ACTE II
TROISIÈME TABLEAU
LE TOIT PATERNEL
(Le théâtre représente une pièce élégamment meublée. Au lever du rideau, Jolin est assis près d'une table, occupé à feuilleter des livres de comptes. Mme Saint-Vallier est assise en face et fait quelque travail de broderie. Blanche est au piano, fredonnant négligemment quelques lambeaux de romance; et, même après que la conversation est commencée, elle continue à plaquer des accords par-ci par-là. Une lampe éclaire la pièce.)
SCÈNE I
JOLIN, Mme SAINT-VALLIER, BLANCHE.
JOLIN—Quelle jolie voix elle a, cette aimable Blanche! Vous avez admirablement cultivé votre fille, madame Saint-Vallier.
Mme SAINT-VALLIER—Elle ne manque pas de talent en effet, cher monsieur Jolin. Mais, vous savez, la jeunesse, ça n'a pas toujours la tête solide. Blanche, chante donc à M. Jolin la romance qu'il aime, tant Les quatre âges du cœur, tu sais...
BLANCHE—Je ne suis pas en voix, maman.
JOLIN—J'espère que Blanche sera toujours reconnaissante, raisonnable, et docile à vos instructions..
Mme SAINT-VALLIER—Certainement cher monsieur; Blanche ne sera pas une ingrate. Elle a maintenant dix-neuf ans; c'est l'âge ou jamais de prendre la vie au sérieux, d'apprécier les positions, les caractères, de reconnaître les bienfaits et les affection véritables.
JOLIN—Sans doute, sans doute. (À Blanche.) N'est-ce pas, Blanche, que vous vous montrerez toujours digne des soins que l'on a pour vous?
BLANCHE—Je l'espère, monsieur.
JOLIN—Charmante enfant!... Mais pourquoi ne pas m'appeler votre ami, ma fille?... Pourquoi ce titre de monsieur si banal et si froid? Allons, venez m'embrasser, petite mauvaise.
Mme SAINT-VALLIER—Allons, Blanche, n'as-tu pas entendu? Va dire bonsoir à notre cher protecteur.
JOLIN, après l'avoir embrassée au front, et la retenant par la main—Adorable enfant! que ne ferait-on pas pour être aimé d'elle!
BLANCHE, faisant des efforts pour s'échapper—Laissez-moi, monsieur!... Ô mon Dieu! (Elle détourne la tête et se met à pleurer.)
JOLIN—Encore des larmes! (La retenant par les deux mains.) Voyons, mon enfant, seriez-vous vraiment malheureuse dans cette maison? Que vous manque-t-il? Êtes-vous lasse de la solitude? Voulez-vous voir le monde? J'appellerai ici toute la société de Québec. Voulez-vous de belles toilettes, des bijoux? Parlez! Dites! Que désirez-vous?
BLANCHE, sanglotant—Rien, monsieur. (Elle s'échappe des mains de Jolin.)
Mme SAINT-VALLIER—Peut-on répondre ainsi à des procédés si généreux! Se montrer ingrate à ce point envers un bienfaiteur, un ange...
JOLIN—Non, non, ma bonne amie, ne parlons point de cela; ni elle ni vous ne me devez rien. La satisfaction de ma conscience est la seule récompense que je cherche en faisant le bien.
BLANCHE—Monsieur Jolin, et vous ma mère, ne m'accusez pas d'ingratitude; je serai pleine de reconnaissance pour un bienfaiteur, pour un ami, mais je ne puis, je ne dois rien accepter à un autre titre.
JOLIN—Et pourquoi pas, mon enfant? Dieu m'est témoin de la pureté de mes intentions. Je n'ai que votre bonheur en vue. Je suis vieux; je voudrais avant de mourir vous assurer, ainsi qu'à votre mère, une fortune acquise au prix de bien des sueurs. Ce projet eût coupé court à toute malveillante interprétation; et j'aurais eu, en mourant, la consolation de vous avoir assuré un sort heureux et enviable...
Mme SAINT-VALLIER—Y a-t-il un pareil ange de bonté? Monsieur Jolin, quand vous mourrez, votre place est au ciel. Vous êtes un saint! Et toi, petite sotte, qui restes insensible à tant de vertus, tu n'as pas de cœur.
BLANCHE—Ma mère, je voudrais vous obéir, mais vous le savez, des engagements sacrés...
Mme SAINT-VALLIER—Oui, un méchant barbouilleur de papier qui n'a pas le sou.
BLANCHE—Maman, vous savez que je l'aime!
Mme SAINT-VALLIER—Elle l'aime, elle l'aime! Tiens, Blanche, ne me parle plus de lui. Ce mariage ne se fera jamais tant que j'existerai!...
JOLIN—Allons, calmez-vous, ma chère amie. La jolie Blanche n'est pas encore majeure; elle ne peut se soustraire à votre autorité. Je sais bien qu'elle a fait mettre à la poste une lettre adressée à un certain M. Adrien Launière, à Montréal, et que ce M. Adrien Launière est venu s'établir en bas, chez Cayou, et qu'il vient rôder souvent dans les environs du Domaine... mais...
BLANCHE—Il est ici! ô mon Dieu, merci! il m'aime toujours!
JOLIN—Oh! ne remerciez pas Dieu pour si peu. On attrape des coups de fusil au jeu qu'il joue-là. Mme Saint-Vallier ne se laissera pas prendre aux ruses d'une petite fille, j'espère.
Mme SAINT-VALLIER—Moi! J'aimerais mieux la faire murer dans un cachot, que de la voir échanger une seule parole avec ce freluquet.
JOLIN—Et moi, je veillerai de mon côté, et Thibeault avec son fusil veillera de l'autre. Puisque tous les moyens de douceur échouent, nous en essaierons d'autres.
Mme SAINT-VALLIER—Je vous aiderai, je vous aiderai, mon ami.
BLANCHE—Malheureuse que je suis, je n'aurai donc personne pour me protéger. (On sonne.)
JOLIN, tressaillant, à part—Qui peut venir à pareille heure? Tout le monde connaît les habitudes de la maison... On sait que je ne reçois personne le soir... Qui diable ce peut-il être?... A moins que ce ne soit... Enfer! je suis un imbécile, la moindre chose m'épouvante (On sonne de nouveau.) Diable, diable!... On y met de l'impatience; c'est sérieux alors; prenons garde, prenons garde!... (À Mme Saint-Vallier, avec beaucoup d'agitation.) Ma chère amie, retenez-les un moment, pendant que je vais mettre mes livres en sûreté. Dites que je reviens à l'instant. (Il empile ses livres sous un bras pour sortir; Thibeault entre.)
SCÈNE II
LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.
JOLIN—Thibeault!
THIBEAULT—De quoi?
JOLIN—Qui est là?
THIBEAULT—Un homme.
JOLIN—Rien qu'un?
THIBEAULT—Oui.
JOLIN—Tu ne le connais pas?
THIBEAULT—Non.
JOLIN—De quoi a-t-il l'air?
THIBEAULT—Il a l'air de rien.
JOLIN—A-t-il l'air d'un... (Pantomime)
THIBEAULT—Je vous dis qu'il a l'air de rien.
JOLIN—Qu'est-ce qu'il veut?
THIBEAULT—Il veut rentrer.
JOLIN—A-t-il dit son nom?
THIBEAULT—Oui, mais j'cré ben qu'il a voulu s'moquer de moué.
JOLIN—Comment s'appelle-t-il?
THIBEAULT—Ben, y m'a dit d'vous dire qu'y s'appelait la tempête... non... la bourrasque.
JOLIN—Hein!... (il laisse tomber ses registres.) Qu'est-ce que tu dis-là, brute? (On sonne de nouveau.)
THIBEAULT—Le v'là qui s'impatiente... épi il a pas l'air endurant. J'vas-t-y ouvrir?
JOLIN—Attends, attends! Mon Dieu, que faire?... (À part.) Si c'était lui!... Cette nouvelle de sa mort n'a jamais été certaine... Si c'est lui je suis perdu.
THIBEAULT—Eh ben, faut-il y ouvrir à votre tourbillon?
JOLIN—Oui, oui, ouvre-lui... Tout retard ne pourrait que l'irriter... Sainte Vierge! comment parer le coup? (Thibeault sort.)
BLANCHE, à part—Mon Dieu, qu'est-ce que cela veut dire?
Mme SAINT-VALLIER, à part—Serait-ce quelque malheur inattendu?
JOLIN, à part—Allons, il ne faut pas perdre la tête... Du courage! Du sang froid. Si c'est lui, il va falloir jouer gros jeu. Prends garde à toi, Jolin; il y va de ta fortune.
SCÈNE III
AUGUSTE, LES PRÉCÉDENTS, THIBEAULT.
AUGUSTE, en dehors—Laisse, laisse, va! j'ai habité la maison avant toi. Une vieille hirondelle reconnaît toujours son nid.
JOLIN, à part—Plus de doute... c'est lui!
AUGUSTE, entrant—Comme tout est changé ici!... Comme tout est vieux, noir et triste!... L'ancien salon d'apparat, la pièce qu'on n'ouvrait qu'aux grands jours!
JOLIN—Je ne vous connais pas, monsieur... et...
AUGUSTE, après avoir regardé Jolin un instant, et éclaté de rire—Ah! ah! Par la Caâbah! si je juge de moi d'après toi, mon pauvre Jolin, il n'est pas étonnant que tu ne me reconnaisses pas. Tu parais aussi vieux que le brahmine Abdallah que je rencontrai sur les bords du Gange, pêchant des crocodiles à la ligne, et Abdallah avait cent deux ans.
JOLIN—Monsieur...
AUGUSTE, saisissant le bras de Jolin d'une main, et de l'autre élevant la lampe au niveau de son visage—Tu ne me reconnais pas, et cependant tu trembles. Regarde-moi bien, Antoine-Pierre Jolin, ancien commis de la maison DesRivières et compagnie, à Québec; regarde-moi d'aussi près que tu voudras; j'ai été rudement secoué par la destinée, sur terre et sur mer, mais je suis toujours...
JOLIN—Oseriez-vous encore porter votre nom dans ce pays où il est déshonoré, flétri?...
AUGUSTE—Pourquoi pas? Le temps efface bien des choses. Une seule personne aurait eu le droit de me maudire, mais j'ai appris à mon arrivée que cette personne avait disparu depuis longtemps. Mais laissons cela; tu me connais, Jolin, et tu sais ce qui m'amène ici. Fais-moi donc servir à souper, car je suis las, et l'absinthe que j'ai bue à l'auberge là-bas m'a mis en appétit. (Il se jette sur un siège et allonge ses jambes à la façon américaine.)
JOLIN, apercevant les dames, qu'il avait oubliées—Comment! mais vous êtes encore là, vous autres! Pourquoi cela?
Mme SAINT-VALLIER—Mon cher monsieur Jolin, ni ma fille ni moi n'avons eu l'intention...
JOLIN—Laissez-nous!
AUGUSTE—Comment cela, vieil égoïste? me prends-tu pour un sauvage? Tu apprendras que j'ai vu des dames jaunes en Chine, des dames vertes à Java, des noires en Afrique, des rouges dans les plaines de l'Ouest, des blanches partout, et l'on ne m'a jamais reproché d'avoir manqué d'égards envers le sexe, quelle ne fût sa couleur. Permets donc à ces dames de m'honorer de leur compagnie...
JOLIN, à part—Pour parler avec cette assurance, il faut qu'il soit bien sûr de ses droits. Allons, je ne puis tarder d'avantage à le reconnaître. Résignons-nous. (S'adressant aux dames.) Mes chères amies, ce qui se passe doit vous paraître extraordinaire; mais vous vous expliquerez mon trouble et ma brusquerie involontaire lorsque vous saurez que la personne qui nous arrive n'est autre que M. Auguste DesRivières, mon ancien maître, qui a quitté le Canada, il y a vingt-deux ans.
Mme SAINT-VALLIER—M. DesRivières! Oh! mais c'est une histoire dont j'ai beaucoup entendu parler; elle fit grand bruit à l'époque de mon mariage. M. DesRivières eut, je crois, le malheur de tuer...
AUGUSTE—Le frère de celle qu'il aimait; oui, madame; regret et malheur de toute ma vie.
Mme SAINT-VALLIER—La pauvre jeune femme n'y a pas survécu, paraît-il.
AUGUSTE—Hélas!... (À Jolin.) Mais je t'avais demandé à souper ce me semble, Jolin!
JOLIN, à Thibeault—Eh bien, grand imbécile, qu'est-ce que tu fais-là? N'as-tu pas entendu que M. DesRivières voulait souper? Va chercher ce qu'il y a de meilleur à la cuisine. Mme Saint-Vallier voudra bien t'aider un peu dans cette besogne, n'est-ce pas, chère amie?
Mme SAINT-VALLIER—Sans doute, monsieur Jolin, je ne suis pas rancunière; et du reste je connais la cause première de votre mauvaise humeur. (Elle jette un regard de colère à sa fille.)
(Jolin va donner quelques ordres à voix basse à Thibeault qui sort; Auguste s'est approché de Blanche.)
AUGUSTE, bas à Blanche—Mademoiselle, ayez bon courage; je suis l'ami d'Adrien... nous veillerons sur vous.
BLANCHE—Ah! merci! merci, monsieur!... Vous l'avez vu? Vous lui avez parlé?
AUGUSTE—Chut! (Revenant s'asseoir.) Eh bien, oui, ma foi! Voilà comme va le monde!... Étrange chose que la destinée. C'est aujourd'hui le 25 juin. Il y a un an, jour pour jour, j'engloutissais dans un naufrage une fortune colossale, et j'étais jeté, seul, ruiné, presque nu, tout sanglant et à demi-mort sur l'une des îles de la Sonde, dans la mer australe. J'étais loin de m'attendre à célébrer cet anniversaire en ta compagnie, mon vieux Jolin.
(Thibeault entre avec un plateau sur lequel il y a quelques mets que Mme Saint-Vallier s'empresse de disposer sur la table, pendant qu'Auguste s'approche, et se met à manger.)
Mme SAINT-VALLIER—Vous avez eu bien des aventures, M. DesRivières?
AUGUSTE—Ah! madame, on ne passe pas vingt-deux ans de sa vie à parcourir les mers les plus inconnues, les pays les plus inexplorés, sans amasser un certain recueil de ce que vous appelez des aventures.
Mme SAINT-VALLIER—Vous avez même couru de grands dangers, probablement?
AUGUSTE—La mort est une coquette, madame; elle ne veut pas de ceux qui la cherchent. Et après tout ce qui m'est arrivé sur terre et sur mer, quand je me retrouve aujourd'hui soupant tranquillement sous le toit de mes ancêtres, je me demande si je n'ai pas été l'objet d'une protection toute particulière de la part de la providence.
BLANCHE, à part—Il a dit qu'il l'avait vu, qu'il était son ami... C'est sans doute un protecteur que le ciel m'envoie... O Adrien!...
AUGUSTE—Du reste, si la chose vous amuse, vous ne me trouverez pas chiche de mes histoires, Madame; soyez tranquille.
Mme SAINT-VALLIER—Vous êtes bien aimable il me tarde de vous entendre nous raconter tout cela. Mais il commence à se faire tard, et pour ne pas vous gêner plus longtemps, vous me permettrez de me retirer avec ma fille... n'est-ce pas?
AUGUSTE—Je suis votre serviteur, madame. (Il reconduit les dames, jusqu'à la porte, et revient se mettre à table.)
SCÈNE IV
AUGUSTE, JOLIN.
JOLIN, à part—Tenons-nous bien.
AUGUSTE—Eh bien, mon vieux Jolin, à nous deux maintenant! Veux-tu?
JOLIN—D'après ce que je vois, vous revenez vous établir dans le pays?
AUGUSTE—Oui!
JOLIN—Le retour de l'enfant prodigue.
AUGUSTE—L'enfant prodigue? Mais tu sais bien, vieux Jolin, que je n'ai pu comme lui dissiper mon héritage.
JOLIN—Sans doute, car vous n'aviez pu l'emporter.
AUGUSTE—Tu feins de ne pas me comprendre... Tu dois bien penser cependant que mon intention, en remettant les pieds ici, est de revendiquer le dépôt que je t'ai confié en partant. C'est l'héritage de mon père, et après tant de revers, je ne serai pas fâché d'en jouir en paix.
JOLIN—Mais, au moment de votre départ, vous m'avez cédé vos biens, par actes réguliers.
AUGUSTE—Ah! très bien; mais tu oublies que cette vente était purement fictive, maître Jolin; car tu m'avais signé toi-même à l'avance une déclaration qui l'annulait. Cette déclaration, cette contre-lettre, comme on appelle les actes de ce genre, te constituait seulement dépositaire de ma fortune; tu étais obligé de tout me restituer à ma première demande.
JOLIN—Mais... cette... contre-lettre... n'existe plus... sans doute...
AUGUSTE—Eh bien, quand cela serait, la perte de cet acte serait-elle une raison pour un ancien serviteur de ma famille de retenir ce qui m'appartient légitimement?
JOLIN, se levant brusquement—La contre-lettre est perdue! Ah! je le savais bien, moi; il ne faut jamais s'abandonner au désespoir!
AUGUSTE, se levant de table—Jolin, je ne veux pas croire encore aux soupçons que tes paroles tendraient à m'inspirer. Il m'en coûterait trop de te regarder comme un fripon.
JOLIN—Ah! ah! ah!... La bonne histoire, ce pauvre garçon revient tel qu'il est parti... ah! ah ah! C'est toujours le même écervelé que son père lui-même avait surnommé La Bourrasque. Ah! oui, La Bourrasque; pas de tête! pas de tête! Il vient réclamer cette fortune sans laquelle je ne pourrais plus vivre, et il n'a pas le précieux papier pour m'obliger à cette restitution. Il l'a perdu, le pauvre enfant... le pauvre niais... le pauvre fou!... Il l'a perdu... ah! ah! ah! il l'a perdu!
AUGUSTE—Comme tu vas vite en besogne, vieux Jolin! T'ai-je dit que cet acte était perdu? Est-il si difficile de conserver une feuille de papier?
JOLIN—Hein! c'était donc une épreuve?
AUGUSTE—Peut-être. Dans tous les cas, cette épreuve ne t'a pas été favorable; aussi je me montrerai sévère envers un déloyal fondé de pouvoir; tu peux t'y attendre.
JOLIN—Non, non, c'est impossible, ce papier n'a pu échapper à la destruction, à tous les naufrages dont vous parliez tout à l'heure. Vous avez imaginé quelque ruse pour me tromper. Mais j'ai l'œil ouvert...
AUGUSTE—Jolin! Tu sens que l'âge a modifié mon tempérament; car tu sais bien qu'autrefois, vieux coquin, je n'aurais pas souffert ces insolences sans te rompre les os... Mais causons tranquillement. Me croyais-tu assez imprudent, malgré ma légèreté, pour ne pas laisser cette contre-lettre au Canada?
JOLIN—Ce n'est pas probable, car j'ai pris les informations les plus minutieuses...
AUGUSTE—Dans mon intérêt, sans doute, vertueux Jolin. Eh bien, tiens, écoute; je vais te révéler certaines circonstances que tu me parais ignorer. En quittant Québec, après la mort de mon beau-frère, pour aller prendre part aux malheureuses échauffourées de 1838, je devais assurer le sort de celle qui m'avait tout sacrifié. Le jour donc où je conclus avec toi cette vente simulée de mes propriétés, je signai secrètement chez un autre notaire, un nouvel acte par lequel j'abandonnais à Berthe de Blavière, le revenu de tous les biens dont tu étais le dépositaire. A cette pièce je joignis la contre-lettre avec un testament. Je mis le tout sous cachet, et je le remis au notaire Dumont, en le chargeant de les faire parvenir à Berthe.
JOLIN—Ils ne lui sont pas parvenus, car personne n'a jamais rien réclamé de moi en vertu de ces papiers.
AUGUSTE—Je le sais, et c'est ce qui me fait croire, comme on me l'a assuré, que la malheureuse enfant, ne pouvant survivre à son chagrin, est allée mourir obscurément quelque part aux États-Unis.
JOLIN—Ainsi donc ces papiers sont restés entre les mains de Dumont? Il n'a pourtant jamais voulu convenir qu'il eût un dépôt venant de vous.
AUGUSTE—C'était son devoir de notaire.
JOLIN—Mais Dumont est mort, et son successeur...
AUGUSTE—A quoi bon ces explications? Les papiers existent, cela doit te suffire. Ils te seront montrés quand il sera temps.
JOLIN—Mais... mais... on vous les a donc rendus?
AUGUSTE—Pouvait-on refuser de me les restituer?
JOLIN—Mais alors, vous les avez sur vous, vous pouvez...
AUGUSTE—Curieux! mais en voilà assez pour ce soir. J'éprouve le besoin de prendre un peu de repos... Fais tes réflexions, Jolin; on dit que la nuit porte conseil. Emploie-la bien, caro mio; agis loyalement avec moi, et je ne te chicanerai pas trop sur tes comptes. A tort ou à raison, tu es riche, très riche, je le sais; même en me restituant ce qui m'est dû, tu pourrais vivre dans l'opulence... Crois-moi donc; la loyauté et la bonne foi te serviront mieux que la ruse ou la violence.
JOLIN—Certainement, mon cher monsieur Auguste, nous nous entendrons aisément... Seulement si vous pouviez me laisser voir cette contre-lettre.
AUGUSTE—Tu la verras, mais pas ce soir; le sommeil me gagne; dans quelle chambre as-tu fait préparer mon lit?
JOLIN—Dans la chambre jaune; Thibeault va vous y conduire. (Il sonne et Thibeault entre avec un bougeoir qu'il remet à Auguste.)
AUGUSTE—La chambre jaune! elle est bien triste et bien solitaire. C'est là que mourut ma vieille gouvernante, il y a près de quarante ans... Enfin, soit, je ne crains rien ni des vivants ni des morts... Bonsoir, Jolin; Dieu te donne des idées de paix!
(Tout en parlant il s'empare furtivement d'un couteau de table, dont il examine la pointe, et sort.)
SCÈNE V
JOLIN, THIBEAULT.
JOLIN, seul—Allons, je l'aurai échappé belle! Heureusement que La Bourrasque est toujours La Bourrasque... Il a la contre-lettre dans sa poche, je l'ai deviné. Avant deux heures je me moquerai de ses menaces. Thibeault, où est Bertrand?
THIBEAULT—Y a un bout de temps qu'il doit être dans le parc, comme tous, les soirs, à attendre vos ordres.
JOLIN—Dis-lui que j'ai affaire à lui. (Pantomime.) Tu comprends?
THIBEAULT—C'est pas difficile.
JOLIN—Dépêche-toi.
THIBEAULT—Ça y est. (Il sort.)
SCÈNE VI
JOLIN, seul.
JOLIN—Jolin, voici le moment de mettre la dernière main à ta fortune... ou de perdre tout ce que tu possèdes. Question de vie ou de mort, Jolin! Oui, il faut lui enlever ce maudit papier, il le faut... à tout prix!... Ah! ma fortune! Il veut m'arracher ma fortune... mon bien, mon argent, ma vie!... Tout ce que j'ai passé la première partie de mon existence à désirer, et dont je n'ai pu profiter encore dans la seconde! Cette fortune pour laquelle je risque tous les jours la prison et l'échafaud... Ah! nous allons voir!... Non, monsieur Auguste DesRivières, vous ne m'arracherez pas ainsi le cœur. Auriez-vous tous les démons de l'enfer à votre service, vous ne réussirez pas. Plutôt vous étrangler de mes propres mains... Oui, oui, un meurtre, s'il le faut... la potence plutôt que la ruine... Oh! que je sois damné, mais que je sois riche!... riche!... riche!...
(La toile tombe.)