CHAPITRE V
Les Croates catholiques et les Serbes orthodoxes. — Situation politique du royaume triunitaire. — Le ban, la frontière militaire, griefs des Croates.
Les Croates vivent en contact perpétuel avec des concitoyens de religion orthodoxe. Mais dans ces contrées orientales, la religion est toujours une des formes de la nationalité. En France, un Bourguignon catholique et un Bourguignon réformé se sentent et se disent Français tous les deux ; ils n’ont qu’un idéal, c’est de rester à jamais citoyens d’une même patrie. Il n’en est pas de même chez les Slaves méridionaux ; un catholique est Croate, un orthodoxe est Serbe. Actuellement, sur deux millions environ d’habitants que renferment les pays croates (en laissant de côté la Dalmatie, province cisleithane), on compte treize cent mille catholiques et près de cinq cent mille orthodoxes. Tous sont citoyens du même État, membres du même groupe politique ; tous parlent la même langue. Cependant la religion les rattache à des origines différentes, et leurs aspirations plus ou moins lointaines d’avenir ne sont pas complétement identiques.
Les catholiques sont des Autrichiens plus convaincus ; les orthodoxes songent parfois qu’ils ont au delà de la Save des frères indépendants qui possèdent un royaume, un drapeau, une armée. Ils ont nécessairement plus de sympathie pour la Russie, qui est le grand empire de leur foi. Ils préfèrent les livres imprimés en caractères gréco-slaves et se rattachent au mouvement littéraire qui a ses foyers à Belgrade, à Novi Sad (Neusatz), à Pancsevo. Les catholiques, au contraire, tiennent pour l’alphabet latin et la littérature dont Agram est le centre.
Une comparaison fera mieux saisir ces nuances un peu délicates. Il y a en Allemagne deux religions dominantes, le luthéranisme et le catholicisme. On imprime des livres avec deux alphabets, le gothique et le latin. Supposez que chacun de ces deux alphabets fût propre à l’une des deux religions ; que les luthériens eussent adopté le gothique, les catholiques le latin, il se formerait immédiatement une sorte de scission dans le monde littéraire. Les uns graviteraient vers Berlin, les autres vers Munich ; il s’établirait en Allemagne une espèce de dualisme.
Les hommes d’un esprit vraiment élevé, d’une large intelligence, planent au-dessus de ces misérables questions de liturgie ou d’orthographe. Suivant les besoins du moment, ils publient leurs œuvres dans l’un ou l’autre alphabet. C’est ce qu’ont fait, par exemple, MM. Bogisich et Medo Pucich, de Raguse ; M. Jagich, d’Agram ; M. Danicich, le savant linguiste de Belgrade. Les fanatiques, bien entendu, ne savent pas s’élever jusqu’à cette généreuse indifférence. Ils ne veulent voir partout que des Croates ou des Serbes, au gré de leur fantaisie. Tandis qu’ils se querellent, un troisième larron, l’Allemand, s’introduit chez eux, fonde des journaux, ouvre des écoles et s’efforce de leur persuader qu’ils sont avant tout… des Autrichiens. Dans les villes dalmates, moitié slaves, moitié italiennes, on a vu parfois les Serbes, ou ceux qui se croyaient tels, voter pour le candidat italien plutôt que pour le croate.
« Laissons ces noms de protestants et de catholiques, ne gardons que le nom de chrétiens », disait le chancelier l’Hospital. C’est le langage que tiennent les vrais patriotes ; une Revue conciliatrice, fondée il y a quelques années à Raguse, publie des articles dans les deux alphabets et s’intitule bravement le Slave (Slovinac). C’est le titre que M. Medo Pucich a donné à une de ses poésies les plus populaires :
« Que serait le Serbe sans le Croate ? — Ce qu’est le frère sans son frère. — Et le Croate sans le Serbe ? — Ce que sans son frère est le frère.
« Que serait le Bulgare sans le Serbe ? — Ce qu’est le père sans son fils. — Et le Serbe sans le Bulgare ? — Ce que sans son père est le fils.
« Que serait le Slovène sans eux trois ? — Ce qu’est l’époux sans son épouse. — Que serait leur groupe sans le Slovène ? — Ce que sans épouse est l’époux.
« C’est seulement à eux quatre — qu’ils forment un chœur harmonieux. — C’est alors que nous sommes un seul peuple — le peuple slave. »
Le sujet réel de ces discordes futiles en apparence est peut-être au fond plus grave qu’on ne l’imagine. Vous vous rappelez le mot de ce père de comédie qui fait dresser le contrat de sa fille : « Ah çà ! mais dans tout ceci il n’est question que de ma mort ! » Dans toutes les aspirations, dans toutes les querelles des peuples autrichiens, il y a toujours un sous-entendu. C’est que l’empire peut venir à se dissoudre, et que les nations dont il est composé lui survivront. Les conflits des Serbes et des Croates sont des chicanes de collatéraux qui se disputent à l’avance un héritage incertain. La Turquie est à peu près finie ; l’Autriche peut disparaître dans une commotion européenne. Les Slaves du Sud une fois maîtres d’eux-mêmes, qui prendra la tête du groupe ?
Le total des Croates catholiques, en Croatie, Slavonie, Dalmatie, Bosnie, Herzégovine, ne dépasse guère deux millions ; mais ils s’appuient sur la supériorité de la culture et de la tradition latine. Les Serbes orthodoxes sont plus de trois millions, quatre peut-être[17] ; leur civilisation est inférieure, mais ils ont à leur service deux États indépendants et déjà organisés, la Serbie et le Monténégro. Les musulmans de race serbo-croate sont au nombre de six cent mille ; pour le moment ils flottent entre les deux éléments rivaux ; ils apporteront un appoint précieux à celui dont ils embrasseront le parti. Je ne les ai pas observés d’assez près pour pouvoir me former une idée à ce sujet. Il me semble cependant, — sauf erreur, — que les musulmans ont en général plus de respect pour les catholiques que pour les orthodoxes. Le clergé catholique est plus instruit que l’autre. Les religieux franciscains qui desservent les deux provinces sont justement populaires. Avec leur robe de bure noire, leurs moustaches brunes, leur fier type slave, ils semblent des héros épiques déguisés en ascètes. Voici d’ailleurs un fait qui démontre avec éloquence la supériorité du clergé romain. On compte en Croatie un condamné sur douze cents catholiques, et sur six cent cinquante orthodoxes. Cette proportion s’explique par le caractère des deux religions, l’une faisant une large part à l’enseignement moral, l’autre confinée dans les rites et les manifestations extérieures de la foi.
[17] Un volume que je reçois de Belgrade, Srpska Zemlia (le Pays serbe), par M. le professeur Karitch, évalue le chiffre des catholiques à 2,400,000, et celui des orthodoxes à 4,200,000. Ces chiffres, le dernier surtout, me paraissent un peu exagérés.
Dans l’État autrichien, la Croatie fait partie du groupe hongrois ou transleithan, mais elle y garde une physionomie bien distincte. Elle forme avec la Slavonie un royaume autonome. Ce royaume, dit triunitaire, devrait comprendre aussi la Dalmatie, mais cette province en a été détachée par la conquête vénitienne et l’occupation française ; elle est aujourd’hui annexée à la Cisleithanie. Cependant les protocoles officiels la considèrent comme faisant toujours partie de la Croatie. A diverses reprises, les souverains autrichiens ont promis de la réannexer.
Les rapports de la Croatie et de la Slavonie avec la Hongrie sont réglés par une longue série de traités. Le premier remonte au douzième siècle. La Croatie a eu jadis des rois nationaux. Les noms des Drzislav, des Kresimir et des Zvonimir sont restés aussi populaires chez les Croates que peuvent être chez les Français les noms de Charlemagne ou de Philippe-Auguste. Au début du douzième siècle, leurs ancêtres offrirent la couronne à un roi de Hongrie, mais il n’y eut entre les deux États qu’une union purement personnelle analogue à celle qui existe aujourd’hui entre la Hongrie et le reste de l’empire.
Le représentant, le symbole vivant de cette union, c’était le ban, véritable vice-roi des Croates. Ce haut et puissant personnage existe encore aujourd’hui. Mais ses pouvoirs ne sont plus que l’ombre de ceux qu’il exerçait naguère. Il était nommé par le roi sur la proposition des États ; il réunissait en sa personne l’autorité civile et l’autorité militaire.
Il faisait son entrée solennelle dans Agram, tenant dans la main droite le sceptre, dans la gauche l’étendard. Des milliers de chevaliers, formant ce qu’on appelait l’armée banale, l’accompagnaient ; il prêtait serment devant les États dans l’église de Saint-Marc. Le ban qui ne se serait pas soumis à cette formalité n’eût pas été reconnu par eux, et le roi eût été obligé d’en nommer un autre.
Il avait le droit de convoquer la diète de sa propre autorité, sans demander l’avis du souverain ; il présidait les délibérations et sanctionnait les décisions des États. Lorsqu’il fallait lever des troupes considérables, c’est la diète qui décrétait l’insurrection. Le ban conduisait en personne l’armée croate ; parfois même la monnaie était frappée à son image. On comprend que les rois de Hongrie et plus tard les empereurs d’Autriche se soient appliqués à restreindre ce privilége[18].
[18] Ce nom de ban n’a point d’étymologie slave. On suppose qu’il remonte au temps de l’invasion des Avares, dont le chef s’appelait Baïan. Il est à remarquer que chez les Slaves, — race essentiellement anarchique, — tous les mots qui désignent l’autorité sont d’origine étrangère. Kral, roi, vient de l’allemand Karl ; kniaz, prince, de König ; tsar, de César.
Aujourd’hui, le ban n’est plus qu’un fonctionnaire de l’ordre administratif, une sorte de gouverneur général. Le titulaire de cette haute dignité est actuellement M. le comte Ladislas Pejacsevics. Il m’a paru peu populaire. On le considère comme un serviteur trop docile de la politique hongroise, trop peu soucieux de l’autonomie nationale. Du reste, le véritable représentant de l’individualité croate, ce n’est plus le ban, c’est le ministre indigène qui réside à Pesth. Il n’a point de portefeuille. Il est l’intermédiaire légal entre le souverain et la Croatie d’une part, entre la Croatie et le royaume de Hongrie de l’autre. Les relations entre le royaume triunitaire et celui de saint Étienne sont aujourd’hui réglées par l’accord conclu en 1868, et renouvelé en 1878, entre les deux diètes de Pesth et d’Agram. Mais cet accord, plus favorable aux Magyars qu’aux Croates, est vicié dans son principe. Il n’a été obtenu qu’au prix des manœuvres les plus déloyales ; à la diète du royaume de Croatie, on a substitué un véritable rump parliament ; on n’a épargné ni les destitutions de fonctionnaires indépendants, ni les suppressions de journaux. J’étais à Agram en 1867, à l’époque où se préparait la sujétion de la Croatie, et j’ai raconté ailleurs les procédés que j’ai vu alors employer[19].
[19] Voir le Monde slave.
En vertu de l’accord actuel, la Croatie ne touche que 45 p. 100 de ses revenus ; le reste est versé à Pesth et profite soit à l’empire, soit à la Hongrie. Sont considérés comme affaires communes entre la Hongrie et la Croatie le commerce, l’agriculture, les voies de communication, la défense nationale. Sont considérées comme rentrant dans l’autonomie croate l’administration de l’intérieur et du budget régional, l’instruction publique et la justice. Il n’y a point de ministères ; trois chefs de section sont à la tête des trois départements.
Les Croates élèvent plus d’un grief contre cet arrangement. Ils n’ont pas oublié par quels procédés il leur a été arraché ; ils se plaignent que l’accord leur enlève, au profit de leurs voisins, la plus grande partie de leurs revenus ; que leurs voies de communication soient aux mains des étrangers ; que le roi, docile aux vœux des Magyars, nomme dans les postes supérieurs des hommes hostiles ou indifférents à la nationalité croate.
Un grief non moins grave, c’est que les Magyars ont détaché du royaume triunitaire le port de Fiume et en ont fait, aux dépens de la Croatie mutilée, une enclave hongroise qui dépend directement du gouvernement de Pesth. Depuis que l’accord a été imposé à la Croatie, un certain nombre d’hommes distingués se sont retirés de la vie publique et protestent par leur abstention contre une situation qu’il n’est plus en leur pouvoir de modifier. A la tête de ces abstentionnistes figure l’évêque Strossmayer, dont l’éloquence honorerait les plus illustres parlements de l’Europe.
La population de la Croatie et de la Slavonie comprend aujourd’hui douze à treize cent mille habitants. Le petit royaume va s’augmenter prochainement d’un appoint sérieux. La frontière militaire croate, enfin rendue à la vie civile, va être restituée à la mère patrie, dont elle a été détachée depuis la période des invasions musulmanes. C’est un accroissement de plus de six cent mille âmes. Depuis de longues années, la frontière n’avait plus de raison d’être. Il y a beau jour que les Osmanlis ont cessé d’être une nation envahissante, et les eaux de la Save et du Danube suffisaient largement à protéger contre eux le sol de l’Autriche-Hongrie. J’ai entendu autrefois déclarer que si l’on maintenait les régiments confinaires, c’était uniquement comme cordon sanitaire, pour empêcher la peste asiatique de se propager en Europe. En réalité, c’est que l’Autriche trouvait là une pépinière d’excellents soldats, étrangers à toute vie politique et toujours prêts à marcher contre les révolutions. On l’a bien vu en Italie.
La frontière était d’ailleurs un instrument de germanisation. Avec des jeunes gens croates on fabriquait des officiers allemands. Jellacich lui-même, le grand patriote, s’était laissé germaniser. Il eut un jour la velléité d’être poëte, et c’est en allemand qu’il écrivit ses vers. Je me rappelle à ce propos un souvenir de mon premier voyage. C’était en 1867, je voyageais dans la frontière avec un jeune Croate de mes amis. Nous nous arrêtâmes à Vinkovci pour déjeuner ; nous entrâmes dans une auberge où des officiers prenaient pension. Un grand silence se fit à notre arrivée. Tandis que j’avais le dos tourné, un officier reconnut mon ami et le prit à part :
« Êtes-vous sûr, lui dit-il, de la personne avec qui vous voyagez ?
— Sans doute ; c’est un Français, grand ami de notre nation. Pourquoi me demandez-vous cela ?
— C’est que nous étions en train de chanter des chansons croates ; un Allemand aurait pu nous dénoncer. »
Aujourd’hui, la frontière est décidément rendue à la vie civile ; mais elle n’est pas encore complétement restituée à la Croatie. Au point de vue du droit public, elle en a toujours fait partie intégrante. En 1848, en 1861, en 1865, ses délégués ont paru au parlement d’Agram. En 1868, lorsqu’il s’est agi de discuter l’accord avec la Hongrie, ils n’ont point été convoqués. On se méfiait de leur indépendance et de leur patriotisme. Ce n’est pas évidemment sans quelque chagrin que les Magyars voient la frontière entrer définitivement dans le royaume triunitaire, dont la population va se trouver accrue de près d’un tiers. Trente-cinq députés nouveaux vont arriver au parlement d’Agram ; mais le nombre des délégués croates au parlement de Pesth ne sera pas augmenté proportionnellement. Depuis le 1er août 1881, la frontière a cessé d’être administrée militairement ; elle est passée sous l’autorité personnelle du ban ; mais il n’est pas encore question d’élections à la diète.
Si jamais l’idée venait à l’empereur d’Autriche de restituer au royaume triunitaire la Dalmatie, d’y joindre la Bosnie et l’Herzégovine, il se formerait un groupe jougo-slave de plus de trois millions et demi d’habitants. Si l’on y joignait les Slovènes, on arriverait à près de cinq millions. Ce serait presque l’Illyrie, dont le poëte Vodnik avait naguère chanté la résurrection. Mais il est douteux que les Hongrois se prêtent à une combinaison qui renforcerait l’importance de l’élément slave dans la monarchie. Une Illyrie slave, ce serait la ruine du dualisme, c’est-à-dire du système sur lequel les Magyars ont édifié leur puissance. Qui sait d’ailleurs combien de temps la Bosnie et l’Herzégovine resteront à l’Autriche ?
CHAPITRE VI
BELGRADE, LE DANUBE ET LA SERBIE.
Belgrade il y a quinze ans et aujourd’hui. — Progrès accomplis. — Ce qui reste à faire. — Vexations policières ; les passe-ports. — La douane autrichienne. — Les forçats. — La vie sociale et les partis.
Il y a quinze ans que j’ai visité Belgrade pour la première fois. C’était en 1867, au lendemain de l’évacuation des forteresses serbes par les Ottomans ; la Serbie, si longtemps opprimée, commençait enfin à respirer, grâce à l’heureuse et sage politique du prince Michel. Les patriotes se plaisaient à nourrir « de longs espoirs et de vastes pensées ». Ils considéraient leur pays comme le Piémont des Slaves méridionaux ; ils voyaient déjà la Bosnie, l’Herzégovine, la vieille Serbie, groupées autour de lui, la défaite de Kosovo vengée, l’empire du tsar Douchan reconstitué. Je partageais ces illusions. Pendant la dernière guerre, j’avais suivi avec un intérêt ému les épreuves par lesquelles la principauté avait dû passer pour s’émanciper de la tutelle ottomane et devenir un royaume indépendant. La plupart des amis que j’avais quittés en 1867, les uns étudiants, les autres débutant à peine dans la vie politique, étaient devenus à leur tour des hommes d’État. Je me réjouissais de les revoir, de constater avec eux le progrès accompli, de mesurer l’espace qui leur reste encore à parcourir. Je suis arrivé les mains pleines de sympathies et d’illusions : je suis parti affligé et je dirai presque désenchanté. Est-ce la faute des circonstances ? Serait-ce que l’âge mûr apporte avec lui un esprit morose que ne connaît point la jeunesse ? C’est une question à laquelle le lecteur impartial pourra peut-être mieux répondre que moi.
J’ai décrit autrefois la ville de Belgrade telle qu’elle m’est apparue au lendemain de l’évacuation des forteresses par les musulmans[20]. Je l’avais quittée chef-lieu d’une principauté vassale ; je l’ai retrouvée résidence d’un roi et capitale d’un État indépendant. Je dois reconnaître qu’elle a fait quelques efforts pour se mettre à la hauteur de sa nouvelle fortune. Le quartier turc, le Dortjol, avec ses maisons louches et ses ruelles étroites, a presque entièrement disparu. J’ai cherché en vain les ruines monumentales du palais où avait naguère habité le prince Eugène et celles de la grande mosquée turque, la Battal-Djamia. Tout cela n’est plus. Les autres mosquées, qui donnaient à Belgrade une physionomie orientale, ont été rasées. Deux seulement subsistent encore : l’une, entretenue par le gouvernement, pourvoit aux besoins spirituels des voyageurs musulmans ; l’autre, — ironie amère du destin ! — sert à fabriquer le gaz du théâtre national. Les derniers restes de l’enceinte fortifiée ont également disparu ; les débris des portes (Kapia) ont été nivelés ; Belgrade a maintenant comme Paris son boulevard (Chanats, de l’allemand Schanze), sur lequel on commence à élever des constructions élégantes. La plupart des ambassades y ont établi leur hôtel. Je regrette les consulats, dont les pavillons arborés aux grands mâts flottaient naguère si gaiement au soleil.
[20] Dans mon livre le Monde slave. Paris, 1872.
La nouvelle rue du prince Michel, droite, flanquée de trottoirs et presque pavée, est bordée de maisons à plusieurs étages et de magasins à l’européenne ; ils sont ornés d’enseignes cosmopolites dues au pinceau d’artistes indigènes : Au Viennois, Au Parisien. Je ne donnerais ni l’un ni l’autre pour un type de suprême distinction. Dans ces magasins modernes, le système métrique et la monnaie décimale sont désormais en usage. En ces pays lointains, le nom du mètre et de ses subdivisions a une douceur toute particulière pour des oreilles françaises. Le dinar (franc) et le décime ont heureusement remplacé l’effroyable anarchie monétaire, roubles, ducats, piastres, contre laquelle se débattait jadis l’étranger effaré. A vrai dire, les négociants serbes ne sont pas encore faits à ce progrès. Ils se servent bien de la monnaie nouvelle, mais ils persistent à compter en piastres. Faut-il s’en étonner, quand on voit nos paysans, dans certaines provinces, rester encore fidèles aux vieux noms d’écus et de pistoles ?
L’esplanade qui précède la forteresse, le Kalimegdan, naguère témoin de sanglantes exécutions, a été plantée d’arbres et constitue un agréable jardin de ville où la population oisive vient respirer, le soir, l’air frais du Danube. Le Konak du prince, devenu trop étroit pour la royauté serbe, est en train de se transformer en un palais grandiose. Sur la place, où la statue du regretté prince Michel a été récemment inaugurée, un théâtre permanent a été élevé. Nous voilà loin du temps où la Thalie serbe abritait ses pénates errants dans des granges ou dans des hangars. Je me rappelle avoir assisté autrefois à la représentation d’un grand drame intitulé : Miloch, ou la Délivrance de la Serbie. On y voyait des voïévodes, des heidouques, des raiahs, des pachas, des nizams. « Il y aura, avait dit l’affiche, une scène avec des décors. » Tout ce monde épique s’agitait dans un espace de trente mètres carrés. Les coulisses étaient figurées par des paravents derrière lesquels Turcs et Serbes dissimulaient à grand’peine leur stature héroïque. Aujourd’hui, Belgrade possède un vrai théâtre, une vraie troupe. Les acteurs se recrutent en grande partie parmi les Serbes de la Hongrie. Le public se passionne et ne dédaigne point les allusions politiques. Une représentation de Rabagas a été dernièrement le sujet d’une véritable émeute ; les jeunes gens croyaient que Sardou avait voulu rendre ridicules les chefs de l’opposition indigène : Rabagas n’était plus Gambetta, c’était M. Ristitch !
Voici encore un progrès fort louable, surtout en Orient. Les rues ont reçu des noms, et les maisons des numéros. On les a même appliqués d’une façon fort ingénieuse. Chaque maison a été ornée d’une petite plaque en fonte indiquant le nom de la rue et le numéro. Précieuse innovation pour l’étranger ! Malheureusement, l’édilité a fait badigeonner de blanc toutes les plaques, qui sont devenues aussitôt illisibles. Personne n’en tient compte, et je pourrais citer tel habitant qui ignore absolument la dénomination officielle de sa rue. Si vous demandez où est située telle oulitsa (c’est le mot serbe officiel), le passant riposte invariablement par le mot turc de sokak. Si, du moins, le touriste avait un plan à son service ! Mais le seul qui existe est en quatre feuilles grand aigle et vraiment peu portatif. Au bout de quelques jours, j’ai renoncé à courir après mes amis, et j’ai attendu patiemment qu’ils vinssent me chercher dans mon hôtel. Grâce à Dieu, Belgrade offre au voyageur une hospitalité suffisamment confortable. Ce qu’elle ne lui offre point, par exemple, c’est une poste restante bien organisée. J’ai vu, de mes yeux, un employé me déclarer que rien n’était arrivé à mon nom, et cela lorsque je reconnaissais sur les rayons un paquet de livres qui m’était destiné. J’ai entendu à ce sujet, dans les bureaux des légations, des plaintes sérieuses, et dont l’administration serbe devrait bien tenir compte. La poste serbe fait presque regretter l’ancienne poste autrichienne, qui avait la réputation — méritée ou non — de lire les dépêches, mais qui du moins les remettait exactement.
Tout en constatant avec sympathie les progrès accomplis, un peu lentement peut-être, mais au milieu du tumulte des guerres extérieures et des convulsions politiques, il faut signaler tous ceux qui restent encore à réaliser. Belgrade n’a point de quai sur la Save, et la berge mal pavée où abordent les voyageurs est vraiment trop primitive. On s’étonne de ne pas rencontrer un système d’éclairage conforme aux besoins de la civilisation moderne. Il est singulier qu’on n’ait pas encore établi une usine à gaz dans une capitale commerçante dont la population, suffisamment agglomérée, est certainement supérieure à trente mille âmes. Les optimistes se consolent, il est vrai, en pensant qu’on débutera tout à coup par l’éclairage électrique. Le pavage, sauf dans une ou deux rues privilégiées, continue à ne justifier nullement ce nom grec de kalderma (kalos dromos, la belle route !) que la tradition byzantine a légué à l’idiome serbe.
D’ici à deux ou trois ans, Belgrade, qui n’est encore accessible que par les voies fluviales, sera définitivement rattachée à l’Europe par le chemin de fer. J’ai visité sur les bords de la Save le vaste chantier où notre compagnie de Fives-Lille achève le grand pont de fer qui réunira prochainement l’Autriche à la Serbie. Deux locomotives courent déjà le long du fleuve et ballastent la voie. Non loin de Belgrade, on commence à percer des tunnels. Le royaume tout entier est couvert d’ingénieurs qui plantent des jalons et relèvent des niveaux. Bientôt Belgrade sera reliée à Pesth et à Vienne, à Sofia, à Salonique, à Constantinople. Elle deviendra une des grandes étapes du transit international. Il faut qu’elle s’apprête à jouer dignement le rôle de ville européenne. En attendant que le royaume soit traversé de part en part par la voie ferrée, on a du moins organisé quelques lignes postales. Une diligence, fort primitive d’ailleurs, franchit en vingt-quatre heures les 300 kilomètres qui séparent Belgrade de Nich. Dans la plupart des provinces, on voyage encore à cheval ou en voiture particulière.
Il faut espérer que, le jour où les railways auront définitivement pénétré en Serbie, le gouvernement serbe renoncera à des vexations policières qui ne se retrouvent plus nulle part en Europe, pas même chez ces pauvres Turcs, pas même en Russie. Le voyageur qui débarque à Belgrade est d’abord tenu d’exhiber son passe-port. C’est là une formalité qui n’est plus guère en usage dans les pays civilisés, sauf en Russie et en Turquie. Si la Serbie tient à se distinguer d’eux, c’est son droit, et il n’y a rien à dire. Ce qui est plus grave, c’est ceci. Le passe-port est remis à un gendarme qui happe le voyageur sur la passerelle même du bateau, sans lui donner le temps de se reconnaître. Il est expédié à la police serbe, qui ne le rend pas à son propriétaire, mais l’envoie à la légation compétente, où vous êtes libre d’aller le réclamer le lendemain ou même vingt-quatre heures après. Vous arrivez à Belgrade le samedi soir à cinq heures ; vous comptez y dîner et repartir immédiatement pour Nich ou Kragouievats ; impossible, votre passe-port est confisqué. Le lendemain dimanche, la légation n’est pas ouverte. Le lundi matin, vous courez à la chancellerie ; mais comme elle était déjà fermée le samedi soir, votre passe-port n’y est point encore arrivé. Total, quarante-huit heures d’internement à Belgrade. Les Serbes, auxquels je signalais non sans indignation cet abus de leur gouvernement, paraissaient fort étonnés. Ceux qui n’avaient jamais quitté le pays trouvaient la chose toute naturelle ; ceux qui avaient vécu en Europe ne s’apercevaient point de la différence. D’aucuns cherchaient à justifier leur administration.
— Notre pays est trop petit, disaient-ils ; si nous le laissions ouvert à tout le monde, nous serions envahis par les aventuriers de toute l’Europe. Nous avons subi des convulsions politiques ; la dynastie régnante des Obrenovitch a longtemps eu à craindre les complots de la dynastie tombée des Karageorgevitch. Il faut bien prendre ses précautions.
En vérité, ces précautions sont prises d’une singulière façon : le gendarme chargé de recueillir les passe-ports ne connaît aucune langue étrangère et d’ailleurs ne les lit même pas. On lui remet un papier plié en quatre, une note quelconque, et le tour est joué. Mon ami M. Jireczek, qui a visité Belgrade en 1874, raconte ceci : « J’ai vu, dit-il, dans un consulat, un monceau de notes de restaurant, de récépissés postaux, de laisser-passer de bétail, de quittances et autres documents du même genre, qui avaient été remis par des étrangers au gendarme ; il ne savait pas lire et prenait pour un passe-port tout ce qui portait un timbre ou un cachet[21]. » Ceci était écrit en 1875. Les choses n’ont pas changé depuis, si j’en crois les témoignages que j’ai recueillis dans certaines chancelleries. Le procédé est vexatoire, mais en revanche absurde, puisqu’il ne peut en aucune façon empêcher les gens suspects d’entrer dans le royaume.
[21] Le témoignage de M. Jireczek est peu suspect de malveillance. Il est, comme je crois l’être moi-même, un ami dévoué de la Serbie. Mais le premier devoir qu’impose la sympathie pour un peuple, c’est de lui dire franchement ses défauts.
Je sais des étrangers que leurs affaires appellent fréquemment à Semlin, de l’autre côté du Danube ; ils sont obligés, pour assurer la liberté de leurs mouvements, d’avoir un jeu de trois ou quatre passe-ports. Que mes amis serbes prennent la peine d’aller chez leurs voisins, en Bulgarie, en Roumanie, en Roumélie, dans les États aussi petits et plus récents que le leur, ils ne trouveront nulle part ces chinoiseries grotesques, véritables inventions de pachas en délire. Ce n’est vraiment pas la peine d’envoyer chaque année des jeunes gens étudier à Vienne, à Heidelberg, à Paris, pour qu’ils rapportent chez leurs compatriotes des idées aussi saugrenues en matière de police et d’administration.
Je cherche tous les moyens possibles d’excuser mes amis serbes. J’avais supposé que peut-être leurs procédés étaient provoqués par des procédés analogues de leurs voisins d’Autriche. Un beau matin, j’allai à Semlin tout exprès pour vérifier la chose. Pas le moindre gendarme sur le ponton autrichien ; on m’a laissé entrer dans Semlin et en sortir, sans daigner même s’informer de mon identité. Cette grande villasse ne mérite guère d’ailleurs d’être visitée. Je ne sais où Lamartine avait l’esprit quand il a écrit qu’elle lui était apparue « avec toutes les splendeurs de l’Orient ».
Il n’est pas aisé d’entrer en Serbie, — par Belgrade du moins, — même pour les honnêtes gens qui ont un passe-port ; il n’est pas plus commode d’en sortir. Le voyageur qui prend les bateaux de la Compagnie autrichienne, fût-ce pour aller à Semlin, doit : 1o présenter son passe-port à la police serbe ; 2o payer un droit fixe de 35 centimes ; 3o remettre le récépissé de ces 35 centimes au gendarme qui l’attend sur la passerelle ; 4o soumettre ses bagages à la visite de la douane autrichienne établie sur le ponton, et cela quand même il n’irait point en Autriche. Examinons un peu en détail ces formalités. Le visa des passe-ports à la sortie de la frontière ne se pratique plus aujourd’hui que dans un seul État, la Russie. Mais la Russie autocratique traîne après elle deux boulets : le polonisme et le nihilisme. La Serbie pourrait assurément choisir de meilleurs modèles.
Quand sur une personne on prétend se régler,
C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler.
La seule raison du visa qui m’ait paru vraisemblable, c’est une raison fiscale, assez difficile d’ailleurs à justifier. On m’a proposé diverses explications. Autrefois, les bateaux à vapeur du Danube ne touchaient point Belgrade ; ils restaient à Semlin, sur la rive autrichienne. Il fallait aller les chercher en canot ; le gouvernement serbe profitait de ce trafic. Depuis que les paquebots abordent à Belgrade, cette source de revenu est supprimée. On la remplace par une taxe imposée au voyageur. Voulez-vous une autre explication qui ne vaut guère mieux ? La Save, comme je l’ai dit plus haut, n’a point de quai. La taxe en question serait destinée à produire les fonds nécessaires pour en construire un. Soit ; mais un gouvernement intelligent trouverait pour le prélever des procédés moins vexatoires. Il suffirait de faire percevoir l’impôt sous forme de surtaxe ajoutée au prix du billet. C’est ce qui se pratique chez nous pour les billets de chemin de fer. Personne en France n’a eu l’idée d’envoyer d’abord chez le percepteur les voyageurs qui veulent aller de Paris à Bougival. En tout cas, l’impôt est hors de toute proportion avec la matière imposée. Une excursion à Semlin coûte environ 1 franc ; le voyageur est frappé d’une contribution de plus de 30 p. 100. Il est vrai qu’il ne paye pas plus pour descendre jusqu’aux bouches du Danube. J’aime mieux croire qu’il s’agit d’une simple mesure protectionniste. On veut empêcher les Belgradiens d’aller chercher à Semlin les articles autrichiens qu’ils introduiraient au détriment de la douane dans le royaume. Quoi qu’il en soit, il y a là un abus à supprimer au plus vite. J’ai souvent lu dans les journaux de Belgrade de généreuses tirades sur la liberté et la dignité humaine. Si jamais ceux qui les écrivent sont au pouvoir, voilà pour eux une belle occasion de réformes à accomplir.
Du reste, il semble que tout ait été combiné dans le port de Belgrade pour la plus grande incommodité du voyageur. Après avoir échappé au policier et au gendarme serbe, à peine met-il le pied sur le ponton qu’il tombe aux mains du douanier autrichien. « Mais je ne vais pas en Autriche, je vais à Semendria en Serbie, à Viddin en Bulgarie, à Turn Severin en Roumanie. — Il n’importe ! Ouvrez vos malles. » Le voyageur non prévenu de cette formalité, qui arriverait à la dernière heure, se verrait inexorablement refuser l’accès du bateau. Les personnages diplomatiques ne sont pas même assurés d’échapper à ces vexations. Dernièrement, le ministre de Roumanie à Belgrade s’est vu, malgré ses passe-ports, obligé de laisser fouiller ses bagages. Les douaniers exigeaient de lui un certificat de l’ambassadeur autrichien. Qu’est ceci, sinon le fameux droit de visite naguère réclamé par l’Angleterre, et contre lequel l’Europe s’est insurgée à bon droit ?
L’Autriche a toujours tenu les Slaves méridionaux en suspicion ; elle a longtemps fait contre eux la police du Danube. Le temps n’est pas loin où les capitaines de ses paquebots livraient aux agents de Mithad-Pacha les Bulgares suspects qui naviguaient sous le pavillon de l’empire. Elle garde encore ses habitudes inquisitoriales. Je ne puis croire qu’elle déploie un tel luxe de douaniers uniquement pour empêcher quelques voyageurs de fumer du tabac serbe ou de boire du vin de Negotin à bord de ses bâtiments. Ah ! si les Anglais voyageaient dans ces contrées, comme ils feraient retentir les journaux de leurs doléances ! Ils sont malheureusement fort rares dans ces parages. De Belgrade à Constantinople, je n’en ai pas rencontré un seul.
Le bateau qui part de Belgrade, à six heures du matin, pour le bas Danube arrive la veille au soir sur les dix heures, venant de Pesth. Il dépose les passagers qu’il amène d’Autriche, mais refuse de prendre, pour passer la nuit à bord, ceux qui doivent partir le lendemain matin. MM. les douaniers ont besoin de dormir en paix et ne sauraient visiter les bagages à la lueur du pétrole. Force est donc au voyageur de passer la nuit à l’hôtel et de se lever à quatre heures du matin pour remplir toutes les formalités que j’ai indiquées plus haut. Ce que j’admire le plus, c’est le flegme avec lequel les Serbes supportent cette série d’avanies. On parle beaucoup de la liberté du Danube ; elle n’a point de pire ennemie que la Donaudampfschifffahrtsgesellschaft[22]. On se querelle dans les parlements de Bucarest, de Belgrade, de Sofia. Il y a des blancs et des rouges, des conservateurs et des libéraux. On verse des flots d’encre et des torrents d’éloquence. Pendant ce temps-là, le noble fleuve, le grand lien des trois États, reste aux mains d’étrangers qui l’exploitent et en font la police. Quand donc Serbes, Roumains et Bulgares sauront-ils s’entendre pour s’émanciper de ce monopole humiliant ? On me dit que dans tel de ces trois États il y a des personnages considérables qui ont des actions de la Société danubienne, et qui, en luttant contre elle, lutteraient contre leurs propres intérêts. Ce sont là, j’aime à le croire, des bruits calomnieux. Il y a des cas où une spéculation, d’ailleurs en soi-même indifférente, devient un véritable crime de haute trahison envers le pays.
[22] Compagnie de navigation danubienne.
Belgrade est donc pour le touriste une prison d’où l’on ne sort pas sans l’autorisation de deux ou trois geôliers. Cette prison, à certains moments, prend des allures de bagne. Si j’ai été blessé dans ma liberté, je ne l’ai pas moins été dans le sentiment élevé que j’ai de la dignité humaine. La forteresse de la ville, à peu près inutile aujourd’hui au point de vue militaire, sert de résidence à un certain nombre de forçats. Il y en a, hélas ! en tout pays ; mais ce qui est le propre de Belgrade, c’est l’exhibition perpétuelle de ces misérables. Ils ne restent pas renfermés dans la citadelle ; ils sont employés en ville aux corvées les plus diverses, et on les rencontre sans cesse par escouades, marchant sous la conduite d’un soldat en armes et faisant sonner leurs chaînes sur le rude pavé des rues. La capitale serbe est la seule ville d’Europe où j’aie jamais eu l’occasion de constater cette prostitution quotidienne de la dignité humaine.
Que les farouches compagnons de Miloch aient ignoré les délicatesses occidentales, rien de plus naturel. Que leurs descendants, les élèves des Bluntschli, des Faustin Hélie, des Stuart Mill, ne saisissent pas tout ce qu’il y a de dégradant, d’humiliant dans ces lamentables exhibitions, cela m’étonne. Il y a peut-être, en ce moment, à la Faculté de droit, à l’École des sciences politiques, un étudiant serbe qui sera quelque jour là-bas ministre de la justice. Si ces lignes lui tombent sous les yeux, je le supplie de les méditer un instant dans l’intérêt de son propre pays. On ne peut pas civiliser tout un peuple en un demi-siècle ; on peut faire disparaître, du jour au lendemain, les marques extérieures de la barbarie.
La vie sociale était naguère presque inconnue à Belgrade ; elle commence à naître aujourd’hui. Il faudra cependant quelque temps encore pour que nos mœurs pénètrent dans toutes les couches de la bourgeoisie. Vous trouverez en Serbie cette hospitalité patriarcale qui installe l’hôte au foyer domestique, en fait un membre de la famille, une sorte de frère ou d’enfant d’adoption. J’ai joui longuement autrefois de cette hospitalité, et j’ai gardé un souvenir reconnaissant à ceux qui m’en ont fait connaître la douceur. C’était dans une vieille famille indigène qui n’avait jamais voyagé et ne connaissait d’autre langue que le parler national. Mais les salons sont rares à Belgrade, et ne s’ouvrent pas aisément. Les diplomates sont réduits à se recevoir entre eux et forment comme un îlot isolé.
Ces mœurs commencent pourtant à changer, grâce à l’influence de la jeune reine qui préside aujourd’hui la petite cour de Serbie. A moitié Russe, à moitié Roumaine, elle appartient par ses origines à deux pays où la femme est depuis longtemps émancipée du gynécée oriental. Les réceptions qu’elle a inaugurées dans les salons du Konak apprendront peu à peu aux dames serbes les charmes de cette vie délicate que les Belgradiens ignoraient presque complétement sous le règne précédent. Les Serbes appelés à représenter leur pays dans les grandes capitales de l’Europe en rapporteront certainement des traditions d’élégance et de courtoisie qu’ils transmettront à leurs compatriotes. Les légations étrangères, récemment installées à Belgrade avec tout un état-major de secrétaires d’ambassade, exerceront aussi une influence inévitable sur les mœurs des habitants.
J’ai trouvé les Serbes divisés sur toutes les questions de politique intérieure ou extérieure. Je ne les ai vus d’accord que sur un point : leur enthousiasme pour la reine Nathalie. « Avez-vous vu notre reine ? » me demandaient mes interlocuteurs et surtout mes interlocutrices. J’ai le regret d’avouer que je n’ai pas eu l’honneur d’être présenté à Sa très-gracieuse Majesté. C’est la première fois que les Serbes ont une princesse vraiment digne de ce nom. Lioubitsa, la femme de Miloch, n’était qu’une héroïque paysanne ; Hélène, l’épouse du prince Michel, était Hongroise d’origine et ne vivait pas en très-bons termes avec son mélancolique époux. La reine Nathalie est jeune, belle, intelligente. Elle réussira certainement à donner à ses sujets une idée de la vie sociale telle qu’elle se pratique à Pétersbourg et à Bucarest, à leur apprendre cet art de recevoir, que l’on peut ignorer même quand on pratique de la façon la plus cordiale les devoirs de l’hospitalité.
Malheureusement ce développement de la vie sociale, si désirable à tous égards, est fortement contrarié par les dissensions politiques qui agitent le pays depuis plusieurs années. Il y a, en Serbie comme en tous pays, des conservateurs et des libéraux ; il y a en outre deux partis bien tranchés : d’un côté, ceux qui estiment que le rôle de la Serbie n’est pas encore fini, et qu’elle doit travailler sans relâche à s’annexer tous les pays de langue serbe, la Bosnie, l’Herzégovine, la vieille Serbie ; de l’autre, ceux qui croient que le développement de la patrie est arrêté jusqu’à nouvel ordre, et que le royaume doit se contenter des limites assignées par le traité de Berlin. Les querelles des deux partis, envenimées par les violentes discussions de la presse, ont atteint un degré d’acuité maladive. Dans une petite capitale moins importante que telle de nos sous-préfectures, le contact incessant des adversaires politiques donne lieu à des conflits sans cesse renaissants. Les meilleurs amis brisent d’anciennes relations parce qu’ils sont, les uns libéraux, les autres radicaux. On se traite mutuellement de traîtres et de vendus. Les démarches les plus banales de la vie privée sont interprétées au point de vue des passions du moment.
Je me rappelle à ce sujet un curieux incident qui date de mon premier séjour à Belgrade. Je vivais alors dans une famille serbe qui m’offrait la plus aimable hospitalité. Cette famille se plaisait à me présenter à ses amis, et je m’y prêtais d’autant plus volontiers que c’était le meilleur moyen d’étudier à fond la langue et les mœurs du pays. J’avais ainsi été présenté à une famille …itch, dont le chef était un haut fonctionnaire du ministère. A ce moment-là se tenait à Belgrade une réunion de l’Omladina serbe, c’est-à-dire de la jeunesse des écoles[23] ; j’y assistais naturellement. Après une séance orageuse, le gouvernement crut devoir dissoudre la réunion. Ce fut M…itch qui fut chargé de mettre cette mesure à exécution. Elle excita une fermentation générale.
[23] L’Omladina (la jeunesse) était une association de jeunes gens qui avait pour objet le développement de la littérature et de la nationalité serbes dans tous les pays habités par les Serbes, notamment dans la principauté et en Hongrie.
Quelques jours plus tard, un visiteur se présente chez mes hôtes ; ils me prient de passer au salon pour voir M…itch. Presque tous les noms serbes se terminent ainsi, et l’étranger peut aisément les confondre. Je suis assez myope, et le salon, — c’était au mois d’août, — avait ses jalousies et ses rideaux soigneusement fermés. Je ne reconnais point le visiteur, et la conversation se borne à un échange de banalités. Quelques jours plus tard, j’apprends que M…itch est fort mécontent de moi et convaincu que j’ai voulu l’insulter à cause du rôle qu’il a joué dans l’affaire de l’Omladina. Je ne m’étais point rappelé son nom, et ne l’avais point reconnu. Lui, s’imaginait de bonne foi que je m’associais aux passions du jour, et que j’avais tenu à lui témoigner mon indignation. Une courte explication suffit à dissiper le malentendu.
Lors de mon récent voyage, tel homme politique, depuis descendu du pouvoir, s’est montré indigné de me voir rendre visite à d’anciens amis actuellement dans l’opposition, plutôt qu’à des inconnus qui se trouvent aujourd’hui aux affaires. Un haut personnage, que je ne nommerai pas, a cru devoir chercher à m’être désagréable parce que je n’étais pas allé lui présenter mes hommages, alors que j’allais dîner chez son subordonné. Depuis quelques années, avec les chemins de fer et les emprunts serbes, il s’est abattu sur Belgrade toute une nuée de quémandeurs, parmi lesquels on a signalé même quelques aventuriers. Ils n’ont épargné aux gens en place ni les visites ni les flagorneries. Pour tel homme d’État, la présence d’un étranger, simple observateur, connaissant déjà les hommes et les choses, et ne demandant rien à personne, s’exprimant sur tout avec franchise, a semblé un phénomène extraordinaire et même désagréable.
Dans ces petites capitales, le rôle de l’étranger doit être des plus réservés. S’il se permet de signaler un abus, il n’est jamais sûr de n’être pas en face de celui qui l’a imaginé ou qui en vit. S’il apprécie un homme public, c’est peut-être en présence de son fils ou de son neveu. Le plus sage est donc de laisser parler les indigènes et de garder un silence religieux. Cette neutralité ne saurait cependant aller jusqu’à faire oublier ou renier de vieux amis qui ont le malheur d’être aujourd’hui dans l’opposition, et qui demain reviendront peut-être au pouvoir. « La roue de la fortune tourne, tourne sans cesse sans s’arrêter. Celui qui fut en haut, le voici en bas. Celui qui était en bas, le voici en haut :
Kolo od srece u okoli
Varteci se ne prestaje.
Tko bi gori eto doli,
A tko doli, gori ustaje. »
Qui a dit cela ? Le Serbe Gundoulitch, qui ne faisait que mettre en beaux vers un axiome de la sagesse des nations.