Tableau généalogique de la famille des Ouattara, qui occupe le pouvoir dans les États de Kong depuis deux siècles environ.
Fatiéba, ancêtre des Ouattara.
Bagui lui succède.
Sékou, chef de Ténenguéra (route de Djimini), s’empare de Kong par un hardi coup de main, succède aux Kouroubari, qui y commandaient, et disperse les Falafalla et les Nabé, autochtones de la région.
Sékou laissa douze fils (tous morts actuellement), dont voici la liste par rang d’âge :
| RÉSIDENCE | |
|---|---|
| Samandougou | Bono, près Fasélémou (route de Bobo-Dioulasou). |
| Kombi | Kawaré (route de Bondoukou). |
| Morimakhary | Bogomadougou (route du Djimini). |
| Souma-Fing | Limono (route de Léra). |
| Souma-Oulé | Niafounambo (route de Léra). |
| Samba-Kari | Saouta, près Dialacoro (territoire des Dokhosié). |
| Kérémory | Tosiansou, près Sikolo (route de Léra). |
| Karakara | Kéméné, près Niassan (route de Bobo-Dioulasou). |
| Famakha | Noumandakha (territoire des Tiéfo). |
| Gouroungo-Dongotigui, appelé aussi Bagui | Kimini, près Léra. |
| Saliasahanou | Kondou, près Nafana. |
| Soury | Kapi (route de Léra). |
| PETITS-FILS DE SÉKOU ENCORE ENVIE | RÉSIDENCE ACTUELLE | |
|---|---|---|
| (4) | Kongondinn,fils de Morimakhary. | Territoire des Tagouara. |
| (7) | Pinetié, — id. — | — id. — |
| (8) | Badioula, — id. — | — id. — |
| (3) | Dakhaba, fils deSouma-Fing. | Limono (route de Léra). |
| (6) | Iamory, — id. — | Kimini (route de Léra). |
| (2) | Karamokho-Oulé,fils de Gouroungo-Dongotigui (appelé aussi Bagui). | Kong. |
| (5) | Kérétigui, — id. — | Kong. |
| (1) | Soukouloumory,fils de Saliasahanou. | Birindarasou (route de Léra). |
| ARRIÈRE-PETITS-FILS DESÉKOU AYANT QUELQUE AUTORITÉ | RÉSIDENCE | |
|---|---|---|
| Mory Ciré,petit-fils de Samandougou. | Bono (route deBobo-Dioulasou). | |
| (9) | Bakari,petit-fils de Kombi. | Kawaré (route de Bondoukou). |
| Dabéla, fils aînéde Pinetié. | Mélenda (route du Djimini). | |
| Massa-Gouli, filspuîné de Pinetié. | Ténenguéra (route de Djimini). | |
| Morou, autrepetit-fils de Morimakhary et fils de Kankan, décédé. | Kotédougou (près de Bobo-Dioulasou). | |
| Sabana, fils deIamory. | Limono (route de Léra). | |
| Wouintétou,petit-fils de Souma-Oulé. | Niafounambo (route de Léra). | |
| Massa-Dabéla,petit-fils de Samba-Kari et fils de Barakhatou (décédé). | Saouta (territoire des Dokhosié). | |
| Ali-Ierré, frèrecadet de Massa-Dabéla. | Diébougou (territoire des Dian-ne). | |
| Baba Ali,petit-fils de Kérémory. | Territoire des Tagouara. | |
| Kongondinn, frèrecadet de Baba Ali. | Tosiansou (route de Léra). | |
| Soma, plus jeunefrère des deux précédents. | Gouéré (près Dialacoro, territoire desDokhosié). | |
| Mori-Fing,petit-fils de Karakara. | Kéméné (route de Bobo-Dioulasou). | |
| Kandingara,petit-fils de Famakha. | Dandé (territoire des Tagouara). | |
| Lasiri, fils deKaramokho-Oulé. | Kong. | |
| Pinetié, fils deSoukouloumory. | Birindarasou (route de Léra). | |
| Assounou,petit-fils de Soury. | Kapi (route de Léra). | |
Les numéros indiquent l’ordre de succession au pouvoir si les choses se passaient légitimement. Actuellement le pouvoir est entre les mains de Karamokho-Oulé, quoique, suivant les règles, ce soit Soukouloumory qui devrait régner. Ce dernier mène une vie de débauche et d’ivresse qui l’a plongé dans l’abrutissement le plus complet, de sorte qu’il n’a jamais régné et qu’il est absolument oublié et méprisé de tous.
Le chef religieux de Kong est l’almamy Sitafa Sakhanokho ; il semble ne jouer aucun rôle politique et a beaucoup moins d’influence que n’en avait son prédécesseur l’almamy Saouty. Il est en quelque sorte le ministre de l’instruction publique de Kong, et a sous son autorité les écoles arabes (au nombre d’une vingtaine). Lui-même fait un cours aux adultes et aux hommes âgés. Karamokho-Oulé et tous les anciens, du reste, vont deux ou trois fois par semaine assister à des conférences faites par l’almamy Sitafa sur le Coran, l’Évangile et le Pentateuque.
L’instruction est très développée à Kong ; il y a peu de personnes illettrées. L’arabe qu’ils écrivent n’est pas ce qu’il y a de plus pur ; on est cependant étonné de les voir aussi instruits, car aucun Arabe n’a jamais pénétré jusqu’à Kong. L’instruction est donnée aux écoliers par des Mandé-Dioula qui en ont rapporté les éléments et quelques manuscrits provenant de la Mecque.
Actuellement il n’y a pas à Kong un seul musulman revenant de la Mecque. C’est à peine si, dans une période de vingt ans, il se trouve un pèlerin se rendant à la ville sainte.
Tous les Ouattara portent le titre de fama, massa, mansa (roi) ou massadinn (fils de roi) ; dans les actes écrits on les désigne par le titre d’émir beled (chef du pays).
Si les gens de Kong ne font pas la guerre, cela ne les empêche pas de faire des conquêtes ; ils y procèdent avec un ordre et une méthode remarquables, en envoyant le trop-plein de la population de la ville s’établir sur toutes les routes qu’ils ont intérêt à tenir.
Environnés de toutes parts de peuplades fétichistes, qui ne vivaient que de rapines et de brigandages, les gens de Kong ne pouvaient se livrer aux transactions commerciales et écouler leurs cotonnades qu’avec de grosses pertes, provenant de droits exorbitants à payer aux roitelets fétichistes des environs, sous peine de pillage.
Qu’ont-ils fait ? Ils ont établi, de proche en proche, des familles de Kong dans tous les villages situés sur le parcours de Kong, à Bobo-Dioulasou d’abord, à Djenné ensuite. Ils ont mis cinquante ans pour doter chaque village fétichiste d’une ou deux familles mandé.
Chacun de ces immigrants a organisé une école, demandé à quelques habitants d’y envoyer leurs enfants ; puis peu à peu, par leurs relations avec Kong d’une part, les autres centres commerciaux d’autre part, ils ont pu rendre quelques services au souverain fétichiste de la contrée, captiver sa confiance et insensiblement s’immiscer dans ses affaires.
Y a-t-il un différend à régler, c’est toujours au musulman que l’on s’adresse, d’abord parce qu’il sait lire et écrire, ensuite parce qu’il a la réputation d’être un homme de bien en même temps qu’un homme de Dieu.
Arrive-t-il que le musulman ambassadeur échoue dans sa mission, il ne manque pas de proposer au roi fétichiste d’employer l’intermédiaire des gens de Kong.
Du coup, voilà le pays placé sous le protectorat des États de Kong.
Les Mandé-Dioula de Kong ont ainsi essaimé sur toutes les routes qui mènent à un centre où leur commerce et l’écoulement de leurs produits les appellent.
Même dans les territoires appelés par les Mandé-Dioula : Bambaradougou[70], pays fétichistes limitrophes de leurs États, le chef ne décidera jamais sans consulter et prendre l’avis du karamokho ou du kémokhoba[71] le plus voisin de son village.
Le prestige dont jouissent les musulmans de Kong est considérable ; ils travaillent avec une méthode, une patience et une ténacité remarquables.
Leur influence s’étend partout, sauf dans le sud-ouest. Ils ont en effet jusqu’à présent presque négligé entièrement la direction de Tengréla et celle du Ouorodougou. Dans l’ouest, leurs colonies s’étendent par Nafana vers Djindana et Kouakhara dans le Tagouano ; mais, vers le sud, elles ne dépassent pas le Djimini et l’Anno.
On voit par tout ce que j’ai eu l’occasion de dire sur Kong et ses habitants que les Mandé-Dioula constituent une population active, laborieuse et intelligente. J’ajouterai que le fanatisme religieux est absolument exclu chez eux et que l’esprit de caste a presque disparu. Ainsi on ne voit pas un seul griot chez les Dioula, et tout le monde s’occupe de tissage et de teinture, tandis que chez les autres peuples que j’ai visités, tout ce qui n’est pas cultivateur et guerrier fait partie d’une caste inférieure et méprisée.
Dès que l’achat de mon cheval et des pagnes fut terminé, je priai Karamokho-Oulé de vouloir bien conférer avec moi sur le choix de la route à prendre pour gagner le Mossi. Les deux routes données par Barth, dans ses itinéraires, comme reliant directement le Mossi à Kong, n’existent plus. Peut-être n’ont-elles jamais existé. Aucun des villages cités par lui n’est connu ici. Quand on veut aller de Kong dans le Mossi, on se rend soit dans le Gottogo pour y prendre un des chemins menant par Bouna et Oua à Waghadougou, soit à Salaga, afin d’y gagner la grande route Salaga, Oual-Oualé, ou bien on passe par le Dagomba, Yendi, Sansanné-Mangho, Noungou et Koupéla.
Il existe également un chemin qui, du territoire des Komono, se dirige vers le Lobi, par le pays des Dian-ne, Diébougou, le Bougouri et Ouahabou.
Il aurait certes été bien intéressant pour moi de visiter les territoires aurifères du Lobi, mais je ne me sentais pas suffisamment protégé pour entreprendre ce voyage et il me semblait du plus haut intérêt, pour assurer le succès de mon entreprise, de voyager le plus longtemps possible sous la protection des gens de Kong. C’est pourquoi j’optai pour l’autre communication, la route Kong-Djenné, qui est très fréquentée et beaucoup plus courte que les autres, quoique moins directe.
Elle passe à Bobo-Dioulasou, et se dirige ensuite vers le nord-est à travers le Dafina sur Waghadougou.
Je me réservais, après avoir visité le Mossi et touché à l’itinéraire de Barth vers le Libtako, de prendre une des autres routes pour retourner à Kong, d’où je pourrais peut-être, comme on me l’a fait espérer, gagner facilement la côte par l’Anno, Groumania et la rivière Comoé.
J’allais quitter Kong dans d’excellentes conditions : mon séjour ici m’avait été profitable au point de vue des renseignements géographiques ; j’avais pu faire une ample moisson d’itinéraires.
Quelques informateurs ont poussé l’obligeance jusqu’à m’initier à la longueur des étapes à l’aide de bouts de paille servant de mesures de comparaison. Le mandé-dioula est réellement précieux dans beaucoup de cas. Quand, après-demain, je me mettrai en route, j’aurai en ma possession deux excellents itinéraires par renseignements de la route à suivre.
A ce propos, je vais dire en quelques mots comment j’ai dû procéder en route pour me diriger.
Avant de partir, muni de tous les renseignements contenus dans les auteurs arabes anciens, El-Békri, Ebn Khaldoun, Ebn Batouta, etc., possédant tout ce qui a paru dans les ouvrages des explorateurs modernes, Barth, Bowdich, Caillié, j’avais déjà pu me constituer une sorte de carte par renseignements, contenant souvent, il est vrai, des renseignements tronqués, mais où il se trouvait aussi, semés au hasard, certains noms de pays exacts, mais mal placés.
Arrivé à Bammako, à l’aide des tirailleurs en garnison dans ce poste je me constituai une série d’itinéraires par renseignements à travers les États de Samory et de Tiéba, ainsi que les noms des pays qui limitaient à peu près le domaine de ces deux souverains.
En route et au fur et à mesure que j’avançais, de nouveaux renseignements venaient confirmer ou annuler tout ou partie de mon travail, et voilà comment je procédais à des vérifications et à des rectifications. Arrivé dans un centre ayant quelque importance, lieu de marché ou point de passage de marchands, je m’installais dans le village, liant connaissance avec les habitants. Sachant parler convenablement le mandé, je ne manquais jamais d’amis, grâce aussi un peu aux cadeaux que je distribuais judicieusement.
Dans nos conversations, et sans avoir l’air de les interroger, j’apprenais le nom des divers États que l’on rencontrait successivement en allant vers les quatre points cardinaux. Une fois au courant des grosses lignes, je m’informais des centres principaux, et, de proche en proche, au bout d’une quinzaine de jours, j’arrivais à ébaucher quelques itinéraires.
Le malheur, c’est que le crayon et le calepin sont absolument prohibés : le papier excite la défiance chez l’indigène, de sorte qu’il faut faire de prodigieux efforts de mémoire pour se rappeler ce que l’on apprend par eux.
Les jours de marché, quand les indigènes des pays voisins arrivaient, ils ne manquaient pas de venir satisfaire leur curiosité et me rendaient visite. Là aussi il fallait lutter de ruse, je prêchais souvent le faux pour savoir le vrai, afin de me faire indiquer de quelle région et de quelle direction ils venaient. Après une conversation laborieuse d’une heure, ils ne manquaient jamais de me demander si je passerais dans leur pays. Sans rien leur affirmer, je leur disais que tout dépendrait de la viabilité des chemins, du passage des cours d’eau, de la longueur des étapes, de l’accueil que je recevrais des chefs, etc. Dans l’espoir d’obtenir un beau cadeau à mon prochain passage, ils me renseignaient sur le nombre d’étapes, la nature des cours d’eau à traverser et le nom des chefs à visiter.
Ce travail est laborieux, très laborieux ; mais il est utile et je dirai indispensable. Je n’ai jamais quitté une localité sans avoir au préalable, dans ma poche, un ou deux itinéraires différents et latéraux à la route que je me proposais de suivre, de façon qu’à la moindre difficulté je pusse me rejeter sur l’un d’eux et continuer ma route même, au pis aller, sans guide.
Je partais donc toujours dans d’excellentes conditions.
A ce propos, je ne manquerai pas de recommander d’avoir à se passer du secours d’un interprète, de ne pas poser de question brutalement, d’agir avec beaucoup de circonspection et d’amener l’indigène à vous parler de son pays sans qu’on ait l’air de l’interroger. Avec cela, il faut une excellente mémoire, contrôler souvent et surtout ne pas sortir de calepin.
D’autres fois, c’étaient mes hommes, de connivence avec moi, qui interrogeaient, et, dissimulé dans ma case, je notais soigneusement tous les noms propres et les directions.
Voilà pour les renseignements généraux, assez vagues quelquefois, mais prenant, par la suite, et avec de la patience, une consistance suffisante pour les considérer comme exacts.
Dans certains villages, quoique bien accueillis dans un but de lucre ou de trop franche hospitalité, on voulait quelquefois me retenir et ne pas me fournir de guide le lendemain pour l’étape suivante.
Afin d’éviter ces retards, en arrivant à l’étape mes indigènes avaient ordre immédiatement de reconnaître tous les chemins et où ils menaient. J’étais arrivé à les dresser et à en faire d’habiles limiers.
Voici comment ils s’y prenaient : en allant au fourrage ou au bois et quand ils rencontraient du monde rentrant au village, ils s’abouchaient avec les voyageurs, leur souhaitant le bonjour et leur demandant au hasard des nouvelles d’un village que nous savions à proximité et sur la route à suivre. Si réellement ils venaient de cet endroit, la route à suivre était connue ; dans le cas contraire, le marchand ou le voyageur ne manquait pas de répondre : « Mais je ne viens pas de tel endroit, la route est à droite ou à gauche de celle-ci », ou bien ils indiquaient de la main la direction.
Chez les Siène-ré, où j’étais plus versé que mes noirs dans la langue du pays, c’est moi qui faisais ce métier.
Mon départ est fixé au lundi 12 mars, d’accord en cela avec Diarawary et Karamokho-Oulé, qui me remettent une lettre de recommandation, sorte de sauf-conduit qui doit me permettre de passer partout.
J’en donne ci-dessous le fac-similé[72] et sa traduction :
Fac-similé du sauf-conduit délivré par les gens de Kong.
« Louanges à Dieu qui nous a donné le papier comme messager et le roseau comme langue ! Que les bénédictions et la paix de Dieu soient sur son prophète Mahomet, seigneur des hommes d’autrefois et des hommes d’aujourd’hui !
« Certes cette lettre émane de Diarawary Ouattara, émir de notre pays, lieutenant du Généreux.
« Toute chose a une cause. Voici donc ce qui motive cette lettre :
« Un de nos princes, nommé Iamory, qui réside dans le pays de Kimini, a envoyé son hôte, le chrétien, vers notre prince nommé Soukouloumory. Soukouloumory l’a envoyé vers Karamoko le Rouge, dans notre pays, pour que Karamokho le présentât à l’émir de notre pays Diarawary Ouattara. Lorsqu’on nous a parlé de ce chrétien, nous avons entendu de très mauvaises paroles sur son compte. C’était avant son introduction auprès de nous. Dès qu’il s’est présenté devant nous, nous l’avons interrogé sur ce qui le concernait, puis nous l’avons mis à l’épreuve au sujet de son affaire.
« Mais nous n’avons rien trouvé en lui, si ce n’est des idées de bien et de trafic. Nous en sommes restés là jusqu’au jour où ce chrétien a manifesté le désir d’aller de chez nous au pays de Mossi ; et il a laissé chez nous une des femmes de son convoi, qui est en état de grossesse, car son intention est de revenir vers nous.
« Et la raison pour laquelle j’envoie ce chrétien, avec cette lettre, vers toi, ô Othman Kouroubari, qui résides dans le pays de Nassian, c’est pour que tu le conduises auprès de l’émir des Komono, nommé Bakari, qui le conduira vers le maître, fils de maître, le chef, fils de chef, nommé Abd el-Kader et surnommé Karamokho Koutoubou, dans le pays de Sidardougou, qui le conduira auprès de Mohammed, fils de Kankan, dans le pays de Kotédougou, qui le conduira enfin auprès de notre maître, l’objet de nos espérances après Dieu, Kongondinn, et auprès de son frère Pinetié.
« O notre maître, par Allah, par son prophète, par les liens de parenté qui nous unissent, je t’adjure de conduire ce chrétien-là où il désire aller.
« Salut soit sur celui qui suit la voie droite ! »
En somme, c’est une série de recommandations qui assure ma route jusqu’à la limite nord des États de Kong ; et le dernier chef qui devra me protéger vers le Mossi est Kongondinn, « enfant de la brousse », un des petits-fils de feu Sékou Ouattara. Un de ses hommes qui est à Kong en ce moment doit me rallier en route et me servir de guide.
11 mars. — Quelle journée fatigante ! j’ai fait encore quarante visites, par une chaleur atroce ; tout le monde me souhaite un prompt retour ; les vœux de réussite d’une bonne partie de la population m’accompagnent.
12 mars. — Départ à cinq heures du matin. Karamokho-Oulé, son frère, son fils, Mokhosia, les habitants influents de mon quartier, de celui de Daoura et de Marrabasou, m’accompagnent jusqu’à environ un kilomètre de la ville et me font leurs adieux sous un gros arbre vert, comme il est de coutume par ici.
Karamokho-Oulé me fait accompagner par mon hôte Bafotigué et un jeune homme ; ils ne doivent me quitter qu’après m’avoir remis entre les mains de Bakary, roi des Komono.
Voici la composition de mon convoi au départ :
| 1 | cheval. | ||
| 10 | ânes. | ||
| 8 hommes : | ⎧ ⎨ ⎩ | 5 | âniers. |
| 1 | palefrenier. | ||
| 2 | serviteurs de confiance (Diawé etMoussa). |
Les 10 ânes sont porteurs :
| De 10 caisses : | ⎧ ⎪ ⎨ ⎪ ⎩ | 1 caisse livres, papiers, cartes, etc. |
| 2 caisses effets personnels, pharmacie,argent, instruments. | ||
| 1 caisse munitions. | ||
| 2 caisses pistolets à silex pourcadeaux. | ||
| 4 malles marchandises diverses (corail,perles, quincaillerie, articles de Paris.) | ||
| De 10 ballots : | ⎧ ⎪ ⎨ ⎪ ⎩ | Calicots et étoffes imprimées. |
| Tissus de prix. | ||
| Gazes, voiles, lainages. | ||
| Effets algériens, burnous, haïks, chéchias,etc. |
Je n’avais conservé que les marchandises qui, sous un faible poids et volume, représentaient une grande valeur. Je me sentais aussi riche qu’au départ de Bammako.
C’est donc plein de confiance et bien approvisionné que je quittais Kong, comme une nouvelle base d’opérations.
En dehors de mes huit indigènes, j’en emmène deux autres qui me suivront jusque chez les Komono et qui me quitteront, porteurs de mon courrier, dès que nous aurons touché Niambouambo. Dès mon départ de Kong j’organise leur départ, de façon à pouvoir les renvoyer sans jeter une perturbation dans l’organisation de mon petit personnel, dont chaque individu a un rôle bien défini.
CHAPITRE VII
Départ de Kong. — Flore des Komono. — Troisième traversée du Comoé. — Séjour dans la capitale des Komono. — Départ d’un courrier pour la France. — Comment les noirs de Kong connaissent le général Faidherbe. — En route pour le pays des Dokhosié. — Coutumes des Komono. — Arrivée chez les Dokhosié. — Hostilité de Sidardougou. — Accueil d’El-Hadj Moussa. — Arrivée à Dissiné. — Quelques mots sur les Dokhosié. — Arrivée chez les Tiéfo. — Vie accidentée des marchands. — Ascension de la montagne de Dioulasou. — Superstition des habitants. — Le vin de palme et les cultures. — Arrivée à Dasoulami. — Entrée à Bobo-Dioulasou. — Description de la ville. — Le marché. — Commerce sur la route. — Importance commerciale de Dioulasou. — Statistique. — Difficulté de voyager. — Arrivée à Kotédougou. — Désordre géologique. — Les dou. — Apparition des Foulbé. — Choix d’une route vers le Mossi. — Renseignements sur Djenné. — Peuplades de cette région. — Les Dafing. — Prospérité des Mandé ; décadence de l’élément peul. — Quelques mots sur les Foulbé ; leur origine.
La route du Djenné jusqu’au fleuve de Diongara, branche principale du Comoé, est parallèle à celle que j’ai suivie pour venir ; elle se trouve à quelques kilomètres seulement plus dans l’est.
La région que l’on traverse est en général plus boisée que toute la rive gauche du Bagoé. A partir de Fourou dans le Pomporo et le Follona on trouve bien quelques endroits boisés, mais ils sont beaucoup plus rares qu’ici où, quoique les arbres aient perdu leur verdure, le pays est plus riant que ne l’est le Soudan en général. Il y a beaucoup de gibier, surtout des biches et de petites antilopes.
Les cultures ne comportent qu’une variété de mil : le sanio, petit mil en épis qui se récolte en décembre et janvier, et une variété de sorgho : le bimbiri, gros sorgho rouge et blanc, qui se récolte en novembre. La base de l’alimentation est le kou (igname) dans ses diverses variétés. On ne cultive presque pas d’arachides, juste ce qu’il faut pour préparer quelques sauces de temps en temps. Les fruits dont j’ai déjà parlé sont plus rares sur cette route, on ne voit guère que des papayes, et les bananiers sont chétifs ; du reste, toutes les bananes du marché de Kong viennent sans exception des villages situés à deux, trois, cinq et même huit journées de marche plus au sud.
On rencontre les mêmes essences d’arbres que dans le Soudan français. J’ai cependant constaté que le gommier est très abondant et de plusieurs variétés. J’en ai fait cueillir au hasard quelques larmes, qui ne sont pas uniformément nuancées ; elles ressemblent aux gommes de la forêt d’El-Fatak, près du lac Cayar, ou à celles d’El-Ebiar (gomme rouge), près du marigot des Maringouins (Bas Sénégal). Quant à la gomme blanche, semblable à celle de la forêt de Sahel, chez les Trarza, et que l’on traite à Dagana, elle m’a paru fort rare.
Les deux indigènes de Kong qui m’accompagnent m’ont de suite demandé si nous achetions cela, se promettant, quand il y aura un chemin sûr vers la côte, d’en faire transporter des charges par leurs captifs.
En quittant Kong, le terrain se relève sensiblement vers l’est, et l’horizon est borné par plusieurs rangées de collines boisées derrière lesquelles on voit, après quatre jours de marche, émerger le sommet et les flancs d’une montagne dénudée dont j’évalue l’altitude à 1800 mètres. Cette montagne n’a pas de nom particulier, on l’appelle Komono konkili (montagne des Komono). Je suppose que c’est en atteignant la base de ce soulèvement que le Comoé change brusquement de direction et abandonne la direction est-sud-est pour prendre celle du sud-sud-est.
Le granit est toujours abondant ici, mais on trouve aussi, parsemées dans toutes les terres végétales, des paillettes de mica de 25 à 30 centimètres carrés de surface qui brillent d’un vif éclat au soleil ; j’en ai rapporté quelques échantillons ; on en trouve incrustées dans les cailloux, dans les murs des cases, mélangées au quartz, etc.
Je fis étape successivement à Fasélémou, Nasian, Botto, Kémokhodianirikoro, Farakorosou et Niambouanbo, résidence du chef des Komono. Aucun de ces villages ne mérite une description particulière ; ce sont presque tous des konkosou (villages de culture) de 25 à 100 habitants ; il n’y a que Nasian et Farakorosou qui soient des villages un peu peuplés (environ 500 habitants). Jusqu’au fleuve ils sont habités par des Mandé-Dioula. Passé le fleuve, on entre dans le pays des Komono[73] ; les cases rondes des Mandé font place aux grandes cases rectangulaires des Komono, pareilles à celles des Dokhosié. Les vêtements décents des Mandé sont remplacés par le bila, et bien souvent par rien du tout chez les personnes de tout âge et des deux sexes, ce qui donne à l’œil l’occasion de sonder des régions qu’il ne lui est pas permis d’explorer en France.
Dans tous les villages où j’ai fait étape, j’ai été bien accueilli et partout il m’a fallu refuser de prolonger mon séjour, tous mes hôtes ayant insisté pour me faire rester un jour chez eux.
Grandes cases des Komono.
Les rives du fleuve, que j’ai traversé pour la troisième fois, entre Yakasi et Kémokhodianirikoro, ne m’ont pas séduit, et j’ai dû renoncer d’y camper, comme c’était d’abord mon intention. Les abords ne sont pas jolis, les rives sont peu boisées ; j’aurais eu de la peine à y trouver un campement convenable.
Le gué est très mauvais ; il est oblique : après avoir traversé un chenal de 1 mètre de profondeur, on fait un grand détour pour gagner un banc d’alluvions à quelques centaines de mètres en aval. Les berges sont profondément érodées, surtout celle de la rive gauche, qui est à pic et a plus de 20 mètres au-dessus du niveau du fleuve actuellement. En aval du gué il existe un bief très long et très profond, dans lequel je me suis amusé à tirer sur des caïmans, afin de donner une idée de la portée de nos armes aux gens qui nous accompagnent.
En hivernage, le passage des pirogues a lieu en amont, à quelques centaines de mètres du gué.
Le Comoé me paraît navigable pour les pirogues pendant toute l’année, mais les indigènes ne l’utilisent nulle part : les villages riverains ne possèdent chacun qu’une ou deux pirogues, destinées à faire les passages, mais trop mal construites pour effectuer de longs trajets.
Samedi 17 mars. — A mon arrivée à Niambouanbo, Bakary, chef des Komono, me fit installer une case relativement propre et m’envoya deux paniers de mil et une chèvre ; de mon côté, je lui fis cadeau d’une pièce d’étoffe et d’un pistolet, ce qui le combla de joie ; mais là se bornent nos relations. Ce souverain, comme Pégué, a peur que la vue d’un Européen ne lui cause malheur ; je ne communique avec lui que par son griot. Je n’insiste du reste pas pour aller rendre visite à Sa Majesté. Son autorité est à peu près nulle, et elle n’agit que sur les ordres venus de Kong.
Niambouanbo est situé un peu à l’ouest de la route de Djenné. C’est ici que je dois attendre le captif de Kongondinn pour continuer ma route. Ce village, qui comprend la famille royale et ses captifs, n’est pas dans une situation bien prospère et offre peu de ressources ; j’ai cependant trouvé à y acheter un bœuf, que j’ai payé 80 sira, ou 16000 cauries (32 francs). J’ai vendu, pour me procurer les cauries, pour 4 fr. 40 de perles.
La plus grande préoccupation des habitants du village est de s’enivrer de dolo ; dans la matinée ils sont encore abrutis par les libations de la veille, et à partir de midi tout le monde est ivre ; cette race, qui ne comprend plus qu’une quarantaine de villages, est appelée à disparaître sous peu. Les enfants s’enivrent à la mamelle, et les vieux vivent dans un état d’abrutissement complet ; je n’ai pas vu une seule face, un seul regard ayant une expression intelligente.
Les hommes ne sont pas circoncis, ils sont d’une malpropreté révoltante. Dans ces conditions, la syphilis, qui a fait son apparition, ne peut que se développer. J’ai vu des plaies affreuses.
J’aurais voulu profiter des quelques jours que je passe ici pour prendre des notes sur la langue des gens de Niambouanbo, mais il m’a été impossible d’avoir le moindre rapport intelligent avec ces êtres dégradés, et j’ai dû y renoncer.
J’ai ressenti à mon arrivée une forte indisposition, suite de mon séjour extrêmement fatigant à Kong. Le jour, je n’avais pas un moment à moi, c’étaient visites sur visites, palabres sur palabres, et la nuit malheureusement il ne fallait pas songer à dormir : les habitations sont infestées de punaises et tellement surchauffées par le soleil dans la journée qu’il est impossible à un Européen d’y fermer l’œil. J’avais dû établir ma tente au milieu de la cour et j’y passais les nuits tant bien que mal, tourmenté par la vermine, qui me traquait partout.
La famille royale de Niambouanbo.
Lundi 19 mars. — Avec l’autorisation de Karamokho-Oulé, j’ai expédié ce matin mes deux hommes en courrier vers Bammako. Je les ai pourvus de tout ce qui est nécessaire pour une route de cinquante à soixante jours[74].
Ils sont porteurs d’un pli pour le commandant supérieur du Soudan français et de lettres destinées à ma famille. Karamokho-Oulé a voulu de sa main envoyer le salut au général Faidherbe, dont le nom a pénétré jusqu’ici. A Kong on n’ignore pas que c’est lui qui a abattu la puissance d’El-Hadj Omar à Médine.
Voici la traduction de cette lettre :
« Louange à Dieu qui a fait de la lettre un envoyé et de la plume la langue de celui qui parle ! Que la prière et le salut soient sur son prophète généreux !
« Cette lettre a été inspirée par le lieutenant Binger et est adressée à son frère, l’objet de ses espérances et son refuge, le général Faidherbe, par Karamokho-Oulé Ouattara, émir de notre pays.
« O mes frères, lorsque le lieutenant Binger est parti pour se rendre auprès de Kongondinn (un des chefs de la famille des Ouattara habitant la région nord des États de Kong), il n’a trouvé chez nous que bien et félicité.
« C’est à cause de cela que je t’ai envoyé cette lettre, ô Faidherbe, qui es notre frère.
« Salut à vous, Français. Que la paix soit sur vous. Que Dieu vous garde. Que Dieu vous enrichisse ! Que Dieu vous conduise, que Dieu vous honore, que Dieu ne vous délaisse pas. Puisse-t-il ne pas vous couvrir de confusion, tant que le soleil se lèvera et se couchera. Qu’il vous protège, car vous êtes nos frères !
« Demandez à Dieu pour moi la sécurité, le salut, ainsi que sa protection, comme je la demande pour vous.
« Salut sur celui qui suit la voie orthodoxe. »
Karamokho-Oulé m’a raconté, à propos du général Faidherbe, que El-Hadj Omar à son arrivée dans le Macina envoya l’ordre à Kong d’avoir à se soumettre. Les chefs de Kong envoyèrent alors Karamokho-Oulé et quelques notables à Hamdallahi pour prier El-Hadj Omar d’abandonner ce projet. Karamokho-Oulé revint sans solution, mais Kong était sauvé, car El-Hadj mourut quelque temps après, à la grande satisfaction de la population de Kong.
Dimanche 25. — J’ai dû prolonger mon séjour à Niambouanbo jusqu’au 25, attendant toujours l’arrivée de l’homme de Kongondinn qui doit m’accompagner jusqu’à Kotédougou et qui devait me rejoindre deux jours après mon départ de Kong. Bakary, chef des Komono, n’a du reste fait aucune difficulté pour me laisser partir et a mis un homme à ma disposition pour continuer ma route.
Après une courte étape j’arrive à Tiébata, village habité par des Komono et deux ou trois familles mandé-dioula. Je suis bien accueilli dans ce village ; le soir même on m’envoie un guide pour me permettre de me mettre en route le lendemain de bonne heure. Dans les pays habités par les Mandé-Dioula il est d’usage de donner comme rétribution aux guides ou personnes qui vous accompagnent 200 cauries (sira kili). Serait-ce de cet usage que le sira-kili tient son étymologie ? Sira kili veut dire : 200 cauries ou un chemin.
Lundi 26. — A 2 kilomètres de Tiébata nous traversons un petit village appelé Zibo, situé dans un endroit charmant, plein de verdure. Partout de beaux finsan au feuillage touffu m’invitent à me reposer. Et dire que la veille j’avais eu tant de mal à trouver un campement convenable et que j’ai été forcé de camper au milieu de tombes mal fermées et faites à la hâte comme pendant une épidémie !
Les Komono enterrent leurs morts à l’extérieur du village, tandis que les Mandé-Dioula, comme tous les Malinké, creusent les tombes dans le village même et quelquefois dans la case du défunt, comme je l’ai vu faire chez les Sissé.
Je fais étape à Dialacorosou, petit village exclusivement habité par des Komono. Dans la soirée, en allant me promener aux environs, je trouve, à ma grande surprise, un cours d’eau de 7 à 8 mètres de largeur et très profond. Je suis pendant une demi-heure ses nombreux méandres et constate bientôt que je me trouve en présence d’un bief seulement. En amont et en aval de cette cuvette, la rivière n’a pas d’eau et à peine 1 mètre de largeur. Des Komono y pêchent des grenouilles et des moules, qu’ils dévorent sur place.
Mardi 27. — Cette route de Djenné, pour être assez fréquentée et établie depuis fort longtemps, n’en est pas moins tracée d’une façon peu logique ; c’est la première fois que je vois une route indigène faire tant de circuits inutiles et rendre ainsi les étapes longues et fatigantes. Nous n’entrons à Gouété que vers dix heures, par une chaleur atroce. Gouété est aussi appelé Goté. Il n’a qu’une vingtaine de cases, habitées par deux familles de Komono. Quoique accompagné par un homme de Dialacorosou, je suis mal reçu et mes hommes ont toutes les peines du monde à se procurer un chaudron ; ils sont obligés de moudre et de préparer leur nourriture eux-mêmes, aucune femme du village n’ayant consenti (à aucun prix) à leur faire la cuisine. Le chef me refuse un guide, disant que la route est sûre et qu’il est impossible de s’y égarer, donnant comme prétexte que l’étape est trop longue et qu’il n’a pas l’autorité nécessaire pour ordonner à un homme de m’accompagner.
Si j’insistais pour obtenir un guide, ce n’était que pour m’assurer un bon accueil au village voisin, car pour quelqu’un ayant un peu la pratique des voyages au Soudan, il est difficile de s’égarer. Les chemins de culture se distinguent facilement des chemins fréquentés par les marchands ; ces derniers sont d’abord plus battus et creusés ; à droite et à gauche ils sont bordés par une série de petits trous, empreints du bâton sur lequel s’appuient les femmes porteuses de charges. De kilomètre en kilomètre environ, on rencontre sur les bords du chemin des arbres dont l’écorce des fourches est usée, car jamais un marchand ne pose sa charge à terre : elle est toujours trop lourde pour être rechargée sans l’aide de quelqu’un : c’est pourquoi ils la posent dans les fourches des arbres en l’arc-boutant à l’aide du bâton pour l’empêcher de tomber. Ils peuvent ainsi reprendre leur charge sans le secours de personne.
Mercredi 28. — Après quelques heures de sommeil, à minuit et demi je mets mon convoi en route par un beau clair de lune. Vers quatre heures du matin nous atteignons les bords d’une rivière qui conserve de l’eau toute l’année. Elle a de 5 à 8 mètres de largeur et sert de limite entre le territoire de Komono et des Dokhosié. Des marchands étaient campés sur les deux rives, où ils avaient passé la nuit, car pour des porteurs cette étape est trop longue pour être franchie d’une seule traite.
Rien n’est plus pittoresque que le campement d’une caravane dans la brousse, vue au petit jour : tandis que les hommes, couchés sur des nattes et enroulés dans leur couverture, sommeillent encore sous de grands arbres, autour des feux à moitié morts que ravivent les enfants plus frileux, les femmes empilent calebasses sur calebasses et sont occupées au doni-siri (arrimage des charges). Quand tout est prêt, les hommes font religieusement leur salam et mettent ensuite tout leur monde en route au son de quelques notes tirées de la traditionnelle flûte ou de la clochette.
Trois heures après, on atteint, à quelques centaines de mètres d’un ruisseau, un groupe de cases habitées par une famille de Mandé dont le chef se nomme Bagui. C’est pourquoi ce lieu s’appelle Baguisou (cases de Bagui). Comme il n’y a pas un seul arbre pouvant donner de l’ombre, j’avise une vieille femme qui, sans difficulté, me donne sa propre case pour me permettre d’y passer les heures chaudes de la journée.
Dans ce village règne une activité extraordinaire. Autour des pierres à moudre le mil, les femmes se disputent ; c’est une vraie lutte, dont le prix de la victoire est la possession pendant une ou deux heures de la pierre à moudre ; c’est qu’il s’agit de moudre pour aujourd’hui et pour demain, car une partie de ce monde fait route en sens contraire et va camper demain à la rivière que nous avons traversée cette nuit ; si, en arrivant, les feux de la veille sont éteints, un des voyageurs se dévoue en mettant un peu de poudre et un vieux chiffon dans le bassinet de son fusil, le briquet et la pierre n’étant pas en usage ici.
Je fais connaissance avec les gens de passage qui font route dans le même sens que moi. Les deux plus anciens, Karamokho Mouktar et un autre, tous deux de Dasoulami, m’offrent chacun une calebasse de mil ; de mon côté, je leur fais un petit cadeau, pensant que leur amitié ne pourra que m’être d’une grande utilité par la suite puisque je marche dans le même sens qu’eux.
Avant de quitter le territoire des Komono, j’ai voulu savoir quels étaient les noms de famille de ce peuple. J’en ai interrogé plusieurs sans apprendre rien de précis à cet égard. Ma conviction est qu’avant l’arrivée des Mandé-Dioula dans le pays ils ne se connaissaient pas de diamou ou bien qu’ils ont volontairement adopté ceux des nouveaux venus. C’est ainsi que le chef Bakary se dit Ouattara ; d’autres, qui font les marchands, disent s’appeler Barou ou Sakhanokho (noms de familles mandé-dioula).
J’ai dit lors de mon passage chez Bakary que leur unique occupation était de s’enivrer. Mon opinion ne s’est pas modifiée depuis. Dans les autres villages où j’ai passé, je les ai toujours trouvés ivres. J’ai cependant vu quelques femmes préparer du beurre de cé. Cet article donne lieu à quelques échanges avec les gens de Kong, qui leur procurent pour cette graisse de la poudre et des fusils, car aucun d’eux ne se sert d’arc et de flèches.
Ils élèvent aussi quelques bœufs dans le but de se procurer des armes, car jamais ils ne boivent de lait ; si par hasard ils font traire leurs vaches, ils abandonnent le lait à leurs captifs.
Jeudi 29. — En quittant Baguisou, on atteint bientôt un autre petit village, nommé Dialacoro, d’où part un chemin sur le Lobi. Au lieu de continuer vers le nord-nord-est, le chemin se redresse maintenant et l’on fait d’abord du nord, ensuite du nord-nord-ouest. Nous arrivons de bonne heure à Woungoro, village dokhosié de création récente, où nous passons la journée. L’accueil des habitants est bienveillant. On m’apporte un poulet et une calebasse de mil.
Campement d’une caravane dans la brousse.
30, 31 mars et dimanche 1er avril. — Les jours suivants, je fais étape successivement à Banatombo, Bougouti et Dandougou. La plupart de ces villages sont de création récente et l’on n’y trouve pas d’arbres assez gros pour y camper convenablement.
A Dablatona et à Tavancoro il y a cependant de très beaux finsan.
C’est un arbre splendide, très touffu ; les feuilles ont de l’analogie avec celles d’une variété de ficus. Son nom scientifique est Blighia sapida.
Il doit symboliser la paix, car on serait mal vu dans un village en appuyant des fusils contre son tronc.
Le fruit, d’abord jaunâtre, ensuite rouge, s’entr’ouvre à maturité. Il est à trois loges, renfermant chacune une amande blanche surmontée d’une fève noire comme la pomme acajou.
L’amande blanche a un goût de noisette très accentué ; mais il faut bien se garder de mordre dans la fève noire qui la surmonte : elle est d’un goût détestable, et on la dit vénéneuse.
J’arrive de bonne heure au village nord de Dandougou et suis très étonné d’y trouver deux Mandé qui me disent de me dépêcher de choisir une case et de m’y installer. « Ce village appartient aux lamokho (voyageurs, marchands), me disent-ils, ce sont eux qui l’ont construit. Si tu trouves une bonne case et qu’il y ait d’autres gens que des lamokho installés dedans, fais-les sortir ; ils ne feront, du reste, aucune difficulté. » Sans avoir besoin de me livrer à cette extrémité, je pris possession d’une jolie et riante habitation rectangulaire à véranda, proprement blanchie à la cendre, et ne laissant pas passer le moindre rayon de soleil. Comme je finissais de m’y installer, survint une vieille femme qui, par ses démonstrations, me fit comprendre qu’elle était très heureuse de m’offrir l’hospitalité. Sa propre case était contiguë à la mienne : elle se mit de suite en mesure de préparer deux volumineuses calebasses de to pour mes hommes et un peu de riz pour moi.
La femme, surtout la vieille femme, a réellement bon cœur chez les noirs ; partout j’ai vu de bonnes vieilles m’offrir quelque chose, faire la cuisine à mes hommes, ou leur rendre de petits services de ménagères que d’autres femmes plus jeunes avaient refusés.
Lundi 2 avril. — Un petit village de culture sépare Dandougou de Gandoudougou. Ce dernier village est composé de deux groupes, l’un de formation récente, l’autre plus ancien : c’est dans ce dernier que je fus installé. Les constructions sont enfouies dans le sol, et l’on descend toujours deux ou trois marches pour entrer dans la chambre principale, qui est basse et sombre et ressemble à un souterrain. Là dedans grouillent enfants, poules, chèvres, vieilles femmes préparant les aliments, le tout d’une malpropreté révoltante. Cette chambre basse est elle-même surmontée d’une case constituant le premier étage ou plutôt un rez-de-chaussée élevé. A cause de sa malpropreté et de la vermine, cette habitation n’est pour ainsi dire pas habitable pour un Européen. Les indigènes chassent bien de temps à autre les punaises en allumant dans l’intérieur des cases à toit en terre plusieurs bottes de paille, mais la vermine subsiste toujours. La flamme surchauffe les parois et fait mourir la plupart des punaises, mais celles qui sont nichées un peu profondément dans les murs se trouvent hors d’atteinte et ne meurent pas. Ce procédé est employé à Kong, où, tous les soirs, sur le marché, il y a en vente une cinquantaine de grosses bottes de cette paille, qui est appelée samakourou bing (paille à punaises).
Dans les villages de formation récente, les Dokhosié construisent des cases carrées en terre, recouvertes d’un toit en chaume. La porte, protégée par une véranda, est fermée par une petite natte en bambou. Cette construction est assez confortable, c’est un des types d’habitation des Mandé-Dioula, qui y disposent en outre à l’intérieur quelques rayons en terre pouvant supporter des menus objets, et un petit mur en paravent destiné à cacher le lit.
Dans ce village il y a plusieurs grands cônes en terre ornés de plumes. Ces cônes sont destinés à protéger les habitants contre les esprits malfaisants. A une cinquantaine de mètres du village se trouve en outre une grande case en terre élevée probablement dans le même but, mais dans laquelle je n’ai pu pénétrer.
Les magasins à mil sont recouverts d’un toit sphérique en terre surmonté d’une grosse pierre plate, afin d’empêcher le vent de les décoiffer.
Sur ma prière, un des deux vieux marchands de Kong qui faisaient route avec moi envoya prévenir Karamokho Koutoubou, auquel j’étais adressé, de ma prochaine arrivée à Sidardougou. Le courrier revint bientôt dire que ce notable était absent pour le moment et qu’il me priait d’attendre un jour à Dandougou ou Gandoudougou, qu’il fût de retour à Sidardougou. Je me décidai d’autant plus volontiers à rester un jour ici, qu’un jeune homme se disant le fils de Karamokho Koutoubou vint dans la journée m’annoncer que son père allait arriver le lendemain à Gandoudougou.
Mardi 3 avril. — Ce matin, après le départ de tous les lamokho, le chef du village est venu me voir et me prévenir que Karamokho Koutoubou lui avait envoyé quelqu’un dans la nuit pour le prévenir qu’il se rendrait directement à Sidardougou sans passer par ici, et qu’il était inutile de l’attendre : je n’avais donc qu’à me mettre en route. Comme il était encore relativement de bonne heure, je fis partir mon monde de suite.
En prenant congé de ma vieille diatigué mousso (hôtesse), je remarquai que chaque fois qu’elle voulait me parler, quelqu’un lui coupait brusquement la parole. Cet incident, l’étrange hésitation que mettait Karamokho Koutoubou à me recevoir et la rencontre de deux indigènes qui se détournèrent du chemin pour ne pas avoir à me saluer, éveillèrent ma défiance ; il me sembla que je courais quelque danger et je pris, séance tenante, des précautions pour éviter toute surprise.
Intérieur d’un village de Dokhosié.
Un de mes domestiques et mon palefrenier, envoyés en éclaireurs tandis que je continuais à avancer avec le convoi, se trouvèrent bientôt sur les derrières d’un groupe d’une centaine d’hommes qui délibéraient à une certaine distance sur la droite du chemin. Pendant qu’un de mes hommes les observait, l’autre revenait me rendre compte.
Je fis immédiatement arrêter le convoi dans une petite clairière et entraver mes animaux ; je retirai les cartouches à mes trois hommes armés de fusils, afin de les empêcher de commettre quelque imprudence, me réservant de leur distribuer des munitions si la nécessité s’en faisait sentir.
Une demi-heure après, un de mes hommes revint me prévenir que les gens armés venaient de rebrousser chemin et qu’ils s’étaient dirigés vers Sidardougou, suivis par un autre de mes hommes qui ne les perdait pas de vue.
Comme tout danger était momentanément écarté, je ne crus pas utile de suspendre davantage ma marche et continuai de me diriger sur Sidardougou, où j’arrivai une heure après sans incidents.
Le village, qui est très grand, semblait désert ; pas un habitant ne circulait aux environs et je ne trouvai personne à qui demander seulement de l’eau ou à acheter des vivres.
Il est difficile de s’imaginer ce que le voyageur éprouve lorsqu’il arrive près d’un village et qu’il ne trouve personne à qui parler. Cette hostilité sourde, cette réserve sont plus vexantes qu’une attaque à main armée ; au moins là on peut se défendre, tandis que dans les conditions où je me trouvais devant Sidardougou, on m’opposait une franche inertie.
Les deux vieux Dioula dont j’ai fait la connaissance à Baguisou vinrent me saluer ; ils me racontèrent qu’en route ils avaient rencontré un parti armé qui devait m’attaquer et auquel ils avaient fait rebrousser chemin. Les deux Dioula me prévinrent que tout danger était écarté, que je n’avais qu’à camper et attendre l’arrivée du fils de Karamokho Koutoubou, qui devait arriver ici aujourd’hui.
Dans la journée une pauvre vieille femme m’apporta deux grandes calebasses d’eau. Je ne vis pas d’autres habitants jusqu’à trois heures et demie, heure à laquelle apparut El-Hadj Moussa, fils de Karamokho Koutoubou. Il s’avançait vers le village, précédé de deux jeunes gens carillonnant sur des clochettes, et d’une vingtaine d’écoliers suivant à la file indienne en chantant un air religieux dans lequel se répétaient fréquemment les mots Mohammadou, Mohammady, etc.
El-Hadj Moussa, qui a accompagné son père à La Mecque, pouvait avoir vingt-cinq à trente ans ; il était vêtu très simplement, comme les Mandé-Dioula jouissant d’un peu d’aisance, et cherchait à se donner une contenance à l’aide d’une ombrelle à franges d’une dimension ridiculement petite, rapportée d’Égypte (comme celles qu’ont les fillettes de six à sept ans).
Une heure après, par une pluie battante, on me fit prier de me rendre au bourou (petite mosquée), où les hommes du village étaient rassemblés. Je m’y rendis de suite, et, après m’avoir fait asseoir, le fils du pèlerin commença un petit discours, qu’il débita ou plutôt qu’il récita comme un écolier de huit ans qui répète sa leçon. En voici le résumé :
Arrivée d’El-Hadj Moussa et types de Dokhosié.
« Mon père a appris qu’un nasara (chrétien) venait le voir. Mon père n’a pas besoin de voir ni d’avoir de relations avec ce blanc-là, car on ne sait pas ce qu’il vient faire dans le pays. Il ne vient pas y chercher du nafalou (des richesses), puisque tous les nasara sont plus riches que nous et que c’est de chez eux que viennent les armes, la poudre, les étoffes, les couteaux, les miroirs, etc. Mon père m’a envoyé pour le remplacer et demander à ce blanc ce qu’il veut. J’attends qu’il parle. »
Cet insipide discours d’un être fat et borné me mit hors de moi ; j’eus toutes les peines du monde à conserver mon sang-froid ; je réussis cependant à me calmer et à lui faire d’un ton modéré la réponse suivante :
« Quand je suis entré à Kong, j’ai fourni aux chefs toutes les explications sur les motifs qui m’amenaient dans le pays : je n’ai donc pas à les renouveler ici, puisque Sidardougou ne commande pas Kong, et que c’est le contraire qui a lieu. Une lettre de recommandation émanant de Diarawary Ouattara et contresignée par Karamokho-Oulé, chef de Kong, donne l’ordre à Karamokho Koutoubou de me faire conduire à Kotédougou : c’est tout ce que je viens demander ici. Voici cette lettre, qu’on en prenne connaissance. »
La lecture de ce document et sa traduction prirent un certain temps, après lequel on me pria de me retirer pour qu’on pût délibérer. Enfin, une heure après, l’insolent El-Hadj Moussa vint me dire que demain à la première heure, un homme me conduirait à Dissiné, comme on le demandait à son père.
J’avais encore à subir cette vexation de me voir contraint de partir le lendemain sans l’avoir demandé, car il est d’usage chez ces peuples de n’obtenir son départ qu’après l’avoir officiellement sollicité. Or ce n’était pas mon cas : je n’avais demandé à partir ni le lendemain matin, ni le lendemain soir. Je n’étais pas fâché de la chose par elle-même : mon intention était bien de partir le lendemain, l’accueil de la population n’étant pas fait pour m’encourager à rester, mais en d’autres circonstances je n’aurais jamais toléré qu’un noir quel qu’il fût me parlât d’une façon aussi autoritaire que l’a fait le fils peu stylé de Karamokho Koutoubou. Dans ces pays ignorés, ne faut-il pas subir tour à tour avanies et vexations, sans rien dire. Mon but est de réussir à tout prix. Peu m’importe, pourvu que je passe et que je rapporte de nombreux renseignements. Karamokho Koutoubou possède de nombreux captifs, et il a voulu me faire sentir qu’il fallait compter avec lui.
Dans la soirée, El-Hadj Moussa eut l’audace de laisser entendre à l’un de mes domestiques que je pourrais bien faire un cadeau à son père ; et le lendemain matin, malgré son échec de la veille, il renouvela sa démarche auprès de Diawé : « Ton blanc, dit-il, doit avoir dans ses bagages de belles marchandises ; je voudrais lui acheter quelques coudées de riches étoffes. »
Diawé lui répondit devant moi qu’il y avait, en effet, des étoffes excessivement belles dans mes ballots, mais que je n’avais pas pour habitude d’en vendre ; que je les réservais pour offrir comme cadeaux aux personnes dont l’accueil était bienveillant et l’hospitalité large.
Mercredi 4 avril. — Après une heure de marche j’arrive à Dissiné, où je me décide à faire étape pour permettre à mes hommes de faire sécher les bagages et leurs effets, car il a plu pendant toute la nuit à torrents.
L’accueil de la population est bien différent ici ; on m’installe de suite dans une case ; le chef du village et l’imam viennent me voir et me souhaiter la bienvenue. « Dissiné est un village de lounatié (d’étrangers) ; nous n’avons pas besoin de la lettre de recommandation ; tu n’es pas tombé du ciel, et si tu as traversé tant d’autres pays, tu traverseras aussi le nôtre. Si tu veux nous faire plaisir, tu resteras ici encore demain. »
J’accepte avec plaisir : un jour de séjour ici compensera aux yeux des villages situés en avant de moi le mauvais accueil de Sidardougou.
Ce dernier village a, du reste, la réputation de ne pas pratiquer l’hospitalité ; c’est ainsi que pas un marchand voyageant avec moi n’y avait campé la veille et que tous avaient poussé jusqu’à Dissiné.
Dissiné est le dernier village où l’on trouve quelques Dokhosié. Leur territoire est limité à l’ouest par le territoire des Mboin(g), des Tourounga et des Tousia, à l’est par le Lobi, au nord par les Tiéfo, et au sud par les Komono ; au total, il peut comprendre 80 à 100 villages ; la densité de la population ne doit pas dépasser 6 à 7 habitants par kilomètre carré. Cette région ne me paraît pas habitée depuis bien longtemps, la plupart des villages sont de formation récente et placés en pleine brousse, que l’on commence seulement à défricher ; comme villages établis ici de longue date, je n’ai vu que Bougouti, Dablatona, Tavancoro et Gandoudougou. Cela ne veut pas dire que ce pays n’ait jamais été habité ; j’ai, au contraire, vu dans maints endroits d’anciennes traces de culture, des amas de pierres, des sillons à demi effacés, de vieilles traces de défrichement qui prouveraient qu’il y a longtemps le pays était habité, mais qu’il a été ensuite en partie abandonné, puis tout récemment réoccupé.
Les quelques ruines que l’on traverse ne sont pas le résultat de guerres, c’est par superstition seulement que les Dokhosié évacuent leurs villages ; il suffit pour cela que, dans un espace de temps relativement court, il meure deux ou trois personnes dans un village pour qu’immédiatement on déménage.
Le Dokhosié n’a pas, comme le Komono, les traits rudes ; il a moins l’air d’une brute que son voisin ; mais, comme lui, il circule tout nu, n’ayant pour tout vêtement qu’un petit sac en coton dans lequel il renferme ce qu’il a à cacher[75], par-dessus lequel il porte un bila. Les hommes de la classe aisée se couvrent le matin ou le soir d’une méchante couverture en coton dans laquelle ils se drapent fièrement comme dans un plaid. Ils portent généralement les cheveux très longs, en grosses tresses, et se coiffent soit du bonnet dit bammada, soit d’un petit chapeau en paille aussi plat qu’une assiette creuse, dont les bords sont ridiculement petits et ornés de grandes plumes de poules.
Les femmes et les jeunes filles sont à peu près nues ; comme les Komono, elles ont toutes la tête rasée.
La pipe fait essentiellement partie de l’équipement du Dokhosié. Elle est du modèle décrit à Tiong-i, et fabriquée soit en terre, soit en cuivre fondu ; elle est armée d’un tuyau en bambou d’environ un mètre de long, autour duquel sont enroulés des cordonnets. A ces cordonnets sont suspendus des groupes de cauries, des sonnettes, des verroteries, des bagues en cuivre, etc.
Le tabac est cultivé dans le pays. Il est de même qualité que celui qu’on rencontre depuis Léra, de l’espèce dite sira et peut être employé comme tabac à priser. Quand la feuille atteint 7 à 8 centimètres, elle est cueillie et pilée dans un mortier avant qu’elle soit complètement sèche ; on obtient ainsi une sorte de pâte, qui est façonnée à la main en pains ovales de grosseurs diverses et dont le prix varie depuis 5 jusqu’à 40 cauries. Le prix du kilo est de 2 à 3 francs. Malheureusement, comme tout ce que cultivent les noirs, il est récolté en quantité insuffisante, et l’on serait embarrassé d’en trouver une dizaine de kilos dans chaque village.
On trouve dans les villages dokhosié un peu de petit mil (sanio), rarement du sorgho (bimbiri), quelques ignames, des poulets et même quelques bœufs et des chèvres.
La véritable industrie de ce peuple est l’apiculture. Dans tous les villages, les vieux sont occupés à confectionner des ruches. Elles sont de deux espèces : en forme de nasse en paille, ou en écorce d’arbres ; ils emploient de préférence l’écorce du sanan.
La ruche terminée est bien enduite intérieurement d’une épaisse couche de bouse de vache ; elle est ensuite bouchée et l’on n’y laisse que deux ou trois petites ouvertures pour le passage des abeilles. Quand la bouse est bien sèche, on place la ruche au-dessus d’un petit feu allumé avec des bois odoriférants pour la parfumer. Les noirs emploient pour cela la racine d’un arbrisseau à écorce brune et lisse nommé nama, ou ses fruits, grosses cosses plates renfermant un minuscule noyau. Cet arbre et son fruit dégagent au feu une odeur qui ressemble un peu au sucre brûlé ou au cacao ; elle attire la mouche à miel.
Les ruches sont disposées sur des arbres de diverses essences, solidement amarrées avec des harts, et orientées l’ouverture face au sud. Quand une ruche est pleine de rayons, les indigènes ouvrent la porte et enlèvent environ la moitié des rayons, laissant l’autre aux insectes afin de les conserver. Ce miel est porté dans les grands villages et vendu sur les marchés ; on le mange le matin avec les niomies ; on en fait aussi de l’hydromel, qui est bu par presque tous les musulmans.
Bien qu’ils soient nus et qu’ils aient toutes les allures d’un peuple encore sauvage, les Dokhosié sont en train de se civiliser. Les hommes sont tous circoncis et s’enivrent moins que les Komono. Comme ces derniers, ils oublient peu à peu leur langue pour adopter le mandé-dioula, qu’ils connaissent déjà tous. Les villages neufs sont en outre très propres, ce qui est certainement un progrès.
Tous les Dokhosié reconnaissent l’autorité des Ouattara, qui les emploient actuellement à réprimer quelques désordres et châtier quelques villages rebelles du Tagouara. Leur chef de colonne se nomme Sabana Ouattara ; il est Mandé-Dioula, et réside pour le moment avec les guerriers dokhosié à Dandé (route de Dioulasou à Djenné). Tous les Dokhosié sont armés de fusils.
Le tatouage des Komono, des Dokhosié et des Tiéfo est analogue à celui des Mandé-Dioula : trois grandes cicatrices coupant obliquement les joues de l’oreille au coin de la bouche, où elles viennent rayonner. Quelques-uns y ajoutent une petite cicatrice semblable à un accent aigu à hauteur de la narine droite ou gauche ; de plus, le ventre des hommes et des femmes est agrémenté de douze grandes cicatrices disposées en rayons autour du nombril, qui est pris comme centre.
Ce sont les Mandé qui ont, à leur arrivée dans le pays, adopté le tatouage de ces sauvages, comme les Mandé-Dioula du Ouorodougou ont adopté celui des Siène-ré parmi lesquels ils vivent. Si je n’apportais pas plus loin une autre preuve de ce que je viens d’avancer, il serait plus logique de supposer que ce sont, au contraire, ces peuplades qui ont adopté le tatouage des Dioula, puisqu’ils leur ont déjà pris leurs diamou et leur langue, le mandé-dioula.
Ces trois peuples, Komono, Dokhosié, Tiéfo, de leur propre aveu appartiennent à une seule et même famille ethnographique et linguistique, à laquelle se rattachent encore deux peuplades moins importantes et presque disparues : les Gan-ne, qui habitent au sud du Lobi, et les Dian-ne, qui habitent au nord de ce même pays, dans le triangle formé par le territoire des Bobofing, le Dafina, le territoire des Bougouri et le Lobi.
Vendredi 6. — Le chef du village de Dissiné me fait conduire à Sambadougou. L’étape est peu fatigante ; on ne traverse que Siracorodini, appelé aussi Wangorodini. C’est le premier village tiéfo. J’y suis très bien accueilli, et le lendemain le chef met sans difficulté un homme à ma disposition pour me conduire à Koumandakha, où j’arrive de bonne heure.
Samedi 7. — Je vois ici des forgerons pour la première fois depuis mon départ de Kong.
En jetant un coup d’œil sur le croquis de la route suivie on sera certainement étonné de voir combien les étapes des marchands sont réglées avec peu de soin ; mais quand, comme moi, on a vécu de la même existence et qu’on a même été forcé de faire comme eux, on se rend facilement compte des exigences qui président au choix des gîtes d’étape.
Les Dioula cherchent avant tout les villages hospitaliers, car, bien que la femme du lamokho (marchand, voyageur) porte sur sa tête tout son ménage, il y a bien des petites choses qu’elle est forcée de demander aux habitants.
Beaucoup de lamokho n’ont pas de village à eux, plus de patrie, et voyagent avec leurs femmes et leurs enfants. Pendant toute l’année ils vont du Gottogo à Dioulasou ou ailleurs ; quand survient tout à fait la mauvaise saison, ils se fixent dans un village offrant quelques ressources en vivres. La femme vend des niomies, le mari se met tisserand et fait de la cotonnade, les enfants s’élèvent comme ils peuvent. Quand ils sont trop petits pour marcher, ils constituent un surcroît de bagages pour la pauvre femme, qui n’est pas pour cela exempte de porter sa charge. Dès que les enfants peuvent trottiner, ils portent des menus objets, nattes, couvertures, etc. ; à sept ou huit ans il leur échoit déjà une charge de 8 à 10 kilos de sel. En marche, quand l’étape a été longue la veille, ou pénible le jour même, à cause de la nature du sol, et que les hommes sont arrivés les premiers, ils retournent au-devant de leurs femmes et prennent leurs charges[76]. En arrivant, les femmes laissent leur charge dans le village et vont au loin chercher de l’eau ; les hommes vont couper du bois. On mange quand on peut, le premier repas n’étant prêt que dans l’après-midi. Les travaux terminés, le lamokho revêt un boubou propre et goûte un peu de repos tout en s’informant auprès des gens qui marchent en sens inverse des prix de vente du kola ou du sel dans les marchés situés en avant. Comme on le voit, ils mènent une existence pénible, et pour s’épargner quelque souffrance ou augmenter un peu leur bien-être ils sont forcés de faire entrer en ligne de compte la nature du sol, l’état de la route, l’éloignement des villages des endroits où il y a de l’eau, la facilité de se procurer des vivres, du bois, etc.
L’Européen qui voyage par ici est forcé de les imiter. Comme il n’a jamais de renseignements précis sur la route à suivre, et qu’il ne trouve pas d’autre nourriture que du mil pour lui et son personnel, il ne peut qu’exceptionnellement camper dans la brousse, encore faut-il que son mil soit moulu la veille. Le riz et les ignames, qui se préparent si facilement, sont très difficiles à se procurer ici ; si par hasard on trouve à acheter une calebasse de riz, il n’est pas décortiqué et il faut le faire piler comme le mil.
Cette région est en outre pénible à traverser. La chaleur est étouffante. Le sol, en général constitué de granit, est dans beaucoup d’endroits dépourvu de végétation, il renvoie la chaleur ; c’est une réverbération pénible à supporter, et l’Européen est continuellement en danger d’accès pernicieux. A partir de sept heures du matin, les animaux avancent déjà péniblement, s’arrêtent sous les arbres qui offrent un peu d’ombre, espérant y camper ; comme nous, ils souffrent énormément de la chaleur. Dans l’après-midi on goûte difficilement du repos.
Quoique les sadioumé[77] soient arrivés, l’hivernage n’est pas encore établi ; l’air est saturé d’électricité ; on subit tous les désagréments de l’orage qui approche, mais on n’en a pas le bénéfice ; l’eau ne tombe pas encore fréquemment et l’on ne jouit pas de l’abaissement de la température qui suit d’ordinaire la tornade.
Dimanche 8 avril. — Les Tiéfo de Lanfiala et de Ndodougou se sont emparés du sel de quelques Dioula, et afin de ne pas être mêlé à ce conflit je crois prudent de changer mon itinéraire et de prendre un chemin plus à l’est pour me rendre à Dasoulami.
Le chemin dont je fais choix est en réalité plus court que celui de Ndodougou, mais l’ascension de la montagne est, paraît-il, très pénible avec les animaux. Comme l’étape est longue et fatigante, je me mets en route à quatre heures du matin en compagnie du fils du chef de Koumandakha. On chemine d’abord sur un plateau ferrugineux auquel fait suite une large bande de terre végétale cultivée par les gens de Ningabé, petit village qu’on laisse à gauche sans l’apercevoir.
Au petit jour nous avons à quelques kilomètres devant nous une grande ligne bleue : c’est sur ce plateau que se trouvent Dasoulami et Bobo-Dioulasou. A sept heures et demie nous arrivons au pied de ce soulèvement qui a beaucoup d’analogie avec celui de Solinta (Soudan français), mais il est un peu moins élevé que ce dernier et l’on peut monter assez haut dans les éboulis sans décharger les animaux.
Comme toutes les hauteurs à parois verticales, celle-ci offre à l’œil complaisant les combinaisons et les figures géométriques les plus singulières : à droite on croit voir les vestiges d’un château moyen âge, des donjons à demi écroulés ; ailleurs, des courtines à moitié désagrégées.
C’est entre deux de ces soi-disant donjons que monte le sentier. Pendant que mes hommes hissent, avec des cordes, bagages et animaux sur le plateau, je jette un coup d’œil d’ensemble sur la région que je viens de traverser. On jouit, de ces hauteurs, d’une vue splendide.
Dans le sud-sud-ouest je reconnais facilement les deux pics de Diarakrou et de Lokhognilé ; plus près de nous, j’aperçois aussi les collines ferrugineuses à l’ouest de Tavancoro et de Dandougou.
Mais c’est dans l’est et dans le sud-est que l’on découvre le plus de sommets. C’est la chaîne des collines du Lobi se terminant par le pic des Komono. D’ici on se rend très bien compte du coude qu’il force à faire au Comoé près de Yakasi.
Cette première ascension terminée, on continue à s’élever en gravissant de larges terrasses de grès stratifiés formant comme un escalier par lequel on s’élève progressivement jusque sur le sommet du plateau. Puis on atteint Mai, joli village tiéfo enfoui dans une belle forêt de rôniers. Cette deuxième ascension nécessite encore le déchargement des animaux. Du pied du soulèvement au sommet, la différence de niveau est de 80 mètres (Mai : altitude 780). Mai offre le vrai type du village tiéfo, aussi vais-je le décrire pour initier le lecteur à ce nouveau genre d’habitations.
Le logement d’une famille de Tiéfo se compose d’une construction en terre glaise d’une quinzaine de mètres de longueur sur 8 à 10 mètres de largeur et comporte un rez-de-chaussée et un premier étage. La distribution intérieure varie naturellement selon le caprice du propriétaire, mais le type général est celui dont je donne le croquis et la légende à la page suivante.
Ces constructions permettent aux Tiéfo, qui ne sont pas vêtus, de séjourner dans des endroits offrant des différences de température assez sensibles entre elles, les diverses parties de ces constructions étant plus ou moins exposées au soleil, à la fraîcheur de la nuit ou à la brise.
Les habitations de deux familles sont généralement accolées ; dans ce cas, la distribution intérieure de celle de gauche diffère un peu de celle de droite.
Logement pour deux familles tiéfo.
Mai comporte une dizaine de groupes de deux familles, disséminés sur le plateau et séparés entre eux par des rôniers ou des groupes de bombax, de ficus ou de finsan. Sous ces arbres sont disposées en guise de nattes de larges dalles de grès prises dans la montagne et sur lesquelles les Tiéfo flânent pendant les heures chaudes de la journée. Ce qui donne encore un cachet particulier à Mai, ce sont les magasins à mil, qui ont exactement la forme de flacons à pharmacie.
De Mai on aperçoit les toits en paille de Dasoulami ; j’atteins ce dernier village vers onze heures du matin et suis immédiatement installé chez le chef de village, Karamokho-Dian Barou. L’accueil est bienveillant. Je retrouve du reste ici Karamokho Mouktar et l’autre vieux Dioula qui m’ont pris sous leur protection et ont préparé la population à mon arrivée.
Karamokho-Dian m’assure que d’ici je pourrai gagner sans difficulté Bobo-Dioulasou et Kotédougou, mais que la prudence commandait de séjourner ici quelques jours afin de lui permettre de préparer mon entrée dans ces villages. « Personne n’a vu de blanc dans ce pays, me dit-il, on te craint parce qu’on a peur que tu ne jettes un sort au pays : les blancs sont si intelligents et connaissent tant de choses, que nous en avons peur. »
C’est ridicule, mais absolument vrai : ces gens-là, Dioula et autres, nous considèrent comme des êtres surnaturels ; j’ai vu de braves gens avoir tellement peur de ma table, qu’ils venaient me prier de manger par terre. Je n’ai jamais pu comprendre ce qui dans ce meuble inoffensif pouvait inspirer une pareille terreur ; ma table est du modèle le plus simple qu’on puisse imaginer : le plateau est en bois blanc et le pied qui le supporte est un X.
Des musulmans lettrés sont venus à plusieurs reprises me demander si nous vivions dans l’eau comme les poissons ; comme j’essayais de leur prouver que non, l’un d’eux me dit brusquement : « Tu n’oses pas l’avouer, mais toi-même, on t’a vu te glisser dans un grand linge plein d’eau et y respirer. » J’ai de suite pensé à mon tub, qui contient environ 15 à 20 litres d’eau. Je le leur ai fait voir, mais ne les ai pas convaincus.
Le plateau de Dasoulami-Dioulasou est très grand. A l’ouest il s’étend fort loin et dans l’est il se termine près de Kotédougou ; vers le nord il s’affaisse insensiblement pour mourir sur les bords du Baoulé (une des branches de la Volta noire) (branche occidentale de la Volta). Sa constitution géologique est semblable à celle des pays que j’ai traversés de Kong jusqu’ici.
Habitations et magasins de mil des Tiéfo.
Le sous-sol est constitué de granit par-dessus lequel on rencontre assez fréquemment du grès stratifié très friable ou du schiste marneux. Au-dessus du grès et mélangé à ce dernier on trouve, mais rarement, un peu d’argile rouge mélangée à des agglomérés de fer. La végétation est luxuriante dans quelques endroits où la nappe d’eau est peu profonde, mais en général elle est rabougrie et clairsemée. La région est relativement bien arrosée, surtout au nord des Komono, mais les Dokhosié ont établi leurs villages à des distances quelquefois très grandes des biefs contenant de l’eau toute l’année. Sidardougou est le seul village possédant un puits. Les habitants, trop négligents, l’ont laissé s’écrouler à moitié et préfèrent boire de l’eau croupie qu’ils prennent dans une mare au nord du village.
La flore est la même que celle de notre Soudan ; le baobab cependant est devenu très rare, il est remplacé par le rônier, dont les indigènes tirent ici un vin de palme. Les Mandé-Dioula nomment cette boisson mboin. Ce palmier, de très belle venue en Casamance et même dans le Cayor, est ici beaucoup plus chétif ; dès qu’il a un mètre de hauteur il est mis en perce ; quand il est plus grand, les indigènes enfoncent dans le tronc de solides chevilles en bois pour qu’on puisse atteindre sans fatigue son sommet et y accrocher les boulines (calebasses) destinées à récolter le vin. Ce mode d’ascension dispense de l’emploi de la ceinture en liane à l’aide de laquelle les Sérères et les Diola de la Casamance grimpent sur les palmiers.
Le gibier à poil est peu abondant. De temps à autre on rencontre une bande de singes rouges dits pleureurs ou bien des singes noirs à long poil, à tête et queue blanches. Je n’ai pas vu de cynocéphales. On trouve aussi ici une variété de perruches grises un peu plus grosses que les youyou, mais également à courte queue comme ces derniers.
18 avril. — Arrivé le 8 avril à Dasoulami, j’ai dû, à cause du caractère superstitieux de la population, y prolonger mon séjour jusqu’au 17 du même mois.
Les musulmans lettrés et tous les habitants en général ont été très bienveillants à mon égard, je leur ai du reste fait de nombreux cadeaux, ce qui n’a pas peu contribué à me concilier leur amitié. J’ai trouvé ici un Sonninké nommé Mory Sory, originaire de Gondiourou, près Médine (Soudan français), qui a fait pour moi de la propagande tant qu’il a pu. Comme il jouit ici d’une grande considération, il est très écouté ; c’est chez lui que descendent les gens du Mossi, lui-même étant marié avec une femme du Yatenga et une autre de Mani.
J’ai rencontré chez lui plusieurs marchands de ce pays ; tous m’ont assuré que je serais bien reçu par le chef de Waghadougou, où je veux me diriger. Le fils du chef de Mani était également ici, et j’aurais volontiers fait route avec lui, mais il ne retourne pas de suite et doit auparavant faire encore deux ou trois voyages de Djenné à Dioulasou.
Il se tient ici, tous les cinq jours, un marché assez fréquenté ; c’est un marché de denrées seulement ; on trouve cependant à y acheter des bandes de coton blanc venant du Tagouara ; j’y ai aussi vu des boules de tiges d’oignons, sorte de julienne d’oignons qui est apportée de Bouna et vendue aux ménagères pour mettre dans les sauces.
Aspect des hauteurs à parois verticales du plateau de Dasoulami et de Bobo-Dioulasou.
Les gens du Dasoulami font un commerce de transit avec le sel, les kola, la ferronnerie et le koyo ou guisé, mais il est difficile d’apprécier l’importance de ce mouvement commercial ; je puis cependant avancer que les cauries sont rares ici et que deux ou trois familles seulement vivent dans une aisance relative. Je reviendrai sur le commerce de cette région à propos de Bobo-Dioulasou.
Pendant mon séjour ici j’ai vu une jeune fille qui avait les fesses tellement saillantes que je n’hésite pas à croire qu’elle est d’origine sud-africaine ; elle est du reste, comme type, couleur de peau et forme de seins, en tout semblable à la Hottentote exposée au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Elle allait par les rues entièrement nue et portant toujours une petite calebasse sur la tête. Je m’informai de son propriétaire afin de savoir où il l’avait achetée et au besoin faire causer cette femme. Mais ce dernier, en fait d’explications, ne me raconta qu’une chose, c’est qu’il l’avait achetée enfant à Dioulasou et qu’il avait fait une fort mauvaise affaire, parce que cette fille est un peu folle : c’est ce qu’on appelle dans nos campagnes une innocente ; elle ne connaît rien sur son origine ; c’est une captive des Bobo, voilà tout ce que j’ai pu en apprendre. J’avais déjà vu une femme semblable à Sambadougou, mais la malheureuse était pour ainsi dire aveugle et totalement abrutie. Comment ces pauvres êtres sont-ils venus jusqu’ici, je me le demande. Si elles sont vraiment d’origine hottentote, pendant combien d’années et par quels chemins leurs malheureuses mères ont-elles été traînées ! Je serais plutôt porté à croire que dans des régions moins éloignées de nous que le bassin du fleuve Orange, dans un coin inconnu de cette mystérieuse terre d’Afrique, il y a encore quelques tribus de la même famille ethnographique.
C’est à Dasoulami que j’ai vu pour la première fois des lépreux, il y en avait trois dans le village ; on ne semble pas redouter la contagion. Ces hommes, quoique ayant les extrémités des mains et des pieds rongées, ne mangeaient pas à part et vaquaient parmi les autres personnes comme si de rien n’était.
Mardi 19 avril. — J’ai quitté Dasoulami accompagné par le frère de Karamokho-Dian qui doit me mener près de Guimbi, sa sœur aînée. Cette femme, qui est la veuve d’un chef, jouit, paraît-il, d’une grande considération dans la région ; c’est elle qui doit me faire présenter au chef des Bobo à mon arrivée.
Au départ, Mory Sory et beaucoup de musulmans sont venus me serrer la main et me souhaiter bon voyage.
La route est monotone, le plateau est presque dénudé, on coupe quelques oasis de jeunes rôniers et l’on traverse deux ruisseaux à eau courante ; vers le nord-ouest, le pays se relève assez sensiblement, on aperçoit dans cette direction une double ligne de collines. Plusieurs Bobo sont installés de distance en distance sur le bord du chemin et y vendent du mboin ; ce vin de palme est frais et vient d’être récolté ; celui que j’ai goûté à Dasoulami n’est pas buvable pour un Européen : il entre dans sa composition un noyau pilé qui est excessivement amer et qui lui donne un goût désagréable.
En approchant de Dioulasou nous laissons à droite un village bobo nommé Kinimé ; peu d’instants après, nous passons devant le premier village qui fait partie de Dioulasou et l’on m’installe sur la rive droite du ruisseau, dans le village des Dioula et des Dafing.
A mon arrivée, la veuve Guimbi fait les démarches nécessaires pour me présenter au chef de Dioulasou, qui consent à recevoir ma visite, mais, comme je me dispose à entrer dans son village pour le saluer, des hommes sur les argamaces (toits plats) me crient de m’en aller immédiatement, que le chef refuse absolument de me voir et de me laisser pénétrer dans son village ; certains d’entre eux brandissent des fusils et des sabres pour me faire peur. Je n’ai qu’à m’en retourner et attendre avec patience l’arrivée de l’imam, qui doit être de retour jeudi prochain, je le prierai de me faciliter une entrevue avec le chef : peut-être que les efforts de ce saint homme ne resteront pas stériles et que je pourrai voir ce terrible chef de Dioulasou.
Des hommes sur les toits s’opposent à l’entrée du capitaine à Dioulasou.
Bobo-Dioulasou, ou Sia, ou Dioulasou, est composé de cinq villages :
| Rive gauche du ruisseau. | ⎧ ⎨ ⎩ | Un village de Bobo. |
| Le village du chef, où habitent des Bobo etdes Dioula. | ||
| Le village de l’imam et de quelques DioulaSakhanokho. | ||
| Rive droite du ruisseau. | ⎰ ⎱ | Le village des Dioula de Kong et desDafing. |
| Le village des Haoussa et des Sonninke. |
Le ruisseau qui sépare ces deux groupes de villages n’a qu’un filet d’eau courante et prend sa source un peu au delà de Kinimé. Son lit est formé de larges dalles de grès et ses berges sont par endroits profondément encaissées. Il y règne continuellement une grande activité : les femmes y lavent et y puisent de l’eau, des bandes d’enfants sont en permanence en train de s’y baigner, les ânes, chevaux, etc., y sont menés à l’abreuvoir, et quantité de canards, de poules, de pintades y prennent leurs ébats. C’est cette eau que boit la majorité des habitants, car il n’existe qu’un seul puits, près de Marrabasou (village des Haoussa).
Sur la rive droite de ce ruisseau sont disposés une série de locaux souterrains dans lesquels on descend par une ouverture ronde de 50 centimètres de diamètre et un tronc d’arbre entaillé en guise d’échelle ; des Bobo sont installés au fond de ces tanières et y font de la vannerie.
Croquis de Sia ou Bobo-Dioulasou.
Pour se rendre compte du chiffre de la population totale de ces cinq villages, il faut distinguer la population fixe de la population flottante.
La première comprend :
1o Les Bobofing, non vêtus et sur lesquels je reviendrai plus tard ;
2o Les Bobo-Dioula ; ils sont tous vêtus, s’occupent un peu de commerce et possèdent quelques captifs ; ils ont adopté pour tatouage les marques du Mandé-Dioula ;
3o Les Dafing ou Dafina, qui sont venus il y a une quinzaine d’années du Dafina à la suite d’une guerre ; ils paraissent intelligents, font du commerce et possèdent quelques captifs ;
4o Les Dioula, venus de Kong ;
5o Quelques Haoussa et Sonninké, venus du Dagomba et de Salaga. Ils s’occupent de commerce et surtout de teinture. A Marrabasou ils ont une quinzaine de fosses à indigo en activité.
Au total, ces cinq éléments peuvent donner 3000 à 3500 habitants, auxquels il faut ajouter 1000 à 1500 étrangers du pays de Kong, du Haoussa, du Mossi, du Tagouara, etc., tous gens de passage ou momentanément fixés dans le village, mais n’y possédant que leurs marchandises et quelquefois rien du tout.
J’ai été frappé du peu de gens de Djenné que l’on rencontre ici. C’est que le commerce avec Djenné est à peu près exclusivement entre les mains des Mossi et des Haoussa. Ces derniers sont très nombreux ici, ils apportent tous du sel sur leurs ânes pour remporter des kola.
Les Haoussa ont un autre système de brêlage et de bâtage des bourricots que les Dioula, qui emploient, comme on sait, deux petits sacs remplis de balle de mil et placés perpendiculairement à l’échine de l’âne. Le système des Marraba consiste en un seul sac avec deux vides ménagés pour le passage de l’air et un large et épais paillasson destiné à protéger les flancs de l’animal bâté.
Quelques-uns de ces Haoussa sont des travailleurs, mais les autres, la grande majorité, quoique musulmans, s’adonnent à la boisson d’une façon peu raisonnable. Chez Guimbi, où j’habite, on débite de l’hydromel : ce sont eux les meilleurs clients. Presque tous ceux que j’ai connus ici venaient de faire partie d’une expédition contre le Gourounsi et n’en avaient rapporté comme fortune que quelques blessures de flèches. Leurs femmes haoussa ou yorouba sont de vraies ménagères : du matin au soir, elles s’occupent à filer du coton pendant que leurs maris dépensent ce qu’elles gagnent, et au delà, à boire du bési (hydromel). Beaucoup de ces femmes seraient jolies si elles n’étaient pas défigurées par une cicatrice qui commence au cuir chevelu pour finir à l’extrémité du nez, et une autre perpendiculaire à la première qui coupe le nez et la figure en deux ; elles ont aussi l’habitude de se rougir les dents en mâchant du kola et en se frottant ensuite les dents avec des fleurs de tabac.
J’ai remarqué que les Haoussa ne disent pas Djenné en mouillant le d pour obtenir le son du ج arabe, mais ils prononcent le nom de cette ville comme on le lirait en français, en ne prononçant presque pas le d : (d)Jenné.
Le marché de Bobo-Dioulasou a lieu tous les cinq jours et la veille du marché de Dasoulami ; on y trouve tout ce qui est nécessaire à l’existence, et, en ce sens, il est bien approvisionné. En fait de marchandises européennes, il s’y vend : le foulard rouge imprimé, à très bon marché ; quelques colliers de corail ; des pierres à fusil et quelques verroteries ; on y trouve aussi des bandes de coton du Tagouara, des fibres d’ananas écrues, rougies au kola ou teintes à l’indigo, pour broder les vêtements.
Il ne manque pas non plus de barbiers ambulants, ni de pédicures-manicures. Cette dernière profession est exercée par des gamins qui, à l’aide d’une méchante paire de ciseaux, coupent les ongles des pieds et des mains, à raison de 4 cauries par individu.
L’opération terminée, le pédicure remet au client les rognures des ongles, que ce dernier a soin d’enterrer précieusement dans un petit trou.
Mais la coutume qui m’a paru la plus singulière est la promenade, à travers le marché, d’un morceau de bois de 1 m. 20 de long, enroulé de chiffons, sur lesquels sont fixées des plumes de poule, le tout porté par un individu qu’accompagne un joueur de tam-tam, avec de nombreux gamins formant cortège.
L’heureux loustic.
Devant chaque marchand, le porteur du gris-gris le pose par terre avec cérémonie et puise à l’aide d’une petite calebasse à manche, qui peut contenir un litre environ, dans la calebasse du vendeur, sans que celui-ci proteste.
L’heureux loustic s’empare ainsi de tout ce qui lui convient, mil, riz, piments, sel, savon, graisse, etc., et dépose sa récolte dans les grandes calebasses que portent des gamins.
C’est en vain que j’ai demandé aux Mandé ce que cette coutume signifiait ; ils m’ont tous répondu que quand ils sont venus se fixer ici, cela existait déjà ; ils ne s’en préoccupent pas plus que cela. Probablement que le possesseur du fameux gris-gris, moyennant une petite gratification, les prévient quand il se dispose à faire un tour au marché.
Le commerce de transit a lieu dans les cases ; à cause de cela, il est difficile d’en apprécier l’importance. Ce commerce consiste en échange de sel, ferronnerie, bandes de coton, contre des kola. Ce sont là les principaux articles ; il y en a bien d’autres ; je les ai énumérés en parlant de Kong, je n’ai rien à y ajouter, si ce n’est qu’ils entrent pour une faible part dans le mouvement commercial de Dioulasou. Le commerce se fait à l’intérieur des cases ; c’est le diatigué (l’hôte) qui joue le rôle de courtier ; quand des étrangers descendent chez lui avec du sel, par exemple, c’est lui qui s’occupe de le leur faire vendre avantageusement et les abouche ensuite avec des gens venus avec des kola ou toute autre marchandise. Il serait, dans ces régions, de la plus grande impolitesse d’acheter ou de vendre quoique ce soit sans passer par l’intermédiaire du diatigué.
Pendant les vingt jours de route de Kong à Dioulasou j’ai soigneusement noté le nombre d’animaux et de porteurs que j’ai croisés en route.
Voici les chiffres :
| Sel. | Ferronnerie. | Tissus coton indigènes. | |||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| 62 | ânes porteurs de : | 135 | barres | 10 | paniers | 6 | rouleaux |
| 12 | bœufs porteurs de : | 53 | — | — | — | ||
| 303 | porteurs de tout âge : | 220 | — | 26 | — | 65 | charges |
| Total pour les 20 jours : | 408 | barres | 36 | paniers | 71 | charges | |
| Chiffre total pour toute l’année : | 7344 | barres de sel | 648 | paniers | 1278 | charges |
| En chiffres ronds : | 7500 | — | 650 | — | 1300 | — |
Encore, dans cette énumération, il m’échappe forcément les marchandises qui suivent les sentiers latéraux passant par Donagué ; je ne compte pas non plus les animaux : bœufs, moutons, ânes, chevaux, etc. Je crois donc être au-dessous de la vérité en évaluant à 1200000 francs la somme des importations vers Kong pendant une année sur cette seule route de Kong à Bobo-Dioulasou.
Je puis sans hésiter avancer que les deux tiers de ces importations sont achetées avec des kola ; l’autre tiers est acquis avec du ponguisé (pagnes rouges de Kong), des cotonnades indigènes rayées bleu et blanc, des pagnes en calicot teints à Kong on Dioulasou, quelques armes, de la poudre, un peu de cuivrerie, du corail, du coton de couleur en fil, des foulards, quelques perles, etc. On peut admettre que les marchandises européennes ne rentrent que pour environ 100000 francs dans le mouvement commercial actuel sur la seule route de Dioulasou, Kong et Djenné.
La proportion des marchandises européennes dans les transactions pourrait certainement entrer pour moitié dans la valeur totale des importations, ce qui peut nous donner un champ d’opérations qui n’est pas à dédaigner, si notre commerce veut sérieusement s’en mêler.
Bobo-Dioulasou n’a actuellement aucune relation avec Sikasso, dont elle n’est éloignée que de douze petites journées de marche et avec laquelle ce marché traite quelques affaires en poudre, armes, captifs et chevaux en temps ordinaire.
Menguéra, d’après mes renseignements, n’est pas une ville, comme l’écrivent Caillié et Barth ; on entend ici par Menguéra tout le pays que nous connaissons sous le nom de Mienka, Mianka ou Mienkala, dont les centres principaux sont : Ngana, Tiéré, Fienso, Néneinsou, Ouattara et Djitamana. J’ai obtenu un bon itinéraire vers cette région. Quelques marchands portent des kola dans le Menguéra et en rapportent du sel.
Il existe encore un autre lieu d’échange pour le kola et le sel au sud-ouest de Djenné, on le nomme Faramakhana.
Le Mossi envoie quelques chevaux à Dioulasou et Dasoulami. Les marchands ne vont pas tous chercher le kola à Salaga ou dans le Gottogo, ils poussent généralement jusqu’à Kintampo (à environ huit jours de marche au sud-ouest de Salaga) ; pour s’y rendre, ils prennent la route de Lobi et de Bouna.
J’ai trouvé ici deux mots français en usage : le mot carda, désignant la carde à peigner le coton, et le mot barifiri (barre de fer), indiquant la quantité d’or qu’il fallait jadis porter à la côte pour obtenir une barre de fer. Le barifiri pèse 4 mitkhal, environ 17 grammes d’or, et coûte 120 à 130 sira de cauries. C’est une façon de parler que de donner le prix de l’or ; je n’ai pu en trouver une seule barifiri, même en en offrant 150 sira, d’où l’on peut inférer que s’il y a un peu d’or ici, il n’y en a pas suffisamment pour le faire entrer en ligne de compte comme objet de commerce.
1o Contrairement à ce que nous supposions, il existe au Soudan cinq variétés de sel de provenances bien diverses. Tout le sel, qui est consommé dans cette région jusqu’à Kong et au delà vient, d’après les Haoussa et les gens de Djenné que j’ai interrogés, des mines de sel gemme de Taodéni par Tombouctou à Djenné. Ce qui m’a frappé, c’est qu’il est absolument blanc, d’un grain très fin, et qu’écrasé il ressemble à notre sel fin de table. C’est une contradiction formelle avec ce que dit Barth : « Celle qui est la plus recherchée des cinq couches de sel des mines de Taodéni s’appelle El-Kahéla (la noire) ; sa couleur, en réalité, n’est pas noire, mais consiste en un beau mélange de noir et de blanc qui ressemble beaucoup au marbre. »
Il est impossible que Barth, qui est resté si longtemps à Tombouctou, fasse erreur ; je crois plutôt que cette quatrième couche a été épuisée quelques années après le passage de ce voyageur, et qu’actuellement ce sel blanc provient ou bien des trois premières couches, ou bien de la cinquième.
Les barres les plus légères pèsent au moins 32 kilogrammes ; elles sont marquées à l’encre de diverses façons.
Quelquefois ces marques sont accompagnées de noms propres ; j’y ai relevé ceux d’Omar, d’Othman et de Moussa. Ce sont probablement les noms des premiers acheteurs ou du producteur.
Les prix que donne Barth ont tous changé. Ce voyageur a vu vendre, à Tombouctou, les kola de 10 à 100 cauries ; leur valeur a depuis considérablement augmenté. Dans toutes les régions voisines des marchés que j’ai traversés, le plus petit kola coûtait toujours plus de 10 cauries ; il n’y a que le kola de Mango qui coûtait à Kong 5 cauries, mais qui, à Dioulasou, en vaut déjà de 20 à 25, et c’est le meilleur marché.
En 1855, Barth dit que le sel est envoyé de Djenné à Sansanding, où il est payé 2 mitkhal d’or la barre. Actuellement il vaut à Djenné de 20 à 25 ba de cauries, c’est-à-dire 3 mitkhal d’or ; rendue à Sansanding, la barre vaut 40000 cauries, chiffre bien trop élevé pour pouvoir lutter contre les sels de Tichit, venant par Ségou. D’après les renseignements que je crois avoir puisés à bonne source, le sel de Taodéni ne dépasse pas à l’ouest Sâro et San. La route qu’il suit est Taodéni, El-Arouan, Tombouctou, Kabara, Sofouroula, Hamdallahi, Bandiagara, ou bien encore Mopti, Niala, Djenné, Sâro, Bla. Ces marchés alimentent le Libtako, le Djilgodi, le Mossi, le Kipirsi, le Mianka, Bobo-Dioulasou et les États de Kong, une partie du Gourounsi, Oua et Bouna.
2o Le sel gemme en barres de provenance de la sebkha d’Idjil vient par l’Adrar et Tichit dans nos possessions du Soudan français ; dans l’est, les marchés extrêmes sont Sansanding et le Ségou ; il alimente les États de Madané, de Samory, le Ouorodougou et le Follona occidental.
3o Le sel en poudre de Daboya.
Transporté en calebasses ou en paniers, il alimente le Dagomba, le Mampoursi, une partie du Gourounsi, le Lobi, Oua, Bouna et pénètre dans la partie sud-est des États de Kong.
4o Le sel marin de la Côte d’Or anglaise, qui d’Accra remonte la Volta. Il alimente les mêmes régions que le sel de Daboya et pénètre beaucoup dans le Bondoukou et l’Anno.
5o Enfin, le sel marin fabriqué par les peuples de race agni, habitant la côte entre les lagunes et la mer (environs de Grand-Bassam et d’Assinie). Ce sel est transporté dans des paniers coniques par tout le Sanwi, le Bettié, l’Indénié, l’Anno, le Baoulé, le Morénou, l’Attié, l’Ébrié, etc. ; les Jack-Jack et les gens de Dabou en alimentent tout le bassin du Bandamma ou rivière Lahou.
En jetant un coup d’œil sur une carte, on constate qu’il existe dans cette partie du Soudan une zone, située entre 8° et 10° 30′ de latitude, où l’on peut se procurer les cinq variétés de sel, et que les autres régions sont moins favorisées sous ce rapport, puisqu’elles ne sont alimentées que par une seule variété.
Barre de sel.
On constate également que les sels de provenance européenne ne sont transportés qu’à 500 kilomètres environ de la côte ; que celui fabriqué par les indigènes ne supporte qu’un transport de 300 kilomètres ; tandis que les sels gemmes du Sahara, par leur extrême bon marché, peuvent encore lutter avec tous les autres sels à Kong, c’est-à-dire à près de 1300 kilomètres des mines de Taodéni.
Dès mon arrivée à Dioulasou, je m’informai de Kongondinn, le chef auquel j’étais adressé, et envoyai Diawé saluer celui qui le remplace à Kotédougou, car ce Ouattara est absent depuis des années. Il habite un village frontière du Tagouara, pays avec lequel il a maille à partir depuis plus de vingt ans et qui n’est pas encore absolument soumis. Actuellement ce chef réside, ainsi que son frère Pinetié, à Kokhoma, à quelques kilomètres au nord de Dandé (route de Djenné). Il est secondé, dans son organisation du territoire des Tagouara, par un autre chef, nommé Baba Ali, qui occupe, avec les Bobo-Dioula, un village situé un peu plus à l’ouest, nommé Gouéré. Sabana Ouattara avec les Dokhosié, et Souloumananofé avec les Tiéfo sont à Dandé, également dans le Tagouara, pour réprimer les brigandages auxquels se livrent les peuplades des environs. Ils occupent militairement la route de Bobo-Dioulasou à Djenné.
Diawé ne trouva à Kotédougou que Mamorou, connu sous le nom de Morou, un Ouattara, fils de Kankan, parent de Karamokho-Oulé, chef de Kong. Morou fit quelques difficultés pour me recevoir, mais quand il eut pris connaissance de mon sauf-conduit, il n’hésita plus ; c’était, d’après la lettre, bien chez lui que je devais me rendre et passer pour aller dans le Mossi. Lorsque Diawé lui demanda pour moi un homme pour me conduire chez Kongondinn, afin de conférer avec celui-ci sur le chemin à suivre, il avoua que ce dernier chef lui avait ordonné de faire le nécessaire pour me faire gagner le Mossi, et qu’il ne désirait pas me voir, de peur de mourir en voyant un blanc, etc. Ce refus me contraria beaucoup, d’abord parce qu’il m’enlevait l’occasion de juger de l’importance et de relever les deux rivières qui forment la branche occidentale de la Volta et d’amorcer les routes de Djitamana et de Djenné ; ensuite parce que depuis ma sortie de Kong c’est le cinquième chef qui refuse d’entrer en relations avec moi et de me voir. Voici leurs noms :
- 1o Bakary, chef des Komono ;
- 2o El-Hadj Karamokho Koutoubou, de Sidardougou ;
- 3o Amory, chef des Tiéfo, résidant à Noumandakha, qui me fit dire pendant mon séjour à Dasoulami de ne pas chercher à le voir ;
- 4o Dayagabé Soro, chef de Sia (village des Bobo, à Dioulasou) ;
- 5o Kongondinn Ouattara.
Voyageant dans d’aussi tristes conditions, je laisse à penser s’il m’est permis de faire utile besogne. Presque accusé de sorcellerie par cette population ignorante, et suspecté comme un être malfaisant, il m’est extrêmement difficile d’obtenir des renseignements sur la région que je parcours, toute question imprudente, tout acte de ma part mal interprété pouvant me faire sans merci rebrousser chemin. Je suis donc obligé de me tenir sur la plus entière réserve ; il ne m’est permis de voyager que très lentement et de ne m’avancer qu’avec la plus grande prudence, n’étant effectivement protégé par aucun chef du pays.
Si jusqu’à présent j’ai réussi à pénétrer jusqu’à Dioulasou, ce n’est que grâce à ma lettre de recommandation de Kong et à de nombreux cadeaux. Si je voyageais avec une simple petite pacotille, dès le quatrième ou cinquième jour de route je me verrais forcé de revenir en arrière, abandonné par tous ceux (musulmans et fétichistes) qui, peut-être, ne me secondent actuellement que par intérêt.
A Dioulasou j’ai été, plus qu’ailleurs, obsédé par des gens qui me demandaient des médicaments ; s’il y a une sollicitation de laquelle il faut se méfier, c’est bien celle-là.
Qu’un malade auquel on aurait administré un médicament absolument inoffensif, pour se débarrasser de son obséquiosité, vienne à mourir, sûrement l’Européen sera accusé de lui avoir jeté un sort ou d’avoir précipité sa mort.
C’est ainsi que le major Laing, qui soignait une vieille femme, près d’El-Arouan (au nord de Tombouctou), fut accusé par les Bérabisch de l’avoir empoisonnée et fut assassiné.
Voici comment je me tirais d’embarras ; cette méthode m’a toujours réussi et me procurait, outre l’avantage de m’éviter des clients, celui de me concilier l’amitié de la plupart des indigènes.
Je répondais invariablement aux solliciteurs :
« C’est vrai, les blancs connaissent beaucoup de médicaments, mais ils sont propres à leur pays. Allah a donné à chaque pays et à chaque peuple les médicaments et les plantes qu’exige le climat. Nos médicaments, qui sont bons pour nous, seraient certainement dangereux pour vous. Pourquoi me demandez-vous cela, à moi qui suis étranger ? Vous avez ici des vieillards à barbe blanche qui voyagent depuis plus de cinquante ans dans la brousse et qui connaissent tout : ce sont eux qu’il faut consulter ; leurs conseils ne vous feront pas défaut, j’en suis sûr ; adressez-vous à eux, Allah vous aidera. »
Les anciens, accroupis autour de moi, et l’auditoire entier ne manquaient jamais de dire en forme de conclusion : « Ce blanc parle bien, et ce qu’il dit est vrai, ini-sé, « merci ».
L’imam de Dioulasou, lui aussi, venait me demander des remèdes et des préservatifs contre les maladies, la guerre, les revers de fortune. Ce qu’il tenait surtout à savoir, c’est le nom des deux femmes d’Abraham. « Si tu me les apprends, me disait-il, ma fortune est faite, parce que j’ai rêvé cela la nuit, il faut que tu me le dises, j’ai absolument besoin de le savoir, sans quoi je ne réussirai nulle part. » Un autre musulman m’a demandé avec instance de lui révéler le nom de la femme de Jacob.
Ces malheureux sont d’une naïveté, d’une crédulité, dont rien n’approche. Heureusement qu’ils n’ont pas affaire à une société plus avancée qu’eux, sans quoi ils se feraient exploiter dans la belle acception du mot.
Mercredi 25 avril. — Le départ de Bobo-Dioulasou a lieu sans incidents : l’imam et quelques musulmans m’accompagnent jusqu’à la sortie du village.
Après avoir traversé Goua (village bobo), on atteint l’extrémité du plateau Dasoulami-Dioulasou, dont la descente a lieu assez facilement et ne nécessite pas le déchargement des animaux. On chemine ensuite le long de la base de ce soulèvement.
Dans la plaine on ne découvre que quelques collines mamelonnées peu élevées, isolées, semées au hasard, et n’ayant l’air de se rattacher à aucun système orographique. Sur une de ces collines est perché un village bobo nommé Koro, au pied duquel passe la route de Bouna.
Partout autour de la base du plateau se trouvent entassés de gros blocs de granit arrondis ; ailleurs ce sont des grès anguleux disposés et amoncelés d’une façon bizarre : on se croirait presque dans le lit d’un ancien glacier.
Il n’en est rien cependant, car nulle part je n’ai remarqué de traces d’affaissement ni de vestiges de moraines. Les couches de grès sont bien horizontales et disposées régulièrement. Ce désordre géologique est plutôt dû à l’action des eaux, qui, aidées des agents atmosphériques, ont à la longue désagrégé une partie de ce grand plateau, enlevé et entraîné les terres meubles, laissant à nu les blocs jadis recouverts de terre végétale, et érodé les hautes terres, dont les mamelons de la plaine ne sont plus en quelque sorte que les témoins.
A Bokhodougou on s’éloigne légèrement du plateau pour s’en rapprocher un peu plus loin. A la sortie de Niamadougou on franchit le dernier contrefort par un petit col d’où l’on aperçoit Kotédougou.
En approchant du village, je fus frappé de l’animation qui régnait aux abords ; je me demandais ce que cela signifiait, lorsque Diawé, qui a meilleure vue que moi, me dit : « Ici, ma lieutenant, jamais des dou qui fini », ce qui dans son langage veut dire : Il ne manque pas de dou par ici.
Il y en avait, en effet, partout, autour des cases, sous les arbres, dans les champs, dansant, faisant la roue, marchant sur les mains et courant de temps à autre après les spectateurs.
J’avais déjà vu de ces êtres grotesques à Dioulasou ; je vais dire ce que j’en sais :
Les dou sont des individus ridiculement déguisés, portant des vêtements sur lesquels on a cousu du dafou (chanvre indigène), des fibres et des feuilles de palmier ban ; comme coiffure, ils ont un bonnet ou une calotte également en dafou, surmonté d’un cimier en bois rougi à l’ocre, ou quelquefois muni d’un bec d’oiseau également en bois. Deux trous sont ménagés dans la calotte pour les yeux.
Ces dou sont abreuvés gratuitement de dolo par la population, qui leur fait cortège ; nuit et jour ils circulent dans le village, dans les champs, et rossent d’importance les gamins et quelquefois les grandes personnes, quand ils en rencontrent d’assez naïves pour avoir peur d’eux. Habillés de la sorte, circulant par la grande chaleur et buvant force dolo, on a vu de ces individus devenir ivres furieux et assommer des gens à coups de trique.
Promenade des dou.
C’est une coutume des Bobo : à la nuit tombante et au petit jour, les hommes suivent les dou en chantant en chœur à pleins poumons un air grave qui n’est pas sans harmonie. Malheureusement ce chant est entrecoupé par des cris de bêtes féroces que pousse ce peuple à demi sauvage.
Cette promenade des dou n’a lieu que rarement. Les Mandé, qui ne sont pas observateurs, ne m’ont pas renseigné, mais je crois pouvoir affirmer que c’est surtout à l’entrée de l’hivernage qu’ont lieu ces cérémonies. Pour eux, les processions dans les lougans ont peut-être pour but d’en chasser les esprits malfaisants au moment de la culture, ou bien encore de faire pleuvoir.
Chez les Bambara et les Malinké du haut Sénégal, il existe aussi des dou, mais ceux-ci sont inoffensifs. J’en ai vu deux un soir à un tam-tam de Komantara (Médine) chez Demba Sambala qui ne venaient là que pour danser. Les Khassonké les appellent mama (ancêtres).
Kotédougou était encore il y a une trentaine d’années un village peuplé exclusivement de Bobofing. Quand Kongondinn Ouattara et son frère Pinetié vinrent des environs de Kong (route de Djimini), avec leurs captifs à leur suite, s’y fixer, les Mandé suivirent, et peu à peu les immigrants formèrent deux villages. Le groupe total prit alors le nom mandé de Kotédougou. Ce changement de nom n’est pas rare dans cette région. En jetant un coup d’œil sur l’itinéraire que j’ai parcouru pour me rendre de Kong ici, on remarquera que les villages traversés par le chemin Kong-Djenné portent en majorité des noms mandé, quoique la plupart d’entre eux aient été créés par des Komono, des Dokhosié, des Tiéfo, des Bobo, et aient porté, à l’origine, des noms d’étymologie autochtone.
A la suite des guerres qu’El-Hadj Mohammadou Karanta, ex-chef de Ouahabou, fit dans le Dafina et le Niéniégué, un troisième élément, peu nombreux, composé de quelques familles du Dafina, est venu se greffer à cette population.
Les étrangers qui sont ici les plus anciens et en même temps les moins nombreux sont les Foulbé[78], représentés par une dizaine de familles, dont quelques-unes possèdent des captifs ; d’autres moins heureuses n’ont ni captifs ni troupeaux, et celles-ci élèvent le bétail pour le compte des Bobo et des Mandé, dont ils sont en quelque sorte les métayers. Cependant aucun d’eux n’est captif, comme je l’ai constaté dans le Follona, à Kong, chez les Komono et les Dokhosié. Dans ces pays on trouve un ou deux Peul captifs dans chaque village où il y a un troupeau, mais ce sont des Foulbé métissés, presque noirs.
Kotédougou marque la limite sud où l’on rencontre le Peul libre établi avec sa famille. Les Foulbé que j’ai interrogés m’ont dit qu’ils sont Sidibé, venus du Borgou ou Bourgou il y a environ soixante ans. J’ai cru tout d’abord qu’il s’agissait du Bargou ou Borgou situé au nord du Yorouba, et je me disais que Duncan pouvait bien avoir raison en signalant la présence vers Assafouda de gens qu’il croyait d’origine peul. Je me suis donc plus amplement informé auprès des vieux Foulbé, qui m’ont fait voir le Borgou au nord et au nord-est ; cela m’a fait souvenir que Mage, dans son histoire du Macina, dit que tandis que Tidiani gouvernait Hamdallahi [et] Bandiagara, Balobo, frère d’Ahmadou cheikh, s’était réfugié dans le Borgou.
Croquis de Kotédougou.
Voici ce que j’ai appris à ce sujet : Borgou veut dire en poular « fourrage vert », c’est le bing kendé du Mandé. On est convenu de dénommer ainsi la presqu’île formée par les deux bras du Niger des environs de Sâro à Mopti, parce que c’est seulement dans cette région que pendant toute l’année on trouve du fourrage vert pour les chevaux : du borgou[79].
Djenné et ses environs, quoique faisant partie du Borgou, sont désignés aussi sous le nom de Djennéri.
Les environs de Sofouroula, Hamdallahi et jusque vers Bandiagara sont désignés sous le nom de Fakhalla.
L’ensemble des pays foulbé de la rive droite est connu par les Foulbé de cette région sous le nom de Fouta et ils n’entendent par Macina que les pays de la rive gauche du bras principal du Niger au nord de Diafarébé et de Sarédina.
Quant à Bandiagara et à toute la région des environs, c’est simplement le Tombokho. Bandiagara en est la capitale. Elle sert en même temps de résidence à Mounéri, chef des Foulbé, et à Domo, chef des Tombokho.
Il n’y a à Bandiagara que fort peu de Foulbé. La suite de Mounéri, successeur de Tidiani, occupe un groupe de cases, tandis qu’il y a dans Bandiagara quatre ou cinq gros villages de Tombokho. Le tout est entouré d’une seule et même enceinte.
Un Peul, venu de Ouaranko, m’a exactement fixé sur l’époque de leur migration chez les Bobo ; elle date de 1828 ou 1829, de l’époque où Ahmadou cheikh, fils d’Ahmadou Amat Labbo, conquit le Djenné sur le Ségou.
Les Foulbé de Kotédougou ne vivent pas dans le village même : ils se sont établis dans des cases en paille très confortables, à quelques centaines de mètres à l’ouest et au sud des villages Bobo et Mandé. Leurs petites propriétés sont entourées de haies vives ou de haies artificielles en épines. L’intérieur de leurs demeures est d’une propreté remarquable. Les abords sont dépourvus d’herbe et sablés. Les Foulbé vivent ici sous l’autorité des chefs du pays, mais règlent leurs différends en les soumettant au plus ancien des leurs ; dans certains cas, ils en réfèrent à Wouidi, qu’ils considèrent un peu comme leur souverain. Ce chef réside à quinze jours de marche vers le nord, à Barani ou Baréni (route de Dioulasou à Bandiagara).
Les hommes sont uniformément vêtus d’un grand doroké blanc en cotonnade du pays. Moins ample que celui des noirs musulmans, ce vêtement a beaucoup d’analogie avec la gandoura arabe. Ils ont adopté comme coiffure le bonnet mandé à deux pointes dit bammada, également en cotonnade blanche. Ils sont peu métissés et presque blancs. Tous sans exception sont musulmans, mais ivrognes dans toute l’acception du mot. Vers cinq heures du soir il n’est plus possible d’avoir un entretien sérieux avec eux : jeunes gens, adultes et vieillards sont ivres.
En dehors de l’élevage du bétail ils ont aussi de belles cultures entretenues avec soin, je pourrais presque dire avec luxe.
En général ils ne sont pas tatoués, quelques-uns sont cependant marqués comme les Dioula ou les Dafina. Tous ont les dents de la mâchoire supérieure excessivement saillantes, ce qui rend leur bouche plus que disgracieuse.
Les femmes ont le type sémitique très prononcé. Comme coiffure, elles portent les cheveux relevés sur le sommet de la tête en forme de casque, dont le cimier est agrémenté de cuivrerie mélangée de petits coquillages blancs. A l’extrémité postérieure du cimier sont suspendus six ou huit tubes plats en cuivre recouverts de coton artistement arrangé en forme de grappes de sorgho qui retombent en arrière et dissimulent la nuque.
Leurs enfants sont absolument nus. J’ai vu de jolies fillettes de sept à huit ans bien coiffées, mais pas même couvertes d’un chiffon. Pour des nègres, passe encore ; pour des enfants à peu près blancs, cela choque l’œil et fait pitié.
Leur langue est à peu près celle que parlent les Toucouleur du Fouta sénégalais. Quand la conversation ne sortait pas des choses banales, je comprenais tout ce qu’ils disaient. Entre eux ils ne parlent que le poular. J’ai remarqué qu’ils disent indifféremment : a nani poular, « tu comprends le poular », ou a nani foulfouldé, « tu comprends le foulfouldé ».
Habitations des Foulbé de Kotédougou.
Hommes, femmes et enfants savent en outre parler le bobo et surtout le mandé-dioula. La population totale de Kotédougou s’élève à environ un millier d’habitants. Dans ce chiffre les Bobofing entrent pour moitié.
Quoique ce village soit grand, il n’a pas de marché : les habitants sont forcés d’aller soit à Dasoulami, soit à Dioulasou, pour faire leurs provisions et vendre leurs produits. Les Mandé-Dioula et les Dafina s’occupent un peu de tissage et surtout du commerce de chevaux.
En arrivant à Kotédougou, je tombai très gravement malade (fièvre bilieuse hématurique). La nouvelle s’en répandit bientôt dans la région, et je reçus à cette occasion des cadeaux en vivres des gens de Dousoulami et de Dioulasou, qui envoyèrent souvent prendre de mes nouvelles. Si un peu plus haut j’ai porté un jugement téméraire sur les gens qui se disaient mes amis, je m’empresse ici de leur rendre justice : quelques-uns d’entre eux m’ont prouvé qu’ils avaient réellement de l’affection pour moi.
Dès que je me sentis hors de danger, je fis des démarches auprès de Morou pour partir. Ce chef a malheureusement peu d’influence, il est apathique et presque abruti, quoique étant tout jeune. N’étant jamais sorti de Kotédougou, c’est à peine s’il connaissait quelques villages aux environs et le nom de leurs chefs. Il s’adressa tout d’abord aux Foulbé pour me faire conduire par l’un d’eux auprès de Wouidi, à Baréni, en priant ce chef de me faire gagner le Mossi. Aucun de ceux-ci ne voulut s’en charger, donnant pour prétexte la sotte légende de la mort de Tidiani causée par la visite récente de Caron.
Leur refus ne me déplut pas du tout, au contraire : le territoire de Baréni est loin d’ici et n’est séparé du Fouta que par deux villages du Dafina ; de plus, Wouidi est parti avec ses guerriers pour une expédition dans le Djimballa ; une fois entré dans ce pays, je n’en serais plus sorti de longtemps.
Le successeur de Tidiani est mort, et personne n’a voulu me donner le nom du nouveau souverain[80] : j’ignorais donc ses dispositions à notre égard ; de plus, une lettre du docteur Tautain (commandant du cercle de Bammako), qui me parvint à Tiong-i, m’annonçait qu’il fixait au mois de décembre son départ pour un voyage par terre à Tombouctou et dans le Macina. Ma présence dans ce pays était donc inutile ; il ne m’était du reste pas facile de rouvrir des négociations avec le Macina, ignorant absolument les causes pour lesquelles le commandant de la canonnière le Niger n’avait pas réussi à traiter. La canonnière n’était pas de retour à Bammako au départ du courrier du commandant de Bammako et il ne savait pas de détails.
Morou, pressé par moi, se renseigna auprès des Dafina ; de mon côté, je m’entourai de renseignements sur la nouvelle région que j’avais à traverser, et il fut décidé qu’on m’adresserait à Doufiné, chef des Bobo Niéniégué de Bondoukoï. Ce chef est en relations avec le Dafina et se chargerait de me faire gagner le Yatenga par le Dafina.
Trois jours avant mon départ, Diawé me présenta un homme originaire du Gadiaga qui demandait à me parler. Ce malheureux a été fait captif tout jeune par les gens d’El-Hadj Omar et conduit à Djenné et Bandiagara, où il fut plus tard vendu à Ahmadou Barou, chef de qbaïla à Kong, qui le libéra[81] ; il a fait de nombreux voyages dans ces régions, mais il n’a jamais réussi à se créer des ressources suffisantes pour regagner son pays. Ce pauvre homme n’était pas vêtu : il me supplia de le prendre à mon service et de lui faire gagner plus tard Bakel. Sur ses instances je me décidai à l’engager, comptant l’utiliser ultérieurement comme courrier. Il me donna d’utiles renseignements sur ces régions et surtout sur Bandiagara, Djenné et les chemins qui y conduisent. Il me confirma des itinéraires que j’avais réussi à me procurer à Dioulasou et pendant la route. Je crois utile de les donner ci-dessous, car, surtout à propos de Djenné et des cours d’eau avoisinants, il règne encore une certaine confusion, due au manque de détails dans la relation de voyage de Caillié et dans celle de Barth, qui n’en parle qu’accessoirement.
Renseignements sur Djenné.
Djenné n’est pas situé dans une île : quand on vient du sud, il n’y a que le Baoulé à traverser ; mais pendant les hautes eaux il se forme autour de la ville des inondations qui proviennent soit du débordement du marigot de Diafarébé, soit du Baoulé, ce qui permet en hivernage de communiquer en pirogue de Niala et Diombalo, situés sur la rive gauche du Baoulé, avec Séno-Say, et le marigot de Diafarébé en passant contre le tata de Djenné.
En saison sèche les marchandises venant de Tombouctou et passant en transit à Djenné sont débarquées à Niala, portées à bras à Djenné, et de Djenné à Séno-Say, où elles sont embarquées pour Diafarébé. De même, les marchandises venant ou allant à San et tout le long du Baoulé sont débarquées et embarquées à Diombalo.
Niala et Diombalo, ces deux escales du Baoulé, sont situées à une bonne portée de fusil de Djenné. Séno-Say en est éloigné d’un kilomètre environ.
D’après El-Békri, la ville de Djenné fut fondée au commencement du deuxième tiers du Ve siècle de l’hégire (435 ; ère chrétienne 1043-44). Elle était au début païenne. A la fin du VIe siècle de l’hégire (vers l’an 1200), les habitants commencèrent à se convertir. A cette époque le sultan de Djenné, كنبر (probablement Kanbara), embrassa l’islamisme, et les habitants de Djenné suivirent son exemple.
La ville s’enrichit par la suite avec le commerce du sel (de Teghasa) et de l’or (de Bitou).
Ahmed Baba (Zeitschrift der Deutschen Morgenländ.-Gesellsch., Bd IX, S. 528) s’exprime clairement sur l’emplacement de Djenné ; aucun doute ne peut subsister.
Voici son texte :
« Quand le fleuve monte, Djenné se trouve pour ainsi dire dans une île du fleuve ; mais dès que le fleuve baisse, les eaux se retirent de la ville. Du commencement d’août, l’eau du fleuve entoure la ville, et à partir de février l’eau reste éloignée de la ville. »
Il est très curieux de remarquer qu’Ahmed Baba, quoique étant né et ayant vécu à Tombouctou, connaisse les noms des mois du calendrier Julien.
« Dans le temps, Djenné était situé en un lieu nommé زخرُ (peut-être Zakhorou). Plus tard les habitants abandonnèrent ce lieu et vinrent se fixer à l’endroit où s’élève la ville aujourd’hui. »
Voici les routes principales venant du sud, en les énumérant de l’ouest vers l’est :
1o La route du Mianka et Djitamana, aboutissant à San, où elle se bifurque pour se diriger d’une part sur Sâro, de l’autre sur Djenné par Koroni, où elle rejoint l’itinéraire Caillié.
2o La route suivie par Caillié, qui de Koroni se dirige sur Médina, Koninian, etc., et suit le fleuve. Caillié en atteignant Somou a traversé un débordement du Baoulé, et à partir de Koro il a suivi, sans s’en douter, les bords de cette rivière à 10 kilomètres environ et même quelquefois moins.
3o La route Kong-Dioulasou, qui de Foromandougou passe à Bankoumani, Papourou et Baramandougou.
4o La route de Bouna et du Lobi, qui passe soit à Kotédougou, soit à Dioulasou, pour de là traverser la Volta Noire à Bossola et passer à Aléarasou. Elle se bifurque à Bénéna, se dirige à l’ouest par Fiou sur Bankoumani, et à l’est par Yéréni sur Koninian.
5o La route venant de Ouaranko par le territoire de Wouidi et Tori, où elle quitte la route de Bandiagara pour passer à Tou et Tomina.
Le point de passage du Baoulé pour toutes ces routes est Touara ; on débarque un peu en aval, à Diombala.
Les trois centres les plus peuplés après Djenné sont : 1o Hamdallahi, à 4 kil. 500 du Baoulé. 2o Sojouroula, marché très important pour le sel ; il alimente tout le Yatenga, le Gourounsi, Oua et la partie ouest du Mossi ; le sel de Waghadougou provient de Sofouroula. 3o Bandiagara, capitale du Tombo ou Tombokho, à la fois résidence du souverain du Macina et de Domo, chef le plus influent du Tombokho.
Dans le Sâro, qui n’appartient ni au Ségou ni aux États toucouleur du Macina, se trouvent des Sonninké ou Marka, qui forment la classe gouvernante et dirigeante, et une population nommée Pondouri[82]. Ce peuple habite quelques villages, et ne parle ni le sonninké, ni le songhay.
De Bobo-Dioulasou à Djenné, ou plutôt de la branche nord de la Volta Noire (à deux jours de marche dans le nord de Dioulasou) jusqu’au Baoulé de Djenné, se trouve une région très étendue, soumise à l’autorité du chef de Kong, mais divisée en nombreuses petites confédérations comprenant des peuples qui diffèrent essentiellement entre eux.
Elle n’est désignée par les gens qui voyagent que par deux noms : le territoire des Bobo-Oulé, qui s’étend jusqu’à Djenné, et le Tagouara, qui comprend toute la partie sud-ouest voisine du Kénédougou et du Mianka. La population du Tagouara semble offrir quelques liens de parenté avec les Siène-ré des États de Tiéba.
S’il est vrai que les deux peuples qui habitent cette région appartiennent en majeure partie aux Tagouara et aux Bobo-Oulé, il faut aussi citer de nombreuses petites enclaves d’autres peuples qui, semées comme au hasard sur ce vaste territoire, empêchent d’en déterminer exactement les limites linguistiques et ethnologiques.
L’élément dominant de cette région est le Bobo-Oulé, parmi lequel on distingue encore le Bobo-Dioula (partie civilisée, commerçante et industrielle de cette vaste famille) ; viennent ensuite :
Les Dafing ou Dafina ;
Les Niéniégué ;
Les Foulbé, dont nous venons d’entretenir le lecteur ;
Les Mandé, disséminés un peu partout ;
Les Léna ou Léla, peuplade peu considérable envahie par l’élément peul (centre principal Tabanincoro) ;
Les Bobofing ;
Les Tagouara ;
Les Bobo-Tombo, fraction des Bobo, habitant sur les confins du Yatenga.
C’est cette région, avec le Gourounsi, le Lobi et la partie est des États de Tiéba, qui renferme la plus grande quantité de peuples d’origine et de famille ethnographiques diverses. Ils offriront un vaste champ d’étude aux voyageurs qui auront plus tard la bonne fortune de les décrire.
La région dont nous venons d’énumérer les divers peuples est arrosée par les affluents de la branche nord de la Volta Noire, et probablement aussi par le fleuve coupé par Caillié à Kouoro (Kouara-ba).
Les marchands circulant souvent sur le chemin Bobo-Dioulasou-Djenné m’ont affirmé cependant qu’on ne traversait aucune rivière de Samandini au Baoulé de Djenné, ce qui prouverait que si l’on coupe le Kouara, c’est qu’il n’est encore qu’une rivière insignifiante.
Il existe une certaine confusion dans l’ouvrage de Caillié à ce sujet (voir tome II, page 130). « Cette rivière, dit-il, vient du sud et coule rapidement du nord-est à l’est. » Dans ce cas, elle ne se dirigerait pas sur Kaya et le Ségou, comme Caillié le dit lui-même plus haut ; il y a certainement erreur d’impression.
Enfin, une troisième rivière, le Bendougou, sépare cette région du Mianka et du Bendougou. Vers le nord, quelques débordements du Baoulé s’avancent très loin dans les terres et constituent des marais aux environs de Fienso, San et Somou.
Les routes principales qui coupent cette région ont toutes une direction générale nord-sud ; elles relient les entrepôts de sel aux entrepôts de kola (voir pour le mouvement commercial les chapitres [Kong] et [Bobo-Dioulasou]).
Le Touagara est traversé par le chemin Dioulasou, Djitamana, Yankasou, Bla et le Ségou. Ce chemin coupe l’itinéraire Caillié à Ouattara et rejoint la grande route Sikasso-Djenné à Djitamana même.
Un chemin direct relie les États de Kong à Djenné ; il part de Bobo-Dioulasou, passe à Bama et à Samandini et aboutit à Baramandougou et à Touara au Baoulé. Enfin, le chemin direct de Bouna, par le Lobi, Kotédougou, Bossola, Aléarasou, Douki et Bénéna, où il se bifurque en deux : la branche ouest passe à Fiou [résidence d’un fils de Balobo (Ahmadou Labbo), ex-chef du Macina], pour aboutir également à Baramandougou, tandis que la branche est passe à Yéréni, pour aboutir à Koninian.
Un seul chemin important traverse cette région de l’ouest à l’est. Il met en communication Bla et le Bendougou, San, Ouonincoro et le Yatenga.
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La description d’une autre région non moins intéressante, dont je n’ai traversé que quelques districts, doit également trouver place ici. Je veux parler du vaste rectangle compris entre le Gottogo ou Bondoukou au sud, les États Foulbé au nord, les territoires de Kong et de Bobo-Oulé à l’ouest et le Mossi à l’est. Le Dafina y occupe à peu près une position centrale.
Le Dafina est borné au nord : par le territoire des Bobo-Oulé et le Tombo, qui fait partie des États toucouleur du Macina ; à l’est, par le Yatenga, le territoire des Sommo, le Kipirsi et le Gourounsi ; au sud, par le territoire des Lama ou Nokhodossi, le pays des Bougouri et les Bobofing ; enfin, à l’ouest, par le territoire des Niéniégué, des Léla et des Bobo-Oulé.
La partie nord du Dafina se nomme Douroula ; elle est, comme la partie méridionale, subdivisée en petites confédérations, dont les principales sont celles de Tori, Konna, Kon, Yéré, Soin, Safané (chef Ousman), Ouri, Tounou (chef Yéritié) et Ouahabou (chef Karamokho Mouktar).
Dans le Dafina même se trouve une enclave de Foulbé qui comprend une vingtaine de villages, dont les plus importants sont Férobé, Ouonincoro (chef Saloundaba), Kolonka et Baréni, résidence de Wouidi, chef peul très influent, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler lors de mon voyage à Kotédougou.
Ce territoire peul n’est séparé du Macina que par une petite confédération dafina, qui comprend Soukoura et Tori. Au sud de l’État peul de Wouidi se trouvent, répartis comme en avant-gardes, des groupes de Foulbé variant, suivant les villages, de quatre à quatorze familles ; ils sont établis à Kotédougou, Koroma, Satéré, Bondoukoï, Ouakara et Yaho. Plus à l’ouest il y a aussi quelques groupements, dont le plus important se trouve à Douki, qui, tout en étant habité en majorité par des Bobofing, a un chef peul.
Si ces avant-gardes ne semblent avoir fait aucun progrès depuis soixante ans qu’elles sont venues dans le pays, c’est que leur mouvement vers le sud s’est subitement arrêté, en se heurtant à l’élément mandé-dioula de Kong.
Les Foulbé se trouvent en effet ici en présence d’une puissante race envahissante qui procède à peu près comme eux. Les Mandé viennent se fixer d’abord dans les pays nouveaux par petites agglomérations, puis, tout en se développant plus rapidement qu’eux par l’acquisition d’esclaves qu’ils affranchissent et groupent autour d’eux, ils ne cessent de renforcer leurs avant-gardes par de nouvelles colonies qu’ils envoient s’établir dans le pays.
L’immigrant mandé a un avantage considérable sur son concurrent peul. Il est d’abord noir, ce qui le rend moins suspect ; puis, par sa connaissance de beaucoup de pays et sa réputation justifiée de commerçant, il est neuf fois sur dix favorablement accueilli par les chefs du pays. Ne sont-ce pas les Dioula-Mandé qui procurent armes, poudre et chevaux aux chefs ? N’est-ce pas par leur intermédiaire seulement que ces derniers écoulent les captifs qu’ils font à la guerre ? Tout le monde sait que les peuples primitifs, mal armés, ne peuvent s’aventurer en dehors de leur pays sans être faits captifs ; le Mandé-Dioula seul passe partout. L’arrivée de quelques familles mandé-dioula dans un pays peut donc être considérée par un chef comme un nouvel élément de puissance.
Les relations des Mandé-Dioula avec les pays voisins les appellent aussi bien vite à s’immiscer dans les affaires extérieures du pays : ils deviennent médiateurs et conseillers intimes des chefs.
Ils sont, en outre, assez politiques pour adopter les tatouages de leurs nouveaux compatriotes, comme l’ont fait les Mandé du Follona et du Ouorodougou en adoptant le tatouage siène-ré, les Dioula de Kong en s’entaillant les joues et le ventre comme les Komono, les Dokhosié et les Tiéfo, et ceux du Mossi en prenant les marques caractéristiques des autochtones.
Puis, tout en s’occupant activement de culture, les Mandé font élever leur bétail par des captifs peuls métissés, se procurent à l’aide du tissage et de la teinture des ressources qu’ils font prospérer.
Pendant la saison qui suit la récolte et précède l’époque des semis (novembre à juin), leurs enfants et leurs wolossou (captifs de case) vont commercer par tous les chemins. Le Mandé est donc, dans un sens, beaucoup plus actif que le Peul, son concurrent envahisseur, puisqu’il sait utiliser toutes ses forces vives pour augmenter le nombre de ses esclaves, ce qui dans ces régions équivaut à richesse ou au moins à aisance relative, car il ne faut par oublier que le plus ou moins grand nombre d’esclaves fixe la richesse individuelle. Cette activité commerciale place rapidement le Mandé dans une situation bien supérieure à celle du Peul, qui ne s’occupe que de culture et de l’élevage du bétail.
Dans le Macina seulement, les Foulbé travaillent la laine et confectionnent les couvertures dites kassa ; rarement ils sont marchands. Arrive une épidémie, une razzia ou un revers de fortune quelconque, le Peul est forcé de se faire domestique, de garder et de s’occuper des troupeaux pour le compte de gens auxquels il est souvent intellectuellement supérieur. Dans beaucoup de régions, le Peul arrive aussi en trop petit nombre, les agglomérations sont forcées de se disséminer dans le pays à cause des précautions qu’ils doivent apporter dans le choix des pâturages. Ils ne peuvent pas se fixer dans les contrées très coupées, peu défrichées, où les pâturages sont rares, et les nombreux insectes nuisibles aux animaux. Il leur faut des plaines élevées et non des pays à demi sauvages, couverts d’arbustes et coupés par des bas-fonds marécageux.
Le plus souvent aux premiers groupes n’en succèdent pas d’autres ; ils finissent ainsi par se noyer dans la population noire à un tel point qu’il est à peine possible de les distinguer. Nous en avons des exemples frappants : je ne citerai que les Kassonké, pour la plupart Sidibé, les Malinké du Fouladougou et du Gangaran, pour la plupart Diallo, Diakhité, Sankaré, puis la population peule, absolument noire, du Ouassoulou, portant les mêmes noms de famille et chez laquelle les traits du Peul ont subsisté.
La population peule noire du Ba-ni-mono-tié, du Ganadougou, les Toucouleur du Fouta sénégalais, la population du Bondou, les colonies de Foulbé noirs de Fourou, de Ouahabou et de Boromo sont autant de groupes foulbé qui, n’ayant pas été renforcés, ont été noyés dans la population noire. Ceux-là, tout en conservant leurs noms de famille et le type de leur race, se sont absolument assimilés aux peuples chez lesquels ils vivent. Ils ont oublié leur propre langue et pratiquent la même religion que les fétichistes. Même quand ils sont très nombreux, ils n’ont pas de chef et ne s’organisent pas en États, comme les Foulbé qui sont restés blancs.
Ces Foulbé blancs sont ceux que nous ont fait connaître les voyageurs dans le Haoussa, le Djilgodi, Tombouctou, le Macina, le Baghéna, le Fouta-Djallo, et que j’ai moi-même vus dans le Ferlo et la forêt de Bounoun, ou encore dans le Firdou et chez les Houbbou, aux sources du Niger.
Ils se caractérisent par un teint plus clair, souvent aussi par leur fanatisme religieux et toujours par les dispositions qu’ils ont pour l’élevage du bétail.
Quand ils n’ont pas de souverain, on trouve au moins un chef à la tête de leur parti, et nulle part ils n’ont oublié leur propre langue.
Il n’est pas de peuple dont l’origine ait donné lieu à plus de recherches que le peuple peul. Sans discuter avec les auteurs qui se sont occupés de ce grand exode, si les Foulbé viennent de l’Inde ou de la Malaisie, nous pouvons au moins, d’après ce que nous apprend Ahmed Baba, affirmer ceci : c’est que dès le IVe siècle les Foulbé sont signalés dans le Baghéna. « Le royaume de Ghanata, dit cet auteur, fut fondé environ trois siècles avant l’hégire par Wakayama Mangha[83]. La famille régnante était blanche. »
Puis s’écoule une période de huit siècles sans qu’il en soit fait mention. Ce n’est qu’en 1260 que le même historien, en parlant de Djenné, dit que le marché de cette ville est fréquenté par des Foulbé.
Enfin, en 1492, Sonni Ali se noie en revenant d’une expédition contre les Foulbé dans le Gourma.
Puis, en 1499, Askia s’empare du Baghéna et bat le roi des Foullani, Demba Doumbi.
Il existait donc deux régions dans lesquelles les historiens signalent la présence des Foulbé, à l’ouest et à l’est de la grande boucle du Niger. A l’ouest ils occupaient le Ghana, à l’est le nord du Haoussa.
En étudiant leur marche et les progrès qu’ils ont faits dans la boucle du Niger, on peut inférer ceci : c’est que si les Foulbé sont venus de l’est, ils se sont arrêtés, dans leur marche vers l’ouest, vers la région des Garamantes (peut-être les Foulbé sont-ils même des Garamantes). Là le courant s’est divisé en deux : l’un s’est dirigé vers le sud, a fondé des colonies dans le Zaberma, le Haoussa, le Bornou, et même dans l’Adamaoua, le Gourma et le Boussangsi. C’est cette fraction des Foulbé qui a fondé, avec Othman, l’empire peul de Sokoto ; c’est elle qui a essaimé des tribus vers le Libtako et le Djilgodi, pour donner la main à leurs autres frères de l’ouest déjà établis dans le Gharnata, à Douentsa et le Djimbala.
Cette fraction des Foulbé a dû venir dans l’ouest bien avant le groupe oriental et a dû vivre assez longtemps en contact avec les Touareg, et même se mélanger assez intimement avec eux, car, encore aujourd’hui, on trouve de nombreux yeux bleus chez les Foulbé du Fouta-Djallo et du Macina.
Le royaume de Ghana ne s’est disloqué qu’en 1499, à la suite des victoires d’Askia. C’est alors que les Foulbé ont dû l’évacuer en partie et se disperser un peu à l’aventure dans la vallée du Niger. C’est vers cette époque que se sont formés : le Fouta sénégalais, les colonies du Ferlo et de la forêt de Bounoun, du Firdou, et que se sont produites les infiltrations du Peul chez le Ouolof et le Sérère, qui ont encore des mots poular dans leur langue. En même temps que ces migrations, il s’en produisait d’autres non moins importantes vers le Fouladougou, le Khasso, le Bondou, le Bambouk, le Fouta-Djallo et les Houbbou.
D’autres Foulbé, en quittant le Ghanata, ont traversé le Ségou, sont venus dans le Ganadougou, le Ouassoulou, ont formé les colonies du Ba-ni-mono-tié, de Fourou et de Boromo.
Nous trouvons toujours le radical de ghana dans leurs nouveaux pays d’occupation : Ghana, Ghana-ta, Baghéna, Gana-dougou, Gouana, Gouane-diakha, etc.
Enfin d’autres Foulbé n’ont pas été si loin, et se sont contentés, à la destruction du Ghanata, de se fixer vers Djenné, le Macina et Tombouctou. Ce qu’il y a de certain, c’est que le Macina ne s’est pas alimenté de Foulbé par l’est, c’est-à-dire par le Haoussa, mais bien par l’ouest. C’est sur la rive gauche du Niger, vers Ténenkou, qu’il s’est formé, et les anciens chefs du Macina sont originaires de l’ouest du Baghéna ; ils sont mélangés à des familles arabes de l’Adrar et de Tichit (voir Barth, édition allemande).
D’après ce que nous venons d’exposer, on peut admettre : ou bien deux invasions foulbé à des dates différentes, et venant s’établir des deux côtés du Niger en des théâtres bien différents, ou bien un seul grand courant qui, en se heurtant au coude de Bourroum, se serait fendu en deux et se serait écoulé, l’un vers Tombouctou et le Baghéna, l’autre vers le Zaberma et le Haoussa.
Les Foulbé entre eux disent, du reste, être de deux familles distinctes, les Kairouan-bé et les Bissina-bé.
En jetant un coup d’œil sur une carte des migrations et des emplacements actuels des Foulbé, on est particulièrement frappé de voir qu’en général l’élément peul a su lutter avec avantage contre l’élément noir fétichiste, et se créer des royaumes et des empires assez importants, et que, au contraire, partout où l’élément peul s’est trouvé en contact avec l’élément mandé, il a été noyé et absorbé par ce dernier. Aujourd’hui encore, il lui est particulièrement difficile de s’implanter dans les pays où est fixé le Mandé. Bien plus, chaque fois que le Peul s’est métissé au Mandé, c’est ce dernier qui a pris le pouvoir, et les derniers États foulbé qui sont debout ont maintenant à leur tête, non pas des Foulbé blancs, mais bien des Foulbé métissés de Mandé, — des Toucouleur, comme nous les appelons.
CHAPITRE VIII
Second sauf-conduit. — Arrivée chez Sélélou. — Les Bobo-Dioula. — Quelques observations sur la phonétique. — Satéré. — Un jeu bien innocent. — Des Bobo en général et de leurs diverses fractions. — Habitations de transition. — Ils étaient troglodytes il n’y a pas bien longtemps. — Arrivée à Bossola. — Chasse à courre et pêche. — Départ pour Bondoukoï. — Rencontre du premier mulet. — Foulbé. — Un ami gênant. — Les collines du Niéniégué. — Caravanes. — Quelques mots sur Wouidi. — Arrivée à Yaho. — Difficultés avec les guides. — Bangassi. — Traces de terrains aurifères. — Arrivée à Ouahabou. — La mosquée. — Audience chez Karamokho Mouktar. — Choix d’une route vers le Mossi. — Réflexions sur les Dafing. — Industrie de la soie. — Des teintures. — Quelques mots sur les Niéniégué et les Bobo-Oulé. — Je renvoie un domestique. — Départ par Boromo (colonie Mossi). — Passage de la Volta Noire, chasse au caïman et à l’antilope. — Entrée dans le Gourounsi. — Habitations bizarres. — Départ de Diabéré, nous nous égarons pendant la nuit. — Arrivée à Ladio. — On me vole trois ânes. — Poursuites et vaines recherches sur les frontières du Kipirsi. — Nos soupçons se portent sur un malheureux que mes hommes veulent exécuter. — Départ de Ladio dans de pénibles conditions. — On ne nous attaque pas, mais la population est partout sur pied. — J’exécute un indigène. — Arrivée à Dallou. — Colonies mossi. — Bouganiéna. — Arrivée chez Boukary Naba. — Quelques mots sur la partie du Gourounsi que je viens de traverser ; sur les Nonouma et leurs mœurs. — Soins de propreté bizarres aux enfants. — Le dolo fait avec le kountan (prunier sauvage). — Les Sommo. — Les Kipirsi.
Mercredi 9 mai. — Morou m’a apporté hier soir un sauf-conduit écrit au nom de Kongondinn, par lequel il me recommande à Sélélou, chef de Koroma.
Voici la traduction de cette lettre ; elle est bien moins correctement écrite que celle de Kong, et l’arabe en est moins pur :
« Louange à Dieu qui nous a donné le papier comme messager et le roseau comme langue !
« Les bénédictions et la paix de Dieu soient sur son prophète Mahomet, seigneur des hommes d’autrefois et des hommes d’aujourd’hui.
« Certes, cette lettre émane de Kongondinn Ouattara, émir de notre pays et lieutenant du généreux.
« Toute chose a une cause. Voici donc ce qui motive cette lettre. Certes, l’un de nos princes, nommé Kongondinn Ouattara, envoie son hôte le chrétien vers son frère Sélélou.
« O Sélélou, conduis-le vers Mamourou, chef de Bossola, qui le conduira à Bondoukoï vers Doufiné, qui lui témoignera des égards et lui indiquera le chemin du pays de Dafina, afin qu’il parvienne dans le pays du Mossi.
« O Sélélou, certes je suis Kongondinn Ouattara.
« Lorsqu’on nous a parlé de ce chrétien, nous avons entendu de très mauvaises paroles sur son compte. C’était avant son introduction auprès de nous. Dès qu’il s’est présenté devant nous, nous l’avons interrogé sur ce qui le concerne et nous l’avons mis à l’épreuve au sujet de son affaire. Mais nous n’avons rien trouvé en lui, si ce n’est du bien et des idées de trafic.
« Salut soit sur celui qui suit la voix droite ! »
Ce n’est pas sans une certaine satisfaction que je me suis mis en route ce matin ; ma santé est revenue, j’ai des ânes bien portants et vigoureux, un cheval qui peut encore faire un ou deux mois de service, ce qui me permettra d’atteindre le Mossi, où je pourrai m’en procurer un autre.
Après avoir franchi quelques amas de roches granitiques qui se trouvent à la sortie du village, on chemine dans un terrain peu accidenté où l’on voit tour à tour émerger le fer, le grès et le granit ; la population des deux villages bobofing : Moussobadougou et Niamouso, prévenue de mon arrivée, est perchée sur les toits des cases ; les enfants se pressent sur mon passage ; toute cette gent nue est avide de voir un Européen ; des femmes m’offrent de l’eau et du dolo.
A Koroma, Sélélou, le chef de village, est assis sur une peau de bœuf, à l’ombre d’un gros finsan. En arrivant, il me souhaite la bienvenue et m’installe de suite dans un groupe de cases neuves isolées, au nord du village, chez une famille de Bobo-Dioula, venue de Douki, où l’on me fait fort bon accueil.
Sélélou, avec quelques autres familles de Bobo-Dioula, ses captifs, un troupeau et quelques chevaux, est venu des environs de Fo et Dimah (route Dioulasou-Djenné) il y a une vingtaine d’années et s’est fixé à Koroma, afin de s’éloigner du voisinage des Tagouara, qui razziaient trop souvent son village ; il a des captifs de toute nationalité, et chez les vieux on remarque plus de dix sortes de tatouages ; mais les enfants issus de ce croisement sont tous tatoués comme Sélélou et les Bobo-Dioula de Dioulasou (tatouage des Mandé de Kong). A côté de cette population étrangère à la région, il y a les autochtones : les Bobofing, plus trois familles de Foulbé.
Les Bobo-Dioula sont en général musulmans, mais non lettrés ; ils portent le doroké court du Malinké, teint en jaune brun à l’aide du basi (râat en poular), une culotte longue, très collante, tombant jusqu’à la cheville et le bonnet du Mandé-Dioula. Leurs diamou sont Sanou et Noungoro.
Entre eux, ils parlent le mandé-dioula, avec cette particularité qu’ils ne prononcent ni le f ni le k, et les changent en p. Ex : kilé, foula, « un, deux, » se disent : pilé, poula ; de même, ils disent : a tara pani pou (pour : a tara fani kou), « il ou elle est partie laver le linge » ; mfa, « mon père », se dit mpa, etc.
Chez les Malinké et les Kagoro, la permutation de consonnes est fréquente ; il en est une que tous ceux qui ont séjourné un peu à Kita ont certainement remarquée, c’est le changement de l’f en h fort. Ex : fali, marfa, fina, fing, etc., font hali, marha, hina, hing, « âne, fusil, champignon, noir ».
Dans le mandé-dioula on peut prouver la permutation de toutes les consonnes entre elles ; j’en donne un tableau dans [ l’appendice no 1.]
Des femmes m’offrent de l’eau et du Dolo.
Sélélou gorgea mes hommes de victuailles et refusa de me laisser partir le lendemain, ayant fait mander ses frères aux environs pour me saluer et tuer un bœuf en mon honneur. Il est impossible de décrire quel bonheur ce brave homme avait à posséder un blanc comme hôte. Il m’a questionné sur mes nom, prénoms, etc., me demandant de les lui inscrire en arabe sur un chiffon de papier pour qu’il pût plus tard faire voir cela à ses amis et connaissances. Je me suis naturellement prêté de bonne grâce à cet enfantillage. Le surlendemain je quittais Koroma, accompagné d’un frère de Sélélou et de deux captifs devant me conduire jusqu’à Bossola.
Vendredi 11 mai. — Satéré, où je fais étape, est un grand village de 700 à 800 habitants, dont la majeure partie est Bobo-Dioula. Les Bobofing sont peu nombreux et il n’y a dans ce village que deux familles de Foulbé.
A Satéré aboutissent deux chemins venant de Bandiagara et Djenné par Bossola, où ils se séparent encore ; l’un passe à l’ouest par Dougoudiourama ou Fina, et l’autre à l’est par Kadou ; de Satéré à Dioulasou le chemin direct se dirige à Sala, Pouénetou et Dafinsou. Cette situation donne un peu de mouvement au village ; on y rencontre tous les jours environ une vingtaine d’étrangers, marchant dans un sens ou dans l’autre. Le jour de mon arrivée, des marchands mossi de Yako étaient de passage : avec leur large pantalon à la zouave tombant sur le cou-de-pied et leur immense turban, ils faisaient contraste avec la population bobofing, entièrement nue.
Quoique accompagné du frère de Sélélou, je fus froidement accueilli par ce village. Mon diatigué et quelques habitants m’offrirent cependant un peu de mil et des œufs.
Les Bobo-Dioula ont un jeu favori : sur une tablette en bois contenant trente-six creux, les deux adversaires posent alternativement, en guise de pions, un haricot rouge ou blanc. La science de ce jeu consiste, une fois tous les jetons posés, à en aligner trois perpendiculairement à un des côtés de la tablette, ce qui donne le droit de prise, au choix, d’un pion à l’adversaire.
Un des joueurs, me voyant suivre des yeux ce jeu naïf, me proposa une partie, que je lui gagnai, ce qui me fit passer auprès de ces gens simples pour un joueur de première force.
Samedi 12. — Sous la conduite des deux guides que me donne Sélélou, je gagne de bonne heure Kadou, un des derniers villages bobofing en allant vers le nord. Le terrain est ferrugineux. Entre Satéré et Kadou on traverse deux petites ruines entourées d’amas de scories. Les forgerons qui les habitaient se sont portés plus au nord, me dit-on, à Moukkéna, près Bondoukoï. Ce Kadou, qui est un tout petit village bien situé auprès d’un joli ruisseau à eau courante, devrait rapidement se développer ; malheureusement personne ne vient s’y fixer, ses habitants vivent dans des transes continuelles causées par le voisinage de Sâra, fort village niéniégué situé dans le nord-est, qui est toujours en hostilité avec eux.
Il y a là toute une région dont la cruauté des habitants est de notoriété publique ; personne n’y pénètre quoique la route directe pour se rendre de Koroma ou Satéré à Ouahabou et dans le Dafina passe par Sâra, Bouki et Pa. Pour éviter cette région, le chemin actuel décrit un grand arc de cercle vers l’ouest et passe à Bossola, Bondoukoï, Ouakara et Yaho (voir la [carte]), ce qui allonge le trajet.
Un marchand mossi.
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Pourquoi appelle-t-on les Bobo dont je viens de traverser le pays : Bobofing, qui veut dire Bobo noir ? Ce n’est certes pas à cause de la nuance de leur peau, car on peut observer chez eux plus de dix teintes différentes, depuis le rouge brun sale jusqu’aux couleurs terreuses les plus variées, mais aucun de ces tons n’approche du noir des Wolof. On a dû leur donner ce nom de Bobofing tout simplement pour les différencier des Bobo-Dioula, des Bobo-Niéniégué et des Bobo-Oulé, absolument comme on différencie dans tous les pays mandé les divers cours d’eau par trois désignations invariables : Ba-fing, Ba-oulé, Ba-dié, « rivière noire, rouge ou blanche ».
De même qu’on remarque chez eux toutes les nuances, on voit aussi tous les profils, depuis le nez épaté jusqu’au nez fin caractéristique du Peul.
J’ai cependant constaté que le nez épaté, de même que les grosses lèvres lippues, ne se rencontrent que chez peu d’individus. Ils se marquent sur les joues de trois très petites entailles parallèles se terminant de chaque côté à 3 centimètres environ du coin de la bouche. Tous sont d’une belle taille (1 m. 72 en moyenne).
La plupart de ces gens sont absolument nus ; peu d’individus des deux sexes portent le bila. Cette bande d’étoffe n’est employée que par les vieillards ; chez les femmes âgées, elle est remplacée par un bouquet de feuilles.
A Dioulasou et Kotédougou, les quelques jeunes gens à qui j’ai vu un bila l’agrémentaient d’une queue en cotonnade noircie se terminant par une houppette. Vu à une certaine distance, cela imite parfaitement une queue de bête.
En dehors de ce bila à queue porté seulement par quelques élégants, l’accoutrement des Bobofing consiste en un collier à double ou triple rangée de cauries, une paire de jarretières en peau et une feuille de palmier bien enroulée autour de chaque pied un peu au-dessus de la cheville ; comme autres bijoux, une ou deux boucles d’oreilles en fer et une flèche en corne traversant le nez. Ces deux ornements sont assez souvent remplacés, les boucles d’oreilles par deux longues épines de porc-épic, et la flèche du nez par un simple roseau de 10 à 15 centimètres de longueur.
Ils portent peu les cheveux en tresse, presque tous ont la tête rasée ou les cheveux courts et les dents taillées en pointe.
Sur l’épaule droite et pendu par devant, ils ont un petit fouet en cuir auquel sont appendus des gris-gris en peau de singe, échines de poissons, sonnettes en fer, osselets, etc., qui retombent dans le dos. Sur l’épaule gauche est toujours placée une sorte de massue en bois servant plutôt de tabouret que d’arme. Ce tabouret est de divers modèles et toujours confectionné en un seul morceau de bois.
Comme armes, ils possèdent l’arc, les flèches et une hache. Ils ont comme religion un obscur fétichisme et consultent surtout les kéniélala. La circoncision n’existe pas chez eux.
A Niamouso et Moussobadougou, quelques individus avaient le buste enduit d’ocre rouge mêlée à du beurre de cé.
Tous les hommes fument la pipe du modèle que j’ai déjà décrit chez les Dokhosié.
La femme est laide dans toute l’acception du mot ; elle se distingue des autres peuples voisins par une longueur démesurée du buste et par la lèvre inférieure, qui est percée d’un large trou dans lequel est passé un morceau d’albâtre de 3 centimètres de longueur et de la grosseur d’une bougie ; celles qui n’ont pas le bonheur de posséder cet ornement portent dans la lèvre un petit rouleau de feuilles.
Hommes et femmes Bobofing.
Les feuilles seraient mieux placées ailleurs que là, mais la pudeur est un vain mot chez ce peuple. Les femmes ne se contentent pas d’être toutes nues : sans se gêner et devant tout le monde, elles font en pleine rue ce que la pudeur la plus élémentaire défend ; cela leur paraît si naturel qu’elles conversent avec les passants sans même se détourner.
Comme la femme ne possède pas le moindre chiffon, elle porte son enfant comme les femmes des Mboin(g), dans le dos et retenu dans une natte ou une peau nouée autour de la ceinture et par-dessus les seins à l’aide de quatre fortes lanières en cuir.
Ces Bobo possèdent quelques têtes de bétail et cultivent le mil, le sorgho et les ignames. Le sanio (petit mil) et les ignames servent à leur alimentation, tandis que le sorgho n’est employé que pour faire le dolo.
Comme usages ou cérémonies, je n’ai vu que les dou, dont j’ai longuement parlé et un enterrement. Le cadavre, enroulé dans une natte en feuilles de palmier, était porté sur la tête par un individu et enterré à l’intérieur du village. Presque tout le village suivait en pleurant et poussant des cris. Ces pleurs sont probablement une marque de sympathie pour la douleur de la famille, car il est impossible que la mort d’un seul individu afflige tant de monde, surtout chez un peuple aussi apathique et indifférent que celui-ci. Du reste, une demi-heure après la cérémonie, le défunt est oublié, tout est rentré dans l’ordre.
Les habitations des Bobofing sont très diverses ; à Bobo-Dioulasou, par exemple, elles sont à peu près toutes construites d’après un même type, qui comprend un grand rez-de-chaussée sur une partie duquel seulement est élevé un premier étage ; les habitations sont accolées ensemble et à peu près alignées ; elles forment des rues perpendiculaires au ruisseau, et l’on peut circuler dans toute la rangée, soit par les argamaces du rez-de-chaussée, soit par celles du premier étage.
A Koroma, les cases sont à peu près semblables à celles-là, mais surmontées d’un petit réduit de 2 m. 50 de long sur 1 m. 50 de large, dont la porte s’ouvre face à l’ouest. Quelques-unes n’ont pas de porte ; elles renferment alors des gris-gris destinés à préserver les habitants de tous les maux. A Kotédougou et dans d’autres villages que j’ai traversés, l’habitation est plutôt un antre qu’une demeure. La case du rez-de-chaussée bien souvent n’a pas de porte. On monte sur le toit par un morceau de bois portant une ou deux entailles, car le rez-de-chaussée n’est pas haut et élevé en contre-bas du terrain. Une fois sur le toit, on descend par un trou de 50 centimètres de diamètre. Dans ces sortes de cavernes il règne une demi-obscurité, le jour ne pénétrant bien souvent que par en haut. C’est là que se trouvent les provisions, la cuisine, et qu’habitent les femmes — les hommes se réservant le premier. La vermine pullule ; il y a là dedans des rats, des punaises, des asticots et jusqu’à des scorpions.
La décoration des cases du premier n’est pas luxueuse ; on y trouve les arcs, les flèches, les haches, les fétiches, grossières sculptures en bois représentant des êtres informes imitant des personnages des deux sexes, auxquels ne manquent jamais les détails anatomiques. Aux murs sont appendus les maxillaires des animaux tués à la chasse, les têtes des poissons pêchés par les habitants, les plumes des perdrix ou des pintades surprises par les chiens. Dans les coins sont rangés de vieux chaudrons, sur lesquels ont été sacrifiés des poulets, etc.
Ces constructions mi-souterraines constituent l’habitation de transition entre le trou et la case. Je ne suis pas éloigné de croire qu’il y a seulement quelques siècles, ces gens-là étaient encore troglodytes ; ils n’ont cependant jamais dû habiter les grottes, car le Soudan n’est pas riche en montagnes et encore moins en grottes. Peut-être les montagnes du Hombori en renferment-elles quelques-unes. Barth prétend qu’à son passage on lui a signalé des troglodytes habitant ce massif. En tous cas, il est impossible que tous les noirs y aient habité, car les Mandé, eux aussi, étaient troglodytes, vu que, dans leur langue, ils n’ont encore actuellement qu’un seul mot pour exprimer ouvrir, soulever, grimper ou s’élever, le verbe élé, et qu’ils appellent une porte, un trou, un orifice, da, ce qui veut aussi dire bouche ; le mot sou : « case », signifie également creuser, trou, excavation.
Tous ces peuples devaient, avant de se construire des cases, se creuser des trous comme ceux que j’ai vus aux environs de Niélé et à Bobo-Dioulasou. Ces trous ne sont plus habités, les femmes seulement y passent la journée à faire de la vannerie. Elles s’y livrent peut-être aussi à d’autres travaux ou usages que j’ignore et sur lesquels je n’ai pu obtenir de renseignements.
J’ai lâché de savoir s’il y avait en quelque lieu des vestiges d’une occupation ancienne. Nulle part je n’ai rien découvert. Ce sont ces habitations souterraines ou demi-souterraines qui me paraissent être les seuls endroits où l’on aurait quelque chance de faire des fouilles heureuses.
Nous pensons que les noirs n’habitent cette région que depuis un nombre de siècles relativement court. Il y a une vingtaine de siècles, cette partie de l’Afrique devait être à peine habitée et les habitants excessivement disséminés.
On a beau chercher des vestiges d’une occupation ancienne, rien ne vient à votre secours ; à part les ruines assez récentes, on ne rencontre aucun indice qui puisse jeter la lumière sur ces pays. S’il n’y avait pas de terrains cultivés, à côté des villages, le pays aurait l’aspect vierge et imposant de la nature primitive.
Dans un de mes voyages au Soudan français on m’a cependant signalé des grottes naturelles dans les environs de Dogofili (bassin du Baoulé, Soudan français), dans le Kaarta-Biné, la Dialafara et le Dianghirté), il y en a près de Mambiri, Séfé, Kourouningkhoto, où on les appelle fanfan.
D’aucunes renferment des dessins à l’ocre rouge et à la cendre, dessins grossiers ne rappelant rien aux noirs, mais offrant peut-être de l’intérêt au visiteur. L’une d’elles, près de Séfé (Dialafara), renferme des trompes en ivoire, auxquelles les chasseurs se gardent de toucher, par superstition. Aux environs du même village, Diawé m’a signalé une gigantesque urne en terre cuite de la grosseur d’une grande case, dans laquelle est pratiquée une ouverture permettant le passage d’un homme. Pendant les pluies, les chasseurs s’y abritent.
Dimanche 13. — De Kadou à Bossola, il y a deux chemins : l’ancien qui est direct et que j’ai suivi, et un nouveau sentier plus long, à l’ouest du premier, que l’on prend vers Dougoudiourama ; il n’est suivi que lorsque les pillards de Sâra sont signalés aux environs.
Bossola est situé dans une grande plaine ; à l’ouest et au nord-ouest, l’horizon est limité par une ligne de collines basses au pied desquelles on aperçoit un épais rideau d’arbres qui masque le cours d’une rivière.
En arrivant, les deux guides me conduisent à Mamourou, chef du village, frère aîné de Sélélou. Après m’avoir fait escalader une case, on me fait promener sur les toits par-dessus tout le village avant d’arriver chez Mamourou. Ce dernier, pendant ce temps-là, rassemblait tous ses amis pour me recevoir. Mamourou est un beau vieillard, taillé à coups de hache ; il a le fer à cheval et la moustache tout blancs, ce qui lui donne l’air d’un vieux sergent retraité. Assis sur une peau de bœuf, il est occupé à fumer une énorme pipe en cuivre fondu, de fabrication indigène. Cette pipe est armée d’un long tuyau ; un gamin est chargé de veiller à l’entretien du feu ; de temps à autre, à l’aide d’une longue pince en fer, il renouvelle la braise éteinte, car le tabac n’est pas menu, et l’on fume arêtes et tiges.
Après m’avoir fait souhaiter la bienvenue par un de ses hommes qui parle le mandé, Mamourou fait venir quatre grandes calebasses de dolo, dont il m’en offre une. Pour son compte, il en boit environ un litre d’un seul trait. Il me promet pour demain un guide devant me conduire à Bondoukoï et me conseille de ne partir que dans l’après-midi, puisque de toute façon l’étape est trop longue pour être faite d’un seul trait.
Bossola est un village de 500 habitants, Bobo-Dioula et Niéniégué ; on y trouve beaucoup de gens parlant le mandé. Pendant la journée je reçois la visite de quelques-uns d’entre eux, qui ne parlent d’une expédition qu’ils projettent contre Sâra de concert avec Sélébou et d’autres villages voisins. L’entretien se termine, comme bien on pense, par une demande générale de gris-gris devant préserver les guerriers pendant cette future expédition, et il ne faut rien moins qu’un discours d’une demi-heure de Diawé pour leur faire comprendre qu’ils n’obtiendront de moi rien de ce genre.
— Comme je ne pars que demain dans l’après-midi, je fais seller mon cheval pour aller reconnaître le cours d’eau. Afin de n’éveiller aucun soupçon je distribue à deux de mes hommes des hameçons et de la cordelette, de sorte que mon excursion a aux yeux de la population la pêche pour but.
On traverse pour s’y rendre une plaine de 4 kil. 500 de largeur, inondée pendant les hautes eaux et dans laquelle broutent des bandes d’antilopes de l’espèce appelée en mandé son. Je m’amuse pendant quelques instants à donner la chasse à un beau mâle, le terrain étant très propre à la course. Mais j’abandonne rapidement ce sport, songeant à la pauvre bête que je monte et qui n’en peut plus. Nous rejoignons la rivière au gué de Sioma, par lequel on passe pour se rendre dans le Tagouara. Mes hommes, arrivés avant moi, ont déjà, en se servant de boyaux de perdrix comme appât, pris deux beaux poissons à tête plate, sorte de mâchoirons dont la chair ne sent pas la vase et ressemble à celle de l’anguille.
Sur les toits des habitations bobofing.
La rivière vient du sud-sud-ouest et coule vers le nord-nord-est. Sa largeur est de 25 mètres environ au gué, et sa profondeur de 70 à 80 centimètres. Le fond est de gravier ; il n’y a de roches ni en amont ni en aval ; elle est bordée d’un épais rideau d’arbres offrant de jolis campements. A 5 kilomètres en aval de ce gué s’en trouve un autre, celui d’Aléarasou, par où passe la route Bossola-Douki-Djenné. Pendant les hautes eaux ces deux gués sont desservis chacun par une pirogue.
Cette rivière est formée des deux cours d’eau qui passent au nord de Dioulasou, et on les traverse pour se rendre à Djenné : l’un à Bama, l’autre à Samandini. Leur confluent est à quelques kilomètres en amont du gué ; ils forment la branche occidentale de la Volta, comme je l’avais supposé.
De Bossola la rivière décrit un grand arc de cercle vers le nord pour couler ensuite vers le sud-est, me dit-on. Ce renseignement me paraît exact, car chez les Tiéfo et ensuite à Kotédougou et à Kadou j’ai relevé des ruisseaux à eau courante coulant vers l’est-sud-est. Je ne serai du reste pas longtemps avant d’être fixé, puisque ma route va être est ; j’aurai donc l’occasion de recouper cette branche et d’en reparler.
Les deux rivières de Bama et de Samandini ont chacune 20 mètres de large, mais il n’y a plus actuellement qu’un filet d’eau ; j’ai du reste constaté que le lit de la rivière de Bossola était beaucoup trop petit, puisqu’en hiver l’eau couvre d’une nappe de 40 à 50 centimètres de profondeur une plaine de 4 kil. 500 et qu’elle s’est en outre creusé un lit secondaire parallèle, à sec actuellement, mais qu’on traverse pour se rendre à la rivière. Dans ce marigot ou lit secondaire sont construites, de 50 en 50 mètres, des huttes en forme de termitières par les créneaux desquelles les chasseurs tirent le gibier qui vient boire ou le traverser pour aller à la rivière.
Lundi 14 mai. — Je quitte Bossola à deux heures de l’après-midi, par une chaleur atroce. A quatre heures, nous atteignons une oasis charmante, pleine de palmiers, où nous faisons provision d’eau et prenons un quart d’heure de repos. J’y rencontre un marchand haoussa conduisant quelques ânes chargés de sel ainsi qu’un mulet alezan porteur de quatre barres de la même marchandise. Ce mulet est le premier que je vois depuis mon départ de Bammako ; sa taille est de 90 centimètres à 1 mètre, il a la tête et les oreilles du cheval, et la crinière, la queue et les sabots de l’âne ; je n’ai pu savoir auprès de son propriétaire si c’est un mulet ou un bardot. Ce Haoussa comprenait à peine quelques mots de mandé ; il m’a cependant dit l’avoir acheté à Salaga.
A sept heures du soir, ayant dépassé un endroit marécageux dit Borokho-Borokho et le chemin Sâra-Aléarasou, dont le voisinage est réputé dangereux, je cherchai un endroit découvert pourvu d’un peu d’herbe pour camper. Mes ânes ont beaucoup souffert de la chaleur aujourd’hui, je les laisse brouter en liberté autour des feux jusqu’à dix heures du soir. Le lieu où nous nous arrêtons n’est pas le campement habituel des marchands ; ils poussent tous à 6 kilomètres plus loin, jusqu’à un petit ruisseau où il y a de l’eau en toute saison. Ce petit cours d’eau sert de frontière entre le territoire des Bobofing et des Bobo-Niéniégué. En effet, vers huit heures du soir, une caravane d’une dizaine de personnes et cinq ânes nous dépasse pour y aller camper.
Le gibier abonde ici. A la tombée de la nuit, Diawé a tiré à 50 mètres un dagoé (koba), grande antilope, et l’a grièvement blessé ; nous ne l’avons malheureusement pas trouvé, ce lieu étant fourré, et puis on n’y voyait presque plus. Comme mes hommes se dispersaient et s’écartaient trop loin du campement, je fis cesser les recherches, abandonnant la bête, qui devait être morte.
Mardi 15 mai. — Partis de bonne heure, nous dépassons au petit jour le campement des marchands. Sur l’autre rive du ruisseau commencent les cultures de Bondoukoï, qui s’étendent très loin. Au milieu des cultures et à mi-chemin entre les ruisseaux et Bondoukoï, on traverse le premier village niéniégué. C’est un village de forgerons, il s’appelle Moukkéna. De grands amas de scories se trouvent à l’ouest ; les forgerons y ont construit des abris dans lesquels ils travaillent pendant la journée. Ce village fournit beaucoup de houes, dites daba, à Dioulasou, et ne s’occupe presque pas de culture. Il a une fort mauvaise réputation, et jamais, sous aucun prétexte, on ne s’y arrête. Une heure et demie après on est à Bondoukoï.
En arrivant, Doufiné, mon hôte, me prend par la main et me fait loger dans une de ses propres cases ; bientôt après il m’envoie quelques provisions et du dolo.
Jusqu’à présent le territoire des Bobo-Niéniégué me paraît être étendu et bien peuplé, mais je ne suis pas encore en mesure d’en donner les limites exactes. Il n’est pas placé sous l’autorité d’un seul souverain, mais divisé, comme le Bélédougou et d’autres pays mandé, en confédérations plus ou moins grandes qui prennent le nom du village principal : telles sont les confédérations de Bondoukoï, Ouakara, Sâra, Bouki, Pa, Bangassi, etc.
Le chef de la confédération de Bondoukoï est un vieillard aveugle, sans autorité ; il possède peu, de sorte qu’il n’est pas considéré : c’est Doufiné qui en est le vrai chef ; il est aimé et craint de tout le monde, autant que j’ai pu en juger pendant le peu de temps que j’ai passé ici.
Bondoukoï est composé d’un groupe central de cinq villages, d’un village nommé Tanfi, situé à 1 kilomètre dans l’ouest, et d’un autre à 1 kil. 500 dans l’est, appelé Diampan.
Le village de Doufiné, qui est celui du nord du groupe central, se nomme Dérakouï ; les autres villages faisant partie de la confédération sont plus éloignés et connus sous d’autres noms : Moukkéna, Ta, Tambouï, etc. (voir la carte).
Croquis de Bondoukoï.
L’étendue d’un gros village niéniégué est souvent très grande ; à Bondoukoï et à Ouakara il est très gênant d’avoir à sortir du village pendant les heures chaudes : il faut près d’une demi-heure pour gagner les cultures quand on habite vers le centre du groupe.
Bondoukoï a de 2500 à 3000 habitants. A côté de la population niéniégué vit une colonie de Dokhosié (environ 150 personnes) et 11 familles foulbé de même origine que celles de Kotédougou.
A peine arrivés dans le village, des femmes foulbé viennent nous vendre du lait, du couscous tout frais, du beurre, du sorgho pour les animaux, des ignames et des cés. A ma grande satisfaction j’ai pu varier un peu mon menu, qui n’a pas changé depuis plus de deux mois que j’ai quitté Kong : matin et soir j’ai mangé du sanio to[84] avec la même sauce de feuilles de baobab et un poulet cuit à l’eau et au soumbala (sauce faite avec le noyau du netté). La monotonie du menu n’a été rompue que de temps à autre par quelques œufs ou du mouton.
Jusqu’à présent je n’ai encore rencontré que les gens de Kong d’aussi curieux et importuns que les Niéniégué ; ils n’ont quitté les abords de ma case que quand le clair de lune a cessé. Deux Mandé albinos, de passage ici, ont été par la même occasion très ennuyés ; les Niéniégué, après m’avoir bien examiné, se rendaient auprès de ces deux malheureux, et faisaient des comparaisons entre la couleur de leur peau et celle de la mienne. J’ai même cru comprendre qu’ils étaient un peu la risée de cette population, qui les plaisantait probablement d’une manière peu polie, car ces deux individus se sont fâchés à plusieurs reprises, et il a fallu l’intervention de Doufiné pour faire cesser la sotte aventure qui leur arrivait.
Doufiné[85] est certes un brave homme, mais qu’il est gênant ! Il abuse en outre du dolo, et sous prétexte que je suis son meilleur ami, il ne me quitte que pour venir m’ennuyer cinq minutes après. A dix heures du soir, ce trop bienveillant ami est venu me réveiller pour me souhaiter bonne nuit : Allah man sira ! « Que Dieu te donne un bon sommeil », me crie-t-il de toutes ses forces.
Jeudi 17. — Doufiné m’accompagne à cheval jusqu’à Ouakara, afin de prendre langue avec des Dafing qui y sont de passage, et me mettre en bon chemin. A la sortie de Diampan, il me fait voir à l’horizon une ligne de hauteurs (collines ferrugineuses de 40 à 80 mètres de relief) courant du nord au sud, et en avant de laquelle se trouve Bangassi, sur la limite du Niéniégué et du Dafina.
Ouakara est un très gros village, comme Bondoukoï. L’élément peul n’y est représenté que par quatre familles.
Les abords du village sont entièrement dénudés ; il n’y a que quelques maigres mimosées, ne donnant pas d’ombre. Pendant que mes hommes s’installent sous un méchant bombax sans feuilles, Doufiné me trouve heureusement une case passable en face du campement.
Une vingtaine de marchands mossi et dafing se trouvent de passage ici se rendant ou venant de Ouaranko. Ce village, qui est à deux petites étapes dans le nord sur la route de Bandiagara, est habité par des Bobo-Niéniégué, des Bobo-Dioula, des Dafina et des Foulbé. Quoique je me trouve encore en territoire niéniégué, l’influence peule s’y fait déjà sentir ; on prévoit, d’après la conversation des marchands, que le territoire de Wouidi n’en est pas bien éloigné, car le nom de ce chef peul est mêlé à tous les incidents.
Ouakara fait le commerce de chevaux avec le Dafina et le Yatenga, il fait également un gros trafic en sel et en kola. Ce qui est curieux, c’est que la barre de sel coûte le même prix qu’à Dioulasou, de 45 à 50 ba de cauries. Bon nombre de marchands viennent cependant en acheter ici, parce que le kola vaut de 12 à 15 cauries de plus qu’à Dioulasou.
Je m’informe, auprès des gens de passage, de la route que j’ai à prendre, car c’est ici qu’il me faut opter entre les quatre chemins qui mènent dans le Mossi.
Le premier, celui qui passe à Barani et dans le Macina, est de suite écarté pour les raisons que j’ai données à Kotédougou.
Le deuxième, conduit par Ouaranko, Boussé, le territoire des Sommo ou Somokho ou Songo, par Gombéro à Ouadiougué (capitale du Yatenga) ou à Mani et Waghadougou. Ce chemin est, paraît-il, assez fréquenté, et je le prendrais volontiers, si à Satéré on ne m’avait déjà laissé comprendre que Ouaranko est un village soumis à l’influence de Wouidi, dans lequel personne ne commande en réalité, mais qui renferme plusieurs partis. Je crains donc d’y être arrêté pour une raison futile, et de voir ma marche en avant retardée comme à Dasoulami et à Dioulasou.
Pour des raisons à peu près analogues, je ne prendrai pas un des chemins qui mènent de Koulouso à Safané ou Tounou, ces deux villages dafina étant rivaux ; le premier est sous l’autorité d’un musulman influent, et l’autre est un famadougou (résidence du chef).
J’opte donc pour Ouahabou, territoire dafina soumis à Karamokho Mouktar, qu’on me vante partout comme un brave et honnête homme. Doufiné de son côté le connaissait particulièrement et approuva mon choix ; dans la journée il avait rencontré des gens de Karamokho Mouktar, venus à Ouakara pour y acheter des chevaux ; il fut décidé que l’un d’eux rebrousserait chemin jusqu’à Yaho, et de là me ferait conduire par quelqu’un de dévoué à Ouahabou, près de Karamokho Mouktar.
Vendredi 18 mai. — En arrivant à Yaho, qui n’est éloigné que de 12 kilomètres de Ouakara, je suis conduit au chef, comme il avait été convenu la veille. Ce chef doit m’assurer le chemin jusqu’à Bangassi. Il me reçoit bien, mais que cette population niéniégué est curieuse et gênante ! Malgré les exhortations des vieux du village, mon campement a été jusqu’à la nuit noire entouré de toute la population ; environ un millier d’habitants me suivaient à une centaine de mètres de distance quand je me déplaçais pour aller chez le chef du village, ou me promener aux environs des trois campements foulbé[86] qui se trouvent au nord du village niéniégué.
Deux Mandé du Gottogo, sorte d’aventuriers revenant de guerroyer avec Gandiari, dans le Gourounsi, me donnèrent sur ce pays et sur les trois chemins qui mènent à Bangassi (voir la [carte]) quelques renseignements que je consignerai plus loin.
Samedi 19. — Comme l’étape que j’ai à franchir doit être longue, mon personnel est sur pied à trois heures du matin ; le chef du village assiste en personne au chargement des ânes, disant que le guide est prêt et m’attend à l’origine du chemin.
Mais tandis que nous nous mettons en route, ce Massatié[87] vient me dire que la femme du guide venait de mourir, qu’il fallait retarder mon départ d’un jour. J’étais fort ennuyé de ce contretemps et j’insistai auprès de ce personnage pour obtenir un autre compagnon de route. En me fâchant un peu j’eus gain de cause, et nous partions deux heures après. C’était naturellement un grossier mensonge que cette mort subite. Il arrive malheureusement trop souvent, qu’au moment du départ on se trouve à la merci de ces gens-là, tellement peu intelligents qu’ils ne savent même pas mentir adroitement. Ils ne manœuvrent de la sorte que pour avoir l’occasion de vous refaire un modeste cadeau et d’obtenir en échange quelques marchandises.
Et puis ce sont les guides : croirait-on qu’un individu absolument nu a besoin d’une heure environ pour faire ses préparatifs de départ ! Une fois réveillé, il erre en dormant, cherchant un gris-gris, un bracelet oublié dans une case, sa pipe et du feu, son arc, son carquois, que sais-je ? Impatienté, si vous vous informez de lui, on vous répondra invariablement : A tara ton ta : « Il est allé prendre son carquois ».
Le nègre n’aime pas à se mettre en route de bonne heure : il a horreur de l’humidité, et il est difficile de le faire partir avant que le soleil ait séché la rosée.
Toutes ces raisons font que l’Européen qui voyage dans cette partie du Soudan est toujours tenu de marcher une partie des heures chaudes et il lui est absolument impossible d’éviter le grand soleil, malgré les dispositions qu’il prend et tout l’esprit de prévoyance qu’il déploie.
A proprement parler, il n’existe pas de sentiers de Yaho à Bondou, où je dois passer ; on chemine tantôt dans des terrains ferrugineux où toute trace de passage est effacée, tantôt dans des cultures où la terre du chemin a été travaillée, car les indigènes s’emparent de la moindre parcelle de terre végétale pour y cultiver.
La région n’étant qu’un aggloméré de fer, les terres végétales sont soigneusement recherchées pour être exploitées.
Comme il fait déjà très chaud en arrivant au petit village de Bondou (2 familles) et qu’il y a auprès un bon pâturage, j’y campe. Une heure après mon arrivée, des jeunes gens venant de Mahon et de Mahdy firent leur entrée dans le village ; ils venaient pour me voir, disaient-ils, et me donner le bonjour de la part des anciens de leur village.
Il n’y a ici qu’un pauvre puits : je dois envoyer boire mes animaux à 2 kil. 500 de là, à Minna. Une bonne pluie, tombée vers midi, me permet de me mettre en route vers deux heures et de finir l’étape sans avoir trop à souffrir du soleil.
Comme nous cheminions dans un terrain assez couvert, à environ deux kilomètres de Dousi, je fus en un clin d’œil entouré à une centaine de mètres de distance par environ 200 hommes armés qui couraient sur nous l’arc bandé et deux flèches à la main. J’eus heureusement le temps de défendre à mes hommes de tirer : deux d’entre eux apprêtaient déjà les armes. J’avais vu les vieillards qui conduisaient cette bande armée faire dés efforts pour empêcher les jeunes gens de courir sur nous. C’était tout simplement une battue conduite par des hommes de Dousi et de Bangassi. Les jeunes gens ne couraient sur nous que par simple curiosité, pour nous voir plus vite. Les vieux comprenaient bien le danger ; ils ont, en cette circonstance, fait preuve d’esprit, et, après avoir réprimandé ces jeunes imprudents, ils sont venus me serrer la main et probablement me souhaiter la bienvenue, car je ne les comprenais pas, et le guide qui m’accompagnait ne connaissait pas assez le mandé pour me traduire ce qu’ils disaient.
Bangassi, que nous atteignons à cinq heures du soir, est un gros village de 1000 à 1500 habitants, tous Bobo-Niéniégué. Les habitants m’ont paru avoir quelque aisance. Ce village a des cultures très étendues et un beau troupeau de bœufs (environ 300).
C’est en vain que je cherche le repos : toute la population, hommes, femmes, enfants, ne cesse de stationner autour de nous. Les coups de trique que les esclaves du chef de village distribuent sont impuissants à faire évacuer la population. Enfin vers minuit les spectateurs, ne voyant plus rien, se sont peu à peu retirés.
Cette région est très pauvre en eau, il n’y a pas de ruisseau ni de rivière, on prend l’eau dans de nombreux puits situés quelquefois à près d’un kilomètre des villages. A Bangassi, pendant toute la nuit les femmes ne font que puiser et porter de l’eau ; il est difficile de goûter le repos dans ce village : aussi, vers deux heures du matin, mes hommes, renonçant au sommeil, me prient de les faire partir.
Je fus en un clin d’œil entouré par 200 hommes armés.
Dimanche 20. — Au départ de Bangassi on fait un peu de sud-est pour contourner les collines ferrugineuses aperçues de Diampan, puis la route se redresse et revient vers l’est-nord-est. On traverse un terrain ferrugineux légèrement ondulé et quelques bas-fonds marécageux actuellement à sec. La végétation n’y est pas brillante, et les terrains stériles couverts de termitières sont nombreux. C’est un pauvre pays. On trouve deux ruines et un village nommé Koho, habité par des Dagari (peuple du Gourounsi). Une heure après on est à Ouahabou.
Les gens de Dousi, de Bangassi et des villages voisins exploitent les terrains environnants pendant la saison des pluies et en extraient de l’or en grande quantité, d’après le dire des indigènes. Les puits à or sont nombreux dans les vallées que forme la série de collines d’où sortent les affluents de la Volta.
Ce bassin aurifère semble se prolonger jusque sur la rive gauche de la Volta. Les villages du Gourounsi que j’aurai à traverser se livrent également à l’exploitation de l’or.
Le métal de ces régions est d’un beau jaune, mais légèrement plus pâle que celui du Lobi, qui est lui-même plus pâle que celui du Gottogo.
Ouahabou est très grand et renferme quantité de terrains vagues. Le village s’étend de l’est à l’ouest et a environ 1500 à 1800 mètres de longueur, tandis que sa largeur du nord au sud n’excède pas 500 mètres. Le tata qui l’entoure consiste en un petit mur d’enceinte à moitié détruit d’une hauteur maximum de 1 m. 50 aux endroits où il est encore en état. Il règne peu d’animation dans le village ; en arrivant je n’ai pas rencontré cinquante personnes ; il est vrai que c’est pendant les heures chaudes et que personne n’est prévenu de mon arrivée. A l’est et presque contre le tata s’est élevé un autre petit village qui porte le même nom et qui fait partie de Ouahabou. La population de ces deux groupes n’excède pas 700 à 800 habitants.
Les constructions sont toutes en terre, à toit plat ou recouvertes en chaume ; aucune ne diffère de celles que j’ai déjà eu souvent l’occasion de décrire. Il n’y a de remarquable à Ouahabou que la mosquée, en ce sens qu’elle diffère des mosquées de Kong par quelques dispositions extérieures (voir la gravure de la [page 417]).
La mosquée est séparée de la place qui l’entoure par un premier mur d’enceinte assez élevé pour qu’on ne puisse voir dans la cour, et par un second petit mur en bornes reliées entre elles. Ces bornes servent à limiter l’endroit où le public peut venir causer sans déranger les fidèles. Ces deux cours sont proprement sablées d’un beau sable rouge ; et les murs d’enceinte, la mosquée et le minaret sont blanchis à la cendre. L’ensemble de cette construction est sévère.
Ouahabou est le village dafina situé le plus au sud sur la frontière du Niéniégué. Il y a une cinquantaine d’années, il n’était pour ainsi dire habité que par des Bobo-Niéniégué et fort peu de Dafing, lorsqu’un marabout originaire des environs de Saro[88] vint s’y fixer et y entreprendre la conversion à l’islamisme des peuplades païennes de la région. Revenant d’un pèlerinage à la Mecque, El-Hadj Mohammadou Karanta n’avait guère besoin d’autres titres pour entreprendre une série d’expéditions, qui lui rapportèrent beaucoup de captifs naturellement, mais qui ne convertirent, en réalité, aucun de ses peuples à l’islamisme. Après quelques succès achetés facilement en capturant les habitants de plusieurs petits villages niéniégué voisins, de fervents musulmans du Yatenga et du Mossi, des Mandé du Dagomba et du Haoussa vinrent se grouper autour du pèlerin, dans le double espoir de gagner beaucoup de captifs et le paradis pour l’éternité.
Les Dafing de cette région qui se joignirent à El-Hadj Mohammadou furent peu nombreux. Depuis longtemps dans le pays et vivant en bonne intelligence avec les Bobo-Niéniégué, ils ne voulurent pas, en général, prendre part aux expéditions, ou désirèrent au moins rester neutres. Se trouvant par ce fait, après les victoires d’El-Hadj, dans une fausse position, ils émigrèrent en partie et se fixèrent à Dasoulami et à Bobo-Dioulasou.
El-Hadj Mohammadou se créa peu à peu un petit État, à cheval sur le fleuve de Boromo, comprenant une dizaine de villages gourounsi et niéniégué, avec Ouahabou comme capitale. A sa mort, on envoya chercher son frère qui résidait à Komina (Ganadougou), mais ce dernier était mort depuis longtemps ; on confia alors le pouvoir au fils de ce frère, à Karamokho Mouktar, neveu de El-Hadj Mohammadou. Il est encore chef de ce petit État, qui ne comprend plus, en dehors de Ouahabou, que Nonou, petit village situé à 1 kilomètre dans le nord-est ; Koho, dont nous avons parlé ; et Boromo, gros village situé dans l’est sur la route du Mossi.
Dès mon arrivée à Ouahabou et une fois installé chez un des captifs de Karomokho Mouktar, je fis des démarches pour obtenir de lui une entrevue dans laquelle je pourrais lui demander les moyens de continuer ma route vers l’est. Je commençais à perdre tout espoir de le voir, lorsque, quarante-huit heures après mon arrivée, le marabout me fit dire qu’il était disposé à me recevoir.
Je m’empressai de me rendre à son désir et m’acheminai vers sa demeure précédé et suivi de toute la population. Il me reçut devant sa porte et me pria de m’asseoir en face de lui, en attendant l’arrivée de quelques notables qu’il attendait.
Ce saint homme me produisit une fâcheuse impression. Il était vêtu d’un doroké blanc d’une malpropreté excessive, coiffé d’un lambeau de chéchia autour duquel il avait enroulé une bande de cotonnade blanche également très sale. Sur son épaule gauche il portait une loque qui devait être jadis un burnous ; devant lui, couché par terre, son bâton de pèlerin en fer et se terminant par une poignée en cuivre. De la main droite il égrenait son chapelet avec une rapidité extraordinaire et remuait de temps à autre les lèvres, tout en levant furtivement les yeux sur moi. Karamokho Mouktar peut avoir de cinquante-cinq à soixante ans ; l’extrémité de sa barbiche commence à grisonner. Tout en ayant des traits et un regard qui dénotent une intelligence au-dessus de la moyenne chez les noirs, l’ensemble de sa physionomie m’a de suite arraché cette réflexion : « Ce saint homme m’a tout l’air d’être une franche canaille ».
La mosquée de Ouahabou.
A sa gauche et à sa droite étaient accroupis deux petits captifs nus, tenant chacun un pistolet entre les mains, armes peu dangereuses, vu qu’elles étaient non seulement privées de chien, mais encore de la platine.
Dès que tous ses amis furent arrivés, il me souhaita la bienvenue et s’excusa de m’avoir fait attendre un peu, puis il ajouta : « Ne vois en moi qu’un ami ; tu peux compter sur moi pour tout ce dont tu auras besoin. » L’heure de la prière du coucher du soleil (fittiri) s’approchant, il me demanda de vouloir bien revenir le lendemain pour parler de mon départ et du chemin que je désirais prendre.
Au moment où il se levait pour rentrer chez lui, des assistants se précipitèrent sur lui, le soulevèrent en le tenant au-dessous des bras, tandis que d’autres lui baisaient les pieds et lui chaussaient ses sandales.
Karamokho Mouktar passe ici pour un saint qui prie continuellement ; quelquefois c’est plusieurs semaines qu’il fait attendre ceux qui viennent le voir ; rarement on obtient de lui une entrevue avant dix jours d’attente. Il est très aimé, s’occupe peu de politique et ne sévit avec rigueur que contre les voleurs et les buveurs de dolo. Il est impuissant à réprimer n’importe quel désordre, n’étant pas assez énergique, ce qui fait que journellement les Niéniégué de Pa, petite confédération voisine de Bouki, enlèvent et font captifs des gens de Ouahabou. Aussi est-il prudent de ne jamais s’éloigner à quelques centaines de mètres du village sans être armé.
Je fis à Karamokho Mouktar un petit cadeau dans lequel figuraient, entre autres menus objets, un pistolet et un beau surtout, qu’il me renvoya, disant que c’était beaucoup trop. Comme j’insistais pour lui faire accepter ces objets, il consentit à garder le pistolet, disant qu’il était très heureux de le posséder puisque je le lui offrais de si bon cœur, mais qu’il n’accepterait pas l’étoffe.
Les assistants rendant leurs devoirs à Karamokho Mouktar.
Il fixa mon départ au 26, me promettant de me faire conduire aux Mossi de Boromo, qui, par leurs relations et la connaissance des pays de la rive gauche du fleuve, me feraient gagner sans difficulté soit le Yatenga et Ouadiougué sa capitale, soit le Mossi et Waghadougou, à mon choix.
La population entière du Dafina n’est formée que de diamma ou de lounta ou louna. Ces deux mots signifient en mandé « étrangers ». Elle se compose de deux éléments principaux, venus à des époques différentes. La première migration importante dont les gens du pays ont conservé le souvenir est celle qui a suivi le désagrégement de l’ancien empire de Mali (vers la fin du XVIIe siècle).
A cette époque, des familles d’origines diverses ont quitté les villes des bords du Niger, entre autres Nyamina, Ségou, Sansanding, Saro et Djenné, et se sont portées, d’abord vers Djenné, puis de là vers le Dafina actuel, où elles ont trouvé déjà établies parmi les Bobo-Niéniégué d’autres familles de même origine qu’elles, venues antérieurement dans le pays et déjà un peu mélangées avec les Bobo-Niéniégué. Sur l’époque de l’arrivée des premiers Dafing je n’ai rien pu apprendre. Quand on cherche à éclaircir un fait qui a plus de deux siècles d’existence, il n’est pas possible de rien obtenir de précis chez ces peuples sans traditions ni histoire ; ils n’ont souvenir que d’une chose, c’est qu’ils viennent de l’ouest.
Le deuxième élément qui a fourni un appoint sérieux à cette population est venu ici au moment des guerres d’El-Hadj Omar, de 1850 à 1862. Tout ce qui se dit Dafing à Ouahabou vient du Fouta sénégalais, du Bondou, Bambouk, Khasso, Logo, Bakel, Guidimakha, Dialafara, Kingui, Kaarta, Bakhounou, etc. Dès le deuxième jour de notre arrivée, mes indigènes avaient lié connaissance avec tout ce monde-là, qui s’informait, les uns de leurs anciens villages, les autres des personnes qu’ils avaient laissées au pays, etc. ; ces familles ont suivi le même chemin que les premières et ont traversé le Niger en trois endroits principaux : Fogny, Nyamina et Bammako.
Les enfants de ces derniers venus sont déjà tatoués comme les Dafing, et parlent le malinké des Bobo-Dioula, quoiqu’il y ait parmi eux bon nombre de Toucouleur et de Sonninké.
Les femmes dafina sont de mœurs particulièrement légères ; elles ont la réputation de ne jamais refuser une aventure, à la condition toutefois de ne pas être vues. Mes hommes m’ont fait une consommation extraordinaire de corail dans ce pays, ils avaient toujours quelque cadeau à donner.
Comme j’étais forcé de payer leurs fredaines, j’avais un moyen de contrôle qui ne me laissait aucun doute sur la moralité de mes voisines et des jeunes femmes dafina en général.
J’ai profité de la présence de Sonninké ici pour me faire préparer une peau de bouc pleine de basi (couscous[89]). Ce mets, si précieux au voyageur, est difficile à se procurer dans les pays que j’ai traversés, les femmes ne sachant pas le faire. On me procura aussi quelques patates, car sur le marché qui se tient tous les soirs il n’est possible d’y trouver que du mil, de la cotonnade, du savon, du soumbala, des niomies, etc.
A Ouahabou il n’y a ni commerce ni industrie, c’est à peine si l’on fabrique quelques étoffes en bandes blanches ou rayées bleu et blanc, pour les besoins locaux. Le sel et le kola viennent de Ouaranko et ne sont obtenus pour cette raison qu’à un prix exorbitant : le sel vaut 10 francs le kilogramme, et le moindre kola 50 à 60 cauries. Les Dafing de Ouahabou vont commercer sur les routes Djenné et Bandiagara-Dioulasou ; quand ils ont acquis un ou deux captifs, ils s’occupent de leurs cultures et ne voyagent plus que rarement.
On m’avait parlé d’une industrie spéciale au Dafina, de la préparation de la soie en écheveaux et d’un tissu en soie appelé tombo foroko fani[90]. Voici en quoi consiste cette industrie : Le ver à soie existe dans le Soudan et a été signalé par presque tous les voyageurs, mais les noirs ne connaissent pas l’élevage de ce précieux insecte. Ils se bornent à récolter les cocons sur les tamariniers et sur les mimosas, dont ces insectes mangent la feuille. Dans le Dafina, le ver à soie existe peu, les cocons sont récoltés dans les forêts du Gourounsi et achetés par les Dafing, qui filent la soie comme ils préparent le coton. On en fait une grossière étoffe qui, teintée à l’indigo, est portée comme pagne par les femmes ; elle ne ressemble en rien à une soierie : l’œil le plus exercé ne la distinguerait d’un tissu en coton qu’après un examen attentif. Ce pagne coûte cependant très cher, de 20 à 30000 cauries, et semble être recherché par les femmes du Dafina.
Quand on n’en confectionne pas de tissu, la soie est préparée en écheveaux et vendue écrue à Djenné ou à Sâro. Cette soie, teinte en plusieurs nuances, sert en partie à broder les doroké et à les orner de lomas[91].
A ce propos je ferai remarquer que Barth et d’autres voyageurs disent que c’est avec cette soie indigène teinte en vert que sont brodés les dorokés dits de Sansanding. C’est une erreur : la soie verte en écheveaux est importée d’Europe ; le Soudanais ne connaît pas la teinture verte, il ne sait teindre et obtenir que diverses nuances de bleu, le noir sale, le jaune, le rouge brique, le rouge rouille, diverses nuances de brun et le rouge brun.
1o Les nuances bleues sont obtenues avec l’indigo, soit pur, soit mélangé à diverses feuilles d’arbres qui donnent, suivant le dosage, toutes les nuances depuis le bleu azur jusqu’au bleu de prusse et cobalt.
2o Le noir est obtenu avec une sorte de sulfate de fer (voir [chapitre Fourou]).
3o Le jaune, à l’aide du safran (voir [chapitre Tiong-i]).
4o Le rouge brique, à l’aide du jus de kola.
5o Le rouge rouille n’est employé qu’à Djenné, dans le Fermagha et le Macina ; il sert à teindre la laine qui entre dans la confection du kassa, tapis ou couvertures que l’on nomme kassa.
Ce rouge est obtenu à l’aide d’une pierre appelée say qui vient du Hombori. Pilée, elle donne une ocre rouge dans laquelle on fait tremper la laine avec de l’eau de cendre (potasse), employée comme mordant. La teinture ainsi obtenue a un teint mat, terne, ressemblant au rouille sale.
6o Diverses nuances de brun obtenues avec les feuilles d’un arbrisseau appelé bassi en mandé, et raat par les Wolof et les Toucouleur. C’est la couleur nationale du Bambara et du Malinké.
7o Le rouge brun, avec lequel les cordonniers teignent les peaux. Ce rouge est obtenu à l’aide de la tige d’une variété de sorgho stérile appelée en mandé fara ouoro. Ce sorgho n’est pas beaucoup cultivé dans les pays mandé ; on ne le rencontre qu’à l’état isolé, planté autour des villages et mélangé au maïs.
La moelle de cette plante, calcinée et mélangée à l’eau de cendre, donne aux peaux, en les laissant longtemps infuser, une teinte d’un rouge qui passe bientôt au brun ; les noirs ne s’en servent jamais pour teindre du coton ou des étoffes.
A ces produits tinctoriaux il convient d’ajouter :
1o Le sey, jaune citron qu’on tire d’un arbuste de 50 à 60 centimètres de hauteur et dont on utilise la racine. L’arbuste est nommé sey-iri par les Mandé de Kong.
Dans le Djimini j’ai plus tard retrouvé la même racine sous le nom de gouéré ; elle s’emploie comme le souaran (dont j’ai parlé à Tiong-i), mais la teinte est plus mate.
Dans un village du Djimini j’ai vu obtenir du vert avec une superposition de jaune (du gouéré ou sey) sur du bleu indigo, mais cela ne donne que des teintes maculées n’ayant rien d’uniforme. Aussi cette couleur n’est-elle jamais employée.
2o Le henné, fourni par un petit arbuste que l’on trouve partout. Les indigènes se servent volontiers des feuilles de henné pour se rougir les ongles. Quelques chevaux gris ont aussi les balzanes, la crinière et la queue teintes dans cette couleur, ce qui leur donne un aspect bizarre, surtout quand cette toilette est agrémentée de taches pommelées.
Les Dafing élèvent quelques bœufs, qui sont de même race que ceux de Fourou, Niélé, Kong, etc. La race ovine est représentée par un magnifique mouton à poil ras, de race maure, qui donne un bon rendement de viande. A Dioulasou, Kotédougou et Ouahabou, le prix d’un bel animal varie entre 7000 et 10000 cauries (10 à 15 francs).
Il existe aussi ici une variété d’ânes à robe grise de l’espèce nommée en mandé sarfatté, mais qui offre cela de particulier avec les ânes du Mossi, du Bakhounou et du Macina, qu’ils ont tous le museau noir. On les appelle dafing[92]. C’est, m’a-t-on dit, cette variété d’ânes qui a donné le nom de Dafina au pays, et de Dafing aux gens qui l’habitent[93].
Nous avons déjà parlé des Bobofing et des Bobo-Dioula, il nous reste à dire quelques mots sur les Bobo-Niéniégué et les Bobo-Oulé.
Les Niéniégué diffèrent peu de leurs voisins les Bobofing. Comme chez ces derniers, on peut observer toutes les faces, tous les profils et toutes les nuances de peau ; ils ont la même coiffure et les dents taillées en pointe. Ils sont également tous de belle taille.
On les reconnaît cependant facilement à leur tatouage, dans lequel figurent les marques du Mossi, du Dafing, du Nonouma[94], du Siène-ré, du Mandé, etc. Leur face n’est plus qu’une vaste cicatrice ; ils ne sont pas uniformément marqués, on distingue trois tatouages différents.
On ne rencontre chez eux ni nez, ni lèvres percés. Ils sont circoncis et non circoncis.
Comme chez les Bobofing, il y a plus de gens nus que d’autres ; les chefs seuls portent pour tout vêtement une couverture en coton en guise de plaid ; à Yaho, les jeunes gens ont une petite jupe, sorte de ceinture en coton à laquelle pendent des franges de trente à quarante centimètres de longueur, de la grosseur d’une forte ficelle ; ces mêmes jeunes gens portent également comme boucles d’oreilles, à chaque oreille, une dizaine d’anneaux de rideaux passés dans un seul trou.
Les femmes niéniégué sont mieux faites, et n’ont pas le buste long des femmes bobofing ; elles fument toutes la pipe.
Le caractère de ce peuple est plus belliqueux ; ils sont redoutés non seulement par les Bobofing, mais encore par les Dafing et les Bobo-Dioula, dont ils sont voisins.
Leurs cases sont mieux conditionnées et tenues plus proprement que chez les Bobofing. On s’élève sur le toit par un escalier en terre, au lieu d’un simple morceau de bois entaillé.
Il existe encore une autre famille de Bobo, appelée Bobo-Oulé, mais je n’ai traversé aucun de leurs villages, situés plus dans le nord. D’après les Dioula et les gens de Ouahabou, ils ne seraient autre chose que des Niéniégué, mais de mœurs plus douces ; ils vivent en bonne intelligence avec leurs voisins et n’inquiètent pas les marchands qui traversent leur pays pour se rendre de Dioulasou à Djenné ou Bandiagara. C’est probablement le contact avec les étrangers qui les a mis sur la voie de la civilisation ; on ne voit plus chez eux de personnes nues et ils s’occupent un peu de tissage et de confection d’objets en cuir, qu’ils vendent à Djenné. Leur langue est l’idiome des Bobo-Niéniégué. Ils incisent leur physique des mêmes cicatrices que les Niéniégué et y ajoutent, sur le front, une croix à simple ou à double entaille.
Maintenant que nous avons passé en revue les diverses variétés de Bobo, il nous reste à les examiner au point de vue ethnographique et à voir à quelle famille noire il faut les rattacher. Avant tout, il y a lieu d’écarter de suite les Bobo-Dioula, qui ne sont que des étrangers vivant au milieu d’eux. Je n’hésite pas à affirmer que ce ne sont que des Malinké venus dans cette région à la suite de quelque guerre du Mali ou même plus récemment au moment du désagrégement de ce vaste royaume. Ils parlent, comme nous l’avons vu, un dialecte malinké, portent encore le vêtement teint au bassi (en brun), et sont tatoués comme le Mandé de Kong ; eux-mêmes disent qu’ils viennent du Ségou. Beaucoup de Bobofing et de Bobo-Niéniégué, plus avancés en civilisation que leurs compatriotes, font du commerce ; dès qu’ils se trouvent un peu dégrossis, ils marquent leurs enfants comme les Mandé-Dioulé et prennent le titre de Bobo-Dioula. On peut donc dire que les Bobo-Dioula constituent la caste élevée des Bobo en général.
Restent les Bobo-Niéniégué, Bobo-Oulé et Bobo-Fing. Comme on m’a affirmé que ces deux premières variétés faisaient partie de la même famille, on peut dire que les Bobo sont, ou bien les Bobo-Niéniégué, ou bien les Bobo-Fing.
Si ces deux familles ne constituent qu’un seul et même peuple, il semblerait qu’ils ont toujours vécu assez loin l’un de l’autre. Ils ne parlent pas la même langue, mais se comprennent cependant.
Les Niéniégué tiennent le chien des Foulbé ; comme eux, ils le nomment labbo, tandis que les Bobo-Fing appellent cet animal bouki (à comparer avec le mot wolof loup et hyène). Pendant le peu de temps que j’ai passé au milieu d’eux, il ne m’a pas été possible de pénétrer beaucoup leur vie intime, ni d’étudier la langue qu’ils parlent, mais je tiens cependant à consigner ici les quelques remarques que j’ai faites sur eux, en général.
Les Bobo-Fing s’ornent des colliers, bracelets, jarretières des Mboin(g) ; les femmes portent leurs enfants, comme les Mboin(g), dans une natte ou une peau, et leur tatouage est absolument semblable ; de plus, ils aiment le vin de palme et cultivent le rônier ; or le vin de palme est appelé mboin(g) en mandé : Mboin(g) ne serait-il que le surnom du peuple dont j’ai traversé quelques villages, et Bobo serait-il leur vrai nom ? Je l’ignore. Toujours est-il que les deux peuples offrent assez de traits de ressemblance pour qu’on puisse les apparenter ou au moins supposer qu’ils ont longtemps vécu côte à côte dans une même région.
Les Niéniégué, au contraire, se rapprochent beaucoup plus de la famille siène-ré. Les briquettes plates et rectangulaires qu’ils emploient pour la construction des cases sont semblables à celles des Siène-ré du Kénédougou. Le baobab est très abondant autour des villages comme chez les Siène-ré, et l’on ne voit plus le rônier qu’isolément. La teinture noire existe ici comme à Fourou. Dans leur tatouage figurent les trois marques du Siène-ré ; de plus, la rive gauche du Bagoé, aux environs de Tiong-i, se nomme Niéné ; or Niéné et Niéniégué sont deux mots semblables, la terminaison gué s’ajoutant à beaucoup de noms propres et de noms communs du Follona. Ils ont quelques mots et usages semblables à ceux des Siène-ré.
Si les Niéniégué ne sont pas des Siène-ré, ils vivent à côté d’eux depuis fort longtemps. Actuellement encore les Niéniégué et les Bobo-Oulé touchent au Mianka (pays où l’on ne parle que le siène-ré). En tout cas, ils offrent beaucoup plus de ressemblance avec ce dernier peuple qu’avec les Bobo-Fing, desquels ils paraissent avoir vécu assez éloignés.
Ce qu’il y a de curieux chez le Niéniégué, c’est qu’il enterre ses morts d’une façon toute particulière et qui ne doit pas être passée sous silence. Le défunt, après les ablutions, est placé verticalement dans un trou de 1 m. 80 de profondeur et adossé à une des parois de ce puits. Ce trou est recouvert de branchages, et tous les jours on porte de la nourriture au défunt, car ce dernier n’est réputé mort, chez eux, que lorsque la tête s’est détachée du tronc. Comme ces puits sont creusés dans le village même, l’odeur que répandent un ou deux cadavres, dans ce pays si chaud, rendrait un village inhabitable pour des Européens. Les Niéniégué ne semblent cependant pas en être incommodés, car pendant toute la période qui suit la mort jusqu’au moment où l’on maçonne le puits, ce n’est qu’une orgie, et le dolo et la nourriture sont absorbés devant la tombe.
Avant de quitter Ouahabou j’ai dû, à mon grand regret, congédier Moussa Diawara, un de mes deux domestiques, qui m’avait jusqu’à présent servi avec beaucoup de dévouement. L’ayant déjà eu à mon service il y a quatre ans, j’avais été très heureux de le retrouver à Kayes et de l’emmener ; il était intelligent, et, sans savoir parler le français, il me comprenait très bien. Tout à coup il se produisit un arrêt subit dans son développement intellectuel : d’éveillé qu’il était, il perdit la mémoire et tout esprit d’initiative. Pour comble de malheur, il prenait la moindre observation pour un acte d’hostilité de ma part. A plusieurs reprises et dans des moments difficiles, se croyant peut-être indispensable, il manifesta l’intention de me quitter pour faire du commerce. A la suite d’une réprimande méritée, il demanda à me quitter, ce que je lui accordai. De Ouahabou il pouvait gagner sans danger Djenné et le Ségou, son pays natal. Je lui payai ses gages, partie en argent monnayé, partie en poudre d’or et en marchandises.
Le même jour je trouvais à me défaire avantageusement d’un de mes ânes qui commençait à dépérir, de sorte que je me suis mis en route le 26 mai avec un convoi de neuf ânes, un domestique, un palefrenier et cinq âniers ; au total sept hommes.
Samedi 26 mai. — Comme toujours, au départ, les guides de Karamokho Mouktar faisaient défaut. A six heures, ne les voyant pas, je me mets en route sans eux ; ce n’est qu’à huit heures vingt, à hauteur d’une ruine, que je suis rejoint par un des fils de Karamokho Mouktar et trois autres cavaliers. C’était une véritable escorte que Karamokho Mouktar mettait à ma disposition ; il tenait à me prouver que son amitié était sincère. Je n’ai eu, du reste, qu’à me louer de ses bons procédés à mon égard, ses sentiments ne répondant pas du tout à son physique peu engageant.
A Boromo, les cavaliers me font descendre chez un riche musulman du Mossi, nommé Abd er-Rahman, qui m’accueille fort bien. C’est un homme qui a beaucoup voyagé ; il parle fort bien le mandé-dioula.
Boromo comprend quatorze villages, répartis sur un espace de 1 kil. 500. La population est composée de douze villages mossi, un petit village dafing et un autre, habité par quelques familles de Foulbé noirs (Sankaré) venus du Ganadougou. Tout le monde parle le mossi.
Les Mossi sont venus ici au moment des guerres d’El-Hadj Mohammadou de Ouahabou ; ils proviennent du Yatenga et de Waghadougou. Fervents musulmans et mécontents de vivre dans un pays où les naba (chefs, rois) boivent du dolo et se soucient peu de leur religion, ils ont rallié, par conviction, le pèlerin de Ouahabou et se sont groupés autour de lui.
Boromo compte environ 1200 habitants. Le village m’a paru assez prospère ; il y a beaucoup de bœufs, de moutons et quelques chevaux. Les habitants s’occupent de culture et, accessoirement, du tissage et de commerce. Ils tirent quelques chevaux et du bétail du Mossi, qu’ils vont vendre dans le Dafina et même à Dioulasou et à Ouaranko.
Dès notre arrivée, les gens de Karamokho Mouktar se mirent en relation avec les Mossi influents afin de me faire traverser le Gourounsi. Ce pays est fort peu connu actuellement. Il est sillonné par les guerriers de Gandiari, qui, à la tête des Songhay du Zaberma (rive gauche du Niger, nord du Haoussa) et de quelques bandes d’aventuriers de toute nationalité, mettent depuis plusieurs années le pays à feu et à sang. Il m’est difficile de trouver une route offrant quelque sécurité.
Trois chemins conduisent de Boromo vers le Mossi. Le premier passe à Baporo, Ladio, Bouganiéna et entre dans le Mossi à Banéma.
Le deuxième passe à Poura, To, Sillé, et se rattache à Kassougo, au chemin Waghadougou-Oua ; il rejoint le premier à Bouganiéna.
Le troisième passe également à Poura, mais de là se dirige sur Sati, Sapouï, Baouér’a, Waghadougou.
Les deux derniers furent de suite écartés comme étant trop dangereux à cause du voisinage des troupes songhay qui venaient de s’emparer de Sati. L’embarras était grand, lorsqu’un vieillard fit remarquer que le chemin Baporo-Ladio, tout en étant le plus court, est en même temps le plus éloigné de la zone que ravage Gandiari. J’optai pour ce dernier, qui offrait l’avantage de me faire atteindre dès le sixième jour de marche le village de Dallou, qui, bien que faisant partie du Gourounsi, est habité par des Mossi. Ce chemin est cependant rendu dangereux par le voisinage du Kipirsi, dont les habitants ont la réputation d’être pillards et voleurs à l’excès.
Une fois le choix du chemin arrêté, il s’agissait de trouver un guide, ce qui était plus difficile. Mon hôte me présenta bientôt deux frères, Mossi de Boromo, qui consentaient à m’accompagner l’un jusqu’à Ladio, l’autre jusqu’à Bouganiéna.
Lundi 28. — De bonne heure, les deux guides viennent me prendre. L’aîné des deux frères, nommé Isa-Safo, est monté ; Abd er-Rahman, mon diatigué (hôte), et d’autres vieux Mossi nous accompagnent bien au delà des derniers villages de Boromo et nous souhaitent bon voyage, avec force démonstrations d’amitié.
Vers sept heures nous atteignons les bords d’une grosse rivière venant du nord-ouest et coulant vers le sud-est ; c’est la branche occidentale de la Volta, celle qui passe à Bossola et qui de là, continuant son cours nord-nord-est, passe au nord de Ouaranko. A Mouki elle se coude pour passer près de Boussé, Goma et Dossa. Plus au sud elle passe près de Poura et Fana. Les Mossi qui m’accompagnent m’affirment, pour la seconde fois, que cette rivière se rend dans les environs de Kintampo (sud-ouest de Salaga) ; c’est donc bien la Volta Noire, branche occidentale de la Volta.
Les rives sont bien boisées aux abords du gué ; le sentier qui y mène, n’étant guère fréquenté que par quelques chasseurs de Boromo, est obstrué par la végétation, et c’est à coups de sabre qu’il faut se frayer un passage. Quoique les berges soient très escarpées, le transbordement des bagages s’effectue facilement. Le fond de la rivière est uni dans toute sa largeur, 35 mètres environ ; il y a 80 centimètres d’eau et le courant est d’environ 3 milles à l’heure. Ce cours d’eau roule du quartz et du gros sable ferrugineux.
En arrivant sur l’autre rive, les deux guides et un chasseur qui se rend à Baporo me font comprendre qu’il faut marcher avec précaution dans le Gourounsi et ne laisser personne derrière. Ces braves gens n’ont pas trop confiance en eux-mêmes.
Quelques instants après j’ai le bonheur de tirer, à environ cent mètres, un caïman qui sommeillait et se laissait aller au fil de l’eau, puis je tire un coup de fusil Beaumont et deux coups de revolver dans le lit de la rivière pour faire voir aux indigènes la portée et la rapidité de tir de nos armes. Cette petite démonstration ne manque pas de les rassurer et c’est pleins de confiance qu’ils m’accompagnent.
Le gros gibier abonde sur cette rive : partout on voit des traces de buffles, d’éléphants, de grosses antilopes et de phacochères (sorte de sanglier). A quelques centaines de mètres du village, je tue une antilope (son, en mandé), ce qui achève de bien me placer dans l’esprit de mes compagnons de route.
Baporo est un tout petit village, et quoiqu’il n’ait que peu de ressources, les habitants me font fête : ils me donnent du mil, des cé et une calebasse d’huîtres sèches, pêchées dans la rivière. Toute la journée il ne fut naturellement question, entre le chasseur qui parlait le nonouma et les hommes du village, que de mes armes et de l’adresse des nasara (chrétiens). Chez ces peuples à demi sauvages il n’est pas difficile de passer pour un héros.
Baporo et Poura (le gué se trouve à 7 kilomètres au sud-est du gué de Baporo) ont des relations assez suivies avec les Mossi de Boromo, auxquels ils vendent des cocons de vers à soie et un peu d’indigo. Les Mossi, de leur côté, séjournent de temps à autre dans ces deux villages quand ils viennent chasser dans les environs.
Le chef du village ne fait aucune difficulté pour me donner deux hommes qui doivent me conduire au chef de Lava.
Dans la soirée, Diawé a été piqué par un scorpion ; cette piqûre lui occasionne une forte fièvre. Le chasseur qui nous a accompagnés va sur-le-champ aux environs cueillir des feuilles qu’il mâche et applique sur la plaie ; bientôt il se produit un mieux sensible. Je n’ai pas le bonheur de connaître cette précieuse plante ; malheureusement le chasseur n’en a emporté que deux, qu’il a mâchées, et il ne m’a pas été possible de lui en arracher le nom.
Mardi 29 mai. — Ce matin, Diawé se trouve tout à fait remis ; nous quittons Baporo, et bientôt nous traversons un terrain rempli de quartz ferrugineux que les indigènes lavent et d’où ils tirent de l’or. Il existe ici tout un bassin aurifère qui commence sur le versant est des collines de Bangassi pour s’étendre jusqu’à Baporo et Lava, mais il n’est exploité que par les Niéniégué de Dousi et de Bangassi, et les Nonouma de Baporo et de Poura. Au dire des gens que j’ai interrogés, le rendement est, paraît-il, plus grand que dans le Lobi ; malheureusement, les gisements sont assez éloignés du fleuve pour que les indigènes renoncent à s’y pourvoir d’eau pour effectuer le lavage.
Il ne me paraît cependant pas difficile d’y amener de l’eau du fleuve en grande quantité ou au moins d’y creuser des puits, mais les indigènes sont trop apathiques, la moindre difficulté les arrête et les décourage, de sorte que l’exploitation de l’or par ici est peu rémunératrice. Cette population a aussi la réputation de ne pas savoir laver comme celle du Lobi[95]. La couleur de cet or est d’un beau jaune et les pépites généralement plus grosses que celles du Lobi. J’en ai vu un échantillon à Ouahabou, mais, à mon grand regret, je n’ai pu l’acheter : le possesseur, pour des raisons que j’ignore, ne voulant pas s’en défaire, même à un prix double de sa valeur. Il m’est, du reste, arrivé plusieurs fois pendant le cours de mon voyage que l’on m’offrait à acheter de l’or, mais toujours à un prix peu raisonnable (le double de sa valeur), l’indigène se faisant lui-même souvent voler par des marchands.
A mi-chemin de Lava et au moment de traverser un bas-fond plein de verdure, on me signale à environ 100 mètres en avant de nous la présence de quelques hommes armés se faufilant à travers la brousse. Isa les ayant reconnus pour des Mossi de Boromo, nous continuons à avancer et les laissons défiler sur notre flanc droit, l’arc bandé et les flèches à la main, prêts à tirer. Ils reconnurent à leur tour Isa et son frère et vinrent leur souhaiter bonne route. Comme je manifestais mon étonnement de voir ces quatre voyageurs nous approcher avec tant de méfiance, Isa m’expliqua que jamais deux partis ne se rencontraient dans le Gourounsi sans respectivement se détourner du chemin par précaution et apprêter les armes. Quand on se connaît, on se serre la main ; dans le cas contraire, on continue sa route en surveillant ses derrières et ses flancs. Un peu plus tard, nous sommes croisés par deux autres Mossi qui prennent en effet les mêmes dispositions. Il est absolument de coutume de voyager ainsi dans le Gourounsi. Les habitants du Gourounsi en général et les Nonouma en particulier sont loin d’avoir une bonne réputation ; au dire de tous ceux que j’ai interrogés, ce pays est excessivement dangereux à traverser quand on n’est pas armé.
Sur les bords de la Volta Noire.
Lava, où nous passons la journée, est un petit village à demi abandonné. Les habitants nous reçoivent bien et leur vieux chef me donne un peu de mil, du tabac et un guide pour demain.
Mercredi 30 mai. — L’étape n’est que de deux heures de marche et j’aurais bien pu rallier la veille, malheureusement on ne voyage pas ici comme on veut, les renseignements font absolument défaut. Isa et son frère sont pleins de bonne volonté, mais entendent à peine le mandé et ont de la difficulté à se faire comprendre par les Nonouma, de sorte qu’il est difficile d’être bien informé.
Arrivé de bonne heure à Diabéré, je charge mes hommes de compléter nos provisions en mil et leur donne à cet effet quelques menus objets à vendre. Comme le village est presque abandonné, il offre peu de ressources et ne possède pas de cauries. Dans la soirée nous réussissons cependant à nous procurer du mil et du sorgho en procédant par échange direct et en donnant en payement des aiguilles, des hameçons et quelques perles dites rocaille bleue.
Diabéré ou Zabéré[96] est un village très curieux à visiter ; il se compose d’un village ordinaire et d’un village souterrain ; les rez-de-chaussée sont partout si bien enterrés et les ouvertures si bien dissimulées qu’il peut arriver de loger au premier sans le savoir. On entre dans le village souterrain par une seule ouverture visible, près de la case du chef de village, dans une rue centrale ; mais de toutes les cases on y pénètre par un trou rond de 50 centimètres de diamètre semblable aux bouches des monte-charges des navires de guerre. On peut communiquer partout souterrainement et il est facile de s’égarer dans ce dédale de chambres mal éclairées ne recevant qu’un jour douteux. Pour des noirs il doit être très difficile de s’emparer d’un village construit de cette façon et d’y faire prisonniers les habitants, surtout si ces derniers opposent une résistance énergique et se sont ménagé quelques issues bien dissimulées sur la campagne.
Cette partie souterraine est réservée aux femmes, qui y font la cuisine, y remisent les provisions de bois, d’eau et les graines. Le premier, qui n’est autre chose qu’un rez-de-chaussée, car on ne peut comparer le souterrain qu’à des caves, est habité par les hommes, qui s’y tiennent pendant les heures chaudes. Le soir, à partir de cinq heures environ, tout le monde s’installe sur les argamaces et y passe la nuit quand la température le permet.
La fumée s’évacue par des trous ménagés dans les parties du village non surélevées d’un rez-de-chaussée. Quand il tombe de l’eau, on recouvre ces ouvertures-cheminées d’une poterie hors de service, ou encore par une fermeture spéciale, sorte de chaudron en terre et percé de deux trous au-dessous des anses, pour laisser échapper la fumée.
Jeudi 31 mai. — Partis dans la nuit, avec deux guides mis à notre disposition par le chef de Diabéré, nous nous égarons vers trois heures du matin à la sortie des ruines de Bouri ou Gouri ; nous campons sommairement en attendant le jour et le résultat des recherches des guides.
Au petit jour le sentier est retrouvé, ce qui nous permet d’atteindre d’assez bonne heure Ladio. Le chef me reçoit dans une grande salle basse, à demi enterrée, dans laquelle il fait si peu clair, qu’il faut y être depuis longtemps pour s’apercevoir qu’il y a du monde ; j’avoue franchement que, bien que je sois resté là dedans pendant une dizaine de minutes, je n’ai vu que la silhouette du chef ; il m’a été impossible de distinguer aucun détail de sa personne. On n’est que tout juste rassuré quand on est reçu dans un antre semblable. Comme dans quelques villages bobo, on circule dans tout le village par les toits.
Deux Songhay, guerriers de Gandiari[97], étaient dans le village et viennent me saluer ; l’un d’eux monte un beau cheval rouan (provenant du Yatenga). Ce cheval, d’une forte race, est plutôt, par la rusticité de ses membres et le développement de son poitrail, cheval de trait que cheval de selle. Ces guerriers m’informent que je viens de croiser les troupes de Gandiari.
Elles avaient quitté récemment Sati, et pendant que je gagnais Ladio, par Baporo, elles marchaient sur Poura et le fleuve qu’elles se proposaient de passer pour envahir Boromo, Ouahabou, le Dafina et les pays Niéniégué[98].
Ladio vit en mauvaise intelligence avec ses voisins ; j’ai du reste déjà remarqué que, dans le Gourounsi, les relations ne s’étendent pas au delà du premier village qu’on rencontre dans toutes les directions. Vers le nord, le Kipirsi et le pays des Sommo vivent en hostilité permanente avec les Gourounga ; aussi, lorsque je demande à me faire conduire à Gnimou, le chef de Ladio proteste, disant que ce village est trop loin, que si ses hommes s’y rendent, les habitants de Gnimou les vendraient séance tenante. Je dois donc renoncer à suivre ce chemin et prendre celui de Tierra, le chef consentant à me faire conduire jusqu’à Battokho, premier village qu’on traverse pour atteindre Dallou. Pendant la nuit un violent orage se déchaîne sur Ladio, l’eau tombe à torrents. L’orage s’annonçait déjà dans la soirée, j’avais fait mettre hier soir mes bagages à l’abri ; mes ânes seuls restaient attachés dans le village même. Pendant l’orage, la surveillance s’est relâchée, et ce matin, vers quatre heures, je me suis aperçu de la disparition de mes quatre plus beaux ânes. Je croyais les trouver broutant à portée du village, lorsqu’un examen attentif des entraves me fait voir qu’elles ont été coupées au couteau. Pendant que cinq de mes hommes cherchent la piste à l’aide de torches en paille, je selle mon cheval, laissant la garde de mes bagages à trois de mes hommes armés chacun d’un pistolet à deux coups, d’Isa et de son frère.
Je rejoins mes autres hommes près des ruines de Bondassoné, que les voleurs et les ânes avaient traversées ; ce fut une course folle à travers bois. Pendant que mes hommes examinent et suivent pas à pas les traces des animaux, je me porte en avant et cherche le passage des animaux dans les terrains fangeux, afin d’éviter toute perte de temps. Quelques hommes de Ladio nous suivent pendant une heure environ, mais nous abandonnent dès que nous entrons sur le territoire des Kipirsi. Tant que les ânes ont traversé des terrains mouillés par l’orage, la besogne est facile, mais vers trois heures de l’après-midi il ne nous est plus possible, malgré la perspicacité d’un de mes âniers, nommé Mamoura Diara, véritable trappeur, de suivre leurs traces. Les fugitifs se sont dirigés sur des terrains ferrugineux où toute trace de passage a disparu. Ne connaissant pas le pays, ne sachant au juste où je me trouve, abandonné par les gens de Ladio, et craignant de me voir surpris par la nuit, je donne l’ordre de cesser les recherches. Après un repas composé de fruits de cé, je cherche à m’orienter de mon mieux. Heureusement que j’ai eu la précaution de consulter de temps à autre ma boussole, je construis rapidement sur mon calepin un croquis approximatif de la route parcourue, et donne la direction générale à suivre. Vers quatre heures nous tombons sur les ruines de Bouri, que la veille nous avions traversées de nuit. Quelques Kipirsi maraudeurs erraient dans les ruines, et d’autres, postés sur les argamaces, nous menaçaient de tirer si nous continuions à avancer. Je les calme par gestes et en leur criant : Kaï, kaï, Ladio souri ? ce qui veut dire : Arrêtez, arrêtez ! chemin de Ladio ? L’un d’eux, ayant compris, me fait voir la direction, et bientôt nous reconnaissons l’endroit où nous nous étions égarés hier. A la tombée de la nuit, nous sommes de retour à Ladio.
Les sept hommes qui me restent me sont absolument dévoués et ont toute confiance en moi ; ils ont aujourd’hui fait preuve de beaucoup de courage et se sont lancés sans hésiter à la poursuite des voleurs dans un pays que nous ne connaissions pas. L’exemple des hommes de Ladio, se retirant, ne les a pas découragés, et je suis persuadé qu’aucun d’eux n’a eu peur un seul instant, comme cela a eu lieu dans ma marche de Tiong-i sur Tengréla, où deux hommes, que j’ai renvoyés depuis, avaient pris la fuite.
Le résultat de l’enquête à laquelle je me suis livré ce matin me prouve que les voleurs ne sont pas rentrés dans le village, ni pendant ni après la nuit, ils en sont seulement sortis. Comme le constatent les traces, arrivés à Bondassonné, deux des voleurs ont fait retour sur Ladio. Enfin, par une nuit aussi noire il est impossible de faire son choix sur les quatre meilleures bêtes quand on ne les connaît pas d’avance.
Mes soupçons se portèrent de suite sur cet homme du Gadiaga que j’avais pris à mon service à Kotédougou, il n’avait pas passé la nuit avec mes autres hommes. Ces derniers parlaient de l’exécuter séance tenante comme traître ; mais comme la culpabilité de cet homme n’était pas suffisamment prouvée, je donnai l’ordre de ne pas l’inquiéter pour le moment. Un séjour plus long ici ne pouvait que devenir dangereux, il s’agissait de trouver les moyens de sortir au plus vite de cette situation. Tous mes ballots sont remaniés, je répartis les quatre charges sur les six ânes qui me restent et mes sept hommes, et nous nous empressons de quitter Ladio. Le chef du village refuse de se livrer à aucune enquête, prétextant qu’il n’a pas les moyens de m’aider en quoi que ce soit : il ne me reste plus aucun espoir de retrouver mes animaux.
A la recherche des ânes.
Samedi 2 juin. — C’est en nous traînant péniblement que nous atteignons Battokho. Les ânes ont porté des charges d’environ 90 kilos et chacun de mes âniers 25 kilos sur la tête tout en conduisant les ânes. Pour égayer un peu mon personnel éreinté, et lui faire oublier ses fatigues, je plaisantai un de mes captifs libéré, Birama, auquel on avait volé ses deux ânes, en lui rappelant les discours qu’il avait l’habitude d’adresser de temps à autre à ses bêtes, à la manière des marchands sonninké. « Allons, Bala[99], et toi, Sarfatté[100], disait-il jadis en s’adressant à ses deux ânes, marchons vite et bien ! Les ânes vont partout, dans le pays du sel et dans le pays du kola ; ils ont de petits pieds qui ne fatiguent jamais et une grande bouche qui ne mange cependant le dégué[101] de personne. » Ces braves gens éreintés et ruisselants de sueur marchaient quand même et sans murmurer : comme moi, ils savaient que notre salut dépendait de nos marchandises, aussi pour rien au monde n’auraient-ils laissé un colis en détresse.
Dimanche 3. — Aujourd’hui l’étape est encore plus pénible ; il y a trois villages à traverser, et dans chacun d’eux il faut changer de guides. Ils ont une telle peur de se voir capturer par leurs voisins, qu’ils s’en retournent en coupant à travers la brousse, et sans suivre de chemin, comme bien on pense. Ce n’est qu’au bout d’une demi-heure et même d’une heure de halte dans chaque village qu’on obtient un nouveau guide. A Diéni, tous les hommes sont devant le village et sur les toits, munis de leurs arcs et prêts à nous décocher des flèches empoisonnées déjà sorties du carquois et tenues de la main gauche sur la corde de l’arc. Le guide de Tierra, par quelques paroles, rassure la population, et tout rentre dans l’ordre. Ce n’est qu’à onze heures et demie que nous atteignons Dallou.
Pendant le trajet de Tierra à Diéni il s’est produit un pénible incident que ma conscience ne me permet pas de laisser sous silence. L’homme du Gadiaga, qui comme les autres portait une charge, maugréait en marchant et finalement me signifia qu’il ne voulait plus avancer, n’étant pas venu, disait-il, pour porter une charge. Ce n’était, probablement, qu’un prétexte pour s’en retourner au plus vite et rejoindre ses complices les voleurs d’ânes ; mes doutes se confirmaient. Il me mettait dans un sérieux embarras. Je l’engageai à nous suivre jusqu’à Dallou, où il y a des Mossi parlant mandé qui lui faciliteraient le retour ; je voulais, en agissant ainsi, l’emmener le plus loin possible afin de l’empêcher de rejoindre les voleurs d’ânes et de tirer profit de sa complicité, quand précipitamment, à un détour du chemin, en un endroit un peu fourré, il jeta sa charge à terre et se sauva dans la brousse. Je le poursuivis à cheval, et au bout de quelques minutes je réussis à l’atteindre au côté gauche d’un coup de revolver. Il mourut quelques instants après. Mes hommes, appréciant mieux que moi le danger que ce traître nous faisait courir dans des pays qu’il connaissait admirablement et qu’il niait avoir jamais traversés, vinrent tous me dire que si je ne m’étais pas livré à cette extrémité, il nous aurait ou dévalisés ou fait assassiner à la première occasion. Ils en savaient plus long que moi sur les agissements de ce misérable. Je dus, pour continuer ma route, prendre sa charge et la porter en travers sur ma selle jusqu’à Dallou.
Dallou comprend deux grands villages, un village gourounga et un village mossi. Le chef gourounga, à mon arrivée, m’explique que je serai mieux chez les Mossi, et me fait conduire, à ma grande satisfaction, à Moussa Safo, chef des Mossi. Il est une heure de l’après-midi quand nous arrivons ; et ce n’est pas sans une grande satisfaction que nous entrons dans ce village à toits en paille. Nous nous sentons dès lors plus à l’aise et comme en pays ami. Notre diatigué parle très bien le mandé ; il nous reçoit de son mieux, et s’occupe de nous trouver soit un âne, soit quatre ou cinq porteurs pour après-demain.
On ne peut pas dire qu’à Dallou il y a des ressources, j’ai cependant trouvé à acheter des piments, un peu de sel, de la viande et des kola.
En temps ordinaire et avant la guerre, les Mossi de Dallou s’occupaient du commerce du sel et des kola ; ils se trouvent en effet situés non loin d’un chemin commercial qui paraît avoir été jadis bien fréquenté : je veux parler de l’artère Sofouroula, Oua, Kintampo. Actuellement et depuis la guerre, ils s’occupent seulement d’achats d’esclaves et fournissent du sel et d’autres provisions à Gandiari.
Il n’y a à Dallou que trois ânes et cinq ânesses. Aucun de ces animaux n’étant ni à vendre ni à louer, le vieux Moussa, mon diatigué, s’occupe de trouver cinq porteurs. Comme il a l’air de n’y mettre que peu de bonne volonté, je lui rappelle sa promesse. Toute la journée, Moussa, comme du reste la plupart des noirs, me répète : A na soro, hamdoullilahi ! Allah ma nsona ! Bassi té ! Allah a ni héré bé[102] ! etc., de sorte qu’au lieu de me mettre en route vers cinq heures du matin demain, je ne quitterai Dallou probablement que vers neuf heures.
Mardi 5 juin. — Il fait déjà chaud, nous partons accompagné du chef gourounga à cheval, et de cinq porteurs engagés jusqu’à Bouganiéna, à raison de 1500 cauries payables à l’arrivée. Trois villages séparent Dallou de Bagata. L’un d’eux, Voyou, m’a semblé bien peuplé ; Kou et Kotélé sont presque ruinés. A midi seulement nous entrons à Bagata, grand village mossi, comprenant environ trente groupes de cases de 15 à 40 habitants ; la population de ce groupe semble atteindre 1300 à 1500 habitants.
Quelques voisins de mon campement viennent m’apporter des kola, du riz et du soumbala ; on me vend aussi une calebasse de lait aigre et quelques niomies froides qui constituent notre déjeuner.
A trois heures je me remets en route et nous atteignons Bouganiéna à quatre heures et demie.
Bouganiéna est un grand village qui ne contient pas moins de 40 à 50 groupes de cases, suivant que l’on compte pour un ou pour deux certains groupes assez rapprochés les uns des autres ; la population totale de ce village doit être de 1500 à 2000 habitants, tous Mossi.
6 juin. — Mon diatigué s’occupe de me trouver deux ou trois ânes, et, dans la matinée même, on m’en présente quelques-uns dont on me demande 50000 à 60000 cauries. Je tombe d’accord pour un âne bala à raison de 30000 cauries. Le difficile est de trouver des cauries, j’en manque absolument pour le moment.
Mon hôte a déjà dû, dans la journée, m’avancer 7500 cauries pour payer mes porteurs. J’ouvre quelques ballots ; la vente de deux pistolets à pierre et de quelques menus articles, pierres à fusil, aiguilles, papier, glaces, me permet cependant de payer l’âne et de rembourser les cauries.
Il est très difficile de vendre par ici. Les Mossi du Gourounsi ne voyagent pas beaucoup ; ils s’occupent un peu de l’élevage des chevaux et des ânes, et surtout du commerce des captifs.
Bouganiéna offre quelques ressources ; je réussis à me procurer du riz, des piments, des haricots ; mais il n’y a pas de viande à acheter en ce moment ; c’est le mois de Ramadan, et les habitants, tous musulmans, observent strictement le jeûne. Le soir, après le coucher du soleil, ils mangent le bakha, préparation de farine de mil cuite, avec du tamarin, et dans la nuit a lieu un repas de haricots, de lakh-lalo ou de riz.
Quoiqu’il y ait beaucoup de vaches à Bouganiéna, je n’ai réussi à me procurer qu’une fois du lait. Les moutons et chèvres sont également nombreux, mais ce qui abonde, c’est surtout la volaille et les pigeons.
Les Mossi ne sont pas importuns ; personne n’est venu m’ennuyer ; les quelques visites que j’ai reçues ne se sont pas prolongées outre mesure. Les gens m’ont paru un peu civilisés. L’imam est venu me voir avec plusieurs lettrés musulmans et m’a demandé la permission de me poser quelques questions sur les chrétiens et les juifs, dont il n’a connaissance que par les livres. C’est un vieux bonhomme qui parle bien le mandé. Ayant appris que le matin j’avais été me promener à la mosquée, il me demanda pourquoi je n’y étais pas entré ; je lui expliquai que j’avais craint d’être indiscret, ce qui le fit sourire et lui donna l’occasion de me dire que les Mossi ne pensent jamais à mal et ne voient aucun inconvénient à ce qu’un chrétien entre dans ce saint lieu.
En allant rendre sa visite à l’imam, je vis chez lui un gamin qui avait le bras fracturé et auquel on faisait le pansement à l’aide d’attelles.
L’homme qui se livrait à cette opération chirurgicale semblait être très versé dans sa science, car c’est vraiment avec dextérité qu’il s’acquittait de ses fonctions. J’en fus frappé et exprimai mon étonnement à mon hôte. Il m’assura que, dans le pays, on arrivait à guérir et à remettre toutes les fractures, et qu’il n’était pas rare de voir guérir des membres brisés.
En sortant, j’allai visiter la mosquée.
Ce monument est orné sur la face nord de petits carrés, losanges et triangles en creux, irrégulièrement disposés. Le grand minaret est, comme d’habitude, surmonté d’un œuf d’autruche. Quant aux petits minarets de la cour, ils ne sont couronnés que de gargoulettes en terre. Cette mosquée a 16 mètres de long sur 18 de large ; sa hauteur est de 6 à 7 mètres, et le grand minaret a environ 5 mètres. A côté des petites cases rondes mossi, la mosquée, vue à quelques centaines de mètres, paraît beaucoup plus grande qu’elle ne l’est en réalité ; elle fait très bon effet.
Bouganiéna est le dernier village faisant partie du Gourounsi ; la frontière du Mossi se trouve à 6 kilomètres dans l’est, et est marquée par un bas-fond marécageux.
Vendredi 8 juin. — Je me mets en route tout seul, avec mes hommes, personne n’ayant voulu m’accompagner à Banéma (premier village mossi), résidence de Boukary Naba. Ce chef, à la suite d’un différend survenu récemment au sujet de bœufs, a prévenu les Mossi de Bouganiéna qu’il ferait captif tout individu qui se risquerait à venir à Banéma.
Le chemin est bien frayé ; il est impossible de s’égarer. A neuf heures je m’arrête devant le groupe de cases habitées par Boukary-Naba.
La présence d’une dizaine de chevaux entravés sous les arbres et le bruit du tam-tam m’indiquent suffisamment que je me trouve bien en présence de la résidence du chef.
Avant de faire plus amplement connaissance avec les Mossi chez lesquels nous venons d’entrer, revenons un peu sur les Gourounga et leur pays.
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Cette contrée, dans la partie où je l’ai traversée, et surtout aux abords du fleuve et des bas-fonds, est en général couverte d’une végétation qui, sans être luxuriante, est cependant belle pour le Soudan ; elle offre de temps à autre aux voyageurs des sites d’un aspect sauvage qui égaye, repose la vue et rompt la monotonie des pays soudanais.
Le gibier abonde partout : sans compter les perdrix, pintades, outardes, on y trouve encore toutes les variétés d’oiseaux aquatiques. A l’exception du singe, j’ai vu les traces ou aperçu presque tous les animaux qui constituent la faune du Soudan. L’éléphant notamment y est très commun ; il n’y a pas de village où l’on n’en trouve des ossements. Les indigènes portent tous des bracelets ou des boucles d’oreilles en ivoire. Je ne crois pas cependant que les Nonouma réussissent souvent à tuer cet animal, car ils ne possèdent comme armes que l’arc et la hache ; ce sont plutôt les chasseurs mossi qui, armés de fusils, en tuent de temps à autre.
La mosquée de Bouganiéna.
Diawé, qui est un excellent chasseur et un connaisseur, après avoir examiné dès ossements, m’affirme que les éléphants de cette région appartiennent à une espèce de petite taille, au pelage roux noir que les Mandé désignent sous le nom de sama-oulé (éléphant rouge). Cette variété est plus petite que l’éléphant gris noir que nous avons vu souvent aux environs de Niélé.
La constitution géologique du Gourounsi est très variée : tandis qu’aux abords du fleuve il n’y a que du quartz ferrugineux et des sables aurifères ; ailleurs ce sont des terrains alluvionnaires dans lesquels émergent tour à tour le granit gris bleu et la roche ferrugineuse. Le terrain est peu accidenté : c’est à peine si l’on aperçoit de temps à autre quelques plissements ; il y a peu ou pas de ruisseaux ; l’eau se ramasse dans quelques bas-fonds, y forme de grandes flaques couvertes de nénuphars et d’autres plantes aquatiques.
Aux environs de Dallou, Bagata, Bouganiéna, l’aspect de la région change brusquement : on entre dans de grandes plaines découvertes, pour la plupart défrichées ; les arbres ont fait place à une mimosée très épineuse qui abonde dans beaucoup d’endroits ; le terrain est argilo-siliceux, rarement on voit du fer. Il y a cependant beaucoup de granit aux environs de Bouganiéna. Les cé et netté sont plus vigoureux que partout ailleurs ; c’est une région de culture dans toute l’acception du mot ; la terre végétale m’a paru excellente.
Comme type en général, et comme mœurs, les Nonouma m’ont semblé offrir quelque analogie avec les Niéniégué, leurs voisins ; ils ne parlent cependant pas la même langue. Ils sont marqués de trois façons différentes.
La limite des Nonouma vers l’est se trouve entre Ladio et Dallou. Dans ce dernier village on entre déjà dans une autre famille gourounga, celle des Youlsi ; aucun des habitants n’est tatoué.
Chez les Nonouma, les femmes ont à peu près toutes le corps tatoué ; le buste n’est quelquefois qu’une vaste cicatrice ; on n’y distingue pas de dessins : c’est une série de petites entailles disposées sans symétrie autour des reins, du nombril, dans le dos et sur les épaules.
La plupart des Nonouma sont circoncis ; on en rencontre de nus et d’autres qui portent le bila. Beaucoup de femmes se couvrent avec le foulabourou (bouquet de feuilles), il y en a aussi qui errent toutes nues. Comme les Niéniégué, elles fument la pipe.
Les bijoux des Nonouma sont tous en ivoire : ce sont des bracelets se portant au-dessus du coude et des boucles d’oreilles à peu près uniformes et du diamètre d’une pièce de 2 francs.
En passant à Lava, j’ai vu des séances de dou comme chez les Bobo. Dans le même village se trouvaient également des tombes en forme de puits, comme celles des Niéniégué.
Les femmes nonouma comprennent d’une drôle de façon les soins de propreté à donner à leurs enfants. Tous les soirs le même spectacle s’offrait à mes yeux. La mère, tenant l’enfant sur ses genoux, commençait à lui ingurgiter avec la main autant d’eau qu’elle pouvait ; pendant ce temps le pauvre petit pousse naturellement des cris à fendre le cœur d’une mère un peu sensible, mais rien ne l’arrête : tant qu’il reste une goutte d’eau dans la calebasse, le petit doit l’avaler. Si encore le lavage était terminé, il n’y aurait que demi-mal, mais là commence une opération que je n’avais pas encore vu pratiquer.
La mère place son enfant sur ses genoux, la tête tournée vers le sol, puis, se servant de sa bouche comme canule, lui fait prendre force lavements. Après chaque gorgée, elle détourne le postérieur de l’enfant, qui s’empresse de chasser avec force ce liquide. L’opération se continue jusqu’à ce que la calebasse d’eau soit épuisée. Il passe ainsi dans le corps du petit être, soit par en haut, soit par en bas, environ quatre litres d’eau par séance. Ce nouveau genre de lavement n’a pas l’air d’incommoder l’enfant, qui pleure rarement.
Soins de propreté.
Les Nonouma saluent et souhaitent la bienvenue en se frappant la cuisse ou la jambe de la main droite aussi souvent qu’ils vous disent dadio ou dagaré, ce qui doit vouloir dire « bon matin, bonjour ». Quand j’arrivais près d’un chef de village, c’était au moins pendant cinq minutes qu’il répétait dagaré en se frappant la jambe ; comme salut, cela m’a paru assez original.
Ce peuple est très superstitieux. Ainsi, à Ladio, quatre koma (grues couronnées) ayant dirigé leur vol vers le village, toute la population monta sur les argamaces en poussant des cris, afin de les effrayer et de détourner leur vol.
Près du même village il y a une sorte de mare où l’on prend l’eau pour boire ; cette mare est infestée de caïmans. Comme je me disposais à aller en tirer un, on me pria de ne pas le faire, la mort d’une de ces bêtes pouvant causer ou attirer les plus grands malheurs sur le village.
Je n’ai rien à ajouter à propos de leurs habitations, j’en ai déjà parlé à Diabéré. Je signalerai cependant les toits, qui sont dépourvus de gouttières en bois ; l’eau s’écoule le long d’une paroi, et afin de l’empêcher de désagréger ce chétif mur en terre, sur toute la partie où l’eau s’écoule les Nonouma ont incrusté des fragments de poterie, des morceaux de schiste et des cailloux plats de diverses couleurs. Le tout constitue une grossière mosaïque.
Le Gourounsi était bien peuplé avant que Gandiari vînt y faire la guerre. J’ai traversé beaucoup de grandes ruines ; on voit aussi de nombreuses cultures abandonnées. Actuellement, le pays est à peu près ruiné, les villages à moitié abandonnés et l’on ne cultive pas avec ardeur. Il n’est possible de se procurer que du mil et du sorgho, et encore en petite quantité ; les indigènes en ont fort peu, les chefs de village eux-mêmes sont forcés de faire du dolo avec le fruit du kountan[103]. Ce dolo a un goût qui n’est pas précisément agréable, j’en ai cependant bu sur les conseils de Diawé qui me l’ordonnait comme laxatif. Il ne faut pas songer à se procurer d’arachides, piments, oignons, soumbala ou sel : ces condiments font absolument défaut. Les Nonouma se servent en guise de sel d’une cendre qu’ils obtiennent en brûlant des herbes vertes. Les sauces de lakh lalo préparées de la sorte ont un très mauvais goût. J’avais heureusement un peu de couscous et de la viande sèche de l’antilope que j’ai tuée près de Baporo, ce qui m’a permis de traverser ce pays sans trop souffrir de la faim.
Au nord de la partie du Gourounsi habitée par les Nonouma et à une faible distance, quelquefois même à moins d’un jour de marche, se trouve le Kipirsi. C’est une région bien peu connue, même des indigènes qui voyagent.
Voici ce que j’ai pu apprendre sur ce pays et les peuples qui l’habitent.
Dans la partie ouest de leur territoire et vers le coude de la Volta Noire habite un peuple encore sauvage dans le genre des Bobo. On le nomme Sommo, Songho ou Samokho ; il est hospitalier et moins féroce que le racontent certains marchands qui m’en ont fait une description trop fantaisiste. Cela ne les empêche pas à l’occasion de rançonner les voyageurs. La rapacité du chef noir est indiscutable ; quand il est peu civilisé, il cherche brutalement à accaparer ; dans le cas contraire, la même chose se produit, seulement on s’en aperçoit moins, parce que c’est fait avec plus d’astuce et l’accaparement a lieu avec une certaine réserve.
Je n’ai vu que trois fois des Sommo, ils étaient esclaves dans le Dafina et à Dioulasou. Ils se marquent d’une série de vingt-sept entailles entourant la bouche et couvrant les joues et le menton ; en plus ils ont la marque caractéristique du Mossi : l’entaille en arc de cercle partant du milieu du nez pour venir mourir à hauteur de la deuxième molaire.
Dans la partie est du Kipirsi, la population est dénommée Kipirsi ou Kipirga ; elle est fortement mélangée dans les confins du Gourounsi avec l’élément youlsi, mais ne s’est pas alliée aux familles sommo de l’est. J’ai vu quelques Kipirsi captifs des Niéniégué de Bondoukoï et d’autres de loin dans les ruines de Bouri ; ils sont à demi sauvages et pillards à l’excès.
On ne traverse leur pays que lorsqu’on y est forcé ; leur territoire faisait jadis partie du Mossi, mais les Kipirsi sont aujourd’hui absolument indépendants. Ils parlent un dialecte se rattachant au Mossi, et sont tatoués comme ce dernier peuple.
Le Kipirsi est traversé par une arête montagneuse analogue au soulèvement de Bobo-Dioulasou. Les villages sont construits sur ces hauteurs, et leurs cases sont en paille comme celles des Mossi.
Le territoire des Sommo et le Kipirsi sont traversés par deux chemins parallèles qui relient Safané (Dafina) par Sarma et La ou Lalé à Waghadougou et Boussé (Dafina), par Koukhoulor’o[104] à Waghadougou.
Comme chemins le traversant du nord au sud et faisant communiquer le Yatenga directement avec le Gourounsi, il n’en existe pas. Le caractère belliqueux de cette population empêche toute communication directe sans passer par le Mossi : c’est ce qui explique pourquoi du Dafina je n’ai pu me porter directement dans le Yatenga. Pour atteindre ce pays, il m’aurait fallu remonter jusqu’à Barani et aux limites sud du Fouta et gagner ainsi Ouadiougué, la capitale du Yatenga.
La grande artère nord-sud en quittant Ouadiougué (capitale du Yatenga) se dirige à travers le Mossi vers Yako, Loumbilé, Djitenga et dans le Gourounsi par Lalé, Nabouli, Bouganiéna ; de là elle va sur Sati, Oua-Loumbalé, Oua et Kintampo.
CHAPITRE IX
Chez Boukary Naba. — Manque d’interprètes. — Curieuses coutumes de la cour du Mossi. — Préparatifs pour une fête. — On attend l’apparition du croissant. — La fête à Sakhaboutenga. — On me confie à Isaka. — En route pour Waghadougou. — Séjour dans la capitale du Mossi. — Une audience chez Naba Sanom. — Difficultés avec Naba Sanom. — On me signifie de partir. — Retour chez Boukary Naba. — Nouvel accueil bienveillant. — Une rafle d’esclaves. — Boukary Naba veut me faire épouser trois jeunes femmes. — Mariage de mes hommes. — Retour à Bouganiéna. — Difficultés pour trouver des guides. — Géographie et état politique du Mossi. — Quelques itinéraires. — Flore et faune. — Chevaux. — Médication vétérinaire. — Anes. — Notes ethnographiques. — Costumes, richesse, état social. — Aliments. — Étoffes en usage dans le Mossi. — Guerres de Gandiari et des Songhay dans le Gourounsi. — Quelques mots sur le Yatenga.
L’installation de Boukary Naba a plutôt l’air d’un campement que d’une habitation permanente ; elle comporte un groupe d’une vingtaine de cases en séko[105] abritant sa famille et ses chevaux. A proximité de ce groupe se trouvent les cases de la valetaille et de quelques vieux captifs dévoués à Boukary Naba.
Comme les autres villages mossi que j’ai traversés, Banéma se compose d’une vingtaine de petits villages, dont j’évalue la population à 600 ou 700 habitants.
Mon arrivée chez Boukary Naba fut très drôle. Ainsi que je l’ai dit plus haut, j’étais parti sans guide de Bouganiéna ; je tombais donc chez lui tout à fait à l’improviste, sans interprète, ne connaissant qu’une cinquantaine de mots mossi, ce qui constituait un trop léger bagage linguistique pour me faire comprendre. Aussi, quand, quelques instants après mon arrivée, il me fit mander chez lui, ce fut une hilarité générale. Boukary me parlait le mossi ; quelques marchands étrangers qui se trouvaient là m’adressèrent la parole en haoussa, puis en songhay et finalement en foulfouldé. Comme j’ai deux hommes qui parlent le poular, j’en fis mander un, mais ce fut inutile, car en parcourant lentement des yeux le cercle qui s’était fait autour de nous je reconnus un tatouage dafing. Dès que j’eus adressé la parole en mandé à ce captif, tout le monde s’écria : « A yé é Tauréarga tenga » (il vient du pays des Mandé), et la conversation s’engagea.
Boukary Naba ne me demanda pas d’explication. Je me rendais à Waghadougou, cela lui suffisait. « Ce qu’il y a de plus pressé, dit-il, c’est de t’installer toi et tes hommes. » Il me fit donc conduire chez un vieux captif guerrier et m’envoya une grande calebasse de riz cuit au jus de viande, des galettes de farine de haricots et du dolo, ce qui constitua pour moi un excellent déjeuner, d’autant plus que depuis bien longtemps je n’en avais fait de pareil.
Après avoir pris un peu de repos et avoir quitté mon vêtement de route, je mis mon uniforme et allai rendre visite à Boukary pour le remercier de son bon accueil et lui demander de m’assurer la route sur Waghadougou. Il m’accueillit fort bien, me serra la main et me pria de vouloir bien différer mon départ de quelques jours pour célébrer avec lui la fête qui termine le jeûne du ramadan et qui devait avoir lieu dans deux ou trois jours. « C’est un grand plaisir pour moi de te posséder ici pour la fête, me dit-il. Tu as certainement vu des choses plus belles dans ton pays, mais tu n’as pas vu de fête dans le Mossi. Cela te fera plaisir, je l’espère ; tu ne peux me refuser. »
Cette invitation me fut faite d’un ton si aimable et me parut si sincère que j’acceptai. Il me promit également de me mettre en route le lendemain de la fête. Boukary Naba est du reste fort bien élevé pour un nègre. Par ses manières il laisse de suite deviner qu’il appartient à une classe élevée de la société noire. C’est un grand bel homme d’une quarantaine d’années ; il a la figure pleine et plutôt ronde qu’ovale ; son menton se termine par une toute petite barbiche, et, quoique tatoué en Mossi, il n’est pas défiguré. Son regard est franc. L’ensemble de sa physionomie dénote l’intelligence. Il doit être très bon, mais en même temps très ferme dans ses résolutions. Comme type je lui ai trouvé une certaine ressemblance avec Iamory Ouattara, chef de Kanniara (États de Kong), mais il a les traits beaucoup plus fins.
Boukary est très proprement vêtu et porte une culotte longue en étoffe bleu foncé rayée de blanc appelée noufa en haoussa et en mossi. Le bas des jambes, cylindrique sur une hauteur de 20 centimètres, est brodé en soie solférino de provenance européenne, et les jambes sont ornées d’arabesques en soie de même couleur. Sa coussabe (doroké, en mandé) est d’une très belle teinte d’indigo. Ce vêtement vient de Kano et est appelé karfo en haoussa et en mossi[106]. Un bonnet noir, forme chéchia, sur le devant duquel sont attachés une amulette renfermée dans un morceau de peau de chat tigre et un anneau en argent, complète la tenue du naba.
Comme chaussures, il porte une jolie paire de babouches rouges montantes qui font très bon effet. Ses bijoux consistent en un bracelet d’environ cent francs d’argent à chaque poignet et deux petites bagues, l’une en or, l’autre en argent.
Assis sur une natte propre, il a en permanence à sa droite et prosterné devant lui un esclave qui lui présente une petite calebasse de dolo, recouverte d’un couvercle en vannerie. Quand Boukary Naba veut boire, il touche du doigt l’échanson, qui, après avoir bu quelques gorgées de dolo, lui offre la calebasse.
Façon de saluer le naba.
Pendant que Boukary boit, tous les assistants claquent des doigts en tenant les mains près de terre. La même chose se passe lorsque le naba a des renvois, éternue, se mouche ou crache.
Un autre usage assez curieux, c’est la façon dont les gens se présentent devant le naba et le saluent. Arrivés en rampant à quelques pas de l’endroit où est assis le naba, les Mossi, tête découverte, se jettent face contre terre et frappent trois fois le sol, des deux coudes, l’avant-bras vertical et l’index ouvert. Puis ils se frottent les mains en faisant lentement le mouvement d’une personne qui écrase de la pommade, ils frappent encore trois fois terre des coudes et restent dans cette position jusqu’à ce qu’on les renvoie. Tout le monde salue le naba[107] de la même façon. J’ai vu faire ce salut au propre frère de Boukary, à Nabiga[108] Masy, chef de Doullougou. Il n’y a d’exceptions que pour les musulmans un peu influents ; ceux-là, tout en s’approchant timidement de la royale personne, sont tenus quittes de toute cérémonie en récitant une prière.
Tous les jours, de bonne heure, les griots viennent saluer Boukary à coups de tam-tam, et pendant une bonne partie de la matinée la case de ce chef ne désemplit pas de visiteurs. Dès que Boukary Naba se sentait un peu libre, il me faisait demander, m’offrait des kola, du dolo, et me questionnait sur les choses d’Europe — questions naïves naturellement, portant sur les produits du sol, l’éloignement du pays des blancs, la mer, etc. Il me pria de lui donner des capsules, ayant reçu en cadeau de Gandiari, le chef songhay qui a ravagé le Gourounsi, trois fusils anglais à piston, dont une carabine qui devait jadis avoir du prix, mais qui actuellement n’est plus qu’une ferraille. Il possède aussi une baïonnette, dont il est bien ennuyé de ne pas trouver l’emploi, car elle ne s’adapte sur aucun de ses fusils. J’ajoutai aux capsules un beau tapis de selle, un pistolet, des turbans et autres étoffes, perles, coutellerie et glaces, ce qui le combla de joie.
Dimanche 10 juin. — Dès la première heure Boukary me fait dire qu’il compte bien que je l’accompagnerai demain à cheval à Sakhaboutenga, où il a coutume de se rendre le jour de la fête. Pendant toute la journée l’entourage du naba s’occupe des préparatifs ; on distribue de la poudre, nettoie les fusils, essaye les harnachements, on astique les cuivres comme en France la veille d’une grande revue.
Ce qu’il y a de curieux, c’est que, musulmans ou non, les noirs célèbrent tous cette fête. C’est une occasion pour eux de faire bombance, et ils ne la laissent pas échapper. On mange tant que l’on peut, on boit beaucoup de dolo et l’on tire quantité de coups de fusil : c’est plus qu’il n’en faut aux noirs pour être heureux. Ceux qui ne possèdent qu’un arc visent la nouvelle lune et lancent quelques flèches vers l’astre, convaincus que cela leur portera bonheur. L’année prochaine, à pareille époque, ils auront peut-être gagné un fusil, une femme ou un cheval, qui sait ?
Dans la soirée, il y a un moment de consternation : personne n’a vu le croissant ; on s’en console cependant en se répétant que si nous ne l’avons pas aperçu ici, il s’est certainement montré ailleurs, et l’on se met à boire du dolo toute la nuit.
Lundi 11 juin. — Ce matin de bonne heure Boukary envoie un cavalier à Sakhaboutenga consulter les marabouts. Le messager revient bientôt en affirmant au naba que le soir il verrait la lune. « Tous les marabouts l’ont dit ! »
Boukary et son escorte.
Ce soir on aperçoit pendant quelques moments le croissant tant désiré : aussi la poudre parle une partie de la nuit et le dolo coule à flots.
Boukary Naba fait venir un des flûtistes attachés à sa personne. C’est un musicien de grand talent. Je suis stupéfait de l’entendre tirer de si jolis sons d’une simple flûte en bambou aussi grossièrement fabriquée.
Ce musicien émérite joue un air qui, par son rythme, ressemble à de la musique de gens civilisés.
Mardi 12. — Dès quatre heures du matin le tam-tam résonne partout, tout le monde est affairé, on se croirait vraiment à la veille d’un événement important. Ce n’est pourtant que vers six heures et demie qu’on réussit peu à peu à se rassembler et que tout le monde est prêt (effectif total : 16 chevaux et 25 guerriers armés de fusils).
Boukary monte un très beau cheval bai brun foncé. Par-dessus sa selle il a ajusté le tapis en velours bleu et or que je lui ai donné. Le poitrail et la croupe sont couverts de tapis en drap rouge, ornés de petits dessins en losanges rapportés en blanc et en noir. La tête de la bête disparaît sous la cuivrerie, sonnettes, chaînettes, mors et autres ornements. Les étriers sont en cuivre de la forme en usage dans le Haoussa.
Boukary Naba est presque vêtu comme tous les jours ; il a simplement remplacé ses babouches rouges par une paire de demi-bottes en cuir rouge et jaune, et sa coussabe bleu foncé par un vêtement de même coupe en cotonnade blanche du Haoussa sur laquelle l’indigo a fortement déteint, ce qui est très bon genre ici. Sur le sommet de son bonnet est fixée une couronne en cuir rouge et peau de panthère, à laquelle sont suspendus des pitons en fer à trois branches d’une longueur de 4 à 5 centimètres. Cet emblème royal est porté par les nabiga seulement.
Nabiga Masy, chef de Doullougou, jeune frère de Boukary, est venu passer les fêtes à Banéma. Ce jeune homme a des manières qui dénotent également un peu d’éducation et de savoir-vivre.
La bête qu’il monte est fort jolie et très bien harnachée ; lui, en revanche, porte une coussabe d’un goût douteux pour un Européen, mais peut-être fort estimée ici. La figure du nabiga est entièrement cachée par un lemta en karfo qui ne laisse paraître que les yeux.
Les quatre jeunes gens occupant les fonctions d’échansons servent d’escorte au naba ; ils sont vêtus de surtouts, sorte de petites coussabes à taille de diverses nuances, et serrés à la ceinture par un cordon rouge ; ils portent chacun une collerette formée de petits triangles en argent renfermant des amulettes.
Ils sont pieds nus et se distinguent des autres captifs par leur coiffure dont les cheveux sont arrangés en cimier ; le reste de la tête est entièrement rasé. Ils portent des houseaux en cuir, des bracelets et des anneaux de bras en même métal qui, une fois mis en place, ne peuvent être retirés que par un forgeron après un long travail.
Les autres cavaliers portent des vêtements couverts d’amulettes, des turbans ou des chapeaux de paille. Ils sont armés d’un sabre ou d’une lance. Quelques-uns ont les houseaux en cuir de couleur, montant jusqu’à la ceinture. Tout le luxe des cavaliers mossi consiste à charger de cuivrerie la tête du cheval ; ils suspendent à la selle jusqu’à de petits chaudrons en cuivre.
Un gamin montant un âne noir ouvre la marche ; viennent ensuite les griots avec les tam-tams et leurs trompes, les échansons, le naba et moi ; Masy, les guerriers et trois marchands haoussa suivent en amateurs.
Pendant la route, les cavaliers se détachent successivement et chargent en manœuvrant la lance. Masy et deux autres cavaliers montant de forts chevaux chargent admirablement. J’ai remarqué que tous montent avec les étriers très longs ; ils chargent, le haut du corps droit et debout sur les étriers. Les échansons, qui montent des chevaux de plus petite taille, chargent deux par deux en se tenant par la main. En général les Mossi montent bien.
Une demi-heure après notre départ nous sommes à Sakhaboutenga. On met pied à terre et l’on campe sous les arbres à l’entrée du village. Quelques musulmans du voisinage viennent saluer Boukary et lui offrir des kola en lots variant de cinq à vingt fruits, mais toujours présentés dans un coin de leur boubou. Un village des environs envoie douze grandes marmites de dolo.
Au loin et dans toutes les directions débouchent du village de longues files de musulmans allant se réunir à l’imam pour la prière ; quelques curieux venant des environs montent des ânes.
La cérémonie religieuse a lieu dans une plaine à l’est du village : c’est un spectacle bien imposant.
Il régnait un grand silence dans cette assemblée. Les fidèles, rangés sur une vingtaine de rangs de profondeur, se prosternaient et se relevaient avec un ensemble parfait et une lenteur imposante. De temps en temps, la voix de l’imam s’élevait, et dans le plus profond recueillement on entendait un aminâ (amen) prononcé par cette assistance.
Il y avait là environ trois mille personnes des deux sexes, presque toutes vêtues de blanc. Les burnous, les chéchias et cet ensemble de faces noires donnaient à cette cérémonie le caractère grandiose des fêtes orientales.
La prière terminée, Boukary Naba s’avança au son du tam-tam vers l’imam de Sakhaboutenga pour recevoir sa bénédiction ainsi que les vœux des musulmans, qui souhaitèrent beaucoup de chevaux et de guerriers à mon illustre hôte.
Boukary Naba fit remettre à l’imam un magnifique mouton et plusieurs peaux de bouc pleines de cauries.
C’est un cadeau qu’il fait tous les ans à l’imam et à Karamokho Isa, pour lesquels il a une grande vénération. Ce sont des hommes âgés et réfléchis qui ne peuvent que lui donner d’excellents conseils. Ils lui servent d’intermédiaires dans les différends qu’il a à régler avec les villages voisins, car Boukary vit en hostilité plus ou moins ouverte avec eux.
Boukary Naba n’est musulman que pour la forme. Au moment où la prière allait commencer, il me demanda si je n’allais pas faire le salam. Je lui fis dire que cette fête ne concordait pas avec les fêtes des chrétiens, que par conséquent je restais auprès de lui. Il me parut enchanté que les blancs ne fussent pas musulmans.
Après de nouveaux rafraîchissements de dolo on retourna à Banéma. Ce fut une course folle à travers la campagne, les fantassins courant pêle-mêle parmi les cavaliers et tirant force coups de fusil, ce qui occasionna une charge dans laquelle deux cavaliers furent désarçonnés. Le reste de la journée se passa en libations. Boukary Naba gorgea mes hommes de nourriture et de dolo. Je puis dire que jamais un chef ne m’a donné aussi souvent que lui des aliments, des kola, du dolo. Je recevais deux ou trois fois à manger par jour.
Mercredi 13. — Fidèle à sa parole, Boukary Naba, après m’avoir fait cadeau d’un cheval, me fait conduire le soir à Sakhaboutenga chez Karamokho Isaka, chargé de me faire accompagner jusqu’à Waghadougou et de me faciliter une entrevue avec Naba Sanom, chef suprême du Mossi. Boukary m’explique que, dans mon intérêt, il emploie un intermédiaire pour la présentation à Naba Sanom, n’étant pas du tout d’accord avec son frère. Il n’a avec lui que des rapports de service, et il ne le voit jamais.
Le cheval que j’ai reçu, quoique de petite taille, me paraît offrir quelque résistance ; il me vient bien à propos, celui que j’ai acheté à Kong n’étant plus capable de rendre aucun service.
J’envoie encore quelques pièces d’étoffe à Boukary, qui vient lui-même me remercier ; il me prie, si jamais je revenais dans son pays, de lui rapporter une selle arabe avec deux housses, une en velours, l’autre en peau de caïman, et me recommande le mors et les chaînettes, qu’il désire en argent ; il serait également content de recevoir un burnous et un vêtement en soie noire brodé en lomas.
Sakhaboutenga[109] est une agglomération de nombreux petits villages qui s’étendent sur un espace de près de 4 kilomètres et comptent environ 3000 habitants. Le groupe où habite Isaka, ainsi que les groupes voisins et les environs de la mosquée, sont habités par des musulmans d’origine mandé, mais établis dans le Mossi depuis trop longtemps pour qu’ils aient conservé les traditions se rattachant à leur migration. Ils savent tous cependant qu’ils ne sont pas autochtones, quoiqu’ils soient tatoués comme les Mossi et qu’ils ne sachent plus parler que le mossi. Ils n’ont conservé de leur ancien pays que la selle mandé et la case ronde en terre couverte en paille qui est le style général de la case mandé.
Le marché, situé dans la partie nord du village, sur la route de Waghadougou, est environné de groupes de cases en paille habitées par des Mossi non musulmans, que nous pouvons, autant que nos connaissances nous le permettent, considérer jusqu’à nouvel ordre comme autochtones.
La bénédiction.
Jeudi 14 juin. — Isaka me met en route sur Waghadougou et me donne comme guide un jeune homme qui doit me conduire à un ancien élève d’Isaka, revenant de la Mecque. Isaka m’accompagne jusqu’au marché et fait une prière pour moi avant de me quitter.
Quoique le paysage soit uniforme, la route ne m’a pas paru trop monotone. On traverse presque d’heure en heure des groupes de villages ou des campements de culture autour desquels il règne quelque animation, car c’est l’époque des semailles. Les Mossi appellent ces campements de culture wouiri (ce qui est le même mot que ouéré, qui signifie, en poular et en mandé, « parc à bestiaux »). Après avoir dépassé un gros village de culture à 4 kilomètres de Sakhaboutenga, nous traversâmes successivement Lilspaka, Bonam, village abandonné, Goro, Kouapoukissé, Tènelili, plusieurs villages de culture. Nous fîmes étape à Saponé. Tous ces villages sont habités par des Mossi non musulmans. Le marché de Saponé, que nous avons traversé, est situé en pleine brousse, à environ 20 minutes de Saponé ; il comporte une série de hangars couverts en paille sous lesquels se tiennent marchands et acheteurs. Ces hangars seraient très bien conditionnés si les toits étaient plus hauts : il est impossible de circuler debout sous ces constructions.
Vendredi 15. — Comme nous étions trop éloignés de Waghadougou pour y arriver d’une seule traite, nous fîmes étape le matin à Tenganokho, après avoir traversé de nombreux villages de culture, laissé à l’ouest Tiéfakhé (grand village, marché), et traversé Bassemyam.
A Tenganokho, je trouvai un Peul qui m’offrit du lait et quelques autres provisions ; il nous apprit qu’en quittant le village à deux heures nous atteindrions avant la nuit Waghadougou, dont nous n’étions séparés que par un petit village nommé Nakhla.
En effet, le soir même, après une courte étape, nous atteignons le natenga[110] du Mossi. Le guide nous dirige sur l’habitation d’El-Hadj qui, assis sur une peau devant sa porte, ordonne de me conduire chez l’imam, qui reste à côté. Ce dernier, assis sur une sorte de couvercle rond en osier, au lieu de s’occuper de me trouver une installation, s’extasie avec ses amis sur mes chaussures, dont il croit les œillets en or. Voyant qu’il ne se lassait pas de cette contemplation, je crus prudent de lui rappeler que mes hommes et mes animaux étaient fatigués et que la nuit approchait. Après quelques ia sidda (il a raison), un des assistants me conduisit chez une veuve nommée Baouré, où avait logé Krauss lors de son passage.
Une pluie torrentielle nous força de précipiter notre installation, qui fut plus que sommaire la première nuit. Les gens étaient peu complaisants ; il nous fut impossible de nous faire préparer quoi que ce fût en fait de nourriture, et l’on se coucha sans manger.
Waghadougou[111] ou Ouor’odor’o[112] est situé dans une grande plaine aride qui offre à cette époque de l’année un aspect désolé. Mon palefrenier va chercher le fourrage à 6 kilomètres dans l’est. Il n’est encore tombé que trois fois de l’eau cette année, et ce n’est que vers la fin de juin, paraît-il, que succède à quelques violentes tornades sèches, véritables ouragans, ce que l’on peut appeler les pluies d’hivernage qui font percer la verdure.
A l’ouest et au nord, séparant le gros du village des groupes de cases les plus éloignés, se trouvent des bas-fonds marécageux qui conservent de l’eau toute l’année et aux abords desquels les habitants creusent des trous où ils prennent leur provision d’eau. Cette eau, chargée de matières organiques, renferme des sangsues et son absorption donne la filaire de Médine. Hommes, femmes et enfants sont atteints de ce mal. J’ai vu des personnes devenues presque infirmes, ayant jusqu’à cinq ou six vers leur sortant du genou, de la cheville et surtout des mollets et des cuisses.
Les abords de ces mares sont très giboyeux. Ma table est toujours bien alimentée. Diawé réussit même à pourvoir mes hommes de viande ; il lui arrive fréquemment de rapporter sept ou huit sarcelles, quelques perdrix et deux ou trois lièvres[113].
Waghadougou proprement dit comprend : la résidence du naba, le groupe de villages musulmans (d’origine mandé), le groupe nommé Zang-ana, habité par des Marenga[114] (Songhay), des Zang-ouér’o[115] ou Zang-ouéto (Haoussa), quelques Tchilmigo (Foulbé), et d’autres groupes de Mossi non musulmans. Cependant on est convenu de comprendre dans Waghadougou les sept villages qui l’entourent et qui se nomment : Tampouï, Koudououér’o, Pallemtenga, Kamsokho, Gongga, Lakhallé et Ouidi. Ils ont chacun leur propre naba. J’estime que la population totale de tous ces groupes ne doit pas dépasser 5000 habitants.
Les constructions sont rondes, en terre ou en nattes dites séko, suivant qu’elles sont habitées par des musulmans ou des fétichistes. Par-ci par-là, on voit cependant des constructions carrées à toit plat, parmi lesquelles je citerai : l’habitation de l’imam et la mosquée (misérable petite construction), une case à un étage habitée par El-Hadj (l’ami d’Isaka) et cinq cases carrées faisant partie de la résidence du naba.
Je m’attendais à trouver quelque chose de mieux que ce qu’on voit d’ordinaire comme résidence royale dans le Soudan, car partout on m’avait vanté la richesse du naba, le nombre de ses femmes et de ses eunuques. Je ne tardai pas à être fixé, car le soir même de mon arrivée je m’aperçus que ce que l’on est convenu d’appeler palais et sérail n’est autre chose qu’un groupe de misérables cases entourées de tas d’ordures autour desquelles se trouvent des paillotes servant d’écuries et de logements pour les captifs et les griots. Dans les cours on voit, attachés à des piquets, quelques bœufs, moutons ou ânes reçus par le naba dans la journée — offrandes n’ayant pas encore reçu de destination.
Dans la matinée, le naba reçoit généralement les visiteurs entre deux masures à un étage qui se font face. Devant celle du nord est disposé un bétonnage surélevé de 20 à 25 centimètres, qui sert de trône. Sur ce bétonnage il y a une dizaine de peaux de bœuf superposées, sur lesquelles sont placés deux vieux coussins en cuir, ornés de drap rouge. Celui qui est rond sert de siège au naba, l’autre n’est là que comme décor. Je mentionnerai aussi le sabre du monarque, qui est toujours disposé devant le coussin rond. C’est un vieux sabre d’officier d’infanterie, sur le fourreau en cuir duquel on a cousu de petits morceaux de drap garance.
Voici pour les lieux de réception habituels. Les vendredis, il reçoit dans la soirée sur le derrière de sa résidence, où se trouvent trois cases basses carrées devant lesquelles est ménagée une grande demi-circonférence de terrain bétonné à côté de laquelle se trouve la tombe de défunt son père Hallilou, ex-naba. Je donne à la page suivante la vue d’ensemble de ce lieu, rendue aussi exactement que possible, car le tout est plus irrégulier et moins bien construit que ne le représente le dessin suivant.
Naba Sanom porte pour les musulmans le nom d’Alassane[116]. En 1870, à la mort de l’ex-naba Hallilou, son père, une lutte pour le pouvoir s’engagea entre Alassane et Boukary Naba. Tous les deux avaient de nombreux partisans. Boukary, préféré du père et reconnu par tous plus intelligent qu’Alassane, finit cependant par perdre du terrain, l’autre ayant pour lui les anciens et le droit d’aînesse, qui le désignait comme héritier du trône. Il a actuellement dix-huit ans de règne.
Autant Boukary Naba paraît distingué, autant Naba Sanom a l’air vulgaire. Ces deux frères n’ont aucune ressemblance. L’aîné, Naba Sanom, peut avoir de cinquante à cinquante-cinq ans environ. Il a le menton saillant et pointu et un peu le nez sémitique ; sa voix est enrouée et rauque. L’ensemble n’a rien de royal. Je l’ai toujours vu vêtu d’un boubou dit karfo et coiffé d’un petit bonnet brodé en forme de toque, dont je rapporte un spécimen.
Si Naba Sanom n’est pas joli, on peut dire que ses femmes sont sans exception hideuses. On croirait qu’il a cherché celles qui ont les seins les plus longs et les plus mal faits. On ne peut comparer ces appendices qu’à de vieilles outres vides. Cela n’empêche pas Naba Sanom d’être extrêmement jaloux, et, pour éviter qu’un de ses sujets ne trouve un visage engageant dans son sérail, il fait raser la tête à toutes ses épouses. Elles sont soigneusement surveillées par deux eunuques qui ont la spécialité d’être toujours ivres. A côté de ces deux eunuques en fonction, Naba Sanom élève quelques jeunes eunuques afin de ne jamais en manquer ; du reste, il est de coutume ici d’opérer à tout âge ; il meurt un adulte sur deux des suites de l’opération.
Résidence de Waghadougou.
Hallilou, le père d’Alassane et de Boukary, était musulman et savait même lire et écrire. Je crois que ses deux fils ne sont rien du tout, c’est-à-dire musulmans non pratiquants.
Les Mossi musulmans disent qu’Alassane est musulman et qu’il fait ses prières à l’abri du regard de ses sujets ; les fétichistes, eux, disent le contraire et parlent avec orgueil de leur naba, qui boit du dolo comme eux.
Son entourage se compose d’une quarantaine de jeunes gens de quinze à vingt ans, qui font un vacarme d’enfer autour de ce que l’on peut appeler le trône quand le naba n’est pas là. Comme cela se passe chez Boukary Naba, ils claquent des doigts dans les circonstances de rigueur. Ainsi que ceux de Boukary Naba, ils sont chargés d’anneaux de cuivre et de houseaux de même métal ; il y en a qui portent au bras plus de 10 kilos de cuivre. Ils ont la tête entièrement rasée ou les cheveux en cimier, comme les femmes du Khasso. Ces jeunes gens sont chargés de diverses fonctions auprès de Naba Sanom. On ne lui connaît pas de conseillers sérieux, si ce n’est quelques musulmans qui lui vendent de temps à autre des gris-gris.
Les occupations de Naba Sanom sont peu sérieuses ; elles consistent à recevoir des visites pendant presque toute la journée. Le matin, vers six heures, le tam-tam annonce que le naba vient de se lever. Lorsqu’il s’est lavé et réconforté par un repas, ses captifs et ses femmes vont le saluer chez lui. Vient ensuite le tour des étrangers, gens des environs, solliciteurs ou autres. Ceux-là s’accroupissent devant le lieu de réception jusqu’à ce que le naba daigne bien paraître. Dès qu’il y a beaucoup de monde, un des jeunes gens va prévenir le naba, qui arrive et s’assied sur son coussin, en jetant un regard aimable sur l’assistance pendant que tout le monde claque des doigts. Dès que Naba Sanom est assis, les solliciteurs et visiteurs se précipitent vers l’entourage, se jettent face contre terre en se couvrant la tête de poussière, puis chacun se relève et remet un cadeau plus ou moins important en cauries ou en vivres, selon ce qu’il sollicite. Les jeunes gens viennent ensuite dire au naba : « Un tel a apporté un sac de cauries ou une chèvre, ou un bœuf, il désire te parler ». Le naba remercie tout ce monde-là par un nif kendé (merci) et se retire chez lui ; il est bien entendu que même la cinquantième partie des solliciteurs n’arrivent pas à glisser ce qu’ils désirent. Ceux qui sont écoutés se sont d’abord adressés à un familier qui, après avoir été grassement payé d’avance, renvoie l’affaire aux calendes grecques en disant à l’intéressé qu’on s’occupera de cela prochainement. Cela m’a rappelé en petit ce qui se passe dans certaines administrations, où l’on classe également les affaires de cette façon.
Après s’être abreuvé de dolo et avoir plaisanté avec ses jeunes gens, il fait une seconde apparition et continue le manège jusqu’à la nuit tombante. Involontairement j’ai de suite comparé cette scène à celle qui se passe dans nos foires, où l’on attend aussi pour commencer le spectacle que le public soit plus nombreux ; mais on a au moins le plaisir d’entendre un boniment qui laisse toujours un joyeux souvenir parmi les curieux, même quand on a quelque peu abusé de leur crédulité.
Réception chez le naba de Waghadougou.
Les jours de marché, la recette est bonne : on apporte de tout, aussi bien du mil que des pelles ou des arachides, et tout est accepté, on s’en rapporte à la générosité du client, car ce sont des clients, comme les passagers des paquebots, des messageries maritimes, sont les clients naturels de cet autre monarque noir, d’heureuse mémoire, le roi de Dakar !
Le vendredi, les naba des villages qui constituent Waghadougou viennent tous saluer Naba Sanom, et tous les lundis il monte à cheval et fait une promenade aux environs, accompagné de ses fidèles jeunes gens et des tam-tams.
On comprend facilement qu’avec des journées aussi bien remplies il est difficile à ce monarque de s’occuper utilement des affaires intérieures et extérieures de son pays, aussi le Mossi est-il dans une période de décadence qui ne fera que s’accroître avec le temps.
Les Mossi sont loin d’être capables actuellement de mener des expéditions comme celles qu’ils firent au commencement du XIVe siècle contre Tombouctou, comme le relate Ahmed Baba (Tarich es-Soudan). J’aurai du reste, plus tard, l’occasion de parler plus longuement de la situation politique du Mossi.
J’eus d’abord des relations fort amicales avec Naba Sanom, surtout les cinq ou six jours qui suivirent la distribution des cadeaux que je lui fis. Il m’offrit à plusieurs reprises des kolas et du dolo ; il me fit venir plusieurs fois pour voir mon fusil de chasse et une de mes armes de guerre. Ces relations semblaient devoir se continuer, lorsque, à la suite d’un entretien où je lui communiquai mon désir de continuer ma route vers le nord, il changea brusquement de procédés à mon égard et refusa même de me recevoir.
Interrogé par lui sur ce que je comptais faire dans le Yatenga, je lui fis expliquer que, ce pays étant un lieu important de production et d’élevage de chevaux, il serait intéressant pour nous de connaître les méthodes d’élevage afin de les mettre au besoin en pratique dans nos possessions de l’autre côté du Niger. Cette proposition ne semblait d’abord soulever aucune difficulté, lorsqu’il me fit dire, quelques jours après, que le Yatenga[117] lui appartenait, que c’était le même pays qu’ici et qu’il ne pouvait m’autoriser à y aller. Il refusa de même de me donner la permission de me diriger vers l’est. Mieux que cela, un soir, sans raison, il m’envoya un bœuf et une petite captive de six à sept ans avec l’ordre de me disposer à quitter le lendemain Waghadougou.
Ici je dois entrer dans quelques détails rétrospectifs qui se rattachent à cet incident. Dès mon arrivée ici, je m’informai d’une bonne monture à acheter et de deux ânes destinés à remplacer les quatre ânes perdus à Ladio.
Dès que Naba Sanom apprit que j’avais besoin d’animaux, il m’envoya un nommé Idriza (Edrizi) pour me dire que je n’avais nullement à m’inquiéter de ces détails, qu’il était désireux de faire l’acquisition d’une coupe de soierie semblable à celle que je lui avais donnée, ce qui me permettrait de me procurer les cauries nécessaires à l’achat de mes animaux.
Je proposai à Idriza d’offrir cette soierie à Naba Sanom. Idriza protesta au nom de son maître, disant que le naba refusait d’accepter un autre cadeau. La pièce de soie fut évaluée à 300000 cauries, prix qui fut accepté. Le naba me remercia et me fit dire qu’il allait s’occuper de me procurer les animaux, et qu’ensuite nous compterions ; il serait facile de régler la différence de prix en cauries ou en marchandises.
Lorsque Naba Sanom m’envoya l’ordre de partir, il était donc mon débiteur d’une somme relativement forte. Le voyant agir d’une façon aussi peu délicate, je lui fis demander de vouloir bien me régler avant de partir ou de me rendre mes marchandises, afin de me permettre de me pourvoir ailleurs d’animaux. Le naba m’envoya alors l’imam pour protester de son amitié pour moi. « Jamais, dit-il, je n’ai envoyé l’ordre de partir à ce blanc, je ne puis tolérer qu’il aille vers le nord et vers le Haoussa, mais je lui donnerai, quand il m’en fera la demande seulement, un chemin à son choix sur Salaga. Je vais dès maintenant me mettre en mesure de le pourvoir des animaux que je lui dois. »
Hélas ! j’attendis vingt longs jours les deux ânes qu’on avait, disait-on, envoyé querir au loin, Naba désirant me donner deux bêtes splendides. Et quels ânes je reçus ! Deux misérables bêtes dont n’importe quel marchand se serait gardé de faire l’acquisition.
Je ne lui gardai pas rancune, nous étions même les meilleurs amis, je comptais sous peu que Naba Sanom signerait un traité avec moi, comme il me l’avait promis dans une entrevue au cours de laquelle je l’avais amené à demander notre protectorat, lorsque brusquement il m’envoya de nouveau l’ordre d’avoir à quitter Waghadougou. A partir de ce moment il me fut impossible de communiquer avec lui. Il refusait de me recevoir et me fuyait : j’étais devenu suspect. Il fallait me résigner à partir.
On pourrait supposer que c’est parce que je suis Européen que Naba Sanom a agi de cette façon. Pas le moins du monde. Je n’ai tout simplement pas fait exception à ce principe du naba, que tout individu venant à Waghadougou avec des marchandises quelconques doit, outre des cadeaux, lui en laisser une partie.
Vient-il par hasard des marchands de chevaux du Yatenga, ou des marchands d’étoffe du Haoussa, vite il les appelle, achète ce qui lui convient sans regarder au prix (20 ou 30 captifs, cela lui est égal), puisqu’il ne règle jamais. Quelques-uns, en patientant six mois à un an, ont réussi à en tirer la dixième partie de ce qu’ils lui ont vendu ; ceux-là peuvent s’estimer très heureux. A ce propos je citerai l’aventure qui arriva à Karamokho Mouktar, chef de Ouahabou. Ce musulman envoya, il y a trois ans, à Naba Sanom 100 captifs pour recevoir en échange 30 beaux chevaux. Naba Sanom accepta les captifs, reçut fort bien les envoyés, les hébergea pendant quelques jours, puis les laissa de côté. Non seulement ces gens-là n’ont pas encore reçu un seul cheval, mais le naba les empêche de regagner le Dafina. Ces Dafing en ont pris leur parti ; ils font des lougans ici. « Peut-être, se disent-ils, quand ce chef sera mort, pourrons-nous nous en retourner ! »
Cette façon de procéder du naba est une des causes qui placent Waghadougou au second plan, et qui font de Mani la capitale commerciale du Mossi.
Parmi les raisons pour lesquelles on a refusé de me laisser continuer ma route, on m’a donné celle-ci : les uns me faisaient entendre que c’était parce que Boukary Naba se disait mon ami et m’avait donné un cheval. D’autres prétendaient que je me présentais devant le naba la tête couverte et sans me prosterner devant lui. Il y a certainement des personnes qui pourront m’accuser de fierté mal placée en cette occurrence. Peu importe ; j’estime qu’un blanc, quel qu’il soit, voyageant dans ces pays, ne doit pas se prosterner devant un roi noir, si puissant qu’il soit ; il faut que partout où un blanc passe il inspire le respect et la considération, car si jamais plus tard l’Européen doit venir ici, il devra y venir en maître, constituer la classe élevée de la société, et n’avoir pas à courber la tête devant les chefs indigènes, leur étant infiniment supérieur sous tous les rapports. Du reste un Européen vaut certes un musulman indigène, et ces derniers ne se prosternent pas devant le naba.
Pour moi, la vraie raison qui m’a empêché de continuer ma route est l’annonce de l’arrivée prochaine à Waghadougou d’une autre mission européenne[118]. Ma présence ici faisait croire que j’étais l’avant-garde d’une forte expédition militaire, c’est ce qui a éveillé la méfiance de ce roi ignorant[119].
Le 10 juillet au soir, je quittais Waghadougou en compagnie de deux jeunes gens qui devaient me servir d’escorte. Comme on me fit prendre un chemin parallèle à celui que j’avais suivi pour venir, je m’informai auprès d’Idriza si Naba Sanom avait changé d’idée et ne désirait plus que je me rende à Salaga, comme il me l’avait toujours promis.
« Pas du tout, me répondit-il. En sortant de Waghadougou, ce chemin change de direction. Il va bien à Salaga. » Interrogé sur l’itinéraire que j’avais à suivre et les noms des villages à traverser, cette canaille eut l’audace de me citer une série de villages qui n’existent pas. Une demi-heure après, il n’y avait plus de doute pour moi : je faisais route sur la résidence de Boukary Naba.
Ma boussole et mon arrivée à Nakhla me le confirmèrent bientôt. Je n’avais qu’un parti à prendre, me soumettre à la décision de Naba Sanom et continuer ma route, bien heureux de ne pas me voir retenu indéfiniment à Waghadougou.
Le retard dans la végétation, que j’ai signalé, n’existe que pour Waghadougou, car dès qu’on est seulement éloigné d’une dizaine de kilomètres, l’aspect des cultures change complètement : au lieu de trouver le mil et le maïs à peine sorti de terre, il atteint déjà deux mètres de hauteur aux abords des villages. A Saponé le marché était plus amplement fourni de denrées qu’à Waghadougou ; je trouvai à y acheter une bonne provision de gombo[120] frais qui apportèrent pendant quelques jours un appoint nouveau à ma modeste table.
C’est bien tristement que je chemine sur la même route que j’ai parcourue si plein d’espoir il y a un mois. Alors j’espérais qu’avec la protection du chef du Mossi je pourrais gagner le Niger ou au moins raccorder mes travaux à ceux de Barth, mais à présent je me demande ce que je vais devenir si, pour comble de malheur, Boukary Naba, pour plaire à son frère, me retire son amitié et me force à continuer ma route par le Gourounsi sur Ouahabou.
C’est dans cette disposition d’esprit que j’arrivais le samedi 13 juillet devant l’habitation de Boukary Naba. Il pouvait être environ huit heures du matin. Les captifs et le personnel, dès notre arrivée, évitèrent de parler à mes hommes ; quelques-uns se détournèrent de leur chemin pour ne pas avoir à nous saluer. Tout cela me paraissait de mauvais augure, d’autant plus qu’il y avait au moins une demi-heure que j’étais arrivé et que Boukary ne m’avait pas encore fait appeler. J’étais dans une pénible situation d’esprit et bien découragé, lorsque, à ma grande surprise, je reçus deux plats d’excellente viande chaude et une grande calebasse de lait aigre. De plus, Boukary me faisait dire de reprendre mon ancien campement, de m’y installer et d’aller le voir après m’être réconforté.
Dès que Boukary me vit m’avancer vers sa case, il vint au-devant de moi, me tendit les deux mains et, avec son gros rire, me dit : « Eh bien, lieutenant, comment trouves-tu Waghadougou et mon frère ? » Il me fallut lui raconter tout ce qui m’était arrivé depuis que je l’avais quitté. Boukary ne me cacha pas son étonnement quand il apprit que son frère avait refusé de me laisser continuer ma route.
Il en fut même très peiné, et comme il ne pouvait pas m’assurer de route vers le nord, il me promit de me faire gagner le Gambakha. Puis il m’informa qu’il n’exécuterait pas l’ordre de son frère qui lui prescrivait de me faire diriger, sans m’arrêter, sur Ouahabou. Sur ses instances je dus accepter l’hospitalité pendant quelques jours.
Durant mon séjour à Banéma, Boukary Naba ne se départit pas une seule fois de sa ligne de conduite, très digne de la part d’un noir, d’autant plus qu’il est excessivement rare de rencontrer un nègre assez indépendant d’idées pour ne pas renier ceux qui déplaisent au souverain. Il me traita avec beaucoup de bienveillance, et me fit parvenir tous les jours des vivres et de la viande. Ayant appris que j’aimais le gombo, il eut même la délicatesse d’envoyer tous les jours un cavalier en prendre à Dakay.
Un de mes deux chevaux étant mort en arrivant à Banéma, et comme Boukary savait que je n’avais pu me procurer de monture à Waghadougou, il me fit cadeau d’un deuxième cheval assez fort, d’une valeur d’environ 240000 cauries (380 francs).
Il est très regrettable pour moi qu’à mon arrivée dans le Mossi je n’aie pas trouvé Boukary Naba au pouvoir, il m’aurait certainement facilité mon voyage vers le Niger ; et si jamais il arrive au trône, il aidera de tous les moyens dont il dispose le voyageur européen qui passera chez lui. Cet homme a les idées larges, il aime le progrès et serait tout disposé à écouter les conseils d’un blanc. Tout en étant d’une intelligence au-dessus de la moyenne chez les noirs, il se considère comme bien inférieur à l’Européen.
Pour un héritier du trône, puisque la succession dans le Mossi n’a lieu de père en fils que lorsque la ligne mâle collatérale est épuisée, Boukary n’a pas une position bien brillante. Naba Sanom, dans la crainte de le voir se créer quelque réputation par les armes et augmenter ainsi le nombre de ses partisans, ne l’a jamais nommé naba du moindre centre et ne lui a jamais confié une expédition. Bien mieux, quand le malheureux a résidé pendant quelques années sur une frontière, son frère le déplace pour l’envoyer ailleurs. Depuis dix-sept ans, Boukary mène une vie errante, n’ayant pour ainsi dire pas de chez-soi. Comme les sept autres nabiga ses frères, Boukary n’a pas de ressources et n’a même pas le bénéfice de recevoir, de temps à autre, les offrandes de quelques gros villages. Pour subsister et tenir un certain rang, il est forcé de vivre de pillage et même de brigandage.
Ses cavaliers, de temps à autre, font irruption dans la banlieue de quelque village du Gourounsi ou du Kipirsi et s’emparent par surprise des habitants occupés aux cultures ou à chercher du bois. Ses gens vont aussi isolément s’embusquer sur les chemins et font captif tout individu qui passe à leur portée. Cette façon de procéder a valu une mauvaise réputation à Boukary Naba. Cependant les gens qui réfléchissent lui pardonnent, connaissant la situation que lui fait son frère ; malgré cela, il a de nombreux partisans, et beaucoup le verraient avec plaisir arriver au pouvoir.
Les partisans de Boukary répètent à l’unisson que Naba Sanom, étant sans postérité, se soucie fort peu du gouvernement de son pays et de ce qui adviendra dans l’avenir, tandis que Boukary, avec ses nombreux enfants, offrirait plus de garanties.
Retour des cavaliers ramenant des captifs.
Pendant mon deuxième séjour à Banéma, Boukary, connaissant mon horreur pour le pillage et l’esclavage, et craignant de me déplaire, fit partir de nuit et sans me prévenir deux expéditions : l’une dans l’ouest sur Nabouli et l’autre vers le sud sur Baouér’a. Dès dix heures du matin, le lendemain, le retour des cavaliers fut annoncé par des coups de fusil. Bientôt après apparut une file d’esclaves des deux sexes attachés l’un derrière l’autre à l’aide d’une corde passée autour du cou. L’expédition de Nabouli ramenait dix-sept esclaves ; celle de Baouér’a, cinq seulement, et un âne chargé de sel et d’un peu de cotonnade. Dès l’arrivée de ces malheureux, on les fit boire, et, à l’aide de maillets, on leur retira les bagues et les anneaux de cuivre qu’ils portaient au bras et aux jambes ; ensuite eut lieu un classement en trois catégories :
1o Les hommes formèrent un lot destiné à être vendu de suite, de crainte qu’ils ne se sauvassent ; ils furent conduits, séance tenante, à Sakhaboutenga pour être échangés contre du sorgho pour les chevaux, du mil pour le personnel et de la poudre.
2o Un second lot, comprenant les femmes, fut mis en réserve pour acheter des chevaux.
3o Enfin un troisième lot, comprenant les enfants en bas âge, les jeunes filles et jeunes gens, fut réparti entre les guerriers et pris en charge par eux. Les gamins seront employés jusqu’à nouvel ordre comme palefreniers des guerriers ; ceux qui seront reconnus capables de rendre plus tard des services et réputés dociles seront conservés. Les autres seront revendus à la première occasion. Les petites filles sont données en mariage aux guerriers qui se sont distingués.
Dès le 18, je demandai à Boukary de me mettre en route, mais il me pria de différer mon départ de deux jours, désirant me faire faire connaissance avec son jeune frère, Salifou, qui devait arriver le surlendemain. Nabiga Salifou, comme Nabiga Masy, est un jeune homme très bien élevé. Dès son arrivée il me rendit visite, fit tuer un bœuf à mon intention et m’envoya quelques autres provisions. Ce jeune homme ne ressemble ni comme extérieur ni comme caractère à Naba Sanom ; la distinction de ces jeunes gens offre un contraste frappant avec les manières rustres de Naba Sanom, leur aîné.
Comme c’était convenu, Boukary Naba devait me diriger le lendemain par un chemin parallèle à la frontière du Gourounsi vers Béri, où je devais rallier le chemin Waghadougou-Gambakha. Salifou, en dissuada Boukary, l’informant qu’il avait appris en route que Naba Sanom avait donné l’ordre de me faire rebrousser chemin si j’essayais de gagner le Gambakha par cette voie. Boukary se vit donc forcé, à son grand regret, de me diriger sur Bouganiéna sans pouvoir satisfaire à mon désir de ne pas rentrer de nouveau dans le Gourounsi.
La veille de mon départ, il m’envoya trois jeunes femmes de vingt à vingt-cinq ans en exprimant le désir de me les voir épouser. Il s’excusa près de moi de ne pas être assez riche pour me faire un plus beau cadeau. Passer brusquement du célibat à un triple mariage me parut un peu excessif ; je fis part de mes scrupules à Boukary Naba, et lui en renvoyai deux, n’en gardant qu’une pour faire la cuisine à mes hommes.
Ce ne fut pas aisé de refuser la main de ces jeunesses, Boukary tenait absolument à cette union. On trouva cependant un terrain d’entente : il fut décidé que je ferais épouser les trois femmes par mes serviteurs les plus dévoués.
Ces malheureuses étaient complètement nues. On voyait cependant qu’elles avaient l’habitude d’être vêtues, car elles étaient toutes honteuses, et dès qu’elles eurent les mains libres, elles se couvrirent de feuilles. Une d’elles seulement était tatouée, toutes les trois avaient des incisions entre les seins, et les dents de devant limées. Elles appartenaient l’une à la tribu Gourounga-Kassanga et les deux autres à la tribu Gourounga-Youlsi.
Je leur distribuai à chacune trois coudées de guinée pour se faire un pagne et leur donnai un petit collier de perles.
Dans l’espoir de les voir s’évader la nuit, leur village n’étant éloigné que de 15 kilomètres de Banéma, je négligeai de les faire attacher et empêchai mes hommes d’exercer une surveillance sur elles.
Le lendemain, à ma grande stupéfaction, mes nouvelles pensionnaires, sans recevoir d’ordres, se mirent à chercher de l’eau et à préparer les aliments de mes hommes, absolument comme si elles avaient fait partie de mon personnel depuis un an.
Si ces pauvres femmes ont si promptement renoncé à leur liberté, c’est que dès leur arrivée elles ont été traitées avec bienveillance dans mon camp. Décemment vêtues et relativement bien nourries, elles n’en demandaient pas davantage. Elles ont très bien compris que nos hommes ne les traiteraient pas, comme cela a lieu par ici, comme des bêtes de somme, des brutes ou des animaux de production.
Je me mis en devoir de les marier et de les baptiser, car, ne les comprenant pas, il était difficile de savoir leur nom. A Fondou, le plus âgé de mes hommes, je donnai la femme kassanga, qui fut appelée Miriam ; à Birima, une Youlsi qui fut nommée Tenné (de altiné, « lundi »), et à Mamourou échut l’autre, qu’il demanda à appeler Arba (qui veut dire en arabe : quatre, et en mandé : jeudi).
Le mariage eut lieu séance tenante. Je fis successivement les fonctions de tuteur, de prêtre et d’officier de l’état civil. La publication des bans et autres formalités furent naturellement laissées de côté. Je les dotai de quelques étoffes, une couverture, quelques grains de corail et de bracelets. Plusieurs milliers de cauries, une calebasse de kola et de la volaille permirent au personnel de faire le repas de noce.
Mon convoi se composait, avec ces nouvelles recrues, de sept hommes, les trois femmes et Haïda, la petite fille que m’a donnée Naba Sanom. Cette pauvre petite était d’une maigreur effrayante quand on me l’a amenée à Waghadougou. Pendant le premier mois, elle n’a fait que manger et dormir. Nous ne savions pas son nom et il était impossible de l’interroger ; je l’ai baptisée Aïda, nom que mes noirs ont transformé en Haïda.
Les trois femmes que m’envoie Boukary.
Comme la clef de toutes les langues, ou, pour mieux m’exprimer, le premier mot qu’il faut savoir est : Comment cela s’appelle ? ou : Quel est son nom ? cet interrogatif est essentiel. Je me demandai comment je pourrais l’apprendre dans la langue de la petite Haïda. J’eus l’idée de lui faire voir ma montre. Sa première parole en la voyant fut : O kan. J’ai supposé que c’était : Qu’est-ce que c’est ? Et, après lui avoir dit : Montre, à mon tour je lui ai fait voir plusieurs objets en lui disant : O kan. A chaque interrogation elle me donnait le nom de l’objet. J’ai ainsi pu constituer un petit vocabulaire comprenant les choses usuelles de la vie et lui apprendre assez rapidement à parler le mandé.
Dimanche 22 juillet. — Je n’ai pas voulu quitter Boukary Naba ce matin sans lui donner ma jumelle, qu’il envie depuis si longtemps. Jamais je n’ai vu un homme aussi heureux que lui. Il y regarde par le gros bout et assure, avec un sérieux comique, à son auditoire qu’à l’aide de cet instrument il voit tout ce qui se passe à Waghadougou !!!
Les adieux furent touchants et je reçus ses vœux de bon retour vers le Nasaratenga (pays des blancs). J’ai été accompagné à cheval par Salifou jusqu’au ruisseau de Banéma ; là nous dûmes décharger les animaux : le cours d’eau s’était changé en une véritable rivière, actuellement il n’y avait pas moins de 1 m. 50 d’eau. D’après les renseignements que j’ai recueillis à Bouganiéna sur la direction de son cours, cette rivière serait l’origine d’un grand affluent de la Volta que l’on nomme Baliviri[121], et qui sert de limite entre le Gourounsi et le Gambakha vers Oual-Oualé.
La route entre Banéma et Bouganiéna est entièrement déserte ; il ne se fait actuellement aucun commerce entre cette partie du Gourounsi et le Mossi. Presque toutes les communications ayant lieu par Baouér’a et Dakay, nous ne rencontrâmes des habitants que dans les cultures aux abords de Bouganiéna. Plusieurs me reconnurent. Mon ancien hôte Sénousi Sâfo, chez lequel je descends, me fait un excellent accueil. De toutes parts, les habitants viennent me serrer la main et m’inviter à m’installer chez eux, espérant, disaient-ils, que je passerai ici le restant de l’hivernage.
Telle n’était pas mon intention, et dès mon arrivée je cherchai un chemin vers Salaga et ensuite un compagnon de voyage. Comme j’acquis la certitude que Krauss, en revenant de Bandiagara, avait fait retour vers Salaga par Sati, Oua-Loumbalé et Oua, et qu’à Waghadougou on n’avait pas pu m’affirmer si ce voyageur était venu de Salaga par Oual-Oualé ou par Gambakha, j’étais très embarrassé sur la direction à suivre, voulant à tout prix éviter de parcourir un itinéraire déjà connu. Comme il y avait doute pour Oual-Oualé, j’optai pour cette direction.
Boukary regarde ce qui se passe à Waghadougou.
On me présenta d’abord cette entreprise comme téméraire, le chemin étant réputé impraticable depuis que quelques chefs de village ont pillé des marchands de kolas ; mais, sur l’avis de quelques anciens, on me traça un itinéraire qui m’évitait de passer par les villages hostiles et qui déviait de la route suivie habituellement. La difficulté consistait à trouver un individu qui m’accompagnât jusque dans le Dagomba. Je m’adressai à cet effet à une sorte d’aventurier, nommé Idrisa, dont j’avais fait la connaissance à Dallou. Ce dernier consentit à m’accompagner moyennant la valeur de trois captifs, moitié payable à Bouganiéna, moitié à mon arrivée à Oual-Oualé ; mais, une fois l’arrangement terminé, il se ravisa, quelques peureux lui ayant fait entrevoir ce voyage comme assez périlleux pour qu’il n’en revînt pas. Je ne parvins plus à le décider, même en lui offrant le double de ce qui avait été convenu.
L’imam, sur ces entrefaites, me fit faire connaissance avec un jeune homme de Baouér’a, nommé Isaka, qui m’offrit de me conduire dans son village et de me faire recommander successivement par les chefs de village jusqu’à Koumoullou. Le départ fut fixé au mercredi 25 juillet.
On éprouve de grandes difficultés à se renseigner sur les routes et les distances dans le Mossi. Les indigènes comptent des étapes prodigieuses, de 35 à 40 kilomètres, et ils ont la réputation de les faire. En réalité, en voyageant avec eux j’ai pu constater qu’ils marchaient comme tout le monde, et qu’en somme une étape de 25 à 28 kilomètres était une grosse étape, même pour les Mossi.
Beaucoup de villages de culture, même assez importants, n’ont pas de nom et sont simplement désignés sous le nom de wouiri. Ils se servent aussi souvent du mot tenkaï pour le désigner ; cette appellation veut dire : « Ce n’est pas une résidence de naba » (ten, résidence de naba ; kaï, pas). C’est le Tanguï que Barth a noté à profusion dans ses itinéraires par renseignements à travers le Mossi. Une autre erreur de Barth, c’est d’avoir fait une différence entre l’appellation Natenga et Waghadougou, qu’il a pris pour deux endroits différents. Natenga est un terme dont on se sert très souvent pour désigner Waghadougou ; il veut dire « capitale » ; c’est l’abréviation du mot naba tenga, « village du souverain ». Ce même voyageur a aussi souvent confondu la frontière d’un pays avec sa capitale. Ainsi il donne les itinéraires partant du Mossi vers le Yatenga ou le pays de Kong comme aboutissant à une ville nommée Yatenga[122] et à une autre nommée Kong, tandis que son itinéraire s’arrête, d’une part, à un centre qu’il nomme Yatenga et, d’autre part, aux frontières des États de Kong.
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Le peu de temps que j’ai passé dans le Mossi ne me permet pas de rapporter autant de renseignements que j’aurais voulu en recueillir sur ce pays.
J’ai été en outre très mal secondé comme interprète. L’explorateur venant de l’ouest se trouve moins bien favorisé sous ce rapport que celui qui viendrait du sud (Salaga ou tout autre point), en ce sens que l’on peut considérer le fleuve de Boromo (la Volta Rouge) comme la limite extrême des pays où l’on rencontre assez souvent des gens parlant le mandé, tandis que de Salaga au Mossi on peut se faire comprendre avec le haoussa, le mossi ou le foulbé.
En entrant dans le Gourounsi on se trouve en présence d’un autre groupe de langues et l’on n’y rencontre pas d’individus parlant le mandé. Il en est tout autrement quand on quitte Salaga. Là on peut trouver d’excellents auxiliaires auprès des Haoussa et des Mossi, de sorte qu’en entrant dans le Mossi on est déjà familiarisé avec cette langue. L’étude du mossi n’est cependant pas indispensable, car à peu près partout il y a des Haoussa et des gens du Bornou établis dans les villages un peu importants. Il suffirait donc, pour faire voyage utile de Salaga au Mossi, de savoir parler le haoussa, qui est une langue avec laquelle il est aisé de se familiariser, car on trouve en Europe d’excellents ouvrages sur le haoussa : Schœn, Barth, Leroux, Faidherbe, Tautain, etc.
Je tombais donc dans le Mossi sans interprète et sans savoir parler. Il fut encore très heureux de trouver à Waghadougou, parmi les hommes de Karamokho Mouktar qui y sont retenus prisonniers, un jeune homme du Dafina sachant s’exprimer en mossi et en mandé.
La situation difficile dans laquelle je me suis trouvé quand la défiance de Naba Sanom s’est manifestée à mon égard m’empêcha de faire beaucoup de progrès dans la géographie du Mossi. Vers la fin de mon séjour, cependant, je commençais à savoir m’exprimer suffisamment en mossi pour demander les choses indispensables ; j’ai réussi ainsi à noter plusieurs itinéraires et à me procurer les quelques renseignements que je donne ci-dessous.
Le Mossi ou pays de Mor’o, مُغوُ (mo, radical, nom du peuple ; r’o, affixe équivalant au ga ou ba du mandé qui veut dire, dans beaucoup de pays : gens de), est limité à l’ouest par le Gourounsi et le Kipirsi, dont nous avons déjà parlé.
Il est séparé au nord-ouest du Fouta macinien par le Yatenga.
Au nord, le Mossi touche au Djilgodi, à l’Aribinda et au Libtako, pays traversés par Barth, qui en a donné une remarquable description dans sa relation de voyage.
A l’est, ses limites s’étendent jusqu’au Gourma ou territoire des Bimba et au Boussangsi, dont il est séparé par la branche orientale de la Volta, et enfin, au sud, le Mossi touche au Mampoursi.
Le Mossi est divisé en de nombreuses confédérations plus ou moins indépendantes, dont les naba sont les vassaux de Naba Sanom.
Les principaux vassaux sont : les naba de Yako, de Mani, de Kaye, de Ponsa, de Boussomo, de Djitenga, de Ganzourgou, de Béloussa, de Sakhaboutenga, de Dakay, de Doullougou, de Tiéfakhé, de Béri, de Tangourkou et de Yanga, etc.
Dans cette nomenclature, plusieurs postes de naba sont occupés par des frères ou fils de frères de Naba Sanom ; alors ils portent le titre de nabiga (nababiga, enfants de chef).
Le Mossi se trouve en relations avec les pays limitrophes par une série de chemins dont l’importance commerciale varie avec les centres et les pays qu’ils desservent.
La voie de communication la plus importante est celle qui alimente de sel le Mossi. De Waghadougou elle se dirige par Djitenga, Yako ou Mani sur Ouadiougué (capitale du Yatenga), pour de là se rendre par Bandiagara (capitale du Macina) à Sofouroula, le grand entrepôt du sel de Taodéni de la région, ou encore sur le Gharnata et le Djimbala.
Cette route est une des plus fréquentées ; elle est rarement soumise au pillage, mais elle n’est pas toujours praticable, à cause d’une sourde hostilité qui règne en permanence entre le naba du Yatenga et Naba Sanom, mais qui ne prend un caractère hostile qu’à certaines époques. Le meilleur poste d’observation pour les marchands est Mani ou Yako. Ils y séjournent toujours pendant quelques jours avant d’opter pour la traversée du Yatenga ou la route de Djibo et Douentsa. Cette route est aussi interceptée quelquefois, à cause des opérations militaires du Fouta et du Macina en général, contre le Djimbala et les incursions des Maures du Fermagha.
La route directe de Waghadougou à Douentsa et Tombouctou passe à Djitenga, Mani et Djibo. Une autre plus à l’est passe à Boussomo et Kaye, et rejoint la précédente à Sourgousouma.
Ce sont les voies commerciales naturelles du sel et du kola.
Plus à l’est, le Mossi se met en communication avec le Libtako, et Dôre par Boussomo et Ponsa ; à Marraraba, à trois étapes au sud de Dôre, la route se bifurque pour se diriger à l’est sur Dôre et à l’ouest sur Kora et Lamorde dans l’Aribinda.
Barth, dans ses itinéraires, dit que Marraraba veut dire, en haoussa : « à moitié chemin », et qu’il serait curieux de savoir quel est le lieu dont Marraraba est le point central et intermédiaire.
C’est une erreur.
Marraraba veut dire, en haoussa : « bifurcation, embranchement », c’est le mot mandé faraka, il veut dire, en arabe vulgaire, « divisé ». Il est plus que probable que Marraraba est le nom donné par les Haoussa, mais que les autochtones désignent ce village sous un autre nom.
Le Haoussa est en relations avec le Mossi par une route fréquentée aussi, sur laquelle cependant je n’ai pu obtenir que des renseignements très vagues. Ce que je sais, c’est qu’elle passe à Ganzourgou et à Béloussa. A Zebbo (Yagha), elle rejoint l’itinéraire suivi par Barth quand le voyageur s’est rendu de Say à Lamorde.
Le Gourma ou territoire des Bimba (nom des indigènes du Gourma) communique de Noungou (capitale du Gourma) avec Waghadougou, par Bélounga et Koupéla. C’est une route peu fréquentée. Le caractère des Bimba est très belliqueux. Ce sont des peuples divers qui se rattachent ethnographiquement aux Mossi et aux Gourounga.
Vers le sud, reliant Waghadougou à Salaga, il n’y a pas de chemins bien définis, bien arrêtés. Les Gourounga sont pillards. La rapacité des chefs est excessive. Les marchands changent d’itinéraires très souvent ; les grandes escales sont cependant toujours à peu près les mêmes : ainsi Koupéla, Tangourkou et Yanga d’une part ; Béri, Surma, Souaga, d’autre part ; ainsi que Doullougou, Poukha, Pakhé ; et Baouér’a, Koumoullou, Pakhé, Korogo sont autant de centres qui jalonnent les voies de communication les plus importantes, sur lesquelles se dirigent indifféremment les marchands. On peut dire qu’ils sont comme les cases d’un vaste échiquier desquelles on gagne d’un point un autre en cherchant la sécurité pour se porter sur Oual-Oualé, Gambakha, Yendi et Salaga.
Les routes du Dafina, nous les avons décrites plus haut ; là aussi on cherche à louvoyer pour gagner, à travers le Dafina, Bobo-Dioulasou et Kong, ou encore Oua, Bouna, Kintampo et Bondoukou.
Le parcours de ces routes dépend essentiellement des incidents de la guerre ; le plus sage parti à prendre est de s’appuyer sur les tribus les plus fortes, c’est le seul moyen de passer. On ne peut pas dire qu’il existe une artère préférable à l’autre, elles se valent toutes ; la sécurité est un vain mot sur les chemins qui mènent au beau pays de Mossi.
Les limites du Mossi ne paraissent pas s’être jamais étendues beaucoup plus au nord qu’actuellement, quoique Ahmed Baba mentionne qu’en 1329 (?) le roi du Mossi s’empara de Tombouctou et mit la ville à feu et à sang. Cette date, qu’il n’affirme pas, me paraît en effet erronée, car si c’est vers 1326 que Tombouctou fit sa soumission à Mansa Mouça, roi du Mali, il me paraît difficile que trois ans après, les Mossi aient réussi à s’en emparer ; d’autant plus que les Mandé paraissent y avoir fait un assez long séjour. C’est en effet sous le règne de Mansa Mouça qu’Isaac de Grenade éleva la grande mosquée, dite Djemmâa el-Kébira. Ce même roi y construisit également un palais dont l’emplacement est encore connu. Cette résidence royale portait le nom de Madougou. Il est plus logique de supposer que les Mossi faisaient alors partie du sultanat de Mali, et que c’est vers 1326, avec les Mandé ou sous leurs ordres, qu’ils s’emparèrent de cette ville. Du reste, un peu plus loin le même écrivain dit que le roi du Songhay, Ali Killoun ou Killnou, se reconnaissait vassal du Mali, et que Tombouctou fut pendant cent ans sous la domination du Mali. Les Mossi ont dû rester assez longtemps après en contact avec les Touareg[123], puisqu’ils ont adopté en partie leur costume et qu’ils se servent comme eux du sabre à poignée en croix. Ils ont dû commencer à se retirer vers le sud sous le règne de l’Imoschar’A’Kil (1433), et compléter leur retraite devant l’arrivée des Songhay, sous Sonni Ali (1468) et surtout sous Askia, en 1498, qui battit Nassi, roi du Mossi, pilla et ravagea entièrement son pays.
Au moment de la prise de Tombouctou par les Mossi, il y avait probablement longtemps que des Mandé étaient fixés chez eux. Djenné n’est pas loin du Mossi, et sous Mari Diata ou Diara (1260) Djenné était presque exclusivement fréquenté et habité par des Mandé. Ce qui m’autorise à faire cette supposition, c’est qu’on trouve dans le mor’[124] quelques mots d’origine mandé ; on voit très bien qu’il y a eu contact.
Ils possédaient aussi déjà, au moment de la conquête de Tombouctou, la vilaine petite selle mandé avec toutes ses imperfections, car s’ils étaient arrivés sans chevaux, et par conséquent sans selles, chez les Touareg et chez les Songhay, ils n’auraient certes pas manqué d’adopter l’élégante selle en usage chez ces deux peuples et dont j’ai vu des échantillons chez les cavaliers songhay de Gandiari.
Après la guerre d’Askia contre le Mossi, Ahmed Baba ne parle plus de ce pays que pour mentionner qu’en 1533 les Portugais envoyèrent de la Côte d’Or une ambassade au roi du Mossi, en lutte à cette époque avec le roi du Mali, Mandi Mouça.
Quant à la légendaire histoire du Wolof Bémoy, que les Portugais amenèrent à Lisbonne, il n’y a pas à s’y attarder. Ce Wolof raconta à Lisbonne que les Mossi avaient beaucoup d’analogie avec les chrétiens et que le roi portait le titre d’ogane. Ce récit fut pris au sérieux par quelques personnes qui voulaient voir dans le titre d’ogane la corruption du mot Johannes, et en conclurent que le premier roi du Mossi devait être l’apôtre Jean.
Il est peu probable que les Mossi, en dehors de l’expédition sur Tombouctou, aient fait d’autres guerres importantes ; ce qui tendrait à le prouver, c’est qu’eux-mêmes affirment qu’à part les Mandé musulmans qui vivent au milieu d’eux, ils sont tous de même race.
Ils s’en vantent en faisant remarquer qu’ils sont environnés de peuplades à demi barbares qu’ils n’ont pas voulu annexer parce qu’ils ne sont pas de même famille. Je ne crois pas que ce soit le sentiment de l’homogénéité qui les ait guidés, c’est un tout autre mobile et un mobile qui n’est pas flatteur pour eux. Le Mossi n’a jamais annexé le Gourounsi, tout simplement parce qu’il ne pourrait plus le ravager ; si au contraire il vit en hostilité avec lui, il y trouvera son profit, puisqu’il aura toujours la ressource de capturer ses habitants. Je ne puis trouver de meilleure comparaison qu’en appelant le Gourounsi « le vivier du Mossi ».
L’aspect général des pays mossi que j’ai traversés pour me rendre à Waghadougou est celui d’une plaine élevée (altitude 900 mètres) dans laquelle on ne remarque même pas un léger plissement ; le sol est uniformément plat et entrecoupé de temps à autre de terrains marécageux ou de petits biefs pleins d’eau sans écoulement apparent.
A proprement parler, le Mossi ne compte pas de fleuve ni de cours d’eau importants.
J’ai cherché vainement où pouvaient se trouver les sources de la Schirba, rivière que Barth a traversée entre Say et Zebba, et j’ai acquis la certitude que ce cours d’eau est d’une importance tout à fait secondaire. Au moment où Barth l’a traversée, le 2 juillet 1853, la rivière avait 6 mètres de profondeur, mais c’était presque en plein hivernage, il y avait eu vingt et une pluies, dont plusieurs de grande durée. La rivière était donc déjà fortement gonflée. Du reste, sa largeur est de 100 pas, dit-il, ce qui fait 30 mètres au lieu de 200 mètres, comme cela est indiqué sur plusieurs cartes.
Cette largeur n’implique donc pas un cours très étendu, et si elle passe près de Koupéla, c’est à l’état d’un infinie ruisseau ; c’est pourquoi personne ne me l’a signalée dans mes conversations avec les marchands.
Le sol consiste en quartz, fer, argile siliceuse et granit. Ce pays m’a paru être habité et peuplé depuis fort longtemps, car je n’ai nulle part rencontré ce que nous appelons la brousse. Partout ce sont des cultures en exploitation ou des terrains anciennement défrichés dont on a momentanément abandonné la mise en œuvre, la population en ayant tiré ce qu’elle a pu jusqu’à épuisement. C’est un pays de culture et d’élevage par excellence.
Le petit gibier est très abondant partout. Les gazelles les plus communes sont l’espèce appelée koulou en mandé, et une variété un peu plus grande, rayée de larges bandes de poil blanc parallèles à l’échine, qu’on nomme siné dans la même langue. Dans les marécages il y a des caïmans d’une petite espèce, dont la longueur ne dépasse pas 2 mètres.
Le netté et le cé sont très répandus. Parmi les cés j’ai vu des arbres portant des fruits d’une forme oblongue à très petit noyau ; ils sont bien charnus et constituent un excellent dessert. Je n’ai encore rencontré cette variété nulle part ailleurs.
On cultive le petit mil (sanio) et le sorgho blanc (bimbiri). Les bas-fonds sont utilisés pour la culture du riz, qui vient très bien et est aussi beau que le riz Caroline.
Le maïs n’est cultivé qu’aux abords des villages. Il en est de même de l’indigo, du coton et du tabac. Il est regrettable que ces trois dernières cultures ne soient pas poussées avec plus de vigueur ; ce sont des produits relativement chers, à l’aide desquels les Mossi pourraient se créer des ressources, surtout avec le tabac, qui est d’une qualité supérieure aux variétés que j’ai vues jusqu’à présent.
Partout où j’ai passé, les noirs m’ont vanté la richesse de production de chevaux et d’ânes du Mossi. Avant d’entrer dans ce pays j’étais persuadé que tous les chevaux qu’on rencontre dans les États de Kong étaient des produits du Mossi. Ce que les indigènes ne me disaient pas, c’est que les chevaux, s’ils viennent du Mossi, y ont passé en transit, si l’on peut se servir de cette expression.
Ils viennent tous du Yatenga, qui en prend peut-être lui-même une partie dans le Macina, dont il est voisin.
Il est incontestable qu’il y a des chevaux dans le Mossi, mais il n’y a pas ou peu de juments. Nous avons vu Boukary Naba aller à la fête à Sakhaboutenga avec vingt chevaux, dont cinq ou six ne lui appartenaient pas.
Dans ce dernier village il y en a peut-être autant. A Waghadougou, y compris les chevaux de Naba Sanom, il n’y a pas quarante bêtes. Il est vrai que le climat de Waghadougou a la réputation d’être funeste aux chevaux, et qu’il y en a peut-être plus ailleurs. A Mani, par exemple, on peut trouver assez facilement des chevaux, ce village n’étant éloigné que de deux journées de marche du Yatenga ; mais, tout compte fait, nous sommes bien loin des deux mille chevaux par-ci, des trois mille chevaux par-là qui, sur un signe de Naba Sanom, viendraient à Waghadougou. C’est une fable. Si l’on voit quelques chevaux[125] dans les grands villages du Mossi, c’est qu’ils ne coûtent pas cher dans le Yatenga : 3 ou 4 captifs, d’une valeur moyenne de 60000 cauries chacun.
Les chevaux provenant du Yatenga qu’on voit ici sont de deux races bien distinctes.
La plus commune a, sans en avoir les qualités, tous les autres caractères du cheval arabe : tête fine, encolure courte, membres grêles et croupe fuyante, crinière et queue très longues. Les robes qu’on rencontre le plus souvent sont bai, alezan, gris, isabelle et rouan ; ces trois dernières variétés ont toutes du ladre au chanfrein. Il est rare de rencontrer des chevaux sans balzanes. Dans cette race il y a beaucoup plus de chevaux de rebut que de bêtes de prix ; c’est le cheval arabe dégénéré. Quand le poulain atteint un an, il est monté, ne se développe plus, s’enselle et est hors de service à l’âge où en Algérie et en France il commence à rendre des services.
Races de chevaux.
Comme dans toutes les régions soudanaises, les robes et les balzanes entrent en ligne de compte pour la valeur des chevaux ; il est même très curieux de voir que pour cela ils ont les mêmes croyances que les peuples musulmans.
Car, si l’on en croit le Prophète :
- Le plus vite des chevaux est l’alezan,
- Le plus résistant est le bai,
- Le plus énergique le noir,
- Le plus béni celui qui a le front blanc.
Il en est de même pour les balzanes. Les Mossi, comme le général Daumas, disent :
- Balzane 1 : cheval commun.
- Balzanes 2 : cheval de gueux.
- Balzanes 3 : cheval de roi.
- Balzanes 4 : cheval à abattre.
L’autre race, que nous pouvons appeler, jusqu’à plus ample information, cheval du Yatenga, n’a rien du cheval arabe. C’est une belle et forte bête, ayant les caractères de notre cheval de dragons, environ 1 m. 57 à 1 m. 62. Il se distingue par une tête fine et bien attachée, les membres inférieurs forts, bien musclés, un sabot large et la corne bien consistante, un beau poitrail large, la crinière et les crins de la queue courts. Les robes les plus communes sont : différents bai et alezan. C’est un véritable cheval de guerre, une bête que nous devrions avoir dans notre Soudan pour remonter nos spahis. Je suis persuadé qu’on doit mettre beaucoup de soins à les élever et que les saillies ne sont pas l’effet d’un hasard, comme cela a lieu en général. Les poulains ne sont pas montés trop jeunes non plus, et tous ont un très beau dessus ; malheureusement ces chevaux ne subissent aucun entraînement. En permanence au piquet et entravés même quand on les mène à l’abreuvoir, ils ne sortent et ne sont montés quelquefois que tous les huit jours, et encore ! De sorte que quand une bête semblable doit faire campagne ou marcher tous les jours pendant deux ou trois mois, même sans fatigue pour un animal un tant soit peu entraîné, elle dépérit et meurt. Les produits de ces deux races mélangées donnent un petit cheval court et robuste ayant les caractères d’un petit cheval de trait d’Europe.
Les naba qui possèdent deux ou trois belles bêtes de la race yatenga les font entourer de soins. Chaque animal a son captif, gamin de dix à douze ans, qui ne le quitte pas, et le tient en main à l’aide d’un licol et d’une cordelette en crin. Ces petits palefreniers les bourrent de fourrages, toujours des graminées vertes, qu’ils leur introduisent de force dans la bouche, leur présentent de temps à autre un morceau de sel à lécher, et leur préparent des barbotages au son de mil. A l’aide d’une palette en cuir, ils chassent les mouches ; ils reçoivent le crottin et les urines dans une calebasse. Avec des ciseaux fabriqués dans le pays, on fait les crins et coupe les poils des oreilles, mais on ne sait pas faire les pieds : jamais un sabot n’est rogné. Tous les deux ou trois jours, les animaux sont graissés au beurre de vache ou au beurre de cé.
Les médications en usage contre la constipation ou le manque d’appétit des chevaux sont de six espèces. Je les donne à titre de curiosité, leur efficacité n’étant pas absolument prouvée.
Pour le manque d’appétit, quand le cheval refuse le mil :
1o Poivre long avec la cosse, appelé en mandé kani[126] (environ 10 poignées).
Poivre renfermé dans une coque, appelé en mandé niamakou[127] (environ 30 noix), petit piment rouge appelé foronto ou mousso kani (2 poignées), sel, environ 600 à 800 grammes.
Le tout, pilé dans un mortier, est introduit dans le gosier du cheval, à l’aide d’une petite corne. L’animal est mis à la diète et ne reçoit à boire que six heures après.
2o Pilules de bouse de vache mélangée à de la cendre (environ 40 grammes).
3o 50 grammes d’un sel dont je rapporte un échantillon ; on le nomme baboé en mossi ; il provient du Bornou.
4o Pilules de farine de mil mélangée à environ 400 grammes de piment rouge et 500 grammes de sel.
On emploie contre la constipation :
1o Une purge d’un sel de provenance du Haoussa, nommé konri en mossi et en haoussa.
2o Infusion de l’écorce d’un arbre appelé seguéné en mandé.
J’ai usé de ces médicaments pour mes chevaux, ce qui ne les a pas empêchés de mourir, jusqu’à présent, au bout de quatre ou cinq mois de travail. Les animaux, dès qu’ils font un peu de service, sont vite atteints de fièvre paludéenne, qui se change bientôt en accès pernicieux, ou détermine l’anémie, et les noirs n’ont pas de médicament pour cela.
Nous savons heureusement mieux qu’eux soigner nos animaux, et il n’est pas rare de voir un cheval indigène faire toute une campagne sur le Niger (dix mois), ce qui n’arrive jamais chez les noirs. J’ai vu les chevaux qui restaient à Samory au mois d’août 1887 devant Sikasso ; c’était leur cinquième mois de campagne, dont quatre mois de séjour sans fatigue devant Sikasso, et aucun d’eux n’aurait été capable de faire 100 kilomètres en 5 jours. Parmi eux, il y en avait même qui n’avaient que deux ou trois mois de service, Samory renouvelant ses chevaux au fur et à mesure de ses ressources en captifs.
Je suis persuadé que nos vétérinaires employés dans le Soudan français, en mettant en pratique les observations qu’ils ont faites ou feront pendant des séjours répétés dans notre colonie, arriveront à combattre victorieusement l’affection paludéenne chez les chevaux, et peut-être même à enrayer son développement ; de même que si on leur en fournit les moyens, ils arriveraient, en employant l’étalon du Yatenga, à nous créer une qualité de chevaux qui nous dispenserait de faire venir onéreusement des chevaux d’Algérie, qui ne résistent pas[128].
Quel est le peuple qui a importé le cheval au Yatenga ? Nos recherches nous l’apprendront peut-être plus tard ; toujours est-il incontestable que ce cheval a conservé le type arien. Si l’on en croit les savantes études de Piètrement[129], le cheval arabe ne serait même autre chose qu’un cheval arien ; si donc les anciens ont réussi à acclimater le cheval arien en Algérie et dans le Yatenga, nous devrions arriver à en faire autant, et même mieux, car il faut admettre que les connaissances vétérinaires sont plus étendues actuellement qu’elles ne l’étaient il y a vingt siècles. A-t-on essayé d’acclimater en Afrique, et en particulier dans le Soudan, des chevaux d’Europe ?
Si je me suis écarté de mon sujet en effleurant cette question, j’ai tenu simplement à soumettre mes propres observations aux gens compétents, mes connaissances n’étant pas assez étendues pour me permettre d’entrer dans des détails plus techniques, c’est aux gens du métier à la traiter plus complètement.
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Si le Mossi produit peu de chevaux, il est incontestable que c’est un pays de productions d’ânes. Il semblait cependant jadis plus prospère qu’actuellement, si l’on s’en rapporte à Barth, qui signale à son passage à Dôre un convoi d’ânes considérable acheté par des gens d’Ahmadou, cheikh de Hamdallahi. Aujourd’hui, quoiqu’on trouve des ânesses dans tous les grands villages, il est moins facile de se procurer des ânes qu’à Bakel ou à Médine[130]. Leur prix est ici relativement élevé, il varie entre 30000 et 35000 cauries pour un mâle, et pour cette même somme on peut se procurer à Kong, Dioulasou, dans le Lobi et le Gourounsi environ 60 francs d’or ; ce prix ne diffère pas sensiblement de ce qu’on paye les ânes dans les postes cités plus haut, lorsqu’on les achète payables en guinée. J’ajouterai encore que les ânes du Mossi sont bien moins résistants que les ânes de Bakel. Dès qu’ils travaillent un peu, ils dépérissent ; j’en ai fait l’expérience dans la suite de mon voyage. Ainsi, sur cinq belles bêtes achetées à Oual-Oualé, j’en ai perdu quatre jusqu’à Salaga. La cause du peu de résistance de ces animaux tient à ce que jamais ils ne voyagent en hivernage et qu’en saison sèche leur entraînement se borne à un ou deux voyages de Oual-Oualé à Salaga. Toujours à l’abri de la pluie dans les villages, ces animaux ne sont plus propres à rien au bout de deux ou trois jours de route, et meurent infailliblement, n’étant pas habitués aux intempéries. L’âne du Mossi a en outre l’échine excessivement longue, il est moins ramassé que le bourricot court des Maures et de notre Soudan.
Un de nos camarades, qui s’est occupé de zootechnie pendant son séjour dans le Soudan français, dit qu’il n’existe qu’une race d’ânes dans le Soudan, et qu’il est en train de s’en créer une autre par le croisement d’ânes algériens noirs avec des ânesses indigènes.
Je ne suis pas assez compétent pour affirmer le contraire, mais je me permets ici de faire remarquer que s’il n’existe qu’une race, il existe six variétés d’ânes qui diffèrent essentiellement entre elles par les qualités et le degré de résistance plus ou moins grande qu’elles offrent ; ces variétés sont connues de tous les indigènes qui voyagent. Je les énumère en classant les meilleures les premières :
| 1o | Le bourricot | gris roux (rouan) appelé bala en mandé et | diabiyangué | en sonninké. |
| 2o | — | noir-brun, au-dessous du ventre blanc, | gombing-é | en mandé et en sonninké. |
| 3o | — | gris-souris, | sarfatté | — id. — |
| 4o | — | gris tirant sur le blanc, sale sakhanné ou | saguéné | — id. — |
| 5o | — | pie (noir et blanc), | fanto | — id. — |
| 6o | — | pie (gris et blanc ou rouan et blanc), | kaba | — id. — |
Parmi les trois dernières catégories on trouve rarement des animaux de choix ; ils sont toujours d’un prix moins élevé que les sarfatté, qui eux-mêmes sont moins chers que les bala et gombing-é. Ces deux dernières variétés sont des animaux de choix, d’un degré de résistance à toute épreuve ; ils se distinguent en outre par leur sobriété ; ceux qui ont été élevés chez les Maures, par exemple, n’ont pas besoin de mil, ce qui ne les empêche pas de travailler comme les autres.
Parmi les sarfatté, on trouve encore beaucoup de bons animaux, mais ils sont bien moins résistants que les bala et les gombing-é.
Quand on a soin de n’acheter que des animaux dont les deux crochets ont percé, on est à peu près sûr de ne pas en perdre[131]. Plus un âne a travaillé, meilleur il est ; il franchit sans hésitation les passages difficiles, les gués, et se laisse facilement charger. J’ai eu des âniers qui conduisaient jusqu’à trois ânes chargés à 70 kilos, à l’aide du bât indigène (tarfadé).
On trouve ces six variétés répandues, dans des proportions très variables, chez les Maures, à Bakel, à Médine, dans le Kaarta, le Bakhounou, le Ségou, le Macina, le Yatenga, le Mossi[132] et le Haoussa[133]. L’autre race, le dafing (bouche noire), n’existe que dans le Dafina, ou, pour mieux dire, je n’en ai vu que là.
On peut dire que le Soudan est un des pays qui produisent les ânes les plus remarquables.
Il y a deux espèces de moutons dans le Mossi, toutes les deux à poil ras, l’un est petit (valeur 3500 à 4000 cauries), l’autre est le grand mouton maure (valeur 6000 à 7000 cauries).
Le bœuf le plus répandu ici est le zébu, dont j’ai vu des sujets remarquables par leur taille et leur bon état (valeur d’un bœuf moyen, 13000 à 15000 cauries).
Anes.
Le Mossi a cela de commun avec la plupart des autres nègres soudaniens, c’est qu’il n’existe pas de type assez répandu pour qu’on puisse dire : « Voilà un vrai type mossi ». On y rencontre des gens ressemblant à s’y méprendre aux Wolof, aux Mandé des bords du Niger et même aux Haoussa. Il m’est donc bien difficile d’en faire le portrait.
Je me bornerai à rappeler que l’on peut diviser la population du Mossi en deux races. L’une, la plus nombreuse, non musulmane, est assez ancienne pour qu’on puisse la considérer jusqu’à un certain point comme autochtone ; on distingue ses sujets sous le nom de Mor’o et Moss’i. L’autre, musulmane, d’origine mandé, est venue des bords du Niger à l’avènement du roi Bammana, Ngolo, entre les années 1754 et 1760. Elle est appelée par les Mor’o : ia dé r’a. Ces immigrants habitent en général les grands villages ; quelques-uns de ces centres ont même été créés par eux, tels sont : Mani, Yako, Waghadougou, dont l’étymologie est mandé. Ils ont les prénoms musulmans que l’on rencontre chez les Sonninké de Sâro et dans le Djenné. Exemple : Abd er-Rahman, Isaac, Yako, Seybou, Boubakar, Mouça, Alassane, Idriza, etc.
Les autochtones ont des noms de plantes, de choses ou d’animaux, comme les Siène-ré. Ils sont fétichistes, mais ont eu pour culte le soleil, qui porte encore aujourd’hui le même nom que Dieu : ils l’appellent Wouidi.
Ces deux peuples sont déjà fortement mélangés : il est impossible de les différencier aux tatouages, qui varient à l’infini. Je reproduis à la [fin du volume] ceux que j’ai eu l’occasion de relever pendant mon séjour. Ces différences marquent probablement, comme chez les Mandé (Bambara), les diverses tribus.
Le tatouage du Mossi consiste : 1o en cicatrices sur les joues, partant des tempes pour finir au menton ; 2o en cicatrices allant du nez à la joue ; 3o quelquefois en marques sur le front et le menton.
J’ai relevé onze séries, comprenant trente-trois tatouages différents, et je suis loin d’avoir vu des habitants de toutes les parties du Mossi ! J’ai constaté avec plaisir que quelques musulmans avaient pris résolument le parti de ne plus tatouer leurs enfants, ils ont fini par s’apercevoir que cette coutume barbare ne servait qu’à les défigurer et à les rendre encore plus laids qu’ils ne le sont réellement.
Le costume des hommes ne diffère pas beaucoup de celui des autres Soudaniens que nous connaissons ; j’ajouterai cependant qu’à côté des grandes coussabes et de la culotte ordinaire (doroké) des musulmans, on voit fréquemment un vêtement à taille, jupe et manches, sorte de tunique ample, ainsi que le large pantalon bouffant tombant jusqu’à la cheville, le lemta, le bonnet dit dioutougou, bordé de gris-gris, et les babouches — costume en partie emprunté aux Touareg[134]. Je n’ai pas vu porter d’étoffes de provenance européenne. Les vêtements sont tous confectionnés à l’aide de bandes de cotonnade blanche ou de couleur du Haoussa ; il n’y a que quelques turbans communs qui viennent de Salaga. Les armes les plus répandues sont l’arc et la lance ; tout le monde porte en outre une sorte de canne-massue nommée doro. Les cavaliers portent un bouclier en peau de bœuf, dans le dos, pour parer les flèches que décochent les archers quand ils ont été dépassés par le cavalier qui les a chargés.
Types et costumes de Mossi.
La femme mossi vit dans une condition d’infériorité très marquée ; elle est toujours misérablement vêtue ; le seul luxe que lui tolère son mari est de se charger jambes et bras d’anneaux en cuivre fondu et même souvent de grosses boules en cuivre creuses, ornements qui sont loin de rendre sa démarche gracieuse. Quelques-uns de ces anneaux sont fixés à demeure par le forgeron, d’autres se démontent à coups de marteau. Il n’est pas rare de voir des anneaux de pied peser 6 kilos la paire.
Les femmes qui ne sont pas assez riches pour se procurer des anneaux en cuivre portent des bracelets en bois ou en marbre, venus du Hombori par Douentsa.
A Waghadougou j’ai vu quelques femmes porter de petits bracelets en argent.
La coiffure consiste en un cimier, avec le reste des cheveux rasés, ou encore la tête entièrement rasée.
La femme mossi n’a pas de cauries à sa disposition, comme dans les pays mandé, où la femme sait toujours se créer quelques petites ressources destinées à acheter de quoi se parer.
Les femmes de naba seules portent des colliers de corail à très bon marché ou un collier de cornaline ; les autres doivent se contenter de colliers en rocaille bleue.
La femme salue et ne parle à qui que ce soit sans se prosterner et se tenir les joues avec les paumes des mains tournées en dehors, les coudes touchant terre. Elle porte son enfant en bandoulière, l’écharpe passant sur l’épaule droite. On voit encore par ici de nombreuses filles déjà grandes errer toutes nues.
Le peuple mossi m’a particulièrement paru en retard comme industrie. C’est à peine si l’on peut citer le tissage, car il ne se confectionne presque pas de cotonnade ici. Les districts sud et sud-est vers Béri et Koupéla ne fabriquent qu’un peu de koyo blanc très commun, qui est loin de suffire à la consommation locale[135]. Les autres tissus, que l’on peut appeler fantaisie, viennent du Haoussa et du Dagomba. Cette industrie du tissage n’a jamais été prospère et Barth a été induit en erreur, ou a oublié plusieurs zéros en écrivant qu’à Koupéla un bon boubou coûtait de 700 à 800 cauries. Chez les noirs il n’existe pas de pays où un boubou revienne à ce prix, il faut toujours compter au moins le triple pour un vêtement très commun.
Le métier de teinturier n’est pas répandu non plus : à Waghadougou, il n’y a que deux teinturiers, un Songhay et un Haoussa.
Comme partout, on fabrique quelques nattes, un peu de vannerie ornée avec goût et des chapeaux qui paraissent avoir été tressés pour des géants, tant la tête est spacieuse (ils sont destinés à être portés par-dessus le turban).
Les Mossi savent travailler grossièrement le fer, le cuivre et l’argent ; ils connaissent la soudure, qu’ils tirent de Salaga. On fait aussi des babouches et quelques selles, mais il ne faudrait pas en conclure qu’on trouve ces objets tout confectionnés ; si vous avez besoin d’une selle, il faut commencer par acheter une ou deux peaux de mouton ou de chèvre, ou faire les avances en cauries à l’ouvrier. Peu à peu votre selle se confectionne et vous êtes servi au bout d’un mois quand on a fait diligence. Le mors se trouve ailleurs ; la bride, les étriers, chez un autre individu. C’est une laborieuse corvée que d’avoir à se procurer quelque chose chez les Mossi. Ces gens-là m’ont paru plus paresseux que les autres noirs en général ; ils saisissent le moindre prétexte pour chômer. Ces mots naïfs de Diawé le dépeignent bien : furieux de ne pas obtenir ce qu’il désirait, mon domestique se lamentait auprès de moi, et comme j’essayais de le calmer, il me répondit d’un air convaincu : « Tu as raison, jamais que moi qui miré paille comme ici : quand de l’eau qui tombe, tout qui halte ». Ce qui veut dire : « Jamais je n’ai vu de pays comme celui-ci : quand il pleut, rien ne va plus ».
La selle en usage est la selle mandé, mais on voit aussi la selle peule, dite selle du Macina et du Djilgodi. Je crois même qu’avant d’avoir adopté la selle mandé, ils ont connu la selle peule, car elle porte un nom peul : gari ; aujourd’hui la selle mandé est la plus commune. Quelques naba ont la selle songhay au dossier élevé, recouverte d’une housse élégamment capitonnée. Les étriers sont de la forme en usage dans le Haoussa, quelquefois ils se composent d’un simple anneau en fer qui est placé entre l’orteil et le doigt suivant.
Le commerce n’est pas plus prospère que l’industrie.
Le marché a lieu à Waghadougou tous les trois jours, comme partout dans le Mossi ; les autres jours il y a petit marché. Le grand marché ne diffère des autres que par le plus grand nombre de visiteurs et le vacarme qui s’y fait. Comme dans le Follona, il s’y débite du dolo, et, en plus, le marché sert de rendez-vous à tous les griots de la région — et ils ne manquent pas. S’ils ne récoltent que peu de cauries, ils ont la satisfaction (?) d’être ivres le soir. Autour des urnes à dolo il est impossible de placer une parole, tous ces instrumentistes jouant à la fois du lounga[136], du doudéga[137], du gangang-o[138] et du ouér’a[139].
Après le dolo, par ordre d’importance, viennent les aliments préparés : riz, lakh-lalo, niomies, beignets de haricots, etc., puis les grains, mil, sorgho, riz, haricots, le savon, le beurre de cé, les condiments, un peu de sel, des kola. On y trouve aussi de petits lots de médicaments de charlatan contre la lèpre, les ophtalmies, le ver de Guinée, la maladie du sommeil, ainsi que des préparations érotiques, puis des chapeaux, des nattes, des paniers, de la viande, etc.
Mais ce que l’on trouve surtout en abondance sur les marchés du Mossi, c’est le kalgou, fabriqué avec les fruits du néré ou netté.
Le néré ou netté, Parkia biglobosa, est une très belle mimosée ; l’arbre atteint 10 à 15 mètres de hauteur dans le Mossi. Quand l’arbre fleurit, il est très curieux à voir : ses fleurs ressemblent à de beaux pompons d’un rouge écarlate.
Ses fruits sont des gousses étroites, longues de 20 à 40 centimètres, généralement disposées par grappes de cinq ou six gousses.
Elles renferment une pulpe farineuse jaune qui sert d’aliment et de boisson, et des graines.
C’est avec les graines que l’on fabrique la sauce dite soumbala en mandé, ou kalgou en mossi.
Les graines sont grillées, puis brisées et fermentées dans de l’eau. Pelées, elles constituent une pâte, dont on fait des boulettes de diverses grosseurs.
Le soumbala se conserve très longtemps. Partout on en trouve à acheter sur les marchés. Les ménagères s’en servent pour la confection de presque toutes leurs sauces.
On peut dire que le soumbala ou kalgou est la base de toutes les préparations de sauces, il est connu par tout le Soudan. L’Européen ne s’y habitue pas facilement. A la fin de mon séjour, je mangeais cependant ces sauces avec plaisir.
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De temps à autre, un marchand de captifs vient y conduire ses deux ou trois captifs.
Il ne s’y vend pas un seul article d’Europe, même pas un foulard ou une pierre à fusil.
Les marchés de Saponé, Tiéfakhé et Sakhaboutenga sont semblables. Il y vient un peu moins de monde ; on y débite également du dolo.
En dehors du marché, il existe un faible trafic permanent entre le sel, les ânes, les chevaux et surtout les captifs, qui sont la base de toute transaction dans le Mossi. C’est son seul produit ; c’est avec lui qu’il achète les chevaux, le sel, les kola. Les ânes sont échangés aux Haoussa pour des étoffes, ou à Salaga pour des kola avec quelques petits objets de provenance européenne, ou encore des étoffes de Kano.
Les kola valent ici de 25 à 50 cauries, suivant la grosseur. Le sel (la barre) coûte, suivant son poids (30 à 35 kilos), 30 à 35000 cauries.
Le captif adulte, de 50 à 65000 cauries ; le cheval, 2, 3 ou 4 captifs.
Il n’est pas possible de faire l’acquisition d’un cheval sans captifs, les cauries étant excessivement rares ici : il faudrait vendre pendant plus de six mois pour réunir les 250000 cauries nécessaires à l’achat d’un cheval.
Il n’y a peut-être pas dans tout Waghadougou un homme pouvant compter séance tenante 20000 cauries. Dès les premiers jours de mon arrivée je m’en suis rendu compte : je comptais beaucoup plus rapidement les cauries que les Mossi, tandis que les gens de Kong et les Mandé Dioula en général comptent avec une dextérité que je n’ai jamais pu atteindre. Un peu plus tard, l’imam et deux autres musulmans auxquels je croyais quelque aisance sont venus me supplier de leur acheter leur bague en or de la grosseur d’une petite ficelle ; ils en ont accepté chacun 1500 cauries. Je les ai payées au taux de Kong. C’est presque une preuve de misère, puisque l’or est excessivement rare dans le Mossi et qu’on ne s’en défait qu’à la dernière extrémité.
A partir de Kong et jusque dans le Mossi, on voit, en fait d’argent, le thaler à l’effigie de Marie-Thérèse, frappé au millésime de 1780, et quelques piastres mexicaines. Ces pièces d’argent ne sont jamais utilisées comme monnaie : les noirs s’en servent comme bijoux et en font faire des bracelets. Leur prix varie selon qu’elles sont plus ou moins neuves ; un thaler bien propre et neuf (valeur 5 fr. 50 d’argent) peut s’échanger contre 3500 à 4000 cauries. En chiffres ronds, 1 franc vaudrait 800 cauries. Quant à la valeur de la piastre mexicaine, elle varie de 2000 à 2500 cauries. Il faudrait bien se garder de croire qu’il est possible de faire n’importe quel achat avec de l’argent. On pourrait au besoin arriver à se défaire de quelques pièces à ce prix, mais alors que rapporterait-on en échange ? des ânes ou des chevaux, du sel ou des captifs ? Le noir n’acceptera pas en payement rien que de l’argent : il en prendra bien huit ou dix pièces pour en faire des bijoux, mais pas davantage, car il craindrait de ne pouvoir s’en défaire sans perte et ne l’accepterait pas.
A Kong et à Djenné on compte par sira (200 cauries) et par ba (800 cauries). Dans le Dafina, quand on achète ou vend, on spécifie si c’est le ba et le kémé des Dioula ou bien le ba et le kémé du Mossi, car les Mossi ont le système décimal. Leur première grande unité est 100 (kouapakha ou kobchi) ; vient ensuite 1000 (toucéri).
Les étoffes de provenance haoussa n’arrivent pas toutes par le Libtako, mais surtout par Salaga. Ce qu’il y a de curieux, c’est qu’elles se vendent moins cher ici qu’à Salaga. Ceci s’explique facilement : il suffit de se poser cette simple question : « Que vendent les Mossi à Salaga ? — R. Des captifs et des ânes », le sel gemme en barres revenant plus cher rendu à Salaga que le sel marin. Or, si les Mossi vendent leurs captifs et leurs ânes, ils se privent de leurs moyens de transport, ils sont donc forcés de ne prendre des kola qu’autant que les autres moyens de transport le leur permettent. Le reste des cauries qu’ils ont obtenues de leurs ânes ou captifs[140] étant trop lourd, ils le convertissent en étoffe, qu’ils revendent le même prix et souvent à meilleur marché dans le Mossi, sans pour cela éprouver de perte, puisqu’on leur a payé leur âne ou captif trois fois la valeur de ce qu’il vaut dans le Mossi et le Yatenga.
Voici la nomenclature et la description des tissus de Kano et de Sokoto qui arrivent par ces deux voies dans le Mossi :
1o Le karfo qui est une coussabe (boubou) teinte à l’indigo et brodée en lomas de même teinte. Il entre dans cette teinture une grande quantité de gomme, de sorte que le vêtement une fois battu et repassé[141] est très bien lustré. Une fois lavé, le lustrage disparaît peu à peu. Il vaut, suivant qu’il est plus ou moins luisant, de 10000 à 25000 cauries. Pour 15000 cauries, le boubou est déjà fort beau.
Cet article ferait une concurrence très sérieuse à notre guinée de Pondichéry s’il arrivait jusqu’au Ségou et au Niger, car si les noirs savaient compter et comparer les cauries à l’argent, il arriverait ceci : un karfo de 15000 cauries représente à Waghadougou 15 francs en argent, au taux habituel, mais comme le possesseur recherche ce métal, j’admets qu’il n’en obtienne que 12 francs. Porté à Nyamina, Ségou ou Bammako, il pourrait céder ce vêtement au même prix qu’un boubou en guinée et même le vendre plus cher, puisqu’il est plus solide, plus joli, brodé et tout terminé.
Or, à Ségou, un boubou en guinée revient à :
| Une demi-pièce de guinée | 12 | fr. » | |
| Confection du vêtement | 2 | fr. 50 | (ba kili) |
| Broderies (au moins) | 5 | fr. » | |
| Total | 19 | fr. 50 | (en chiffres ronds 20 francs). |
2o Après le karfo, je citerai une autre coussabe, qu’on nomme noufa, également de provenance de Kano. Ce vêtement est confectionné en tissu teint à l’indigo, rayé de blanc ; de loin le dessin paraît gris, il est richement orné, sur le devant et dans le dos, de lomas brodés en soie blanche indigène. Le prix de ce vêtement varie entre 35000 et 50000 cauries, suivant la qualité de l’étoffe, les broderies étant toujours les mêmes.
3o Vient ensuite le pantalon ou culotte longue en noufa brodé et soutaché en soie verte ou rouge. Il vaut ici de 20000 à 30000 cauries.
4o Une jolie couverture rayée de bleu de diverses nuances, bien confectionnée, avec de très belles teintes ; elle se fabrique en deux ou trois largeurs de 60 centimètres chacune, et vaut 12000 cauries en deux largeurs et 15 à 18000 en trois.
Les Haoussa sont des gens très adroits et industrieux. Ces tissus sont relativement à bon marché, quand on songe au temps que met un noir à la confection de semblables effets. Ce qui m’a paru intéressant, c’est de voir que les Haoussa savent produire des tissus de 60 centimètres de largeur, tandis qu’à Kong même et à Djenné les largeurs maxima sont de 20 centimètres seulement. Toutes ces étoffes sont pliées avec goût et très uniformément, elles sont en outre emballées dans du papier et ficelées.
J’ai réussi, avec beaucoup de peine et à force de patience, à me procurer des échantillons de ces divers tissus et vêtements, ne sachant pas si j’irais ou non à Salaga.
Il n’y a pas beaucoup de ces étoffes dans le Mossi ; les mouvements vers Salaga sont momentanément suspendus à cause des cultures, et, d’autre part, il m’est très difficile de me procurer des cauries. Je comptais beaucoup sur mes étoffes rouges de Kong, mais je n’ai pu m’en défaire que d’une partie, avec un bénéfice de 2 à 3000 cauries seulement par pièce. J’ai réussi aussi à me procurer des cauries avec du cuivre en barres, du bleu en sachets, un peu de corail à bon marché, de l’étoffe rouge pour bonnets et servant à recouvrir des gris-gris, quelques turbans à bon marché, du velours pour bonnets, un peu de coutellerie et des glaces. Comme je l’ai dit plus haut, la femme, qui ailleurs achète tant d’objets d’Europe pour se parer, ne peut s’en procurer que rarement dans le Mossi, de sorte que ce n’est qu’avec les plus grandes difficultés qu’on arrive à vendre quelques articles pour femmes.
Les Mossi ont la réputation d’être d’excellents tireurs d’arc ; leur arme est certainement la mieux conditionnée que j’aie vue jusqu’à présent. Encore actuellement ils ont fort peu de fusils. L’entourage des naba seul possède des armes à feu. La plupart d’entre elles sont de fabrication française (arme réglementaire à silex), modèle 1822, marquées Pellekerin, B... et Cie (maison de Saint-Louis).
Le Mossi est maintenant un pays engourdi, qui s’est laissé dépasser en civilisation par tous les peuples voisins qui l’environnent. Le Djenné, le Yatenga, le Macina, le Djilgodi, le Haoussa, le Dagomba, le Kong sont tous beaucoup plus avancés et plus prospères que le Mossi. Favorisés par la nature, qui leur offre un territoire presque en entier propre à la culture, les Mossi se reposent, cultivent ce qui leur est nécessaire pour vivre, mais pas plus, de sorte que, s’il n’y a pas de malheureux dans ce pays, on peut dire qu’il n’y a pas non plus de gens riches. Tout le monde vivote, pour me servir d’une expression vulgaire, mais qui peint bien la situation.
Ce pays pourrait être riche, sa population est très dense (environ 20 habitants par kilomètre carré). On peut dire qu’à part l’élevage des ânes et du bétail, le Mossi ne produit pas grand’chose. Il est tributaire de ses voisins pour tout, le commerce y est à peu près nul, ses habitants sont apathiques au dernier degré.
Ils n’ont presque pas de relations avec le Djilgodi et le Libtako, et Salaga est bien négligé.
Les produits du sol ne suffisent pas à donner la prospérité à un pays, il faut le commerce et l’industrie, chez les noirs comme chez nous. Partout où à côté de l’agriculture l’homme s’occupe aussi de commerce et d’industrie, le pays est prospère et se développe. Nous en avons deux exemples frappants dans le Soudan : le Mandé Dioula y prospère et le Peul y périclite.
Naba Sanom crie si souvent par-dessus tous les toits qu’il commande à 333 naba et à plus de 10000 chevaux, qu’il finit par en être persuadé lui-même. La réalité est que Waghadougou est la plus grande agglomération du Mossi (5000 habitants au maximum, et les autres centres, Mani, Yako, Boussomo, Sakhaboutenga, Pisséla, Koupéla, Ganzourgou, ont au maximum 3000 habitants). Dans la majeure partie des autres villages, le chiffre de la population varie entre 50 et 500 habitants, ce qui est déjà fort beau pour un pays nègre. D’après mes calculs, cela donne en moyenne une densité de population de 15 à 20 habitants par kilomètre carré. Ses 333 naba, à part ceux des grands centres que je cite, sont de simples chefs de village, dont beaucoup n’ont même pas un cheval à monter. Quant aux 2000 chevaux par-ci et 2000 chevaux par-là, j’ai dit plus haut ce que j’en pensais. Comme situation extérieure, le Mossi a été longtemps à l’abri des incursions de ses puissants voisins, grâce à une ceinture de peuples inférieurs et en retard qui constituaient autour de lui une sorte de rempart. Cette situation ne peut se prolonger longtemps : Naba Sanom est un homme de trop peu d’esprit, trop faible et trop mal conseillé pour perpétuer une série d’années de paix qui, mises à profit, auraient pu apporter quelque aisance à son pays.
A son avènement, Naba Sanom a été forcé de gouverner le Mossi avec un despotisme sans bornes. De crainte de perdre le pouvoir il s’est laissé entraîner à prendre des mesures trop excessives, qu’il a été forcé de réduire. Quand ses grands vassaux ont vu cela, ils ont pris ces concessions pour de la crainte et ont commencé à travailler sourdement contre lui. Aujourd’hui les naba de Mani, de Boussomo, de Yako et de Koupéla sont des forces avec lesquelles Naba Sanom devra compter.
Avant peu, l’empire du Mossi se désagrégera, le pays s’organisera en confédérations à l’instar du Bélédougou et du Yatenga.
C’est du reste un événement que nous, Européens, ne pouvons voir que d’un bon œil. L’expérience nous a montré que dès qu’un chef nègre commande à plus de 20000 âmes, il rêve un empire, ses besoins augmentent, il cherche l’extension. Comme il n’a point de budget, tout est déficit, et pour le combler il lui faut faire la chasse à l’esclave. En confédération, les chefs arrivent moins rapidement. Dès qu’il y en a un qui s’élève, les autres confédérations peuvent s’allier et étouffer son ambition dans le germe. C’est le seul moyen de faire régner la prospérité.
Une des grandes fautes que Naba Sanom vient de commettre, c’est d’avoir fermé les yeux sur les agissements de Gandiari, qui lui créera plus tard de sérieux embarras.
Ce Songhay a quitté il y a six ans le Zamberma pour passer le Niger à Say et recruter d’autres Songhay sur la rive gauche du fleuve, dans les régions désignées sur les cartes « Songhay indépendants ». Il se promettait d’expéditionner chez les Bimba, dans le Boussangsi ou chez tout autre peuple, suivant que l’occasion s’en présenterait.
Pour ne pas éveiller les soupçons et éviter de se faire fermer le pays, il ne prit que quelques compagnons de route et marcha pendant quelque temps à l’aventure, lorsque, sachant que le Mampourga Naba se préparait à châtier des villages du Gourounsi, entre autres Pou ou Poukha, Gandiari se dirigea à cheval sur Gambakha.
Il voyageait avec un ami nommé Alfa Hainou et n’était suivi qu’à plusieurs jours de marche par ses compagnons dévoués.
Mais en arrivant il apprit que le parti musulman, craignant sans doute que la guerre ne fît naître des difficultés encore plus grandes dans les transactions futures avec le Gourounsi, faisait tout son possible pour éviter une prise d’armes. Le Mampourga Naba s’était laissé d’autant plus persuader, que sans l’appui des musulmans de Gambakha et de Oual-Oualé il ne pouvait rien faire, ses forces n’étant pas assez nombreuses. Et enfin, raison majeure, cette guerre ne lui disait plus grand’chose, les musulmans, et par conséquent Dieu, ne lui prêtant plus d’appui.
Gandiari, après avoir sondé les musulmans de Gambakha et de Oual-Oualé, acquit la certitude qu’il n’y avait rien à faire de ce côté. On lui donna le conseil de partir pour Karaga, le naba de ce village, assez puissant, ayant formé, avec Daboya et Kompongou, le projet de détruire deux ou trois villages du Gourounsi, frontières du Dagomba. Gandiari et Alfa Hainou se rendirent donc à Karaga. Possédant chacun un cheval, ils furent agréés avec enthousiasme par le naba, et l’expédition fut organisée avec le concours des gens de Daboya.
Les Gourounga ne possèdent ni chevaux ni fusils, aussi furent-ils promptement réduits et la razzia de captifs fut considérable.
Une fois les quelques villages hostiles détruits, Daboya et Karaga considérèrent le but comme atteint et se retirèrent.
Sur ces entrefaites, plusieurs autres villages du Gourounsi firent des ouvertures aux chefs de colonne pour leur demander de les aider contre des villages voisins. Gandiari n’eut pas de peine à retenir quelques gens armés de Daboya et de Karaga, qui formèrent avec des Songhay Zaberma le noyau de sa future armée.
Un ou deux succès faciles et la quantité de captifs qu’il razziait lui valurent bientôt une réputation telle, que de toute part il lui arriva des forces, constituées naturellement par des aventuriers d’origines mossi, dagomba, gondja, gottogo, puis des Mandé de tous les pays et des gens venant du Yorouba, mais principalement des habitants de Oua et de Bouna. Au fur et à mesure que les succès de Gandiari grandissaient, il lui arrivait des Songhay ; actuellement ils sont les plus nombreux.
A la mort d’Alfa Hainou, Gandiari prit un nommé Babotou comme lieutenant, et quand Gandiari lui-même mourut[142], il y a trois ans, Babotou lui succéda en prenant pour auxiliaire un nommé Isaka, dont je ne connais pas la nationalité.
Le souvenir que Gandiari a laissé est tellement vivace encore, que partout on désigne ses troupes par son nom : jamais personne ne se douterait qu’il est mort depuis si longtemps ; je crois même qu’il y a beaucoup de noirs qui l’ignorent.
A l’heure actuelle, Babotou est maître de tous les pays qui limitent le Mossi au sud et au sud-ouest. Le dernier centre de résistance du Gourounsi était le gros village de Sati, situé à trois étapes au sud de Ladio. Ce village pris, Moussa, son chef, fut décapité, et Sati est pour ainsi dire la capitale des pays conquis et le centre de rayonnement des colonnes qui vont piller. Sati est appelé par les Haoussa Camp de Gandiari, « Sansanné Gandiari ».
Babotou se lassera évidemment d’envoyer des cadeaux en captifs à Naba Sanom, et sous peu il deviendra pour lui un ami gênant.
Cependant ce dernier ne voit pas la situation, c’est un revenu en captifs que lui sert momentanément l’autre. Bien mieux que cela, il est assez aveugle pour convier Babotou à venir s’emparer de Lalé, gros village situé sur la frontière du Kipirsi (à une journée de marche de Waghadougou), devant lequel une attaque des Mossi, mal dirigée, a échoué.
Quoique Naba Sanom fasse administrer son pays par 333 naba, comme il le dit avec emphase, ses revenus ne sont nullement réglés. Il vit d’aumônes et d’offrandes qui lui sont portées en vue d’obtenir justice ou de lui faire quelque réclamation.
Il hérite dans certains cas, à défaut de postérité par exemple. Il envoie aussi quelquefois une bande de ses gens prendre quelques captifs dans le Kipirsi, ou bien il prête la main à des entreprises de Wouidi, des chefs du Djilgodi et de Babotou. Mais ces revenus ne sont pas suffisants, comme ceux de tous les chefs noirs, chez lesquels il règne un gaspillage qui va toujours en croissant. De sorte que ces souverains sont toujours forcés d’user d’expédients pour se procurer des chevaux et d’autres ressources.
Si encore Naba Sanom groupait ses captifs dans les villages de culture, et qu’il les fît se livrer à un peu d’élevage, à l’instar de Tiéba, de Pégué et des gens de Kong, mais il s’en soucie peu. S’il ne reçoit pas assez de mil comme cadeaux, il fait vendre ses captifs pour s’en procurer.
En résumé, la situation du Mossi n’est pas prospère, mais sous une sage administration et avec un chef énergique elle pourrait le devenir.
Les terrains de culture sont nombreux et produiraient en abondance, outre les céréales : le coton, l’indigo, le tabac, les piments, la graisse de cé, tous produits plus rémunérateurs que le mil et le riz.
Le tissage et la teinture devraient prendre également de l’extension, sans compter l’élevage des chevaux et des ânes.
Ils pourraient également trouver quelques ressources en créant l’industrie mulassière, mais les Mossi sont trop apathiques, trop engourdis et surtout trop mal gouvernés, pour que leur situation s’améliore. Je crains pour eux, dans un temps plus ou moins éloigné, leur anéantissement par les Songhay, qui commencent de nouveau à se réveiller après une somnolence de près de trois siècles. Babotou fera la guerre au Mossi.
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Quelques mots sur le Yatenga.
Contrairement à ce que Barth avait compris, il ne s’agit pas d’une ville : le Yatenga est une vaste contrée qui sépare le Macina du Mossi ; elle est limitée au nord et à l’ouest par les États foulbé du Macina et le territoire des Tombo : au nord par le Djilgodi à l’est par le Mossi, au sud par le Kipirsi, et à l’ouest par les Bobo-Oulé.
Ce pays est organisé en confédérations, à la tête desquelles sont des naba puissants, qui semblent reconnaître l’autorité de celui de Ouadiougué, le centre le plus important. Les autres résidences de naba sont : Toukhé, Kindi, Alasko, Kalanka et Kalsaka.
Le Yatenga est peuplé de races diverses. Le fond de la population est d’origine mossi, mais il y a de nombreux villages songhay, tombo, peul et bobo-oulé.
Quelques-uns de ces peuples ont des cases en pierre, m’a-t-on dit, mais les habitations sont aussi misérables que si elles étaient en briques séchées au soleil.
Le pays est peu arrosé, on ne trouve l’eau que dans des puits ; il y a peu ou point de marécages.
C’est un pays d’élevage ; il fournit des chevaux au Mossi et au Dafina. Dans toute cette partie du Soudan, les chevaux du Yatenga sont renommés.
Le pays produit du tabac en grande quantité. Les habitants sont des fumeurs extraordinaires. Hommes, femmes, enfants ont toujours la pipe à la bouche.
Le Yatenga est en communication avec le Macina et le Mossi, par une route qui passe à Ouadiougué et se rend de Waghadougou à Bandiagara ; il est en relations avec le Dafina par un chemin se dirigeant sur la colonie foulbé de Baréni, résidence de Wouidi.
Il n’est pas rare de voir le Yatenga s’allier à Wouidi et aux contingents kipirsi pour faire des razzias d’esclaves dans les régions avoisinantes.
FIN DU TOME PREMIER