi un jeune Ouassoulounké nommé Diam-Diallo, qui un jour à Ténetoubougoula a accepté de partager un repas avec un marchand venant de son pays ; Diam-Diallo était convive accidentellement, puisqu’on était en train de manger quand il est arrivé.

Huit jours après, les premiers symptômes se faisaient sentir. Diawé me confia ses craintes. « A l’autre lune, il faut que mort », disait-il. Je le renvoyai à Bammako, où le docteur Tautain l’employa comme jardinier ; un mois après il mourait du doung-kono.

Une pincée de poudre de doung-kono jetée dans du lait le fait immédiatement lever ; c’est, paraît-il, le seul moyen de voir si le namougou, ou poudre à sauce, est oui ou non empoisonné.

Un autre poison bien redoutable, qui fait mourir dans les vingt-quatre heures, c’est le korty-mougou (ou poudre de korty). Peu de personnes savent à l’aide de quelle plante ce poison est fabriqué ; il est cependant très répandu, et souvent j’ai entendu parler d’empoisonnements par la poudre de korty. Ce poison est mis sous l’ongle du pouce, que l’on a soin de faire négligemment tremper dans la calebasse d’eau offerte à la personne que l’on veut empoisonner.

Le korty-mougou est connu partout, du Bakhounou à Grand-Bassam ; il est surtout employé chez les peuples de race agni, où l’empoisonnement est très fréquent.

On m’a également entretenu d’une autre variété de poison dont l’effet est tellement foudroyant et l’emploi si original qu’il est permis de mettre son existence en doute. Les noirs cependant en parlent avec tant de terreur que j’ai pensé bien faire en transcrivant ce que j’ai appris à ce sujet.

Ce poison se nomme également korty et serait fabriqué avec une plante très rare que l’on ne trouve que dans le nord du Bélédougou. Il est porté dans un ergot de coq enroulé dans un chiffon. Pour s’en servir, il suffirait tout simplement à la victime de voir l’ergot à travers un linge pour qu’immédiatement elle tombe foudroyée.


★ ★

Tout en appréciant beaucoup la conversation intéressante de mon Mossi, j’attendais avec impatience le retour du courrier de Tengréla.

Je commençais à être très inquiet. Diawé venait de m’apprendre que Basoma et l’autre guide s’étaient sauvés en nous abandonnant à notre triste sort. Enfin, vers six heures et demie, le chef parut ; il était accompagné de deux autres cavaliers armés, mais misérablement vêtus ; ils entrèrent d’abord dans le village et bientôt après revinrent accompagnés du chef du village pour me donner la réponse de Massa.

Voici à peu près textuellement cette réponse : « J’ai dit à Massa et aux gens de Tengréla tout ce que tu m’as dit. Voici sa réponse : « Tu diras à ce blanc qu’il ne marche pas plus loin, et qu’il s’en retourne immédiatement d’où il vient, car s’il n’est pas parti ce soir, je lui fais couper le cou. Jamais, tant que Tengréla nous appartiendra, un blanc n’y passera ; nous ne voulons plus entendre parler d’eux. Ils ont fait la paix avec Samory et emmené son fils Karamokho en France.

« Qu’ils aient fini la guerre, nous le comprenons, car on ne peut pas se battre toujours, et puis Samory a donné aux blancs le pays qu’ils demandaient, mais ils n’avaient pas besoin de conduire son fils en France. Nous étions beaucoup qui luttions contre Samory et il ne pouvait pas nous vaincre, mais quand on a appris que vous aviez emmené son fils en France, beaucoup de petits pays qui étaient hostiles à Samory se sont mis avec lui, en nous disant : « Vous voyez, les blancs ont porté Karamokho en France, leurs soldats lui aideront, nous sommes perdus si nous ne disons pas que nous sommes contents de lui. » C’est ainsi que nous restons seuls avec Tiéba, le Kantli, le Niéné, le Follona et Dioma. Si Samory arrive à prendre Sikasso, nous sommes perdus, mais nous lutterons, et avant qu’il prenne nos femmes et nos enfants, il faut que nous lui tuions quelques centaines de soldats. Si nous faisons la paix, c’est pire : nos femmes et nos enfants seront vendus pour des chevaux et nous ne serons pas vengés. Quand les blancs de Bammako verront nos femmes et nos enfants passer le fleuve en prisonniers, ils pourront dire : « C’est nous Français qui avons fait cela. »

« Ah ! si les Français étaient venus il y a trois ou quatre ans, nous aurions été contents de leur donner notre pays, et Tiéba aussi. Niakhalemba (chef de Mbeng-é, Follona) et Sakhadigui (chef du Gankouna et du Toukoro) ont aussi envoyé des hommes à Bammako pour vous parler et vous demander des secours. Il est vrai que vous n’avez pas aidé Samory avec des soldats, mais vous avez fait plus de mal en emmenant son fils en France.

« Dis à ce blanc que nous le connaissons ; il y a déjà quelque temps qu’il voyage dans le pays ; des Dioula l’ont vu ; nous savons très bien qu’il ne vient pas pour autre chose que pour nous faire voir ses marchandises ; il aurait pu tout vendre ici, car nous n’avons ni étoffes, ni pierres à fusil, ni perles, ni rien ; ce n’est pas pour lui que nous refusons de le laisser entrer, car ce blanc n’est pas un mauvais homme, il connaît notre parler et on l’appelle Diara[32] ; mais c’est pour faire voir aux blancs de Bammako que nous ne voulons plus entendre parler d’eux. Partout où il voudra passer, ce sera la même chose : nous avons tous dit que maintenant c’était fini pour les blancs. »

La façon calme et réfléchie dont cet homme m’a débité tout ce que ces pauvres gens ont sur le cœur m’a vivement impressionné ; j’ai essayé de lui faire comprendre que les blancs n’attachaient pas grande importance au voyage d’un fils de chef en France, que c’étaient eux qui exagéraient la portée de cet acte, que nous étions disposés à faire quelque chose pour eux, et que leur chef avait grand tort de ne pas vouloir me donner une audience.

Le chef de Tintchinémé était inébranlable ; il avait une consigne qu’il observait avec la plus grande discipline. Je voyais même qu’il en ressentait un réel chagrin, car ce n’était pas un mauvais homme. Il fallait me décider à m’en retourner.

Il faisait nuit noire, il pleuvait légèrement, nous n’avions rien mangé ; notre riz n’étant pas cuit, j’essayai de retarder mon départ. Toute mon éloquence fut impuissante à fléchir ces gens, qui restèrent en selle, surveillant nos préparatifs de départ.

Vers huit heures, sans guides, par une pluie battante, nous nous mettions péniblement en route pour revenir sur nos pas. Cette marche de nuit fut particulièrement fatigante ; l’étape du matin avait été longue et pénible à cause des hautes herbes, qui atteignaient de trois à cinq mètres de hauteur.

Comme mon armement ne consistait qu’en deux fusils Beaumont et un fusil de chasse, pour la circonstance je crus prudent de prendre dans mes bagages quatre pistolets doubles à pierre et d’en armer mes hommes, afin de pouvoir nous défendre en cas d’alerte ; je fis prendre toutes les précautions en vue d’une attaque probable.

A distance nous étions suivis par les cavaliers.

A plusieurs reprises nous avons failli nous égarer ; le sentier se perdait dans les herbes, et nos hommes étaient forcés de s’appeler pour ne pas se perdre. Vers deux heures du matin, les cavaliers s’en étant retournés, je fis arrêter le convoi dans une petite clairière et nous nous installâmes en halte gardée : ânes entravés et bagages disposés en croix, pour pouvoir au besoin nous en servir comme retranchement.

Les hommes en sentinelle ont signalé dans la nuit des individus venant rôder autour du bivouac, mais, en nous voyant faire bonne garde, ils n’ont pas osé nous attaquer[33].

2 novembre. — En atteignant Gongoro, je trouvai Basoma et l’autre homme de Tiong-i ; je ne leur fis aucun reproche de s’être sauvés, car s’ils avaient mis le pied dans le village, ils étaient sûrs de leur affaire et tués comme « hommes de Samory ».

Cet échec sera bien difficile à réparer.

Que de renseignements j’aurais pu obtenir pendant un séjour d’un mois à Tengréla. Les directions et les itinéraires sur toute la région Folou, Kabadougou, Bodougou, Noolou, Fadougou, sur le Ouorodougou, le Follona, le Kouroudougou, etc., tout cela est perdu et jamais je ne pourrai retrouver cette occasion.

Tiong-i, qui n’est pas éloigné de Tengréla, en est séparé par un monde, car tous les chemins de cette région partent naturellement du centre le plus important, de Tengréla. Il n’existe, comme je l’ai dit, aucune relation entre Tiong-i et Tengréla ; je voudrais insister pour y entrer, mais qui envoyer ? Un de mes hommes ou un homme de Tiong-i ? L’un et l’autre seraient infailliblement assassinés ou au moins faits captifs.

Bivouac de nuit.

De retour à Tiong-i j’attendrai une occasion pour communiquer avec les gens de Tengréla, peut-être se laisseront-ils convaincre : il faut toujours espérer. Ma situation est loin d’être brillante, le plus sage parti à prendre est de faire retour à Tiong-i.

Jeudi 3 novembre et jours suivants. — Zan, le chef de Tiong-i, que je vais voir souvent, m’abreuve de mensonges. D’après lui, il paraît que l’almamy vient de lui défendre de me laisser traverser le Bagoé, si je voulais me rendre à Fourou. Ce dernier village aurait, du reste, reçu l’ordre de me refuser l’hospitalité si je m’y présentais. Il m’est également interdit d’envoyer mes hommes au marché de ce dernier village.

L’almamy n’envoie personne pour me saluer, ne répond à aucune de mes lettres : son seul désir serait, je crois, de me voir m’en retourner volontairement vers Bammako, car il n’ose pas m’en donner l’ordre. Il est absolument convaincu que jamais il ne pourra m’être utile pour mon voyage, quoiqu’il parle avec emphase de ses bonnes relations dans l’est.

7 novembre. — Dans la journée j’ai reçu la visite de Toumané, chef des sofa de Fourou ; il me dit revenir de la colonne où l’almamy l’avait appelé. Samory lui a dit que j’étais en route pour me rendre à Fourou. Il lui a donné l’ordre de m’installer provisoirement dans le village et d’envoyer demander au chef de Ngiélé l’autorisation de passer. Ngiélé est un grand village dans l’est, sur la route de Kong ; il m’a déjà été signalé par El-Hadj Mohammed Lamine de Ténetou. Si Toumané obtient cette autorisation, il devra me faire escorter jusque-là.

Un jour il m’est interdit de quitter Tiong-i, un autre jour on me propose officiellement de continuer ma route ! Tout cela n’est-il pas étrange !

Un instant après, trois Sonninké de Touba sont venus me saluer. Le chef de ces marchands est un Diabi ; ils ont traversé le Niger à Fogny et sont venus ici par le chemin Ouola, Tiékoungo, etc. Ils m’apprennent que la canonnière est de retour à Bammako, ayant effectué son voyage à Tombouctou.

Ce Diabi, qui est allé six fois déjà dans le Ouorodougou, me propose de parler aux gens de Tengréla ; il me dit de patienter, peut-être réussira-t-il mieux que moi ; je prêche ma cause avec chaleur naturellement, et il me quitte en me promettant de m’informer du résultat de ses démarches ; c’est demain matin 8 qu’il se met en route. Je lui fais cadeau d’une chechia violette, d’une pièce de ganse blanche pour orner son boubou et d’un porte-monnaie.

Tengréla, d’après ce Diabi et mes hommes, est un peu plus grand que Tiong-i, et bâtie dans le même genre, mais sa population est plus dense, quoiqu’il y ait autant de terrains vagues qu’ici. En estimant à 1500 le nombre de ses habitants, on ne doit pas être bien éloigné de la vérité.

Tengréla est habité par des Bambara forgerons, des Siène-ré et surtout des Mandé Dioula. Massa, fils de Ianokho, n’a, paraît-il, pas grande influence ; le vrai chef serait Bakémory, qui est à la tête du parti mandé dioula.

8 novembre. — En attendant le résultat des démarches du Diabi à Tengréla et le départ de Toumané pour Fourou, je me suis installé chez Basoma, qui a mis à ma disposition une case assez confortable, mais un peu obscure. Dans le toit on a ménagé une ouverture pour la fumée, qui s’évacue par un tuyau en terre, que l’on recouvre d’une vieille poterie quand il pleut. A Gongoro j’ai vu une vraie cheminée qui fait saillie à l’extérieur de la case, elle a environ 70 à 80 centimètres de largeur, sa hauteur est celle de la case. Le feu se met devant, la fumée s’introduit dans la cheminée par une ouverture de 60 centimètres de hauteur en forme de T renversé. A un mètre vingt à peu près au-dessus du sol, on a ménagé une ouverture demi-circulaire qui permet de placer la viande à boucaner sur un gril en rondins. Pour que la pluie ne pénètre pas dans la cheminée, le haut est fermé par des rondins de bois recouverts de terre glaise comme le toit de la case ; la fumée s’échappe par une ouverture ménagée sur un des flancs ou bien encore sur le grand côté extérieur, cela dépend de l’orientation ; elle est disposée pour ne pas être gênée par les vents. On appelle ces cheminées dibi.

Dibi, type de cheminée des environs de Tengréla.

La population de Tiong-i se compose de Bambara Kouloubari et Traouré ; il y a aussi quelques familles siène-ré ou sénoufo ; ces derniers sont les plus anciens habitants du village. Les Bambara ne sont venus du Ségou qu’avec Ali Diara, dernier roi bambara du Ségou, qui vint faire des incursions dans le Niéné vers 1845.

La domination des Bambara du Ségou à Komina et dans le Gantiédougou n’a cessé que vers 1860. Au moment où Barth faisait son voyage et à propos d’un itinéraire par renseignements de Nyamina à Tengréla, il dit ceci (édition allemande, t. IV, p. 577) :

« Sur le chemin de Tengréla à Nyamina (29 courtes marches), on atteint, le quatrième jour, un grand fleuve (probablement le Bagoé de Caillié) sur l’autre rive duquel commence le domaine de Nyamina. »

L’occupation du Gantiédougou par les Bambara au Ségou vers 1852 est donc entièrement confirmée.

Les habitants de Tiong-i, sans être riches, ne vivent pas dans la gêne, et la plupart de Siène-ré et Bambara sont forts et robustes. J’ai vu cependant deux femmes atteintes d’éléphantiasis très prononcé ; il y a aussi dans le village une dizaine d’enfants et d’hommes qui, sans être albinos, sont d’un rouge terne, et ont les cheveux roux sale. On désigne ces gens-là sous le nom de diabiyang-é en sarakollé et de bala ou gouambélé, ou gouangouélé en bambara, par comparaison avec la couleur gris roux d’une variété d’ânes, très remarquable par sa vigueur et sa sobriété. Ces bala ne constituent pas une race, on ne constate pas leur naissance plus ou moins fréquente parmi telle ou telle tribu non plus, il en vient au monde indifféremment dans telle ou telle famille, et, contrairement aux founé (albinos), on n’attache aucune croyance ni superstition à la naissance d’un de ces êtres.

On peut voir, à partir de Bénokhobougoula jusqu’à Tengréla, toutes les coiffures imaginables chez les deux sexes. Celle de nos clowns est une des plus répandues. Beaucoup de femmes ont la tête entièrement rasée.

Les femmes sont laides sans exception ; elles ont toutes la lèvre inférieure percée par une pointe en argent ou en fer qui y est introduite à l’âge de neuf ou dix ans ; elle peut se retirer à volonté. Caillié a déjà signalé cet ornement de la femme bambara, près de Tengréla. Tiong-i est la limite nord où ce né-gué-koulou soit en usage ; je n’en ai vu nulle part ailleurs. A peu d’exceptions près, tout le monde est nu ici ; les jeunes filles, les femmes mariées, même les vieilles femmes, ne portent que le bila, ceinture en coton de trois doigts de largeur qui passe entre les jambes ; ce bila est commun aux deux sexes. Les hommes ainsi vêtus se nomment bilakoro, les femmes wakoro.

Le bien-être relatif qui règne ici ramène le soir un peu de gaieté parmi cette population déshéritée ; les petits enfants dansent jusque vers neuf heures. Basoma, mon hôte, en a bien une vingtaine à lui et à ses woulousou (captifs de cases). Il leur fait un peu de musique avec une sorte de petite harpe montée sur calebasse, qu’on appelle nkoni et qui est pourvue de cinq cordes en boyau, tendues sur un arc en bois.

Les gamins de dix à douze ans parcourent le village avec des torches allumées, pour chercher des ntori (crapauds), à l’aide desquels ils attrapent au bord du petit ruisseau des gueules-tapées (sorte d’iguane). A cet effet, ils introduisent dans le corps du crapaud une alêne droite de sellier très affûtée aux deux extrémités ; au milieu de cette alêne, ils fixent une forte ficelle dont ils amarrent l’extrémité à un petit piquet sur la rive. La gueule-tapée avale le crapaud, mais quand elle se meut pour retourner dans l’eau, elle se sent retenue par l’alêne qui s’est mise en travers, elle se débat, et les deux pointes de la tige lui entrent profondément dans les chairs ; les gamins l’assomment alors à coups de bâton.

Basoma fait danser les petits enfants.

La préparation de la viande de cet animal est bien simple : on fait roussir la bête sur le feu, pour en enlever la première petite peau mince ; elle est ensuite vidée et cuite entière sur de la braise ; le lendemain, elle est mangée froide, sans sel presque toujours, car ici le prix du kilo de cet assaisonnement varie entre 5 francs et 5 fr. 50.

Les jeunes gens partent surveiller les cultures, vers six heures et demie du soir ; ceux qui restent dans le village jouent de la flûte ou du fabrésoro.

9 novembre. — Hier, dans la soirée, Toumané et le fils du chef de Fourou sont venus m’annoncer leur départ pour ce matin et prendre congé de moi. Le fils du chef de Fourou est un Sénoufou, il s’appelle Nason ; dès son arrivée à Fourou, il va avec son père faire les démarches nécessaires pour obtenir mon passage à travers le Pomporo et Dioumanténé ; de là il me fera gagner Niélé, capitale de la région Follona où règne Pégué. Un de ses frères serait auprès de ce chef et il compte bien me faire passer.

Toumané me dit aujourd’hui qu’il vaut mieux que je reste à Tiong-i, en attendant le résultat de leurs démarches. Je ne sais plus que penser, je vis dans un milieu des plus effrontés menteurs, mais que faire ? Je patiente. Si dans quinze jours il n’y a rien de décidé, j’aviserai. Quelle triste situation !

En attendant, j’ai prié Nason de m’acheter un bœuf pour du calicot et lui ai donné deux de mes hommes pour le ramener. Ce garçon m’inspire confiance, mais j’ai été trop souvent trompé pour ne pas conserver des doutes sur les prétendues démarches qu’il va faire.

Il y a ici deux Haoussa, nommés Ahmadou et Abd er-Rahman : le premier est de Yendi, le second d’Abéokouta ; j’ai souvent des entretiens avec eux sur les pays que je me propose de traverser.

Les Mandé désignent les Haoussa sous le nom de Marraba, et toute la région comprenant le Dagomba, Salaga, le Noufé, le Yorouba et le Haoussa sous le nom de Marrabadougou.

Je n’ai pu apprendre l’étymologie de cette appellation bizarre ; les Haoussa eux-mêmes ne la connaissent pas.

Ils parlent le haoussa entre eux, mais comprennent également le poul, le mandé et le mossi. Ahmadou parle aussi le nago. Ce sont des gens de ressource pour moi, malheureusement ils ne veulent pas m’accompagner. C’est auprès d’eux que j’obtiens les premiers renseignements sur Kong.

La date de la migration de ces Haoussa vers le Dagomba et le Yorouba ne leur est pas inconnue, ils m’ont dit qu’elle datait de quatre-vingts ans ; je pense qu’il faut la reculer vers 1802, époque des guerres du Cheikh Othman.

Ce sont ces Haoussa émigrés de leur pays qui fournissent des soldats aux troupes britanniques en garnison à Lagos et sur la côte.

Leurs diamou (noms de tribu) sont : Traouré, Touré, Sissi. Quoiqu’ils nient énergiquement tout lien de parenté avec les Mandé, il est évident qu’ils ont jadis appartenu à cette grande famille ; les noms de Traouré, Touré, sont des noms de famille mandé-dioula. Quant aux Sissi (Sissibé en poul, Sissellebaoua en haoussa), Barth en parle longuement à plusieurs reprises ; il affirme qu’ils sont également une subdivision de la grande famille Wangaraoua (mandé) à laquelle appartiennent les Soso et les Malinkés, et qu’ils ont oublié leur propre langue pour adopter soit le poul soit le haoussa. Quelques Sissi, habitant les districts orientaux de la province de Saberma, seuls, ont conservé leur idiome propre (le mandé) (Voy. Barth, édition allemande.)

Dans le Ouassoulou et dans la région Gangaran et Nouroukrou (Soudan français), nous retrouvons les Sissi sous le nom de Sissokho ; ces derniers se disent Malinkés, et ceux du Ouassoulou revendiquent le titre de Foula.

Dans la case de ces Marraba j’ai vu une petite fille captive du Yorobadougou, qui portait en guise de doroké (surtout) une sorte de fichu en coton à petites mailles de filet, dont le bas était garni de pampilles en coton de couleur. Cet ouvrage, que j’ai examiné de très près, est fort bien fait ; il est cependant facile de reconnaître sa fabrication indigène.

Ces Marraba ont dans leur cour quelques pieds d’une plante qu’on nomme saouaran. La racine de cette plante, pilée et arrosée de jus de citron, donne une teinture jaune d’or, très riche, qui ne passe pas au lavage quand elle est préparée de la sorte. Cette plante est, dit-on, fort répandue dans le Ouorodougou et a été rapportée de ce pays. La feuille, qui est du vert des feuilles de bananier, est lisse au toucher et a 25 à 30 centimètres de longueur ; chacune d’elles est supportée par une tige d’égale grandeur. La racine ressemble au gingembre et se casse facilement. L’intérieur est d’un jaune orange[34].

Mercredi 16 novembre. — Je profite de mon séjour ici pour apprendre un peu de sénoufo ; malheureusement je me trouve très mal servi comme auxiliaire et je ne suis encore que dans une période de tâtonnements quant au mécanisme de la langue ; les mots aussi me donnent beaucoup de mal : il y a dans cette langue cinq idiomes, différant assez sensiblement l’un de l’autre pour ne pas être reconnus de suite par un profane comme moi.

Celui qui me parait le plus répandu est parlé dans le Follona ; les autres sont ceux du Kompolondougou (Kénédougou), du Mienka, du Pomporo (environs de Papara) et des Tousia, qu’on dit anthropophages et qui habitent à l’est des États de Tiéba ; je n’ai pas encore pu savoir non plus quel est l’idiome qui doit être le plus pur.

Fondou, que j’ai envoyé de Bénokhobougoula à Bammako, vient d’arriver. Il apporte une longue lettre du docteur Tautain, me donnant quelques nouvelles et m’annonçant l’envoi d’un courrier antérieur qui, malheureusement, ne m’est pas encore parvenu ; les lettres de France, de ma famille et de mes amis, font défaut. Il ne peut en être autrement : tous doivent me croire dans le cœur de la boucle du Niger. Hélas ! il n’en est rien.

Les camarades de Bammako m’envoient par la même occasion tous leurs journaux jusqu’au 31 août, et une bouteille de vin.

Dans la soirée, la mort de ma mule vient tristement troubler le bonheur que je goûte à lire les journaux. Ma pauvre bête était en pleine santé, et depuis mon séjour ici je pouvais lui donner sa ration de mil. Vers cinq heures et demie, elle broutait le long du tata lorsqu’elle a été foudroyée par un accès pernicieux. En moins de dix-sept minutes elle expirait, malgré tous les soins que j’ai pu lui donner. C’est une perte cruelle pour moi, car il m’est impossible de me procurer une autre monture, il n’y a pas un cheval dans toute la région.

Il est extrêmement dangereux de circuler autour de ces villages en pisé pendant les heures chaudes, à cause de la réverbération qui est excessive sur ces murs gris cendre ; les plus grandes précautions sont nécessaires pour ne pas être terrassé en un clin d’œil.

Deux de mes hommes, dans la même journée, ont eu de violents accès de fièvre.

Vendredi 18 novembre. — J’envoie Diawé ce matin à Fourou pour informer le chef de mon arrivée prochaine, car de jour en jour la vente de mes marchandises devient plus difficile : il n’y a pour ainsi dire pas d’étrangers qui passent ici, et une fois que le village même est pourvu de ce qu’il lui faut, il est difficile de réaliser plus d’un millier de cauries par jour ; si je n’avais pas un assortiment très complet de tout ce qui peut se vendre dans ces régions, il y a longtemps que j’aurais été forcé de céder à prix coûtant pour réaliser les cauries nécessaires à l’achat des subsistances quotidiennes.

J’ai dû interrompre pendant quelques jours mes leçons de sénoufo : le Follona qui me servait de professeur vient de quitter pour un mois Tiong-i. Alléchés par les cadeaux que je faisais à cet homme, des Sénoufo du village sont venus me proposer de m’apprendre le sénoufo parlé dans le Kompolondougou. J’ai naturellement accepté : cela me permettra peut-être plus tard de comparer ces deux idiomes entre eux. J’ai déjà une centaine de phrases usuelles et tout à fait élémentaires, mais je ne les tiendrai pour bonnes qu’après les avoir contrôlées au moins encore une fois.

Dimanche 20. — Diawé revient de Fourou ; il a été bien reçu par Yaouakha, le chef du village. Toumané, le chef des sofa, me prie d’attendre encore quelques jours à Tiong-i ; il m’enverra chercher quand il aura une réponse de Pégué, chef de Niélé (Nouélé ou Ngiélé).

D’autre part le Sonninké Diabi, parti le 8 pour Tengréla, ne m’a rien fait dire au sujet des démarches qu’il a dû tenter pour obtenir mon passage ; décidément on ne peut avoir confiance en personne dans ce maudit pays.

Je n’ai aucune nouvelle de la guerre. Samory se fait envoyer des renforts de partout ; hier une cinquantaine d’hommes, dont la moitié est armée de fusils, passait ici, venant des environs de Maninian. Des sofa qui viennent chercher des vivres pour Kélifa, chef de Tiong-i, me disent que Sikasso est entièrement cerné par les diassa de l’almamy. Le même soir un Bilakoro que j’ai vu à la colonne me dit qu’on a reconstruit le diassa de Baffa, mais qu’à part cela la situation est toujours la même.

Deux hommes de Fourou qui sont venus vendre des nattes ici m’ont raconté la façon dont procédait Tiéba pour ne pas trop épuiser son pays. Des colonnes de renfort fortes d’un millier d’hommes environ sont tirées à peu près périodiquement de chaque province et envoyées à Sikasso. Le lendemain de leur arrivée dans le village assiégé a lieu une sortie, dans laquelle, sans chercher à débloquer totalement, on fait le plus de mal possible aux troupes de Samory ; à la nuit, les hommes de Tiéba rentrent dans le village ; Tiéba les remercie et les renvoie chez eux en leur donnant l’ordre de dire à tel autre district d’envoyer ses hommes dans une quinzaine de jours. A l’aide de ces envois de troupes de renfort, il n’épuise pas sa garnison de défense et a l’avantage de lancer des troupes fraîches et vigoureuses contre les troupes de l’assaillant, fatiguées et épuisées, d’abord par les combats continuels qu’elles sont forcées de livrer, ensuite par le manque de nourriture et de confort. C’est ce qui explique les succès que remporte souvent l’assiégé.

Lundi 21. — On a apporté aujourd’hui à Basoma, qui est forgeron, quelques boucles d’oreilles en or, en le priant de les faire sécher légèrement au feu[35] et d’en apprécier la valeur. Le vendeur en demandait 70 ba, c’est-à-dire 70 fois 800 cauries, ce qui représente ici 140 francs en argent. Basoma a conseillé au chef de village de n’en donner que 120 francs en disant qu’à ce prix il ferait une bonne affaire. Curieux d’en connaître le poids exact, j’ai pesé ces trois anneaux : leur poids total atteignait 29 grammes, ce qui représente en France une valeur de 87 francs. Le prix de revient ici est donc de 4 francs le gramme, comme je l’avais déjà constaté une fois à Ouolosébougou et l’autre fois à Ténetou, où j’avais demandé également à acheter deux boucles d’oreilles.

Basoma, mon hôte, est forgeron : je suis donc bien placé pour examiner sa forge, sa façon de travailler et ses outils.

Outre le soufflet portatif, qui est composé de deux peaux de bouc communiquant avec un vieux canon de fusil, Basoma possède un vrai soufflet fixé à demeure dans la forge.

Ce soufflet consiste en un grand compartiment charpenté en bois recouvert de terre glaise. L’extrémité qui communique avec le brasier est en argile fortement recuite ; sur ce compartiment sont ménagés deux trous ronds dans lesquels on a maçonné le rebord de deux vieux pots à cuisine ; sur ces vieux pots sont noués deux morceaux de peau de mouton qui, alternativement soulevés et abaissés par un gamin accroupi sur le soufflet, donnent le vent.

Les enclumes sont des morceaux de fer pesant 3 à 4 kilos, enfoncés dans un bloc de bois ; la surface sur laquelle on forge n’excède pas 30 centimètres carrés. Les marteaux ne sont autre chose qu’une barre de fer de 30 centimètres de long, du poids de 1 à 2 kilos. Des limes grossièrement fabriquées, de petits ciseaux à froid non emmanchés, des pinces, un ou deux chasse-pointes et de la braise constituent tout ce qui est nécessaire à ces ouvriers d’art pour faire des grenadières de fusil, des vis, des hachettes, herminettes, houes, faucilles, etc., et pour retremper les ressorts de fusil. Les noumou sont aussi bijoutiers ; ils font des anneaux en fer, en cuivre et en argent, soit directement, soit par la fonte ; dans ce dernier cas ils font le moule en cire. Tout cela est grossièrement fabriqué, et ne peut en aucune façon être comparé au travail des forgerons du Sénégal.

Dans la même case, il y avait toujours un ou deux saggué (ouvriers en bois) occupés à creuser des calebasses et à confectionner des manches d’outils.

Pour creuser, ils emploient une série d’herminettes d’un tracé plus ou moins courbe. La plus petite n’a qu’une poignée en bois au lieu d’un manche. Pour la confection des écuelles, les saggué emploient le bois du et du diala. Pour les manches, c’est le lengué et le sounsoun.

Vendredi 25. — J’envoie trois de mes hommes au marché de Fourou avec des marchandises, car décidément ici je n’arrive plus à vendre assez pour me procurer des vivres. Diawé, mon domestique, doit également demander à Toumané si oui ou non je puis me rendre à Fourou. Je ne peux pas indéfiniment rester ici, il me faut à tout prix sortir du pays de l’almamy : voilà près de six mois que je me traîne dans cette ruine perpétuelle, il y a longtemps que je devrais être à Kong si ce n’était le mauvais vouloir de Samory, qui, au lieu de me faciliter mon voyage, n’y a mis jusqu’à présent que des entraves.

Mardi 29. — Mes hommes sont revenus avec 7000 cauries et l’autorisation d’aller à Fourou. Toumané leur a dit qu’il serait enchanté de me voir ici. C’est à n’y rien comprendre. Je m’empresse de profiter de cette autorisation et prépare tout pour mon départ, fixé à demain soir.

Mercredi 30. — A neuf heures du soir, par un magnifique clair de lune, je me mets en route à pied. Une bonne partie du village de Tiong-i a voulu me faire ses adieux ; femmes, enfants et vieillards sont devant la porte du village pour me serrer la main et me souhaiter bon voyage.

« Que Dieu te donne bientôt un cheval ! disent-ils.

— Que Dieu te ramène en bonne santé à ta mère !

— Que Dieu fasse que ton chemin soit bon ! »

Je réponds à toutes ces marques de sympathie par le mot consacré : amina, qui veut dire amen.

Quelques vieilles femmes disent à voix basse. « Pauvre blanc, jamais il ne reverra son pays, son village est déjà trop loin, et il va encore dans des pays que nous ne connaissons même pas. »

J’ai été frappé de trouver tant de sympathie parmi une population aussi arriérée et sans religion, car il y en a fort peu de musulmans. Tous les hommes portent cependant un chapelet en grossière verroterie comprenant un nombre variable de grains. A ce chapelet sont fixés le petit pinceau à tabac à priser, la spatule à tabac et un petit crochet en fer ou en cuivre qui sert à se nettoyer le nez. Ces trois objets font essentiellement partie du costume du Bambara de ces régions, même quand il n’a pas de pantalon. Des prières, ils n’en connaissent point, et personne ne fait le salam.

Comme partout ailleurs, il est défendu par l’almamy de faire du dolo (bière de mil) : les habitants ne s’en consolent pas facilement, et souvent les vieux se plaignaient à moi de l’ennui que la privation du dolo leur causait. Un jour que Basoma gémissait plus que de coutume, je lui proposai de me faire du dolo pour moi ; il saisit cette occasion qui s’offrait à lui et dit aux autres hommes, qui l’approuvaient : « En effet, l’almamy nous a défendu, à nous, de boire du dolo, mais la défense ne peut pas s’étendre à ce blanc, puisque dans son pays on boit beaucoup de dolo ».

S’appuyant sur cette bonne raison, maître Basoma me faisait de temps à autre une calebasse de dolo. Ce jour-là, je recevais la visite de tous les vieux, qui, dans un coin de ma case, en buvaient un verre avec bonheur.

Tous les voyageurs ont décrit le dolo, je ne reviendrai pas là-dessus : c’est une bière faite avec du mil, du sorgho, du maïs ou du fonio. Dans les postes de notre Soudan où la ration de vin est insuffisante, beaucoup d’officiers en font leur boisson de table et ne s’en trouvent pas mal. Le dolo est connu dans l’Afrique entière. Les voyageurs le signalent dans l’Afrique orientale aussi bien qu’en Cafrerie, où il porte le nom d’n’chimmian. Tous les peuples s’en attribuent l’invention ; les Bambara disent que c’est une boisson mandé ; son invention remonterait fort loin et serait attribuée à une femme nommée Niabélé.

Aussi, quand les vieux bambara sont assis autour d’une grande calebasse de dolo, jamais ils ne portent aux lèvres le konsoro (petite calebasse à manche servant de verre) sans le promener circulairement au-dessus du vase en prononçant les paroles suivantes : « Niabélé n’soma ! Bamanao mousso, kabacoro ouossi », ce qui veut dire : « Niabélé encore ! Femmes Bambara, vos aisselles vont suer (car il vous faudra récolter beaucoup de mil) » ; cette dernière partie de la phrase est sous-entendue.

Les gens de Tiong-i, à défaut de dolo, préparent une boisson avec du tamarin et du piment. Avant chaque repas ils boivent une petite calebasse de cette boisson, qui est rafraîchissante et ne fait pas de mal aux Européens ; mais il faut cependant se garder d’absorber le fond de la calebasse, qui est trop chargé de piment et produit une légère inflammation des voies urinaires. On appelle cette boisson tombidji (eau de tamarin).

Basoma, mon hôte, est on ne peut plus superstitieux. Tous les jours je découvrais chez lui une nouvelle pratique plus bizarre encore que celle de la veille. C’est ainsi qu’il ne mettait jamais son pantalon sans cracher dedans, ne s’asseyait ni sur un tabouret, ni sur un banc, sans également y cracher. En se levant il ne manquait jamais de retourner son siège.

Beaucoup de ces pratiques sont des sentences mal appliquées dont les gens font usage sans savoir à quoi elles servent. C’est ainsi que le soir, dans les villages, on renverse les mortiers à piler le mil ; si vous en demandez la raison, on vous répondra invariablement : « Cela porte bonheur », ou bien encore : « C’est la coutume du pays ». La raison est tout à fait logique : on les retourne pour ne pas les laisser mouiller en dedans par la pluie ou la rosée et les empêcher de pourrir.

D’autres maximes ou sentences, qu’on pourrait réellement attribuer à des sages, sont appliquées aussi d’une façon bien originale.

En voici quelques exemples :

1o « Conserve toujours une grappe de sorgho dans ton grenier. » C’est-à-dire : « Sois prévoyant, conserve toujours quelques provisions ». Les Bambara observent ce sage précepte en suspendant dans leur case une grappe de sorgho, laquelle grappe donne au plus un kilo de mil et n’est renouvelée que tous les deux ou trois ans, quand on refait la case ou le toit.

2o « Ne passe jamais avec une marmite devant des gens sans t’arrêter près d’eux. »

Celui-ci peut se traduire par : « Ne passe pas avec des mets préparés devant les visiteurs sans les convier à partager ton repas ».

Ce charitable conseil est suivi en s’arrêtant devant tout le monde quand on transporte un chaudron vide, par la bonne raison que le noir ne circule jamais avec un chaudron plein. Celui-ci serait trop lourd, trop chaud, et puis il est dépourvu d’anses, ce qui en rend le maniement difficile.

3o « Celui qui boit dans la même calebasse que son cheval aura beaucoup de chevaux. »

Ce dernier précepte, emprunté aux Maures et aux Diawara, est destiné aux éleveurs de chevaux pour les engager à veiller sur la nourriture et la boisson de leurs bêtes, le cheval étant un animal très délicat et auquel il faut beaucoup de soins. Cette prescription est si rigoureusement observée par les Bambara de Ségou, qu’ils boivent l’eau restant dans la calebasse quand le cheval a fini de boire. Ils sont persuadés que cela suffit pour augmenter le nombre de leurs montures.

Vieux buvant du dolo.

4o « De temps en temps donne un peu de ton superflu aux autres. » Cette prescription est observée par les musulmans et les idolâtres de la façon suivante :

De temps à autre le noir achète une calebasse de niomies ou de pistaches et envoie dans le village un de ses hommes distribuer des friandises à tous les gamins qu’il rencontre. Il n’emploierait jamais la même somme pour faire l’aumône à un malheureux.


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Basoma et quelques hommes armés m’ont accompagné jusqu’à 3 kilomètres du village ; là attendaient une quinzaine de personnes, hommes, femmes et enfants, qui m’ont demandé à marcher avec moi, le chemin étant pillé par les gens de Nangalasou et des environs, qui attaquent tous ceux qui s’y aventurent peu ou point armés.

On traverse deux ruines et le petit ruisseau qui passe près de Zambougou ; après on entre dans la grande plaine herbeuse dans laquelle coule le Bagoé, que nous atteignons à deux heures et demie du matin.

Quoique les noirs aient allumé de grands feux, aucun d’eux n’a pu dormir : les nuits sont déjà trop froides pour eux. Le thermomètre a marqué 11 degrés au-dessus de zéro. Ce qui fait une différence de près de 40 degrés avec la température du jour.

Jeudi 1er décembre. — Ce matin de très bonne heure, deux coups de fusil attiraient l’attention du passeur, qui commençait bientôt le transbordement avec son unique pirogue. Le Bagoé, ici, est un peu moins large que l’autre bras, connu sous le nom de Banifing, qui passe à Ouarakana : il n’a que 65 mètres de largeur, quoique très profond, et son cours est beaucoup plus long que celui de son principal affluent[36]. Elle traverse tout le Ouorodougou et vient des environs de Touté ; le passeur m’a dit qu’il n’avait pas entendu parler de chutes, ni en amont ni en aval ; mais il ne se fait aucune communication par eau dans toute cette région.

En sortant du Ouorodougou, le Bagoé sépare les États de Tengréla du Follona, le domaine de Tiéba de celui de Samory, et se dirige sur le Ségou. Un peu en amont du gué du Kouralé, le Bagoé reçoit le Baoulé. A eux deux ils forment le bras secondaire du Niger, qui atteint le cours principal à Mopti.

Je quittai de bonne heure les rives du Bagoé afin d’arriver à Fourou avant la grande chaleur. Il n’y a des arbres que sur les berges mêmes de la rivière ; la rive droite, plus élevée, n’est jamais inondée, et le pays n’a pas l’aspect désolé de la rive gauche.

A 1 kilomètre du Bagoé se trouve le petit village de Lolé ; les environs sont bien cultivés ; il y a des plantations de tabac et partout de grands champs d’ignames, qui sont bien soignés. Entre deux alignements est creusé un large sillon au-dessus duquel sont placés quatre échalas qui se croisent en faisceau au sommet et qui sont destinés à supporter les liserons de quatre pieds d’ignames.

Du Bagoé jusqu’à Fourou, les cultures se succèdent presque sans interruption ; elles sont cependant coupées d’espaces dévastés par une espèce de termite qui habite dans des terrains d’argile grisâtre et qui construit des termitières en forme de champignon.


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Les indigènes utilisent les termites et termitières de la façon suivante : les champignons sont coupés à la base et portés dans le village ; là ils sont concassés et les termites donnés en nourriture aux poules ; la terre est conservée et sert à la construction des cases ou des magasins à mil. Quand la terre est d’un beau gris cendre, elle est lavée, bien triturée et calcinée, et mangée par les femmes enceintes. On en trouve à acheter des petits lots sur les marchés.

Dans beaucoup de villages, pour ne pas avoir la peine d’aller chercher cet insecte bien loin, les habitants procèdent de la façon suivante : après avoir enlevé les herbes dans un endroit quelconque près du village, on y jette de la bouse de vache séchée et des épis de maïs dont le grain a été enlevé ; au bout de quelques jours, le termite fait son apparition ; on dispose alors, en cet endroit, de vieux chaudrons en terre, renversés : l’insecte y construit immédiatement des galeries, et cinq ou six jours après, quand le chaudron est plein, on l’emporte dans le village avec les termites qu’il contient.

Quand ce termite envahit un terrain, il est impossible de songer à en tirer parti ; il est plus nuisible que celui qui construit les termitières gigantesques de 2 à 3 mètres de hauteur. Ce dernier se plaît dans les argiles jaunes, que les indigènes recherchent pour confectionner leur poterie.

Quand ces termitières sont évacuées par l’insecte, l’intérieur, complètement creux, se couvre de salpêtre qu’on récolte pour la fabrication de la poudre.

Au commencement de l’hivernage, les termites, qui construisent les gros tumulus, se transforment en fourmis ailées ; ils sortent de terre de tous côtés ; les cases, les villages en sont infestés.

Cette invasion donne lieu à des réjouissances et, en quelque sorte, à des fêtes, car on leur fait une vraie chasse, suivie d’orgies ; partout on allume des feux, auxquels ils viennent se brûler les ailes ; gamins et femmes les retirent du feu et les ramassent soigneusement pour les faire frire au beurre de vache ou au beurre de cé ; ce mets, réputé délicieux, est donné aux enfants, comme très délicat et très recherché.

Les souris et les lézards, sommairement grillés, forment aussi un des plats les plus appréciés de cette région.

Voici les noms sous lesquels on désigne les termites ailés :

Dans leOuassoulouMouri.
BélédougouMilli.
KaartaMama (ancêtre).
Chez lesKagoro du KaartaMantombo.
les MossiYou.


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En arrivant à Fourou, Toumané, le chef des sofa, me fit installer dans le village de Iawakha, chef de Fourou. L’accueil que me fit la population, sans être enthousiaste, était cependant bienveillant ; on m’envoya quelques cadeaux.

La ville de Fourou, distante du Bagoé de deux petites heures de marche, est composée de trois villages, dont un très gros et deux plus petits.

La densité de la population de ces trois villages est considérable ; les cases sont bondées d’habitants. Comme à Kourala, les rues sont très étroites. A tous les carrefours il y a des abris couverts où se rassemblent les oisifs pendant les heures chaudes de la journée et jusque dans la soirée. La population totale de ces trois villages s’élève à 3000 habitants au moins.

Les deux petits villages sont simplement entourés d’un tata ordinaire ; quant au village principal, son système de défense est plus compliqué : tous les groupes de cases sont fortifiés. En différents endroits il y a deux ou trois murs d’enceinte ; vers le sud on a ménagé deux secteurs fermés par une large coupure qui permet aux assiégés de se mettre rapidement à l’abri en s’écoulant sur chaque flanc de la coupure après une sortie malheureuse. Le petit bois est traversé par un ruisseau, met le village absolument à l’abri d’une attaque par l’ouest ; jamais l’assaillant n’oserait s’aventurer dans cette petite forêt vierge, d’abord parce qu’il est extrêmement difficile d’y circuler, ensuite parce que les gens de Fourou ne négligeraient pas d’y tenir constamment des hommes armés.

Entre les enceintes sont disposés cinq parcs à bœufs ; ils contiennent ensemble 800 têtes de bétail (taureaux, vaches, veaux). Mon hôte possède, à lui seul, 63 têtes et 38 veaux ; il y a aussi, dans chaque enceinte, quelques puits et des fours à chauffer les bois d’arc, afin de les bander plus facilement.

Croquis des trois villages de Fourou.

C’est aussi là que se trouvent les forges et les cages à tisserands, qui sont très nombreuses ici.

Comme presque tous les villages, Fourou est remarquable par la malpropreté de ses voies de communication ; il y a des amas d’eau croupie et des tas d’ordures de tous côtés ; les habitants sont cependant assez propres.

A l’entrée de quelques groupes de cases se trouve une construction en terre qui comporte généralement deux petites cases de 1 m. 50 de hauteur, ornées sur toutes les faces de grossières têtes de bœufs en relief.

La première de ces cases n’est, en quelque sorte, que le vestibule de la seconde ; l’entrée n’est pas fermée, et à droite et à gauche sont placées quelques calebasses et poteries. Elle communique avec la case ronde par une petite porte en bois fermée à clef ; dans cette seconde case est suspendu un gros sac en cotonnade du pays qui renferme les os et les plumes des poulets égorgés à l’occasion des repas funéraires ; les calebasses servent à apporter les mets préparés à l’intention des morts.

Un carrefour de Fourou.

Ce culte des morts paraît exister chez toute la famille mandé.

Les Malinké et les Bambara de la rive gauche du Niger font aussi des offrandes, mais avec moins de cérémonies. Quand il survient à l’un d’eux un événement important, bonheur ou malheur, tels que mariages, naissances, maladies graves, etc., il délaye une petite quantité de farine de mil ou de maïs dans de l’eau et en asperge le sol de sa case en disant : « Voilà pour mon père, ou ma mère, ou mon frère », etc. Si c’est en voyage que se fait cette offrande, la nourriture est projetée par petites pincées sur le mur extérieur qui entoure l’habitation et, mieux encore, sur le tata du village face à la campagne.

Dans quelques endroits retirés, près des tata, à l’intérieur des villages et dans les champs, on voit également de petites cases dans chacune desquelles est suspendu un sac contenant divers objets ; ces sacs sont destinés, m’a-t-on dit, à préserver le village et les habitants des esprits malfaisants qui errent autour du village pendant les nuits noires ; on nomme ces esprits soubakha (en mandé) et ouarra (en siène-ré).

Par soubakha ou ouarra, les Mandé en général désignent tout ce qui peut inspirer la terreur pendant la nuit ; les chats-huants et tous les oiseaux nocturnes sont des soubakha. Si, dans la nuit, un de ces animaux se perche sur un arbre du village et fait entendre son cri, c’est signe de mort d’homme prochaine. Cette superstition existe encore dans beaucoup de nos campagnes ; on s’en inquiète cependant moins qu’ici, où tel homme qui ose tirer un coup de fusil sur l’arbre où l’oiseau est perché est considéré comme un héros. Circuler la nuit sans clair de lune est regardé par ces gens-là comme un acte d’une témérité extraordinaire ; aussi jamais les indigènes n’attaquent de nuit.

Cette terreur est soigneusement entretenue par certains individus, sorte de sorciers qui se livrent nuitamment à des actes extravagants, et circulent avec des feux en poussant des cris rauques. Ces gens-là sont-ils simplement atteints d’insomnie ou d’aliénation mentale ? Je ne le crois pas ; c’est plutôt une vieille coutume qui a pour but d’empêcher de circuler la nuit dans le village et dont profitent quelques loustics pour semer la crainte et se faire passer pour sorciers, comme les kéniélala.

Les mœurs sont très légères à Fourou : nous y étions à peine depuis trois jours, que tous mes hommes étaient en possession d’une amie au vu et au su de tout le monde. Contrairement à ce qui se passe dans nos pays civilisés, une jeune fille qui a un enfant n’est pas déconsidérée chez les Siène-ré : au contraire, elle trouve plus facilement à se marier, puisqu’on est sûr qu’elle n’est pas stérile.

Les cases servant d’habitation sont, ou rondes à toit de chaume, ou carrées avec toit plat, mais moins bien soignées que celles des Bambara que j’ai vues à Sanancoro. L’extérieur n’est pas ornementé du tout ; à l’intérieur seulement il y a quelques dessins en relief, parmi lesquels la tête de bœuf domine.

Ceux qui ornent la case représentée à la page suivante figurent un homme à cheval, un oiseau à quatre pattes, un homme, une gueule-tapée, un siège.

J’ai peu vu de meubles chez le chef du village ; il y a cependant six lits en diala, d’une seule pièce, dont je donne un croquis.

Ils sont grossièrement équarris, mais le dessus est d’un poli rendu brillant par l’usage.

Les tisserands, assez nombreux ici, font, outre des bandes de coton blanc très fin, une autre étoffe rayée de bleu et de blanc dont ils semblent avoir la spécialité et qui est recherchée par les marchands ; on la nomme kani-fini. Les teintures à l’indigo obtenues ici sont d’un bleu terne, inférieur à celles des noirs du Sénégal.

Les Sénoufo emploient pour teindre leurs étoffes, outre l’indigo, la couleur brune tirée d’un arbrisseau appelé bassi chez les Malinkés et raat par les Toucouleur, mais ils l’emploient plus légère, plus claire. Une fois l’étoffe teinte, on l’étend sur une calebasse ou sur une planche bien unie et l’on y dessine en noir, à l’aide d’une tige de mil taillée grossièrement en plume, des losanges, des carrés, des triangles, etc., qui forment généralement des damiers irréguliers. Le noir employé à cet effet est obtenu par de la terre ferrugineuse ramassée dans le lit des marigots et déposée pendant quelque temps dans de vieux chaudrons en terre. On obtient ainsi une sorte de couperose (sulfate de fer).

Les forgerons, appelés en sénoufo toumono, ne s’occupent exclusivement que de l’extraction et de la préparation du fer. Le cubilot, de petite dimension, est mis quelquefois directement en contact avec le soufflet de forge pour qu’on puisse à volonté ralentir ou activer le feu. Ces cubilots ne peuvent donner qu’une très petite quantité de fer, aussi les toumono ont-ils des hauts fourneaux en terre glaise de grande dimension dans les endroits où le minerai est abondant. Le tirage obtenu avec des tuyères n’est pas assez puissant pour leur permettre d’obtenir de la fonte, qui est absolument inconnue chez eux. Contrairement aux hauts fourneaux qu’on voit généralement, ils ne sont pas ronds, mais carrés et surmontés d’un tuyau rond de 60 centimètres de hauteur. Aux deux angles diamétralement opposés sont élevés deux grands contreforts en terre munis de marches permettant aux individus qui chargent le fourneau de monter facilement le minerai.

Les toumono fabriquent les outils, la batterie de cuisine, réparent les fusils, mais ils ne font aucun bijou en or, argent, cuivre ou fer : c’est ici une spécialité dont ne s’occupent que les fono (sorte de bijoutiers) ; ceux-ci font aussi de grossières sonnettes en cuivre.

Figures dans l’intérieur des cases et lit.

La poterie est polie intérieurement avec des gourmettes en fer fabriquées par les fono.


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Iawakha, le chef de Fourou, auquel j’ai déjà fait visite plusieurs fois, m’a envoyé une belle génisse ; le jour de mon arrivée, mon hôte m’a donné à plusieurs reprises du mil et du maïs.

Quand je me promène, tous les habitants me saluent par le mot Diarabasou (c’est le Diara du Sénoufo). Décidément ce surnom me suivra pendant tout mon voyage.

Je n’inspire pas la défiance à ces braves gens, mais quelques amis parlant le mandé sont venus me confier qu’il me fallait éviter de regarder dans les puits, quelques femmes craignant que je ne sois capable de jeter un sort au pays. On m’a également prévenu de ne laisser traîner aucun papier aux abords du village et de n’en faire usage sous aucun prétexte : c’est ainsi qu’une pièce d’étoffe offerte au chef et qui était munie d’une belle étiquette m’a été retournée. On ne l’a reprise que dépourvue de l’étiquette. L’explication de ce refus était pour eux bien simple : ils craignaient que l’étiquette et l’écriture ne leur portassent malheur.

Lundi 5 décembre. — C’était aujourd’hui grand marché : il régnait ici beaucoup d’animation. Pendant toute la matinée, des vendeurs et des acheteurs arrivaient en foule. A midi le marché battait son plein ; il y avait à ce moment un millier de personnes (acheteurs et vendeurs).

Voici, en tout, ce qu’il y avait en vente en chiffres ronds avec le prix de vente :

Fr.c.
1000 kilogrammes de sorgho (principalement dubimbirri), valeur en cauries des 100 kilogrammes.560
500 kilogrammes d’arachides,le kilogramme075
500 kilogrammes d’ignames, lekilogramme015
150 kilogrammes de sel (6 barres) (la barre 50 ba), prix dukilogramme, de3 fr. 50 à4»
20 rouleaux de cotonnades dupays. Prix variables.
20 kilogrammes de graines deda (chanvre indigène,) le kilogramme125
60 kilogrammes de coton brut(je n’ai pu apprécier exactement le prix, mais il est cher).
100 pièces de poterie(fabrication indigène). Prix divers.
30 nattes ditesdébé, la natte.1»
200 kilogrammes de maïs, lekilogramme010
20 kilogrammes indigo, etenviron 10 kilogrammes de tabac.

Quelques couteaux, outils, stylets en corne pour les chevaux, aiguilles de fabrication indigène, pas d’étoffe du tout, pas d’articles européens. Tous les condiments connus y figuraient par petits lots, ainsi que de la viande en brochette.

Pas de bétail : il se vend tous les jours ; on s’adresse directement au propriétaire. La pièce de 5 francs en argent vaut (ba foula kémé dourou) 2000 cauries. Il y avait peu de beurre de cé ; il ne se vend pas ici en pain, c’est en boulettes de la grosseur d’une noix ; chaque boulette coûte deux cauries. A quatre heures, le marché est terminé, à peu près tout est vendu.

Une grande activité régnait autour des marchandes de maumi ou niomi, qui étaient au nombre d’une trentaine. On fait des niomi avec de la farine de fonio, de maïs, de sorgho, de toutes les variétés de mil et de riz. La farine est délayée la veille dans de l’eau, ce qui lui donne un goût un peu sûr ; on ajoute généralement un peu de farine de graine de coton. Une cuillerée de cette pâte liquide placée dans une petite soucoupe en terre avec un peu de beurre de cé est mise sur un feu vif ; la galette ainsi obtenue se nomme niomi. Les femmes en confectionnent de grosseurs variables, dont le prix est de 2, 3, 4 ou 5 cauries. Avec la farine de soso (haricots) on fait ici des beignets frits dans de grosses marmites en terre pleines de beurre de cé ; on les nomme, en sénoufo, tenteng-o.

Quand on réussit à s’accoutumer aux niomi, c’est une grande ressource pour l’Européen voyageant dans ces régions, car le matin, avant le départ des villages, on trouve presque toujours à en acheter, et l’on évite ainsi de partir à jeun ou simplement avec un verre de thé sans sucre.

Il se tient aussi un marché quotidien, où l’on trouve surtout des condiments, du sel ou du bois. Le bois est coupé en bûches régulières de 80 centimètres de longueur environ et d’un équarrissage de 5 à 6 centimètres ; il se vend à très bon marché.

J’ai vu deux comestibles que je ne connaissais pas : le premier est un tubercule ressemblant par la grosseur et la pelure à la pomme de terre ; il se nomme donna en sénoufo. On le mange cuit à l’eau. L’intérieur, d’un blanc verdâtre, ressemble comme goût à la pomme de terre venue en terrain humide. La chair est plutôt aqueuse que farineuse. J’ai trouvé ce légume inférieur à l’igname. Il ne m’a pas été possible de voir des plants, ni même des feuilles. Sa culture semble s’être localisée à Fourou et aux environs.

Le deuxième est une sorte d’arachide qui vient sans coque. L’intérieur est un peu laiteux et sucré. Ce fruit ne ressemble en rien au haricot arachide. On le nomme en sénoufo mouné et en mandé ntokho. Je n’ai encore rencontré aucune culture de ce nouveau comestible ; il n’y en a pas à Fourou même, mais dans les villages des environs.

En résumé, ce village offre de grandes ressources, et l’on peut y vivre à des prix raisonnables. Un beau bœuf coûte 40 francs, un mouton 10 francs, un poulet 1 franc, les œufs 5 centimes, le miel brut 2 fr. 50 le kilo. Mon convoi se compose encore de 10 personnes, 13 ânes et 2 bœufs porteurs. J’arrive ici à le nourrir convenablement, avec viande, sel et mil pour animaux, à raison de 5 fr. 50 par jour.

Quelle différence avec les pays ruinés que je viens de traverser ! Quand je songe qu’à Ouolosébougou, le riz ou le mil seul pour moi et mes hommes me coûtait 12 francs par jour, sans viande, sans sel, et pas de mil pour les animaux. Qu’aurait pensé Barth, qui, à Dôre, se récrie sur la cherté des vivres et dit qu’il dépense tous les jours 400 cauries (40 centimes)[37] pour la nourriture de ses trois chevaux !

Mais une des grosses ressources de Fourou pour l’Européen est sa production d’ignames. Il en existe une quinzaine de variétés plus ou moins farineuses ou filandreuses. Certaines ne sont bonnes que cuites à l’eau et au sel, d’autres grillées, etc. C’est une racine très nutritive. Elle peut se manger en ragoût, en purée ou encore sautée au beurre. On en fait aussi d’excellents gâteaux.

Les indigènes mangent surtout l’igname bouillie et pilée avec une sauce de to (lakh lalo des Wolof) au piment, à l’oseille, à la feuille de baobab ou de haricot, etc.

Quand l’Européen arrive à s’assimiler cette préparation, il est sauvé, car l’igname et la patate sont quelquefois difficiles à digérer pour les estomacs un peu débilités.

Fourou et ses deux villages alliés (Lolé et Garamoukourou) avaient été pendant bien longtemps indépendants, grâce à leur situation géographique, qui leur donne pour limites : à l’ouest et au sud, le Bagoé ; au nord et à l’est, une grosse rivière, le Banifing. Ce dernier cours d’eau traverse une large bande de terrain dont les villages, situés à l’extrême limite des États de Tiéba, ont été rarement mêlés aux luttes qui se soutenaient entre Tiéba et Pégué, le chef de Niélé.

Iawakha doit se faire craindre aux environs, et les gens de Fourou ont gardé la réputation de n’être pas commodes.

Depuis le commencement de la guerre avec Tiéba, Samory a fini par gagner l’amitié du fils du chef de Fourou, grâce à quelques cadeaux de captifs et surtout en lui donnant le titre pompeux de fils de roi, ce qui flatta son amour-propre. Nason est un jeune homme de vingt-quatre ans ; il a influencé son père, qui est très âgé, et bientôt est survenue une sorte d’accord entre lui et l’almamy, qui, en échange d’une neutralité, promit de laisser vivre en paix les gens de Fourou et de ne pas toucher à leurs biens.

Quelque temps après, Samory, sous prétexte de protéger Fourou des entreprises des gens de Tengréla, alliés de Tiéba, envoya Toumané avec une dizaine de sofa y tenir garnison. Ce Toumané est un Ouassoullounké Sankaré et le frère de Kélifa, dougoukounasigui de Tiong-i.

Les sofa et Nason emmenèrent, il y a plusieurs mois, une cinquantaine de guerriers à la colonne ; ils n’y restèrent que quelques jours et désertèrent dès que l’occasion s’en présenta. Enfin, dernièrement, sur les instances de Samory, un frère de Nason est allé faire des ouvertures à Pégué, pour l’engager à seconder l’almamy contre Tiéba, ou au moins obtenir sa neutralité.

Pégué, qui a été battu par Tiéba il y a un an environ, et qui a dû payer à ce dernier, comme contribution de guerre, 120 chevaux et 1000 captifs, dit-on, est sur le point d’accéder aux désirs de l’almamy. Hier sont arrivés six hommes de Niélé ; ils se rendent à Sikasso pour ramener à l’almamy deux femmes de chefs prises par Tiéba et vendues à Niélé.

Le chef de ces envoyés, un Ouattara qui porte une barbe comme un sapeur, est venu me voir ; il ne m’a pas surpris en me disant que Toumané n’avait rien fait pour moi et que c’était tout à fait par hasard, à Dioumanténé, qu’il avait appris mon séjour à Fourou. De sorte qu’à l’heure qu’il est, ma situation est la même qu’il y a trois mois : l’almamy n’a rien fait et ne fera rien pour moi. Il m’est impossible de quitter Fourou dans ces conditions ; ces gens-là n’ont pu venir ici que grâce à leur qualité d’envoyés de Pégué. Personne d’autre n’est venu à Fourou depuis longtemps, et moi moins que tout autre, grâce à ma qualité de blanc, je ne pourrais atteindre Niélé sans l’appui de Pégué, car nous sommes tellement redoutés dans ce pays que notre bravoure frise la légende : pour ces gens-là, un blanc, serait-il tout seul, vaut une armée !

Ce Ouattara part le 9 ; il mettra cinq jours pour aller à Sikasso, y restera probablement une huitaine de jours en pourparlers, ce qui mettra son retour ici vers la fin du mois. « Alors, dit-il, je partirai demander à mon maître la permission pour toi de passer, et je crois que tu l’obtiendras, car nous sommes déjà amis avec toi. » Tout cela est très joli, et si je suis sorti du pays de l’almamy pour le 1er février, j’en serai encore fort aise. Pourvu que Samory, afin de se venger de ne pas recevoir de renforts de Bammako, n’aille pas influencer ces braves gens, qui, jusqu’à présent, paraissent animés des meilleures intentions à mon égard !

En attendant, je n’ai qu’à me livrer avec ardeur à l’étude du sénoufo, car, après quelques journées de marche dans l’est, il faudra que je me familiarise avec l’idiome des Samokho. Si Dieu me conserve la santé, je suis décidé à patienter tant qu’il le faudra.

Mercredi 7 décembre. — J’ai parlé plus haut de la façon dont l’almamy s’est ingéré habilement dans les affaires de Fourou. Saura-t-il se maintenir ici, et, s’il s’y maintient, le pays restera-t-il ce qu’il est ? J’en doute. Les sofa se livrent à toutes sortes de vexations et veulent, comme dans les pays bambara de l’autre rive, puiser partout ; ils sont déjà en horreur ici et tellement craints pour leur sans-gêne qu’il est impossible de vendre sur leur marché quelque chose dont la valeur dépasse 500 cauries. Les habitants, craignant de faire voir qu’ils possèdent, et pour éviter de se voir pillés par les sofa, viennent, à la tombée de la nuit, vers huit ou neuf heures, me demander à acheter quelques coudées d’étoffe[38], un couteau ou un rasoir, etc. ; sur le marché, je ne vends, pour ainsi dire, que de menus objets.

J’ai demandé, il y a quatre jours, à acheter du miel : tout le monde m’a affirmé qu’il n’y en avait pas dans le village. A huit heures du soir, un Sénoufo m’a conduit dans sa case et m’en a fait voir plein un très grand vase ; il y en avait plus de 50 kilos, et il n’est pas le seul qui en possède autant. Tout se fait ici en cachette.

Trois ou quatre fois par an, il y a ici une sorte de concours de beauté. Un tam-tam orné de sculptures est spécialement destiné à ces fêtes. Ce jour-là, tout le village s’habille, car en temps ordinaire tout le monde est à peu près nu ; les jeunes filles se parent de leur mieux et mettent des bijoux en cuivre et en or. Les spectateurs sont rangés derrière le tam-tam sur la place du grand marché, du côté opposé aux jeunes filles ; l’une après l’autre, elles doivent traverser la place en dansant. Celles qui sont séduisantes par leur beauté et par leurs parures sont longuement acclamées, les autres au contraire sont huées sans pitié par toute la foule.

Ce doit être un curieux spectacle ; on pourrait y juger de la richesse générale des habitants par leurs bijoux, qui doivent être mieux conditionnés qu’ailleurs, puisqu’ils sont fabriqués par des gens spéciaux.

Depuis que les sofa sont là, cette fête n’a pas eu lieu, et si ce n’était leur présence, j’aurais été gratifié d’une de ces séances.

La population de Fourou est composée d’un tiers de Foulbé et de deux tiers de Sénoufo ; il y a aussi quelques familles Mandé-Dioula et une famille de Samokho, venue de Pananzo, rive gauche de la rivière de Loufiné.

Les Foula ou Foulbé sont si intimement mélangés aux Sénoufo ou Siène-ré qu’à un voyageur ne séjournant ici que quelques jours, ils pourraient très bien passer inaperçus. Tatoués comme les Sénoufo, habillés comme eux, parlant leur langue, ayant totalement oublié la leur, et se livrant aux mêmes occupations que leurs concitoyens, ils ne sont réellement reconnaissables que dans quelques rares types, ayant conservé le nez droit et mince, et les membres grêles, signes distinctifs de leur race. Quand on vit un peu autour d’eux, on s’aperçoit cependant bien vite qu’on est en présence de Foulbé, car tous portent le nom de Sankaré, qui est un des quatre noms de tribus foulbé du Ouassoulou, qui sont : Sankaré, Sidibé, Diallo, Diakhité.

J’en ai interrogé beaucoup : aucun ne connaît leur pays d’origine, mais tous sont d’accord pour affirmer qu’il y a très longtemps, ils habitaient le nord du Ganadougou, à peine à quatre journées de marche d’ici.

Ils ne s’occupent pas spécialement des troupeaux ; ils sont du reste fort ignorants sur les questions d’élevage : quelques-uns que j’ai interrogés m’ont dit que la vache portait quatre, cinq ou six mois, d’autres m’ont dit qu’ils n’en savaient rien.

Les bœufs de Fourou offrent beaucoup d’analogie avec ceux du Bambouk ; leur taille est petite ; leurs membres grêles, mais bien musclés ; les jambes sont très courtes ; la robe est presque uniformément noire, mouchetée de blanc. Les bœufs ont les cornes très minces, même à la base, et recourbées en avant comme les chamois. Le veau est très petit quand il naît, jamais on ne croirait qu’il puisse atteindre la taille de la mère, mais il se développe rapidement.

Cette race me paraît se plaire parfaitement ici ; elle se contente des pâturages des environs et s’assimile bien la nourriture. Tout le bétail que j’ai vu est plein de santé. La chair est très bonne et grasse. Un bœuf donne environ 75 à 80 kilos de viande.

Ici on peut dire que Siène-ré et Foulbé se soucient fort peu de leurs troupeaux : vaches et taureaux vont paître ensemble, les saillies se font au hasard, les veaux errent autour du village et l’on ne semble pas rechercher pour eux les endroits où il y a le meilleur fourrage ; les troupeaux sont cependant beaux, ce qui prouve que si ce bœuf n’est pas de race indigène, il est totalement acclimaté.

La race ovine n’est représentée ici que par une centaine de moutons de petite taille, caractéristiques par la tête et l’encolure noires. Ce mouton est celui du Bambouk ; il donne 8 kilos de viande environ ; son poil, tout en étant ras, est légèrement laineux, mais on ne peut pas l’utiliser. Comme chez les Bambara du Bélédougou, il y a beaucoup de chiens d’une race analogue à celle qui se trouve dans notre Soudan. Il y en a cependant d’autres à poil long, de vrais chiens de berger, mais roux ; les Bambara les appellent safo. Les indigènes classent ces pauvres bêtes dans la catégorie des animaux de boucherie et s’en font un régal.

Chez plusieurs Sénoufo j’ai vu, comme animal de basse-cour, des pintades domestiques blanches et de diverses nuances. Je n’en connaissais que deux variétés :

1o La belle pintade grise, avec son plumage demi-deuil, qui est très commune sur toute la côte occidentale d’Afrique et dans le Soudan et qui a été importée en Europe par des moines portugais : c’est celle de nos basses-cours de France.

2o La pintade rouge, très commune sur la côte orientale.

Celle qui est élevée ici a le plumage d’un blanc un peu terne, émaillé de petits pois d’un blanc beaucoup plus éclatant ; elle a les pattes et le bec d’un beau jaune orange ; et ses deux joues charnues, qui pendent de chaque côté de la tête, sont d’un rouge sang ; elle a la taille de la pintade sauvage ; comme celle-ci, elle a le crâne recouvert d’une sorte de carapace et le cou légèrement déplumé. Les habitants m’ont dit qu’elle provenait de l’est et que j’en verrais dans tous les grands villages que je traverserais à l’avenir.

23 décembre. — La fin du mois approche, et les hommes de Niélé partis pour Sikasso ne sont pas de retour ; je passe mon temps à me familiariser avec le langage des Siène-ré et à prendre des renseignements sur la région. Tous les matins, avant la forte chaleur, je vais chasser aux environs. Le petit bois est le lieu favori de mes excursions. Bien qu’il soit à côté du village, il renferme beaucoup de gibier, les indigènes ne mangeant rien de ce qui en vient, parce qu’ils y enterrent leurs morts et y font leurs sacrifices.

C’est sous des arbres de diverses essences que l’animal à sacrifier est égorgé. Les abords de cet arbre fétiche sont soigneusement nettoyés et les herbes enlevées ; il en est de même des avenues qui y conduisent. Une fois l’animal tué, on l’emporte dans le village pour le manger. La tête est ensuite rapportée sous l’arbre et placée dans une fourche ou suspendue à des branches. Autour de ces arbres fétiches, il y a quantité de chaudrons en terre de formes diverses, de vieux manches d’instruments de culture, et autres objets hors de service, tels que vieux linges, calebasses de diverses dimensions, queues de vache, etc. ; sous l’un des arbres est disposé sur des fourches un morceau de bois creux de 80 centimètres de diamètre dans lequel il y a des herbes et des plantes diverses.


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Les Siène-ré se reconnaissent à trois incisions de 4 centimètres de long qu’ils se font de chaque côté de la bouche ; elles ne sont pas absolument parallèles et s’écartent légèrement en éventail vers leur extrémité qui atteint le milieu de la joue. Certains d’entre eux ajoutent à ces entailles une marque de chaque côté du nez et quelquefois deux ou trois entailles de 2 centimètres seulement de chaque côté de l’œil.

Ces trois marques de chaque côté de la bouche se retrouvent dans tous leurs dessins ou moulures en relief chaque fois qu’ils représentent une tête de bœuf ou de fauve : elles doivent représenter la moustache d’un lion ou d’une panthère.

Quelques Siène-ré hommes ont des incisions sur le ventre ; mais les femmes ont toutes le ventre et la poitrine plus ou moins agrémentés de carrés, de losanges et de figures géométriques bizarres.

Un arbre fétiche.

Elles ont, pour la plupart, un petit anneau dans le nez ; celles qui ne sont pas assez riches y introduisent, en attendant, un petit fil de laine ou de coton. Leur lèvre inférieure est percée comme je l’ai expliqué à Tiong-i.

On rencontre souvent chez elles des types qui ne seraient pas laids si ce n’était cette vilaine coutume de se défigurer.

Les hommes sont bien bâtis et ont le physique agréable ; quand ils sont jeunes, ils ont la figure ronde et de grosses joues : ils respirent la santé. Dans un âge plus avancé, leur physique se modifie d’une manière étonnante : la face devient anguleuse ; ils laissent souvent pousser la moustache, la barbe et même la barbiche, ce qui leur donne un air de vétéran.

La circoncision existe chez les Siène-ré et l’excision, se pratique chez les femmes, mais seulement après avoir eu leur premier enfant. Les mœurs y sont excessivement légères : les jeunes filles ont presque toutes eu un enfant avant de se marier. Quand une jeune fille ou une jeune femme meurt sans enfant, il s’attache réellement une grosse superstition à sa mort et l’on a toutes les difficultés à trouver des gens de bonne volonté pour procéder à la pompe funèbre habituelle.

Le salut s’exécute face en arrière ; les femmes se prosternent devant vous en vous tournant le dos. Pour vous honorer, on vous saisit le bras droit et on le lève en l’air.

En dehors des particularités qui se rattachent à leur culte et dont j’ai déjà parlé plus haut, le culte des bosquets sacrés offre beaucoup d’analogie avec celui des Mandé-Bambara et des Mandé-Malinké, qui, eux aussi, ont des bosquets et des lieux sacrés.

Ils ont, comme ces derniers, des namabong (cases à idole) et des namatigui (ministres des idoles).

On retrouve ces pratiques un peu chez tous les peuples du Soudan occidental, même chez les Wolof, qui, eux, ont le khérem (l’idole ou l’habitation de l’idole), qui est regardé comme la demeure d’un génie ; le ministre du culte se nomme borom khérem en wolof.

Sans être de même race que les Mandé, les Siène-ré ont, depuis longtemps (probablement au moment de l’apogée de l’empire mandé), pris les diammou (noms de tribu) des Mandé. J’ai trouvé chez eux : des Konné, des Sanokho, des Diarabasou ou Diarasouba, des Bamma, des Traouré, des Konaté, des Ouattara, des Daniokho, des Diabakhaté, des Kouroubari, des Kamara, et des Dambélé.

Mais ce qui semblerait prouver que ces noms de famille sont empruntés aux Mandé, c’est qu’aucun de leurs prénoms n’est identique à ceux des Mandé.

J’en cite quelques-uns :

GarçonsFilles
Sirigui,Gniré,
Lougouna,Zellé,
Ji,Nion,
Tiébourico (commun aux deux sexes),Niama,
Nabakha,Béré,
Nason,Bouddou, etc.
To,
Iawakha,
Pégué.

Les Siène-ré semblent avoir de tout temps habité à peu près le pays qu’ils occupent en ce moment ; ce qui me fait penser cela, c’est qu’ils désignent le nord par le mot Soummou-Klou (pays du sel) et le sud Ourou-Klou (pays des kolas). Ils ont donc dû, de tout temps, habiter un pays intermédiaire entre celui du sel et du kola, puisqu’ils ne possèdent pas d’autre terme pour désigner le nord et le sud.

Leur véritable nom est Siène-ré, mais les Mandé les appellent Siénou-fo ou Sénoufo, ce qui veut dire : ceux qui disent siène, quand ils désignent un homme. C’est pour la même raison que les Mandé appellent le peuple qui habite aux abords de Bobo-Dioulasou : Tiéfo (c’est-à-dire qui disent tié, pour désigner l’homme).

Leur langue, dont je rapporte les éléments nécessaires pour la construction d’un petit essai de grammaire, est encore presque monosyllabique. Elle commence à peine à s’agglutiner. On y trouve quelques mots empruntés au mandé, mais ce ne sont pas des mots de première nécessité : ils ne s’y sont introduits que par les relations commerciales qu’entretiennent les deux peuples, et peut-être même au moment où ils étaient tributaires de ce dernier peuple pendant les règnes de Konkour Moussa et de Souleyman. (Voir [appendice V]).


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24 décembre. — Le prix des denrées a considérablement augmenté : les diverses variétés de mil valent le double d’il y a quinze jours ; cela tient à ce que le peu de récolte des pays de l’almamy est déjà consommé. On vient acheter ici depuis Saniéna, Bénokhobougou et le Sibirila. Si Sikasso tient encore deux ou trois mois, l’almamy va se trouver dans une terrible situation : la récolte des derniers mils (du sanio) vient seulement de se terminer et le manque de vivres se fait déjà sentir dans son pays.

26 décembre. — J’ai fait aujourd’hui une longue excursion. Je voulais, tout en chassant, visiter un petit massif montagneux situé à 6 kilomètres dans l’est. Le point culminant de ce groupe de hauteurs a 510 mètres d’altitude (120 mètres au-dessus du Fourou). On est bien dédommagé de sa fatigue par le beau panorama qui se déroule tout autour de soi.

A l’ouest on suit facilement le cours du Bagoé, avec toutes ses sinuosités. Au sud et à l’est on aperçoit une série de collines boisées, entrecoupées de petites vallées où serpentent des ruisseaux qui n’ont presque plus d’eau, mais dont les abords sont pleins de verdure. Au nord on entrevoit vaguement la vallée du Banifing, qui arrose le pays des Samokho. Ces collines sont constituées d’un grès rouge brun très dur, veiné de blanc. Un amas de blocs de même nature, à moitié désagrégés par les intempéries, couronne leurs sommets presque coniques.

Les ruisseaux qui prennent leur source dans ce petit massif ont érodé fortement les ravines. Sous une couche peu épaisse de grès provenant des éboulis qui se sont désagrégés du sommet, apparaît du beau calcaire, dont je rapporte quelques échantillons. Entre quelques strates se trouvent des veines d’une ocre jaune très fine.

La présence du calcaire dans les environs de Fourou me paraît être une des causes de prospérité pour la région, en ce sens qu’il favorise l’élevage du bétail, qui peut ainsi se passer de sel.

Je comptais apercevoir et recouper les sommets du massif montagneux Kourala-Natinian, mais, à cette époque de l’année, le temps est un peu brumeux et l’horizon n’est pas net. Le soleil se lève vers le sud depuis le commencement de décembre ; ce matin il s’est levé presque au sud-est (est 32° sud).

1er janvier 1888. — J’ai commencé la nouvelle année en priant Dieu de continuer à me conserver la santé, et de me faire sortir du pays de Samory, afin de mener à bonne fin la mission qui m’a été confiée. Dès six heures ce matin, mes hommes, prévenus par Diawé, sont venus me souhaiter la bonne année ; tous avaient mis leurs vêtements propres, et mon intérieur présentait un air de fête ; ces pauvres noirs n’ont pas fait de phrases et m’ont dit simplement qu’ils seraient tous contents de me voir gagner un chemin et de conserver une bonne santé.

J’ai profité de cette petite entrevue pour leur remonter le moral. Ils n’ont pas confiance en l’avenir, mieux que moi ils s’aperçoivent qu’on nous leurre et que les secours ne viendront pas du côté de l’almamy. Quelques-uns ont le mal du pays et disent tristement qu’il ne nous reste plus qu’à retourner à Bammako.

Quelques paroles bien senties, un beau costume neuf à chacun et quelques milliers de cauries les comblent de joie ; le soir ils ont tout oublié, leur courage est revenu ; comme moi, ils espèrent.

3 et 4 janvier. — Le bruit court que des cavaliers de Tiéba ont été vus en nombre à Gouéné et qu’ils veulent tenter une razzia sur Fourou ; pendant ces deux jours, personne ne va dans les champs, ni chercher du bois. Je commençais déjà à être inquiet pour ma future route à suivre, lorsque, le 4 au soir, j’eus l’explication de cette rumeur par l’arrivée de vingt nouveaux sofa. Comme une bonne partie de la population ne voit ce protectorat de Samory qu’avec défiance, on use de tous les moyens pour lui faire accepter la nouvelle charge que Samory lui impose, car il va falloir non seulement loger ses soldats, les nourrir eux et leurs captifs, mais encore envoyer des convois de vivres à la colonne !

Toumané.

En même temps que ce renfort, arrivaient les envoyés de Pégué de retour de Sikasso ; ils sont restés onze jours à la colonne et reviennent avec quelques cadeaux pour leur maître, parmi lesquels je vois figurer divers objets et étoffes offerts par moi à Samory.

Ce n’est que le lendemain 5 que je reçois leur visite. Le vieux Ouattara me dit que l’almamy ne lui a pas parlé de moi. « Mais, ajoute-t-il, ceci ne fait rien, je te donne ma parole de te mener à Niélé dans deux ou trois jours ; nous partirons ensemble. »

Malheureusement les choses n’allèrent pas si rondement qu’on pourrait le supposer. Toumané, le chef des sofas, ne m’avait fait venir ici que dans l’espoir de s’approprier de mes armes, des étoffes et autres articles, espérant me les échanger contre des captifs. Il n’était pas un jour où ce triste personnage ne vint me proposer de lui acheter un ou deux captifs. Je le renvoyais sans le froisser, lui conseillant de convertir sa marchandise humaine en cauries en promettant de lui vendre tout ce qu’il désirerait contre cette monnaie.

Comme Toumané n’arrivait pas à se défaire avantageusement de ses captifs, sous un prétexte quelconque il retardait tous les jours le départ des gens de Pégué, afin de retarder le mien aussi.

Sur les instances des gens de Pégué, qui, comme moi, étaient désireux de quitter Fourou, je dus céder à Toumané, pour un prix dérisoire (quelques milliers de cauries), les marchandises qu’il convoitait. Il m’imposa en outre un compagnon de route qui devait me servir de guide et me faciliter mon passage à travers le pays Pomporo. Il me fallut donner aux femmes du guide des cauries et des marchandises pour se nourrir pendant l’absence de leur mari. Comme on le voit, ma sortie des États de Samory fut loin d’être gratuite.

Le départ, qui avait été fixé au 8, fut de jour en jour retardé jusqu’au 12. Le 11 au soir, je me rendis chez Toumané pour lui dire que je ne retarderais plus mon départ et que j’étais décidé à partir le lendemain avec ou sans son assentiment ; le vieux Ouattara en fit autant de son côté, et Toumané nous affirma que nous nous mettrions en route le lendemain.


CHAPITRE V

Départ de Fourou. — Les frontières de Samory. — Enterrement siène-ré. — Dioumanténé. — En route pour Niélé. — Un incident de route. — Tiéba et son histoire. — Ses États. — Ngokho. — Un peu d’histoire ancienne. — Itinéraires. — Les ruines du vieux Niélé. — Le baobab. — Je tombe malade. — Séjour aux togoda. — Vêtements et mœurs des Siène-ré. — Cadeaux à Pégué. — Pégué et les sorciers. — Histoire du Follona de Pégué. — Niélé et son marché. — Départ pour le pays de Kong. — Oumalokho. — Un musulman qui m’attendait. — Arrivée à Léra. — Les Mbouin(g). — Arrivée chez Iamory. — Lokhognilé. — Les Karaboro. — Les Dokhosié. — Le Comoé. — Arrivée chez Dakhaba. — En vue de Kong.

12 janvier 1888. — Nous quittons Fourou un peu avant sept heures ; comme à Tiong-i, une partie du village vient me faire ses adieux. Je pris la route de Niélé sans m’inquiéter du guide, qui n’était pas là. Toumané me disait d’attendre quelques heures : le guide allait venir, j’allais certainement m’égarer, selon lui.

Décidé à marcher, je n’hésitai pas à poursuivre ma route, accompagné du vieux Ouattara, qui ne manquait pas à sa parole. J’atteignis bientôt un tout petit village nommé Kadiolini. Quelques habitants étaient assis sous un abri à l’entrée du village et causaient entre eux. J’arrêtai là mon convoi pour le laisser reposer quelques instants et bientôt le chef du village vint m’apporter deux grandes calebasses de lait caillé et un peu de mil.


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Kadiolini est un des rares villages que Toumané épargne dans ses excursions ; car, tous les deux ou trois jours, ce misérable part de nuit avec quelques sofa, s’embusque à quelque distance d’un village des environs, et lorsque, vers sept heures du matin, femmes et enfants sortent du village pour aller chercher du bois mort ou rapporter des charges d’ignames, il tire quelques coups de fusil pour les épouvanter et les enlève. Jamais ces bandits ne reviennent à Fourou sans ramener quatre ou cinq de ces malheureux, — mères sans enfants ou enfants sans mère.

Sur toutes les frontières de Samory, c’est ce qui se passe : ou bien les villages sont annexés, ou bien ils sont traités en pays ennemis ; il n’y a pas de juste milieu chez ces gens-là. La neutralité n’existe pas.

Dans les deux cas, du reste, le sort des villages frontières est le même. S’ils se font annexer par Samory, les habitants sont : ou vendus par lui, ou razziés par leur ancien chef. Cet état de choses si déplorable fait qu’en sortant d’un pays on traverse toujours une zone, variant entre quarante et cinquante kilomètres, dans laquelle les habitants ne savent trop de qui ils sont les sujets ; cette zone est toujours soumise au pillage, soit par des bandits des environs, soit par les habitants des villages frontières. On peut comparer cette zone frontière aux marches de l’ancienne Europe.

J’ai souvent essayé de détourner Toumané de ces chasses à l’homme, lui conseillant, s’il tenait à se battre, de se rendre utile en surveillant la route de Tiong-i à Fourou, qui est sans cesse pillée par des gens de Nangalasou ou de Papara, sujets de Tiéba. Il n’était pas une semaine qu’on n’enlevât une dizaine de personnes se rendant ou revenant du marché de Fourou ; mais à cela il me répondait sans hésiter : « Les gens qui pillent sur cette route sont peut-être en force et ont des fusils : je ne tiens pas à recevoir des balles par là ; ici, tu vois, je n’ai rien à craindre et je gagne toujours quelques captifs. »

On ne peut être plus lâche et plus cynique à la fois.

Les lendemains de marché, j’ai souvent assisté aux préparatifs de départ des gens de Samory qui s’en retournaient avec quelques provisions.

Religieusement accroupis auprès de leurs charges, ils prenaient un kola blanc au-dessus duquel ils passaient la main en faisant un simulacre de bénédiction et en récitant une prière, puis le kola était partagé entre les assistants et mangé.

Pleins de confiance après cette cérémonie, ils se mettaient en route à des heures et des jours fastes ou qu’ils croyaient tels. Hélas ! le lendemain j’étais à peu près sûr d’apprendre que ces malheureux avaient été faits prisonniers par les gens de Nangalasou !

Mais revenons à mon départ. Pendant les premières heures de marche j’étais inquiet, craignant de me voir rappeler en arrière pour une raison ou une autre. Enfin, à Kadiolini je commençai à respirer ! On ne s’imagine pas ce qu’il y a de bonheur à se sentir libre après une captivité de sept mois comme celle que je venais de subir.

Tout en cheminant, je me rappelais les questions de quelques amis qui, au moment de mon départ de Paris, me demandaient pourquoi je me mettais en route pendant l’hivernage et n’attendais pas la saison sèche. Hélas ! mes craintes n’ont pas été vaines : je savais bien que je perdrais du temps. Si Samory ne m’a pas fait user mes ressources et ma santé, ce n’est pas de sa faute, il sait bien qu’à la longue les forces physiques des Européens les mieux doués s’épuisent, surtout dans un pays comme le sien, où l’on subit tant de privations.

Toumané enlevant des captifs.

Dans les explorations, les kilomètres parcourus ne sont rien à côté du temps que l’on perd par la malveillance ou la mauvaise volonté des chefs.


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De Kadiolini, trois chemins conduisent à Dioumanténé : nous prîmes celui du centre, qui passe à Sasiébougou (groupe de cinq villages environ, 1000 habitants au total) et Safiguébougou (petit village). A quatre heures du soir nous arrivions à Katon, où il fut décidé qu’on passerait la nuit.

En approchant du village on entend des coups de fusil qui partent de tous côtés ; je crains une alerte, mais bientôt je me rassure, mes hommes ne se sentent pas de joie : c’est un enterrement.

Il paraît que rien de meilleur n’aurait pu nous arriver. « C’est très bon signe, me dit Diawé d’un air demi-sérieux : tous les noirs disent que c’est trop bon quand en partant on campe dans un village où il y a un mort. »

Les enterrements chez les Siène-ré donnent lieu à de véritables orgies. A Fourou, où il mourait du monde tous les jours, j’ai pu suivre toutes les phases de ces fêtes, et, puisque j’en trouve l’occasion ici, je vais décrire de mon mieux l’enterrement d’un Siène-ré.

Dès qu’une personne meurt, les parents revêtent leurs plus beaux habits, et les hommes vont par le village annoncer la nouvelle à leurs amis ; ceux-ci se réunissent en armes près de la demeure du défunt et tirent des coups de fusil tant qu’il y a de la poudre. De vieilles femmes se rendent à la case mortuaire, lavent le cadavre à l’eau chaude et au savon, et le couchent sur une natte propre au milieu de la plus grande case. Pendant ce temps tous les joueurs de balafon, de flûte, de tam-tam et d’instruments à cordes se réunissent et commencent un concert qui dure nuit et jour sans interruption pendant deux, trois, quatre et même cinq jours. De gigantesques marmites de (plat national) et de dolo sont préparées. Les amis et parents commencent leur repas quelques heures après et mangent accroupis autour du cadavre, auquel on a soin d’offrir de tout avant de rien entamer.

On danse dans la cour, et si cet emplacement est trop exigu, c’est sur une place du village. Les visiteurs affluent de tous les villages environnants. La table est ouverte en permanence et le dolo coule à flots. Le chef de famille distribue en outre des denrées non préparées et des cauries à tous les visiteurs. Cette fête se prolonge d’autant plus, que le défunt était plus estimé par ses concitoyens.

C’est vers onze heures ou minuit qu’il faut aller voir une de ces saturnales. Les jeunes gens d’un côté exécutent des pas, des sauts, des pirouettes avec armes, la tête ornée de plumes de vautour et de poulet. Les jeunes filles sautent en l’air à pieds joints, aussi haut que possible, en se frappant les fesses d’un coup de talon. Tout ce monde ne se repose que pour boire ou pour faire place à quelque personne âgée : pendant qu’elle danse, et en signe de respect, les habitants viennent successivement soulever son bras droit en l’air. Toute cette scène est éclairée par un ou deux feux de bois près desquels se tiennent généralement les musiciens, le torse ruisselant de sueur et rythmant avec acharnement sur leur tam-tam ou balafon un air, toujours le même.

Enfin, la veille de l’enterrement, le chef de famille va annoncer partout l’heure de la cérémonie. Quelques heures auparavant, les coups de fusil annoncent l’enterrement, les balafon se rendent à la porte du village, tout le monde se rassemble vêtu de linge propre, les guerriers en costume de guerre, le chapeau orné de plumes. Au moment où le corps passe, ficelé dans une natte et porté sur la tête par deux hommes vigoureux, tout bruit cesse et tout le monde se range sur son passage. Le corps est toujours précédé de femmes qui chantent les vertus du défunt et portent dans la main droite une queue de vache qu’elles agitent un peu en l’air.

Un enterrement chez les Siène-ré.

Peu de personnes suivent, les parents et les fossoyeurs seulement.

Dès que le corps est sorti du village, la fête recommence jusqu’au lendemain matin. Alors a lieu une seconde visite du chef de famille qui vient dire que tout est terminé.

Les malheureux ou étrangers sont enterrés sans cérémonie.

Le casque de Katon.

Il en est de même des jeunes filles ou femmes mortes sans avoir eu d’enfants : leur enterrement a lieu de suite et sans cérémonie. Il est même difficile de trouver des femmes qui veuillent bien procéder aux ablutions, car cette mort doit engendrer toutes sortes de maux sur les personnes qui se mêlent d’une façon quelconque à la cérémonie.

Parmi les hommes assistant à l’enterrement des gens de Katon, j’ai vu un jeune homme porter un casque bien original. Il était en bois noirci au feu et fait d’une seule pièce ; sur le devant il y avait une sorte de niche dans laquelle se trouvait sculptée en relief une image représentant un homme, bras et jambes écartés ; de chaque côté de cette niche partait une grande aile ou corne de 40 centimètres environ sur laquelle étaient peints des carrés blancs formant damier avec le bois noir, enfin le cimier était surmonté d’une sculpture représentant un cavalier et sa monture. Le tout était très grossièrement travaillé et assez symétrique.

Katon est composé de deux villages, séparés par un joli ruisseau, affluent du Banifing de Loufiné. La population totale, composée de Dioula et de Siène-ré, s’élève à environ 800 ou 900 habitants.

Je restai campé contre le tata du village, bien que quelques habitants soient déjà venus me prier de m’installer à l’intérieur ; je m’excusai en donnant comme prétexte la crainte de les déranger dans leur fête, puis j’allai, comme la politesse locale l’exige, rendre visite aux parents du défunt. On m’apporta dans la soirée un agneau, des ignames et une vingtaine de litres de dolo de maïs.

Vendredi 13 janvier. — De Katon à Dioumanténé, où nous devions nous arrêter, il n’y a que deux heures de marche. On ne traverse qu’un très petit village, entouré de rizières, qui se nomme Tiémédougou. Je ne suis pas fier sur mon bœuf porteur : jusqu’à présent je tombe régulièrement quatre ou cinq fois de suite au moment de me mettre en route. C’est que la peau de l’animal est excessivement mobile, et au moindre faux pas les deux ballots qui me servent de selle tournent et je tombe sous le bœuf, malgré les efforts que je fais pour me cramponner à sa bosse.

A quelque chose malheur est bon, car ce matin j’ai fait une chute dans un champ de ntokho, ce fruit que j’ai vu vendre sur le marché de Fourou.

Le ntokho pousse en terre. Ses tiges ont environ 40 à 50 centimètres de hauteur et sont jonciformes. Les feuilles ressemblent à celles des graminées.

Le fruit est un peu plus gros qu’une arachide ; il est sans coque, souvent bosselé, et d’une couleur bistre et quelquefois brune. Il se gonfle dans l’eau en augmentant de volume. Le suc est laiteux. Son goût est agréable et sucré.

Il est très fréquent en Espagne et en Portugal, j’en ai même vu depuis ma rentrée en France. C’est le Cyperus esculentus. C’est avec ce produit que l’on fabrique l’orgeat.


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Comme Katon, Dioumanténé se trouve sur le grand chemin Mbeng-é-Ngokho-Sikasso, ou Tengréla-Ngokho-Sikasso. Dans ce dernier cas, le passage du Badié (Bagoé) a lieu à Kanakono. Toute cette région que je viens de traverser se nomme Pomporo ; elle est limitée au sud par le Badié et au nord par le Samokhodougou. Le fond de la population est Siène-ré, mais partout il y a de nombreux Mandé-Dioula fixés dans les villages ; ils semblent même jouir ici d’une grande influence. Le Pomporo est une conquête récente de Tiéba ; il y a cinq ans encore, ce petit pays était soumis à un chef qui résidait à Dioumanténé ; actuellement, par sa position neutre entre Tiéba et Samory, le Pomporo se tient sur une certaine réserve : si Samory prend Sikasso, ils se diront ses amis ; dans le cas contraire, ils resteront sujets de Tiéba quoiqu’ils ne soient pas absolument ses partisans, ce dernier ayant, lors de la conquête, ravagé et saccagé tout le Pomporo.

Samory, du reste, leur fait actuellement des avances, un peu par crainte, car ce pays est encore relativement très peuplé, et aussi pour se ménager une communication avec Pégué, dont il recherche l’alliance, comme je l’ai dit plus haut.

Au nord du Pomporo et entre ce pays et le Kénédougou se trouve le Samokhodougou (ou pays des Samokho).

Ce territoire est arrosé par une assez grosse rivière (d’une quinzaine de mètres de largeur), qui d’après les indigènes prendrait ses sources, d’une part vers Tiéni, et d’autre part vers Loufiné.

A Loufiné elle doit être déjà assez forte, ou bien alors elle aurait l’étendue d’un marais, car ce village fournit beaucoup de poissons secs.

Un Haoussa établi à Tiong-i m’avait affirmé que l’on pouvait communiquer en embarcation de la rivière de Loufiné-Pananzo et par conséquent du Bagoé (affluent du Niger) avec la rivière de Léra.

Je n’ai jamais pu savoir rien de précis à ce sujet ni obtenir une confirmation. J’ai donc cru prudent de ne pas figurer sur ma carte un marais d’où sortiraient les sources communes de deux cours d’eau aussi importants, dont l’un aurait un cours sensiblement sud-nord et l’autre nord-sud. Ce serait assez invraisemblable.

Il s’agissait pour moi, à mon arrivée à Katon et à Dioumanténé, de traverser vivement la zone séparant les États de Samory du Follona.

De la rapidité de ma marche dépendait tout le succès de mon entreprise. Il aurait donc été dangereux pour le succès de mon voyage d’aller me jeter dans la région où les hostilités étaient ouvertes et de faire une apparition à Loufiné ; c’est la seule raison qui, à mon grand regret, m’ait empêché de vérifier un fait qui, s’il existe, ne serait pas d’une médiocre importance pour l’avenir de ce pays et notre pénétration.

Dans cette enclave ne sont fixés que des Samokho. J’en ai vu quelques-uns à Fourou ; ils parlent un dialecte particulier dont je me promets de prendre un vocabulaire à Niélé si j’en ai l’occasion. Dès maintenant je puis dire que dans les dix premiers noms de nombre j’en ai trouvé cinq identiques ou offrant de l’analogie avec les noms sonninké.

Leurs noms de tribu sont Kouloubali et Sokhodokho.

S’ils ne sont pas de même origine que les Sonninké, ils ont au moins vécu longtemps en leur contact ; cependant ils n’ont plus depuis longtemps aucun rapport avec ces derniers : il est absolument impossible à un Sonninké et à un Samakho de se comprendre, on n’arrive à trouver des racines identiques qu’après une étude scrupuleuse de leur langue. Je croyais ce peuple plus nombreux qu’il ne l’est réellement : il comprend à peine une quarantaine de villages. On m’a affirmé qu’ils étaient apparentés avec les Sommo, ou Songho, ou Samokho, qui habitent le nord du Dafina (depuis mon passage dans ce dernier pays j’ai reconnu que j’avais été induit en erreur : le peuple dont il s’agit fait partie du groupe mossi-kipirsi-gourounga, tandis que les Samokho du pays de Tiéba se rattachent au groupe mandé).

Pendant mon séjour à Fourou j’ai vu quelques femmes samokho ; elles ont les traits assez fins, on y trouve une vague ressemblance avec les Sonninké des environs de Bakel. Quant aux jeunes gens, ils sont généralement sveltes et élancés. A Fourou ils exercent, la spécialité de coiffeur pour dames ; ils excellent aussi dans l’art de tatouer le ventre et les seins des jeunes filles.

Dioumanténé se compose de trois grands villages, dont la population totale est supérieure à celle de Fourou : elle doit dépasser trois mille habitants. Les environs sont couverts de ruines, qui étaient toutes habitées avant la conquête du Pomporo par Tiéba.

Le vieux Ouattara et le guide, qui nous a rejoints la veille en route, me dirigent sur le village du centre, où ils ont des amis.

Mon arrivée, annoncée la veille, a mis toute la population sur pied, et tout le pourtour du tata est couronné de têtes ; des gamins sont perchés sur les banans du village et quantité de femmes sont juchées sur les argamaces des cases.

La place du marché, sur laquelle je fais camper mes hommes, est très grande et ombragée de trois grands bombax et de deux banians. Pendant que j’installe sommairement le campement, deux musulmans de Djenné et de Sambatiguila me préparent une bonne case donnant sur la place et de laquelle je puis surveiller mon campement.

Sur la place du marché même se trouve un petit bassin d’une eau très claire couverte de nénuphars ; il est alimenté par une source qui sort de blocs de grès ferrugineux. Des canards, de l’espèce dite canard de Barbarie, prennent leurs ébats dans ce petit bassin, et des bandes de pigeons domestiques viennent y boire. Si ce n’était la grande chaleur et toutes ces faces noires, on se croirait dans quelque village de France.

Des pintades grises au ventre blanc rappellent de tous côtés ; comme en France, elles sont un peu vagabondes ; on les voit perchées sur les toits et sur le mur du tata ; de temps en temps, effrayées par les vautours, elles viennent s’abattre au milieu des cases, renversant les calebasses et faisant voler la farine de mil de tous côtés, au grand désespoir des ménagères noires.

A cause de leur humeur demi-sauvage les Siène-ré font couver les œufs de pintades par les poules, qui s’éloignent moins du village et les élèvent avec plus de sollicitude.

Le village est bien pourvu en volailles, il possède quelques moutons et des chèvres, mais il y a peu de vaches, Tiéba ayant tout enlevé.

Le maïs et les différentes variétés de mil coûtent 5 à 6 centimes le kilo. Pour 80 cauries on achète cinq à six litres de dolo. Les chiens sont très rares ici ; ceux que j’ai vus, au lieu d’être roux à poil ras, sont entièrement noirs. Il y en a aussi d’une race beaucoup plus grande et plus forte, de couleur roux sale zébré de noir.

Le tata a 3 m. 50 de hauteur ; il est pourvu intérieurement d’une banquette en terre pouvant recevoir deux rangs de tireurs. En en faisant le tour je me suis trouvé dans une jolie bananeraie qui renferme environ un millier de pieds de bananes ; je me promettais déjà d’en demander à mon hôte, mais après examen j’ai constaté qu’aucun régime ne serait mûr avant un mois ; c’est la première fois que je rencontre ce fruit depuis mon départ de Bammako.

Vue de Diounanténé.

Les Mandé-dioula qui sont fixés ici font tisser par leurs captifs de la cotonnade blanche rayée de bleu analogue à celle de Fourou ; dans le village où j’ai campé il y avait dix-sept métiers en activité.

Le coton se cultive ici, il y a des champs partout, mais je n’ai vu nulle part de l’indigo ; le village cultive aussi du maïs et différentes variétés de mil et de sorgho, quelques arachides et beaucoup de riz.

Le marché, qui se tient le mercredi, est très fréquenté et beaucoup plus important que celui de Loufiné, qui a lieu le jeudi. J’ai eu beaucoup de peine à décider le vieux Ouattara et le soi-disant guide à partir demain matin : ils ont une peur atroce des gens de Tiéba, dont il faut traverser le chemin de ravitaillement entre Nafégué à Karamadara. Ce chemin relie Mbeng-é et Ngokho à Sikasso.

Devant une telle peur et des craintes aussi peu justifiées je suis amené à leur dire que je me passerai d’eux et qu’il me suffit d’un homme pour me mettre dans le bon chemin.

Samedi 14 janvier. — Le départ a lieu vers sept heures du matin seulement ; mes compagnons de voyage se font tirer l’oreille, et c’est avec méfiance et crainte qu’ils se mettent en route. J’organise un peu la marche du convoi, car nous sommes en tout une cinquantaine de personnes ; je prends la tête avec mon domestique, des femmes, des enfants et quelques hommes armés, se rendant à Niélé. Les ânes suivent à quelques pas en arrière sous la conduite de mes hommes et la surveillance de Diawé.

Arrivée à hauteur du chemin de ravitaillement, la tête de notre petite colonne aperçoit sur la gauche un cavalier et quelques hommes armés ; la panique s’empare de ces pauvres gens, qui s’arrêtent et posent leurs charges pour se sauver. Cette terreur se propage jusqu’à l’arrière-garde. Diawé, mon domestique, aidé des âniers, rétablit l’ordre et menace de tirer sur ceux qui chercheraient à se sauver.

Tout ce monde a ralenti l’allure et n’avance que par crainte de nos hommes. Bientôt nous croisons le cavalier : c’est tout simplement un galopin qui reconduit un cheval malade à Mbeng-é. Ses cinq compagnons de route s’arrêtent pour me voir passer et font quelques réflexions sur ma monture et mon ombrelle.

Ils reviennent de Sikasso, disent-ils, et retournent à Mbeng-é. D’après eux on entre et sort comme on veut du village assiégé. La situation devant Sikasso ne s’est donc pas modifiée à l’avantage de Samory.

Quelques heures après, nous campions en halte gardée sur la rive gauche d’une jolie petite rivière à eau limpide ; elle coule vers le sud et passe près de Mbeng-é. Actuellement, il n’y a qu’une vingtaine de centimètres d’eau dans la rivière, mais en hivernage son passage n’est pas commode, à cause de la rapidité de son courant et de l’escarpement des berges. D’après mes informateurs indigènes, cette rivière serait une des sources du Bandamma (rivière de Lahou). Après avoir arrosé le Follona, elle entrerait dans le Kouroudougou. Jadis cette rivière servait de frontière entre les États de Fan, père de Pégué, et le Pomporo. C’est là que se terminent les États de Tiéba.


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Tiéba, le souverain qui a placé sous sa domination toute la région comprise entre les États de Samory et ceux de Kong, est un Mandé-dioula-Traouré, originaire du Follona. Son père se nommait Daoula et dans l’origine était chef du village de Daoulabougou, situé à une étape au nord de Sikasso.

Quelques expéditions heureuses contre des villages inoffensifs des environs le placèrent bientôt à la tête de plus nombreux contingents, avec lesquels il razzia successivement le Menguéra, le Follona et tout le Kénédougou.

Il mourut en 1877, laissant cinq fils et une fille, nommée Mômo. Tiéba était le plus jeune de ses frères, mais il était aussi le plus remuant : il trouva bientôt l’occasion de se faire acclamer comme successeur de son père, à la suite d’une campagne dans le Mienka, où il battit l’ennemi une première fois entre Ouattara et Djitamana, et une seconde fois près de Tiéré.

En 1882, Tiéba, de concert avec Niamana, père de Niakhalemba, chef actuel de Mbeng-é, ravagea une partie du Follona, battit Fan, père de Pégué, et fit détruire sa capitale Niélé (ou Nouélé).

En 1883, Tiéba fit la conquête de la partie du Ganadougou située à l’est de Bagoé et tua Dansénou, chef de ce pays, résidant alors à Kounian (rive droite du Bagoé).

De retour du Ganadougou, Tiéba s’empara du Pomporo et poussa ses conquêtes jusque dans le Niéné et le Kantli, en s’emparant de Papara.

Enfin, en 1884, 1885 et 1886, les incursions que firent ses troupes sur la rive gauche du Bagoé donnèrent naissance à la guerre de Samory, dont l’épilogue est le siège de Sikasso.

Tiéba est un homme de trente-cinq ans ; il a la réputation d’être très intelligent. Un homme du Dafina qui le connaît particulièrement m’a donné sur lui les détails suivants : Il est vêtu généralement de blanc. Dans les audiences qu’il donne et dans les palabres, il est toujours accompagné de sa première femme, qui s’assied à côté de lui. Tiéba inspire une grande terreur à tous ceux qui l’approchent, et ses décisions sont, paraît-il, irrévocables. Il est d’une générosité proverbiale et il n’y a pas de jour où il ne fasse une largesse.

Dans les réunions, quand Tiéba fait mine de cracher, tout le monde se précipite vers lui en étendant son doroké pour y recevoir le crachat royal. Quand le palabre est terminé, Tiéba rentre chez lui, change de vêtement et donne le costume qu’il vient de quitter au courtisan dont il a souillé le boubou. Il y a des jours où le roi crache beaucoup : c’est alors tout bénéfice pour l’auditoire ; mon informateur m’a affirmé que dans une seule matinée il avait vu le fait se renouveler sept fois.

Les limites du pays de Tiéba sont :

Au nord, le Diomadougou et le Bendougou, qui ont accepté le protectorat de Tiéba ;

A l’est, les États de Kong ;

Au sud, le Follona ;

A l’ouest, les États de Samory.

Les États de Tiéba se divisent en pays soumis et administrés directement par Tiéba et en pays de protectorats.

Les provinces soumises directement sont :

Au nord, le Mienka, appelé aussi Menguéra, dont les centres principaux sont Djitamana, Tiéré, Ouattara, Douaso ou Ndougasoni et Kouoro, sur le Kouoro-ba.

Au centre, le Kénédougou ou Kompolondougou, dont la capitale est Sikasso ou Sikokâna, résidence habituelle de Tiéba. Daoulabougou, ancienne résidence du père de Tiéba, habitée actuellement par Mômo, sœur de Tiéba, qui gouverne cette province et qui jouit d’une très grande considération, quoiqu’elle ait fait une mésalliance en épousant un de ses esclaves, nommé Bilali ; les autres villages importants sont Natinian, Kourala, Kofana, Fô, Ngana, Sindou et Soubakhalé.

Au sud, le Samokhodougou, dont nous avons déjà parlé, et le Pomporo, province annexée depuis peu d’années, dont les centres principaux sont : Katon, Dioumanténé et Loufiné.

A l’est de ces provinces se trouvent les territoires des Tourouga, des Tousia, des Mboin(g) et des Kéréboro ou Karaboro.

Le Mienka, le Kénédougou et le Pomporo sont peuplés exclusivement de Siène-ré ou de Sénoufo, et l’on n’y trouve que quelques colonies de Mandé-dioula. Caillié, en traversant le Kénédougou, n’a pas signalé les Siène-ré ; il a commis le même oubli pour les Bobo, dont il a traversé le territoire pour se rendre de Néneinsou à Djenné. Cet oubli peut s’expliquer. Dans toute cette région, le Mandé-dioula désigne tous les peuples non musulmans par le titre de Bambara, qui prend ainsi la valeur de kafir (infidèle) : c’est pourquoi Caillié a désigné tous ces peuples sous le nom de Bambara.

Les provinces qui ont reconnu la suzeraineté de Tiéba sont les suivantes :

1o Au nord, le Diomadougou et le Bendougou ;

2o Au sud, le Kantli, le Moro et le Niéné (provinces de Tengréla) ;

3o Les confédérations Follona de Ngokho et de Mbeng-é.

1o Le Diomadougou était, il y a une dizaine d’années, gouverné par un chef bambara : nommé Faffa, et son pays se nommait Faffadougou ; actuellement, son frère Dioma lui ayant succédé, le pays s’est appelé Diomadougou. Mais on le désigne encore quelquefois par son ancien nom et très souvent sous le nom de Dolondougou.

La résidence de Dioma est Kinian, gros village situé entre le Bagoé et le Kouoro-ba. Pendant le siège de Sikasso, Dioma a été un précieux auxiliaire pour Tiéba, en coupant à peu près régulièrement la ligne de ravitaillement de Samory et en lui enlevant ses convois.

Nous avons raconté comment les guerriers bambara de Dioma venaient faire des incursions jusqu’à Saniéna (aux environs de Komina).

Le Bendougou semble être bien peuplé ; on y rencontre de très grands centres, connus de presque tous les marchands de la boucle du Niger ; tels sont Kônina, Ména, Ntia, Karagouana et surtout Bla, qui semble être le centre commercial le plus important de la région. Il s’y fait surtout un grand commerce de sel.

Par sa position, cette ville peut recevoir le sel de Tichit viâ Ségou, et celui de Taodéni viâ Mopti et Djenné. Les marchands ne manquent jamais de parler de Bla comme d’un centre offrant pour eux de réelles ressources.

Au nord-est de Bla et vers les chemins qui mènent aux points de passage du Bagoé vers Djenné, se trouve un autre centre, ayant, lui, une importance militaire. C’est Sofalaso, sorte de place avancée créée par Ahmadou et dans laquelle son fils Madané a conservé une garnison. San est également un centre très fréquenté.

Les autres agglomérations importantes du Bendougou sont Yankhaso, Diakourouna, Mpésoba, Kourouma et Diaramana. Chacun de ces villages serait formé d’un groupement de 80 à 100 petits villages de 150 à 200 habitants chacun, ce qui porterait le chiffre de la population d’un de ces centres à 15 ou 20000 âmes, chiffre qui me paraît évidemment exagéré. En faisant part de l’exagération dans laquelle tombent les noirs quand ils citent des chiffres, on peut ramener la population du plus grand centre du Mienka à 5 ou 6000 habitants ; c’est déjà très raisonnable pour des régions soumises à tant de vicissitudes. Ces gros villages sont en quelque sorte des confédérations, des agglomérations dans le genre de celles que l’on trouve chez les Egba, comme Abéokouta, mais moins populeuses. Chacune d’elles comprend un ou plusieurs chefs, dont la décision, sans qu’elle soit souveraine, est cependant d’un grand poids dans les résolutions de l’assemblée des anciens.

Mpésoba comprend 50 villages. Les chefs les plus influents se nomment Bala et Naniankoro. Kourouma a 60 villages, Diakourouna 50, Diaramana 150 et Yankhaso 100. Nsangué et Fâkoro sont les chefs qui jouissent de la plus grande influence à Yankhaso.

2o Le Kantli, le Moro et le Niéné constituent ce que nous pouvons appeler le pays de Tengréla. Nous avons vu au chapitre III (Samory) comment ces provinces avaient, à un moment donné, fait un semblant de soumission à Amara Diali, griot et lieutenant de Samory, et comment le pays avait secoué rapidement ce joug en chassant les sofa de Samory. Elles ont reconnu ensuite le protectorat de Tiéba. Pendant la guerre contre Samory, Tengréla a entretenu un fort contingent à Sikasso et n’a cessé de fournir un ravitaillement en vivres aux assiégés.

Le Kantli a comme centre principal Tengréla.

Les deux villages les plus importants du Moro sont Papara et Kanakono, tous les deux situés sur la rive gauche du Bagoé. Ce sont des points de passage connus, où il se tient aussi des marchés.

Le Niéné est la province qui sépare le Kantli et le Moro du Ouorodougou. Ces centres principaux sont Kotou et Bong.

J’aurais bien voulu visiter cette région : elle doit être féconde en légendes, si précieuses aux voyageurs pour la reconstitution de l’histoire des Mandé. C’est dans ce triangle Ngokho-Mbeng-é-Bong que se sont conservées à peu près sans altération les coutumes bizarres révélées par les historiens arabes qui ont décrit le pays des noirs.

Nous y trouvons l’usage du tam-tam dit daba dont nous parle El-Békri. Ce tam-tam est un long morceau de bois creusé recouvert d’une peau. Sa forme est spéciale ; il est porté horizontalement, suspendu au cou, et l’on en joue en le frappant de la main et jamais avec une baguette.

Chaque fois que l’on fait usage du daba, tout le monde doit se prosterner devant lui.

A Bong, à Kotou et dans quelques autres villages au sud de Tengréla sur la route du Ouorodougou, chaque village possède un daba, mais chez les Siène-ré on le nomme dioulloua tallan. Ce tam-tam est soigneusement conservé dans une case spéciale dans laquelle ne pénètrent que les anciens du village ; il n’est retiré et mis en service que pour des cérémonies importantes, pour la mort d’un chef ou d’un personnage influent. Les indigènes disent qu’à l’aide de ce tam-tam les anciens peuvent donner des ordres qui ne sont compris que des initiés. D’après mes informateurs ce langage ne se réduirait pas à une série de batteries conventionnelles, mais on pourrait exprimer tout ce que l’on veut à l’aide de cet instrument.

Ceci me paraît plus que douteux, car dans ce cas il faudrait se servir d’un alphabet. Si ces gens-là connaissaient l’arabe, ce serait très facile, puisque chaque lettre a une valeur numérique, mais cette population est tout à fait illettrée, et je crois que ce n’est qu’à l’aide de batteries de convention qu’on peut donner des ordres. Cet instrument, tout en faisant simplement l’office d’un tam-tam ordinaire, a conservé quelque chose de mystique qui fait dire aux indigènes : « Le daba est un instrument qui parle ».

3o Le Follona est un vaste pays compris entre le territoire des Mboin(g), le Tagouano, le Kouroudougou, le Ouorodougou et le pays de Tengréla ; son organisation politique était à peu près semblable à celle du Bélédougou.

Les petites confédérations étaient très nombreuses ; les plus importantes seulement ont subsisté jusqu’aujourd’hui, ce sont celles de Niélé, de Ngokho et de Mbeng-é.

C’était un pays très prospère, à en juger par les nombreuses ruines que l’on y rencontre, et sa décadence n’a commencé qu’il y a une vingtaine d’années, à l’époque où Daoula, père de Tiéba, a commencé à fonder son empire.

Alternativement alliées ou ennemies de ce dernier chef, ces confédérations ont fini par se ruiner mutuellement, en guerroyant entre elles.

En 1883 Niamana, chef de Mbeng-é, s’allia à Tiéba pour marcher contre Fan, père de Pégué ; ce sont eux qui ont détruit le premier Niélé.

A Niamana succéda Niakhalemba, sur lequel Pégué se vengea en mettant à sac Mbeng-é, sa capitale.

A Niakhalemba succéda Zibbo, qui est encore actuellement chef de Mbeng-é. Pour éviter le retour de pareils revers, il s’est étroitement lié à la fortune de Tiéba, dont il reconnaît le protectorat et auquel il fournit des contingents et paye tribut.

Ngokho, qui était resté un peu en dehors de ces luttes, fut pris et détruit par Tiéba en 1884, et forcé de reconnaître le protectorat. Tiéba laisse gouverner Ngana, chef de Ngokho, comme il l’entend, mais, ainsi que Zibbo, chef de Mbeng-é, il fournit des contingents et paye tribut.

Ngokho ou Ngogo, d’après mon informateur, serait la plus vieille ville que l’on connaisse par ici. Jadis elle était capitale et composée de deux villes ; celle où habitait le roi s’appelait Nsogona, Nansogona ou Nséguéna. Autour de cette ville il y avait de nombreux bosquets sacrés.

Le roi avait beaucoup de grands chiens qui portaient des colliers à sonnettes en or. Des captifs désignés spécialement ne s’occupaient que d’eux. Maintenant tout cela n’existe plus : les hommes de Nsogona sont venus il y a longtemps dans Ngokho et l’emplacement même de Nsogona a presque disparu. Les chiens aussi sont morts depuis longtemps et il n’y a plus rien de particulier à Ngokho, si ce n’est que dans certaines fêtes les vieux vont chercher un grand tam-tam long, devant lequel les femmes se voilent la figure avec leur pagne et se prosternent comme pour faire le salam. Ce tam-tam est appelé, à Ngokho, daba.

Ce mot daba ne m’était pas inconnu : en cherchant dans mes notes extraites des auteurs arabes je l’ai retrouvé dans celles qui concernent Ghana.

Cette description de Ghana (extraite d’El-Békri) ressemble en beaucoup de points à ce que mes informateurs m’ont raconté de Ngokho.

Je trouve par exemple que Ghana était composée de deux villes. Celle qui est habitée par le roi est à six milles de l’autre et porte le nom d’El-Ghaba, الغاب (le bocage, la forêt). N’est-il pas curieux de voir que Nsogona veut dire en siène-ré « dans la brousse » ?

2e coïncidence : « La ville du roi est entourée de huttes, de massifs d’arbres et de bocages qui servent de demeure aux magiciens de la nation », etc.

3e coïncidence : « La porte du pavillon est gardée par des chiens d’une race excellente qui ne quittent presque jamais le lieu où est le roi ; ils portent des colliers d’or et d’argent, garnis de grelots de même métal. »

4e coïncidence : « L’ouverture de la séance royale est annoncée par le bruit d’une espèce de tambour qu’ils nomment déba. Les coreligionnaires du roi se prosternent devant lui. »

Mes informateurs tiennent ces traditions de leurs ancêtres qui habitent Ngokho depuis fort longtemps. Toutes ces coïncidences me font croire que l’auteur arabe précité a dû confondre Ghana (Birou ou Oualata) dans le Baghéna ou Bakhounou avec Ngokho. C’est peut-être une simple erreur de copiste.

En tout cas, on peut affirmer que tout ce qu’El-Békri raconte de Ghana se rapporte à Ngokho.

L’orthographe des noms est si mal écrite que très souvent les traducteurs ont confondu en une seule et même localité trois lieux différents : c’est ce qui s’est produit pour Kaukau, Kouka, Koukoua, que Cooley, dans sa Nigritie des Arabes, a identifiées.

Ce qui est certain, c’est que Gago ou Ngokho était déjà connu du temps de Léon l’Africain.

Voici ce qu’il en dit, livre VII, page 156, traduction de Jean Temporel : « Gago et le royaume d’icelle.

« Gago est une cité semblable à Kabra, sans muraille et distante de 400 milles dans le midi de Tombouctou. Maisons laides, quelques édifices assez beaux et commodes dans lesquels logent le roi et sa cour.

« Les habitants sont de riches marchands.

« Les autres cités ne peuvent ni ne doivent égaler celle-ci quant à la civilité. Beaucoup de vivres, mais ni vin, ni fruits ; terroirs fertiles en melons, citrouilles, concombres et riz.

« Plusieurs puits et une grande place. Sur le marché on vend des esclaves.

« Le roi tient en un palais écarté une infinité de concubines, esclaves et eunuques ; il a aussi une garde d’infanterie et de cavalerie entre la porte secrète et publique de son palais.

« Le sel se vend plus chèrement que toute autre marchandise.

« Le royaume renferme beaucoup de villages et de hameaux. Les gens sont vêtus de peaux de brebis et ont les parties honteuses couvertes de linge.

« Ce sont des gens fort ignorants, tellement qu’on pourrait cheminer par l’espace de cent milles sans trouver aucun qui sait lire ni écrire, au moyen de quoi le roi leur use un tel traitement que leur lourdise et grosse ignorance le mérite, leur laissant si peu, qu’à grande difficulté peuvent-ils gagner leur vie pour les grands tributs qu’il impose. »

D’après le dire de Léon, nous pouvons inférer que le Gago dont il parle est bien le même que le nôtre. Ce qui tendrait à le démontrer, c’est que la distance de 400 milles dans le midi de Tombouctou concorde assez exactement avec la distance qui sépare ces deux villes. Tombouctou est par 16° 50′ de latitude nord, et Ngokho par 10° 19′ ; la distance à vol d’oiseau entre Tombouctou et Ngokho est d’environ 750 kilomètres, et Léon l’estime à 400 milles italiens (dont, dit-il, 2 et demi font une lieue commune en France). La distance concorderait donc à 100 kilomètres près.

Un autre point très important, c’est que Léon dit que le sel se vend à Gago plus chèrement que toute autre marchandise. C’est tout ce qu’il y a de plus vrai : Gago est, par son emplacement, situé dans la région où le sel atteint le prix le plus élevé du Soudan. Notre Ngokho est bien le Gago de Léon.

C’est dans les États de Tiéba et la région que nous venons de décrire que se trouve le nœud orographique le plus important de la boucle du Niger. Nous le nommerons : massif Natinian-Sikasso.

Il est constitué par une série de plateaux et de mamelons ayant un relief maximum de 400 mètres sur le terrain environnant. La plus forte cote est celle du pic de Faramisiri, qui atteint 780 mètres, tandis que la plaine n’est qu’à 340 mètres au-dessus du niveau de la mer. Les sommets des mamelons sont ou arrondis ou en forme de bonnet de police. Leur structure géologique est formée de grès gris et d’argile sablonneuse fortement mélangée de granules de fer. L’action des pluies a désagrégé les flancs de quelques-unes de ces hauteurs et produit des éboulis de grès qui enserrent leur base. Les flancs et le sommet sont couverts de végétation ; seul le pic de Faramisiri est complètement dénudé. Vers le sommet, de loin, il a l’aspect d’une antique forteresse.

De son versant nord sortent les eaux qui vont former la rivière de Kouoro ou Koba-Diéla, dernier affluent important du Niger : le même que Caillié a traversé entre Kouoro et Dougasoni dans sa marche sur Djenné en 1827.

A l’est, les eaux du massif Natinian-Sikasso forment la branche occidentale de la Volta ; enfin, du versant sud sortent les deux rivières qui forment le Comoé ou rivière de Grand-Bassam.

Une région aussi bien arrosée ne peut être que fertile et bien peuplée ; malheureusement les guerres qui s’y sont livrées et qui s’y livrent encore actuellement ont fait disparaître une partie de la population. Certaines régions, comme celle de Dioumanténé à Niélé, étaient couvertes de villages, les cultures se touchaient, la densité de la population devait excéder 40 habitants par kilomètre carré. Aujourd’hui, dans les États de Tiéba, la moyenne est d’environ 12 à 15 habitants par kilomètre carré.

Les principales communications à travers le pays ont lieu du nord au sud, elles relient le Ségou et le Djenné au Ouorodougou, routes de sel et de kola comme chez Samory.

Elles sont au nombre de quatre :

1o Itinéraire suivi par Caillié, qui va de Timé par Tengréla, Fala, Tiola, le Menguéra et le pays des Bobo-Oulé, sur Djenné ;

2o La route du Ouorodougou par Tengréla, Fourou, Natinian ou Sikasso sur le Menguéra, où elle rejoint la route précédente ;

3o La route du Follona par Mbeng-é, Ngokho, Dioumanténé, Sikasso sur Djitamana, le Bendougou et Ségou, ou Djitamana, Néneinso et Djenné ;

4o Et enfin la route de Léra, Sindou ou Soubakhalé à Sikasso.

De l’est à l’ouest, cette région n’est traversée que par une seule route importante, celle de Ténetou à Bobodioulasou par Kourala, Natinian, Sikasso, Ngana et Sambagoin, et une route secondaire, celle de Tiong-i, Fourou, Dioumanténé, Niélé et Léra.

D’autres chemins moins importants sillonnent cet admirable pays. Après toutes les vicissitudes qu’il a traversées, c’est un de ceux qui m’ont paru des plus prospères et des plus dignes de notre attention.

Sikasso, par sa position au centre du massif orographique de cette région et à la naissance de toutes les vallées qui vont rayonner par les quatre points cardinaux, nous semble tout indiqué pour devenir le siège d’un commandement important et l’emplacement désigné pour recevoir un fort, dès que l’on voudra résolument poursuivre l’œuvre de pénétration.


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Nous quittons la petite rivière (le Bandamma) vers deux heures et demie ; partout, aussi loin que la vue peut s’étendre, on ne distingue que des ruines dont la présence se trahit par des groupes de gigantesques baobabs. Les ruines sont trop nombreuses pour être toutes relevées. Quoique chacune d’elles ne puisse contenir qu’une ou deux familles, la densité de la population devait être très grande. Depuis Dioumanténé ce ne sont que rizières et cultures de mil abandonnées ; partout les petites levées de terre qui endiguaient les rizières et les sillons des champs de mil subsistent encore. Dans la soirée on aperçoit, dans le sud-est, le sommet bleu d’une petite montagne que les indigènes m’ont nommée Oumalokho konkili (montagne de Oumalokho). Vers quatre heures nous traversons un marécage d’une cinquantaine de mètres de largeur où il y a encore 1 m. 20 d’eau et de vase, enfin deux heures après, à la nuit tombante, nous campons dans un endroit découvert, non loin d’un petit bas-fond où il y a un peu d’eau. Le baromètre me donne au campement 455 mètres d’altitude.

Maintenant que nos hommes y sont bien habitués, l’établissement du campement se fait sans que j’aie besoin de m’en mêler. En un clin d’œil les bagages sont rangés en fer à cheval sur de grosses pierres, pour les préserver des termites. Les animaux, entravés, sont menés brouter aux abords du camp. Des hommes vont chercher du bois pour les feux de nuit, tandis que d’autres et les femmes se mettent en devoir d’allumer des feux de cuisine et de préparer le riz ou les ignames.

Mon domestique établit ma natte sur une brassée de feuilles et de rameaux. Un pagne en coton me sert de drap, une couverture en laine sert à me couvrir au petit jour, quand il fait froid. La peau de bouc constitue l’oreiller. La moustiquaire est l’objet le plus utile dans ce pays ; elle préserve non seulement des moustiques, mais, bordée en dessous de la natte, elle empêche les fourmis, araignées, scorpions et autres animaux de vous atteindre. Elle préserve en même temps de la rosée.

Mes hommes ont pris la bonne habitude de débarrasser le camp et ses abords des herbes et de balayer soigneusement l’emplacement sur lequel nous couchons, afin d’éviter les serpents. Une autre bonne précaution consiste à ne pas apporter dans le camp des bois morts sans les avoir au préalable secoués et jetés par terre pour en faire sortir les animaux nuisibles qui auraient pu se loger dans les creux.

A neuf heures du soir tout le monde dort généralement, sauf les deux hommes qui veillent ensemble à notre sécurité. Comme j’ai le sommeil excessivement léger et que le moindre bruit me réveille une fois les deux premières heures de sommeil passées, je suis tout à fait à mon aise et presque reposé : il ne m’en coûte pas de faire trois ou quatre rondes pendant la nuit.

Pour moi, je préfère le campement au logement chez l’habitant. On tient son monde mieux dans la main en cas d’attaque, on peut facilement éviter les surprises. Enfin je trouve qu’il est beaucoup plus sain de camper en plein air à côté d’un bon feu, que de dormir dans des cases dont la propreté laisse à désirer, qui sont infestées de vermine, et où en cas d’incendie toutes nos ressources seraient brûlées.

La fièvre paludéenne vous atteint surtout dans les villages. J’ai déjà eu occasion de dire que la terre qui sert à faire les cases en pisé renferme des quantités de matières végétales et des détritus de toutes sortes qui, en pourrissant et en fermentant, dégagent de mauvais germes.

C’est donc toujours avec bonheur que je campe au dehors. Il n’en est pas de même de mes hommes, qui, pour des motifs d’un ordre plus intime, préfèrent loger chez l’habitant. Dans maintes circonstances il a fallu user de toute l’autorité dont je jouissais, grâce à ma connaissance de la langue mandé, pour leur faire accepter cette situation pénible à leurs yeux, mais pleine d’avantages pour la réussite d’une entreprise aussi compliquée que celle que je tenais à mener à bonne fin.

Depuis environ trois mois je suis tout à fait acclimaté et habitué à la nourriture indigène, que je bonifie en me procurant le plus souvent possible des viandes, du gibier, des volailles, etc. Comme les indigènes, je mange, le matin avant de me mettre en route, les restes froids de la veille, ce qui me permet de supporter vaillamment mon étape et d’attendre sans crampes d’estomac l’heure du déjeuner. Dans cette région, nous sommes particulièrement favorisés, car nous y trouvons l’igname, qui est une grande ressource, puisqu’elle remplace la pomme de terre, et qu’elle peut être mangée bouillie à l’eau ou grillée au feu, et froide ou chaude. L’igname n’a qu’un seul défaut, c’est celui d’être d’un poids trop lourd pour en emporter de gros approvisionnements.

Il faut au moins 3 kilos d’ignames par indigène et par jour, tandis que 500 grammes de riz font le même office.

Dimanche 15 janvier 1888. — Notre petite caravane se met en route au petit jour. Le terrain est toujours le même, les ruines sont encore très nombreuses. Vers dix heures nous atteignons une jolie petite rivière à eau ferrugineuse ; elle se nomme Bani, « petit fleuve » ; c’est le second cours d’eau que nous rencontrons dont les eaux ne sont pas tributaires du Niger. Les indigènes me disent que c’est un des bras de la rivière de Léra. Les rives sont bien boisées, les abords marécageux, difficiles à traverser. Il y a des traces de jeunes hippopotames, ce qui semblerait indiquer qu’un peu plus en aval se trouve un bief plus profond, car ici l’eau n’a que 30 centimètres de profondeur.

Ruines de l’ancien Niélé.

Derrière le Oumalokho konkili, qui est sur la rive gauche du Bani, on voit les ruines d’Oumalokho, dont les habitants sont établis maintenant aux environs de Niélé.

Sur les bords d’une des cuvettes marécageuses que nous traversons, le vieux Ouattara me signale un groupe de ruines qu’on nomme Dougou-ouolo. A midi nous campons sur les bords d’un petit marécage dont l’eau est détestable, tellement elle est chargée de fer et de matières organiques.

Après nous être réconfortés d’un peu de riz cuit dans cette eau sale, nous repartons de bonne heure afin d’atteindre avant la nuit les ruines de l’ancien Niélé. Les ruines, moins nombreuses, sont plus grandes, et partout on voit de jolis bosquets sacrés dans lesquels la végétation est luxuriante. Les feuilles ont des nuances indéfinissables, des tons délicieusement variés, depuis le vert tendre jusqu’à la teinte la plus sombre. On est tenté de camper à chaque pas.

La marche de cet après-midi est très pénible : à l’ardeur du soleil vient s’ajouter la réverbération excessive et la chaleur de l’air chauffé par l’incendie de la plaine ; partout les hautes herbes sont en feu, et à plusieurs reprises la caravane se voit obligée de s’arrêter pour couper des branches vertes et éteindre le feu qui nous environne. Le passage des endroits marécageux est rendu très pénible par des trous profonds de trente à quarante centimètres qu’ont laissés des troupes d’éléphants.

Le sol est partout légèrement ferrugineux à la surface, le sous-sol est constitué de terres argilo-sablonneuses ; j’ai cependant vu émerger, par-ci par-là, un peu de granit à très gros grains.

Un peu avant d’arriver aux ruines de Niélé, mes hommes aperçoivent trois éléphants de l’autre côté d’un petit marais. Diawé et quelques hommes s’élancent à leur poursuite avec les fusils, mais ne peuvent les rejoindre, car ils ont trois à quatre cents mètres d’avance sur nous, et nous devons nous contenter de suivre des yeux leurs évolutions dans les hautes herbes.

A quatre heures nous atteignons les ruines de l’ancien Niélé, qui s’élevait sur un petit dos d’âne entre un marécage et un ruisseau ; pendant près d’une demi-heure on chemine dans des débris de construction, de poterie, etc. Une cinquantaine de baobabs et de bombax gigantesques indiquent l’emplacement des places du village. Le vieux Ouattara m’indique son ancienne case et me raconte que c’est en 1882 que Tiéba et Niamana, chef de Mbeng-é, ont détruit sa ville, après avoir vaincu Fan, père de Pégué. C’est également de cette époque que date la ruine des nombreux villages que nous venons de traverser. Sur la rive gauche du Badié, c’était l’œuvre de Samory ; ici nous sommes en présence de l’œuvre de destruction de Tiéba. Ils ne sont pas meilleurs l’un que l’autre.

Nous campons et passons la nuit sur la rive droite d’un joli petit ruisseau qui coule également vers le nord ; ce qui m’a frappé, c’est que parmi toute la verdure dont les cours d’eau sont agrémentés par ici, il n’y ait ni bambous, ni palmiers d’aucune espèce. Nous sommes pourtant plus au sud qu’à Tengréla dont les environs sont parsemés de palmiers à huile et les ruisseaux bordés de bambous. La cause en est peut-être à rechercher dans la différence d’altitude, cependant le bambou pousse au sommet de toutes nos montagnes du Soudan français.

Pendant la soirée, à la suite des incidents qui ont marqué notre route aujourd’hui, on parle naturellement de gibier.

Vers dix heures et demie il s’élève une altercation entre mes hommes à propos d’empreintes relevées sur le sol pendant l’étape. Ces empreintes étaient attribuées par les uns au bœuf sauvage (sorte de buffle nommé sigui en mandé) et par les autres à un animal que je n’ai jamais vu parce qu’il est très rare, mais dont pas mal de noirs m’avaient déjà parlé.

Cet animal est appelé en mandé konsonkansan. C’est une bête affreuse, plus hideuse que le caïman, dont elle a presque l’aspect. Elle n’a toutefois que 2 mètres à 2 m. 50 de longueur. Sa largeur à hauteur des pattes de devant est de 60 à 70 centimètres, et ses épaules, comme tout son corps du reste, sont recouvertes d’écailles excessivement dures. Sa formidable carrure lui permet de briser les jambes des plus grands animaux, en se ruant sur eux. C’est sa seule défense.

Obligés d’éteindre le feu des herbes.

Sa tête diffère de celle du caïman ; elle est plus courte et sa mâchoire est disposée en fer à cheval. Ses dents sont également beaucoup plus petites que celles du caïman.

Les empreintes qu’il laisse sont très larges. Ses pattes de devant sont excessivement puissantes, et presque de la grosseur d’un sabot de cheval. Il n’a pas de griffes et son sabot est fendu.

Cet animal a été signalé par El-Békri, et Barth prétend qu’il ne vit que dans l’eau. Les indigènes m’ont affirmé, au contraire, qu’il vivait presque exclusivement sur la terre. On le rencontre surtout dans les grottes et les anfractuosités de rochers.

Les konsonkansan vivent par paire. Quand l’un des deux meurt, le survivant vient tous les jours une ou deux fois à l’endroit où son compagnon est mort.

Diawé en a vu un mort et un vivant à Séfé dans le Kaarta, et un de mes hommes possédait deux écailles de konsonkansan qu’un forgeron avait défaites en sa présence du dos d’un de ces animaux ; il y attachait un grand prix et n’a jamais voulu me les céder, tant il avait foi dans leur vertu.

Lundi 16 janvier. — Le terrain change d’aspect. A la monotonie de la plaine succèdent de petites croupes boisées, séparées les unes des autres par des vallons pleins de verdure. Dans quelques-uns de ces vallons il y a de l’eau, ce qui attire beaucoup de gibier ; pendant toute la matinée on entend crier en mandé et en siène-ré : « Sokho ! sokho ! kari ! kari ! de la viande ! de la viande ! »

Mes hommes poursuivent des tankho (antilopes à bosse), des dagué (textuellement : bouche blanche), autre grande antilope connue vulgairement sous le nom de koba. Diawé tire deux coups de fusil sur un énorme éléphant, mais ce dernier continue paisiblement sa route, se contentant de se jeter avec sa trompe une grosse motte de terre sur le dos.

Sur la plupart des croupes il y a des ruines entourées de baobabs. Cet arbre me paraît être particulièrement affectionné par les Siène-ré ; ils le nomment du reste siène tchigué (l’arbre de l’homme). Ce végétal rend de très grands services aux indigènes.

Le bois du baobab ne vaut rien pour le chauffage ; il est trop spongieux pour être travaillé, mais on utilise sa cendre comme mordant dans les teintures à l’indigo et comme potasse dans la fabrication du savon. L’écorce sert à faire de la ficelle, des cordes, des filets, des hamacs, etc. La feuille est employée comme condiment dans presque toutes les sauces qui se mangent avec le to.

La coque du fruit est employée dans certaines régions comme bouteilles ; dans d’autres, on la brûle pour obtenir des cendres dans lesquelles on passe l’eau qui sert à la préparation du to ; avant maturité, elle renferme un liquide frais dont quelques indigènes sont très amateurs.

La farine blanche que renferme le fruit à maturité entre dans la préparation de quelques plats indigènes et dans quelques boissons, mélangée avec de la farine de mil ; avec le noyau lui-même, cuit, séché et pilé, on fait une sauce de conserve que l’on nomme kondoro.

Enfin l’arbre, quand il est vieux, offre beaucoup de creux dans lesquels les abeilles se logent très volontiers.

Le tronc, qui atteint généralement des dimensions extraordinaires, est facilement escaladé à l’aide de fortes chevilles en bois que l’on enfonce dans l’écorce et qui servent d’échelons et de marchepieds.


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Une heure et demie après avoir dépassé la dernière ruine, on franchit un petit col à 510 mètres d’altitude ; de l’autre côté commencent les lougans des villages de culture où nous devons camper pendant les heures chaudes.

Comme partout dans cette région, l’action des kéniélala (sorciers) se fait fortement sentir. Sur les chemins et aux carrefours, les indigènes, à l’aide de cendre délayée dans de l’eau, ont tracé des signes cabalistiques pour conjurer les esprits malfaisants.

A midi nous campons sous un ficus à côté d’un des trois villages de culture de Pégué. Ces petits villages sont entourés d’enceintes en terre glaise et séparés les uns des autres par un joli petit ruisseau ; ils ne portent pas de nom particulier, on les appelle Pégué-togoda (campement de culture de Pégué).

Nous devons ici être éloignés d’à peu près 6 kilomètres de Niélé, ce qui porte la distance totale de Dioumanténé à Niélé à 90 kilomètres environ.

Les indigènes employés comme courriers parcourent ce trajet, que l’on peut porter à 110 kilomètres avec les circuits, en trente-quatre heures, dont vingt-quatre de marche ; quand ils sont chargés, ils mettent cinquante-huit heures, dont trente de marche environ. Avec des animaux chargés, il faut trois jours et deux nuits en marchant matin et soir.

Mercredi 1er février. — Deux heures après mon arrivée aux togoda, j’ai été atteint d’un accès bilieux hématurique ; grâce à de fortes doses de quinine que je m’étais administrées la veille et le matin même, je n’ai pas perdu connaissance un seul instant et j’ai pu me soigner. Le café est un excellent diurétique quand, comme moi, on n’en fait pas sa boisson journalière. Dès le cinquième jour j’allais déjà mieux, et le neuvième jour je pouvais faire une promenade d’une centaine de mètres au bras de Diawé. Ma convalescence fut assez rapide ; l’appétit revenait ; malgré cela, il m’était impossible de me mettre en route et de songer trop tôt au départ : les fortes doses de quinine que j’avais absorbées (12 grammes environ en sept jours) m’avaient occasionné des douleurs de cœur qui m’empêchaient de marcher.

Le togoda où j’habitais était heureusement bien situé ; nous étions par 620 mètres d’altitude. Dans la matinée, le plateau était balayé par des vents frais, et jusque vers sept heures et demie on aurait pu se croire en France, au mois de juin.

Mais de dix heures à deux heures il fait une chaleur atroce : les cases étant excessivement basses et petites, la chaleur est insupportable. Je ne puis malheureusement plus me rendre compte de l’état de la température : tous mes thermomètres sont dérangés depuis mon départ de Fourou.

Pendant ma maladie, Pégué a fait prendre tous les jours de mes nouvelles, et dès que le mieux s’est fait sentir, il m’a envoyé un bœuf, du lait, des œufs, du miel, des poules, du beurre et des papayes ; en outre, on a tous les jours délivré à mes hommes du riz, du maïs ou des ignames et quelquefois du dolo.

Pégué a installé d’une façon très intelligente ses captifs dans son pays : ils sont groupés, hommes, femmes et enfants, par cinquantaine environ, sous les ordres d’un chef qui commande le togoda. Ces captifs reçoivent comme première mise quelques têtes de bétail, des animaux de basse-cour et des graines, et mettent en exploitation les terrains des environs ; chaque togoda constitue ce qu’on pourrait appeler une ferme, dans laquelle Pégué puise ses approvisionnements. Malheureusement tout cela n’est pas administré avec beaucoup de méthode : comme chez tous les noirs du reste, le gaspillage prime sur l’économie.

Un togoda.

On cultive par ici plusieurs variétés de kou (ignames). En dehors de celles que j’ai vues à Fourou, il existe ici une espèce qui est rouge betterave quand elle est cuite, et une autre qui est jaune melon. Le maïs, de plusieurs variétés, est de qualité inférieure ; les patates sont d’un rouge foncé et de très bonne qualité. On ne cultive qu’une variété de mil, le sanio (petit mil blanc en épi) et une de sorgho, le bimbiri (gros sorgho rouge).

Toutes ces denrées sont emmagasinées en grappes ou en épis, ce qui nécessite de grandes quantités de magasins. Dans la plupart de ces villages de culture il y a plus de greniers que d’habitations. Ces greniers sont de même construction que ceux que j’ai décrits à Kouroula, mais de dimensions beaucoup plus grandes.

J’ai remarqué beaucoup de (arbres à beurre) dans les environs, mais l’arbre le plus répandu par ici est le netté ou néré : Parkia biglobosa. C’est un arbre de ressource pour l’indigène : la farine jaune que contiennent les cosses sert d’aliment et ses noyaux servent à confectionner le soumbala ou simbala, qui constitue la base de presque toutes les sauces. (Voir le [chapitre Mossi.])

Parkia biglobosa.

Les bœufs sont très vigoureux et pourraient servir d’animaux de trait, mais ils sont en moins bon état que ceux de Fourou, remarquables par leur structure râblée, et qui constituent plutôt, comme je l’ai dit, le véritable animal de boucherie du Soudan.

Les captifs des togoda des environs sont tous laids sans exception, et aucun d’eux n’est vêtu. Les femmes s’enroulent autour des reins une vingtaine de cordelettes en peau composées chacune de trois lanières de la grosseur d’une forte ficelle ; les extrémités se terminent d’un côté par une boutonnière, de l’autre par un nœud. A ces cordelettes sont suspendus de petits objets en cuivre fondu représentant des tortues, des lézards ou des chevaux[39] ; ils sont confectionnés par les lokho (caste de forgerons), dont les femmes sont réputées fort belles ; cette caste d’artisans n’est pas méprisée comme les autres.

Certaines jeunes filles portent, en outre, par devant et par derrière, une sorte de petit bouclier en bois en forme de triangle, dont l’angle aigu un peu courbé se termine entre les jambes. Ils sont fixés aux cordelettes à l’aide d’un passant en bois dans lequel on introduit cinq ou six petites ceintures.

Les captifs sont relativement bien stylés, les hommes ne m’ont jamais parlé sans s’incliner profondément ni enlever leur bonnet ; pour saluer, les femmes s’agenouillent devant moi face en arrière, c’est-à-dire en me présentant le dos.

Les hommes actuellement n’ont pas grande occupation : presque toutes les récoltes sont rentrées. Dans les togoda que j’ai visités, ils bâtissaient de nouvelles cases et réparaient l’enceinte. Quant aux femmes, à part la corvée de bois ou la cueillette du coton qu’elles font tous les matins, elles sont occupées à préparer les aliments, à piler ou à moudre du grain, ou bien à cuire du dolo, le village n’étant pour ainsi dire qu’une grande brasserie.

Cette boisson est préparée ici d’une manière un peu différente que sur la rive gauche du Niger. Quand le maïs ou mil germé est pilé, on le laisse macérer plusieurs jours dans de l’eau avec des tiges de gombo pilées et une grande quantité de piment. Préparée de la sorte, cette boisson est moins goûtée par l’Européen : l’odeur qu’elle répand est désagréable. La liqueur est forte et enivrante : je ne pouvais la boire que bien étendue d’eau.

Dans la soirée seulement, pendant que les hommes s’enivrent, les femmes filent le coton, soit à la lueur de feux, soit au clair de lune.

Le togoda que j’habite renferme une famille de fono, sorte d’orfèvres, dont j’ai déjà parlé à Fourou. Leurs femmes, dans la journée, sont occupées, dans un gros trou recouvert de branchages, à faire de la vannerie et à confectionner des chapeaux en paille. Les fono forment une sorte de caste qui est très redoutée ; les Siène-ré les disent sorciers et les évitent absolument, comme dans le Kaarta et le Bélédougou on évite les koulé (raccommodeurs de calebasses).

Dès que j’en eus l’occasion, je fis demander au Ouattara s’il ne convenait pas de faire parvenir de suite à Pégué les cadeaux que je lui destinais ; ce dernier me conseilla d’attendre que je sois rentré à Niélé, ce qui devait se faire dès que je serais entièrement rétabli. Au bout de quelques jours j’envoyai le chef du togoda demander à Pégué la permission de rentrer dans son village. Le soir il revenait, me disant que le fanfollo (roi) allait faire une expédition de trois ou quatre jours, qu’il n’avait pas le temps de s’occuper de moi pour le moment, mais que dès son retour il m’enverrait chercher, et que je pouvais être persuadé de son amitié sincère, sans laquelle il ne m’aurait pas offert l’hospitalité dans un de ses villages.

Le délai étant largement écoulé et les visites des gens de Pégué se faisant rares, je me décidai à envoyer Diawé en reconnaissance à Niélé ; il revint au bout de quelques heures et me raconta son entrevue avec les gens de Pégué.

Ce brave souverain refusait absolument de me voir ou de me laisser entrer dans son village ; il ne désirait même pas recevoir mon envoyé, en revanche il protestait de son amitié pour les Français et pour moi en particulier : « J’obtiendrai de lui tout ce que je demanderai. Quand je fixerai mon départ, il me donnera un homme qui devra me conduire de sa part jusqu’à l’entrée des États de Kong et me recommander à Iamory, prince de la famille régnante de Kong. »

Toutes les tentatives que je fis par la suite restèrent sans résultat : il me fallait renoncer à avoir une entrevue avec Pégué et à entrer à Niélé.

Je m’empressai, puisque d’autre part il était plein de dispositions bienveillantes à mon égard, de lui faire parvenir un cadeau, dont voici le détail :

Une belle paire de pistolets à piston ;

Une paire de pistolets à silex ;

Un tapis de selle en velours bleu bordé d’or ;

Deux caftans, un en velours grenat, l’autre en velours vert ;

Un bonnet en velours frappé or ;

Un turban en tricotine dorée ;

Trois pièces de calicot imprimé, des rasoirs, glaces, couteaux, perles, etc.

Le tout s’élevant à une valeur de 500 francs environ (prix de revient en France).

Son envoyé, qui vint me remercier, me raconta que le roi avait réuni tous les habitants du village pour leur faire voir les présents qu’il venait de recevoir des Français. Jamais personne ne lui en avait donné d’aussi riches ; aussi, a-t-il ajouté, « chaque fois qu’un Français demandera de traverser mon pays, je lui faciliterai son voyage en lui donnant de mes hommes ». Je crois qu’il tiendra sa parole, pourvu que le voyageur qui passera chez lui ne soit pas à cheval, il l’a formellement dit. Quant à nos marchands, qu’il laissera librement venir commercer chez lui, dit-il, et pour lesquels il n’a pas voulu prendre d’engagement par écrit, je ne crois pas qu’ils entreront jamais à Niélé sans payer un lourd droit de passage, car dans le togoda que j’habitais, les captifs m’ont dit que, sauf les gens de Kong et de Niélé, personne ne pouvait apporter de marchandises de quelque valeur ici sans se les voir confisquées. Du reste, en fait de commerce ici, il n’est possible de trouver à échanger des marchandises que contre des cauries ou des esclaves.

Les causes qui m’empêchèrent d’entrer dans Niélé m’ont été longtemps inconnues ; je crois cependant depuis avoir un peu élucidé cette question, grâce au guide que Toumané m’avait imposé. Cet homme, par la suite, m’était entièrement dévoué, il m’avait pris en affection et me l’a prouvé plus tard, car ce n’est que grâce à lui que j’ai été accueilli convenablement à Léra et que j’ai obtenu protection du chef de ce village.

1o Mon passage en plein jour à Nafégué, raconté par les gens de Niélé, qui avaient, pour se vanter, exagéré mes exploits, fut considéré comme un fait surprenant qui fit dire à Pégué et à son entourage que, pour oser tenter quelque chose de si audacieux, je devais posséder quelque engin qui me permettait de défier la puissance des plus terribles adversaires.

J’ai raconté ce passage à Nafégué dans toute sa simplicité, mais les indigènes de ces régions sont tellement sous l’influence des kéniélala que tout acte est de suite interprété comme une sorcellerie.

2o A ce grief venait s’ajouter mon passage chez Samory. Pégué me soupçonnait d’être son ami, et comme il se méfie de lui et de ses gens, j’ai été considéré comme suspect, non pas qu’on craigne précisément que je ne m’empare de Pégué, mais on redoutait qu’à l’aide d’écrits introduits dans les puits ou semés par les rues je ne jetasse un sort sur la ville. C’est ainsi que le vieux Ouattara et les gens de Pégué n’ont pas toléré l’emballage de quelques menus objets dans des fragments de vieux journaux ; j’ai même été tenu d’enlever à l’eau de belles étiquettes dorées fixées à la colle sur les pièces d’étoffe que je destinais à leur chef.

3o Il n’y avait pas longtemps qu’on venait d’apprendre la mort de Tidiani (roi du Macina). Cette mort coïncidait justement avec le passage du lieutenant de vaisseau Caron à Bandiagara, et ces ignorants n’avaient pas manqué d’attribuer la mort de leur souverain au passage de notre compatriote. Ce souvenir venait encore de se raviver par la nouvelle de la mort de Yawakha, chef de Fourou, décédé malheureusement deux ou trois jours après mon départ de son pays.

4o Peut-être aussi ma maladie a-t-elle été considérée comme un avertissement du ciel et les marabouts ou les kéniélala de l’entourage de Pégué se sont-ils emparés de ce fait pour intimider leur chef et par cela même gagner dans son estime en lui prouvant qu’ils veulent le préserver d’un grand danger.

Pégué, cependant, d’après ce que l’on m’en a dit, passe pour un homme très intelligent dans son pays. Il est de la famille des Ouattara, et âgé de trente-cinq ans environ. Pégué est un surnom. Étant tout jeune, il montrait déjà beaucoup de finesse et de subtilité dans ses actions et ses paroles, ce qui le fit surnommer, par Tiéoualé sa mère et Fan son frère, , qui veut dire « lièvre » en siène-ré ; en siène-ré follona, c’est Pégué, gué étant la terminaison de beaucoup de substantifs follona.

J’ai appris pendant mon séjour ici que l’almamy exigeait la soumission de Pégué ; il voulait annexer cette partie du Follona. Les envoyés, en revenant à Niélé, apportaient à Pégué l’ordre de mettre ses troupes en marche, de s’emparer et de détruire le Pomporo et le Samokhodougou. Pégué, qui se contentait parfaitement de ses relations de bon voisinage avec Samory et qui ne rêvait pas du tout une annexion, a vivement protesté et a renvoyé le fils du chef de Fourou et ses gens en leur ordonnant de dire à Samory que « s’il désirait vivre en bon voisin avec leur roi, il entendait également conserver toute sa liberté d’action ».

Ce pays traverse un mauvais moment, car, quelle que soit l’issue de la guerre, il sera ravagé. Si Samory s’empare de Sikasso, il viendra dévaster le Pomporo et poussera certainement jusque dans le Follona ; dans le cas contraire, ce sera Tiéba qui s’emparera de Niélé. Pégué n’a actuellement qu’une chance d’échapper à la ruine, c’est d’être le fidèle allié de Tiéba ; malheureusement l’opinion publique de son pays est contraire à cela, Tiéba ayant fait si souvent des incursions dans cette région que tout le monde lui est hostile.

Le souvenir de la prise du vieux Niélé, de la destruction de Kawara, et surtout la dernière défaite de Pégué et sa fuite dans le Tagouano, sont trop récents chez les pauvres Siène-ré pour que Pégué puisse tenter dès à présent un rapprochement auprès de Tiéba.

Le Follona[40] de Pégué tombera fatalement entre les mains de Tiéba, et cela dès que les hostilités avec Samory seront terminées. Nos prévisions se sont depuis confirmées : Tiéba a annexé le Follona, de sorte que ce pays est placé par contre-coup sous notre domination.


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La région qui obéit aux ordres de Pégué commence à quelques kilomètres dans l’est de Dioumanténé, à la rivière Bandamma, et se termine à l’ouest à la branche occidentale du Comoé, désignée sous le nom de rivière de Léra. Au sud elle se confine aux confédérations de Mbeng-é et de Ngokho ; au nord, aux États de Tiéba.

Dans la zone que j’ai traversée, les territoires habités n’ont que 30 kilomètres de largeur depuis 1883. Vers cette époque, Tiéba et Niamana, chefs de Mbeng-é, détruisirent Niélé et battirent Fan, père de Pégué. Comme pour jeter un défi à ses adversaires, Fan[41] fit immédiatement reconstruire sa capitale à une journée de marche dans l’est.

Puis il entreprit une campagne contre Fourou ; c’est sous les murs de cette ville qu’il trouva la mort. Son successeur, Pégué, n’ayant pas voulu reconnaître la suzeraineté de Tiéba, ce dernier lui fit la guerre.

Makhandougou et Kawara, surpris de nuit, furent détruits et tous les habitants faits prisonniers. Niélé n’échappa que par hasard au carnage, les habitants ayant eu le temps d’évacuer le village avant l’arrivée des guerriers de Tiéba.

A la suite de ce coup de main, Tiéba se serait fait payer 1000 captifs et 120 chevaux par Pégué. Ce chiffre est évidemment exagéré ; je crois qu’en le réduisant au tiers on ne doit pas être loin de la vérité.

Toute la force de Pégué consiste dans ses captifs, qui me paraissent nombreux ; tous les togoda que j’ai vus lui appartiennent ; mais je ne crois pas que ce chef puisse mettre sur pied plus de 2000 guerriers armés de fusils et 50 à 60 chevaux.

Le refus de Pégué de me laisser pénétrer dans sa capitale me cause beaucoup de chagrin. Niélé par elle-même n’offre rien de particulier, mais je crains que d’autres chefs ne me fassent le même accueil. Quant à obtenir de bons itinéraires avec des gens si méfiants et si superstitieux, je ne puis y songer sans compromettre la suite de mon voyage.

Le croquis de la ville est la fidèle reproduction du dessin que Diawé m’a fait dans le sable à son retour au togoda. Le village principal est à peu près au centre de l’enceinte extérieure et est séparé d’un autre groupe d’habitations, où la population est moins dense, par une rivière bordée d’une très belle végétation. Ce cours d’eau, quoique non éloigné de sa source, est déjà profond et on le traverse sur deux petits ponts en bois ; le petit affluent qu’il reçoit à droite n’est composé que d’amas d’eau stagnante, non potable, et traverse une bananeraie contenant environ deux fois autant de bananiers que celle de Dioumanténé (environ 2000 pieds), mais tous sont très jeunes et n’ont pas encore de régimes.

Niélé.

C’est dans les terrains vagues qu’on a pris les terres nécessaires à la construction d’un mur d’enceinte et des habitations, qui sont ou rondes ou carrées. L’enceinte, en pisé, haute de 3 m. 50 environ, est tracée un peu en crémaillère ; comme à Dioumanténé, une banquette en terre permet aux tireurs de faire feu par-dessus la crête. Dans quelques endroits, le mur est percé de petits créneaux de forme triangulaire.

Le logement particulier de Pégué se trouve au centre du village principal et comprend, outre des cases rondes ou carrées, une dizaine de cases à un étage, comme il y en a quelques-unes à Bammako.

Le grand village seul est bien peuplé ; les groupes de cases en deçà de la rivière sont peu habités et la population y est très clairsemée.

En dehors du fond de la population, qui est Siène-ré, il y a quelques Mandé-Dioula qui sont musulmans et s’occupent de commerce ; je ne crois pas qu’au total le chiffre de la population dépasse 3000 à 3500 habitants.

Niélé est cependant le plus grand centre de toute cette région ; viennent ensuite Mben ou Mbeng-é (environ 2000 habitants) et Ngokho (1000 à 1500). Quand les indigènes parlent de Niélé, ils disent : « Niélé est à peu près aussi grand que Sikasso ».

Dans les villes non commerçantes il me paraît du reste difficile que la population dépasse le chiffre d’habitants que j’assigne à Niélé : pour que 3000 indigènes vivent sans presque recevoir de denrées de l’extérieur, il faut qu’il y ait de nombreux champs. Si la population dépasse un tant soit peu ce chiffre de 3000, que je considère comme un maximum, les cultures les plus éloignées s’étendraient à environ 10 à 12 kilomètres de la ville, ce qui est déjà loin pour y aller travailler et récolter le grain.

Plan de Ngélé ou Niélé.

Aux abords de Fourou, par exemple, où il y a relativement peu de terrains en friche, à cause de la nature ferrugineuse ou marécageuse du sol, les cultures s’étendent à 8 ou 9 kilomètres du village. Les indigènes ne s’y rendent pas volontiers, de crainte d’être enlevés : les cultures en souffrent et les champs sont cultivés avec beaucoup moins de soin que ceux situés dans un rayon moindre.

Il se tient quotidiennement à Niélé trois petits marchés, où l’on trouve à acheter, comme partout, du tabac à priser, de la graisse de cé et des condiments. Les marchés, que j’ai décrits déjà plusieurs fois, sont sans importance, les marchandises de cinquante vendeurs pouvant être toutes achetées pour quelques milliers de cauries. Mais le lundi il y a grand marché ; il se tient au sud de la ville et à l’extérieur sur une place où il y a quelques bombax ; deux de mes hommes que j’y ai envoyés pour acheter du sel m’ont dit n’avoir vu aucune marchandise d’Europe ; il y avait beaucoup de monde, paraît-il, mais pas plus de denrées à vendre qu’à Fourou. L’affluence considérable des visiteurs sur les marchés, à partir de Dioumanténé, tient à ce qu’il s’y débite beaucoup de dolo ; les hommes des environs ne se rendent pas au marché pour vendre ou pour acheter, mais la plupart pour y voir des amis, causer et surtout y boire du dolo ; c’est en quelque sorte la foire de nos campagnes, où l’on voit à côté de vendeurs et d’acheteurs quantité de gens qui viennent pour se distraire.

Le sel (valeur 8 fr. 50 le kilo), la poudre et les chevaux viennent de Kong. Les tissus et marchandises européennes y sont apportés également de temps à autre par les marchands de cette ville, qui les achètent à Salaga ou à Bondoukou.

Bammako est évidemment plus près de Niélé (25 à 30 jours), mais on n’y trouve encore rien à acheter, et si les marchands désirent se procurer perles, articles de Paris, armes, poudre, tissus assortis, ils sont forcés de se rendre à Médine, ce qui porte leur voyage à 60 jours. Avec cela, le passage chez Tiéba et Samory, ces deux souverains si remuants, ne s’effectue jamais sans danger ; de sorte que nous ne sommes pas en mesure d’alimenter avantageusement cette région de nos produits manufacturés ; elle sort de la zone commerciale tributaire du Sénégal et ne peut être alimentée que par les marchés de Salaga et de Bondoukou, distants de 40 jours de marche de Niélé.

Pendant mon séjour à Tiong-i et à Fourou et en vue d’un prochain passage dans le Follona ou les régions avoisinantes, j’avais obtenu sur ce pays et ses habitants quelques renseignements que je n’avais pas consignés sur mon journal, ayant toujours l’espoir de visiter en tout ou en partie cet intéressant pays.

Un de mes informateurs était un Tagoua[42] de Ngokho. C’est de lui que je tiens à peu près tous les renseignements que je vais consigner ici.

Niélé, d’après la légende, aurait été fondé par des chasseurs presque blancs, venus du nord : des Arabes, dit-on. Ces chasseurs seraient arrivés il y a plusieurs centaines d’années dans le Follona, où ils vivaient exclusivement du produit de leur chasse ; longtemps ils ont vécu à l’état nomade, campant par-ci par-là avec leurs meutes de chiens ; enfin, un beau jour, ayant trouvé un emplacement qui leur convenait pour s’y établir définitivement, ils cueillirent des feuilles aux arbres du marigot du vieux Niélé et les portèrent aux chefs du pays en leur disant : « Il y a longtemps que nous voyageons dans votre pays ; nous avons trouvé maintenant un endroit où il y a beaucoup de gibier ; voici des feuilles que nous avons coupées aux arbres qui ombragent la rivière près de laquelle nous voudrions nous établir : si vous y consentez, le pays ne manquera jamais de viande séchée : vous la trouverez toujours chez nous. » Les chefs siène-ré ayant accordé la permission qu’on leur demandait, les chasseurs fondèrent un village, qu’ils nommèrent Nouélé, ce qui dans leur langue voulait dire : « Qui nous est donné ». J’ai cherché ce mot dans mon dictionnaire arabe et j’ai en effet trouvé que Nouélé, نوال, voulait dire « don, cadeau ». Au bout de nombreuses années, la population s’étant accrue, et le gibier faisant défaut, ils procédèrent de la même façon et fondèrent plus dans l’est un autre village, qu’ils nommèrent Kabara. C’est le Kawara actuel. Si réellement ces chasseurs étaient d’origine maure ou parlaient leur langue, l’étymologie de ce second nom serait « grand », كبر D’après un de mes informateurs, le nom de famille de ces Maures était Noupé, qu’ils ont conservé pendant fort longtemps ; cependant, dans la suite, les Siène-ré ne les désignaient plus que sous le nom de Nampou, ce qui veut dire « étrangers ». Les Mandé les appelaient Lounatié, mot qui en mandé a le même sens.

Le vieux Ouattara et les autres gens de Niélé avec lesquels j’ai eu des relations n’en savaient pas plus long, mais ils m’ont confirmé cette histoire de la fondation de Niélé et de Kabara par des Nampou chasseurs. Je comptais éclaircir cette question auprès de quelque musulman instruit de Niélé, si toutefois j’avais eu le bonheur d’en trouver un : malheureusement je n’ai pas eu cette chance pendant mon séjour ici.

Pégué m’ayant, par ses envoyés, renouvelé la promesse de me donner des guides pour me rendre jusqu’à l’entrée des États de Kong, je lui fais exprimer tous mes regrets de n’avoir pas pu lier plus intimement connaissance avec lui et demander de partir le 3 au matin. Le soir même, il me fait dire que c’est chose convenue et que le surlendemain on viendra me prendre de bonne heure.

J’ai fixé mon départ au vendredi 3 afin d’arriver le même jour à Oumalokho, dont c’est le jour de grand marché, et atteindre Déra ou Léra le dimanche (également jour du grand marché).

Vendredi 3 février. — Le guide de Pégué vient me prendre au togoda à huit heures du matin, et le départ a lieu un quart d’heure après. Dès le premier kilomètre, ce guide me fait quitter le chemin qui conduit à Niélé pour contourner la ville par le nord et me fait traverser et passer en vue de plusieurs togoda. Comme tous sont reliés à Niélé par un large sentier, j’en ai pris la direction à la boussole et ai pu ainsi déterminer l’emplacement de Niélé par recoupement à quelques centaines de mètres près. Ayant suivi la plupart du temps, en guise de chemin, des sillons de champs de mil, je ne suis arrivé à Oumalokho que vers midi.

Mon guide Ndo (le vieux Ouattara) et quelques hommes de Pégué étaient à l’entrée du village principal et m’avaient choisi un campement et une case à proximité ; pendant que mon domestique me préparait à déjeuner, je fis le tour du marché, qui se tient au sud du village. La place du marché n’est ombragée que par de maigres ficus, qui ne donnent pas d’ombre : aussi quelques marchands se sont-ils construit des abris en chaume dans le genre de ceux du marché de Ténetou.

Quoiqu’il n’y ait presque rien à vendre en dehors des condiments et des denrées du pays, il régnait une grande animation sur ce marché : les visiteurs étaient nombreux et les marchands de niomies et de dolo ont dû faire des affaires. J’ai calculé qu’il y avait à peu près 1500 litres de dolo sur le marché. En dehors des céréales (mil, maïs, etc.), j’ai vu trois paniers de boules d’indigo, beaucoup de poteries, quelques outils de fer pour culture, un peu de coton, une centaine de kilos de piments rouges et une cinquantaine de poulets ; pas d’articles d’Europe. Des marchands de Kong vendaient de la poudre, des morceaux de soufre et quelques pierres à fusil. Partout dans cette région le Mandé est coiffé du bonnet en drap garance. Ce bonnet, qui est très long, lui sert en même temps de poche ; il y loge ses cauries, son tabac, ses kolas. La pointe du devant est toujours relevée en forme de visière.

Les cauries dans le Follona sont toutes excessivement malpropres, et la fente du milieu est pleine de terre. Dans les États de Pégué comme chez Samory, la propriété est un vain mot : les malheureux qui ont gagné quelques centaines de cauries sont forcés de les enterrer dans leur case ou dans leur champ pour les soustraire à la rapacité des chefs qui les gouvernent.

Oumalokho se compose de trois villages assez grands non fortifiés : l’un est habité par les forgerons de Pégué, l’autre par des Mandé-Dioula musulmans et leurs captifs, le troisième l’est par des Siène-ré.

Presque toute la population vient de l’ancien Oumalokho, dont j’ai signalé les ruines et la montagne dans ma route de Dioumanténé à Niélé. C’est près du village des Mandé-Dioula que se tient le marché ; c’est là aussi qu’on trouve les cages à tisserands : j’en ai compté trente-deux, dont huit seulement fonctionnent aujourd’hui.

Devant le village des forgerons sont alignés quinze hauts fourneaux, dont cinq sont en activité ; je suis même assez heureux pour en voir débourrer un, ce qui, d’après mes noirs, est de très bon augure.

Ces hauts fourneaux sont construits d’une façon pratique ; ils me paraissent particulièrement bien conçus pour la facilité du bourrage et surtout du tirage ; chacun d’eux est pourvu de douze bouches de tirage mobile qui sont toutes en place au début et retirées au fur et à mesure de la combustion. Les forgerons, très nombreux autour de chaque fourneau en activité, semblent ne pas perdre de vue un seul instant leur besogne.

Pour le débourrage, ils attaquent vigoureusement le sable qui bouche l’ouverture principale. Pour cela ils se servent de pelles emmanchées très bien conditionnées. Ces pelles sont désignées en France sous le nom d’écoupe et la douille n’est pas rapportée. L’ouverture étant débouchée, deux ouvriers, à l’aide d’un poussoir en bois, sortent le bloc en fusion hors du cubilot à une dizaine de mètres en avant ; là il est couvert de poussier fin et battu avec de forts gourdins pour en détacher les scories ; cette opération terminée, le bloc, qui peut peser 40 à 50 kilogrammes, est retourné et on le laisse refroidir lentement.

Oumalokho ne possède pas de bœufs, mais j’y ai vu une centaine de moutons. J’y fus très bien accueilli, et les trois villages m’envoyèrent chacun du riz, du mil, des poules et des pintades. Après avoir remercié tous ces braves gens et distribué quelques cadeaux, j’allai me reposer à l’ombre d’un bombax, car ma case n’était pas tenable. Dans cette région, les cases sont si petites que c’est à peine si l’on peut s’y étendre. Elles sont rondes, d’un diamètre de 2 m. 50, et pourvues d’une sorte de mur intérieur en forme de paravent qui bouche presque la porte et qui laisse à peine pénétrer le jour ; la porte est en outre munie d’une véranda en paillote qui se termine à 40 centimètres de terre, de façon qu’il n’entre pas un brin d’air dans ces tristes cases.

Dans la soirée, le fils du chef de Makhandougou vient me voir. Ce jeune homme, qui s’appelle Ardjouma, « Vendredi », me souhaite le bonjour de la part de son père, musulman influent de la région ; il me raconte que j’étais apparu en rêve à son père il y a plus de six mois et qu’il avait tout préparé pour bien me recevoir. Il a fait châtrer et engraisser un bouc à mon intention. Je trouverai aussi un logement propre tout préparé à Makhandougou.

Après le dîner, ce brave garçon est venu coucher à mon campement afin d’être prêt en même temps que nous, si nous partions de bonne heure.

Samedi 4. — Le départ a lieu au clair de lune. Après avoir dépassé le dernier des villages d’Oumalokho, nous avons eu quelques difficultés à traverser un ruisseau marécageux. Il a fallu décharger les animaux ; mais à part cela la route a été partout bonne ; le sentier, élargi par les habitants de Kéoualésou (village fondé par la mère de Pégué), a 1 m. 20 de largeur. Cette région est peu accidentée : on ne franchit que de petits plateaux séparés les uns des autres par des bas-fonds marécageux, presque tous à sec actuellement. Les cultures d’ignames sont remarquables par le soin qu’on a mis à isoler et aligner les pieds. Les cultures de coton sont belles aussi, mais aucune n’est en plein rapport.

Hauts fourneaux et forgerons.

Dans les endroits incultes errent des bandes de pintades sauvages et de petites biches en grande quantité.

Avant d’arriver au petit ruisseau qui précède Makhandougou, Ardjouma me fit voir un large sillon couvert de végétation : c’est le chemin d’invasion que Tiéba suivit pour se rendre de Sikasso à Kawara. Afin de surprendre ce village qui était très florissant, Tiéba n’a suivi aucun chemin (Ardjouma, du reste, m’a affirmé qu’il n’en existait pas). Il a coupé à travers la brousse et en quatre jours s’est rendu de sa capitale à Kawara, dont il fit presque tout le monde captif.

Une demi-heure avant d’entrer dans le village, on passe en vue de nombreuses ruines, dont quelques-unes sont très grandes ; elles datent de la même époque (1883). Les habitants ont à peu près tous été emmenés en captivité par Tiéba et ses gens, et il ne reste à Makhandougou que la famille d’Ardjouma et une centaine d’autres indigènes.

A mon arrivée à Makhandougou, Ardjouma me conduit directement chez son père, qui habite la partie est des ruines du village principal, près du chemin de Déra. Après m’avoir souhaité la bienvenue, le vieillard me mène par la main dans le local qu’il avait installé à mon intention ; il me fait dire que je dois me considérer comme chez moi et ne m’inquiéter de rien ; il donne devant moi ses ordres à ses captifs, qui m’ont paru très soumis et relativement bien élevés. Quelques instants après, un de ses hommes m’apporte la bête qu’il avait engraissée pour moi, un chapon, du lait, du riz, vingt œufs de pintade, du miel et des papayes.

Le local qui m’a été préparé est une construction à un étage ; elle est carrée et a 5 mètres de hauteur. La distribution intérieure est très simple : une chambre au rez-de-chaussée et une au premier étage. La cage de l’escalier, ou plutôt la rampe qui sert à se rendre au premier étage, est prélevée sur les chambres, de sorte que chacune a 2 m. 50 de côté sur 2 mètres.

La chambre du bas prend le jour par une porte en forme de T, et celle du haut par un trou ménagé dans la toiture. Cette lucarne est préservée des intempéries par une petite case en paillote, dont la partie qui fait face au nord est ouverte, mais peut au besoin se fermer à l’aide d’une petite porte en séko (paillasson).

Deux peaux de bœuf constituent l’ameublement de cette construction. Le vieux Ouattara qui m’accompagne me dit que les cases de Pégué sont en tout semblables à celle-ci, intérieurement et extérieurement.

Le vieux musulman, originaire de Kawara, n’est pas un lettré, il sait tant bien que mal lire son Coran ; cependant, il a réussi à acquérir dans la contrée un certain renom par sa piété et par la stricte observation des pratiques religieuses. J’allai le voir dans la journée et lui envoyai en cadeau : un beau pistolet à deux coups, de la coutellerie, des étoffes, des glaces, des fournitures de bureau, etc.

Il parut très satisfait et le soir, après le dîner, se mit amicalement à ma disposition. Je le questionnai sur Niélé et Kawara ; malheureusement il ne m’apprit rien de nouveau (il me confirma simplement ce que j’ai consigné plus haut au sujet de la fondation de ces deux villes). Puis il me parla longuement des malheurs qui étaient survenus à son pays, et ne me cacha pas qu’il en prévoyait encore d’autres après la fin de la guerre Tiéba-Samory. Les inquiétudes de ce brave musulman sont pleinement justifiées ; son pays traverse, pour le moment, une mauvaise crise, la politique suivie par Pégué étant contraire aux intérêts de son pays, comme je l’ai déjà dit.

Il me raconta que je n’étais pas pour lui un inconnu et qu’il m’avait vu en rêve. « Le pays dans lequel tu vas entrer est difficile, me dit-il, mais pour que tu sois venu jusqu’ici il faut que tu aies beaucoup de force dans la tête (de volonté), et tu passeras partout avec l’aide de Dieu ; je te le souhaite de tout cœur. » Sur ces mots il prit congé de moi, me donna sa bénédiction et ordonna à son fils Ardjouma de m’accompagner jusqu’à Déra et au besoin jusque chez Iamory.

Dimanche 5 février. — Déra étant assez loin et séparé de Makhandougou par un petit fleuve, je me mets en route à trois heures du matin, par un beau clair de lune ; il n’existe aucun village ni sur la route, ni à droite ni à gauche ; le pays est presque plat ; on traverse cependant plusieurs bas-fonds marécageux, dont l’un est agrémenté d’un groupe d’une vingtaine de palmiers : ce sont les premiers que je vois depuis fort longtemps. Le terrain est un peu boisé. Les arbres rabougris sont rares et font place à de beaux arbres de haute futaie. Bientôt on aperçoit sur la gauche la bordure verte d’un gros cours d’eau qui porte les eaux des environs de Niélé au fleuve de Léra. Le confluent de cette rivière, qui a 10 à 15 mètres de largeur, est à 1 kilomètre environ au nord du gué de Léra.

A sept heures, après avoir cheminé quelques instants dans un fouillis de verdure, qui offre aux voyageurs de jolis campements, on atteint les bords de la rivière de Léra. Cette rivière vient du Kénédougou et coule vers le sud-est ; elle sert ici de limite entre les États de Pégué et le pays de Kong. Sa largeur est de 50 mètres quand son lit est plein ; actuellement il n’y a que 20 mètres de largeur d’eau, et sa profondeur au gué est de 80 centimètres. Ses berges sont difficiles. Dans le lit de la rivière on trouve du gros sable et quelques roches de grès noir qu’on prend de loin pour du basalte. Son courant est assez fort ici, car en amont, près de son confluent avec l’autre rivière, il y a une chute. En hivernage, le passage se fait à l’aide d’une pirogue qui appartient aux gens de Léra. Le point de passage des pirogues est à quelques centaines de mètres en aval du gué.

La rive gauche est bien moins boisée ; elle se relève rapidement, et bientôt on atteint des champs ; deux heures après on est à Léra (ou Déra).

Cette petite ville est composée de quatorze petits villages, dont onze sont situés sur un même plateau ; les trois autres sont de l’autre côté d’une vallée marécageuse, dans laquelle les gens de Léra vont prendre l’eau.

Le marché se tient sur un petit éperon près du marais ; il est ombragé de nombreux bombax. Aujourd’hui il semblait très animé, et longtemps avant d’entrer dans le village nous entendions les clameurs des acheteurs et des vendeurs.

En arrivant, mes guides me conduisent au village du chef de Léra et lui expliquent ma présence ici. Le chef me donna une case pour passer les heures chaudes de la journée ; mes hommes durent camper sous un ficus près de ma case. Le gîte étant assuré, je me dirigeai sur le marché. C’est à midi qu’on peut le mieux juger de l’importance des marchés, car avant cette heure tout le monde n’est pas arrivé, et à partir de deux heures les gens des villages éloignés commencent à se retirer. J’arrivais donc au bon moment.

Voici, en dehors des menus articles se vendant en petits lots, ce que j’y ai vu ; environ :

Il se vendait aussi beaucoup de dolo et des aliments cuits.

A Léra.

Mon guide a trouvé quelques gens de connaissance ; il est surtout entouré de gens de Kong, qui lui demandent des renseignements sur moi ; il me fait faire connaissance avec quatre d’entre eux, ce qui me permet de leur expliquer que je me rends à Kong et au delà dans le seul but de créer aux Français des relations commerciales avec les peuples marchands de l’intérieur. Mes nouveaux amis me conseillent de ne pas quitter Léra sans avoir un bon guide et surtout sans me faire accompagner jusque chez Iamory par des hommes du chef de Léra. Le grand chemin Léra-Sandergou-Kapi est en ce moment soumis au pillage des Pallaga : on ne peut songer à le suivre.

Je me vois donc forcé de rester à Léra demain, de m’occuper de trouver un guide complaisant, et surtout de lier plus amplement connaissance avec les Mandé influents du village, afin d’assurer ma ligne de retraite pour le cas où Iamory refuserait de me laisser passer.

A cet effet, je rends de nombreuses visites, distribuant partout quelque petite chose pour me faire des amis.

Léra ou Déra n’a pas plus d’un millier d’habitants, dont une cinquantaine de Mandé musulmans venus de Kawara après la destruction de leur village par Tiéba. Le reste de la population est composé exclusivement de Gouin(g).

Plan de Léra ou Déra.

Les Gouin(g) ou Mbouin(g) ne font pas partie de la famille mandé ; ils n’en ont ni le type ni les mœurs, et parlent une langue qui n’est pas comprise par les Mandé de Kawara qui habitent ici, mais qui, d’après eux, offre de l’analogie avec celle des gens du Lobi. Ce peuple m’a paru vivre encore dans un état voisin de celui de la brute : c’est le sauvage dans toute l’acception du mot.

J’ai cherché à leur découvrir un type, mais je n’ai pas trouvé deux figures offrant un trait de ressemblance entre elles ; hommes et femmes sont d’un noir terreux et ont la tête rasée ; l’homme porte pour tout vêtement le bila, un collier de cauries autour du cou et deux jarretières en cauries ; il est coiffé d’un chapeau de paille qui a la forme de ceux de nos clowns.

Tous les Gouin(g) sont armés d’arcs en bois dur, analogues à ceux du Mossi, mais moins bien faits, et de flèches légères semblables à celles du Ganadougou, des Bambara et des Siène-ré du Follona. Le poignet de la main gauche est muni d’un bracelet en peau, sorte de bourrelet contre lequel vient buter la corde de l’arc quand elle se détend, ce qui évite les blessures. Le tatouage consiste en une, deux ou trois très petites entailles au coin de la bouche ; les hommes seulement ont la lèvre inférieure percée et traversée par une pointe en bois, en fer ou en plume, etc., absolument comme les femmes des environs de Tengréla. Le chef de Léra, qui est un Gouin(g), est aussi nu que ses concitoyens.

Le costume des femmes n’est pas plus compliqué que celui des hommes. Le bila est remplacé par une ceinture en cuir à laquelle sont accrochés par devant et par derrière, en forme de bouquet, des rameaux pourvus de feuilles. Afin que ce fragile costume se maintienne en place et ne vole pas au vent, une double cordelette en peau fait le tour des fesses par-dessus les feuilles. Comme ces malheureuses n’ont pas un morceau de linge, elles maintiennent leur enfant dans le dos à l’aide d’une petite natte munie de deux cordelettes en peau, dont l’une se noue à la ceinture et l’autre par-dessus les seins. Un chapeau en paille semblable aux chapeaux en papier qu’on fait pour amuser les gamins sert alternativement à la femme ou à l’enfant.

Leurs diamou (noms de famille ou de tribu) ne sont pas semblables à ceux de la famille mandé. Les Mandé de Léra m’ont dit que les Gouin(g) ne possèdent pas de bosquets sacrés. Ils vivent beaucoup de pillages et d’assassinat. Il paraît que si quelqu’un venait à s’aventurer par ici sans être accompagné par un homme connu dans le pays, il serait infailliblement assassiné pour être volé ; les Gouin(g) ne sont pas anthropophages, comme on me l’avait dit. Les morts sont immédiatement lavés, graissés et ensevelis dans la brousse sans cérémonie.

Ces sauvages ne cultivent que du mil, du sorgho et des piments et changent très souvent l’emplacement de leurs villages. Dès que la terre est un peu appauvrie, les Gouin(g) l’abandonnent et vont défricher ailleurs.

Les hommes et les enfants sont, une partie de la journée, occupés à chercher des termites pour nourrir leurs poulets, ou à placer des pots pour augmenter le nombre des termitières.

On élève beaucoup de poules, les actes les plus simples de la vie étant soumis à l’approbation des kéniélala, qui ne manquent jamais d’ordonner le sacrifice d’un poulet.

Le marché de Léra est fréquenté par les gens habitant les villages aux environs de Kanniara, quelques marchands de Kong et des gens de Niélé. Léra sert en même temps de gîte et de lieu de repos aux Mandé faisant le commerce de la poudre entre Kong et Sikasso ; la route de ravitaillement passe à Sindou et Soubakhalé.

Les Mandé font cultiver par leurs captifs ; ils ont un peu de bétail ; quelques-uns d’entre eux achètent le coton, le font filer par leurs femmes et leurs captifs, et tissent des pagnes qu’ils vont échanger au loin pour du sel ou tout autre article (voir à cet effet le [chapitre Kong]).

Mardi 7. — Hier dans la soirée j’ai trouvé un Mandé qui veut bien me mener chez Iamory ; il est connu dans les villages aux environs et il est convenu avec lui que comme prix de son dérangement je lui donnerai un pistolet à silex. Le chef de Déra m’a envoyé également hier soir deux hommes qui doivent m’accompagner jusqu’au village voisin.

Tout ce monde-là ayant couché à mon campement, j’ai pu me mettre en route de bonne heure.

A la sortie du village, nous laissons le chemin de Sandergou à droite[43], pour prendre celui de Kanniara, qui est plus long, mais non soumis au pillage.

Avant le lever du soleil, nous dépassons Kotéré (groupe de trois petits villages), et, peu de temps après, nous sommes en vue de Toumbara, gros village exclusivement peuplé de Mbouin(g). Le frère du chef, qui sait quelques mots de mandé, insiste auprès de moi pour me faire camper dans son village. Sur mon refus d’accepter l’hospitalité, il m’accompagne jusqu’en vue de Dindougou, autre village mbouin(g). Mon guide, pour des raisons que j’ignore, n’avait pas suivi le chemin direct de Kanniara, et comme il était déjà onze heures, je pris le parti de camper un peu plus loin, à Karabarasou.

Ce petit village n’est habité que par des Mandé-Dioula. Je fus très bien reçu par le chef, et par tous les habitants, du reste. On m’installa rapidement et l’on me fit cadeau de quantité de vivres. Je demandai de suite au chef de village si je n’étais pas trop éloigné de Kanniara pour envoyer saluer Iamory, et comme la distance n’était guère que de 4 à 5 kilomètres, j’envoyai le soir même lui demander la permission d’aller le voir. A cinq heures et demie, le courrier était de retour. Il me salua de la part de Iamory, qui m’invitait à venir le voir.

Dans la soirée, des gens des environs vinrent me saluer, et les chefs de Kimini, Kérétiguifésou, Papala et Wangolédougou m’envoyèrent des hommes pour m’inviter à camper dans leurs villages. Je dus insister auprès du chef de Karabarasou pour qu’il me laissât partir le lendemain ; il comptait me conserver jusqu’à jeudi (jour de marché de Karabarasou), et je n’obtins de partir qu’après avoir fait comprendre qu’il ne serait pas convenable de ne pas me rendre de suite auprès de Iamory, étant si peu éloigné de lui.

Mercredi 8. — Tiéba, chef de Karabarasou, me conduit à quelques kilomètres au sud de son village, chez son frère Ali, chef de Wangolédougou : « De là, me dit-il, en une demi-heure on gagne facilement Kanniara. » A mon arrivée, Ali, grand et bel homme, me reçoit fort bien, mais il refuse absolument de me conduire le jour même chez Iamory. « Tu es le premier blanc qui vient dans notre pays : tu ne peux passer chez moi sans accepter l’hospitalité ; tu ne manqueras de rien : tu n’as qu’à commander, tu verras que tout le monde est à tes ordres. » Je dus, à mon grand regret, me résigner à passer la journée ici.

C’était jour de marché. Dans l’après-midi, le village, qui est très petit, était rempli de gens des environs, réunis pour boire du dolo. Ici, tous les Mandé-Dioula sont musulmans et font religieusement le salam, mais la grande majorité d’entre eux boit du dolo ; ceux qui n’en boivent pas et qui observent exactement les pratiques religieuses portent tous le titre de karamokho (« karan-mokho », karan, étymologie arabe : instruire ; mokho, « homme », étymologie mandé) ; ils sont bons musulmans, mais tolérants, et n’ont rien du fanatisme des musulmans foulbé du Macina ou des Toucouleur.

Dans la soirée je reçois la visite de gens de Kong de passage ici. Ils viennent de Sikasso par Soubakhalé, Sindou et Léra, et conduisent vingt-deux sofa de Samory qu’ils ont achetés à Tiéba pour de la poudre. Ils vont, disent-ils, en revendre une partie contre de la poudre, des armes et de l’or dans le Djimni et le Gottogo (Bondoukou).

D’après ces hommes, la situation à Sikasso serait toujours la même. Baffa, dont le diassa a été pris par Tiéba, ainsi que Liganfali ont reporté leurs diassa vers la route de Daoulabougou. Tiéba, de son côté, leur a opposé de nouveaux diassa. Sikasso n’est pas coupé de son pays, et même, si Samory l’investit complètement, il sera longtemps à s’en emparer : les approvisionnements en vivres sont considérables dans le village. Ils m’ont appris que le bruit courait qu’Ahmadou, sultan de Ségou, venait de mourir[44], ainsi que la mort de l’almamy Saouty, chef religieux de Kong, pour lequel j’étais porteur d’une lettre de recommandation de la part d’El-Hadj Mahmadou Lamini ez-Znéin, de Ténetou.

Jeudi 9 février. — Ce n’est pas sans anxiété que je me mets en route ce matin. Jusqu’à présent j’ai eu tellement peu à me louer de mes relations avec les chefs des pays que j’ai traversés, que je conserve toujours des craintes pour le sort de mon expédition.

Dans le Soudan, les chefs sont tout-puissants sur leurs sujets, mais ils se sentent bien inférieurs à l’Européen. Aussi, comme tout voyageur blanc leur inspire une certaine méfiance, quand ils ne sont pas d’avance décidés à le laisser passer, ils n’abordent jamais la discussion avec lui et prennent trop souvent le parti du chef de Tengréla, de Pégué, etc., en refusant catégoriquement une entrevue. Ici ce n’était certes pas le cas, puisque Iamory m’autorisait à aller le voir ; mais obtiendrais-je de lui la permission de continuer ma route ?

Indigènes buvant le dolo au marché de Wangolédougou.

A Déra on m’avait fait un portrait peu séduisant de Iamory ; on me l’avait présenté comme un chef despote rançonnant les marchands et leur faisant subir toutes les vexations imaginables. Je ne tarderai pas à être fixé : Kanniara n’est éloigné de Wangolédougou que de 2 kilomètres.

En arrivant, on me met en possession d’une case préparée pour moi à côté de celles de Iamory et l’on m’y installe. Ali me présente ensuite à Iamory. C’est un grand bel homme, ayant quelque ressemblance avec nos traitants wolof ; il est malheureusement un peu défiguré par le tatouage des Mandé-Dioula, qui consiste en trois grandes entailles partant des tempes et de l’oreille et venant rayonner aux coins de la bouche.

Dès les premières paroles je fus rassuré : Iamory m’informa que depuis fort longtemps on lui avait annoncé, d’abord ma présence chez Samory, ensuite chez Tiéba et chez Pégué. « De mauvais bruits couraient sur ton compte, me dit-il. Samory avait dit partout que tu commandais beaucoup de soldats et que tu venais l’aider. Quoique nous sachions que les blancs n’ont aucune raison de faire la guerre, puisqu’ils ne font pas de captifs, nous avons cru devoir contrôler un peu ces nouvelles et surveiller tes actes. Comme partout où tu as passé, tu as laissé de bons souvenirs, la route t’est ouverte ; tu entreras à Kong comme tu le désires, et de là tu iras où bon te semblera. Je te promets notre appui. »

En arrivant dans un village ou chez un chef auquel on a quelque chose à demander, il faut bien se garder de lui dire tout de suite ce que l’on veut de lui. Si pressante que soit la mission que vous avez à remplir, il ne faut en exposer le sujet qu’au bout de plusieurs entrevues.

Les premières audiences sont consacrées aux salutations, souhaits de bienvenue, puis viennent les politesses que l’on se fait réciproquement, envois de cadeaux, etc.

Dès le deuxième ou le troisième jour, des gens de la maison du chef viennent habilement vous sonder ; il est bon de ne se déboutonner que graduellement et de laisser ses intentions dans le vague. Le chef, peu à peu éclairé sur vos projets, consulte ensuite son entourage, s’enquiert de l’opinion publique, qu’il est toujours bon de préparer ou de gagner à sa cause en amadouant quelques tribuns ; puis, seulement quand il s’est tracé une ligne de conduite, le chef vous fait demander ; généralement ce n’est que pour la forme qu’il vous interroge, sa résolution étant prise d’avance.

Cela rappelle un peu le rôle de la presse en pays civilisé, qui peu à peu fait germer une idée, en prépare et active la maturité, de façon à la faire accepter par l’opinion publique.

Mais Iamory est un homme très intelligent et le système des tergiversations est inutile avec lui.

Dans la journée, après lui avoir envoyé un beau cadeau, consistant en armes, vêtements et menus objets, j’allai le remercier de nouveau de son accueil sympathique. Je lui expliquai le but de mon voyage et lui parlai longuement de nos établissements commerciaux, qui tendaient de jour en jour à se rapprocher de son pays, ainsi que ceux de la côte, d’Assinie et de Grand-Bassam. Iamory prit grand intérêt à tout ce que je lui expliquai, me demanda des renseignements complémentaires sur la France et notre situation politique en Europe et m’affirma que je serais bien accueilli partout.

Iamory est un Ouattara, cousin de Karamokho-Oulé Ouattara, chef de Kong ; il réside, en temps ordinaire, à Birindarasou, à une journée de marche au nord de Kong ; mais, depuis l’ouverture des hostilités entre Tiéba et Samory, il s’est porté sur la frontière pour surveiller les événements.

Ali me présente à Iamori.

Toute cette région est soumise aux chefs de Kong et toutes les peuplades voisines reconnaissent leur suzeraineté. A l’ouest, les États de Kong sont limités dans cette région par le fleuve de Léra, qui les sépare du territoire des Pallaga (dépendance des États de Pégué).

Ces Pallaga constituent, comme les Mbouin(g), une nation encore sauvage. Personne n’entre dans leur pays et ils n’ont presque point de relations avec les marchands. Quelques hommes des villages frontières viennent au marché de Sandergou et de Kapi. Je n’en ai vu aucun. Les personnes que j’ai interrogées m’ont dit que hommes et femmes sont entièrement nus et ne se servent même pas de feuilles pour cacher ce qu’on ne doit pas voir. Leur tatouage consiste en de nombreuses petites entailles sur le front et les joues. Leur langue n’est comprise par personne. Ils sont très redoutés par les incursions qu’ils font sur les territoires limitrophes. On est impuissant à les châtier, car leur pays est très fourré et couvert de bois ; quand on marche contre eux, ils savent adroitement se dérober et fuir à l’intérieur.

Pour ces raisons, les Dioula ont complètement abandonné le chemin direct de Kong à Léra dont j’ai déjà parlé, et actuellement toutes les communications se font par la route que je vais suivre.

Iamory me prie de rester un jour ici ; il veut me donner deux hommes dévoués que son siratigui[45] a envoyé chercher dans un village voisin.

Samedi 11 février. — Départ à cinq heures et demie. Le siratigui et deux hommes m’accompagnent. Nous dépassons bientôt les cultures, qui ne s’étendent pas bien loin, Kanniara étant un tout petit village, et nous entrons dans la brousse. Bien que nous soyons dans la saison sèche, la végétation semble être plus belle que dans les régions que j’ai traversées jusqu’à présent ; de temps en temps on est absolument sous bois ; partout il y a des cé et surtout des netté ; des femmes et des enfants veillent les arbres dont le fruit est à maturité[46] et lancent des pierres pour éloigner les perruches et les autres oiseaux. Dans les bas-fonds il y a quelques maigres palmiers ban et quelques bouquets de palmiers de marais (sorte de dattiers sauvages).

Nous croisons en route beaucoup de gens porteurs de poudre, qu’ils vont échanger contre des captifs à Sikasso. Comme dans le Follona, les transports se font tous par porteurs. Il y a fort longtemps que je n’ai rencontré des animaux de bât avec les marchands.

Tandis que dans le Follona les charges sont arrimées sur un châssis en liane tordue en forme de huit, sous lequel est adaptée une torche, ici les hommes portent les bagages et marchandises dans une claire-voie de 1 m. 20 de longueur, nommée bouakha. Les femmes portent les piments ou menus articles dans une grande boîte en fibres de palmier ban ; comme cette boîte est assez fragile, elle est placée sur un fond en bois léger (bougou) auquel elle est fixée par un solide filet en corde.

Hommes et femmes sont munis d’un long bâton ferré qui leur sert au passage des rivières, marais, etc., et pour maintenir le colis en équilibre dans les fourches d’arbres quand ils se reposent.

Dans chaque groupe de dix à douze marchands, il s’en trouve toujours un qui, tout en marchant, carillonne à l’aide d’une baguette en fer sur une clochette double et entonne un chant qui est ensuite répété par toute la compagnie. A l’approche des villages et avant d’y entrer ils annoncent leur arrivée à l’aide de ces clochettes, de flûtes ou de flageolets ; au départ du village la même chose a lieu.

Femmes et enfants veillant sur les arbres néré.

Quelques-uns d’entre eux sont armés de grands fusils dits boucaniers. La batterie est toujours recouverte d’une peau de singe, pour empêcher l’humidité, et la crosse est généralement garnie de clous dorés. Au pontet sont suspendus une minuscule poire à poudre en bois pour amorcer le bassinet et un dé en cuir pour le doigt qui agit sur la détente. Les munitions sont portées dans une ceinture semblable à nos ceintures de chasse, mais les tubes en cuir, au lieu de renfermer, comme chez nous, une cartouche confectionnée, ne contiennent chacun qu’une charge de poudre renfermée dans une petite fiole en bois. Une cartouchière renferme les balles ainsi que des bourres confectionnées en fibre d’aloès.

En quittant Kanniara, on m’avait fait voir dans le lointain, sur une petite éminence, le groupe de bombax de Daamasou où je devais camper. En arrivant à quelques centaines de mètres du village, qui disparaît dans un fouillis de verdure, les guides, pour une raison que j’ignore, me font malgré mes protestations dépasser Daamasou de 1 kilomètre et camper à Fillinsou, où il n’y a pas un seul arbre. Fillinsou est le dernier village que j’ai traversé où il y a des Mbouin(g).

Dimanche 12. — En quittant Fillinsou on passe deux petits villages de culture, et, bientôt après, une végétation plus puissante annonce la proximité d’un grand cours d’eau ; de très beaux arbres font place au gardénia sauvage.

A sept heures et demie nous atteignons le fleuve. Le gué se trouve dans une boucle et est à quelques centaines de mètres en aval du point de passage pour pirogues.

Ce cours d’eau est plus important que celui de Léra. Sa largeur ici est d’environ 80 mètres. D’après mes guides, il vient des environs de Sikasso et coule vers le sud. On le traverse encore une fois avant d’arriver à Kong. C’est la branche principale du Comoé.

Les rives sont bien boisées, surtout la rive droite, dont la végétation s’étend à quelques centaines de mètres. Quoiqu’il n’y ait pas plus de 80 centimètres d’eau, il nous faut décharger les animaux, les berges étant trop escarpées. En aval du gué on trouve un bief assez profond dans lequel il y a des hippopotames. Le fond est de sable mélangé de nombreux fragments de quartz. Le courant est de 3 à 4 milles à l’heure.

Je fais étape à Lokhognilé, groupe de trois villages (environ 8 à 900 habitants).

Lokhognilé couronne le sommet d’un grand plateau granitique dont la base commence non loin du fleuve, les villages suivant une ligne nord-sud. Le plus grand (celui du nord) est séparé de celui du centre par des amas de granit et n’a rien de remarquable. Comme celui du centre, il est habité par des Mandé-Dioula. Le village du centre offre un très joli coup d’œil ; les toits en chaume tout neuf sont dominés par quelques dattiers, les deux minarets de la mosquée et un groupe de ficus ; vers l’est il y a également un groupe de palmiers-rôniers à deux branches (palmiers doum).

Je n’ai pas rencontré le palmier doum depuis mon départ du haut Sénégal. C’est un arbre qui est peu répandu dans cette région ; il a dû y être importé par des habitants de Lokhognilé.

Le fruit du palmier doum est de la grosseur du poing ; quand il est vert, on boit le contenu, et à maturité, lorsqu’il est sec et d’une couleur rouge foncé, on râpe avec les dents son enveloppe, qui a le goût de pain d’épice. Le nom scientifique de ce palmier bifurqué est Hyphæne thebaïca.


★ ★

Le groupe du sud est habité par des captifs commandés par un Ouattara nommé Birahima Sory. Ces captifs sont des Kéréboro ou Karaboro, peuplade à peu près disparue et qui offre comme type de la ressemblance avec les Mbouin(g).

Mosquée de Lokhognilé.

Les Mandé me firent présent de deux moutons, de mil, d’œufs, etc. J’en reçus une telle quantité qu’il m’a fallu prendre le parti d’en refuser quelques-uns, d’autant plus que je m’apercevais que l’espoir de recevoir des cadeaux plus importants était pour beaucoup dans cette générosité. Si j’avais laissé faire, j’aurais vidé mes colis en échange d’un superflu gênant.

Pour ne froisser personne, Diawé eut en cette circonstance une heureuse inspiration : il renvoyait poliment tout le monde en leur disant qu’après deux heures de l’après-midi les blancs avaient pour coutume de ne plus rien accepter, que jamais il n’oserait m’en parler, de peur de se voir vertement reprimandé.

Mon hôte Sory Birahima et sa femme furent pleins de prévenances pour moi et refusèrent absolument de me laisser partir le lendemain.

Je projetai une excursion à la montagne de Lokhognilé, située à 6 kilomètres environ dans le nord et qui domine toute la région (altitude 1150 mètres), mais, au moment de me mettre en route, Birahima s’y opposa, me disant qu’il valait mieux m’en abstenir, afin de ne pas éveiller les soupçons de gens pour qui un étranger est toujours un être suspect.

Lokhognilé possède une quinzaine de chevaux : comme je désirais faire l’acquisition d’une monture, je me les fis présenter, car ils étaient tous à vendre. Je ne fis choix d’aucun d’entre eux, les uns étant trop jeunes, les autres étant des juments pleines.

Comme j’étais privé de mon excursion sur la montagne, j’allai visiter la mosquée en compagnie de quelques fidèles, qui ne firent aucune difficulté pour m’y laisser pénétrer.

Cet édifice est carré et a environ 10 mètres de côté ; sa hauteur est de 5 mètres, et les minarets dépassent la terrasse de 3 mètres ; son style est celui des cases bambara. Ses minarets ont la forme de pyramides, et des pièces de bois sont fichées dans toutes les faces pour permettre au marabout de se hisser, les jours de grande fête, jusqu’au sommet et y appeler les fidèles. L’un des minarets est surmonté d’un œuf d’autruche apporté de Djenné.

La disposition intérieure est très simple : deux petits murs divisent la nef en trois compartiments, qui ont chacun une destination spéciale.

Au nord du pic de Lokhognilé habitent les Karaboro, puis les Tourouga ou Tourounga. On a peu de renseignements sur le premier de ces peuples : il ressemble comme type aux Komono, mais parle un idiome qui se rapproche de la langue des Mbouin(g).

Au nord, les Tourounga sont plus connus ; ils se rattachent à la famille des Siène-ré, me dit-on, mais construisent des habitations semblables à celles du Gourounsi. Les gens de Bobo Dioulasou sont en rapport constant d’affaires avec les Tourounga, qui leur vendent, avec les Dokhosié et les Tiéfo, la ferronnerie qui s’exporte de ce marché vers le sud. Ce sont les Tourounga qui ont la réputation d’être les meilleurs forgerons de cette partie du Soudan, ils peuvent rivaliser comme travail avec les Siène-ré du Kénédougou et ceux du Follona de Pégué.

Dans toute cette région on ne désigne plus l’Européen par cette sotte appellation de toubab[47], on nous appelle : lamokho, lounatié, karamokho et surtout nasara. Lamokho signifie textuellement en mandé « homme d’étape, voyageur » ; lounatié veut dire « étranger, homme d’un pays lointain » ; karamokho, « homme instruit » ; et nasara est le mot arabe qui correspond à chrétien. Dans le Ouassoulou on nous appelle aussi foronto (piment) ? Est-ce à cause de nos joues rouges ou de notre violent caractère ?

Une vue à Lokhognilé.

Mardi 14. — En quittant Lokhognilé on se dirige sur une autre montagne granitique moins élevée que celle de Lokhognilé, mais en arrivant à Diarakrou (deux petits villages d’aspect misérable, on change de direction en laissant la montagne au nord, et quelques kilomètres plus loin on atteint Sakédougou, petit village habité par des Mandé-Dioula, et des Dokhosié qui portent le nom de Bambadion-Dokhosié.

Aux cases rondes, en terre ou en paillote, à toit en chaume, succèdent de grandes constructions rectangulaires à véranda. Le toit, qui est incliné, est formé d’une série de fortes branches sur lesquelles on place de la paille disposée perpendiculairement aux branches. La couche de paille est elle-même recouverte de mottes de gazon découpées en forme de rectangle et placées sur la paille, le gazon en dessous.

Ces cases sont spacieuses : elles ont quelquefois 10 mètres de long sur 3 mètres de large ; elles sont confortables, et l’on y est absolument à l’abri du soleil.

Ce village de Dokhosié est entouré de quelques plantations de tabac, de l’espèce dite taba, et possède un troupeau d’une vingtaine de têtes de bétail ; il ne m’a pas été possible de trouver du lait : les Dokhosié ne savent ou ne veulent pas traire les vaches.

Cette contrée est relativement belle, et partout la couche de terre végétale est assez épaisse pour donner de belles récoltes ; malheureusement la densité de la population est faible. La guerre n’a cependant pas dévasté le pays, car depuis que j’ai quitté le Follona je n’ai vu aucune ruine, ni même un village fortifié, mais c’est l’eau qui manque. Partout le sous-sol est constitué de granit, et l’indigène ne peut le percer, comme il perce la roche ferrugineuse, par exemple, dans les environs de Niélé, où j’ai vu des puits de 4 à 5 mètres de profondeur creusés dans la roche.

Certains villages, comme Lokhognilé, s’alimentent en eau à un marigot situé à 2 kilomètres du village ; d’autres, tels que Diarakrou, Sakédougou, etc., boivent pendant toute la saison sèche de l’eau croupie d’un bas-fond, et quelquefois d’une grande excavation de laquelle les indigènes ont extrait la terre pour construire leurs cases : aussi tout le monde sans exception est atteint tous les ans du séguélé (filaire de Médine).

Jeudi 16. — J’ai été hier induit en erreur par mes guides, qui m’ont fait coucher à Diongara, petit village de Dokhosié dans lequel il faisait une chaleur étouffante, au lieu de pousser à 4 kilomètres plus loin et de me faire camper sur les bords du fleuve (branche principale du Comoé) que nous avons atteint ce matin à six heures et demie.

C’est très curieux ! le noir le plus honnête et le plus dévoué que vous puissiez trouver cherche toujours à vous induire en erreur quand il s’agit de camper dans la brousse, même lorsque c’est un très beau campement. Cette répulsion de coucher à la belle étoile ne s’explique que parce que dans les villages l’indigène se fait préparer ses aliments par les femmes du village ; il trouve aussi l’occasion de causer, ce qu’il ne déteste pas, mais le plus souvent c’est la femme qui l’attire.

J’étais d’autant plus vexé que les bords du fleuve ici sont splendides, bien ombragés et surtout très giboyeux. Ce fleuve, qui est le même que celui qu’on traverse avant d’arriver à Lokhognilé, a ici 100 mètres de largeur ; il a reçu la rivière de Léra à quelques kilomètres en amont du gué, et coule vers le sud. Au gué il y a 1 mètre d’eau ; en amont et en aval on voit émerger à la surface de l’eau quelques gros blocs de grès et de granit, mais ils n’empêcheraient pas la navigation d’une embarcation du genre de nos chalands de traite qui remontent le Sénégal. Sur la rive gauche il y a des arbres très hauts et droits d’une espèce que je n’ai pas encore rencontrée. J’en ai vu dont les premières branches ne commençaient qu’à 15 mètres du sol ; les indigènes m’ont dit qu’on utilisait cet arbre pour la construction de pirogues et qu’on le nommait ba-iri (l’arbre des fleuves[48]).

Une heure et demie après avoir quitté les bords du fleuve on atteint Ouasséto, premier village habité par les Komono, autre peuplade à demi sauvage dont je parlerai plus loin.

Dans tous les villages à partir de Fourou, le pilon et le mortier en bois pour réduire le mil en farine ne jouent qu’un rôle secondaire : les pilons sont très légers, et l’on ne pile que d’une main. Les femmes se servent de deux pierres plates pour moudre le grain ; dans le Follona, ces pierres sont mobiles et peuvent se transporter partout. Pour moudre, les femmes sont forcées de s’agenouiller. A partir de Léra, les pierres à moudre sont fixées à demeure sur des établis en terre, de hauteur variable, pour que femmes ou enfants puissent moudre debout et sans fatigue.

La pierre à moudre est connue dans toute l’Afrique, on la trouve jusqu’au Cap. Dans l’Afrique orientale on la nomme merhaka.

Quelques-uns de ces établis sont abrités du soleil et de la pluie par une toiture en chaume. Dans tous les villages j’ai vu des femmes occupées à tailler des meules en granit en frappant sur la partie à rendre unie avec un autre morceau de granit servant de marteau.

Dans l’après-midi je pousse jusqu’à Tanamango, tout petit village caché dans un fouillis de verdure. J’y ai vu des bananiers, citronniers et papayers. Des gens de passage ici, conduisant trois chevaux à vendre à Pégué, m’ont dit qu’il y a fort longtemps que mon arrivée est connue à Kong, mais ils n’ont pas jugé à propos de me dire si j’y serais bien ou mal accueilli.

Vendredi 17. — D’après les instructions de Iamory, ses hommes devaient me conduire jusqu’à Niafounambo, auprès d’un de ses parents qui se nomme Wouintétou. J’arrivai de bonne heure dans ce village, où je fus fort bien accueilli. Dans la soirée il fut décidé que les hommes de Iamory continueraient à me servir d’escorte jusqu’à Limono, résidence de Dakhaba, frère de Iamory.

Niafounambo est un grand village de 6 à 700 habitants. La population est moitié mandé, moitié komono. Quelques Mandé ont des chevaux qui m’ont paru en très bon état.

Autour du village il y a quelques jardinets dans lesquels se trouvent des plants de tabac, quelques papayers et citronniers.

Samedi 18. — Entre Niafounambo et Limono nous avons traversé huit petits villages, et il y en a d’autres à droite et à gauche du chemin. Ces villages appartiennent aux gens de Kong, qui avec leurs captifs créent des villages de culture comme Pégué ; ici ils ne portent plus le nom de togoda, on les appelle konkosou (textuellement village de la brousse, des champs) ; pour les distinguer les uns des autres, on fait précéder le mot konkosou du nom du propriétaire.

Tous ces villages possèdent quelques gros bombax, on voit aussi quelques rôniers, dattiers, palmiers doum, des bananiers et surtout des finsan[49].

En revanche le baobab devient très rare. Le cé et le netté ou néré, sans être très abondants, se trouvent cependant partout.

Dans plusieurs des villages que j’ai traversés, les habitants ont insisté auprès de moi pour me faire camper chez eux : j’ai dû refuser, ayant hâte d’être fixé au sujet de mon entrée à Kong.

Comme il était plus de midi quand j’atteignis Limono, je me bornai ce jour-là à faire une visite de politesse à Dakhaba et à Sabana, frère et fils de Iamory, qui résident tous deux à Limono. Je remis au lendemain matin l’entrevue dans laquelle je devais leur exposer le but de mon voyage : cela me permit d’ouvrir quelques ballots et d’offrir à ces deux personnages quelques cadeaux qui devaient les bien disposer en ma faveur. Dakhaba fut très heureux que je lui demandasse l’hospitalité pour le lendemain ; ainsi que Sabana, il me fit cadeau d’une chèvre et de provisions de bouche.

A Dakhaba, qui est un homme de soixante ans, aveugle et presque paralytique, je fis cadeau de trois pièces d’étoffe, d’un pistolet à deux coups et de deux pistolets à silex. A Sabana, jeune homme d’une trentaine d’années, je donnai un fusil double à silex et quelques menus objets, glaces, perles, rasoirs, porte-monnaie, etc. Ils furent tous les deux très satisfaits de mes cadeaux et m’envoyèrent à plusieurs reprises leurs hommes pour me remercier.

Ma cause était gagnée d’avance, car le lendemain, après les premières paroles échangées, Dakhaba me rassura en me disant que c’était par simple curiosité qu’il me priait de lui dire ce que je venais faire dans son pays, que je pouvais être persuadé qu’il ferait tout son possible pour m’aider.

J’eus avec lui la même conversation qu’avec son frère Iamory ; il parut s’y intéresser, et avant de me quitter il me remit entre les mains de Sabana, qui, dès le lendemain, devait me conduire à Kong. « Je te ferais bien rester un jour de plus chez moi, me dit-il, mais mardi c’est jour de grand marché à Kong, il y vient beaucoup d’étrangers et tu serais obsédé par les curieux ; quand tu auras fait choix d’un bon chemin vers le Mossi, mes frères qui habitent la ville te donneront des guides et assureront ta sécurité sur la route à suivre. »

Lundi 20 février. — Comme il était convenu la veille, je me mis en route en compagnie de Sabana avec tous les souhaits de réussite de la petite population de Limono. Après avoir traversé ou laissé sur les flancs plusieurs petits villages de culture, j’atteignais bientôt une grande plaine découverte. Les approches d’un grand centre se faisaient sentir : partout le bois était coupé dans un rayon de 5 ou 6 kilomètres. Avant d’être en vue de Kong, il n’existe plus le moindre arbuste, les terrains sont incultes, épuisés par plusieurs siècles de culture. A l’horizon on n’aperçoit même pas une ride de collines : la chaîne des montagnes de Kong n’a jamais existé que dans l’imagination de quelques voyageurs mal renseignés.

Arrivés sur les bords d’un petit ruisseau, Sabana fit arrêter mon convoi et dans le sud me montra une ligne de grands bombax et quelques dattiers entre les éclaircies desquels j’aperçus les minarets de plusieurs mosquées et le sommet de quelques toits plats — c’était Kong.

Finsan (Blighia sapida).

1. Rameau florifère. — 2. Coupe du fruit. — 3. Graine avec l’arille noire.

Sabana dépêcha ensuite un de ses hommes vers la ville pour avertir Karamokho-Oulé de mon arrivée. Une demi-heure après, il était de retour, disant que tout était prêt pour me recevoir.


CHAPITRE VI

Avantages et inconvénients des déguisements pour l’explorateur. — Entrée à Kong. — Réception des autorités. — Curiosité de la population. — Je suis obligé de parler en public pour dissiper les craintes que mon arrivée avait éveillées. — Bienveillance des Ouattara. — Discours des chefs. — Description de la ville. — Division administrative et répartition du pouvoir. — Mosquées. — Population. — Esprit tolérant des musulmans. — Le commerce à Kong. — Mœurs, divertissements, costumes masculins et féminins. — La numération des Mandé de Kong. — Crédit, valeur de l’or, de l’argent et des cauries. — Le kola me rend de grands services ; ses propriétés. — Limites de culture du kola. — Bénéfices que réalisent les marchands. — Du sel. — Des différents objets de commerce. — Lieux d’importation et d’exportation. — Le marché. — Achat d’un cheval et articles d’Europe que j’ai vendus. — Objets d’Europe qu’on m’a demandés. — Desiderata de Kong. — Superstition. — Avenir commercial de Kong. — Histoire de Kong. — Tableau généalogique de la famille régnante. — Rôle de l’imam. — Dispositions pour le départ. — Choix d’une route et d’un itinéraire vers le Mossi. — Comment je me procurai des informations géographiques. — Fac-similé et texte du sauf-conduit délivré par les autorités de Kong. — Départ et composition de la mission.

Mes hommes m’avaient suggéré de me déguiser en musulman pour faire mon entrée à Kong. Mais comme je ne voyais aucun avantage à cela, et puisque partout je m’étais présenté comme Français et comme chrétien, je ne donnai aucune suite à cette idée.

Du reste, les déguisements sont toujours dangereux : quel est celui de nous qui peut se vanter de parler assez bien l’arabe pour tromper les indigènes et se faire passer pour Arabe ou Peul (les deux seules races bistrées qui existent au Soudan) ?

Et quand cela serait, peut-on répondre que dans un accès de colère ou dans un moment d’emportement on ne lancera pas un énergique juron qui sûrement sera dans la langue maternelle ? Et pendant les accès de fièvre, dans les rêves, pensez-vous que l’on va s’exprimer en arabe ?

Une fois la supercherie découverte, la méfiance s’éveille chez l’indigène, on est considéré comme suspect : il ne peut en résulter que des inconvénients pouvant faire échouer l’explorateur.

Quel avantage sérieux peut-on tirer d’un déguisement ? Il faut se soumettre aux pratiques musulmanes, s’astreindre à ne jamais s’informer de rien, puisqu’on est censé tout connaître dans le pays. Plus d’itinéraires, plus de renseignements, et puis quelle compensation ? Aucune. Le blanc a partout un prestige que n’a pas le musulman ; il a la réputation, bien justifiée, d’être plus instruit que n’importe quel pèlerin de la Mecque. Le musulman respecte les gens instruits : tout en discutant théologie avec eux on peut leur parler de notre armée, de notre forme de gouvernement, de la façon dont se rend la justice, de notre commerce, de notre industrie, et ils savent bien nous apprécier.

Si Caillié a réussi à traverser l’Afrique, c’est grâce à sa connaissance du mandé, et surtout à l’intelligente fable qu’il avait imaginée, en se donnant comme fils de musulmans élevé par des chrétiens et ne connaissant que médiocrement les pratiques religieuses.

Il n’est pas si aisé qu’on le pense de se faire passer pour musulman, et savoir réciter une ou deux prières est à la portée de tout le monde. C’est surtout dans les détails insignifiants que l’on reconnaît le profane, et j’étonnerai beaucoup en disant que ce que je considère le plus difficile est de savoir faire ses ablutions et se laver des pieds à la tête avec 25 centilitres d’eau, comme le font les musulmans.

Si Caillié a réussi à se faire passer pour musulman, c’est bien ce qui l’a empêché de préparer son itinéraire, de rapporter les noms des pays qu’il a traversés et surtout de conclure aucun traité ni convention. Il est donc préférable de rester ce que l’on est. Marcher sans nier sa religion et sa nationalité est une audace qui ne peut inspirer que le respect aux noirs et leur prouver notre force.

Un an, jour pour jour, après mon départ de Bordeaux, je fis donc mon entrée dans Kong, modestement monté sur un bœuf porteur, au milieu d’une population ni bienveillante, ni hostile, mais avide de voir un Européen. Les toits des cases, les rues, les carrefours étaient couverts de gens qui se battaient pour se trouver sur mon passage, et ce n’est que grâce à une dizaine de vigoureux gaillards, captifs du chef, armés de fouets, qui rossaient les curieux encombrant les rues et les carrefours, que je parvins à gagner une petite place où l’on fit arrêter mon convoi.

Un des fils du chef vint me prendre pour me conduire à son père sur la place du marché. Sous deux grands arbres et sur des chaises étaient assis vis-à-vis l’un de l’autre, à droite le roi Karamokho-Oulé Ouattara, entouré de ses amis et partisans, à gauche Diarawary Ouattara, chef de la ville de Kong, entouré également de ses créatures.

Il régnait un grand silence dans ces deux groupes, que j’évalue chacun à un millier de personnes. Tous étaient accroupis sur des nattes et des couvertures, et tout ce monde sans exception était bien et proprement vêtu.

Arrivée à Kong.

Cette réception revêtait un caractère grandiose et imposant auquel se prêtaient si bien le costume oriental et les faces noires à barbe blanche de cette réunion de patriarches.

Sabana me présenta d’abord à Karamokho-Oulé, qui me souhaita la bienvenue au nom de tous ceux qui étaient assis près de lui. Je fus ensuite remis entre les mains de Diarawary Ouattara, chef de la ville de Kong (sorte de maire), qui me fit également très bon accueil. Ce dernier me confia de nouveau à Karamokho-Oulé, qui avait demandé à m’offrir l’hospitalité.

Karamokho-Oulé me fit de suite conduire dans un groupe de cases voisines de son habitation et mit à ma disposition son chef de captifs, nommé Mokhosia Ouattara, et un de ses hommes, nommé Bafotigué Daou, en lui donnant l’ordre de me pourvoir de tout ce dont je pourrais avoir besoin. Il était près de trois heures de l’après-midi quand je pus gagner ma case, et, malgré toutes les protestations des personnes qui étaient à ma disposition, il ne fut possible de me soustraire à la curiosité de cette nombreuse population qu’à la nuit tombante. Même plusieurs jours après mon arrivée, je devais encore subir la curiosité de ces gens-là.

En allant à l’endroit où généralement on a besoin d’être seul, j’étais quelquefois suivi par mille à quinze cents personnes, ce qui ne laissait pas d’être très gênant....

Le lendemain matin et dans la soirée, conduit par Bafotigué, j’allai rendre visite au chef des qbaïla et aux notables de la ville. J’avais revêtu un uniforme propre et jeté sur mon épaule un burnous en soie blanche de l’espèce dite el-hellali, qui fit l’admiration de toute la ville.

Dans la journée je reçus la visite de Diarawary Ouattara et de Karamokho-Oulé accompagnés des chefs de qbaïla et de nombreux notables, tous musulmans lettrés. Ils venaient me prier d’expliquer en public les motifs qui m’avaient amené à Kong.

Je me mis à leur disposition et commençai à leur parler de la France, de l’établissement des Français sur le haut Niger, de la création de postes fortifiés destinés à protéger les marchands qui circulent sur le grand chemin reliant le Sénégal au Niger.

« Depuis fort longtemps, leur dis-je, les Français connaissent le nom de la ville de Kong ; nous savons aussi que le pays est commandé par une famille de Ouattara, que les habitants sont paisibles et ne font jamais la guerre, qu’ils sont actifs et commerçants, et que ce sont eux qui drainent dans toute la boucle du Niger les produits européens. Ce sont ces qualités qui ont décidé mon gouvernement à vous envoyer quelqu’un afin de lier des relations plus étroites avec vous.

« J’ai aussi pour mission de voir quels sont nos produits, tissus, armes, perles, etc., qui plaisent le mieux aux habitants, afin d’informer nos fabricants, à mon retour en France, de ce qu’il convient d’envoyer ici soit par le Niger, soit par la côte. Mais, avant de faire charger de grands bateaux de nos produits, il me faut connaître aussi ce que l’on peut obtenir en échange de nos marchandises, séjourner quelques semaines à Kong, et voir ensuite les autres grands centres commerciaux de la boucle du Niger. Je me propose donc de visiter surtout le Mossi : mais, comme je n’ai que fort peu de renseignements sur cette région, je ne suis pas fixé sur la route que je vais prendre. Je voudrais pouvoir commencer par le Yatenga ou Waghadougou, et ensuite faire retour à Kong, pour de là gagner la mer par Bondoukou et Krinjabo, si c’est possible.

« Les Français ne veulent pas s’emparer du pays des noirs. Vous savez tous que nous n’avons pas besoin d’esclaves, vous savez aussi qu’il y a plusieurs siècles que nos bateaux viennent porter nos produits à la côte sans que nous ayons cherché en aucune façon à nous emparer des pays voisins, ce qui nous serait cependant facile avec les forces militaires dont nous disposons. »

Réponse de Karamokho-Oulé :

« Nasara (chrétien), ton parler est celui d’un homme qui parle droit, nous avons tous compris ce que tu viens de dire, je te remercie au nom de tous ; mais j’ai encore quelque chose dans le cœur qu’il faut que je te dise, c’est pour cela que nous nous sommes réunis. De mauvais bruits ont couru sur ton compte, on te soupçonne d’être un émissaire de Samory ; donne-nous quelques explications à ce sujet. »

Je n’eus pas de peine à prouver que je n’étais pas aux ordres de Samory et que je n’étais allé à Sikasso que pour lui demander l’autorisation de traverser son pays. Comme on sait ici que je ne suis resté que trois jours au camp de Samory et que je n’ai emmené que deux hommes, laissant mon convoi en arrière sur la route que je devais suivre pour arriver à Kong, tout le monde se déclara satisfait, d’autant plus qu’un interrupteur cria : « Si ce blanc est un mauvais homme, est-ce que Pégué, qui est notre ami, l’aurait remis entre les mains de Iamory ? »

Karamokho-Oulé déclara ensuite qu’il était très heureux que j’eusse pu prouver mon innocence ; pour son compte, il était convaincu qu’un blanc ne faisait pas de métier semblable. C’est pourquoi, sans m’interroger et m’avoir vu, il m’a pris sous sa protection.

« Si Dieu t’a laissé traverser tant de pays, dit-il en forme de conclusion, c’est que c’est sa volonté ; ce n’est pas nous qui pouvons agir contre la volonté du Tout-Puissant. »

Ensuite ce fut Diarawary Ouattara (le maire) qui parla :

« Kong est une ville qui est ouverte à tout le monde, et ce que tu as dit de ses habitants est vrai : tu peux considérer la ville comme la ville de ton père, et tu y resteras tant que tu voudras. Quand tu auras choisi un chemin, nous te donnerons des guides et des recommandations : nous sommes connus partout, et quand on vient de Kong on peut aller partout ; du moment que l’on sait que tu viens d’ici, on ne te demandera pas autre chose. »

Les explications que les Ouattara venaient de provoquer étaient absolument nécessaires. Kong, comme nos grands centres, renferme beaucoup de gens sensés ; malheureusement, les ignorants et les mécontents ne font pas défaut non plus.

Parmi cette dernière classe de la population, quelques tribuns ont, quelques jours avant mon entrée dans la ville, cherché à ameuter la population contre moi et à l’exciter à me faire un mauvais parti en disant que j’allais tuer le petit commerce, que Samory aussi avait commencé par être marchand et voyageur, qu’il fallait se méfier de moi, etc. ; leur avis était de me laisser entrer dans la ville, de s’emparer de moi pendant la nuit et de me couper le cou. C’est alors que les Ouattara, tous les musulmans lettrés et gens ayant quelque influence se réunirent afin d’examiner quel serait le parti à prendre. Après une séance de plusieurs heures, sur l’avis de trois braves vieillards, nommés Bala, Bakondé, Karayéguidian, et des Ouattara, il fut décidé que j’entrerais dans la ville, et jusqu’au jour de mon arrivée, tout le monde s’emploierait à calmer les mécontents et à les ranger à leur avis ; les Ouattara déclarèrent, en outre, qu’ils me prenaient absolument sous leur protection. « Il sera toujours temps de l’exécuter, dirent-ils, s’il ne nous donne pas d’explications suffisantes. »

Je reçus pendant les trois premiers jours une quantité de cadeaux, consistant surtout en mil, sorgho, ignames, poulets, viande, etc. Je fis le généreux de mon côté, ce qui ne contribua pas pour peu à m’assurer la sécurité de mon séjour ici.

J’avoue franchement qu’à mon entrée dans Kong je n’ai éprouvé aucune de ces émotions qu’ont eues Barth et d’autres voyageurs en apercevant le Niger ou Tombouctou. Cela tient à ce que jamais aucun indigène ne m’en a parlé avec emphase. Kong ou Pon[50] est bien ce que je me représentais ; cependant cette ville et ses soi-disant montagnes ont intrigué maintes fois les géographes, et sa position a donné lieu à beaucoup d’hypothèses et surtout à de nombreuses ouvertures de compas.

Croquis à vue de la ville de Kong. — Échelle au 1/20000.

No 1. Habitation de Diarawary Ouattara, chef de Kong. — No 2. Habitation de Mokhosia Ouattara, chef des captifs de Karamokho-Oulé Ouattara. — No 3. Habitation de Karamokho-Oulé, mon protecteur, souverain du pays. — No 4. Habitation de l’almamy Sitafa, chef religieux de Kong. — No 5. Habitation de Fotigué Daou, chez lequel je logeais. — No 6. Seul groupe de cases où l’on fabrique du dolo (Dolosou veut dire « village du dolo »).

Les sept qbaïla ont chacune un chef ; j’en donne les noms ci-dessous :

Une vue de Kong.

Kong est une ville ouverte, ayant la forme d’un grand rectangle et s’étendant de l’est à l’ouest, ayant toutes ses habitations construites en terre, à toit plat. Au centre de la ville se trouve la place du Marché, qui a environ 500 mètres de longueur sur 200 mètres de largeur ; comme les cinq ou six arbres qui s’y trouvent ne donnent pas suffisamment d’ombre, beaucoup de marchands se sont construit des échoppes en paillote assez confortables, dans lesquelles ils se tiennent les jours de grand marché.

La ville est divisée en sept quartiers ou qbaïla, ڧبيل, qui portent le diamou des habitants qui y logent en majorité, exemple : la qbaïla Daoura ou quartier Daoura, veut dire le « quartier des Daou », ra étant un affixe qui signifie « des ».

Outre les sept quartiers, il y a encore de petits groupes d’habitations, séparés du gros de la ville par des jardins ; ce sont, en quelque sorte, des faubourgs. Au nord Kokosou[51] (groupe de villages) fait partie du quartier Sakhara ; à l’est Marrabasou[52] (groupe de trois villages) fait partie de la qbaïla Soumakhana.

La ville n’est pas bâtie régulièrement. Les ruelles sont tortueuses et étroites. Sur quelques petites places il y a un ficus, un dattier ou un bombax couronné de nids de cigognes ; çà et là on trouve aussi des terrains vagues desquels on a extrait de la terre à bâtir. Les moutons, les chèvres et la volaille errent dans les rues, et partout où il y a un petit espace libre on s’en est emparé pour y construire des cages de tisserands. Dans le quartier de Daoura et à Marrabasou, sur les petites places et dans les carrefours, il y a 150 fosses à indigo qui répandent une très forte odeur. Ces fosses sont des puits ronds de 1 m. 80 à 2 mètres de profondeur sur 1 m. 20 de diamètre. Les parois sont rendues imperméables par un enduit de ciment ou de pouzzolane fabriqué à l’aide de terre calcinée. Entre la ville et les faubourgs il y a des jardins où l’on cultive du mil, du maïs ou du tabac. Ces jardins sont tous clôturés par une haie en pourguère. Aucune habitation ne mérite une description particulière.

Il y a cinq mosquées à Kong. L’une est commune à toute la ville et se trouve sur la place du Marché ; on la désigne sous le nom de Misiriba[53].

Ces mosquées ont deux minarets et sont en tout semblables à celle que j’ai décrite à Lokhognilé. La principale seule a des dimensions beaucoup plus grandes : elle mesure 20 à 25 mètres de côté. Devant sa face sud s’élève une pyramide en terre de 2 mètres de hauteur ; j’ai supposé d’abord que c’était la tombe d’un marabout vénéré, mais tout le monde m’a affirmé que non, que cela ne signifiait rien.

Les trois qbaïla qui n’ont pas de mosquées ou minarets ont chacune une grande case où se font les prières et dans laquelle ont lieu les réunions des musulmans lettrés ; on les nomme ici bourou. Marrabasou et Kokosou ont chacun un bourou seulement.

J’évalue la population de Kong à 15000 habitants[54] Dioula-Mandé et leurs captifs. On n’y parle que le mandé, qui est, à peu de chose près, analogue au dialecte de ma grammaire bambara ; comme différence sensible, le a-kha auxiliaire qui régit beaucoup de verbes se dit a-ka à Kong.

Presque toute la population est musulmane et se divise en trois classes : 1o les musulmans lettrés, qui constituent la classe éclairée et dirigeante ; 2o les musulmans non lettrés, mais stricts observateurs des préceptes du Coran ; 3o les musulmans qui boivent du dolo.

Tous les musulmans sont très tolérants ; aucun d’eux n’est assez sot pour ne pas prêter une marmite ou une calebasse à un infidèle, comme cela a lieu dans quelques contrées habitées par des Foulbé musulmans. Ils savent également qu’il y a trois religions principales, qu’ils nomment Mouça Sila, Insa Sila, Mohammadou Sila[55]. Ils m’ont souvent interrogé sur les différences qu’offrent ces trois religions entre elles, mais aucun d’eux n’a été assez sot pour me dire que la religion musulmane est la meilleure, je dois le dire à leur louange. Plusieurs d’entre eux m’ont affirmé qu’ils considéraient ces trois religions comme identiques, parce qu’elles mènent à un même Dieu ; toutes les trois renfermant des gens de valeur, il n’existerait d’après eux aucune raison de proclamer l’une meilleure que l’autre.

Une mosquée de Kong.

Beaucoup de ces Dioula vivent dans l’aisance. Leurs captifs peuplent quelques konkosou d’où ils reçoivent leurs approvisionnements. A côté de ces ressources, leurs enfants, accompagnés de deux ou trois captifs, font un ou deux voyages par an, soit du Gottogo à Bobodioulasou et Djenné, soit dans d’autres régions dont je parlerai plus loin. Le Dioula, qui ne voyage plus, s’occupe lui-même un peu, soit en achetant tous les ans aux gens du Dafina qui viennent ici un ou deux poulains ou pouliches qu’il élève et met en vente à l’âge de deux ou trois ans, dans les régions où l’on fait la guerre : chez Pégué, Samory et Tiéba. Il gagne ainsi deux ou trois captifs par an. D’autres Dioula emploient une partie de leurs captifs, à Kong même, au tissage ou à la teinture. Les filles de l’âge de six, sept ans, vendent et colportent dans la ville des kola, du miel, des ntokho, des sucreries faites avec le miel, des bakhadara[56], des bananes, des papayes, etc., et, à l’instar de nos marchands ambulants de Paris, elles crient tout en marchant :

Li donna, donna é :mil doux, doux, voilà ;
Niomi baba é :niomies très grandes, voilà ;
Ntokho, siaman, siaman é :ntokho, beaucoup, beaucoup, voilà ;
Ourou baba é :kola très grands, voilà.

Il y a aussi des bouchers. Leurs troupeaux ne sont pas dans la ville même, mais à Marrabasou, Kokosou ou dans les faubourgs. Presque tous les jours on peut se procurer de la viande fraîche à des prix raisonnables.

Les femmes des petits marchands, qui sont forcés de passer une partie de l’année au loin, vivent, pendant l’absence de leur mari, en vendant des niomies, des kola, etc. Les malheureux vont chercher du bois au loin et viennent le vendre au marché.

Des barbiers ambulants rasent dans les rues, les carrefours, et font des tournées dans les habitations. Comme en France, ils s’en rapportent souvent à la générosité du client, qui leur paye 10 ou 20 cauries pour s’être fait martyriser la figure pendant un quart d’heure ; l’opération terminée, il y a même la friction : dans une bouteille ayant renfermé du gin se trouve un mélange d’eau et d’huile de palme, dont le client a la faculté de s’enduire le crâne et les joues.

Quelques vieux musulmans lettrés pratiquent la médecine, cautérisent et soignent les plaies occasionnées par la filaire de Médine.

Le lavement me paraît être en vogue ici et j’ai vu quantité de gens circuler munis de la seringue. C’est une petite poche confectionnée à l’aide d’une peau de bouc, à l’extrémité de laquelle se trouve un morceau de bambou d’un centimètre de diamètre, faisant office de canule. Comme dans l’Achanti, il entre beaucoup de piment dans la préparation du lavement.

Le thé aussi est connu de nom à Kong ; on le nomme kankani ; les Mandé ont appris cela par les livres saints. Il n’y a pas de thé à Kong, mais le sucre n’y est pas inconnu ; il est acheté en petite quantité à Salaga et conservé soigneusement dans chaque bonne famille pour être donné à sucer aux nouveau-nés.

Les amusements du soir, les divertissements de la jeunesse ne consistent pas en danses, comme dans les autres régions que j’ai visitées. Jeunes gens d’un côté, jeunes filles de l’autre chantent des chœurs qui ne manquent pas d’harmonie ; tantôt ils se forment en procession et font lentement le tour de la place principale de la qbaïla, tantôt ils se rendent dans d’autres qbaïla tout en chantant. J’ai écouté quelques-uns de ces airs avec plaisir, malheureusement l’accompagnement au tam-tam et à la clochette double laisse à désirer.

Le lendemain d’un enterrement de quelque personne de marque, les écoliers (karamokhodinn) parcourent la ville en chantant. Ceux-ci s’accompagnent eux-mêmes à l’aide de clochettes doubles et de calebasses en forme de gourde, recouvertes de drap rouge, renfermant des graines[57]. Ces calebasses sont agitées avec rythme pendant le chant, et ce bruit ne choque pas trop l’oreille.

Le soir des jours de grand marché, les écoliers, deux par deux, vont dans leurs quartiers respectifs chanter une prière dans les cours des maisons. Dès qu’ils se présentent, on entend partout crier : Karamokhodinn, na (Écolier, viens), et de leur donner deux cauries, afin de s’en débarrasser. C’est en quelque sorte un impôt pour l’instruction publique. En rentrant, ils remettent toute la quête à l’instituteur, qui se fait payer ainsi l’encre, le papier et sa peine.

Écoliers chantant une prière dans la cour d’une maison.

La police est faite par les dou ; ce sont les dou qui, à l’aide de leurs fouets, m’ont ouvert un passage à travers la foule le jour de mon entrée. A partir de dix heures du soir, ils circulent dans les rues, font taire les conversations bruyantes à l’intérieur des habitations et s’emparent de tous ceux qui circulent dans les rues sans motif plausible. Les capturés sont conduits sur la place du Marché, et le lendemain ils n’obtiennent la liberté qu’après avoir payé une amende s’élevant à 400 cauries. Ces policemen portent le nom de dou parce que ce mot signifie « rentre » et que leur fonction est de faire rentrer chacun chez soi. Pour épouvanter le peuple, le soir ils se déguisent et poussent des cris de fauve ; d’autres fois ils se servent de cornes, desquelles ils tirent des sons étranges.

A Kong, personne ne circule dans les rues armé d’un fusil ou d’un sabre. J’ignore si le port d’armes est prohibé : toujours est-il que les gens qui viennent de très loin n’apportent pas leurs armes dans la ville. J’ai vu très souvent des personnes armées de lances et d’une autre arme, sorte de baïonnette de 60 centimètres de longueur, ayant un coude au milieu pour s’emboîter sur l’épaule. Cette arme se nomme sanégué, « fer en forme de serpent ». Ces deux armes sont plutôt des armes de luxe, car une simple trique vaut mieux pour attaquer ou se défendre.

Le costume national des habitants de Kong consiste, pour les hommes, en une culotte très large sans plis, tombant à 10 centimètres environ au-dessus de la cheville. Le bas des jambes est toujours orné de quelque broderie en coton rouge ou blanc. La culotte est rayée bleu blanc rouge, ou bleu et blanc ; elle est toujours faite en cotonnade indigène. On peut dire que ces trois couleurs sont les couleurs nationales de Kong. Le doroké, ou surtout, est long. La poche et le tour du col sont en général ornés d’une broderie dite lomas ; cette broderie est en coton blanc, ou rouge ou blanc, ou encore en soie ; on la nomme alors hanniki-lomas[58]. Par-dessus le doroké, ou jeté négligemment sur les épaules, se porte le burnous, appelé ici bouroumousso. Il est confectionné soit en kassa (laine provenant de Djenné) soit en forte cotonnade blanche ou bleue fabriquée à Kong[59]. La bordure est en franges de couleur différente, ainsi que les ornements du capuchon. Quelques burnous en laine sont teints en jaune à l’aide de saouaran (safran).

Comme coiffure, les gens aisés portent la chéchia de tirailleur ou encore le bonnet en velours ; mais la coiffure que l’on voit le plus fréquemment est le bonnet napolitain en cotonnade rouge fabriqué dans le pays ; il remplace le bonnet à deux pointes dit bammada (gueule de caïman) porté dans le Pomporo et le Follona. Les jours de fête, celle coiffure est complétée par un turban blanc ou bleu. Tout le monde sans exception est chaussé de bottes jaunes, de babouches ou de sandales faites ici.

J’ai vu quelques chaises en palmier ban, mais le siège favori est la natte dite débé, en fibres de ban, et mieux encore le kassa, en laine blanche du Macina, qui est étendu par terre et sur lequel on place un coussin en cuir rembourré avec la soie du bombax ou du bougou ou boumou.

Quand les anciens circulent dans la ville, ils sont munis de la canne ferrée du pèlerin ou de la lance ; sur l’épaule droite ils portent leur trousseau de clefs en bois, un long couteau de boucher, et une serviette végétale avec laquelle ils s’épongent la figure. Cette serviette n’est autre chose que l’écorce bien battue d’un arbre appelé fou, qui pousse un peu plus dans le sud, dans l’Anno.

Le Mandé-Dioula de cette région est un grand bel homme du type de nos Wolof de Saint-Louis, mais le port de la chéchia, de la barbe, de la moustache ou du fer-à-cheval lui donne un air de vieux soldat d’Afrique. On croirait voir de nos vétérans.

Le costume de la femme se compose d’une pièce d’étoffe enroulée autour des reins (le pagne) et tombant jusque sur le cou-de-pied. Sa hauteur est de douze, treize ou quatorze bandes de 10 centimètres ou 1 m. 20, 1 m. 30, 1 m. 40 ; sa largeur est invariablement fixée à 1 m. 75. Les pagnes les plus estimés sont les ponguisé et kébéguisé à dessins rouge et blanc, avec filets jaune et bleu, ou encore le pagne uniformément bleu indigo ; ce dernier se termine toujours par une bande rouge dans le bas. Le prix d’un de ces pagnes varie de 8000 à 15000 cauries (16 à 30 francs), mais il y en a à bien meilleur marché : on en trouve de fort coquets à partir de 5 francs.

Les épaules sont couvertes d’une pièce d’étoffe blanche ou teinte à l’indigo ; ce tissu très léger est fait pour imiter la gaze ou le voile, mais il ressemble plutôt comme travail à de la toile d’emballage. Les femmes portent aussi de la cotonnade européenne et du calicot non écru teint à l’indigo.

Les coiffures sont naturellement très variées. La plus répandue consiste en un cimier très aplati et une touffe de cheveux en boule sur le front, qui est toujours ceint d’un fattara, bandelette d’étoffe de couleur pour les jeunes filles et noire pour les femmes mariées. Le fattara en soie noire ou coton et soie noire est le comble de l’élégance. Comme boucles d’oreilles, les femmes portent à chaque oreille deux petits rouleaux de corail long. Les bijoux en or se portant au cou et aux oreilles ne sont pas rares ici : j’ai vu une jeune mariée couverte d’or ; elle avait en outre une légère chaînette en filigrane d’argent enroulée autour de la figure et des cheveux.

Costumes et types de Kong.

Comme les hommes, les femmes sont toutes chaussées.

C’est dans la matinée qu’elles font les visites ; elles sont d’une politesse extrême, saluent toujours en faisant une révérence et accompagnent leur salut d’un vœu : « Que Dieu te donne une longue vie » ; « Que Dieu te rende à ton village », etc. Quand on leur fait un cadeau, elles viennent vous remercier d’abord le jour même, puis une seconde fois le lendemain avec moins de cérémonial, en disant simplement : « Ini kounou » (Merci pour hier).

Suivant que la femme est jeune fille, mariée, veuve ou divorcée, elle porte un costume différent. Ainsi les jeunes filles ne portent jamais de voile ; elles se promènent généralement le torse nu, simplement couvertes d’un pagne, ou bien se vêtent d’une coussabe toute courte descendant un peu au-dessous de la taille.

Les femmes mariées portent toutes le voile, mais sans se couvrir la figure ; il est simplement placé sur la tête comme une mantille.

Quant aux veuves ou femmes divorcées, elles portent une grande coussabe d’homme, ce qui les fait reconnaître de suite.

Avant de parler du commerce et de l’industrie à Kong, il est nécessaire d’entrer dans quelques détails sur la façon de compter et sur la valeur des cauries, de l’argent et de l’or.

Pour les achats en cauries, on se sert des appellations suivantes :

Le crédit existe à Kong d’un grand marché à un autre (cinq jours), et le vendeur est tenu de venir compter et chercher les cauries chez l’acheteur ; ils pensent avec juste raison que le vendeur ayant le bénéfice doit aussi avoir la peine.

Le Mandé est d’une rare adresse pour compter les cauries. Accroupi par terre, il étale devant lui le contenu du sac ; puis, avec une dextérité incroyable, en les prenant par 5, il fait d’abord des tas de 200 cauries (sira kili) ; quand il en a 10, il les réunit encore par tas, ce qui lui fait des lots de 2000 (sira tan).

Ici l’or se compte par mitkhal. Dans chaque qbaïla il y a un ou deux hommes possédant une petite balance à fléau : ce sont eux qui pèsent. Quand ils se rendent à domicile, ils reçoivent quelques cauries comme rétribution. Les poids dont ils se servent ne sont connus que d’eux ; ils consistent en charnières en cuivre, vieux cachets à cire, entrées de serrure, dents de bœuf, etc. Toute cette ferraille remplit une grande boîte. On suppose bien qu’avec ce système le pesage laisse à désirer. J’ai constaté que les poids dont se servait le peseur de Soumakhana étaient de 4 gr. 125, 4 gr. 150, 4 gr. 100, suivant qu’il pesait un, deux ou trois mitkhal ; il aurait été très avantageux d’acheter chez lui mitkhal par mitkhal ; le poids représentant huit mitkhal pesait exactement 30 grammes, ce qui met le mitkhal à 3 gr. 75 seulement.

Le mitkhal est donc, en général, de 4 gr. forts. Il vaut ici sira moukhan ni tan, c’est-à-dire 30 sira ou 6000 cauries. En estimant le mitkhal d’or à 12 francs (4 gr. à 3 francs), on trouve que 100 cauries valent 20 centimes et le sira kili 40 centimes ; il est impossible de faire de comparaison avec l’argent, car il n’y en a pas en circulation. Quand les lokho (orfèvres) en ont besoin, ils achètent la pièce de 5 francs environ 2500 à 3000 cauries, ce qui fait 5 à 6 francs.

On peut trouver à échanger un peu d’argent (en pièces de 50 centimes), peut-être 100 francs dans toute la ville, à raison de quinze à vingt pièces de 50 centimes pour un mitkhal d’or.

La pièce de 5 francs ici est appelée darahima ; c’est probablement le même mot arabe que drachme, en tout cas darahima est le même mot que le dorom ou doroma des Wolof et du Soudan français.

Depuis ma rentrée on m’a demandé souvent à quel prix j’achetais l’or. Je répondais : « A des prix variables et, en principe, toujours le moins cher possible ».

Étant donné que le mitkhal est un poids d’or qui vaut en France environ 12 francs (4 grammes à 3 francs) et que ce mitkhal a des subdivisions, demi, tiers, quart, dixième, etc., j’exigeais en échange de ma marchandise une quantité d’or plus ou moins considérable, suivant que je voyais mon objet plus ou moins plaire à l’acheteur.

Pour exiger 3 francs d’un objet, j’en demandais un quart de mitkhal d’or, ou alors le nombre de cauries avec lequel j’aurais pu me procurer cette quantité d’or.

Les bénéfices peuvent varier de 100 à 500 pour 100 et même au delà.

Quand, dans le courant de ma relation, je parle d’un objet qui coûte 3, 4, 5 francs, cela veut dire qu’avec le nombre de cauries que j’exigeais, j’aurais pu me procurer 3, 4, 5 francs en poudre d’or au taux de 3 francs le gramme.


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Un des principaux articles d’échange à Kong est la noix de kola.

La noix de kola (ourou en mandé) constitue dans tout le Soudan un article de luxe, et donne, par cela même, lieu à de très importantes transactions.

Le Soudanais lui attribue les mêmes qualités que nous accordons au café. Pour l’indigène, le fruit mâché constitue un remède à bien des maux. A-t-il besoin de sommeil ? Le kola est un soporifique ! Doit-il veiller ? C’est le kola qui l’empêche de dormir ! Il calme la faim et la soif, et a, en outre, chez les noirs la réputation d’être un aphrodisiaque incontesté.

J’en ai usé le plus souvent possible pendant mon voyage ; chez moi, son action se traduisait surtout sur les nerfs ; il me semble qu’il augmentait, dans certaines circonstances, ma force de résistance et qu’il me permettait plus facilement d’endurer les fatigues.

Je le goûtais surtout quand je n’avais à boire que de l’eau croupie ou chargée de substances organiques.

Son goût étant excessivement amer, l’eau la plus mauvaise paraît bonne à boire après, et fait oublier l’odeur fade de la boisson qu’on vient d’avaler.

Mais là où j’ai surtout apprécié le kola, c’est par les services qu’il m’a rendus en me permettant d’en distribuer aux nombreux visiteurs que je recevais. C’est une politesse facile à faire, et quoique le prix du kola soit très élevé dans certaines régions, mon approvisionnement en marchandises me permettait de faire des achats fréquents de kola et de vivre en grand seigneur en en faisant de nombreuses distributions. C’est avec le kola que je me faisais des amis et que je déliais la langue des noirs qui daignaient me rendre visite. Combien d’itinéraires et de renseignements portés sur ma carte et dans la présente relation ne sont-ils pas dus à l’à-propos avec lequel je distribuais cette consommation de luxe !

Le kola était donc pour moi un excellent auxiliaire.

Pour bien définir les propriétés du kola, il faudrait en faire de minutieuses analyses, et surtout pouvoir employer en France le fruit frais, non séché.

Je le crois appelé à rendre de réels services. Pour l’Européen qui en use au Sénégal, son bienfait est indéniable. Tous ceux qui s’habituent à en mâcher s’en sont bien trouvés et ont été moins éprouvés par les fièvres. Pour moi, je crois que l’usage de ce fruit supprime l’essoufflement, prolonge le travail musculaire et calme assurément la faim. C’est un tonique par excellence.

Je l’ai essayé dans une fièvre bilieuse hématurique ; mais ses effets ne m’ont pas paru d’une action diurétique bien marquée ; il m’a pourtant semblé, au moment où l’absorption immodérée de quinine m’avait donné des palpitations de cœur, que le kola m’a fait un bien réel.

Je l’ai employé avec succès contre une diarrhée rebelle, mais n’ai observé aucun effet aphrodisiaque. Ce qui est acquis, c’est qu’il énerve et produit sur quelques personnes l’effet du café noir très fort.

C’est un médicament d’épargne ; il est probable qu’avant peu on saura tirer parti de cette précieuse plante et de ses alcaloïdes, et que bientôt ses principes seront introduits dans certaines préparations alimentaires destinées au cheval et à l’homme en campagne.

Le nom scientifique du kola est Sterculia acuminata (kola rouge) et Sterculia macrocarpa (kola blanc) ; les indigènes le nomment gourou, ourou. Ces deux variétés se subdivisent en plusieurs autres.

Le kola existe à l’état spontané sur toute la côte occidentale d’Afrique, on le trouve jusque par 10° de latitude nord, mais il reste stérile par cette latitude. Son véritable habitat est compris entre 6° et 7° 30′ de latitude pour les régions qui nous occupent.

Vers Sierra Leone et le Ouorocoro, le kola stérile est signalé par 10°, tandis que dans les régions que j’ai visitées, j’ai rencontré le premier arbre à kola (stérile) dans le Coranza, près de Kintampo, par 8° 5′, et près de Groumania dans l’Anno (8°).

Les premiers arbres en rapport se trouvent à Kamélinso (près Groumania, par 7° 50′) et les derniers près d’Attakrou, par 7° ; la zone où l’arbre est en plein rapport semble donc être très limitée et comprise entre le 7° et le 8° pour l’Anno et le Ouorodougou.

Bien que je n’aie pas visité ce dernier pays, il m’a été donné de calculer assez facilement par quelle latitude se trouvait le kola. De Tengréla partent des itinéraires, bien connus des marchands, sur Touté, Siana, Kani et Sakhala.

Les deux premières localités se trouvent, d’après les indigènes voyageant avec des ânes chargés (faisant 16 kilomètres en moyenne par jour), à environ 25 jours de marche, à peu près 350 kilomètres dans une direction sud-sud-ouest, ce qui place ces marchés par 7° 40′ de latitude nord. Sakhala, d’après les mêmes calculs, se trouverait par 7° 20′.

Mais nous avons vu au chapitre Samory ([III]) que ces marchés étaient situés à une trentaine de kilomètres au nord des lieux de production ; nous pouvons donc en inférer que les kola se trouvent environ par 7° 15′.

Dans l’Achanti, l’habitat du kola est sensiblement le même ; les missionnaires de Bâle et le docteur Mähly, qui ont exploré la basse Volta, signalent le kola dans l’Akam et l’Okouawou ; or ces deux régions se trouvent précisément entre 6° 30′ et 7° 30′ : on peut donc en déduire que le kola se trouve en plein rapport dans une zone comprise entre 6° 30′ et 7° 30′ et, par extension, dans certaines régions du 6° au 8° ; qu’à l’état isolé et stérile il est rencontré jusque par 10° de latitude nord.

Nous avons dit à propos du kola du Ouorodougou, dans le [chapitre Samory,] quelles sont les diverses variétés que l’on récolte dans cette région.

Sur le marché de Kong on en voit deux espèces : le kola blanc de l’Anno (Sterculia macrocarpa) et le kola rouge de l’Achanti (Sterculia acuminata).

Le kola blanc de l’Anno est de deux variétés : l’une d’un blanc jaune pâle, analogue à la couleur du kola de Sakhala du Ouorodougou, mais plus petite que ce dernier ; l’autre, de même grosseur, ne diffère que par sa teinte d’un rose si pâle qu’il n’est pas classé dans le kola rouge par les indigènes ; on le vend mélangé aux blancs sans différence de prix, ce qui n’aurait pas lieu s’il était plus foncé, car le kola rouge est toujours plus cher que le kola blanc de même grosseur.

Le goût du kola de l’Anno est bien moins fort que celui du kola rouge, mais il renferme une teinture rouge, qui est usitée par l’indigène en concurrence avec celle du kola rouge. Comme teinture, le kola blanc de l’Anno a donc les mêmes qualités que le kola rouge de l’Achanti.

Ce kola est récolté en février, en juin et en octobre ; les fruits de février se gâtent assez rapidement, tandis que les récoltes de juin et octobre se conservent plus facilement ; ce kola, cependant, ne peut supporter de bien longs trajets, il se conserve au maximum et avec des soins pendant cinquante à soixante jours.

A Groumania, un ourou-fié (calebasse de kola, 200 fruits) coûte 200 cauries ; à Kong, un fruit se vend 2, 3, 4 et jusqu’à 12 cauries, suivant la grosseur. A Djenné, cette variété n’est pas beaucoup goûtée par les indigènes, de sorte que son prix n’en est jamais assez élevé pour qu’il y ait avantage à le transporter au loin. Aussi ce fruit ne dépasse-t-il guère Bobodioulasou, Léra, Niélé, Oua et Bouna. Il est vendu contre des cauries, avec lesquelles les marchands de Kong se procurent surtout du coton en vrac, de l’indigo, des piments rouges ; c’est le kola de la vente au détail, celui dont le prix est abordable pour la classe moyenne de la population.

Ce kola de l’Anno va aussi beaucoup à Salaga. Ce marché n’est pas du tout bien alimenté de kola de l’Achanti, et les gens de Kong trouvent toujours à y écouler les kola de Mango.

Les missionnaires de Bâle et le docteur Mähly prétendent qu’une charge de kola de l’Okouawou vaut à Salaga de 37 à 38 francs ; c’est une grosse erreur.

Une charge de kola (2500) vaut bien davantage ; à Salaga, le kola le meilleur marché coûte 40 cauries, et une charge coûte 100000 cauries, qui représentent 120 francs.

A Sakhala, sur la limite des pays de production, la même charge de kola coûte 8 kokotla de sel, dont le prix de revient est de 8/12e d’une barre de 55 francs = 36 fr. 64 ; à Tengréla, la charge vaut déjà de 80 à 100 francs.

On peut dire que Kong, Kintampo et Groumania sont les marchés où le kola se paye le plus bas prix.

Partout le kola rouge de l’Achanti atteint le prix le plus élevé : 2400 kola coûtent à Kintampo 12000 cauries, c’est-à-dire 5 cauries pièce. Il est, à ce propos, intéressant de se rendre compte des bénéfices que peut réaliser un couple, homme et femme, se livrant à ce commerce. Le ménage quittant Kong avec une pacotille, ferronnerie ou étoffe, d’une valeur locale de 20 francs, se procurera à Kintampo ou Bondoukou environ 5000 kola, qu’il revendra à Bobo-Dioulasou. Avec le produit de la vente de ses kola, il achète deux barres de sel. Il emportera une barre et demie seulement à Kong, l’autre demi-barre servant à acheter quelques cadeaux à rapporter au pays et à subvenir à ses besoins en vivres pendant sa route.

Le trajet de Kong à Kintampo et de Kintampo à Bobo-Dioulasou et retour à Kong aura duré cent jours environ. La barre et demie de sel rendue à Kong représentant une valeur de 240 francs, le couple aura gagné 220 francs, c’est-à-dire 2 fr. 20 par jour ou 1 fr. 10 par jour et par personne, tous frais payés.

Il faut envisager l’existence que mènent ces gens-là. Ils marchent chargés chacun avec 30 ou 40 kilogrammes, et cela pendant la plus grande partie de la journée.

Arrivés à l’étape, il faut piler et préparer les aliments, couper du bois, chercher de l’eau, souvent à plusieurs kilomètres de distance. S’il y a un enfant dans le ménage, la femme le porte sur le dos. Ils vivent sans feu ni lieu.

Surpris par les pluies, ils voyagent quand même, supportant toutes les intempéries sans se plaindre.

Quand le noir a travaillé avec sa femme pendant un an, il achète un esclave ; c’est la meilleure acquisition qu’il puisse faire, c’est un auxiliaire de plus pour travailler ; il vivra de la même façon que ses maîtres ; le bien-être des uns rejaillit sur les autres dans cette vie en commun.

Quand le cas se présente où l’esclave se sauve, le maître n’en est pas découragé pour cela. « C’est la volonté du Tout-Puissant », dit-il avec résignation. « Je vais aller chercher la fortune in chi Allaho, « si Dieu le veut ». Et il recommence.

Ne blâmons pas trop ce malheureux nègre. S’il y en a qui attendent paisiblement allongés sur leur natte l’occasion d’agrandir leur famille et d’augmenter leur bien-être par des rapines ou une guerre, il y en a d’autres qui sont bien méritants, et ce ne sont pas les moins nombreux.

Voici le même calcul par un marchand de kola allant de Bammako dans le Ouorodougou avec une barre de sel :

Il achète une barre de sel à Bammako de 55 à 60 francs, et vit sur son sel pendant six semaines que dure sa marche pour aller. Il dépense ainsi, y compris l’achat d’un panier de nattes, de feuilles à emballer et droits de passe, environ 3 ou 4 kokotla. Il lui en reste 8 à échanger, et je suppose qu’il prenne à Kani ou Touté des kola de grosseur moyenne et qu’on lui en donne 350 par kokotla, il aura donc échangé sa barre de sel contre 2800 kolas.

Pendant le voyage du retour, il achète sa nourriture et paye son hôte et ses droits de passe en kola ; il en pourrit également une certaine quantité en route ; les Dioula m’ont affirmé qu’il était difficile d’en rapporter à Bammako plus de bafoula kémé dourou (2000).

Les kola de cette variété se vendent en général au détail deux pour kémé (25 centimes), ce qui met le cent à 12 fr. 50 et porte sa charge totale à 250 francs.

Comme pour les vendre ce prix, il lui faut d’un mois à six semaines, il mange une partie de son bénéfice ; on peut dire que, l’opération terminée, il lui restera 180 francs, soit 120 francs de bénéfice pour quatre mois de travail de porteur et de vie de privations. Quelquefois il perd tout quand ses kola se gâtent ou qu’il est pillé.

Un des grands facteurs dans la conservation du kola est son mode d’emballage. Faute de précautions, il se gâte ou se racornit et dessèche, et par cela même perd toute sa valeur.

La feuille dans laquelle on emballe le kola est à peu près semblable à celle de l’arum, mais plus ouverte et d’un vert plus accusé. Elle est supportée par une tige très fine, d’environ 40 à 50 centimètres de hauteur. On la trouve généralement dans les endroits humides et ombragés.

La vraie feuille, vue à l’envers, porte sur sa partie gauche une bordure d’un centimètre de largeur, d’un vert plus foncé que le reste de la feuille. Ce vert est assez accentué pour qu’on puisse le reconnaître à un simple examen, surtout quand on la tourne vers le soleil ou un endroit éclairé.

Il existe beaucoup de feuilles analogues comme structure et l’on s’y trompe à s’y méprendre quand on n’est pas initié à la façon de les reconnaître.

Les fausses feuilles ne sont pas employées vertes ; pour les utiliser, il faut les faire bouillir très longtemps et les faire bien sécher avant de s’en servir : faute de cette précaution, au lieu d’être propices à la conservation du kola, elles hâtent, au contraire, la pourriture du fruit et développent la maladie du kola. Elles ne sont employées qu’à défaut de la vraie feuille, qui ne se trouve pas sous certaines latitudes.

Jusqu’à présent les expériences faites en France sur l’emploi du kola ont donné peu de résultats : cela tient à ce que l’on se sert de kola desséché. Il serait cependant bien facile d’en faire venir de frais, en se servant de l’emballage en feuilles dont je viens de parler.

Les kola arrivent frais à Tombouctou et à Kano, ce qui leur fait un voyage minima de trois mois. Nous sommes donc plus près du kola que nous ne pensons, puisque de l’Anno à Grand-Bassam il y a à peine un mois de voyage, ce qui le met à six semaines de France et même à un mois si l’on veut sérieusement s’en occuper.

Plantation de kola.


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Le sel qui se vend ici est plus fin et plus blanc que celui qui passe en transit à Bammako venant de Tichit, de la sebkha d’Idjil et d’autres mines de sel gemme du nord du Bakhounou ; la barre de sel est aussi plus grande. Il vient des mines de Taodéni par El-Arouan et Tombouctou.

On vend aussi ici du sel marin de Grand-Bassam, de la Côte-d’Or anglaise et du sel de Daboya (Gondja).

En dehors du kola, les gens de Kong portent encore quatre autres articles à Djenné pour y acheter du sel et les burnous en laine ; ce sont, par ordre d’importance :

1o Le tissu rouge et blanc fabriqué en bandes à Kong et cousu par les femmes en pagnes de 12, 13, 14 et 15 bandes. Ce pagne, qui est un vêtement de luxe pour les femmes de Kong, l’est aussi à Djenné et surtout à Tombouctou où on le nomme el-harottaf. A Kong, suivant les dessins, il porte les noms de babouroumosi, kébéguisé, ponguisé et dadji[62].

Ces pagnes valent ici, suivant le dessin et surtout la grandeur, de 8000 à 15000 cauries. A Djenné, un pagne de 10000 cauries vaut une barre de sel.

Cette étoffe est exclusivement fabriquée à Kong ; le fil de coton rouge est acheté par eux à Salaga ou à Bondoukou ; quand il fait défaut, ils achètent des foulards rouges et les font effiler par les enfants afin d’en utiliser les fils ; partout, dans les rues, on voit des gamins occupés à cela ; ils gagnent 10 cauries par foulard.

2o Le piment rouge (provenance de Niélé, du Follona, de Léra).

3o Le niamakou, espèce de poivre renfermé dans des coques de la dimension de grosses noix ; il est très estimé à Djenné et à Tombouctou ; ce condiment entre dans la composition de tous les plats de viande et des sauces. Il provient du Djimini, de l’Anno et du Gottogo ou Bondoukou.

4o L’or. Il n’est porté que fort peu de poudre d’or à Djenné, les gens de Kong ne tenant pas à s’en défaire. La majeure partie de la poudre d’or qui se trouve entre les mains des gens de Kong provient du Lobi, où on se la procure en échange de cuivre en barre ou d’esclaves, à bien meilleur compte que dans le Gottogo.

Sur Bobo-Dioulasou s’exportent en plus des mêmes articles que sur Djenné :

1o Un pagne pour femme, confectionné en mauvais calicot écru (provenant de Salaga). Cette pièce d’étoffe, composée de deux longueurs de 1 m. 75 cousues ensemble afin d’obtenir une plus grande largeur, est ourlée avec des fibres de palmier ban de façon à former des plis que l’indigo n’attaque que faiblement. Quand ce pagne est teint, il présente ainsi une série de petites raies d’un bleu azur, tandis que le fond du tissu est bleu indigo sombre.

Ce tissu est acheté à Salaga à très bon marché (60 centimes le mètre) ; le prix de revient d’un pagne pour les gens de Kong est de 2 fr. 10 ; prix de l’étoffe, confection et teinture, 80 centimes : total, 2 fr. 90.

A Kong même, le pagne se vend sira-tan = 2000 cauries ou 4 francs.

2o Le voile dont j’ai parlé à propos du costume des femmes à Kong.

Ces deux articles sont surtout échangés à Bobo-Dioulasou contre la ferronnerie, bêches, haches, lances de luxe, marmites en fer battu, etc., venant du pays de Tiéba et fabriqués par les Tousia et les Tourounga, peuples situés à l’ouest des Komono et des Dokhosié. Dans les environs de Kong il n’y a ni fer ni forgerons.

Tous ces articles en fer, y compris le beurre de cé[63] de provenance des Dokhosié et du Lobi, sont portés sur le Djimini et l’Anno (Mango), d’où l’on rapporte beaucoup, en dehors du kola, un tissu blanc grossier rayé de bleu. Une bande de 1 mètre de long sur 12 centimètres de largeur vaut 100 cauries ou 20 centimes, ce qui porte le mètre carré à environ 1 fr. 60.

Les achats de kola ou de marchandises de provenance d’Europe à Salaga ou à Bondoukou se font avec des pagnes en bande bleu et blanc de divers dessins, appelés logué ici, et surtout contre une couverture en coton bleu et blanc imitant le dampé de Ségou, mais bien moins bonne et moins chère, qu’on appelle siriféba. Ces deux articles sont exclusivement fabriqués à Kong et par les gens de Kong établis aux environs. Le prix du premier article est très variable, à cause du dessin et de la largeur de la bande, mais celui de la couverture est invariablement fixé à 6000 cauries (12 fr.) ; à Salaga elle vaut 16000 cauries (25 fr. 60).

C’est sur la route Salaga, Bouna, Bondoukou, Kong, Bobo-Dioulasou et Djenné que se fait le plus de commerce.

L’autre débouché, par ordre d’importance, s’étend vers les régions belliqueuses de l’ouest : les pays de Pégué et de Tiéba, sur lesquels les gens de Kong dirigent chevaux, fusils, poudre, silex, etc., qu’ils se procurent à Groumania et échangent exclusivement contre des esclaves.

Le fusil en vente ici est d’un modèle unique (le boucanier femelle) et se vend à Kong même : sira mokho saba, ou 12000 cauries (24 fr.).

Il existe également un petit mouvement commercial entre les Komono, les Dokhosié et les gens de Kong, qui leur vendent des armes et de la poudre contre du beurre de cé. Cette graisse, portée dans l’Anno et le Coranza, est échangée contre des kola ou des tissus.

Les relations avec le Mossi sont difficiles, parce que les routes directes n’offrent pas de sécurité aux marchands, qui sont forcés pour gagner le nord d’aller chercher une route soit à Salaga, soit dans le Bondoukou, ou bien alors il faut qu’ils prennent la route du Dafina et du Yatenga à Bobo-Dioulasou : aussi le commerce est moins important ; on envoie cependant dans le Mossi le pagne rouge et surtout de la vaisselle en cuivre, et du laiton en fil. Ces objets s’échangent avec de beaux bénéfices contre des chevaux et des esclaves.

On peut dire que le commerce d’ici est exclusivement entre les mains des gens de Kong. Je l’ai déploré bien des fois, car cet état de choses est un obstacle sérieux pour l’Européen qui voyage et qui cherche à recueillir le plus de renseignements possible sur la région. Quand on est forcé de s’informer auprès des gens mêmes du pays, on n’est jamais aussi bien renseigné que par les étrangers, qui ne mettent aucune défiance dans leurs réponses et ne se perdent pas en conjectures à la moindre question indiscrète.

Les gens de Kong voyagent beaucoup ; on en trouve un peu dans toute la boucle du Niger. Ceux qui ont eu des revers de fortune en route se fixent momentanément dans le pays qu’ils traversent ; aussi jamais ils ne voyagent sans emporter un métier portatif, car tous, sans exception, savent tisser.

Il y a relativement peu d’animaux de bât ici, c’est pourquoi les transports se font en général sur la tête ; si ce mode de transport est plus pénible, il est bien moins coûteux et presque plus rapide : là où un noir passe seul, il ne passerait pas avec ses bêtes.

Chaque jour on trouve à acheter matin et soir tout ce qui est nécessaire à la vie, ainsi que le coton et l’indigo ; le soir, vers cinq heures, le marché est très animé. A cette heure-là il y a au moins un millier d’acheteurs et de vendeurs sur la place.

Quant au grand marché, qui a lieu tous les cinq jours, c’est une vraie foire. Le côté nord et les échoppes sont appelés mokholokho (marché des hommes) ; c’est là que se vendent les tissus, couvertures, fusils, bonnets, glaces, perles, aiguilles et autres objets de provenance européenne, tels que vaisselle en cuivre, saladiers en faïence, calicot écru, foulards, etc. La partie sud du marché est appelée moussolokho (marché des femmes) ; c’est là qu’on trouve les denrées, condiments, coton, indigo, fruits, bois, les marchandes de niomies, de victuailles, etc.

On abat tous les jours un ou deux bœufs, et les jours de grand marché, plusieurs. Les rognons appartiennent de droit à Diarawary (le maire). Certains jours, il m’envoyait jusqu’à douze rognons en cadeau.

On ne débite pas de dolo sur le marché. Les visiteurs vont boire dans le quartier de Soumakhana. Là se trouve un groupe de cases où les femmes n’ont d’autre occupation que la préparation et la vente du dolo ; les jours de grand marché il s’en débite plusieurs hectolitres. Les buveurs sont assis dans les cases et se font servir dans des calebasses plus ou moins grandes ; le litre coûte environ 20 à 25 centimes. Ce qu’il y a de bien curieux, c’est que le monopole de la brasserie à dolo appartient à un groupe de fervents musulmans.

Je n’ai vu ni légumes ni fruits nouveaux sur le marché ; on trouve cependant à acheter ici du tintoulou[64] et du tingolotoulou[65] (tinkouloutoulou) ; on se sert aussi comme graisse du pépin pilé d’une courge sauvage appelée sira. Cette graisse donne très bon goût aux sauces de viande.

Comme il y a une cinquantaine de chevaux dans la ville, je priai mon hôte Karamokho-Oulé de vouloir bien me chercher une monture passable à un prix raisonnable. Il me trouva bientôt un cheval de cinq à six ans, qui me coûta 400000 cauries. Son propriétaire venait de Dafina et voulait le vendre contre des captifs à Pégué. Je comptais le décider à accepter du corail, des étoffes ou des armes en échange, mais il ne voulait vendre sa bête que contre des captifs ou 400000 cauries (sira ourou foula, environ 800 francs). Sur les conseils de mon diatigué (hôte), je me décidai à vendre au détail les marchandises nécessaires jusqu’à réalisation de la somme fixée.

Je fis un choix d’articles qui ne sont pas partout de vente courante, afin de conserver intact mon stock précieux, car, en dehors des marchandises que je savais recherchées par les noirs, j’avais emporté de France d’autres articles achetés en solde, afin de voir s’il est possible de les écouler dans les régions que j’avais à traverser.

J’ai vendu pour réaliser cette somme :

Des galons en laine de toute nuance





provenant de soldes.
Des galons en dentelle de couleur
Des boutons de livrée démodés
Des chromos
Des colliers et chaînes à chiens
Des foulards et fichus soie et coton
De l’étamine défraîchie
Des hameçons, aiguilles à coudre etd’emballage, des alênes de sellier, par centaines seulement, desperles blanches pour chapelets, du papier, etc.

J’ai de plus dû vendre à mes protecteurs et à quelques amis douze pistolets à silex, six pièces d’étoffe, deux couvertures, quelques colliers de perles, un peu de corail et quelques coudées de soieries.

La vente de mes deux bœufs porteurs et de trois ânes[66] produisit en outre 128000 cauries. J’obtins ainsi un excédent de recettes de 200000 cauries, avec lequel j’achetai vingt pagnes rouges, dits ponguisé. Ces pagnes, me dit-on, sont très estimés dans le Mossi, et il est facile de les convertir avec quelque bénéfice en cauries.

L’aisance des habitants est manifeste ici ; on peut vendre des étoffes, soieries, florences, algériennes, gazes, jusqu’à 10 et 15 francs le mètre ; il en est de même des haïks, gandouras, turbans, burnous, etc., qui peuvent se vendre excessivement cher. J’ai dû nier avec la plus grande énergie que je possédais quelques-uns de ces articles, sans quoi il aurait fallu m’en défaire ; mes amis seraient venus insister auprès de moi pour me les faire céder.

On m’a beaucoup demandé aussi le tapis de Stamboul, le Coran, les autres livres saints, le foulard algérien, soie et or, dit lagan, les ombrelles, lunettes, revolvers, bougies, et même des montres, des balances et des mètres. Je puis dire qu’il est possible de vendre presque tout ce qu’on veut ici, à la condition de pouvoir en démontrer l’utilité et l’emploi.

Les acheteurs ont été assez raisonnables pour ne pas marchander, mes vendeurs ayant dès le premier jour posé en principe le prix fixe.

Voici une liste des articles demandés le plus souvent :

Soie à broder de toutes nuances en écheveaux ;

Livres saints, Corans, Évangiles, Pentateuques, Traités de jurisprudence, etc. ;

Drap ordinaire (rouge surtout, dit mourfi) ;

Du corail creux en grosses branches ;

De l’antimoine ;

Des bracelets en cuivre et en nickel ;

Des flèches pour les cheveux en métal ou en corne ;

Des médaillons façon or et bijoux or, bagues, chaînettes, etc. ;

Des foulards en soie noire et de couleurs voyantes ;

Des couleurs pour orner les Corans, de l’encens qu’ils nomment ousouma, des aimants pour sortir les paillettes de fer qui se trouvent mélangées à la poudre d’or du Lobi.

Les gens de Kong ont donné un nom caractéristique à l’aimant : ils le désignent sous le nom de négué-massa, « le roi du fer ».

On trouverait aussi le placement avantageux d’élégants petits étuis à antimoine, avec lesquels les gens aisés, femmes, hommes et enfants, se font les yeux.

L’antimoine, réduit en poudre très fine, est mélangé à du poivre très fort venant du Sud, de l’espèce dite feffé, qui, sans faire pleurer l’œil, l’humecte légèrement, force à ouvrir les yeux et donne de l’expression au regard.

On m’a également demandé des perles noires en verre, dites jai, rondes ou oblongues ; de petits peignes à barbe en corne, bois, écaille ou ivoire, à trois ou quatre dents, pour pendre au chapelet.

La population de Kong a six desiderata : elle demande pour être heureuse :

1o Un remède contre la filaire de Médine ;

2o Un remède pour guérir l’engorgement des ganglions du cou ;

3o Le moyen de percer le granit pour faire des puits et obtenir de l’eau ;

4o Une teinture rouge ;

5o Un remède qui donne l’intelligence[67] ;

6o Une bonne et courte route vers un comptoir européen plus rapproché que Salaga.

Dans mes conversations avec les anciens, j’ai eu souvent l’occasion de leur parler de Bammako. Pour plusieurs raisons les marchands de Kong ne s’y rendront jamais, même s’il s’y trouvait un grand choix de marchandises. Parce que :

1o De Kong à Bammako il y a cinquante jours de marche ;

2o Les pays de Pégué, de Tiéba et de Samory sont difficiles à traverser ;

3o La vie est trop chère dans toute la région de Samory ;

4o Il y a de grands espaces inhabités à traverser ;

5o Le marchand de Kong ne suit que des routes sur lesquelles il peut régler les étapes à 12 ou 16 kilomètres environ, car il porte sur la tête ;

6o Il ne suit que les routes qui appartiennent aux gens de Kong ou à leurs alliés, de préférence celles qui sont jalonnées par des colonies musulmanes ;

7o Autant que j’ai pu m’en assurer, on vend à Salaga aux mêmes prix qu’à Médine, si ce n’est à meilleur marché ;

8o Salaga est distant de Kong de vingt-six jours de marche pour un homme non chargé et de trente-huit jours pour un homme chargé à 25 ou 30 kilos ;

9o La route appartient aux gens de Kong presque jusqu’à Bondoukou, et partout on peut circuler sans armes ; il n’est pas rare de voir une femme seule faire le trajet sans incident.

Si nous portons aux gens de Kong des produits dans le Bondoukou ou à Groumania, dans l’Anno, ils créeront immédiatement une route sûre en envoyant de leurs gens s’établir dans tous les gîtes d’étapes, et abandonneront Salaga, beaucoup plus éloigné que Bondoukou. Nos marchandises sont plus prisées que celles des Anglais et des Allemands : la qualité inférieure de ces dernières ne les fait accepter qu’à défaut d’autres. Toutes mes marchandises sans exception sont de fabrication française et ont été proclamées par tout le monde de première qualité. J’aurais pu vendre, par exemple, tout mon calicot (acheté à Paris, 4 fr. 30, la pièce de 15 mètres) à raison de deux mitkhal d’or (24 francs). Nos comptoirs d’Assinie et de Grand-Bassam sont absolument inconnus. Je n’ai vu qu’un seul homme qui m’a dit qu’à huit jours de marche dans l’est de Mango (Gouénedakha ou Groumania) se trouvait Bondoukou, d’où partaient deux chemins, l’un sur Coumassie, l’autre sur Krinjabo. « Derrière Krinjabo, me dit-il, il y a des Nasara à côté de la mer, mais je ne connais personne qui y soit allé. »

Si nos maisons françaises ont un peu d’énergie, elles créeront des comptoirs à Bondoukou, à Groumania ou dans les environs, et enlèveront ainsi une bonne partie du commerce à Salaga.

Pendant mon séjour ici, j’ai reçu à plusieurs reprises la visite de fils de chefs ou de gens influents établis sur la route de Bondoukou ; ils venaient m’assurer que je serais bien reçu en passant chez eux et que l’on me faciliterait mon départ vers la côte quand je voudrais.


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J’espérais beaucoup trouver à Kong un document historique quelconque ou quelque légende sur l’établissement des Mandé-Dioula dans la région, et les péripéties qu’ont traversées jadis la région et les États voisins. Il n’existe malheureusement rien de semblable ici[68]. Une lettre de recommandation d’El-Hadj Mahmadou Lamini ez-Znéin, de Ténetou, pour l’almamy Saouty me donnait quelque espoir ; l’almamy malheureusement est mort et je n’ai pas trouvé auprès de ses fils quelque chose qui pût me renseigner.

Voici ce que j’ai appris : Kong aurait été fondée à la même époque que Djenné (1043-44). Ce n’est pas impossible, mais j’en doute fort, car dans aucune histoire arabe il n’est fait mention de l’existence de cette ville, et les premiers voyageurs qui révèlent l’existence de montagnes à Kong et d’un pays portant ce nom sont : Mungo-Park et Bowdich. Barth, lui, parle de l’existence d’une ville de Kong.

D’après mes informations, le pays était anciennement habité par :

Les Falafalla, se rattachant ethnographiquement aux Tagouano, rive droite du Comoé ;

Les Nabé,
se rattachant aux Pakhalla de la rive gauche duComoé ;
Les Zazéré,

Les Miorou, se rattachant aux Komono, à cheval sur le haut Comoë.

Avant l’arrivée des Mandé-Dioula dans la région, Kong existait déjà, mais était une localité sans importance. Les Mandé-Dioula n’obtinrent pas des autochtones l’autorisation de s’y fixer, mais habitèrent Ténenguéra et un petit village disparu aujourd’hui (à deux ou trois kilomètres de la ville) que l’on nommait Limbala.

Les Mandé sont venus de deux directions différentes.

Les familles Ouattara, Daou, Barou, Kérou et Touré seraient venues du nord, de la région Ségou-Djenné. Les Sissé, Sakha, Kamata, Daniokho, Kouroubari, Timité, Traouré et une branche des Ouattara, eux, seraient originaires de la région Tengréla-Ngokho et surtout des villages situés sur la route du Ouorodougou à Tengréla (de Tengréla à Tombougou).

Leur apparition par ici ne se fit pas en masse et ne peut être comparée à une migration générale ; c’est au contraire par petits lots qu’ils sont venus, comme le font les Foulbé.

Plus intelligents que les autochtones, très actifs et généralement musulmans, ils ne tardèrent pas à se créer de belles situations dans le pays et à acquérir de l’influence.

Les Kouroubari fondèrent et occupèrent Limbala. Tandis que les Ouattara du nord s’établissaient solidement à Ténenguéra, Kawaré, Bogomadougou, une autre branche de Ouattara, venue du Ouorodougou, traversa le Kouroudougou[69], s’établit dans le Diammara et bientôt vint dans le Djimini.

Le premier Mandé-Dioula qui jouissait d’une influence réelle fut Fatiéba Ouattara, auquel succéda Bagui Ouattara, qui eut lui-même pour successeur Sékou Ouattara, grand-père de Karamokho-Oulé, chef actuel.

Sous le règne de Sékou, les Kouroubari avaient réussi à fixer leur résidence dans Kong même, mais ils n’y étaient pas les maîtres. Profitant d’un jour de grand marché, et de connivence avec les Kouroubari, les Ouattara de Ténenguéra, ayant à leur tête Sékou, et comme alliés les Barou et les Daou, s’emparèrent de la ville par un hardi coup de main, massacrèrent les chefs des Falafalla et substituèrent leur pouvoir à celui des autochtones.

L’avènement de Sékou Ouattara date environ de la fin du siècle dernier.

A sa mort, ses douze fils se partagèrent le pouvoir et s’établirent un peu partout, mais surtout sur les grandes routes rayonnant vers Kong. L’un d’eux, généralement le plus âgé, exerçait le pouvoir suprême.

Depuis une quarantaine d’années, le pouvoir est entre les mains de Karamokho-Oulé Ouattara, et sa résidence est Kong.

Diarawary, chef de village, est un Ouattara également, mais pas de la famille des souverains de Kong ; il ne descend ni de Fatiéba, ni de Sékou. C’est un Mandé d’origine Veï ou Kalo-Dioula, comme on les nomme ici, et il appartient à une famille influente du Diammara (pays situé entre le Djimini, le Tagouano et le Kouroudougou).

Il exerce les fonctions de maire, et est secondé par les sept chefs de qbaïla, qui sont en quelque sorte des maires d’arrondissement. Ils tranchent les différends que ceux-ci n’arrivent pas à régler et en réfèrent à Karamokho-Oulé pour les questions graves, peines capitales, expulsions, etc.

Karamokho-Oulé est un petit-fils de Sékou Ouattara. Son père, Gouroungo Dongotigui, appelé aussi Bagui, habitait Kimini, près Léra. Par ordre d’âge, il est le plus vieux des petits-fils de Sékou après Soukouloumory, qui n’a pas le pouvoir, pour des causes dont nous parlerons plus loin.

Son teint clair, presque celui d’un Peul pur sang, lui a valu le surnom de Oulé (rouge). Il est de taille moyenne, porte un beau collier de barbe blanche et a une figure tout à fait sympathique ; ses traits ne sont pas ceux d’un nègre, ni son intelligence non plus.

Dans le tableau généalogique de la famille des Ouattara que je donne ci-contre, on remarque que Sékou a laissé de nombreux descendants répartis sur tout le territoire, et qui ont tous un petit commandement, ce qui ne les empêche pas de reconnaître l’autorité absolue de Karamokho-Oulé et de la djemmâa de Kong, sorte de conseil des anciens dont Karamokho-Oulé est le président et le pouvoir exécutif.

Il veille à ce que ses parents ne se livrent pas au pillage et n’engagent aucune guerre ; aussi peut-on dire que, grâce à cet homme intègre et juste, estimé et aimé de tous, les États de Kong vivent dans la plus parfaite quiétude. On ne connaît pas d’ennemis à ce brave chef.

Il exerce le droit de haute justice ; mais avant de prendre une décision il en réfère toujours au conseil des anciens.

Les Mandé-Dioula de Kong ont une horreur instinctive de la guerre, qu’ils considèrent comme déshonorante quand il ne s’agit pas de défendre l’intégrité du territoire. Leur force armée réside surtout dans l’emploi des guerriers de leurs vassaux, les Komono, Dokhosié, Lobi, etc. Karamokho-Oulé n’a qu’une cinquantaine de guerriers à Kong, ils lui servent de courriers et vont porter ses ordres. Par sa simple volonté, tout le pays se lèverait, tellement cet homme a su conquérir les sympathies et l’estime de tous.