CHAPITRE VII
La Serbie après le traité de Berlin. — L’armée. — L’instruction publique. — Les institutions scientifiques ; le musée ; la presse et la littérature. — Le Kulturkampf. — La Serbie, la Russie et l’Autriche.
Arrivons à des choses plus sérieuses. Chez ces États nouveaux, ce qu’il faut avant tout étudier, c’est la situation de l’armée et de l’instruction publique ; c’est le développement de la force matérielle, qui assure l’indépendance de la nation, et celui de la force morale, qui prépare son avenir. La Serbie, telle que l’a faite le traité de Berlin, ne compte que deux millions d’habitants. Mais son rôle n’est pas fini. Si vraiment elle doit être le Piémont des Serbes non encore affranchis, elle a encore une grande étape à parcourir. Si elle manque à son rôle de libératrice, elle n’a plus qu’à devenir une simple province autrichienne. Jusqu’à nouvel ordre elle ne peut pas désarmer. Elle doit entretenir une force militaire considérable, non pas seulement pour défendre ses frontières, mais pour se mettre en état de les élargir. Il ne faut donc point s’étonner si son armée absorbe près du tiers de son budget. Elle lui consacre neuf millions cinq cent mille francs.
Le service militaire est rigoureusement obligatoire pour tous les citoyens de vingt à cinquante ans. L’armée permanente ne comprend que les jeunes gens de vingt à vingt-deux ans. Elle présente un effectif très-restreint. Elle ne compte que dix bataillons d’infanterie, quatre escadrons de cavalerie, trente-deux batteries d’artillerie. L’armée nationale ou milice (narodna voïska) se divise en deux catégories correspondant, l’une à notre réserve, l’autre à notre armée territoriale. La première comprend cent bataillons d’infanterie, vingt-cinq escadrons de cavalerie ; la seconde, cent bataillons d’infanterie et quatorze de cavalerie. Les exercices peuvent durer jusqu’à vingt-cinq jours par an. Au total, en temps de guerre, la Serbie peut mettre sur pied environ cent cinquante mille hommes. Il y a dans cette armée d’excellents éléments. Je ne crois pas cependant qu’elle vaille l’armée bulgare, organisée et disciplinée par des officiers russes. C’est, dit-on, l’impression que le roi Milan aurait remportée de sa récente visite au prince de Bulgarie.
Les Serbes, dans les deux guerres qu’ils viennent de soutenir contre les Turcs, n’ont obtenu que de médiocres succès ; ils ont même vu leur territoire envahi et leur capitale menacée. Mais il ne faut pas oublier qu’ils avaient à lutter contre toutes les forces réunies de l’Islam. La Russie leur avait envoyé des volontaires ; au fond, sauf quelques exceptions héroïques, ils ne représentaient pas un élément militaire bien sérieux. L’empereur Alexandre II, dans un discours qui a eu quelque retentissement, s’est plu un jour à exalter la valeur des Monténégrins au détriment de celle de leurs congénères serbes. J’ignore quelle arrière-pensée inspirait le monarque russe : je crains qu’il n’ait cédé à un mouvement de mauvaise humeur impolitique. Quoi qu’il en soit, il est souverainement injuste d’exiger les mêmes exploits des Serbes que des Monténégrins. Pour ceux-ci, la guerre est en quelque sorte une industrie nationale ; pour les Serbes, peuple essentiellement agricole, elle constitue un état exceptionnel. Leur pays n’est d’ailleurs pas protégé par des défenses naturelles aussi formidables que celles du Monténégro.
L’armée serbe est actuellement divisée en quatre corps, qui font face aux quatre frontières du royaume : celui de la Choumadia (chef-lieu du commandement, Belgrade), celui du Timok (Negotin), celui de la Morava (Nich), et celui de la Drina (Valievo). Le point le plus faible de cette armée est peut-être l’armement. Il y a bien une fonderie de canons à Kragouievats ; mais il n’y a point de manufacture de fusils. Force est donc de faire venir les armes de l’étranger. L’armement de la Serbie est entièrement à la discrétion de sa puissante et jalouse voisine, l’Autriche. En cas de conflit avec elle, il faudrait s’adresser à la Russie, qui pourrait expédier des armes par la voie de Bulgarie ; mais le Danube étant fermé, l’expédition se ferait par terre dans des conditions fort défavorables. La Roumanie, la Bulgarie, la Serbie, dont les intérêts sont solidaires, auraient peut-être quelques mesures à prendre pour s’assurer réciproquement contre les dangers d’une invasion. Plus je réfléchis, plus ces trois États me semblent destinés à former un groupe confédéré appelé à peser d’un grand poids sur les destinées de l’Orient. Neuf millions d’hommes, ce n’est pas un chiffre à dédaigner.
L’intérieur du royaume, avec ses massifs de montagnes et de forêts, peut être aisément défendu. En revanche, la capitale est à la merci du premier coup de main ; la forteresse, qui a été si longtemps la clef du Danube, produit encore quelque effet, grâce à sa masse imposante et au large développement de ses bastions ; mais ses murs tombent en ruine, et elle ne tiendrait pas devant quelques coups de canon.
La Serbie a été émancipée bien avant la Bulgarie ; elle compte aujourd’hui près de soixante-dix ans d’autonomie. Cependant, si l’on comparait les deux États au point de vue de l’instruction publique, du moins de l’instruction primaire, peut-être la supériorité serait-elle du côté des Bulgares. Un professeur de Belgrade, M. Karitch, dans un récent ouvrage[24], apprécie ainsi l’état intellectuel de son pays : « L’instruction publique, dit-il, est chez nous, en moyenne, fort arriérée, même dans les parties les plus avancées ; le nombre des écoles est excessivement restreint. Dans les provinces du Nord, l’école n’est pas fréquentée par la moitié des enfants qui sont en âge d’y aller. En remontant vers le Midi, cet état de choses empire de plus en plus. Il y a de grands espaces où l’on ne trouve pas une école ; on ne rencontre que des illettrés, sauf les popes et les moines. Encore leur instruction mérite-t-elle à peine ce nom. »
[24] Srpska Zemlia (les Pays serbes). Belgrade, 1882.
Voilà, certes, un tableau peu flatté. Comment expliquer cette infériorité des Serbes vis-à-vis des Bulgares ? Sans doute par ce fait qu’ils ne sont pas, comme leurs voisins, en contact avec les populations helléniques. D’ailleurs, ainsi que nous le verrons plus loin, les Serbes ont une supériorité marquée en ce qui concerne l’enseignement secondaire et supérieur. Il ne faut pas oublier que sous la domination ottomane il n’y avait d’autres écoles que celles des popes ou des moines. Le grand libérateur du pays, Miloch Obrenovitch, ne savait ni lire ni écrire. Un de ses principaux auxiliaires, le protopope Nenadovitch, qui fut chargé de diverses missions diplomatiques à Vienne, à Varsovie, à Moscou, raconte naïvement dans ses curieux Mémoires[25] comment se fit son éducation :
[25] Memoare Prota Nenadovitcha. Belgrade, 1867.
« Mon père, dit-il, me remit jeune encore aux mains de notre pope pour qu’il m’apprît à lire. Je commençai d’épeler dans un abécédaire de Moscou dont les lettres initiales étaient imprimées en rouge. Le pauvre pope m’instruisait comme on l’avait instruit lui-même. En ce temps-là, — il s’agit de la fin du dix-huitième siècle, — personne en Serbie n’avait l’idée de ce que pouvait être une école. Quiconque voulait apprendre quelque chose devait aller chez le pope ou au monastère. Les élèves pauvres étaient tenus de servir ou de soigner les chevaux ; mais on s’y résignait volontiers pour apprendre quelque chose. En ce temps-là, il n’y avait chez nous d’hommes considérés que les knezes (maires), les popes, les moines et les pandours. J’appris ainsi à lire chez le pope Stanoïé ; je commençais à lire le calendrier et je savais distinguer les fêtes. Et les bonnes femmes disaient à ma mère : « Tu es bien heureuse, sœur, d’avoir un fils si savant, qui peut t’indiquer les fêtes et te préserver du péché qu’on commet en travaillant les jours défendus. »
La statistique de l’enseignement, publiée en 1876 à Belgrade par M. Bogolioub Iovanovitch[26], donnait pour la principauté un total de 507 écoles primaires. L’auteur ne se dissimulait pas que son pays occupait à ce point de vue un des derniers rangs en Europe. Mais ce qui le préoccupait le plus, c’était moins le petit nombre des écoles que la valeur médiocre des instituteurs. « Ils n’embrassent leur profession, écrit-il, que comme pis aller, et la quittent dès qu’ils en trouvent une autre. » M. Iovanovitch nous apprend que sur cent recrues on n’en comptait alors que quinze sachant lire et écrire. C’est là sans doute un chiffre médiocre. Une élévation de 0 à 15 pour 100 en un demi-siècle constitue cependant un progrès considérable. D’après M. Iovanovitch, le nombre des écoles s’accroissait de 10 environ par an. Cette proportion paraît s’être maintenue. M. Karitch accuse pour 1882 un chiffre de 600 établissements primaires. Il faut tenir compte ici de deux faits importants : d’une part, les dommages subis par la Serbie pendant la dernière guerre ; d’autre part, l’accroissement de population résultant de l’acquisition des arrondissements de Nich et de Pirot.
[26] Statistika Nastave ou Knejevini Srbiji. Belgrade, 1876.
En somme, la Serbie possède aujourd’hui une école primaire pour trois mille habitants. Un dixième seulement des enfants fréquente l’école. Ce chiffre paraît en contradiction avec la proportion de 15 pour 100 de conscrits lettrés que j’ai citée plus haut ; mais l’annexion des provinces enlevées à la Turquie a nécessairement fait baisser le niveau moyen de l’instruction publique.
A l’exemple de la Bulgarie, la Serbie a proclamé le principe de l’obligation dans une loi votée par la Skoupchina au mois de décembre 1882. Cette loi fait aux instituteurs de fort belles conditions ; elle leur assure après dix ans de service une retraite égale à 40 pour 100 de leur traitement. Après trente-cinq ans de service, la retraite est égale à l’intégralité du traitement. J’ai assisté, pendant mon séjour à Belgrade, à un congrès d’instituteurs et d’institutrices. Ils m’ont paru sérieux et intelligents ; mais c’était évidemment une élite. L’instruction des filles est, bien entendu, très-inférieure à celle des garçons.
Le ministre actuel de l’instruction publique, M. Stoïan Novakovitch, a eu l’heureuse idée de créer pour son département un organe spécial : le Prosvetni Glasnik. Ce recueil renferme des documents statistiques, des travaux de pédagogie ou de science vulgarisée. Les inspecteurs y publient leurs rapports et signalent les lacunes qu’ils ont constatées dans l’enseignement ou dans le matériel des établissements scolaires. Le Glasnik nous apprend qu’il existe actuellement deux écoles normales d’instituteurs : l’une à Belgrade, avec 143 élèves ; l’autre à Nich, avec 53 élèves. L’enseignement secondaire est représenté par trois gymnases : celui de Belgrade (490 élèves), celui de Kragouievats (445 élèves), celui de Nich (168 élèves). C’est donc un millier d’enfants, sur deux millions d’hommes, qui reçoivent les bienfaits de l’enseignement classique. Le gouvernement serbe a multiplié avec raison les établissements scolaires dans la ville de Nich ; ce sont surtout les pays le plus récemment enlevés à la Turquie, qui ont le plus besoin d’être éclairés. Le royaume compte encore vingt-cinq pro-gymnases à quatre classes seulement, avec une population scolaire de 4,727 enfants. On constate que le nombre des élèves diminue très-rapidement en raison de l’élévation des classes. Ainsi, la sixième, qui correspond à notre rhétorique, ne compte pour tout le royaume que 146 élèves ; la septième, qui équivaut à notre philosophie, n’en a plus que 67.
L’enseignement supérieur n’est représenté en Serbie que par un seul établissement, la haute école de Belgrade. Elle n’a point la prétention d’être une université ; elle ne décerne point de diplômes de docteur ; elle se contente de préparer des jeunes gens d’élite aux carrières libérales. Elle comptait l’an dernier 172 élèves, dont 86 pour le droit, 21 pour l’histoire, 41 pour les sciences pures et appliquées. Quelques-uns des professeurs de la haute école sont des savants très-distingués. La Serbie n’est pas réduite, comme la Bulgarie, à recruter son personnel enseignant dans son propre fonds. Il y a, au delà de la Save et du Danube, des milliers de Serbes, descendants d’aïeux émigrés au siècle dernier, qui ont reçu en Autriche une éducation supérieure et qui viennent volontiers prendre du service dans la patrie de leurs ancêtres. La plupart d’entre eux se font naturaliser.
En dehors des élèves de la haute école (visoka schkola), un certain nombre de jeunes gens sont envoyés, aux frais de l’État ou par leur famille, dans les universités étrangères. Ce sont surtout des étudiants en droit, en médecine, en économie politique. Il est évidemment indispensable d’aller chercher ces sciences du dehors. Malheureusement, ces jeunes gens n’ont à leur retour qu’une ambition, celle de se faire caser à Belgrade dans les bureaux et d’administrer, du fond de leurs fauteuils, un pays qu’ils ne connaissent pas, qu’ils n’ont jamais visité. Ici encore, je me plais à citer le témoignage de mon ami, M. Constantin Jireczek. « En Serbie, dit-il, le voyageur constate à chaque pas que, depuis le départ des Turcs, le gouvernement n’a pas fait tout ce que l’étranger, peut-être même l’indigène, pourrait attendre de lui… Un négociant serbe attribuait devant moi cette stagnation du pays aux bureaucrates de Belgrade, des gens qui, après avoir passé quelques joyeuses années à Vienne, à Paris, à Berlin, reviennent dans leur pays sans en connaître les besoins, y introduisent des réformes la plupart du temps intempestives et souvent ne pensent qu’à leur propre intérêt[27]. »
[27] Voir la Revue de Prague, Osveta, année 1875, p. 428.
A côté de la haute école, l’institution scientifique la plus importante du royaume, c’est la Société des sciences (Outcheno droujtvo), qui, sans avoir la prétention de rivaliser avec celle d’Agram, a rendu d’utiles services au pays. Elle a été fondée en 1842, sous le règne de Miloch ; elle publie, depuis 1847, un recueil annuel de mémoires(Glasnik), dont la collection jouit d’une légitime autorité. Elle a édité, en outre, un certain nombre de travaux d’histoire, de sciences naturelles, d’archéologie. Elle se divise en quatre sections : philosophie et philologie, — histoire et droit, — sciences mathématiques et naturelles, — beaux-arts. Le gouvernement lui accorde une subvention de 12,000 francs. Les membres les plus distingués de la Société sont, dans l’ordre des lettres : M. Novakovitch, le ministre actuel de l’instruction publique ; son collègue M. Miatovitch, ministre des finances, historien et publiciste distingué ; M. Militchevitch, un géographe consommé, auquel on doit la meilleure description de la Serbie et nombre de récits populaires ; M. Kouïoundjitch, poëte et philosophe, qui représente aujourd’hui la Serbie auprès de la cour d’Italie.
Il existe en outre, à Belgrade, une Société de médecine, une d’agriculture et une fondation particulière due à la libéralité d’un officier récemment décédé, le capitaine Tchoupitch. Ce patriote a légué par testament une partie de sa fortune pour la publication d’œuvres morales et littéraires. De telles libéralités ne sont pas rares chez les Serbes, plus pourtant que chez les Grecs et les Bulgares. L’un des Mécènes les plus généreux a été le capitaine Micha Atanasievitch, qui a fait construire à ses frais le grandiose édifice où sont logés la haute école, la Société scientifique, la bibliothèque et le musée.
La bibliothèque, qui a été autrefois sous la direction de M. Stoïan Novakovitch, renferme environ vingt-cinq mille volumes et une belle collection de cartes et de dessins. Les catalogues sont fort bien tenus. Une autre bibliothèque a été fondée par l’État dans la seconde capitale du pays, à Kragouievats.
Le musée est certainement, au point de vue archéologique, un des plus intéressants de l’Europe orientale. Les antiquités, les médailles, abondent sur le sol de l’ancienne Singidunum. On en découvre chaque jour. Le commandant de la forteresse m’a montré toute une poignée de monnaies que ses forçats venaient de découvrir au pied d’un vieux mur. Une statue d’Isis a été rapportée de la Bosnie. Une tête de bronze, trouvée dans le Danube, est considérée comme ayant appartenu à une statue de Trajan. Mais ce qui mérite surtout l’attention des amateurs, c’est la numismatique des anciens États serbes, Serbie, Bosnie, Bulgarie. Il y a là des pièces à faire pâmer de joie un collectionneur. Toutes ces richesses ont été décrites dans un grand ouvrage publié à Agram par un archéologue dalmate, M. Sime Ljubich.
Une salle particulièrement intéressante pour l’historien, c’est celle qui renferme les souvenirs de la domination turque et de la guerre de l’Indépendance. Quel est le Serbe dont le patriotisme ne s’enflammerait à voir ces carcans de fer, ces fouets aux nœuds métalliques sous lesquels ont naguère gémi ses ancêtres, ces drapeaux qui ont mené au combat les Karageorge et les Obrenovitch ?
Une galerie de peinture renferme les portraits de ces héros épiques et ceux des hommes qui ont régénéré par la science un peuple redevenu à demi barbare : les Dosithée Obradovitch, les Karadjitch, les Miloutinovitch. Œuvres d’artistes indigènes, ces portraits sont d’une exécution grossière, mais d’une grande sincérité. Ils donnent bien l’idée de ces rudes personnages, nés pour vendre des prunes, élever des pourceaux ou végéter dans un monastère, et qui s’improvisèrent un beau matin chefs d’armée, poëtes, diplomates. Cette partie du musée est une excellente école de patriotisme.
Parmi les établissements fondés par l’État, il faut encore citer l’imprimerie royale, qui existe depuis de longues années, et qui est dirigée avec zèle et intelligence par M. Steva Raïtchevitch. Ses travaux sont très-soignés, et, dans une exposition internationale, ils mériteraient d’être distingués. Elle a été longtemps la seule imprimerie de Belgrade. Aujourd’hui, l’industrie privée lui fait une sérieuse concurrence. Le nombre des typographies s’est multiplié, en même temps que celui des journaux, et les journaux se sont accrus en raison du progrès des passions et des idées politiques. Nos confrères belgradiens se font remarquer par la violence de leurs polémiques. Ils ont un goût peut-être prématuré pour les questions sociales et la logomachie cosmopolite. Cela tient sans doute à ce que la plupart d’entre eux ont fait leur éducation à l’étranger. Il est bien tôt pour parler des rapports du travail et du capital dans un pays où l’industrie est encore dans l’enfance. Il serait plus pratique et plus patriotique de créer une industrie nationale, qui affranchirait le pays du monopole du marché autrichien.
La librairie se développe en même temps que l’imprimerie. Je me rappelle le temps où elle n’avait d’autre établissement que celui du sieur Valojitch, une papeterie de village. Aujourd’hui, le commerce des livres est représenté par des magasins à l’européenne ; Belgrade a même des éditeurs. Leur commerce s’alimente en grande partie de travaux publiés à l’étranger, à Novi-Sad et à Pancsevo (Hongrie), à Pesth, à Vienne, à Raguse. La littérature serbe dépasse de beaucoup les limites restreintes du royaume ; son territoire s’étend des bouches de Cattaro aux frontières de la Bulgarie, et de la Drave aux Balkans. Elle obéit à des influences très-diverses. Parmi les littérateurs distingués de Belgrade, beaucoup sont originaires des pays étrangers, de la Dalmatie, de la Syrmie, de la Hongrie méridionale. Les études historiques me paraissent être les plus florissantes ; la poésie a des représentants de quelque mérite ; le drame, le roman, vivent surtout de traductions et d’adaptations.
Si les progrès de l’instruction publique dans un pays dépendaient uniquement des mérites du ministre compétent, la Serbie ne tarderait pas à égaler les plus avancés des États européens. Le ministre actuel, M. Stoïan Novakovitch[28], est un des savants les plus remarquables du monde slave. Ses travaux d’histoire et de linguistique font autorité. Il est depuis de longues années l’âme de la Société des sciences ; les Académies de Pétersbourg et d’Agram l’ont nommé membre correspondant. Ses amis regrettent que les labeurs de l’administration et de la politique l’aient arraché aux études qui ont assuré sa réputation. Malheureusement ni le talent, ni l’érudition ne peuvent faire jaillir du sol les instituteurs ou les écoles. M. Novakovitch a hérité d’une situation qui ne peut être modifiée qu’avec l’aide de deux facteurs indispensables, le temps et l’argent.
[28] M. Novakovitch a donné sa démission en septembre 1883.
M. Novakovitch a d’ailleurs d’autres soucis que ceux de l’instruction publique. Il est aussi ministre des cultes. Ce devrait être un portefeuille aisé à manier dans un pays où l’unité religieuse est à peu près absolue. Sauf quelques musulmans de passage, trois ou quatre mille catholiques, sujets étrangers, et deux mille Israélites, toute la population du royaume appartient à la religion orthodoxe. L’Église serbe n’a point de parti ultramontain. Cependant la Serbie, tout comme la Prusse, a eu son Kulturkampf.
La chose, au premier abord, semble assez singulière. S’il est un peuple chez lequel les passions religieuses paraissent peu capables de s’allumer, c’est le peuple serbe. Il pratique l’orthodoxie avec sobriété ; son caractère est essentiellement flegmatique. Le fanatisme et le mysticisme n’ont guère prise sur lui. A ce point de vue, il offre peu de rapports avec le peuple russe. Vous ne verrez dans les rues de Belgrade ni génuflexions ni signes de croix devant les églises, ni saintes images pieusement baisées, ni cierges allumés devant la chapelle de tel patron miraculeux. Les pèlerinages sont surtout des prétextes à fêtes populaires et à réunions.
On compte en Serbie cinquante-quatre couvents avec cent trente-huit moines, soit, pour parler le langage rigoureux de la statistique, deux moines six dixièmes par monastère. Il n’y a point de couvents de femmes. Étant donné ces dispositions générales des esprits, on s’attendait peu à voir éclater un conflit entre l’Église et l’État.
Ce conflit a pourtant eu lieu ; il s’est produit à propos d’une loi de finances. Le gouvernement prétendait frapper d’un impôt certaines fonctions ecclésiastiques ; il voulait faire payer une taxe de cent francs à quiconque se faisait moine, une de cent cinquante à qui devenait hiéromonaque. Le métropolitain de Belgrade, Mgr Michel, protesta contre une mesure qui lui semblait contraire aux canons, aux constitutions apostoliques, et qui, paraît-il, entachait l’Église serbe du péché de simonie. Non-seulement il protesta par lettre, mais la première fois qu’il eut une consécration à célébrer, il se refusa à prélever l’impôt en question. Le gouvernement le frappa d’une amende égale à six fois la somme exigée. Le métropolitain soumit le conflit à un concile national composé des évêques de Nich, Negotin, Oujitsa et Schabats. Le concile se prononça également contre l’innovation gouvernementale. Le ministre répondit par la suspension du métropolitain, qui se vit relégué dans un monastère[29]. Le scandale a été grand dans le monde russe, à Moscou notamment.
[29] Mgr Michel a été remplacé (avril 1883) par M. Mraovitch ; ce prélat a été sacré par le métropolitain serbe de Karlovtsi (Hongrie).
D’après les hommes d’État serbes, il s’agit d’une simple question de discipline intérieure ; d’après les slavophiles moscovites, l’incident est beaucoup plus grave.
Le métropolitain, chef suprême de l’Église serbe, est le partisan le plus dévoué de la Russie dans le royaume. Or, le ministère actuel suit une politique entièrement docile à l’Autriche. Il a donc dû supprimer l’homme dont la présence à la tête du clergé national est une protestation vivante contre la tutelle autrichienne. Je ne prends point parti entre les deux opinions ; je me contente de les exposer. Il m’a semblé qu’à Belgrade la suspension du métropolitain avait produit assez peu d’effet, du moins parmi les classes intelligentes.
Ceci m’amène à étudier la situation que les circonstances ont faite à la Serbie. Je suis depuis de longues années en rapport avec ses hommes politiques, avec les représentants de l’opinion publique en ce pays, et je crois pouvoir donner des appréciations assez exactes. Le peuple serbe n’est plus, — sauf telle ou telle exception individuelle, — capable ni de fanatisme religieux, ni même de fanatisme patriotique. Plusieurs siècles de servitude, de longs rapports avec les Osmanlis, lui ont appris qu’il faut savoir tour à tour se résigner et dissimuler. Si la Serbie, au début de notre siècle, s’est affranchie par les armes, elle s’est maintenue par la diplomatie. Elle a cherché tout d’abord d’où venait le vent, et elle a plié devant les plus forts, de crainte d’être brisée par eux. Pièce à pièce, morceau par morceau, elle a arraché à l’Europe et aux sultans les concessions successives avec lesquelles elle a fait son indépendance.
Les sympathies naturelles qu’elle peut avoir pour ses congénères slaves ou ses coreligionnaires orthodoxes, elle a toujours su les sacrifier aux nécessités du moment ou aux espérances de l’avenir. C’est ainsi que, pendant la guerre de Crimée, elle est restée neutre pour être agréable aux puissances alliées, et surtout par crainte de l’Autriche, sa puissante voisine. Certes, elle prévoyait bien qu’elle aurait un jour besoin de la Russie, et en Orient on regardait volontiers la Russie comme sa protectrice. Mais cette protection, elle la subissait plutôt qu’elle ne la désirait : « L’homme qui se noie se raccroche même à une paille », dit un proverbe indigène.
Causée par les abus de l’administration turque, fomentée peut-être en secret par le gouvernement autrichien, l’insurrection de la Bosnie et de l’Herzégovine a été, comme on sait, le point de départ des événements qui ont définitivement affranchi la Serbie et l’ont transformée en royaume. La principauté ne pouvait guère refuser l’aide que venaient lui apporter les volontaires russes. Elle en a profité, avec l’assentiment tacite de l’Autriche, bien entendu. Cependant, cette fraternité d’armes n’a peut-être pas beaucoup contribué à resserrer les liens d’affection avec les Russes et les Serbes. Si parmi les volontaires il y avait des héros, il y avait aussi beaucoup d’aventuriers. On les a subis, mais sans enthousiasme, et l’on n’en a pas gardé partout un excellent souvenir. D’ailleurs, l’empereur Alexandre II a fait payer cher à l’amour-propre des Serbes les secours qu’il leur envoyait. Dans le discours célèbre auquel je faisais plus haut allusion, il a grièvement blessé leur amour-propre. Il se servit même, m’assure-t-on, d’expressions que des raisons de haute convenance ne permettent pas de reproduire ici. Il n’est jamais habile d’humilier ceux à qui l’on vient de rendre service.
Un bienfait reproché tint toujours lieu d’offense.
Quand les Turcs arrivés devant Djunis se furent ouvert la route de Belgrade, la médiation russe vint tout à coup arrêter leur marche triomphante et rétablir le statu quo ante bellum. La Russie ne faisait que son devoir le plus strict en tirant le petit État d’une aventure où elle avait puissamment contribué à l’engager. Un peu plus tard, vers la fin de la campagne de Bulgarie, la Russie eut à son tour besoin de la principauté. Elle lui fit reprendre les armes, et cette intervention produisit une diversion utile sur l’aile gauche des Ottomans. Les Serbes prétendent donc que si la Russie leur a rendu quelques services, elle les leur a bien fait payer. Ils se considèrent comme quittes envers elle, et n’admettent point d’ailleurs que la reconnaissance ait un rôle quelconque à jouer dans la politique des nations. La Serbie, comme l’Autriche de Schwarzenberg, est prête à « étonner le monde par son ingratitude ».
L’acquisition de dix mille kilomètres carrés alloués par le traité de Berlin, l’indépendance, le titre de royaume, peuvent-ils être considérés comme des compensations suffisantes pour les sacrifices que le petit État s’est imposés pendant la dernière guerre ? Oui, sans doute, si ces avantages sont l’augure et le gage assuré d’un développement ultérieur. Non, s’ils tracent le cadre définitif où la nation serbe doit être renfermée ne varietur.
Le traité de Berlin, en accordant à la Serbie les districts de Nich et de Pirot, a donné à l’Autriche la Bosnie et l’Herzégovine ; il a fauché jusque dans leurs racines les espérances de la Serbie ; il a réduit le royaume à l’état de vassal du dangereux voisin, qui s’annonce dès maintenant comme l’héritier réservataire de la Turquie, et dont l’ambition vise, dit-on, les rivages de l’Archipel. Depuis que la Serbie régénérée a recommencé son existence politique, jamais un coup plus rude n’avait été porté à son avenir. Ces provinces maintenant livrées au Schwaba, elles avaient été l’objet des aspirations et des convoitises de tous les patriotes. De tout temps ils avaient rêvé de les affranchir du joug détesté et d’aller, par-dessus la Drina, donner la main aux frères du Monténégro.
Tant que les Osmanlis restaient les maîtres en Bosnie et en Herzégovine, on pouvait avoir l’espérance de les en chasser, comme on les a chassés jadis des forêts de la Schoumadia. Et voici que l’éternel ennemi des Slaves, l’Allemand, s’y établit avec la force militaire d’un empire de quarante millions d’hommes ! Désormais la Serbie est surveillée par l’Autriche, non pas seulement sur la ligne si mal défendue de la Save et du Danube, mais encore sur la frontière occidentale de la Drina. Dans ces provinces où elle voyait naguère des frères prêts à l’accueillir comme une libératrice, elle ne voit plus désormais que des ennemis jaloux qui épient toutes ses démarches, contrôlent toutes ses ambitions.
Au sud de la Bosnie et de l’Herzégovine, il y a encore la Vieille Serbie, où les Autrichiens n’ont pas pénétré. C’est là que s’élèvent la ville de Prizren, où fut jadis la capitale du tsar Douchan, la ville de Petch, où siégeaient les patriarches ; c’est là qu’est le champ de bataille de Kosovo, où succomba l’indépendance nationale. Il suffirait d’un coup de main heureux pour remettre les Serbes en possession de tous ces sanctuaires nationaux. Mais les Kaiserliks sont là, à deux pas, qui veillent sur le chemin de fer de Salonique.
Quelle rage a dû mordre le cœur des patriotes quand ils ont vu la diplomatie européenne briser ainsi toutes leurs espérances ! En vingt-quatre heures les Autrichiens peuvent occuper Belgrade ; en cinq ou six jours leur armée de Bosnie peut arriver à Kragouievats. La Serbie, pour renouer le fil brisé de ses destinées, ne doit plus compter que sur une guerre européenne.
Faut-il s’étonner si, au milieu de circonstances si délicates, le roi Milan et ses conseillers ont cru devoir courber la tête et s’incliner devant la loi inéluctable du plus fort ? La Serbie est aujourd’hui dans la situation où se trouvait le Piémont après Novare. Elle se recueille et elle attend. Tempus et meum jus, dit l’exergue inscrit dans les armoiries de sa jeune royauté.
Il ne manque pas d’impatients à qui l’attente semble pénible et qui contiennent mal l’expression de leurs angoisses et de leurs aspirations. On m’a raconté à Belgrade une anecdote significative. L’an dernier, le roi faisait un voyage dans ses États ; il se rendait à Oujitsa. C’est un chef-lieu de département à l’ouest du royaume, à dix lieues environ de la frontière bosniaque. Ainsi qu’il est d’usage entre pays monarchiques, une députation d’officiers autrichiens de l’armée d’occupation cantonnée en Bosnie devait venir le saluer au passage. Les habitants d’Oujitsa avaient imaginé d’élever à l’entrée de la ville un arc de triomphe portant deux inscriptions ; d’un côté :
CECI EST LE CHEMIN DE LA BOSNIE.
De l’autre :
LA BOSNIE SERA A NOUS.
Le roi, arrivé à quelque distance de la ville, fut prévenu de cette incartade peu diplomatique. Il s’empressa de tourner bride et fit annoncer aux habitants d’Oujitsa qu’il n’irait point les visiter. Ceux-ci eurent beau lui envoyer une députation, prier, supplier, le roi resta inflexible : « Je reviendrai, répondit-il, quand vous serez plus sages. »
Le métier de roi a parfois de dures exigences. L’une des plus cruelles que Milan Ier ait eu à subir, c’est certainement ce vasselage autrichien qui lui est imposé par les circonstances. Ses conseillers l’acceptent avec une gaieté de cœur plus apparente peut-être que réelle. La masse de la nation est-elle d’accord avec son gouvernement ? Oui, si l’on en croit certaines manifestations officielles de l’opinion publique ; non, sans doute, si l’on fait parler à cœur ouvert ceux qui doivent, pour des raisons politiques, mettre une sourdine à leur pensée[30]. Royaume indépendant, la Serbie est aujourd’hui dans une situation plus précaire que n’était naguère la principauté vassale, même au temps où les forteresses étaient occupées par les Turcs. Elle avait alors le plus précieux des biens, l’espérance. Aujourd’hui, elle a dû y renoncer, du moins jusqu’à nouvel ordre. En attendant que les événements lui permettent de reprendre la marche brusquement interrompue de son développement normal, le petit royaume ne doit point s’endormir dans un lâche abandon. Qu’il se recueille, qu’il se civilise, qu’il travaille sans relâche. Instruction publique, industrie, commerce, voies de communication, tout est encore à créer. Si les hommes d’État serbes ne peuvent plus faire de grande politique, s’ils sont réduits à se traîner à la remorque d’un puissant voisin, ils peuvent du moins préparer à leurs successeurs une patrie plus intelligente, plus éclairée, plus riche, que celle qu’ils ont reçue de leurs rudes ancêtres, plus digne des hautes destinées que l’avenir lui réserve et qui tôt ou tard ne sauraient lui échapper.
[30] J’écrivais ceci dans la Nouvelle Revue en avril 1882. Quatre mois après, les élections pour la Skoupchtina, la chute du ministère Pirotchanats, une insurrection redoutable confirmaient mes prévisions.
CHAPITRE VIII
SUR LE DANUBE. — LA TRAVERSÉE DES PORTES DE FER.
Le Danube sous Belgrade. — Smederevo. — Baziasch. — Les Portes de Fer. — Babakaï. — Le château de Goloubats. — Drenkova. — La table de Trajan. — La chapelle de la Couronne. — Adah-Kaleh. — Turn Severin. — La Bulgarie.
Le dimanche 6 août 1882, à six heures du matin, après avoir subi, pendant deux heures, non sans maugréer, les innombrables vexations que la police serbe et la douane autrichienne infligent au voyageur, je m’embarquais enfin sur l’Albrecht, un des plus puissants navires de la Donaudampfschifffahrtgesellschaft[31]. Sa machine est d’une force de cent cinquante chevaux ; les voyageurs de première classe ont trois étages à leur disposition : un dortoir analogue à ceux des bâtiments transatlantiques, un salon et une terrasse. Le service et la table ne laissent rien à désirer. M. Kanitz raconte quelque part qu’un boïar valaque à moitié ruiné faisait tous les ans, aller et retour, la traversée de Giurgevo à Orsova pour retrouver pendant quelques jours les jouissances du confort européen. Ce boïar n’avait pas tout à fait tort.
[31] Compagnie de navigation à vapeur du Danube.
L’Albrecht navigue sous le pavillon hongrois, qui depuis le dualisme a remplacé celui de l’empire. Société peu variée et peu intéressante. Allemands, Serbes ou Hongrois, tous portent le même costume et se servent entre eux du même idiome germanique. Pas un seul Turc. On voit bien que le Danube a cessé d’être un fleuve musulman. Je suis, au milieu de cette foule peu bigarrée, le seul représentant de l’Occident latin.
La machine siffle ; le paquebot file, et nous avons bientôt perdu de vue la citadelle et la cathédrale de Belgrade ; lourds bastions, clocher doré, tout s’enfonce en quelques minutes sous l’horizon. Le Danube est peut-être bleu aux environs de Lintz, de Passau ou de Vienne. Ici il roule des eaux jaunes et bourbeuses. Ses rives plates et peu pittoresques sont mal défendues contre les inondations : aussi ne sont-elles guère habitées. Les villes, fort rares, se tiennent à distance respectueuse du redoutable fleuve. Nous naviguons deux ou trois heures de suite sans rencontrer une station, un bateau remontant le courant ou même une barque de pêcheur. Après avoir dépassé l’embouchure de la Temes[32], nous atteignons la ville hongroise de Pancsevo (Pantchevo), dont les clochers s’aperçoivent à l’horizon derrière des bouquets d’arbres. Pancsevo appartient à la Hongrie, mais sa population est en grande partie serbe. Deux ou trois voitures boiteuses stationnent près du ponton désert ; la ville est trop éloignée pour que les habitants puissent se donner régulièrement le plaisir d’assister au passage du paquebot. C’est une excursion évidemment réservée pour les dimanches, et que les bourgeois ingambes peuvent seuls se permettre.
[32] C’est la rivière qui donne son nom à la ville de Temesvar.
La rive serbe est plus élevée que la rive autrichienne, mieux plantée et plus fertile. Elle n’est guère plus habitée. Des osiers, des champs de maïs, des vignobles égayent parfois le paysage, mais l’homme y manque, et avec lui la vie. On ne la retrouve guère qu’en arrivant au petit port de Smederevo. Nos cartes le désignent sous le nom de Semendria. La ville est célèbre par ses vignobles, qui, suivant une tradition assez vague, remonteraient au temps de l’empereur Probus. Son nom et son origine sont également mystérieux. Elle a été certainement colonie romaine, et le château (grad) qui domine le Danube a été élevé sur les débris d’un ancien castellum. Smederevo n’appartient à l’histoire qu’à partir de la période slave. Elle a joué un rôle considérable au moyen âge.
Tel qu’il apparaît aujourd’hui, le château est l’œuvre du despote[33] Georges Brankovitch, qui, d’après une inscription encore aujourd’hui existante, l’aurait construit en 1430. Il a la forme d’un triangle et est flanqué de vingt-quatre tours, la plupart à moitié ruinées. Smederevo se vante d’avoir possédé autrefois le corps de saint Luc. L’examen de cette légende nous entraînerait trop loin.
[33] On appelle despotes les princes serbes qui, après la chute de l’Empire, essayèrent de garder dans certaines provinces une autorité indépendante.
Au quinzième siècle, après la chute de l’empire serbe, Smederevo a été pendant quelque temps la capitale des pays serbes restés indépendants. Tour à tour prise et restituée par les Osmanlis, elle fut définitivement occupée par eux en 1459. Le beg de Smederevo porte dans les documents officiels le titre de seigneur des pays serbes, des sandjaks de Semendria, de Belgrade, du Danube, de la Save et de Syrmie. La ville resta aux mains des infidèles jusqu’en 1805 ; délivrée à cette époque par les compagnons de Karageorges, elle fut reprise par les Turcs en 1813. Mais de 1815 à 1867 ils n’occupèrent plus que la forteresse. Elle faisait partie des six places de guerre (Semendria, Belgrade, Schabats, Kladova, Oujitsa, Sokol) où ils eurent le droit de tenir garnison jusqu’au jour où l’habile diplomatie du prince Michel amena l’évacuation définitive de la principauté. Aujourd’hui, Smederevo n’est plus qu’une échelle pacifique du Danube ; elle fait un grand commerce avec l’Autriche-Hongrie et lui expédie des grains, du bétail et d’innombrables pourceaux.
La station de Kulin sur la rive serbe, celle de Dubravitsa sur la rive autrichienne, n’offrent aucun intérêt. En face de cette dernière ville commence la longue île d’Ostrova, dont les habitants se livrent à la pêche et à la fabrication du caviar. Les derniers contre-forts des montagnes du Banat commencent à se rapprocher du fleuve. A leur pied s’élève la petite ville de Baziasch, l’un des points les plus importants du transit international européen. C’est à Baziasch qu’aboutit le chemin de fer qui rattache le moyen Danube à l’Europe centrale. Le mouvement de cette petite station est naturellement considérable. Elle met Belgrade en communication avec Pesth et Vienne. Le Danube serait trop long à remonter. C’est ici que la plupart des voyageurs occidentaux viennent par les voies les plus rapides gagner le Danube, pour jouir de la traversée des Portes de Fer et se rendre à Constantinople par la ligne de Roustchouk, Varna et la mer Noire. Quand le chemin de fer de Belgrade à Constantinople d’une part, à Pesth et à Vienne de l’autre, sera terminé, Baziasch verra certainement décroître son importance.
Jusqu’ici, la traversée est en somme assez maussade. Le touriste curieux de pittoresque pourrait presque rester dans sa cabine et s’absorber dans la lecture de la bibliothèque du bord. Elle se compose d’un seul et unique volume, un album d’annonces internationales imposé à la compagnie danubienne par je ne sais quelle société de publicité parisienne. De désespoir, je me plonge dans l’étude de mon guide, l’Illustrirter Führer auf der Donau von Regensburg bis Sulina, de M. A. Hebksch. Très-prodigue de renseignements pour tout ce qui concerne le Danube allemand ou purement hongrois, il résume en une vingtaine de pages fort sèches le trajet de Pesth à la mer Noire. On sent qu’il s’agit de pays barbares auxquels le géographe viennois ne s’intéresse que médiocrement. Je trouve dans le Führer d’intéressants renseignements statistiques sur la navigation du Danube. La flottille de la Donaudampschifffahrtgesellschaft ne compte pas moins de soixante-deux paquebots. Leur force totale dépasse quatre mille chevaux. C’est décidément une puissante institution, et l’on comprend que les petits États hésitent à entamer la lutte contre un aussi formidable concurrent. Il y a eu jadis une compagnie de navigation franco-serbe qui n’a point réussi. Son matériel se composait, il est vrai, de quelques mauvais bateaux du Rhône amenés à grands frais par les Dardanelles. Le seul moyen d’affranchir le Danube inférieur du monopole austro-hongrois serait de grouper en un seul faisceau les capitaux des trois États riverains, la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie.
Mais ce n’est pas le moment de s’absorber dans ces considérations économiques. L’Albrecht a ralenti sa marche ; un mouvement se produit parmi les touristes, même parmi ceux qui sont les plus blasés sur la navigation danubienne. Nous allons entrer dans les fameux défilés des Portes de Fer. Les collines qui bordent le fleuve deviennent de plus en plus âpres et de plus en plus sauvages. Son lit se resserre, ses flots noirs tourbillonnent en remous tumultueux ; des rochers perfides surgissent du fond des eaux. Pendant les étés secs, lorsqu’elles atteignent leur niveau le plus bas, les voyageurs et les marchandises sont transbordés à la station autrichienne d’Alt-Moldova sur des bâtiments légers d’un faible tirant. Grâce à Dieu, cette corvée nous est épargnée ; les eaux sont assez hautes pour nous permettre de rester sur l’Albrecht jusqu’à la station de Drenkova. Si un trajet plus confortable nous est assuré, en revanche nous sommes privés de la vue des récifs qui, à certaines époques, donnent au fleuve majestueux la physionomie capricieuse d’un torrent.
Aux grandeurs sauvages de la nature, se mêlent ici la majesté des souvenirs historiques et l’attrait mystérieux des légendes. Les Romains ont laissé partout leur empreinte dans ces contrées, Neu-Moldova avait déjà de leur temps des mines célèbres, et des inscriptions nous ont conservé le nom des fonctionnaires qui présidaient à leur exploitation. Le rocher de Babakaï qui émerge du fleuve même par les plus hautes eaux est le sujet de merveilleux récits. Au temps jadis, une jeune et belle Ottomane, Babakaï, se serait laissé enlever par un jeune et bel Hongrois : reprise et ramenée par les janissaires de son époux outragé, elle aurait été attachée à la roche fatale et, nouvelle Andromède, aurait péri sans que personne osât la délivrer. La linguistique nous donne, hélas ! une explication plus prosaïque de ce nom de Babakaï : baba, en turc, veut dire l’oncle, le grand-père, le vieux ; kaï, le rocher. Ce serait tout simplement la roche du vieux ! Les Serbes, eux, ont une troisième explication : baba, femme ; kaj, repens-toi. Elle confirme la légende à sa façon. Elle l’a même peut-être fait naître.
L’entrée du défilé, clef de la navigation danubienne en Orient, devait nécessairement être gardée par des châteaux forts. Sur la rive serbe apparaît la splendide ruine des Goloubats. C’est l’un des monuments les plus importants et les mieux conservés du moyen âge slave. Le Guide en Orient, du docteur Isambert, un livre d’ailleurs très-recommandable à bien des égards, raconte que cette forteresse a été construite par Marie-Thérèse ! Singulière distraction ! Le style du noble édifice indique suffisamment qu’il est bien antérieur à la construction de l’artillerie. Ce ne sont que tours et créneaux. On chercherait en vain des glacis ou des bastions. Le point stratégique est trop important pour que les Romains l’aient négligé. C’est certainement sur les ruines d’un ancien castellum qu’a dû s’élever le fort de Goloubats. On connaît mal ses origines ; durant tout le moyen âge il joue un rôle considérable ; il tombe en 1391 aux mains des Turcs ; les Serbes essayent en vain de le reprendre en 1428, ils sont repoussés après un sanglant combat. Pour tenir en échec Goloubats et protéger l’autre rive, un roi de Hongrie construisit en face le château de Ladislas (Laslovar). Mais les Hongrois ne réussirent pas à déloger les Ottomans du formidable abri d’où ils envahirent plus d’une fois le Banat. Ils l’abandonnèrent d’eux-mêmes vers la fin du dix-septième siècle. Depuis cette époque la ruine est restée solitaire.
Majestueuse et mélancolique, elle profile sur un fond de rochers et de broussailles ses neuf tours et ses longs murs crénelés. Le chemin qui naguère y conduisait n’existe plus ; les ronces défendent les abords et rendent la ruine impénétrable. Elle ne reçoit pas de visiteurs et garde peut-être sous ses murs plus d’un secret. D’après un savant serbe, M. Militchevitch[34], on aurait trouvé aux environs de nombreuses pointes de flèches. En dehors du château s’élevaient encore, au commencement du siècle, un hammam turc (bain) et une mosquée. Miloch les détruisit en haine des souvenirs ottomans. Avec les matériaux qu’on en retira, il fit construire aux environs le village de Goloubats. Toute la contrée est fort riche, dit-on, en antiquités romaines.
[34] Dans son excellente description de la principauté de Serbie. (En serbe, Belgrade, 1875.)
Le nom de Goloubats veut dire colombier ; des légendes assez vagues rattachent à ce nom des légendes amoureuses où des pigeons voyageurs auraient joué le rôle de messagers. Je ne sache pas que la poésie populaire, si riche en récits merveilleux, ait célébré le château ou sa ruine.
Goloubats n’est pas moins célèbre par ses moustiques que par ses souvenirs historiques. Dans le flanc des rochers qui l’entourent s’enfonce une grotte humide et malsaine qui sert d’abri à ces insectes dangereux. Une tradition, peu scientifique, veut qu’ils en soient originaires. La tête d’un dragon tué par saint Georges aurait été jetée dans la caverne, et de ses chairs putréfiées seraient nés les perfides animalcules. Ce qui paraît acquis à la science, c’est que leurs larves se développent dans les cours d’eau marécageux des environs. Ces moustiques (simulium reptans Golubatsense des naturalistes) se multiplient dans des proportions effroyables et étendent au loin leurs ravages. Poussés par le vent, on a vu parfois leurs essaims arriver jusqu’en Moravie. Leurs piqûres, aussi fatales aux hommes qu’aux bestiaux, provoquent une fièvre intense et parfois même donnent la mort. Le seul moyen qu’on ait inventé pour préserver les troupeaux, c’est d’allumer des feux immenses dont la fumée repousse les infatigables parasites. Nous n’avons pas eu l’occasion de faire, même en passant, connaissance avec ces dangereux représentants de la faune serbe.
Sur la rive autrichienne, une route excellente suit les anfractuosités des rochers ; tantôt elle est taillée à vif dans le granit, tantôt elle s’élance sur des viaducs, ou elle s’enfonce sous des tunnels. Ce bel ouvrage d’art porte le nom d’un illustre patriote hongrois, le comte Szechenyi, le véritable créateur de la navigation danubienne. Le bâtiment ralentit sa marche, et la sonde interroge fréquemment le lit du fleuve. Il se resserre entre deux rives abruptes ; à travers la luxuriante végétation qui les couronne, on devine parfois la ruine d’un castellum ; la hauteur des eaux nous dissimule en général les récifs qui embarrassent le lit du fleuve. Elles ne sont cependant pas assez élevées pour que nous puissions continuer indéfiniment notre voyage à bord de l’Albrecht. Le capitaine nous fait annoncer que le transbordement aura lieu à Drenkova. Nous n’avons pas encore trop à nous plaindre, nous continuerons notre voyage sur le Danube. Dans certaines saisons le fleuve cesse d’être navigable à Drenkova, et les voyageurs sont transportés en omnibus jusqu’à Orsova. Nous échappons par bonheur à cet ennui.
La ville de Drenkova se compose de quelques rares maisons abritées à l’ombre des montagnes. Elle doit toute son importance à la station des paquebots hongrois, aux mines de charbon et aux forêts qu’on exploite dans son voisinage. L’opération du transbordement est naturellement longue et pénible. O surprise ! le vapeur sur lequel je monte est une vieille connaissance. C’est l’Argo, l’Argo sur lequel j’ai fait il y a quinze ans le voyage de Sissek à Belgrade, « l’expédition des Argonautes », disait un Allemand qui m’accompagnait alors. Tout un monde de souvenirs endormis se réveille en moi. Il y a quinze ans de cela ! Combien de fois verrai-je une période aussi longue se renouveler dans mon existence ? Salut, vieux compagnon de ma jeunesse ! Qui sait quand nous nous reverrons ? Je te remercie de m’avoir rappelé le printemps de la vie et l’ivresse des premiers voyages.
L’Albrecht cotait cent cinquante chevaux ; l’Argo n’en a que cinquante[35]. Heureusement nous ne sommes pas nombreux, et nous pourrons jouir, sans être trop incommodés, des splendeurs qui nous attendent. Le fleuve tantôt se resserre entre les flancs escarpés des montagnes, tantôt s’infléchit en sinuosités brusques, tantôt s’élargit en un vaste bassin qui semble n’avoir pas d’issues. A certains moments, les parois des montagnes qui nous étreignent dépassent une altitude de 600 mètres. Le grand silence de la nature n’est troublé que par le ronflement de la machine ou par la rencontre bien rare d’une voiture qui file sur la route de Szechenyi. Parfois un aigle noir plane au-dessus de nous.
[35] Le bâtiment qui dessert la Save, de Sissek à Belgrade, est aujourd’hui de quatre-vingts chevaux. Ce chiffre donne une idée de l’augmentation du trafic et des voyageurs pendant ces dernières années.
Nous traversons sans difficulté les passes de Tchatalia et d’Izlaz. Izlaz, en serbe, veut dire sortie ; le nom est exact. Nous débouchons brusquement dans un immense bassin qui a près de deux kilomètres de largeur. Nous avons franchi la petite Porte de Fer. Nous touchons la station serbe de Milanovats. Devant nous, le fleuve semble complétement fermé. Il s’engage par une gorge étroite dans le défilé que les Turcs ont appelé le Chaudron (Kazan). A notre gauche court toujours la route de Szechenyi ; à droite, on reconnaît par endroits celle que les Romains avaient taillée dans la pierre. La roche à pic a été évidée ; la route, surplombée par ces masses gigantesques, n’avait guère qu’une largeur d’un mètre et demi ; on la doublait en ajoutant un plancher de bois qui restait suspendu au-dessus des eaux. Tout en haut plane une frondaison luxuriante ; les chênes, les noyers, les bouleaux élancés, les vignes folles entremêlent dans un fouillis harmonieux leurs verdures glauques, éclatantes ou pâles.
Cette masse d’eau colossale, engouffrée dans le défilé de Kazan, a dû gagner en profondeur tout ce qui lui était enlevé en largeur ; le lit du fleuve, profond de soixante mètres, est plus bas ici que le niveau de la mer Noire. C’est dans le défilé de Kazan, sur la rive serbe, que se rencontre un des monuments les plus curieux de l’époque romaine, la Table de Trajan. Les passagers se pressent sur le pont pour contempler ce vénérable document. C’est une inscription taillée dans la roche vive, au milieu d’un cartouche soutenu par deux génies en bas-relief :
IMPERATOR CÆSAR DIVI NERVÆ FILIUS
NERVA TRAJANUS AUGUSTUS GERMANICUS
PONTIFEX MAXIMUS TRIBUNITIÆ POTESTATIS QUARTUM
PATER PATRIÆ CONSUL QUARTUM
MONTIS ET FLUVII ANFRACTIBUS
SUPERATIS VIAM PATEFECIT[36]
[36] Les dernières lignes sont à moitié effacées. M. Mommsen lit ainsi la fin de l’inscription :
MONTIBUS EXCISIS, AMNIBUS
SUPERATIS VIAM PATEFECIT
« L’empereur César, fils du divin Nerva, Nerva Trajan Auguste Germanicus, grand pontife, tribun pour la quatrième fois, père de la patrie, consul pour la quatrième fois, a dompté la montagne et le fleuve, et ouvert cette voie. »
La Table de Trajan est malheureusement sans cesse endommagée par la fumée des feux que les pêcheurs allument sous le rocher qui la surplombe. Le gouvernement serbe, qui possède ce rare monument, a jusqu’ici négligé de prendre les mesures nécessaires pour assurer sa conservation. Il serait à souhaiter qu’un grillage fût établi devant lui pour le mettre à l’abri des atteintes des curieux ou des ignorants. Une société d’archéologie est, dit-on, en train de se fonder à Belgrade. Je lui recommande ce trésor.
Après les souvenirs de l’antiquité, ceux du présent. La Chapelle de la Couronne, située sur le sol hongrois, près d’Orsova, rappelle un des plus dramatiques épisodes de l’histoire des Magyars. Ce petit édifice octogonal, en style byzantin, s’élève au bout d’une allée de peupliers qui aboutit au fleuve même. Il indique l’endroit où furent enterrés, en 1849, les insignes royaux si chers au patriotisme hongrois. La couronne de saint Étienne est pour eux le symbole sacré de leur droit historique ; le souverain qui n’en a point été solennellement investi par le primat du royaume ne saurait être un roi légitime. En 1848, quand le gouvernement révolutionnaire dut quitter Pesth et se réfugier à Debreczen, il emporta les insignes du couronnement, pour les empêcher de tomber aux mains de François-Joseph. Après l’asservissement de la Hongrie, un certain nombre de patriotes s’enfuirent en Turquie. Ils emportèrent avec eux le trésor national. Craignant de le perdre ou d’être arrêtés au passage du Danube, ils l’enterrèrent au-dessous d’Orsova, dans une plaine marécageuse. Ils gardèrent bien leur secret, et pendant longtemps la nationalité hongroise pleura, avec la perte de ses libertés, celle des reliques augustes qui en étaient le symbole. Retrouvées au bout de quelques années, elles furent réintégrées à Pesth, et ont servi en 1868 au couronnement de ce même François-Joseph que la Diète hongroise avait naguère déclaré déchu du trône de saint Étienne. Les Hongrois ont pour ces insignes une superstitieuse vénération. L’une des plus hautes sinécures du royaume, c’est celle de gardien de la couronne.
La chapelle est située à côté de la petite ville d’Orsova ; c’est la tête de ligne d’un chemin de fer qui met le Danube en communication avec Temesvar, Buda-Pesth-Vienne, d’une part, Bucharest, de l’autre. C’est à Orsova que descendent les voyageurs qui vont chercher le repos et la santé aux eaux sulfureuses de Mehadia. Les bains d’Hercule, déjà connus des Romains, régulièrement exploités sous la domination ottomane, sont encore fort à la mode aujourd’hui, surtout parmi les habitants des États danubiens.
Nous longeons l’ancienne île turque d’Adah-Kaleh, qui a joué un certain rôle dans les luttes entre les Autrichiens et les Osmanlis. Léopold Ier y avait construit une forteresse appelée le Nouvel Orsova, dont les débris subsistent encore aujourd’hui. Tour à tour prise et reprise par les deux belligérants, l’île avait été, par le traité de Sistova (1790), définitivement cédée à la Porte ottomane, qui y avait établi une forte garnison. Elle surveillait à la fois le défilé des Portes de Fer, l’Autriche, la Roumanie et la Serbie. Pendant les guerres de l’indépendance, les Serbes n’eurent pas l’occasion de s’emparer de l’île, et la petite garnison resta en quelque sorte suspendue entre la rive serbe et la rive autrichienne, colonie lointaine et hasardeuse de la mère patrie musulmane. En mai 1878, l’Autriche profita des embarras de la Porte et mit sans façon la main sur l’îlot isolé. Il est resté peuplé de musulmans qui vivent désormais sous le pavillon de l’Empire. En face, sur la rive serbe, s’élève le vieux fort d’Élisabeth, naguère construit par les Autrichiens, aujourd’hui abandonné.
Un peu au-dessous d’Orsova commence la frontière roumaine. Le fleuve, étranglé par les contre-forts des Carpathes, décrit ici ses méandres les plus capricieux. Il se dirige tour à tour vers le nord, puis vers le sud-est, puis brusquement à l’ouest, et se replie sur lui-même comme un serpent. Un canal qui couperait la côte serbe de Dolni Milanovats à Brza Palanka abrégerait le trajet des trois quarts. Le voyageur y gagnerait en célérité et perdrait peu en pittoresque. La Porte de Fer inférieure (Dolni Demir Kapou) est plus périlleuse que la précédente, mais moins grandiose d’aspect. Le fleuve n’est plus encaissé entre des rives abruptes. Il coule sur un lit de récifs et acquiert une rapidité redoutable. Les hautes eaux nous dérobent la vue de la plupart des rochers, bien connus d’ailleurs des pilotes et des capitaines. Nous glissons, sans avoir conscience du péril, au milieu de ces obstacles dissimulés. Nous entrons, sans secousse et sans émotion, dans les régions sereines où le Danube déroule ses eaux jaunâtres entre les basses plaines de la Valachie et les côtes ondulées de la Serbie. Parfois un village de pêcheurs égaye la solitude du paysage par la couleur vive de ses toits rouges. Sur la rive valaque, la voie ferrée d’Orsova à Turn Severin atteste seule la présence de l’homme. C’est dans ces régions qu’avait été construit le fameux pont reproduit sur la colonne Trajane. Je n’en ai aperçu aucun débris.
A sept heures du soir, l’Argo jetait l’ancre en face de la ville romaine, aujourd’hui roumaine, de Turn Severin. Là nous attendait le François-Joseph, un paquebot de cent cinquante chevaux, qui descend le Danube jusqu’à son embouchure. Mais dans ces pays d’Orient, le temps n’a pas encore la même valeur que chez nous. On ne voyage point la nuit. Nous avons donc toute facilité d’aller passer la soirée à terre pour jouir des divertissements variés qu’une sous-préfecture valaque peut offrir au touriste. Ce n’est pas sans une certaine émotion que je me risque sur la passerelle. Depuis mon séjour à Belgrade, j’ai une sainte horreur du gendarme. J’ai toujours peur qu’un policier n’ait, comme à Belgrade, l’idée de confisquer mon passe-port et de ne me le rendre que quarante-huit heures après. Je me risque cependant ; je mets les pieds sur le sol roumain ; personne ne daigne s’apercevoir de ma présence. Ce dédain me semble presque humiliant.
Turn Severin étale sur un plateau qui domine le fleuve ses places gigantesques et ses rues colossales. Les maisons sont blanchies à la chaux, les églises badigeonnées de même ; le tout forme un ensemble sans grâce et sans caractère. Par malheur, je n’ai point prévu cette station en pays roumain : je n’ai emporté ni dialogues, ni vocabulaires. Ma conversation se trouve réduite à un stock de mots très-insuffisant. Je me livre, pour acheter des timbres-poste, à un prodigieux effort de combinaisons philologiques. Cela se dit tout simplement timbri. J’avais pensé à tout, excepté à cette forme-là. En Orient, plus on s’éloigne de la France, plus on s’en rapproche au point de vue linguistique. En Bulgarie, je me suis longtemps cassé la tête pour savoir comment les Bulgares pouvaient bien appeler une gare de chemin de fer. Ils disent tout simplement gara-ta !
C’est un samedi soir ; je vois toute la foule se précipiter vers la grande place. Je la suis, pressentant quelque chose d’extraordinaire. En effet, il y a une retraite militaire en musique. La bande se compose d’une cinquantaine de soldats poudreux et basanés ; elle est commandée par un grand diable à barbe rousse, un Allemand, peut-être un Tchèque. Le costume de ses hommes est des plus simples : blouse de grosse toile grise, pantalon pareil, un petit bonnet bleu. Voilà un pays où il est facile de transformer des paysans en militaires. Il a été longtemps de bon goût de ne pas prendre au sérieux l’armée roumaine ; elle a gagné ses éperons pendant la campagne de 1877, et personne aujourd’hui n’oserait contester sa vaillance. Les petits musiciens que je suis dévotement par la ville ont un air martial et résolu ; ils jouent fort juste, ce qui ne gâte rien.
Jusqu’à l’issue des Portes de Fer la navigation du Danube est peu animée. Son cours est semé d’obstacles, et les escales y sont rares. A partir de Turn Severin, le fleuve commence à se peupler : Viddin, Lom Palanka, Nicopoli, Sistova, Roustchouk, sur la rive bulgare ; Turn Severin, Kalafat, Turnu Magurelli, Giurgevo, Galatz, sur la rive roumaine, sont des places commerçantes dont le trafic est considérable. Les pavillons roumains, bulgares, grecs et russes flottent gaiement au soleil. Le pavillon serbe est fort rare ; la Serbie possédait autrefois un paquebot à vapeur, le Deligrad ; il est actuellement en réparation à Pesth. On comprend que la conférence de Londres n’ait pas voulu considérer le petit royaume comme un état danubien.
Le dernier port de la côte serbe est celui de Kladovo. Là, sur les ruines d’un castellum romain, les Turcs avaient construit le fort de Fetislam, le défenseur de la foi. Ce nom est resté dans la langue serbe sous la forme slavisée de Svetislav. Une inscription turque qui existe encore aujourd’hui compare le château à un paradis. « Ce sont façons de parler ordinaires en ce pays-là », dit le Covielle de Molière qui avait l’habitude des mamamouchis. Les « mamamouchis » sont partis depuis 1867, et si l’islam ne compte plus que sur la forteresse de Kladovo pour le défendre, ses destinées sont fort compromises.
Nous quittons la côte serbe après avoir dépassé l’embouchure du Timok. La Bulgarie commence ; ses rives plates ne sont guère plus habitées que celles de la Serbie. Elles portent encore l’empreinte de cette domination musulmane qui ne les a quittées que depuis quelques années. La première ville bulgare que nous rencontrons, Viddin, a la physionomie d’une cité orientale. Les pointes élancées des minarets luisent encore au soleil ; les hommes coiffés du turban, les femmes voilées du yachmak ne sont pas rares dans la foule bigarrée qui se presse aux abords du ponton. Quelques hôtels sordides perchés sur la berge (il n’y a naturellement point de quai) donnent une idée peu favorable de l’hospitalité qui attend le voyageur. Le long du fleuve s’étendent les remparts de la forteresse où le pacha Pasvan Oglou tint naguère en échec toutes les forces de l’empire ottoman. La décomposition de cet empire avait commencé bien avant le dix-neuvième siècle ; le pachalik indépendant de Viddin, tel que Pasvan Oglou l’avait constitué au siècle dernier, représentait presque la principauté actuelle de Bulgarie[37]. Les murs d’escarpe et les parapets de la forteresse portent encore la trace de nombreuses blessures que la ville reçut pendant la dernière guerre.
[37] Consulter sur Pasvan Oglou les mémoires de l’évêque bulgare Sofroni ; je les ai traduits dans le volume de Mélanges orientaux, publié par l’École des langues orientales à l’occasion du Congrès de Leyde. — Paris, Leroux, 1883.
En face d’elle, sur la côte roumaine, se dresse la ville roumaine de Kalafat ; elle domine Viddin, et pendant la campagne de 1877 elle l’a bombardée sans pitié. Un corps d’armée roumain finit par assiéger la ville, mais il n’eut pas l’honneur de s’en emparer. L’armistice conclu à Andrinople en 1878 prescrivait que Viddin serait évacuée par les Ottomans. Elle fut alors occupée par les Russes, qui l’ont remise ensuite aux Bulgares. Le traité de Berlin oblige les nouveaux possesseurs à démolir les fortifications. Ils s’acquittent lentement de cette besogne et se servent des matériaux qu’ils en tirent pour construire des écoles.
C’est à Viddin, dans cette ville naguère si franchement musulmane, que j’aurais été curieux d’observer les premiers résultats de l’émancipation des chrétiens. Mais elle est entourée de marécages malsains, et il faut bien se garder de débuter en Orient par une attaque de fièvre danubienne. Je sacrifiai donc Viddin, non sans regret, me réservant d’aborder en Bulgarie par l’escale de Lom Palanka, qu’une route assez fréquentée relie à Sofia, la capitale de la nouvelle principauté.
CHAPITRE IX
LOM PALANKA. — LE BALKAN.
Lom Palanka. — Histoire d’un panslaviste. — L’araba. — La grand’route. — Les hans. — Un village. — Une nuit à Klisoura. — L’ascension du Balkan.
C’est au mois d’août dernier (1882) que j’ai mis le pied pour la première fois sur le sol de la Bulgarie ; j’avais depuis longtemps le désir de la visiter. Je me serais bien gardé de l’essayer tant que les Turcs restaient campés au pied du Balkan et sur les bords du Danube. Malgré firmans et passe-ports, je ne me serais pas cru absolument en sûreté ; mes relations avec les émigrés bulgares, ma connaissance pratique des langues slaves, eussent été pour les Osmanlis de légitimes motifs de suspicion. J’aurais été pris pour un Russe déguisé ou pour un agent panslaviste ; on m’aurait attribué Dieu sait quelles visées mystérieuses. Pour visiter la Bulgarie, j’ai dû attendre qu’elle fût rendue à elle-même. Ce que j’en ai pu voir a confirmé la foi optimiste que j’ai toujours eue dans les solides qualités qui ont préparé la renaissance du peuple bulgare et qui assureront son avenir. Certes, il a encore beaucoup à faire pour devenir ce qu’il devrait être aujourd’hui si des siècles de servitude n’avaient pesé sur lui ; mais l’observateur impartial peut dès maintenant affirmer que la Russie, en affranchissant les Bulgares, a fait une œuvre utile, et qu’elle a en somme rendu service à la cause de la civilisation.
Il y a cinq ans à peine que la Bulgarie danubienne est émancipée ; il y a cinq siècles qu’elle est devenue ottomane. Il ne faut donc pas s’étonner si ses villes gardent encore une physionomie plus orientale qu’européenne. Lom Palanka, où me dépose le vapeur de la Compagnie autrichienne, attire tout d’abord l’œil du voyageur par les minarets élancés de ses mosquées. On y chercherait en vain les clochers d’une église. Les Turcs, comme on sait, ne permettaient point que les temples du Christ osassent dépasser ceux de Mahomet. Le son même des cloches était interdit. Les édifices religieux, au lieu de dominer fièrement la cité, se dérobaient aux regards dans des enceintes de murailles. Dans la plupart des villes bulgares, il faut les chercher longtemps avant d’arriver à les découvrir.
L’accueil qui attend le voyageur à la frontière bulgare est moins désagréable, moins tracassier, que celui qu’il trouve à Belgrade chez les Serbes, plus civilisés pourtant que leurs voisins. Un bon gendarme examine les passe-ports pour la forme et n’a point — comme à Belgrade — l’idée saugrenue de les confisquer. Les douaniers sont polis et presque respectueux. Ils sont revêtus d’une vareuse brune et coiffés du bonnet ou kalpak national en peau de mouton. Les gendarmes, habillés et coiffés de blanc, rappellent les soldats russes. On devine ainsi dès le premier coup d’œil la main qui a présidé à l’organisation de la principauté. Dans la foule qui se presse aux abords du ponton, les costumes orientaux se mêlent aux costumes slaves ; les turbans et les fez fraternisent avec les kalpaks ; les femmes musulmanes, la figure à demi voilée par le yachmak, coudoient les femmes bulgares aux bras chargés de massifs bracelets de cuivre, aux tresses entrelacées de fleurs, de sequins, de filasse et de boutons en porcelaine.
Lom Palanka, auquel mon guide consacre une ligne à peine, est devenue une ville importante depuis que Sofia est la capitale de la Bulgarie. Elle est actuellement sur le Danube, ce grand chemin de l’Orient, le point le plus rapproché de la nouvelle capitale. C’est ici qu’il faut nécessairement aborder pour se rendre à Sofia. L’hôtel Bellevue, le seul convenable de la ville, est encore presque européen ; il se dresse sur un petit mamelon qui domine la berge du Danube ; avec son enseigne en français, ses terrasses et ses constructions rustiques, il a l’air d’une guinguette comme on en trouve à Meudon ou même à Montmartre. Il offre au voyageur habitué à se contenter de peu une hospitalité presque suffisante. Les chambres, petites et blanchies à la chaux, ressemblent à des cellules de Chartreux, mais elles sont propres et saines. La table est convenable. Le vin, passable, n’a rien de commun avec les piquettes infâmes qui déshonorent la plupart des auberges bulgares. Par exemple, je cherche en vain la belle vue qu’annonce l’enseigne : au premier plan, le large Danube roule des eaux bourbeuses ; au second s’étendent les plaines marécageuses de la Roumanie. Elles sont loin d’offrir un « horizon à souhait pour le plaisir des yeux ».
La ville est vite vue ; les mosquées en sont les seuls monuments ; l’église orthodoxe est fermée. Les rues sont encore pavées et les maisons construites à la turque ; les boutiques en bois ne sont que de misérables échoppes. Par-ci par-là une fontaine boiteuse, recouverte de dalles en marbre et ornée d’une inscription en vers turcs. C’est le grand luxe des cités musulmanes. Sur une place plantée d’arbres s’élève un café turc ouvert à tous les vents ; un jet d’eau jaillit au milieu ; tout autour s’étendent ces bancs profonds sur lesquels les sectateurs du Coran aiment à s’accroupir. C’est, paraît-il, une pose agréable, car je rencontre un certain nombre de chrétiens qui l’ont adoptée.
Les services publics sont encore installés d’une façon assez primitive ; la poste loge dans une échoppe, le télégraphe dans un grenier. J’ai la malheureuse idée d’envoyer un télégramme à Sofia et d’offrir en paiement un napoléon ; on me rend dix-neuf francs trente-cinq centimes en pièces de deux sous. Le franc est la monnaie théorique de la principauté, qui a adopté notre système décimal ; malheureusement, ceux qu’on frappe à Saint-Pétersbourg ne sont pas encore arrivés ; en attendant, le rouble russe et ses subdivisions ont cours légal ; mais l’argent est rare, et les décimes bulgares le remplacent trop souvent.
Le seul édifice vraiment européen de Lom Palanka, c’est un grand gymnase (collége) en briques dont on achève en ce moment la construction. Les matériaux proviennent pour la plupart de l’ancienne forteresse turque de Viddin. Ainsi, par un bizarre jeu du sort, les jeunes générations de la Bulgarie indépendante seront élevées à l’ombre de ces mêmes pierres qui ont jadis abrité les oppresseurs de leurs pères. Je n’ai pu arriver à découvrir où pouvait bien se cacher le gymnase actuel. Le hasard m’a fait rencontrer un de ses professeurs. C’est un Tchèque qui cumule les fonctions de maître de dessin et de maître de russe. Il a lu mon nom sur le registre de l’hôtel, il a vu mon arrivée annoncée dans les journaux du pays, et il ne veut pas me laisser partir sans me remercier des travaux que j’ai autrefois publiés sur sa patrie. J’ai eu occasion d’étudier en lui un curieux spécimen de patriote slave, ou plutôt panslave. En haine des Allemands, il a quitté la Bohême pour aller vivre en Russie ; en haine de l’infaillibilité pontificale, il s’est fait orthodoxe. Il a pris part plus d’une fois aux mouvements qui ont agité la Bulgarie et préparé son indépendance. Aujourd’hui, sa carrière militante est finie ; il a épousé une Russe, et le voilà établi professeur de dessin au gymnase de Lom Palanka. C’est son bâton de maréchal. Voilà donc un de ces fameux agents panslavistes dont la presse allemande ou magyare nous entretient si souvent ! Il faut avouer que le métier n’est pas bien tentant, et que mon hôte eût pu se faire un aussi bel avenir sans jamais quitter la Bohême.
De Lom Palanka à Sofia, on compte environ trente-cinq à quarante lieues ; la poste bulgare franchit cette distance en quinze ou dix-huit heures. La montée et la descente du Balkan allonge d’un tiers au moins la durée du trajet. Malheureusement les véhicules et les chevaux de l’État sont aussi rares que coûteux. Il ne faut chercher ici ni mail-coaches, ni diligences. Quelques privilégiés peuvent seuls se procurer des chevaux de relais et faire le voyage sans coucher en route. Mais ces chevaux officiels sont tellement peu nombreux que les ministres eux-mêmes ne réussissent pas toujours à en obtenir. Le commun des martyrs est réduit à réclamer les services des arabadjias[38], comme on les appelle encore aujourd’hui ; il faut, bien entendu, passer la nuit au pied du Balkan, soit à Berkovats, soit à Klisoura. La négociation avec le voiturier ne laisse pas d’être assez curieuse. J’en pourrais confier le soin au garçon de l’hôtel, mais je préfère traiter moi-même ; c’est le meilleur moyen d’étudier les hommes et les mœurs. Les cinq ou six cochers des cinq ou six arabas de Lom Palanka sont groupés avec leurs équipages auprès du café turc que j’ai décrit tout à l’heure. Dès qu’ils flairent un voyageur, ils se mettent à crier tous à la fois et à l’abasourdir de propositions discordantes. Il faut savoir garder son sang-froid au milieu de ce tumulte, apprécier d’un coup d’œil rapide la solidité de la voiture et celle des chevaux. Je fais prix pour quinze roubles avec Petko ; c’est un beau gaillard à l’œil vif et intelligent ; coiffé du kalpak bulgare et chaussé d’un large pantalon à la turque, il semble résumer en lui les deux nationalités qui se disputaient naguère le pays. Au fond, je soupçonne qu’il n’est ni Bulgare, ni Osmanli, mais plutôt Zinzare ou Arménien ; il est chrétien, à coup sûr, et boit du vin sans scrupule ; mais il parle volontiers le turc avec ses camarades. Son araba ne ressemble guère à nos équipages occidentaux. C’est une espèce de tapissière, à dôme bombé ; elle est peinturlurée de jaune et de bleu sur toutes ses faces, ornée de paillettes, de verroteries et de guipures ; elle se ferme à volonté avec des rideaux de cuir qui abritent suffisamment du vent, du soleil et de la pluie ; elle est lourdement suspendue, mais résiste fort bien aux cahots du chemin. En somme, un équipage de dentiste ambulant.
[38] Loueurs de voitures, mot turc.
Quant aux chevaux, ce sont d’admirables bêtes ; leurs croupes noires reluisent d’embonpoint ; leurs jarrets nerveux bondissent sans relâche sur la chaussée pierreuse ; ils m’ont fait franchir en une journée une étape d’environ quatre-vingts kilomètres ; en arrivant, ils semblaient encore frais et dispos.
Dans ce long trajet du Danube à la Stara Planina (vieille montagne), le touriste amoureux de pittoresque trouve bien peu de choses à noter ; jusqu’au pied du Balkan s’étend une plaine nue. Par-ci par-là quelque champ de blé déjà moissonné ou de maïs encore vert ; le plus souvent, des jachères où croissent à grand’peine des arbustes rabougris, moins hauts que l’herbe des steppes cosaques ; pas un cep, pas un arbre fruitier. Dans les prairies sans fin paissent de grands buffles aux cornes retournées, au long poil noir ; ils se vautrent par troupeaux dans les eaux fangeuses des mares qui leur servent d’abreuvoirs. Sur les hangars isolés des fermes perchent des cigognes blanches, familières avec l’homme et que le bruit des attelages ne paraît pas étonner.
Les villages sont fort rares ; parfois un han (auberge) isolé au bord de la route ; mais il faut être indigène pour savoir que c’est une auberge. On chercherait en vain ici les joyeuses enseignes, les bouchons hospitaliers de l’Occident. De Lom Palanka au Balkan, je n’ai rencontré ni une enseigne, ni une affiche ; il semble que personne ici ne sache lire ou écrire. On jugerait mal l’état de l’instruction publique dans ces pays en l’appréciant d’après ce détail.
L’intérieur de ces hans est fort misérable ; un sol en terre battue, des murs en torchis couverts d’images russes lithographiées à Moscou ou à Pétersbourg, et représentant des scènes de la dernière guerre ou des épisodes de la vie du tsar libérateur. Celle qui revient le plus souvent, c’est la reddition de Pleven (Plevna). Mais les artistes ne sont pas d’accord sur les détails ; les uns font sortir Osman Pacha en voiture, les autres à cheval. Deux ou trois tables branlantes flanquées de tabourets boiteux ; un large banc sur lequel s’accroupissent les consommateurs. L’alimentation est lamentable : un pain noir, lourd, mal cuit, indigeste, bien inférieur certes à ce fameux pain du siége dont les Parisiens ont gardé le légendaire souvenir ; du vin piqué ou fétide, du fromage blanc qui réalise trop à la lettre la formule virgilienne :
… pressi copia lactis.
Si du moins on rencontrait aussi les castaneæ molles dont le poëte régale ses bergers ! La pomme de terre semble absolument inconnue. On en mange à Sofia, mais je n’ai pu découvrir où on la cultivait.
C’est au han de Rasova qu’a lieu notre première halte. Il est trop noir et trop sale pour que je me risque à y pénétrer. Je m’installe en dehors, à une table où sont déjà assis un paysan bulgare en veste et en pantalon blanc et un monsieur en redingote qui paraît être son homme d’affaires. Ils déjeunent tout en causant de prés, de bœufs et de moutons ; ils mangent à la gamelle un poulet bouilli qui nage dans une purée de gruau liquide, et déchirent la volaille à belles mains ou à belles dents. Ils me saluent en me tutoyant, et m’invitent à partager leur fortune. Le peuple bulgare ignore absolument le vous des peuples civilisés.
Je tolère volontiers ce mode de civilité ; mais je n’ai pas assez faim pour accepter une hospitalité dont j’apprécie d’ailleurs la cordialité ingénue.
A midi, halte au village important de Koutlovitsa. Petko dételle les chevaux, qui ont vaillamment gagné leur avoine. La commune a encore l’aspect osmanli ; les rares boutiques sont des échoppes en bois ; les produits anglais, français ou autrichiens, s’y entassent dans un désordre peu élégant. La mosquée s’élève au bord de la route ; l’église, comme toujours, se dérobe je ne sais où. Les fez et les turbans sont ici presque aussi nombreux que les kalpaks. Le han qui nous reçoit est le meilleur que j’aie rencontré de Lom à Tatar-Bazarjik ; en bas, une salle pour la plèbe des cochers ; en haut, un salon pour les voyageurs de distinction. Il est tout à coup envahi par une bande joyeuse et bruyante ; ce sont des étudiants bulgares qui arrivent de Zurich et vont passer leurs vacances en Roumélie, un Juif de Pesth qui se rend à Sofia pour y ouvrir une chapellerie. Il ignore le bulgare et est fort heureux de trouver des interprètes. La Bulgarie affranchie est devenue une sorte de Far-West, où les esprits aventureux vont maintenant tenter fortune. Hélas ! ils ne réussissent pas toujours. Voici précisément un pauvre diable d’Alsacien qui revient de Sofia où il a été chercher une place de garçon brasseur. Il exhibe son certificat d’option et réclame un secours qui, naturellement, ne lui est pas refusé. Le patron du han se multiplie pour être agréable à ses hôtes ; son mouton et ses poulets rôtis, assaisonnés de concombres dans la saumure, constituent un menu vraiment appétissant. Son vin blanc se laisse boire. Voyageurs qui viendrez après moi, permettez-moi de vous recommander l’auberge de Koutlovitsa, et si vous m’en croyez, faites-y vos provisions. La halte inévitable de Klisoura vous réserve de pénibles surprises.
Nous recommençons à rouler à travers la plaine inculte, nous voyageons maintenant en caravane. Arabas et phaétons, — on appelle ainsi les cabriolets, — se suivent à intervalles inégaux. De temps en temps nous rencontrons de longues files de chevaux qui vont porter au Danube les produits de la Bulgarie, des peaux de mouton ou de chèvre non préparées, des laines mal nettoyées. Ce mode de transport est fort long, mais il coûte peu. Les chevaux sont solides, bien campés sur leurs jarrets et durs à la fatigue. Les animaux trouvent gratis, dans les immenses jachères, le fourrage qui leur est nécessaire ; leurs conducteurs se contentent d’une nourriture grossière qui ferait reculer de dégoût nos joyeux rouliers.
A sept heures du soir, nous arrivons enfin au pied du Balkan. Cette montagne farouche, que nous avons vue pendant tant d’heures nous barrer l’horizon, se dresse maintenant devant nous toute ruisselante de cascatelles, toute frémissante de verdure. Voici enfin des arbres, de l’ombre, de la fraîcheur ; mais c’est au moment même où le soleil va disparaître que nous atteignons cette oasis. Nous laissons de côté la ville industrieuse de Berkovats ; nous tournons à l’est et nous entrons à Klisoura. Ce nom seul nous annonce que nous allons pénétrer dans une gorge étroite. Klisoura, c’est le mot grec Kleisoura, la fermeture, l’endroit où la vallée se rétrécit brusquement. C’est la Klaus des Allemands, la cluse de certains dialectes français.
Rien de frais et de charmant comme cette première rencontre avec le Balkan. Le petit village de Klisoura est bâti au confluent de deux torrents qui tantôt s’élargissent en nappes riantes, tantôt se resserrent en bruyantes cascatelles. Des scieries, des moulins, mettent à profit la force des eaux écumantes. Des ormes luxuriants, des noyers au feuillage odorant s’élancent à travers les anfractuosités de la roche. Quelle vie charmante on mènerait dans ce coin délicieux… si l’on y trouvait de quoi vivre ! Le Balkan, c’est l’Hémus des anciens, et les beaux vers de Virgile reviennent involontairement à la mémoire :
… O qui me gelidis in vallibus Hæmi
Sistat et ingenti ramorum protegat umbra !
Il semble que les Turcs n’aient jamais mis le pied ici. On n’aperçoit ni turbans, ni mosquées ; le village s’étend le long de la gorge ; cinq ou six maisons arborent des drapeaux, des lanternes et des enseignes sur lesquelles on lit le titre prétentieux d’hôtel. Celui d’Italie, où me conduit Petko, se compose de deux étages : un rez-de-chaussée pavé en terre battue, orné d’un lit de camp sur lequel couchent tout habillés les cochers et les gens du commun, un premier réservé aux voyageurs de distinction. On y monte par un escalier boiteux et branlant, lequel aboutit à une trappe. La chambre est meublée d’une table et d’un lit couvert de draps sordides. On y chercherait en vain les meubles indispensables qui garnissent la plus misérable de nos chambres d’auberge. L’hôtel d’Italie est d’ailleurs dépourvu de toute espèce de provisions.
Je me vois réduit à aller chercher mon souper à l’hôtel de Macédoine, où mes jeunes compagnons de voyage sont déjà installés. Le handjia paraît fort affairé ; il est en train de tuer un poulet. Au bout de deux heures environ nous obtenions une soupe et une omelette, le tout arrosé d’un vin fétide. Quel contraste entre cette vie grossière et celle qu’on menait à bord des bateaux danubiens !
Qu’on me pardonne de tant insister sur ces détails matériels ; ils peignent une civilisation ; les Bulgares viennent à peine d’échapper à la domination ottomane, et voilà ce que l’Islam avait fait d’un peuple européen. On ne sait pas encore ici ce que c’est qu’une bonne économie rurale ; l’usage des conserves, du lard, du jambon, est totalement inconnu. J’ai rencontré, le long des villages, quelques rares pourceaux, mais je n’ai pu découvrir quel rôle le « cher ange », chanté par le poëte gourmet, jouait dans l’alimentation publique. Sa chair était en horreur aux maîtres musulmans, et les raïas voyageaient si peu ! C’est pour la même raison sans doute que le vin était si mal fabriqué, si déplorablement conservé. En somme, le voyageur soucieux d’un confort quelconque n’a qu’une chose à faire : c’est d’emporter sa literie, ses provisions, et de coucher dans sa voiture.
Le paysan bulgare, — tout le monde lui rend cette justice, — est très-laborieux, mais il n’est pas inventif ; il a la patience résignée du bœuf, mais il en a aussi la lourdeur. Ces qualités passives faisaient, on le comprend, l’affaire des maîtres osmanlis. Aujourd’hui, les deux tiers de cette intéressante nation sont rendus à la liberté. Ceux qui ont l’honneur de la gouverner ont presque tous fait leur éducation à l’étranger. Ils ont vu comment on vit dans les pays civilisés. Il faut qu’ils apprennent à leurs compatriotes à devenir Européens. Si l’initiative individuelle est trop lente à s’émouvoir, il faut que l’État n’hésite pas à lui substituer la sienne. Si l’industrie privée ne comprend pas ses véritables intérêts, il faut que la concurrence de l’État les lui apprenne. L’étranger qui se rend dans la capitale de la Bulgarie affranchie éprouve tout d’abord l’impression d’un pays inculte et barbare. Cela est fâcheux, non pas seulement pour le voyageur, mais pour la contrée dont il emportera un mauvais souvenir. La diète de Serbie n’a pas dédaigné de faire une loi sur les méanas[39] ; l’Assemblée nationale bulgare devrait bien imiter son exemple. On crée des fermes modèles pour l’éducation des paysans ; qu’on établisse à Klisoura un hôtel modèle pour l’éducation des handjias zinzares ou bulgares. On fera tout ensemble une bonne affaire et une bonne action.
[39] Auberges de village.
Sofia était autrefois une bourgade perdue dans un coin oublié de l’empire ottoman. C’est aujourd’hui la capitale d’un État de deux millions d’hommes ; les grandes puissances y sont représentées ; le commerce européen vient s’y établir. Il faut qu’on puisse y arriver, je ne dis pas sans difficultés, — on ne peut pas supprimer le Balkan, — mais au moins sans répugnance.
Une nuit mauvaise, succédant à un souper détestable, prépare mal le voyageur à jouir des beautés de la Stara planina. Cette nuit d’ailleurs est courte. A quatre heures du matin, alors que la gorge de Klisoura est encore plongée dans une nuit profonde, nous sommes réveillés par les bouviers dont le pesant attelage peut seul accomplir l’ascension de la rude montagne. Le col de Ginci, qu’il s’agit d’atteindre, s’ouvre à 1,500 mètres au-dessus du niveau de la mer ; nous sommes ici à 500 mètres environ ; les rampes sont fort dures, les lacets mal établis ; la chaussée actuelle traverse des éboulis très-pénibles à franchir pour les chevaux. Quatre bœufs sont attelés à mon araba, et l’ascension commence dans l’ombre de la nuit, au milieu des objurgations des bouviers, du bruissement des feuilles et du murmure des eaux. Soudain, le soleil frappe de sa lumière crue les grandes roches qui dominent la montagne. Je suis à pied ma voiture que les quatre bœufs soulèvent péniblement. Nous croisons de longues caravanes qui descendent vers Lom Palanka. La route s’élève de plus en plus, tour à tour dominée par des massifs superbes ou surplombant des ravins grandioses. C’est presque aussi beau que la montée de la Grande-Chartreuse ; malheureusement les sapins manquent complétement. A certains endroits, la montée est tellement rude, que les quatre ruminants n’arrivent même pas à enlever le voyageur ; il faut descendre de voiture et gravir la côte à pied. L’hiver, quand la montagne est envahie par la neige, les communications deviennent absolument impossibles, et Sofia reçoit les nouvelles d’Europe par la voie de Constantinople.
Le gouvernement fait construire une nouvelle chaussée dont les lacets bien aménagés seront plus facilement accessibles aux chevaux. Elle coûtera, dit-on, huit millions. Nous la traversons à diverses reprises ; ingénieurs, contre-maîtres, ouvriers, fourmillent sur ces hauteurs escarpées, qui semblaient défier l’homme. A neuf heures du matin, nous atteignons le point le plus élevé du col ; un vent violent souffle de tous les côtés. Les mamelons gazonnés qui dominent la route portent encore les traces visibles de la dernière guerre. Ce sont les ouvrages de campagne construits par les Turcs pour défendre le passage. Il y a là toute une série de redoutes et de blockhaus élevés autour d’une koula (tour en pierre), détruite par les Russes. On ne s’est point battu, que je sache, au col de Ginci ; les Russes ne sont arrivés ici que lorsque le Balkan avait été franchi plus à l’est. Une clause du traité de Berlin stipule que les fortifications léguées par les Turcs à la Bulgarie devront être démolies. Les Bulgares répondent, non sans quelque apparence de raison, qu’ils n’ont pas les ressources nécessaires pour accomplir ce travail gigantesque. En attendant, ils bénéficient de l’adage cher à M. de Bismarck : Beati possidentes.
A l’ombre de ces redoutes s’élève une construction isolée ; c’est l’auberge de Pierre (Petrov Han). C’est là qu’on détache les bœufs et que les arabas sont rejoints par les chevaux qui, partis au jour, ont gravi la montagne sans fatigue. Un pourboire généreux provoque les bénédictions et les signes de croix des bouviers. Ils reçoivent de l’arabadjia pour les services de leur attelage la modeste somme d’un rouble (trois francs cinquante), se réconfortent d’un verre de raki et redescendent vers Klisoura. L’hospitalité de Petrov Han est bien supérieure à celle de l’hôtel d’Italie ; une fumée joyeuse flotte au-dessus de la maison ; elle s’échappe à vrai dire par un trou percé au beau milieu de la toiture ; une marmite pendue à une corde se balance au-dessus d’un foyer rustique ; elle a à subir de terribles assauts de la part d’appétits aiguisés par l’air frais du matin.
Le versant méridional de la Stara Planina (vieille montagne) n’a malheureusement rien de commun avec celui que nous venons de gravir. Le col à peine franchi, toute végétation cesse brusquement. C’est maintenant une série de côtes absolument nues, hérissées de cailloux où la voiture est souvent secouée par des cahots furieux. A l’horizon, l’immense plaine de Sofia, dominée par la croupe disgracieuse du mont Vitoucha. La ville s’aperçoit de fort loin, blanche ou grise, suivant que les nuages mobiles promènent sur elle leurs ombres capricieuses ; des terres effroyablement ravinées attestent la violence des eaux. Le pays semble désert ; les villages y sont presque aussi rares que les arbres.
A une station de poste, Petko me demande la permission de faire monter un voyageur. Je lui donne volontiers place. Le nouveau venu m’aborde en langue russe ; il me demande quelques détails sur les Français qui s’intéressent aux Slaves, notamment sur MM. Rambaud et Leger. Je les lui donne. Il paraît enchanté d’avoir l’occasion de voyager avec un professeur parisien. C’est un jeune Monténégrin, blond, pâle et délicat, qui, la veille, n’a pu supporter les fatigues du voyage, et qui est resté malade en route. Il a fait des études de droit à l’Université de Moscou, et comme il n’a guère l’espérance d’utiliser ses talents dans la petite patrie monténégrine, il va en Bulgarie avec l’espoir d’y trouver du service. Il ne sait pas encore le bulgare, mais le russe lui est familier, et jusqu’à nouvel ordre l’administration prend des employés où elle les trouve. La langue russe est populaire ici et, dans une foule de circonstances, s’emploie concurremment avec le bulgare. La conversation de mon compagnon improvisé m’aide à franchir sans trop d’ennui la longue plaine de Sofia, dont les blancs minarets semblent fuir devant nous. Enfin, à cinq heures du soir, nous faisons notre entrée dans la capitale de la Bulgarie.
CHAPITRE X
SOFIA ET LA BULGARIE.
Pourquoi Sofia est devenue capitale. — Aspect de la ville, les mosquées, la bibliothèque, les églises.
En jetant les yeux sur une carte de la principauté, telle que l’a faite le traité de Berlin, on s’étonne au premier aspect de la situation singulière qu’occupe sa capitale. Elle est en quelque sorte perdue dans un recoin ignoré du sud-ouest, également éloignée du Danube et de la mer Noire. Le centre que la géographie et l’histoire semblaient imposer au choix des Bulgares, c’est la ville de Tyrnovo, l’ancienne résidence de leurs tsars, située presque à égale distance du Timok et du Pont-Euxin, du Danube et du Balkan. Si les patriotes ont choisi Sofia, ce n’est pas sans raison. La principauté ne comprend que deux millions de Bulgares sur quatre ou cinq qui peuplent la péninsule balkanique ; elle n’est que l’amorce, le noyau de l’état définitif qui réunira un jour les Bulgares à demi affranchis de la Roumélie orientale et les Bulgares restés sous le joug de la servitude ottomane. Elle est située sur le trajet du chemin de fer qui réunira tôt ou tard Belgrade à Constantinople et à Salonique. Abritée des vents chauds du midi par la masse colossale du mont Vitoucha (2,500 mètres), elle jouit d’un climat sain et agréable ; elle n’a point de cours d’eau, il est vrai ; mais ce détail est peu important dans un pays où, — sauf le Danube, — nulle rivière n’est navigable. Son passé n’est d’ailleurs pas sans gloire : sous le nom de Serdica, elle a été jadis la capitale d’une tribu thrace, celle des Serdes ; ce nom revit encore dans celui que lui donnent les Bulgares, Srédets ; elle a vu naître non loin d’elle les empereurs Maximin et Galère ; au quatrième siècle, elle a été le siége d’un concile. Conquise au début du neuvième par les Bulgares, elle a été à diverses reprises la résidence de leurs princes ; plus tard elle est devenue la capitale du Beglerbeg de Roumélie. Des chaussées, fort bonnes pour ces régions, la mettent en communication avec Nich, Lom, Viddin, Plevna, Salonique, Philippopoli.
Sous le régime turc, elle était naturellement peu florissante. Blanqui, notre compatriote, qui la visita en 1841, la dépeint « bâtie en bois, sale et infecte », et donne un tableau saisissant des humiliations auxquelles les chrétiens y étaient exposés. Aujourd’hui, elle se transforme, et sera bientôt une cité occidentale. Elle a dès maintenant une double physionomie : d’un côté, la ville turque avec ses rues étroites plantées de saules et bordées de boutiques en bois, peuplée de Juifs espagnols, d’Arméniens, d’Osmanlis… et même de Bulgares ; de l’autre, la cité nouvelle, avec ses rues larges, ses maisons en pierre de taille, son parc élégant, son Grand-Hôtel, et le nouveau palais du prince qui coûtera trois millions et ferait honneur à n’importe quelle résidence. Les étrangers commencent à arriver ; à côté d’un restaurateur allemand, on rencontre un bazar français et une imprimerie slave tenue par des Tchèques. Sofia, d’ici à quelques années, aura vraiment fort bon air. Elle a été occupée par les Turcs en 1383 ; elle n’a été affranchie par les Russes qu’en 1878. Après cinq cents ans de servitude, la voici qui renaît à la civilisation.
Le plus ancien de ses édifices, c’est l’église à moitié ruinée de Sainte-Sophie, qui lui a, dit-on, donné son nom. C’est une église byzantine à coupole harmonieuse ; elle est aujourd’hui située hors de la ville, ce qui semble indiquer que la ville elle-même s’est déplacée sous la domination ottomane. Les Turcs, naturellement, en avaient fait une mosquée ; depuis de longues années elle est abandonnée ; le minaret s’est écroulé, et la ruine est redevenue chrétienne. Couverte de mousses et d’herbes folles, sa coupole se dresse solitaire au milieu d’une place silencieuse. A deux pas, on construit le nouveau gymnase qui préparera la jeunesse bulgare à de meilleures destinées.
Parmi les nombreuses mosquées, une seule est restée ouverte aux fidèles musulmans ; elle est entourée d’une galerie couverte ; ses murs sont ornés d’arabesques assez élégants, où les tons bleus dominent, et parmi lesquels se déroulent des versets du Coran. Auprès de cet édifice, on rencontre un hammam plus fréquenté aujourd’hui par les giaours que par les Osmanlis. Il est alimenté par une source sulfureuse thermale de trente-cinq degrés environ. L’établissement actuel est peu confortable et d’une saleté repoussante. Passé dix heures du matin, il est dangereux de s’y baigner. La municipalité de Sofia se propose de capter les eaux bienfaisantes, de les amener dans les nouveaux quartiers et de créer un établissement thermal à la manière de l’Occident. Les sources d’eaux chaudes sont nombreuses au pied du Vitoucha. Sofia leur devra peut-être un jour sa prospérité.
La plupart des mosquées tombent en ruine : l’une a perdu l’éteignoir de fer-blanc qui coiffait son minaret ; l’autre a sa coupole qui s’effondre. Dans l’une des mieux conservées, la rédaction d’un journal bulgare avait naguère établi ses bureaux. Une autre sert de prison. On l’appelle la Mosquée Noire. La plus belle de la ville, la grande mosquée aux neuf coupoles, Bouyouk Djami, appartient aujourd’hui au ministère de l’instruction publique. C’est dans son enceinte que sont établis l’imprimerie de l’État, la bibliothèque nationale et le musée. Ceci tuera cela. Du temps des Turcs, la typographie était, bien entendu, absolument ignorée à Sofia. L’Imprimerie nationale, habilement dirigée par un Bulgare, M. Kirkov, occupe une soixantaine d’ouvriers. Elle possède une machine à vapeur et a reçu les derniers perfectionnements techniques ; j’y ai vu des œuvres de luxe d’un goût très-délicat ; une partie des ouvriers sont, il est vrai, des étrangers, des Croates pour la plupart, mais tous les apprentis sont Bulgares ; ils montrent beaucoup d’assiduité et d’intelligence. D’ici à quelques années ils seront en état de remplacer leurs maîtres.
La bibliothèque publique occupe l’autre moitié de la grande mosquée ; elle compte déjà douze mille volumes ; elle est tenue avec un ordre excellent et ouverte tous les jours, même le dimanche. L’Assemblée nationale bulgare lui alloue un subside annuel de quinze mille francs. On commence également à recueillir les éléments d’un musée, pour lequel le sol historique de l’ancienne Mésie fournira de nombreux trésors archéologiques. Mon guide m’a montré, non sans émotion, parmi les objets bulgares, un canon de bois qui a servi pendant les dernières insurrections. Je voudrais qu’on ne négligeât pas de recueillir au musée tous les objets d’art musulman qui offrent quelque intérêt. J’ai constaté plus d’une fois que les trottoirs de Sofia étaient pavés avec des turbés (pierres tombales) couverts d’arabesques délicats ou d’inscriptions. Plusieurs coffres renferment de nombreux manuscrits arabes, turcs et persans, apportés ici par un des derniers mutessarifs ; quelques-uns proviendraient, dit-on, de Samarcande. Ils ne sont encore ni classés ni décrits. Je signale cette collection aux orientalistes.
La salle de travail de la bibliothèque est ornée de portraits du prince régnant et de l’empereur Alexandre II. On ne saurait imaginer combien le souvenir du tsar libérateur est populaire ici. Il semble planer sur toute la Bulgarie. A Sofia même, un monument a été récemment élevé en son honneur ; c’est une pyramide de pierre blanche, du meilleur goût. Le soubassement porte cette inscription en langue slavonne :
AU TSAR LIBÉRATEUR : SEIGNEUR, GLOIRE SOIT NON A MOI, MAIS A TON NOM.
Sofia possède plusieurs églises chrétiennes ; la principale est la cathédrale orthodoxe ; elle n’a, comme tous les édifices construits sous la domination turque, ni clocher ni coupole ; mais elle est remarquable par l’élégance de ses proportions. Je la préfère de beaucoup à la cathédrale de Belgrade, où l’on sent trop l’influence du style jésuite autrichien. L’intérieur est décoré avec goût ; j’ai surtout remarqué le trône du métropolitain surmonté d’un baldaquin en chêne sculpté : c’est l’œuvre d’un paysan autodidacte. Je parlais tout à l’heure de la lourdeur du peuple bulgare ; elle est loin d’exclure tout instinct artistique. Il suffit pour s’en convaincre de jeter un coup d’œil sur les costumes populaires : les tabliers des femmes, les vestes blanches des jeunes gens, sont brodés d’ornements fort délicats. Les jeunes filles entrelacent avec goût dans leurs cheveux les fleurs et les sequins, qu’elles remplacent trop souvent, hélas ! par des boutons de porcelaine. J’ai assisté, non loin de Sofia, dans le village de Kniajevo, à la danse nationale du choro ; un jeune musicien de quatorze ou quinze ans jouait des airs traditionnels sur une flûte de roseau avec une justesse et un rythme parfaits. Le choro bulgare, plus compliqué que le kolo serbe, est d’une rare élégance. Un maître de ballets y trouverait des motifs délicats qui charmeraient certainement le public blasé de nos scènes lyriques. Il n’y a pas encore de théâtre en Bulgarie ; mais on commence à donner des représentations d’amateurs. La société de Sofia y prend un vif intérêt.
La presse a pris un développement rapide depuis l’émancipation. Sofia possède plusieurs journaux politiques, dont l’un publie des articles en russe et même en français. L’Agence Havas y entretient un correspondant. Il y a jusqu’à une feuille turque ! Il a fallu l’affranchissement des chrétiens pour donner aux musulmans le droit d’imprimer leurs idées en leur langue !
CHAPITRE XI
SITUATION POLITIQUE DE LA PRINCIPAUTÉ.
Russes et Bulgares. — Libéraux et autoritaires. — L’armée ; l’instruction publique. — Avenir de la principauté.
De par le traité de Berlin, la principauté fait partie intégrale de l’empire ottoman et reconnaît la suzeraineté de la Porte. Elle doit même, en principe, lui payer un tribut ; ce tribut ne sera sans doute versé que le jour où la Turquie aura elle-même réglé l’indemnité de guerre qu’elle a promise à la Russie ; c’est un compte renvoyé aux calendes turques. Le Sultan pourrait, il est vrai, déléguer au Tsar la dette de ses vassaux bulgares ; on voit ce qui résulterait de cette combinaison. Du reste, en fait, la Bulgarie est vassale de la Russie ; l’occupation à laquelle le traité de Berlin croyait avoir mis fin continue sous une forme atténuée. Le prince que les Bulgares se sont donné est, il est vrai, d’origine germanique ; mais il servait dans l’armée russe, et il est apparenté à la famille impériale. Le ministère de la guerre a, jusqu’au mois de septembre 1883, toujours été confié à un Russe. L’armée bulgare compte plus de deux cents officiers russes ; les uniformes sont calqués sur ceux de l’armée libératrice ; les commandements se font en russe. L’étranger qui assiste à une parade militaire pourrait se croire brusquement transporté sur quelque esplanade de Kiev ou de Moscou. Une partie de la jeunesse bulgare a fait campagne avec Gourko et Skobelev ; l’armée nationale, — qui avec les milices monte à plus de cent cinquante mille hommes, — a donc accepté sans répugnance le seul idiome dans lequel il lui fût possible de s’instruire. Voici d’ailleurs un fait curieux qui montre que cette anomalie apparente répond à un besoin réel. Le congrès de Berlin a, comme on sait, créé à côté de la principauté de Bulgarie celle de Roumélie, en haine de la Russie et dans le secret espoir de consolider la Turquie expirante. La Roumélie est censée n’être qu’une province turque pourvue d’une certaine autonomie. Elle n’a point de ministère de la guerre, mais une simple direction de la milice et de la gendarmerie. Les officiers supérieurs nommés par le Sultan sont Allemands ou Français. Eh bien, les troupes rouméliotes sont commandées en langue russe. « Il nous était impossible, me disait un officier prussien au service de la Roumélie, d’improviser une langue militaire bulgare, et nous ne pouvions pourtant pas commander les Bulgares en français ou en allemand. »
Le même phénomène, — je le faisais observer plus haut, — se reproduit partiellement dans un certain nombre d’administrations ; des fonctions importantes sont confiées à des Russes, étrangers à l’idiome bulgare. Avec la langue, les mœurs russes commencent également à s’introduire dans le pays. Ceci a son bon et son mauvais côté. L’armée bulgare, par exemple, n’a rien à gagner à voir pénétrer dans ses cercles le goût du champagne et des cartes. J’ai entendu à ce sujet des plaintes sérieuses, et je souhaite qu’elles parviennent jusqu’au ministre de la guerre. En aucun pays, les réunions d’officiers ne doivent dégénérer en cabarets ou en tripots. En revanche, la vie sociale devra beaucoup à l’exemple de la vie russe, à l’introduction du thé et du samovar. Là où règne le samovar, les réunions intimes se multiplient ; la femme apprend à jouer son rôle de maîtresse de maison ; elle se mêle aux conversations des hommes et sort du gynécée où les mœurs orientales la tenaient enfermée ; les hommes, de leur côté, ne désertent plus le foyer domestique pour le café ou la brasserie. Je ne serais pas étonné de voir, d’ici à quelques années, la vie de salon plus développée chez les Bulgares, — grâce au thé, — que chez les Serbes leurs aînés en liberté et en civilisation.
Le ministère de l’intérieur est aujourd’hui confié à un général russe[40] ; plusieurs Bulgares ont occupé ce poste ; ils n’ont pu s’y maintenir. Ils manquaient, m’assure-t-on, d’autorité et ne savaient pas gouverner. Cela n’a rien d’étonnant chez un peuple récemment affranchi, et qui a lutté pendant de longues années, tantôt par des menées occultes, tantôt à ciel ouvert, pour la liberté. Ceux qui ont été ensemble à la peine savent rarement être ensemble à l’honneur. Qui dit gouvernement dit commandement et obéissance. Chez une nation où le principe d’autorité n’est pas encore fondé sur une longue pratique, il est difficile d’obéir à ceux qui étaient hier des égaux ou des inférieurs. Les Bulgares ont dû, comme les Grecs, comme les Roumains, aller chercher un prince à l’étranger. Ce prince, à son tour, se voit obligé de prendre certains ministres en dehors de la Bulgarie. En arrivant chez le peuple qui l’avait appelé, il a trouvé une constitution calquée sur celle des nations qui avaient déjà une longue vie dans l’histoire ; il s’est senti incapable de gouverner avec elle, et il a réclamé des pouvoirs plus étendus que ceux qu’elle lui conférait. Actuellement, la Bulgarie se trouve partagée entre deux partis : ceux qui désapprouvent la politique militante du souverain, ceux qui estiment que leur pays ne peut acquérir tout à la fois l’indépendance nationale et la liberté politique.
[40] Qu’on n’oublie pas que tout ceci était écrit en 1882.
Il est difficile, téméraire peut-être, à un étranger de se prononcer pour l’une ou l’autre des deux factions. Que mes amis bulgares me permettent cependant d’exprimer un humble avis. Je ne crois pas que les constitutions libérales soient précisément faites pour les peuples enfants. Ce sont des engins perfectionnés ; ils demandent, pour être maniés avec succès, une expérience qui ne s’acquiert, hélas ! qu’avec le temps. Échanger brusquement le régime arbitraire des pachas contre le plein exercice de la liberté parlementaire, c’est là pour un peuple une dangereuse épreuve : c’est comme si l’on passait brusquement à l’air libre en sortant d’une cloche d’air comprimé. Dans la vie des peuples comme dans celle des individus, il y a des lois physiologiques inéluctables. D’autre part, chez une nation inexpérimentée, les querelles politiques, les discussions des assemblées absorbent trop souvent en des luttes stériles une activité qui trouverait mieux son emploi dans l’étude assidue des perfectionnements matériels, des progrès économiques.
Certes, le droit de réunion, la liberté de la presse, la responsabilité ministérielle, sont pour un peuple de précieuses prérogatives. Sont-elles indispensables à une nation qui ne sait encore faire ni son pain ni son vin, qui laboure encore avec une charrue de bois, et chez qui la moitié du sol est en jachères ? J’en doute ; s’il m’était permis de faire un vœu en faveur des Bulgares, je leur souhaiterais moins un souverain constitutionnel qu’un bon tyran, un sultan Mahmoud, un Pierre le Grand inexorable et farouche qui les fît entrer de force en Europe, qui osât forcer chez eux la marche du progrès et les émanciper définitivement des traditions ottomanes, comme le Tsar de fer émancipa son peuple des traditions byzantines ou tartares.
Je ne suis pas de ceux qui voient d’un œil inquiet la prépondérance de la Russie dans la partie orientale de la péninsule balkanique. Depuis que Vienne a mis la main sur la Bosnie et l’Herzégovine, ce n’est plus Pétersbourg qui menace dans ces régions l’avenir de la paix européenne. Consciente ou inconsciente, l’Autriche n’est en Orient que l’avant-garde de l’Allemagne. Elle continue, suivant une tradition inéluctable, à travailler « pour le roi de Prusse ». Il n’est pas mauvais qu’une grande puissance lui fasse contre-poids et puisse au besoin la tenir en échec.
Tous les efforts de la Bulgarie doivent tendre à ne pas laisser s’établir chez elle cette influence autrichienne qui, en ce moment, pèse si lourdement sur la Serbie. L’Autriche-Hongrie prétend faire la police au Danube et isoler de l’Europe ces petits États auxquels la Turquie interdit d’autre part l’accès de la Méditerranée. Que la Bulgarie se hâte d’entrer en rapport avec l’Occident. Qu’elle presse par tous les moyens possibles l’achèvement des chemins de fer qui doivent la rattacher d’un côté à Belgrade, de l’autre à Salonique et à Constantinople. Qu’elle crée sur le Danube une flottille nationale qui lui permette d’échapper au monopole tyrannique de la Donaudampschifffahrtgesellschaft. N’a-t-on pas vu, du temps de la domination turque, les capitaines autrichiens livrer au pacha, avec l’aide des consuls, les Bulgares suspects qui naviguaient sous le pavillon jaune et noir ? Aujourd’hui, les douaniers autrichiens prétendent encore exercer le droit de visite sur les bagages des voyageurs qui vont de Serbie en Bulgarie sans toucher le sol hongrois. Ceci, — je l’ai déjà fait remarquer plus haut, — me paraît un abus violent, contre lequel notre diplomatie aurait déjà dû protester.
On annonce qu’une compagnie russo-bulgare vient de s’organiser pour établir, entre les ports de la mer Noire et ceux du bas Danube, des relations indépendantes. C’est là une tentative que les Bulgares ne sauraient trop encourager, dût-il même leur en coûter quelque argent. On annonce également l’établissement d’une société de navigation roumaine au capital de cinq millions. Il serait peut-être plus sage que les trois États, serbe, roumain et bulgare, s’entendissent pour fonder une entreprise internationale.
J’ai parlé plus haut de la chaussée dispendieuse que le gouvernement actuel construit entre Sofia et Lom Palanka. Il y a beaucoup à faire pour la voirie dans un pays sillonné de montagnes, où le régime des eaux et forêts est tout entier à établir. Dans les régions que j’ai parcourues, — sauf de Klisoura à Petrov-Han, — la barbarie turque a fait table rase. Elle n’a laissé derrière elle ni un chêne ni un pommier. La plus grande partie du sol reste inculte ; bien exploitée, la Bulgarie pourrait nourrir une population double de ce qu’elle possède aujourd’hui. Elle pourrait alors tenter les entreprises pour lesquelles les ressources lui font défaut en ce moment.
Parmi les services publics, ceux qui m’ont paru les mieux organisés sont ceux de la guerre et de l’instruction. La législation est encore à faire : on continue de juger d’après des lois turques, imitées par bonheur de nos lois françaises, et dont il n’existe pas encore de bonnes traductions bulgares. Des étrangers de diverses nations travaillent dès maintenant à l’œuvre de codification. Ainsi, j’ai rencontré à Sofia un ancien magistrat français qui travaille en ce moment à rédiger une loi communale.
L’armée fait grand honneur aux Russes qui l’ont organisée. Avec les cent cinquante mille hommes et les cent canons qu’elle peut mettre en campagne, elle constitue dès maintenant un élément militaire très-respectable. Les Bulgares prennent fort au sérieux les devoirs que leur impose l’intérêt de la patrie. La milice s’exerce régulièrement tous les dimanches. Dans ce pays démocratique et patriarcal, on peut voir des ministres en fonction prendre place dans le rang et faire, sous les ordres d’un caporal, l’école du soldat.
C’est par l’école surtout que s’opérera la régénération du peuple bulgare. Les patriotes l’ont bien compris. Sous la domination ottomane, tous leurs efforts ont tendu à créer des écoles indigènes ; les instituteurs furent les premiers apôtres d’une émancipation morale qui devait fatalement suivre l’émancipation politique. Dès que les Russes eurent mis le pied sur le sol de la Bulgarie, une direction provisoire de l’instruction publique fut créée ; elle a été depuis transformée en ministère. Celui-ci a déjà eu plusieurs titulaires ; le plus éminent est sans contredit M. Joseph Constantin Jireczek. Ce jeune savant n’est pas Bulgare d’origine, mais personne n’a rendu plus de services que lui à la Bulgarie. Il est d’origine tchèque ; son père, M. Joseph Jireczek, un érudit de premier ordre, a été ministre de l’instruction publique à Vienne, dans le cabinet Hohenwart (1871) ; son aïeul est l’illustre historien Schafarik, l’auteur des Antiquités slaves. Dès sa jeunesse, M. Jireczek s’est senti appelé vers les études historiques. La Bulgarie, encore presque inconnue, attira surtout son attention. En 1872, à vingt ans à peine, il publiait une bibliographie de la littérature bulgare ; en 1876, il faisait paraître à Prague son Histoire des Bulgares, ouvrage entièrement nouveau et qui révéla tout un monde. Il fut immédiatement traduit en allemand et en russe. Une édition française est en préparation. On peut imaginer avec quel enthousiasme le jeune savant salua la renaissance d’un peuple qu’il connaissait mieux que personne, et dont les destinées l’intéressaient passionnément. Il venait d’être nommé professeur adjoint à l’Université de Prague, quand le nouveau gouvernement eut l’heureuse idée de l’appeler à Sofia pour l’attacher au ministère de l’instruction publique. Il fut d’abord secrétaire général, puis plus tard titulaire du portefeuille. C’est en cette qualité qu’il a eu l’honneur de publier le premier rapport officiel sur les travaux de son département[41]. Malheureusement, dans un pays constitutionnel et parlementaire, les ministres sont responsables et solidaires. M. Jireczek dut se compromettre et se fatiguer inutilement dans des conflits où la science n’avait rien à voir. Écœuré, il donna sa démission. Il restera désormais à Sofia avec le titre de conseiller près le ministre de l’instruction publique. Cette situation le met au-dessus des fluctuations de la politique ; elle sera, il faut l’espérer, respectée par tous les partis qui se succéderont au pouvoir. La Bulgarie ne saurait impunément se priver des services d’un ami aussi dévoué, d’un serviteur aussi éminent. Sur ma proposition, M. Jules Ferry a bien voulu, pendant son dernier ministère, conférer à son jeune collègue les palmes d’officier de l’instruction publique. Jamais distinction ne fut plus méritée.
[41] Glavno Izlojenie na Negovo Visotchestvo, Kniaza, etc., imprimerie de l’État, 1882.
Parmi les personnes qui ont précédé M. Jireczek dans l’organisation de l’instruction publique, il serait injuste d’oublier M. Drinov, qui fut chargé d’organiser le département pendant la période d’occupation russe. M. Drinov, Bulgare d’origine, est l’auteur d’excellents travaux historiques qui lui ont valu une chaire à l’Université de Kharkov. Quand la guerre éclata, il vint se mettre au service de ses compatriotes ; mais il a fini par préférer la paix de la vie universitaire à l’atmosphère agitée de la Bulgarie, et il est retourné en Russie.
Au mois d’avril 1879, à l’époque où l’on discutait encore chez nous la question de l’enseignement obligatoire et où une partie de nos classes dirigeantes réclamait la liberté de l’ignorance, cette question était déjà tranchée en Bulgarie par l’Assemblée des notables réunie à Tyrnovo. Il va de soi qu’il y a loin du principe à l’application ; la loi spéciale qui doit la réglementer n’a pas encore été présentée. Cependant, les efforts du gouvernement et de ses agents ont déjà obtenu des résultats fort remarquables, eu égard aux circonstances.
Voici des chiffres qui ont leur éloquence. Dans un canton perdu de la principauté, celui de Kustendjil, sur les frontières de la Macédoine et de la Serbie, on comptait, en 1878, pour 50,000 habitants, 3 écoles primaires laïques et 5 ecclésiastiques. Pendant l’année 1879-1880, il a été ouvert 23 écoles de garçons et une de filles, avec un personnel de 25 instituteurs, 2 institutrices, 743 élèves garçons et 69 élèves filles. L’année suivante, on comptait 31 écoles, 37 instituteurs, et 1,350 élèves. Passons brusquement de l’ouest à l’est. Dans le canton de Schoumen (Choumla), il y avait 18 écoles bulgares en 1876 et 43 en 1881. Voyons les chiffres d’ensemble. En 1878-1879, on comptait 1,088 écoles primaires ; en 1881, il y en avait 1,365. Les progrès de l’instruction publique sont d’autant plus intenses qu’on approche davantage de la mer Noire ; l’ouest, tout comme chez nous, est plus arriéré. Les habitants de la plaine de Sofia, les Schoptsi, jouissent, à tort ou à raison, d’une fâcheuse réputation de lourdeur et d’opiniâtreté.
Dans le district déjà nommé de Kustendjil, on cite une commune où l’arrivée de l’inspecteur chargé d’ouvrir une école fut considérée par la population comme une calamité publique. Les paysans cachaient leurs enfants ; les mères, en les voyant aller à l’école, poussaient des hurlements et s’arrachaient les cheveux. Tout autre est le caractère des habitants dans l’est de la principauté. « Là, dit M. Jireczek, l’école est déjà devenue une nécessité pour les paysans. Ils font instruire leurs enfants sans qu’on ait besoin de les exciter ; ils suivent les progrès de leurs écoles et ils en sont fiers. » Les districts de Tyrnovo, Gabrovo, Schoumen, Provadia, occupent le premier rang. Certes, même dans ces provinces, l’idéal de l’enseignement obligatoire n’est pas encore réalisé, mais on en approche. A Sistovo, le nombre des enfants fréquentant l’école est déjà de 60 pour 100 ; à Schoumen (Choumla), il est de 82 pour 100.
Les écoles primaires sont entretenues aux frais des communes et, ce qu’il y a de plus curieux, des églises ; on leur applique les deux tiers du produit des cierges brûlés par les fidèles. Or la fabrication de ces cierges constitue un monopole du clergé, qui se trouve ainsi contribuer à l’instruction laïque. D’autre part, les communes abandonnent au profit de l’école une partie de leur domaine. Jusqu’à l’occupation russe, les maisons d’école étaient misérables. On en a déjà construit plus de quatre cents.
Il est plus facile d’élever ces modestes édifices que de créer un personnel enseignant. Sous la domination turque, les Bulgares intelligents qui voulaient rester dans leur pays et le servir n’avaient guère d’autres ressources que de se faire instituteurs, prêtres ou médecins. La plupart d’entre eux ont été, depuis l’émancipation, absorbés par les carrières administratives. Ceux qui sont restés fidèles à l’école ont été chargés de dresser à la hâte des jeunes gens de bonne volonté. Après six semaines ou deux mois de conférences pédagogiques, des adolescents ont été improvisés instituteurs. Les deux tiers des maîtres bulgares sont aujourd’hui âgés de dix-sept à vingt-quatre ans. Ils suppléent à leur inexpérience à force de bonne volonté. En 1881, deux écoles normales ont été établies, l’une à Vratsa, l’autre à Schoumen (Choumla).
A côté de ces écoles purement bulgares, le gouvernement a dû conserver les écoles musulmanes, — il y a encore environ trois cent mille Turcs dans la principauté ; leur enseignement a un caractère purement religieux, — et les écoles israélites. Les Juifs de la Péninsule sont, comme on sait, les descendants de ceux qui furent jadis exilés d’Espagne par Philippe II. Ils parlent encore aujourd’hui l’espagnol. Cette circonstance nous explique pourquoi ils apprennent le français plus aisément que les Slaves. Leurs écoles, fort primitives, ont reçu dans ces derniers temps d’heureux perfectionnements, grâce aux efforts de l’Alliance israélite. Cette année même, à l’établissement juif de Samakov, les examens ont eu lieu dans notre langue.
Les méthodistes américains ont ouvert dans cette même ville une institution dont on dit grand bien ; ils poursuivent sans doute une propagande religieuse ; mais les jeunes Bulgares qui suivent leur enseignement ne sont pas forcément tenus d’embrasser le protestantisme. Il en est de même de l’école récemment établie à Sofia par les Pères français de l’Assomption. Les slavophiles de Moscou, jaloux de ces influences étrangères et soucieux de la foi orthodoxe, annoncent l’intention d’ouvrir prochainement une école russe à Sofia. Tant mieux ; la jeunesse bulgare ne pourra que gagner à cette rivalité de généreux efforts. Quant à nous, Français, notre devoir est de soutenir par tous les moyens possibles, non-seulement à Sofia, mais à Philippopoli et Andrinople, des établissements qui font aimer notre langue et notre pays, et qui sont libéralement ouverts aux enfants de toutes les confessions. Je reviendrai plus loin sur cette question, qui intéresse au plus haut point l’avenir de notre influence en Orient.
La plupart des écoles ne comprennent que deux ou trois classes. Un certain nombre de localités ont ajouté des classes supplémentaires où l’on donne un commencement d’instruction professionnelle. Douze villes possèdent des établissements secondaires. Sofia a un gymnase classique où l’on étudie les langues anciennes. On n’a pas pu songer à créer cet établissement de toutes pièces ; le personnel et les élèves lui auraient fait également défaut. La première année, on s’est contenté d’ouvrir une seule classe ; on en ajoute une chaque année. Il a fallu se servir, au début, d’édifices peu appropriés à leur destination pédagogique. Les gymnases de Lom Palanka et de Sofia se construisent en ce moment et seront prochainement achevés. Les maîtres sont pour la plupart des Bulgares émigrés qui ont fait leur éducation aux universités de Russie et d’Autriche. On compte parmi eux un certain nombre de Tchèques et de Croates. Les traitements varient de 3,600 à 4,500 francs, ce qui, vu la simplicité des mœurs et la valeur de l’argent, constitue une rémunération très-suffisante. Le nombre des élèves s’accroît très-rapidement. Pendant l’occupation russe, lorsqu’on a ouvert les premiers établissements secondaires, il était de 365 ; aujourd’hui, on en compte près de 2,000 ; un quart environ reçoit des subventions de l’État.
Il va de soi que, jusqu’à nouvel ordre, l’enseignement supérieur n’existe pas. Les futurs officiers sont instruits à l’Académie militaire de Sofia, sous la direction d’officiers russes. Une école d’agriculture doit être prochainement ouverte à Roustchouk. On ne saurait trop se hâter ; l’ignorance du paysan a besoin d’être vigoureusement secouée. On réclame l’institution d’une école de droit et de sciences administratives pour former des fonctionnaires. Provisoirement, les jurisconsultes, les médecins, les industriels de la principauté font leurs études à l’étranger. La plupart d’entre eux ont des bourses du gouvernement ; un riche négociant de Tyrnovo a légué récemment une somme de 300,000 francs, dont le revenu doit être employé à subventionner des missions scientifiques. De tels actes de générosité ne sont pas rares chez les négociants bulgares.
Au ministère de l’instruction publique est rattaché le bureau de statistique, dirigé par un mathématicien distingué, M. Sarafov. C’est lui qui a publié le premier recensement raisonné de la principauté. Il accuse un total de 1,998,983 habitants. J’ai parlé plus haut de la bibliothèque et du musée ; je n’y reviendrai pas ici. Je dois ajouter que le ministère fait de louables efforts pour doter de collections scientifiques les établissements d’enseignement secondaire. Cinq gymnases ont déjà reçu des instruments météorologiques.
Enfin, Sofia vient de voir renaître la Société de littérature bulgare qui existait avant la guerre à Braïla, en Roumanie, et que les événements avaient dispersée. Cette compagnie a publié pendant la première phase de son existence le meilleur recueil périodique qui ait encore paru en langue bulgare. La nouvelle série s’annonce fort bien. Les deux volumes que j’ai eus sous les yeux renferment des travaux excellents. Si les suivants se maintiennent à la même hauteur, la Revue prendra une place très-honorable à côté du Glasnik de Belgrade et des Mémoires de l’Académie d’Agram. Ce sont là certes de louables efforts. Ils méritent d’être signalés à l’attention et à la sympathie de l’Occident. Il y a cinq ans à peine que la Bulgarie est rendue à elle-même. Dans ce court espace de temps, elle a su prouver qu’elle était digne de reprendre sa place parmi les nations européennes, qu’elle apporterait à l’Orient régénéré un précieux élément de force, d’ordre et de civilisation.
CHAPITRE XII
DE SOFIA A PHILIPPOPOLI.
Le brigandage. — La grand’route. — Ichtiman. — Tatar-Bazarjik.
Pendant mon séjour à Sofia, j’avais eu d’abord l’intention de visiter en détail la Bulgarie du Nord ; je comptais me rendre par Orkhanié à Plevna, de là à Tyrnovo, l’ancienne capitale, enfin à Roustchouk, où j’aurais rejoint le chemin de fer de Varna. Plusieurs circonstances me décidèrent à changer d’itinéraire ; d’abord, — je l’avouerai, dût-on m’accuser de lâcheté, — la difficulté des voyages, l’organisation défectueuse des postes, les fâcheux renseignements que je recueillis sur l’état des auberges où j’aurais à demander l’hospitalité. J’étais venu avec l’intention de faire une excursion en Bulgarie ; il s’agissait maintenant d’une expédition pour laquelle je n’étais pas outillé, et qui réclamait plus de temps que je n’en avais à ma disposition. Par-dessus le marché, le journal officiel annonçait que des bandes de brigands turcs avaient paru dans un certain nombre de districts de la principauté. Chaque jour des télégrammes nous apportaient le récit de leurs exploits[42]. Une partie de la principauté était mise en état de siége ; les ministres de l’intérieur et de la guerre, deux généraux russes, qui devaient savoir à quoi s’en tenir, m’engageaient à être prudent et à ne point m’aventurer au delà d’un certain rayon. On m’offrait, il est vrai, une escorte de gendarmes, mais je n’aime point voyager en si pompeux équipage. Certains de mes amis, — des libéraux bien entendu, — m’engageaient à ne prêter foi ni aux télégrammes officiels ni même aux assurances des membres du gouvernement. « Le brigandage n’était, disaient-ils, qu’une manœuvre électorale » ; si l’on proclamait l’état de siége dans certains districts, c’était uniquement pour avoir un prétexte de peser sur les populations à la veille des élections qui devaient renouveler l’Assemblée nationale.
[42] Ces exploits n’ont pas encore cessé au moment où j’écris ces lignes.
Brigandage à part, il n’est pas toujours commode pour un touriste isolé de voyager en Bulgarie. Le paysan est méfiant ; il flaire dans tout étranger qui vient pour étudier le pays un espion, un agent anglais ou autrichien. Peu de temps avant moi, un Russe de mes amis était allé flâner au pied des Balkans ; il portait, pour se garantir du soleil, un chapeau à double visière de mode britannique et était muni de la carte de l’état-major autrichien. Des paysans l’avaient arrêté : « Tu es un espion, lui disaient-ils, tu portes un chapeau anglais et tu as dans ta valise des papiers allemands. » Que répondre à cela ? Le Russe eut grand’peine à se tirer d’affaire. Toutes réflexions faites, je me décidai pour une excursion à Philippopoli. Il n’était d’ailleurs pas sans intérêt de visiter, l’une après l’autre, les deux capitales, et d’étudier tour à tour la situation du peuple bulgare dans la principauté vassale et dans la Roumélie autonome.
De Sofia à Philippopoli, les communications ne sont guère plus aisées que de Sofia au Danube. Les postes des deux États ne correspondent pas entre elles ; il faut, bon gré, mal gré, recourir à l’industrie errante des arabadjias et coucher deux fois en route : la première à Ichtiman, la seconde à Tatar-Bazarjik, où l’on rejoint le réseau des chemins de fer ottomans qui dessert Philippopoli, Andrinople et Stamboul. Le voyage est médiocrement intéressant.
Au sortir de Sofia, la route s’élève lentement, laisse à gauche un grand cimetière musulman, planté de pierres non dégrossies, et passe entre deux mamelons couronnés de redoutes construites par les Turcs lors de la dernière guerre. Elles n’ont d’ailleurs servi à rien ; le Balkan une fois tourné par Gourko, elles sont tombées sans coup férir aux mains des Russes. A droite, le mont Vitoucha élève sa croupe disgracieuse et pelée. A ses pieds, les monastères de Dragolevci et de Bojana se dissimulent derrière des massifs de verdure. J’ai visité celui de Dragolevci ; il possède une église, ou plutôt une chapelle bulgare du quinzième siècle. Elle est ornée de fresques assez curieuses, malheureusement gâtées par l’humidité. Tout le personnel du couvent se composait d’un unique moine qui paraissait mener une vie assez douce ; en son absence, les domestiques nous offrirent une hospitalité qui ressemblait peu à celle de l’abbaye de Thélème.
A dix kilomètres environ de Sofia, on franchit l’Isker, un torrent fougueux en hiver, presque sec en été ; c’est l’Œcus des anciens. On l’a longtemps rattaché au bassin de la Maritsa ; on a découvert qu’il traverse le Balkan dans une gorge fort pittoresque, mais inaccessible aux humains, et qu’il va se jeter dans le Danube au delà de Nicopoli. Derrière le mont Vitoucha apparaît le Rilo, célèbre par son monastère, qui a été pendant des siècles le sanctuaire inviolé de la religion orthodoxe et de la nationalité bulgare. A l’horizon bleuit la masse imposante du Rhodope, où vivent encore aujourd’hui les Bulgares musulmans, les Pomaks. C’est chez ces Pomaks qu’un patriote trop ingénieux a prétendu retrouver la légende d’Orphée mise en vers bulgares.
La route que nous suivons a vu passer bien des peuples et bien des armées. C’est elle qui allait jadis de Byzance à Singidunum ; le chemin de fer qui doit la suivre réunira prochainement Belgrade à Constantinople. Elle est bordée de nombreux tumuli dont Hérodote constate déjà l’existence ; là reposent les anciens peuples de la Thrace. Une route romaine, dont on reconnaît par endroits le pavage, est encore nommée route de Trajan. Nous retrouvons plus loin le souvenir du grand empereur ; après tant de siècles, il semble encore planer sur ces contrées.
Cette plaine de Sofia est d’ailleurs aussi nue que celle qui s’étend du Danube à la Stara Planina ; les terres sont peu cultivées ; la plupart restent en jachères ; les arbres fruitiers semblent inconnus. Les villages sont fort éloignés de la grand’route, qui semble vouloir les éviter systématiquement. Des paysans groupés autour d’une meule en construction animent pour un instant le paysage morne et silencieux. Parfois, d’un groupe une fillette se détache, court à la tête du cheval et l’asperge d’une poignée de grains. C’est un symbole de prospérité, une sorte de bénédiction mythique léguée par le paganisme. La cérémonie se termine, bien entendu, par la demande d’un léger bakchich que le voyageur ainsi béni aurait mauvaise grâce à refuser. Le mot bakchich est un de ceux que les Turcs ont négligé d’emporter ; il restera longtemps dans le pays, même, je crois, après que les anciens dominateurs auront repassé l’Hellespont. Cette manière de le réclamer est d’ailleurs naïve et gracieuse.
La route traverse les villages insignifiants de Ieni-Han (la Nouvelle Auberge) et de Vakarell. C’est à Vakarell, à 800 mètres d’altitude environ, que se trouve la ligne de partage des eaux de la mer Noire et de l’Archipel. Un poste de gendarmes rouméliotes nous annonce la frontière de l’autonomie ; c’est ainsi que les Bulgares désignent la province (autonomia-ta), par opposition à la principauté. Quelques vignes commencent à apparaître sur les coteaux. Nous descendons dans la plaine d’Ichtiman. Ici se trouve la douane de l’empire ottoman. Le service en est fait, bien entendu, par des employés bulgares, polis et convenables, et moins faciles à corrompre que leurs collègues osmanlis. Mon passe-port français est examiné pour la forme par un bon gendarme qui, bien entendu, n’en déchiffre pas un traître mot. Le premier édifice qui frappe les yeux, en entrant dans le village, c’est l’école. Elle est toute neuve et bien bâtie. Malheureusement, nous sommes dans la saison des vacances ; il eût été intéressant d’assister à une classe bulgare. Les Turcs ont aussi leur école auprès de la mosquée ; c’est cette éducation confessionnelle qui rend toute conciliation impossible entre les chrétiens et les musulmans. Le village, sauf quelques édifices publics, est construit tout entier en bois ; au milieu de la rue principale se groupent deux ou trois hans qui s’intitulent fièrement hôtels. Celui d’Italie est bien supérieur à celui de Klisoura, qui m’a laissé de si mauvais souvenirs. Il possède jusqu’à trois chambres, qui donnent sur une salle à manger assez propre. L’usage des draps blancs est encore inconnu, et il est plus prudent de coucher sur les chaises que dans les lits ; mais la salle commune est ornée d’un lavabo auquel les voyageurs peuvent faire successivement leurs ablutions. On peut même obtenir un semblant de dîner. Sur une table traîne un registre graisseux où les touristes inscrivent leurs noms et leurs pensées. Quelque joyeux Gaudissart a passé par là, et a noté dans un langage imagé le souvenir de ses insomnies et des causes qui les ont provoquées. La plupart de ces certificats sont en grec. On commence à sentir l’approche du monde hellénique ; notre hôtesse est Grecque, et la Sphaira d’Athènes est le seul journal où le voyageur affamé de nouvelles puisse apprendre les destinées d’Arabi-Pacha.
Ichtiman est vite vu. La rue principale, — qui est en même temps la grand’route, — est d’une propreté suffisante ; les ruelles latérales sont de véritables cloaques. Les maisons des paysans sont généralement situées au milieu d’un enclos formé de clayonnages plus infranchissables que des murs. Sur certaines de ces palissades est fiché un crâne de cheval qui sèche et blanchit au soleil ; la tête du noble animal passe pour détourner les maléfices. Une superstition analogue se rencontre en Moldavie et même en Allemagne. Un conte de Boccace nous atteste qu’elle n’était pas inconnue dans l’Italie du moyen âge.
L’église orthodoxe se dérobe, comme toujours, dans un enclos isolé. Le portail et la muraille, qui regarde l’ouest, sont décorés de fresques curieuses représentant des scènes de l’Ancien Testament. Elles sont peintes avec une naïveté qui n’exclut pas une audacieuse fantaisie. Il y a loin de cet art tout matériel à celui d’un Fra Angelico.
Un peu au delà d’Ichtiman nous rencontrons le petit hameau de Kapudjik[43]. C’est là que s’élevaient autrefois les fortifications romaines qui gardaient l’entrée des plaines fertiles où coule la Maritsa. C’est là que se dressait l’arc de triomphe connu sous le nom de Porte de Trajan. Il existe encore des vieillards qui ont vu cette ruine auguste ; elle a été rasée en 1835 par Chozrev-Pacha, un Turc qui passait pour civilisé. L’altitude du défilé est peu considérable, mais la route est fort inégale et bordée de ravins escarpés ; la végétation est en général maigre, et l’ensemble est bien inférieur à celui du col de Ginci. Blanqui déclare avoir passé ici « la grande et formidable barrière du Balkan » et décrit ces régions avec une sorte de terreur. Il est vrai qu’elles étaient en ce temps-là infestées de brigands. La chaussée a sans doute été améliorée depuis 1840 ; quant aux brigands, ils ont complétement disparu. Nous n’avons rencontré que de paisibles bergers bulgares. A diverses reprises nous avons aperçu les débris des travaux entrepris avant la dernière guerre pour la construction du chemin de fer de Belgrade à Constantinople : des remblais à moitié écroulés, des pierres taillées et non assemblées, des monceaux de rails rongés par la rouille. Dieu sait quand ces travaux seront repris ! En tout cas, il y aura ici de sérieuses difficultés à vaincre.
[43] En turc, la Porte.
Le défilé une fois franchi, l’immense plaine de Roumélie se déroule devant nos yeux. La vigne et les arbres fruitiers commencent à paraître ; une brise chaude annonce l’influence du climat maritime succédant brusquement au climat continental. A en croire mon compagnon de voyage, un jeune et intelligent Bulgare du Midi, la Roumélie serait le paradis de sa nation. La terre y serait plus fertile, la population plus dense, les hommes plus intelligents, la civilisation plus avancée que dans la Bulgarie du Nord. Je m’abandonne à des illusions qu’une halte un peu longue au premier village a bientôt, hélas ! dissipées.
Ce village est celui de Vetrena, que les anciennes cartes désignent sous le nom turc de Ieni-Keui. Lamartine y tomba malade à son retour d’Orient et y resta près d’un mois. C’est là qu’il découvrit l’existence des Bulgares et qu’il eut l’occasion d’apprécier leurs solides qualités : « Le pays qu’ils habitent serait bientôt un jardin délicieux, écrivait-il, si l’oppression aveugle et stupide de l’administration turque les laissait cultiver avec un peu plus de sécurité. Ils ont la passion de la terre. Ils méprisent et haïssent les Turcs ; ils sont complétement mûrs pour l’indépendance et formeront, avec les Serbes leurs voisins, la base des États futurs de la Turquie d’Europe. » Paroles prophétiques que les diplomates du congrès de Berlin ont peut-être trop oubliées !
Lamartine, malgré sa longue et douloureuse maladie, n’a point gardé rancune à Ieni-Keui ; il déclare que c’était « un ravissant séjour d’été ». Je l’ai traversé précisément au mois d’août, par une chaleur étouffante ; je l’ai trouvé fort laid, et je lui ai en vain cherché les charmes que lui prêtait l’imagination du poëte. Le moindre hameau du pays de Caux est cent fois plus « ravissant ».
La plaine de Roumélie s’étend maintenant à l’infini devant nous ; à l’ouest émergent les masses sombres du Rhodope ; dans la vallée commencent à scintiller les eaux argentées de la Maritsa. La chaussée est assez bien entretenue, mais raboteuse ; le plus souvent l’arabadjia fait passer son attelage sur les jachères qui bordent la route. Et ce sont sans relâche des tumuli verdoyants sous lesquels dorment les peuples des temps anciens ! Il semble que ce pays soit un cimetière de nations. Quand les Russes ont occupé la Bulgarie, ils ont eu le tort de ne pas se faire suivre, — comme nous en Égypte, — d’une expédition scientifique. Bien peu de ces monuments primitifs ont encore livré leur secret ; et les Bulgares, à peine sortis eux-mêmes des ombres de la mort, ont aujourd’hui bien autre chose à faire que de fouiller des tombeaux.
Tatar-Bazarjik nous apparaît enfin au milieu des saules et des peupliers. C’est moins une ville qu’un grand village ; sur les bords de la Maritsa, des troupeaux de buffles et de pourceaux se vautrent dans des mares fétides. Un campement tsigane est installé sous les arbres et fait la cuisine en plein air. Sur une aire soigneusement aplanie, de solides paysans font fouler les gerbes de blé par les pieds de leurs chevaux. L’usage des fléaux leur est complétement inconnu… Tout à coup un sifflet de locomotive se fait entendre. Nous allons donc rentrer en Europe.
L’arabadjia nous annonce que la ville possède un nouvel hôtel très-distingué. Il traverse la ville au galop et nous dépose à l’Hôtel de la Maritsa, à l’angle même du pont qui franchit le fleuve illustre, mais fangeux, où roula jadis la tête d’Orphée :
… Marmorea caput a cervice revulsum
Gurgite cum medio portans Œagrius Hebrus
Volveret, Eurydicen vox ipsa et frigida lingua,
Ah ! miseram Eurydicen anima fugiente vocabat,
Eurydicen toto referebant flumine ripæ[44].
[44] Géorgiques, livre IV.
A quinze ans, quand je lisais Virgile, je me figurais autrement le fleuve sacré. Ce n’est, hélas ! qu’un cours d’eau bourbeux, où roule une onde jaunâtre, et qu’on peut presque traverser à pied. De l’autre côté du pont, sous les grands saules, des tentes sont dressées : c’est la petite armée rouméliote qui s’exerce aux manœuvres d’été. J’ai visité ce camp et l’ai trouvé fort bien tenu ; les soldats, vêtus de blanc et coiffés du kalpak bulgare, ont aussi bonne mine que leurs camarades de la principauté.
En voyant arriver une araba, deux voyageurs et la voiture de bagages qui nous suit depuis Sofia, le handjia, pardon ! l’hôtelier, se précipite et s’empresse de nous faire les honneurs de son établissement. Comparé à celui d’Ichtiman, c’est presque un palais. Il est tout nouvellement construit, blanchi à la chaux, et paraît fort propre au premier aspect, mais c’est toujours un han, ce n’est pas un hôtel. Les chambres sont groupées autour d’une grande pièce centrale qui sert de salle à manger : « C’est ici que se réunit la bonne société de Tatar-Bazarjik, nous dit gravement l’hôte. On y donne des bals pendant l’hiver. » Vous figurez-vous le voyageur obligé de traverser la cohue dansante pour regagner son lit et troublé dans son sommeil par le bruit des violons !
Au milieu de la salle, j’aperçois une sorte de buffet sur lequel sont dressées deux boîtes de sardines, flanquées d’une bouteille de sauterne et d’une bouteille de saint-estèphe. Encouragé par ce luxueux appareil, je me risque à demander des draps propres. On me répond qu’il n’y en a plus, que d’ailleurs la chambre n’a pas servi depuis six semaines, et qu’il n’y a couché que des Allemands. Nous ne sommes pas encore au Grand-Hôtel ! Et pourtant, quelle différence entre le confort relatif d’aujourd’hui et celui du temps où Blanqui dut coucher à Tatar-Bazarjik dans une écurie, et changer de linge sous les yeux indiscrets des Ottomans ! Il est décidément prudent, en ce pays, de faire comme le sage de l’antiquité, et de porter tout avec soi, même son lit.
Je dois rendre une justice à notre hôtelier, c’est que son saint-estèphe était vraiment potable. Du vin de France, même frelaté, quelle chose exquise, quand on a pratiqué pendant quelque temps les vins naturels de Bulgarie !
Mon compagnon de voyage, mis en goût par l’aspect de tant de choses délicates, se risque à demander un siphon. Le garçon ne comprend pas ; on lui explique ce que c’est que de l’eau de Seltz, et on l’envoie en chercher chez le pharmacien, qui pourrait en avoir. Il revient au bout de quelques minutes avec un paquet d’une poudre blanche et effervescente qu’il jette dans l’eau et fait précipitamment avaler au voyageur altéré. Ce n’était pas précisément de la poudre de Seltz, mais une composition chimique d’un nom presque identique et d’un effet tout différent. Je laisse à penser si mon pauvre compagnon soupa mal et dormit peu. Tandis qu’il maudissait l’erreur dont il était la victime, je passais ma soirée au café de l’hôtel. Il y avait un billard, des liqueurs variées, des monceaux de Rahat lokoum[45], sur lesquels s’abattaient des nuées de mouches.
[45] Sorte de pâte sucrée, fort à la mode en Turquie.
Les impressions de voyage diffèrent singulièrement suivant les voyageurs. Lamartine, qui fut reçu à Tatar-Bazarjik en 1833 par un prince turc (?), déclare que c’est « une jolie ville » ; Blanqui, venu huit ans plus tard, la donne pour un véritable cloaque. La vérité me paraît être entre ces deux appréciations : pour une ville turque, Tatar-Bazarjik est bien pavée, convenablement bâtie, et suffisamment propre ; pour une ville européenne, elle laisse beaucoup à désirer. Elle tend chaque jour de plus en plus à le devenir ; sur une population de quatorze mille habitants, elle ne comprend aujourd’hui que trois mille musulmans. Mes longues flâneries à travers ses rues ne m’ont rien fait découvrir de bien intéressant ; les mosquées sont sans caractère, l’église orthodoxe, entourée d’une sorte de campo santo, est l’une des moins mal bâties de l’ex-empire ottoman.
J’ai en vain cherché les Tatars dont le nom de la ville semblait indiquer l’existence. J’ai fini par trouver dans l’histoire l’explication de ce nom mystérieux. Le sultan Bajazet II établit ici, en 1485, des Tatars de Bessarabie. Quant au mot bazarjik (marché), il s’explique par le commerce important dont la nouvelle colonie fut autrefois le centre. Elle était le nœud de routes qui allaient d’un côté à Belgrade, de l’autre à Raguse et à Salonique. Au seizième siècle, elle était purement musulmane ; un voyageur allemand de cette époque y signale en tout trente familles chrétiennes.
CHAPITRE XIII
PHILIPPOPOLI ET LA ROUMÉLIE.
Les chemins de fer ottomans. — Aspect de Philippopoli. — La ville et la société. — L’instruction publique. — Progrès littéraires. — La mission française. — L’armée. — Situation transitoire de la Roumélie. — L’avenir de la Bulgarie.
Le lendemain matin, nous étions à la gare de Tatar-Bazarjik. Je dis adieu, sans regret, aux arabas et aux arabadjias. Ce mode de transport pourrait être fort agréable dans un pays vraiment pittoresque, comme la Suisse ou le Tyrol ; mais sur les croupes dénudées de la Sredna Gora, à travers ces plaines infécondes ou déjà moissonnées, à travers ces villages sans clocher, sans caractère, qui se ressemblent tous, le touriste ne gagne rien à voyager lentement. Sauf la splendide montée du col de Ginci et quelques ravins aux environs de la Porte de Trajan, les deux cent cinquante kilomètres que je viens de parcourir en voiture sont moins intéressants que les steppes de la Petite Russie.
Les chemins de fer ottomans sont-ils bien supérieurs aux arabas ? A coup sûr, ils ne vont guère plus vite qu’elles. De Tatar-Bazarjik à Constantinople, il y a moins loin que de Paris à Lyon ; cette distance, dans une plaine unie, sans rampes, sans tunnels, pourrait être franchie en moins de douze heures ; on en met trente-huit. Le train roule sans se presser jusqu’à Andrinople, passe tranquillement la nuit devant cette ville, et repart le lendemain à six heures pour arriver à Stamboul à neuf heures du soir. Nous sommes en Roumélie, mais le chemin de fer est administré par la compagnie ottomane. On parle français dans presque toutes les gares ; l’ignoble monnaie turque commence à faire son apparition ; elle a seule cours légal sur tout le réseau. Il semble qu’au moment où l’on croyait ressaisir l’Europe, elle fuit devant vous.
Le premier aspect de Philippopoli est certainement fort original. La ville s’aperçoit de loin dans une plaine jonchée de tumuli, bornée au nord et à l’ouest par les massifs du Balkan et du Rhodope. Elle domine l’horizon, juchée sur trois rochers que Lucien appelle quelque part les trois Acropoles. Ils gardent encore aujourd’hui les noms que les Turcs leur ont donnés : le plus haut est le Djambas-tepeh, ou mont des Jongleurs ; le second, plus voisin de la Maritsa, est le Nebet-tepeh (la montagne de la Prophétesse) ; le troisième, séparé du premier par un ravin profond et presque inhabité, est le Sahat-tepeh, ou mont de l’Horloge ; il porte en effet une tour en bois surmontée d’une horloge, chose rare dans ces contrées. Près d’elle se dresse une pyramide blanche ; c’est le monument élevé à la mémoire des Russes qui ont succombé pendant la dernière campagne. On chercherait vainement dans cette ville, théoriquement soumise au sultan, le cénotaphe des Turcs morts pour la défense de l’intégrité ottomane. Nous sommes ici en plein dans le domaine de la fiction diplomatique, c’est-à-dire, au fond, de l’absurdité.
La ville a trois noms ; ils symbolisent en quelque sorte les trois nationalités qui se la sont disputée depuis des siècles : les Grecs, dont les pères l’ont fondée jadis, l’appellent Philippopoli ; les Turcs, Felibé ; les Bulgares, Plovdiv. Sa physionomie n’est pas franchement dessinée ; la majorité de la population est évidemment bulgare, mais on y parle beaucoup turc, et la colonie grecque est considérable. Elle possède un journal rédigé en grec et en français qui, naturellement, agite souvent le spectre du panslavisme. Les trois idiomes sont d’ailleurs employés par l’administration municipale.
Depuis qu’elle est devenue capitale d’une province autonome, qu’elle est à peu près sûre de ne pas voir revenir l’ère des massacres et des bachi-bouzouks, Philippopoli tend à s’agrandir et à se civiliser. Près du chemin de fer, un faubourg neuf est bâti de villas élégantes où s’abritent la plupart des consulats ; ceux d’Autriche et de Russie sont seuls restés dans la haute ville. Ce dernier, que j’ai visité, occupe une ancienne maison grecque toute peinte en bleu, toute festonnée de verdure, du style le plus agréable. Le quartier du bazar, construit en bois, couvert de toitures en charpentes, constitue un dangereux foyer d’incendies et d’épidémies. Une longue rue flanquée de bâtisses à moitié européennes, de magasins grecs, arméniens ou bulgares, descend jusqu’à la Maritsa. Les flots rapides et bourbeux du fleuve sont naturellement impropres à toute navigation. C’est lui, cependant, qui fournit à la cité la seule eau dont elle puisse s’abreuver ; on la recueille dans de larges outres qu’on charge sur des chevaux conduits par les sakadjas (marchands d’eau). Au temps jadis, de longs aqueducs amenaient ici les sources des montagnes voisines ; ils sont depuis longtemps détruits. La civilisation a reculé pendant des siècles dans ces malheureuses contrées. Dieu sait quel vigoureux effort il faudra pour lui faire reprendre sa marche en avant. Tout révèle d’ailleurs le voisinage de Constantinople et de la Méditerranée : les produits douteux de nos distillateurs méridionaux s’étalent aux devantures des boutiques ; notre langue est parlée dans le Grand Hôtel de Bulgarie. Son influence se fait sentir sur l’idiome bulgare, qui s’imprègne de néologismes assurément inintelligibles pour les paysans et monstrueux pour le philologue.
Depuis le quatrième siècle avant notre ère, où elle fut fondée par le père d’Alexandre le Grand, Philippopoli a vu passer dans ses murs bien des peuples et bien des armées ; elle a été habitée tour à tour par les Macédoniens, les Slaves et les Osmanlis ; elle a vu défiler les croisés, latins ou allemands, les conquérants turcs et les Russes libérateurs. Son histoire serait toute une épopée. Cependant les monuments y sont rares. Les archéologues en signalent quelques-uns ; mais, faute d’un bon guide, je n’ai pu réussir à les découvrir ; les seuls dont j’ai constaté l’existence sont ces tumuli silencieux qui dorment dans la plaine de la Maritsa. La résidence du gouverneur général, le prince Vogoridi, est installée dans le konak où trônait naguère le pacha ; c’est un bâtiment sans caractère, dont les murs mal badigeonnés baignent dans les eaux jaunes du fleuve. L’Assemblée nationale siége dans un ancien hammam turc, étonné de se voir transformé en Parlement. Cette Assemblée est, assure-t-on, plus distinguée que celle de la principauté. A Sofia, les paysans dominent ; ici, ce sont les classes intelligentes, les capacités, comme nous disions autrefois. Le voisinage de Constantinople, la concurrence de l’élément hellénique, ont contribué à élever le niveau intellectuel des Bulgares méridionaux. Je dois dire cependant que leurs frères du Nord, — à Sofia du moins, — m’ont paru moins indolents, moins orientaux et, qu’on me pardonne le mot, plus européens. Ce jugement repose sur des impressions un peu rapides, et j’aurai peut-être occasion de le modifier un jour.
Je n’ai pas trouvé à Philippopoli tout ce que j’y cherchais. Les villes de ce genre ne sont pas faites pour être visitées par le touriste pressé ; tout ce qui pourrait l’intéresser se dérobe à sa curiosité. Les rues n’ont pas encore de nom, les maisons pas de numéros. Or, toute la haute ville constitue un dédale inextricable.
— Où demeurez-vous ? demandais-je à un aimable compatriote qui venait m’inviter à déjeuner.
— Je n’en sais rien moi-même. C’est quelque part près du marché. Mais je viendrai vous chercher.
Un cocher que je prie, en bulgare, de me conduire à l’état-major général (generalni chtab), me mène bravement au tribunal (seudilichté). Je voudrais faire la connaissance des littérateurs, des journalistes bulgares, des hommes d’État, de ceux du moins qui, malgré les chaleurs, sont encore restés dans la ville ; personne ne peut m’indiquer leur adresse. Je cherche un poëte distingué, l’une des plus brillantes espérances de la littérature bulgare, M. V…; on m’envoie chez son frère, employé au konak. Quelques personnes ont l’obligeance de me faire visite ; mais comme elles me laissent des cartes sans adresse, je suis dans l’impossibilité de leur rendre leur civilité. Impossible de découvrir s’il y a un endroit, café, cercle, jardin, où se rassemble l’élite de la société bulgare. Tout cela est terriblement oriental.
Je demande la grande poste ; mon hôtelier m’indique fort clairement la rue où je dois la trouver. Je parcours cette rue dans tous les sens ; impossible de rien découvrir. Renseignements pris, la grande poste se trouve dans une cour, au haut d’un escalier, au fond d’un corridor.
On peut vivre à Philippopoli, on y vit même fort bien grâce au Grand Hôtel de Bulgarie ; mais si peu qu’on ait de curiosité intelligente, il est impossible de la satisfaire. Je n’ai pu réussir à visiter une église grecque ou bulgare ; elles se dissimulent derrière des enceintes de murailles. Il existe, m’assure-t-on, dans la haute ville, une classe de familles commerçantes, riches et considérées, qui constituent une sorte de patriciat analogue à celui de Venise. Cette classe dérobe soigneusement ses foyers domestiques aux investigations de l’étranger. J’ai vécu trois jours entiers à Philippopoli sans avoir l’occasion de connaître « le pain et le sel » de l’hospitalité bulgare. Trois jours, c’est peu, et mon jugement paraîtra peut-être précipité. Mais un jeune savant russe qui m’avait précédé dans cette ville y avait résidé un mois entier ; il était en rapport quotidien avec les représentants des classes dirigeantes ; il n’avait pas été plus heureux que moi. Mes amis, les hellénistes ou les philhellènes, trouvent un accueil beaucoup plus empressé dans la colonie grecque. Ce qu’il y a de certain, c’est que la vie publique et la vie sociale ne sont pas encore organisées dans la capitale de la Roumélie.
Grâce à l’obligeance de notre excellent compatriote M. le lieutenant-colonel Toustaint du Manoir, chef d’état-major des milices, qui m’a donné un de ses gendarmes pour m’orienter dans la ville, j’ai pu découvrir où logeait la direction de l’instruction publique. Le directeur était absent, mais j’ai rencontré chez son remplaçant un courtois accueil, et j’ai recueilli des documents fort intéressants. Ici, comme à Sofia, tout est naturellement en voie de formation. Le dernier pacha turc ne savait ni lire ni écrire ! Bien avant l’émancipation, malgré l’apathie hostile des Turcs et la mauvaise volonté des Grecs, les Bulgares de Roumélie avaient eu l’idée d’ouvrir des écoles. Un observateur sagace, M. Albert Dumont[46], a donné, il y a une dizaine d’années, d’intéressants détails sur ce réveil national, qu’il avait constaté au milieu de ses excursions archéologiques. Aujourd’hui les Bulgares du Midi peuvent poursuivre sans obstacle leur émancipation intellectuelle. Ils n’ont pas eu la bonne fortune de s’assurer le concours d’un savant aussi érudit, aussi passionné pour leur histoire que M. Jireczek. Ils ont des hommes chez qui le patriotisme supplée à la science. Dans certains détails, la lourde main de l’Osmanli se fait encore sentir ; ainsi, la Roumélie est enveloppée dans le réseau des douanes ottomanes ; on n’y laisse pas pénétrer les livres scientifiques où le mahométisme est discuté. Mais les Bulgares n’ont pas besoin de ces livres pour savoir ce qu’ils doivent penser de l’Islam.
[46] Voir son livre le Balkan et l’Adriatique, Paris, 1873.
J’ai trouvé la direction de l’instruction publique installée dans une maison occupée jadis par un riche musulman. Cette maison, avec ses vastes salons ornés de divans, son jardin à fontaine élégante, son hammam en miniature, semblait plus faite pour les molles délices du kef que pour les sévères travaux de l’éducation populaire. Elle renferme maintenant un commencement de bibliothèque, — trois ou quatre mille volumes environ, — et une riche collection de médailles qui, malheureusement, ne sont pas encore cataloguées.
M. le sous-directeur de l’instruction publique a bien voulu me remettre toute une collection de documents officiels relatifs à son département. Tous sont en bulgare, sauf une courte brochure en grec comprenant les rapports des inspecteurs des écoles helléniques. La pièce la plus importante de ce dossier, c’est le rapport adressé au gouverneur général Son Altesse le prince Vogoridi, sur l’année scolaire 1880-1881. Ce travail est moins considérable que celui de M. Jireczek, dont j’ai donné plus haut l’analyse. Les circonstances ne sont pas tout à fait les mêmes ici que dans la Bulgarie du Nord ; il y avait moins à faire, et l’effort a dû être moins énergique. D’autre part, on se trouve en présence d’éléments ethnographiques plus complexes, notamment d’un élément grec qui n’est pas disposé à se laisser bulgariser. Une statistique officielle, publiée il y a deux ans, évalue le nombre des Rouméliotes à 815,951, dont 537,560 Bulgares, 154,700 Turcs, 42,569 Grecs. Ces chiffres, au dire des personnes compétentes, sont au-dessous de la réalité. On aurait, paraît-il, oublié de compter les enfants. Ce n’est pas exagérer que d’évaluer aujourd’hui la population totale à plus d’un million.
Pendant l’année scolaire 1880-1881, la Roumélie comptait 1,412 écoles primaires avec 80,591 élèves, dont 23,789 filles. Les Bulgares possédaient 841 écoles avec 48,000 élèves ; les Turcs, 471 écoles avec 15,189 élèves ; le reste était réparti entre les Grecs, les Arméniens et les Juifs. En somme, d’après les calculs les plus probables, les deux tiers des enfants de la principauté étaient déjà soumis à la loi de l’obligation. N’oublions pas qu’il s’agit d’un pays moins peuplé que le nôtre, où les communications sont plus mauvaises et les instituteurs plus difficiles à recruter. Ici, comme en Bulgarie, on a dû approprier ou construire la plus grande partie des maisons d’école. Le personnel enseignant comprend environ un millier de Bulgares ; chez les Turcs, ce sont les imams et les muezzins des mosquées qui remplissent le rôle d’éducateurs. Il n’y a point encore d’écoles normales. Les jeunes maîtres suivent pendant les vacances des cours de pédagogie. Les établissements scolaires sont inspectés non par des fonctionnaires spéciaux, mais par des personnes notables, des médecins, des ecclésiastiques, qui reçoivent une subvention de l’État. Il y a des conseils cantonaux et départementaux. Les écoles secondaires sont au nombre de quatre ; elles ont été fondées pendant la période de l’occupation russe ; on compte deux gymnases réals (professionnels) pour les garçons à Philippopoli et à Sliven, deux pour les filles, à Philippopoli et à Stara-Zagora, que les Turcs appellent Eski-Zagra. J’ai précisément sous les yeux le programme de l’établissement de Sliven. C’est une petite brochure imprimée dans cette ville même, à l’imprimerie du journal le Drapeau bulgare. Pour comprendre tout le progrès dont témoigne cette plaquette, en apparence insignifiante, il faut se rappeler qu’avant la guerre libératrice, les pays bulgares ne possédaient qu’une seule imprimerie, celle du vilayet du Danube à Roustchouk. Il y en a quinze aujourd’hui : quatre à Sofia, quatre à Philippopoli, trois à Roustchouk, une à Tyrnovo, à Sistovo, à Varna, à Sliven.
Une seule maison, Danov et Cie, a créé d’un seul coup trois librairies, à Roustchouk, à Sofia, à Philippopoli. Sans doute les œuvres qu’elle édite ne sont pas toutes d’une haute valeur ; ce qu’il faut, avant tout, aux Bulgares, ce sont des livres d’école, des manuels, des traductions. Cependant la littérature proprement dite commence à se développer ; on écrit des drames, des nouvelles ; tel poëte, M. Vazov par exemple, fait preuve d’un réel talent. Deux revues, l’Ordre (Red) et la Science (Naouka), paraissent à Philippopoli ; cette dernière est l’organe de la Société littéraire bulgare, établie dans cette ville ; elle reçoit du gouvernement une subvention annuelle d’environ 7,000 francs. C’est également à Philippopoli que s’imprime le plus important des journaux bulgares, la Maritsa ; elle a eu pendant quelque temps une partie française, qui a été récemment supprimée.
L’enseignement supérieur n’existe pas plus en Roumélie qu’en Bulgarie. On ne peut pas tout créer d’un coup. Une quarantaine de jeunes gens sont instruits à l’étranger aux frais de l’État ; une quinzaine d’entre eux étudient à l’École normale d’Agram ; j’ai recueilli, lors de mon séjour dans cette ville, les meilleurs témoignages sur leurs aptitudes et leur assiduité.
Parmi les écoles bulgares, il ne faut pas oublier celle que les religieux français entretiennent à Philippopoli, et dont la maison mère est à Andrinople. On compte en Roumélie une dizaine de milliers de catholiques qui sont pour la plupart aux mains de prêtres italiens. L’école française de Philippopoli est fort bien menée et rend à notre nationalité de réels services. De temps immémorial, ces établissements d’Orient ont été sous la protection de la France ; c’est là une tradition à laquelle il serait impolitique et même dangereux de renoncer. L’Autriche et l’Italie sont là toutes prêtes à s’emparer d’une position qui ne serait plus abritée par notre pavillon. Prétendre laïciser ces écoles serait une absurdité pure et simple. Six religieux qui vivent en commun dépensent moins qu’un laïque marié. Ce n’est pas en général pour renoncer à la fortune qu’un Français intelligent va s’établir en Orient. Dans ces pays lointains, la robe du moine, la cornette de la sœur de charité, sont respectées de tous, même des musulmans. Les nuances politiques, les discussions religieuses, qui nous divisent ici, disparaissent là-bas, et ce qui plane au-dessus d’elles, c’est l’image grandiose et respectée de la patrie française. Le prestige que nous avions acquis auprès de l’Orient musulman, il faut le conserver auprès de cet Orient slave auquel appartient l’avenir. Gardons-nous de sacrifier à la rigueur des « principes » une influence séculaire. Nos rivaux ne demandent qu’à profiter de nos fautes. L’opinion que j’exprime ici est mûrement réfléchie ; elle est partagée par l’immense majorité des hommes qui connaissent l’Orient pour y avoir vécu plus longtemps que moi. Il ne s’agit ici ni de cléricalisme ni de libre pensée. Il y va des intérêts essentiels de notre pays.
La petite armée rouméliote ne saurait en aucune façon se comparer à celle de la principauté. La diplomatie européenne, en divisant en trois morceaux la Bulgarie du traité de San-Stefano, a eu surtout pour objet d’éviter à Constantinople le dangereux voisinage d’un État qui n’eût été que l’avant-garde de la Russie. Entre la principauté et ce qui reste de l’ancienne Turquie, la Roumélie autonome joue en quelque sorte le rôle d’un tampon protecteur, d’un État neutre, à la façon de la Belgique ou de la Suisse. La Turquie a le droit d’occuper les passages des Balkans, mais ses troupes n’ont pas celui de séjourner dans la province ; elles ne peuvent y pénétrer pour rétablir l’ordre qu’à la demande du gouverneur général. Cette clause est de pure fiction ; le gouverneur qui se permettrait de l’appliquer serait immédiatement assassiné. Mais, d’autre part, ni l’Europe ni le Sultan n’ont grande confiance dans la fidélité des sujets autonomes. Aussi a-t-on réduit au strict minimum l’effectif des forces militaires. Il n’y a point d’armée ; il n’y a qu’une milice et une gendarmerie. Cette milice compte douze bataillons, un escadron de cavalerie, une demi-batterie d’artillerie, une compagnie de génie. On ne doit pas appeler annuellement plus de quatre mille hommes. En mobilisant les douze classes qui sont tenues au service, on arriverait à un total d’environ quarante-six mille combattants. La Roumélie, si elle pouvait appliquer le système bulgare, aurait facilement un effectif d’au moins quatre-vingt mille hommes. Je suis sans inquiétude pour elle. Le jour où elle aura des armes, elle saura bien improviser une armée. Jusqu’à nouvel ordre, les bataillons n’ont pas de drapeau ; ils n’eussent pas accepté celui du Sultan, et l’on n’a pas voulu leur donner un drapeau national. Quant aux quatre canons, ils sont parfaitement inoffensifs ; la demi-batterie n’a point de munitions. « Tous les ans, me disait un officier rouméliote, nous recevons une lettre officielle de Constantinople nous invitant à tirer des salves pour la fête du Sultan. Nous répondons sur papier officiel que nous n’avons point de gargousses, et l’affaire en reste là. »
Ce qu’il y a de plus piquant, c’est que cette petite armée est, comme je l’ai déjà fait remarquer, commandée en langue russe. Supposez que le Sultan eût un jour l’idée invraisemblable de visiter sa province de Roumélie. La première des fêtes qu’on doit lui offrir, c’est naturellement une parade militaire. Vous figurez-vous les milices bulgares défilant devant le successeur d’Othman et commandées dans la langue des vainqueurs de Chipka !
Un certain nombre d’officiers rouméliotes font en ce moment même leurs études à Saint-Pétersbourg. Cependant, l’élément russe est moins considérable ici que dans la Bulgarie du nord. Le commandant est un Allemand, M. Strecker, qui, si je ne me trompe, a porté autrefois le titre de pacha. Le chef d’état-major général est un Français, M. le baron Toustaint du Manoir, ancien commandant des turcos qui a fait toute sa carrière en Afrique. M. Toustaint du Manoir se louait fort du bon esprit et des aptitudes de ses miliciens. Mais il est bien évident que, dans l’état actuel des choses, les troupes rouméliotes ne sauraient se comparer à celles de la principauté. Aux quatre mille hommes que j’ai dits plus haut, il faut ajouter quinze cents gendarmes ; ils sont, paraît-il, commandés par un Anglais. C’est la Porte qui nomme les officiers généraux et supérieurs ; eût-elle pour ces postes importants des Bulgares sous la main, elle se garderait bien de les choisir.
Cette petite armée rouméliote est le vivant symbole de la situation fictive, absurde et transitoire, créée par le traité de Berlin. Il est évident que la Roumélie n’est pas destinée à vivre longtemps. En attendant, le régime actuel constitue évidemment un progrès sérieux sur celui des bachi-bouzouks et même des pachas. De par le statut organique que l’Europe lui a donné, la Roumélie jouit, sous un gouvernement chrétien, d’un régime constitutionnel. Le gouverneur, nommé par le Sultan d’accord avec les puissances, Aleko-Pacha, prince Alexandre Vogoridi, appartient à une ancienne famille du pays. Son bisaïeul était le fameux Sofroni, évêque de Vratsa, l’un des restaurateurs de la nationalité bulgare. Élevé à l’étranger, le prince Vogoridi ignore la langue de ses ancêtres et ne l’a point apprise depuis qu’il est à Philippopoli ; il ne saurait donc être suspect de panslavisme. Pendant de longues années, il a été au service de la Porte et l’a même représentée autrefois à Vienne. C’est une persona grata auprès du Sultan, autant du moins que peut l’être un fonctionnaire qui représente fatalement l’émancipation des chrétiens et l’humiliation de l’Islam. Prince de Samos, il n’est pas mal vu des Grecs dont il parle la langue et professe la religion. En somme, vu les circonstances délicates que traverse la Roumélie en ce moment, on ne pouvait faire un meilleur choix. Depuis qu’il a changé le fez turc contre le kalpak bulgare, — cette question de coiffure a failli provoquer un incident diplomatique, — le gouverneur a su louvoyer habilement entre les divers éléments soumis à son autorité.
Aura-t-il beaucoup de successeurs ? Il est permis d’en douter. Ni au nord ni au sud des Balkans, les Bulgares ne dissimulent leur ferme intention d’arriver à l’intégrité nationale. Ils ne peuvent oublier ceux de leurs frères qui sont restés en Macédoine sous le joug détesté du Croissant. Les relations entre les deux principautés bulgares sont d’ailleurs des plus intimes. Elles échangent leurs hommes d’État, leurs officiers, leurs fonctionnaires. Tel personnage qui a d’abord été directeur de département à Philippopoli, devient ministre à Sofia et réciproquement.
Dernièrement encore, la Roumélie contractait un emprunt auprès de la principauté. Un meeting réuni à Philippopoli mettait à son ordre du jour la politique du prince Alexandre et posait en principe que les Bulgares de Roumélie avaient le droit et le devoir de s’occuper des affaires de la principauté.
Vienne une crise quelconque en Orient, et les trois tronçons imaginés par le traité de Berlin profiteront de la première occasion pour chercher à se réunir. En ce qui me concerne, je ne doute pas que l’union ne se fasse au profit de la Bulgarie du nord, surtout si le prince Alexandre sait intéresser à ses destinées, par un mariage politique, l’une des grandes maisons régnantes de l’Europe. Dès maintenant, nous pouvons saluer l’entrée d’un membre nouveau dans la grande famille des États civilisés.
FIN.