A LA SCHOPENHAUER
C'était bien une crise qui paralysait, ainsi, dans «Elysean-Park,» le joli commerce des joujoux; et, par une ironie commerciale du printemps, elle s'était déclarée dès fin avril, pendant les senteurs des lilas, juste au moment le plus favorable à la reprise de ce léger genre d'affaires.
Le vide s'éternisait autour des gracieuses boutiques dressées en plein vent sous les arbres. Les marchands ne vendaient plus rien et passaient leurs heures à regarder grandir le spectre de la faillite. Attifées de toilettes voyantes, ou montrant leur chaste nudité rose en maroquin sans sexe, les poupées s'étiolaient dans un abandon grisaillé de poussière. Les scintillantes ferblanteries des canons, des fusils et des sabres s'oxydaient derrière les phalanges découragées des soldats de plomb. Une tristesse noire s'élevait depuis les chariots renversés à terre jusqu'aux cerfs-volants défraîchis papillonnant aux frises. Les chanterelles de chanvre se brisaient l'une après l'autre sur les minces voliges des violons et guitares d'un sou. De temps en temps la rupture d'une touche d'harmonica pleurait un glas lointain de note fêlée, rendant plus poignant encore, parmi les fermes et bergeries voisines, l'aspect de cette rouille d'automne qui jaunit à la longue les paysages invendus en bois vernis.
La calamité devenait générale, à tel point qu'elle atteignait M. Trum lui-même, oui! M. Belphegor Trum, le célèbre fabricant de pantins, l'introducteur autrefois breveté de la «toupie-valse,» M. Belphegor, dont la boutique—a l'enseigne des «Enfants-Sages»—s'élevait au centre d'Elysean-Park, dans la partie fréquentée précisément par la fine fleur du far-niente millionnaire.
A quoi fallait-il attribuer une disgrâce aussi marquée?
La plupart des boutiquiers arguaient de la situation d'ensemble de l'économie politique. Mais M. Trum ne s'égara pas à de telles jérémiades en style de tenue de livres, et n'alla pas imaginer que la lourdeur des marchés pesait jusque sur la bosse des polichinelles.
Ainsi qu'en témoignait sa longue figure maigre, ses petits yeux fouilleurs et le toupet frétillant au sommet de son front pointu, Belphegor Trum était un industriel de décision et d'humour, devenu dans la partie une manière d'artiste capable d'originalité.
Il savait par expérience que les petits garçons et les petites filles très riches, étant éduqués dans le mode high-life, n'ont coutume de rien retrancher de leurs plaisirs, quelque défaillant que soit, d'ailleurs, le négoce national. D'où les ralentissements dans la vente des joujoux de prix n'ont pour motif ordinaire qu'une variation du caprice actuel défavorable aux produits surannés et provoquant le désir d'un changement de futilités et brimborions. Auquel cas les fournisseurs subtils sont tenus d'inventer l'attirance de hochets inédits, en même temps qu'appropriés au goût du jour.
Or, maintes fois déjà, M. Trum avait fructueusement exploité ces espèces de lubies:
Durant les idées de bataille propagées par la récente guerre d'Europe, il écoula beaucoup, beaucoup de petits régiments fusilleurs, sabreurs, mitrailleurs, chevaucheurs, avec accompagnements de trompettes, de tambours, d'oriflammes et de vraie poudre à canon. Certaine période d'engouement théâtral occasionna le placement d'une multitude de Comédies en papier peint et de toutes les marionnettes amoureuses ou renfrognées, burlesques ou terribles, qu'il faut pour danser le drame et la farce au bout d'un fil. Il n'y eut pas jusqu'aux prétentions scientifiques de notre génération décidément progressive que M. Trum n'eût captées par toutes sortes de quincailleries électro-chimico-mécaniques, toujours vendues fort cher.
Et voilà qu'après tant de fantaisies envolées, les young ladies et petits gentlemen très riches se remettaient à réclamer du neuf, on ne sait quoi de conforme à des aspirations latentes, indécises, encore en l'air et que M. Trum, avant de risquer aucun nouvel expédient, devait s'efforcer de saisir au vol.
Il s'abstint donc de monologuer de stériles complaintes, et, pratiquement, il employa ses loisirs forcés à combiner des projets, à guetter le secret des tendances qu'il comptait enjôler sans retard, à noter enfin en leurs moindres variations apparentes les allures et façons du jeune beau monde répandu dans le jardin.
Certes, le frais Elysean-Park n'avait rien perdu de sa coquetterie légendaire. Le soleil continuait de précipiter à travers les trouées de feuillage des éclaboussures d'or sur la soie verte des pelouses. La gerbe d'écume de la grande pièce d'eau montait toujours sur l'éblouissant lointain de lumière. Les mamans en toilettes vaporeuses, escortées de bobonnes à rubans et d'institutrices vagues, persistaient à venir s'asseoir, pour lire et broder, nonchalantes, les après-midi, à la lisière d'ombre des vieux arbres, taillis que sur les fonds de vert et d'azur les remuantes bandes d'enfants enlevaient des peinturlures de costumes d'été. Les heures de promenade gardaient leurs fouillis d'enluminures claires, mais, à vrai dire, elles ne bruissaient plus des joviales animations d'antan. Il planait un murmure chuchotant de cérémonial et c'en était fini des airs envolés et turbulents jadis admis comme cachet de distinction. M. Trum crut, de plus, remarquer qu'une affectation de souci posée sur le front des mamans élégantes, s'estompait en reflets plus tendres sur les traits des bébés, eux-mêmes cuirassés d'élégance. Ceux-ci traînaient par les allées de lentes attitudes de rêvasserie. Ils restaient en arrêts de silence éperdu devant des tombées de branches, des effeuillements de roses, des froufrous de colombe en fuite ou n'importe quelle autre vue prise sur la poésie de l'éphémère!…
Il présidait à ces tenues mélancolieuses quelques tâtonnements, des gaucheries d'ébauche, indices d'un noviciat tout ingénu. Les symptômes, pourtant, étaient décisifs: On dressait la jeunesse dorée à des extériorités d'obsession, il existait une consigne d'assombrissement néo-byronien et c'est sur cette donnée, évidemment, que M. Trum devait baser ses recherches. Mais pour agir avec succès, il lui restait à découvrir dans quels termes et jusqu'à quel point cette manie—ou cette doctrine—s'accréditait dans l'intimité des familles, et pareille enquête eût été, sans doute, difficile à suivre, si des circonstances favorables n'avaient apporté d'elles-mêmes à M. Trum les indications voulues:
Quelques nourrices et caméristes, simples gaillardes agrestes, innocemment restées de bonne humeur, fréquentaient encore de temps en temps les pimpants étalages de M. Trum et consacraient, par surcroît, ces plaisants moments entre elles à dauber, avec le plus d'irrespect possible, les inénarrables frasques des maîtres.
L'adroit négociant n'eut qu'à laisser tomber quelques questions dans le parlage pour en faire jaillir, aussitôt, en patois de terroir, un intarissable flot de confidences, ainsi traduisibles:
«Pas gênant, le service d'aujourd'hui! Plus de rebuffades de Monsieur, ni de nerfs de Madame; pas de cris de bébé, pas le moindre fracas des visites et connaissances. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on trottine à pas de velours, sans voix, sans brusquer rien, autour de leur douceur triste, oh! triste! par plaisir donc! en manière de repos de l'esprit, vu qu'à leur idée, l'existence amusée ou non, ce n'est jamais que du hasard, de la folie et de l'inutilité s'effaçant le long des heures mourantes à la file, jusqu'à ce que demain soit devenu de l'oubli et du rien comme hier. Telle est leur chanson; et les voilà charmants, en somme, avec leurs yeux grands ouverts de pitié sur cette bêtise, disent-ils; de la vie lâchée entre ciel et terre sans pourquoi ni par qui, avec leurs têtes penchées, écoutantes, comme si des rumeurs de travail et de foule sur la ville et là-bas sur le reste du monde, il venait un drôle de bruit de rêve…
«Mais vraiment, poursuivaient les jaseuses, ceci n'est encore que des préparations entre soi pour paraître ensuite bien gentils dans les sociétés. Ah! les réceptions, les soirées, les bals, c'est là qu'il faut voir leurs dégaines empesées de spleen, selon le genre qu'ils appellent «fin de siècle» et qui sera, par malheur, «commencement de siècle» d'après. Les Messieurs en noir collés aux murs comme des raies d'encre; les Madames épinglées de perles dans le frisson des dentelles; le silence et l'ennui raide dans beaucoup de parfum et de lumière, voilà toute la fête. Quelquefois on varie d'un peu de «miousic» fébrilement tourmentée sur piano; puis il y a des danses aussi, des enlacements deux par deux, des valses lentement tournées à travers les salons jusqu'à se perdre dans le jardin, au fond des ombres! Alors les Messieurs en noir contre les murs parlottent du bout des lèvres. On saisit des mots au passage des plateaux de limonade et de sorbets: ce sont des gaudrioles glacées sur cette démence de musique, sur ces monotonies d'étoiles et de lune qu'on voit au loin de la nuit par les fenêtres, sur les griseries d'amour que les couples tournoyants se soufflent à l'oreille. Hélas! s'aimer, s'unir, recommencer des êtres, créer de l'avenir, jeter de la vie sans cesse à ce vain rêve de vivre! Tout cela, dérision! en suite d'un tour de valse! Et patati et patata! voilà, continuaient les péronnelles, leur jolis propos—et c'est lancé sans rancune, d'un ton leste de mélancolie à l'évent. Le parfait du genre recommande qu'on folichonne ainsi d'une indifférence légère dans le désespoir d'agrément. Geindre pour tout de vrai, ce serait faire figure de benêt, car de ce qu'il semble que la machine terrestre ne peut marcher que de guingois avec l'imbécile mort quand même au bout, c'est de quoi ne s'irriter qu'avec modération, en certitude de n'y pouvoir remédier. On perd à la tricherie de la vie, et, mystifiés, on paie sans tapage. Telle est la règle pour les gens comme il faut, petits et grands. C'est pourquoi nos grêles demoiselles fanfreluchées et satinées, nos gentlemen-moutards, en chapeau haute forme, étudient là-bas les grâces tristes, se laissent quasi vivre, mais avec des essais de croire que rien ne vaut la peine de rien…»
Tressautantes de rires, les babillardes n'en finissaient plus de leurs médisances. Mais M. Trum restait sérieux, très attentif, furetant son oeuvre au fond des railleries. Il appréciait, en spécialiste, ces ostentations de mondanité navrée; il les aimait tout à coup et s'en pénétrait pour les rendre en art. Sa cervelle s'agitait: la trouvaille voulait poindre, elle surgissait; il la tenait, enfin, complète, heureuse, triomphante!
Quelques jours de hâtive improvisation lui suffirent à tout bâcler derrière ses volets clos, et brusquement, un matin, il ouvrit, certain du succès, fier d'avance du retour de la foule.
On accourait, en effet, de tous les points d'Elysean-Park, attirés de loin par un spectacle d'irrésistible étrangeté. Les ribambelles d'enfants, aussitôt en presse devant la boutique, n'avaient pas assez de clarté bleue dans les yeux, pas assez de flammes roses sur les lèvres pour arborer l'extase, tandis que l'entourage des mamans élégantes et des vagues institutrices ne pouvait se défendre d'un murmure ravi.
C'est qu'en pleine joie de soleil, sur l'étendue vert-tendre se dressait une farce noire, une vision d'affreuse bimbeloterie de douleur. M. Trum élevait ses tréteaux sinistres pour un commerce inouï d'amusettes fardées d'épouvante. Les gais bariolages de l'échoppe s'éteignaient sous des voiles de catafalques piqués de larmes tremblées en papier d'argent. Sur les rayons une multitude de figurines se campaient en grand deuil correct, selon la coupe la plus récente du journal des modes funéraires (Mourning News).—Il y avait les pantins porteurs du rigide frac noir et casqués du haut gibus, les poupées en atours de veuves, avec longues ailes de tulle dans le vent; par-ci par-là des clowns, même, ou pierrots yankees, à contorsions de squelettes en maillots noirs, que l'effet de neige de leurs perruques marquait d'une touche de gravité. Les suites de marionnettes se groupaient sur les couvercles de leurs boîtes, ébauchant des attitudes au milieu d'accessoires divers; et des rapetissements d'humanité gesticulante, des aspect d'envers de lorgnette se modelaient comme en un temps d'arrêt de pantomime. C'était tout un monde en miniature, une collection complète de types sociaux que M. Trum, du bout de ses doigts d'artisan, avait lestement affublés au «dégoût du jour,» enfunébrés de pied en cap, mis dans leurs meubles respectifs, copiés vifs, enfin dans une posture ployée et méditante de marasme, dans un semblant cruel et glacé d'être vrais.
On admirait en bloc le fouillis de merveilles, mais bientôt les détails furent examinés un par un, avec un mouvement de satisfaction croissante. Quelques brèves paroles de boniment lancées par M. Trum hâtèrent encore—bien que débitées sans emphase—cette recrudescence de faveur, et l'on se rendit compte, enfin, de l'exquise impression souffrante qui s'élevait de l'exposition entière; on comprit avec quelle entente délicate de l'actualité, avec quelle fine intuition des adoucissements philosophiques nécessaires, M. Trum avait pastiché les épisodes les plus habituels du fatidique spectacle d'ici-bas.
L'ennui d'être, ou problème de l'organisme, pris dans ses grandes lignes; l'absurde action précise dans des inattendus de destins; l'éternelle superfluité terrestre des tracas et déboires collectifs, tout apparaissait en assortiments de jeux distincts, en scènes muettes de petits fantoches, très bonassement lugubres, d'ailleurs, et mettant à leurs dehors angoisseux l'espèce de naïveté des vieilles légendes plaquées dans le coloris des images d'un sou.
Symboliques comme des pions d'échiquier et gardant le silence mortel du whist, les pions à face humaine de M. Trum innovaient un incomparable procédé de récréation bourrelante. On ne pouvait mettre sous une forme plus ingénieuse de divertissement «le mal de vivre,» théorique et pratique, à la portée de l'enfance.
Mais la sympathie unanime, prise en plein sentiment, se concentra d'abord sur une catégorie de compositions particulièrement attrayantes et qui se déployaient en longues lignes sinueuses, au beau milieu du comptoir.
—C'est les «petits enterrements,» les jolis, ceux de première classe, expliquait doucement M. Trum, article soigné, ne laissant rien à désirer comme exercice de douleur compassée en plein air, onctuée déjà de résignation naissante. Le défilé va, l'allure est prise, lente, ouatée de componction. Il bruit une respiration de pleurs avec bourdonnements discrets de causerie. L'agent de tristesse décorative, le petit ordonnateur des pompes, est d'une dignité rare, ouvrant la marche, habillé de noir mat, avec bicorne sur l'oreille et stick d'ébène aux doigts; professionnel, son sourire d'égal regret pour tous tombe d'un apitoiement indicible sur le calme des entours et, sans forfanterie du reste, il aspire les saines fraîcheurs de la promenade mortuaire. A sa suite, vient l'équipe des petits croque-morts, sanglés de courtes jaquettes de bourre, le chef cylindre du tube de cuir enduit de crêpe, robustes de râble et satisfaits, non moins, entre deux ramassages de cadavres, d'escorter ainsi, bras ballants, en amateurs, jusqu'au cimetière, emboîtant le pas au quadrille de chevaux nains caparaçonnés d'un flot d'ombres de velours ou cheminant sur les côtés du galant petit corbillard couleur de suie, huppé de peluche blanche aux quatre coins, que conduit le petit cocher somnolent en noire houppelande d'une coupe extraordinairement posthume et botté jusqu'au ventre, à l'écuyère. Oh! la procession est d'une majesté réussie et, certes, le petit défunt coffré dans le joli petit cercueil jonché de fleurs, dut être flatté—lorsque agonisant—de songer qu'il traînerait après lui le cortège de tant de petits gentlemen en exacte toilette d'obsèques et de tant de petites calèches de deuil berçant, bien suspendues, d'agréables petites dames en noir penchées aux glaces des portières et mieux en vue pour verser d'excessifs sanglots dans de minuscules fragments de mouchoirs de dentelles…
A ce faste de gala, M. Trum avait ajouté, pour les petites bourses, une section d'enterrements économiques, quand même fort convenables, dénommés «les petits convois du pauvre,» en tout composés des dolents véhicules à rotonde et d'une conduite d'exaspérés chiens maigres allant seuls derrière…
Continuant dans cet ordre de folâtreries civilisées à dessous d'amertume, M. Trum exposait quelques boîtes de «petits mariages,» mais nullement de ces noces à tralala, qui rutilent d'ordinaire aux vitrines des marchands de joujoux. Ce n'était plus le petit épouseur blondasse, ouvrant un sourire de ténor, ni le petit guerrier ruisselant des chrysocales de son grade, tendant le poing nuptial à la poupée extasiée dans la nuée de tulles et de fleurs d'oranger sur un fond flambant neuf de familles cousues d'or:
—De telles festivités font mieux dans l'ombre d'un peu d'idées noires, assurait M. Trum. Voyez, plutôt, ces touchants «petits mariages in-extremis»—les seuls demandés à présent dans le commerce—avec assistants en demi-deuil dissimulant de rongeantes appréhensions: le fiancé dresse la carcasse exténuée du parfait poitrinaire, tenue de bal; la fiancée défaille d'étisie: une soutane se détache du groupe d'invités et, dans le fond de la scène, on aperçoit une file de petites voitures closes et de valetailles en livrée sombre ornée de fleurs pâles, comme pour une excursion éventuelle du temple au cimetière…
Mais M. Trum ne s'était pas restreint aux croquis calqués sur le grand monde. Il avait, de plus, esquissé bon nombre de tableaux du grouillement des foules; montré des cours de chantiers, des ténèbres d'usines, des géhennes de chauffes, des sordidités de galetas, des ruines de bas quartiers, des intérieurs de maisons de refuge ou de châtiment; traduit des ivresses, des suicides, des rixes, des meurtres, des révoltes; raconté les heures suantes de travail, les obstinés retours de misères, tant d'acharnées batailles de labeur, de famine et de rage qui, dans les formes d'une poésie plus farouche, accusent, à leur tour, les absurdes fatalités de laideurs, de tortures et de crimes, les éternels recommençages d'inutiles faits divers où roule et se débat l'ahurie création.
L'un des meilleurs morceaux de cette partie de la collection était certainement le «petit hôpital» avec ses rangées de couchettes voilées de serge blanche, les placides caboches des petits infirmes rabattues sur les traversins, les airs guérisseurs du petit médecin en visite, les silhouettes blanches des religieuses au maintien de silence et de rêve dans cette hôtellerie de douleurs errantes et d'agonies hâtées.
On admira beaucoup, aussi, la facture des «Petits Monts-de-Piété» dont on notait la lumière morte d'officine teignant de pâleur une mêlée de pauvre monde en haillons et les troupes de petits employés avides de fouiller du bout du nez les tas de hardes apportées par de tremblantes petites ménagères halant à leurs jupes de guenillardes traînées d'enfants.
—Cela se passe la veille des jours de propriétaire à payer,—ricanait M. Trum. Voilà pourquoi l'on jette pêle-mêle à l'usure tant de sortes de petits paquets en échange de si menues, menues piécettes de monnaie. Voilà pourquoi, d'un air de lâcheté commise, on engage furtivement la défroque, le bijou, le souvenir, la relique…
M. Trum poursuivait ainsi les descriptions, acérées de quelques traits de satire, qu'il débitait sur un ton d'atticisme insouciant et d'oiseuse ironie contre le destin. Puis il faisait mouvoir les marionnettes, révélait les secrets de leurs articulations, leur arrachait même les voix et les cris de leurs rôles désespérés. Les poupées serrées au corsage musiquaient une plainte écoeurée, un râle amer de clarinette; les clowns et pierrots émettaient aussi des clameurs d'automates, des fac-simile de sanglots extraits d'impassibles entrailles; un crin de leur perruque, frotté entre les doigts de l'impresario, amenait les grincements atroces—et récemment inventés—d'une peau de tambour tendue sur leur crâne. Mais que ces gémissantes imitations hurlassent grotesques ou tragiques, rien n'altérait jamais l'exquise fraîcheur plâtrée aux joues des poupards, nulle ombre ne passait dans l'éperdue gaieté bleue de leurs yeux de cristal; les clowns gardaient leur grimace retroussée de sarcasme; oui! les pantins, les mornes absolument qui jadis marivaudaient leurs félicités, les poupées noirement vêtues, à présent, selon l'ennui des temps, les dociles et candides poupées rapportaient d'autrefois leurs frimousses de beurre frais, pomponées de frisures, leurs gestes dodus grassement roulés en carton-pâte; et toujours, sur le rouge feu des lèvres, sous l'arc trop raphaélique des sourcils, dans la limpidité des yeux de verre ombrés de trop longs cils de soie, il leur restait l'immuable sourire illuminé, l'inouïe profondeur d'innocence, la troublante lueur de vision sans voir, que reflétaient exactement, d'ailleurs, les visages rayonnants des bambins assemblés devant la boutique.
On se prit à raffoler de ces frimes d'angoisses dont les acteurs, très sincèrement, n'éprouvaient rien. C'était le passe-temps tout neuf, tant attendu; vraiment fashionable; on allait pouvoir s'amuser dans l'affligeante mesure des convenances, on tenait l'heureux joujou conçu dans le style, enfin, des dernières méthodes de désillusion. Et, simplement, il avait suffi d'un peu de retouche funèbre pour actualiser ainsi le vieux stock de pantins indifféremment éplorés ou farceurs.
Le succès de M. Trum dépassa toute prévision. On se bousculait pour acheter. Des centaines de «petits enterrements» sillonnèrent bientôt les avenues. On jouait, entre demoiselles, à toutes sortes de «petits mariages in-extremis» dans les coins d'ombre. Flânant par là, les gamins du menu peuple étaient fraternellement conviés à de décourageantes parties de «petits hôpitaux et monts-de-piété,» et, sans relâche, on retirait de la grande pièce d'eau les victimes des «petits assassinats,» des «petites insurrections» et autres petits jeux coopératifs des crève-la-faim.
Ces pâles distractions incitaient l'enfance élégante à des poses transies qui devinrent immédiatement de rigueur sous les ombrages d'Elysean-Park. Il était peu relevé, désormais, de hanter les boulingrins en toilette non macabre. Les nourrices mêmes, converties, serraient leurs mioches dans des mantes de tournure claustrale et leurs coiffes battaient l'air de longues traînes de rubans noirs. La vieille marchande de gâteaux ne vendait plus que des «chagrins» au lieu des croustillantes friolettes anciennement appelées des «plaisirs.» Les soldats, en quête d'églogue, encanaillaient un tantinet le paysage de leurs uniformes vermillons piqués de bleu-jaune et l'on délibéra de rétablir les «hussards de la mort,» pour le roman spécial des bobonnes en deuil.
La pluie de dollars afflua chez M. Trum, aussi longtemps que ces badines mortifications eurent pour correctif les joliesses de l'été. Mais voici que les rouilles d'arrière-saison grimpèrent aux arbres, la brise soufflait de l'automne à pleins frimas et les minauderies de décadence commencèrent à manquer de confortable. Un ennui, non joué maintenant, tombait des brumes, et les acerbes facéties de M. Trum ne suscitaient, enfin, qu'un petit frisson d'agaçantes et grelottantes réalités; elles accentuaient aux yeux des enfants eux-mêmes l'ineptie d'être on ne sait quel cauchemar d'humanité ratée et mal à l'aise. Cela devenait d'un déchirement d'âme insupportablement naturel. Des rancunes sourdes s'ameutèrent au nez des stupides pantins opposant à des calamités trop certaines leur indomptable risette de mécanique. Il y eut des menaces, des insultes, finalement des huées. La popularité de M. Trum s'effondrait derechef s'il ne l'avait, une fois de plus, repêchée par un trait de génie:
L'hiver, un matin, était entré dans Elysean-Park, sur l'aile d'une trombe de neige. Les enfants, en course dans le tourbillon, s'arrêtèrent tout à coup intrigués des changements réopérés soudain dans le magasin de joujoux. Les marionnettes bizarrement flottaient dans le vide, et, prises à la taille par des anneaux passés le long d'une tringle, elles se déployaient, serrées côte à côte, d'un bout à l'autre de la baraque, tandis qu'à quelques mètres de la devanture, M. Trum avait élevé d'énormes monceaux de boulets de neige.
Refusées, démodées, flétries, elles apparaissaient en une seule rangée, ces caricatures de la vie en noir. Le fiancé, l'amante, le prêtre, le paillasse, le fonctionnaire, le plébéien, la dame, le monsieur, ils étaient là tous, ces veules échantillons de la sottise d'être, tous ces mannequins de l'incompréhensible chimère à forme humaine, tous ces clowns de l'effarement, façonnés par l'arbitraire fantaisie, ayant aux lèvres la plaie du rire sans cause, ils étaient là, toujours paisibles, hilares, bichonnés, ridicules, dans l'attente niaise d'un châtiment, d'une fin, d'un néant quelconque…
Qu'allait-il donc se passer de drôle ou d'effrayant?
M. Trum, sans nuances de persiflage à présent, et de verve déchaînée, se hâta de satisfaire les curieux:
—On n'en veut plus, parla-t-il, de ces larmes de parade et de ces dilettantismes d'accablement. On en a par-dessus la tête de ces affres d'automates sans vrais pleurs aux yeux, sans un cri d'âme dans la gorge, sans vraie faim au ventre. On les berne, enfin, ces désolés, ces opprimés, ces meurtris artificiels, sans haine et sans révolte, sans pensée et sans voix. Oui, l'on siffle, à cette heure, ce qu'on acclamait hier. Eh bien! on le crèvera, le pauvre spectre morfondu d'idéal à rebours. Destruction radicale!—la guerre à mort, à mort! Ce sera la nouvelle amusette, pas cher! un sou le coup; un exercice facile et gai: l'on n'a qu'à frapper, qu'à cogner les pantins imbéciles! au hasard, dans le tas!
—Cassez, brisez! achevait M. Trum. C'est le jeu du massacre et de la fin du monde, le grand succès du jour. Cassez, brisez! criait-il, donnant lui-même le signal de l'attaque.
La cohue des bambins ouvrit la bataille à grands hurras de joie. Oh! la fête de revanche et de rires. Les mitraillades de paquets de glace s'écrasaient en poudre contre les jolies tranquilles petites poupées culbutées, fracassées, éventrées, vidées. Ce fut une volée confuse de blancheurs où pirouettaient fleurs et dentelles, chignons et falbalas; un éparpillement continu grossissant l'avalanche, où bientôt s'enfonçaient et s'engouffraient jusqu'au dernier tous les lamentables petits cabotins de M. Trum.
Après une heure, la célèbre boutique en plein vent n'était plus qu'un amas de givre couvrant de son linceul la défunte tragi-comédie de la tristesse à la dernière mode…
Il est peu probable—soit dit en guise de dénouement—que M. Trum se préoccupe de quelque autre attraction pour l'été prochain:
L'heureuse application de la méthode Schopenhauer lui a rapporté gros et lui permet de quitter à jamais les affaires pour aller vivoter enfin, en petit rentier, quelque part de natal et de verdoyant—dans un optimisme sans ostentation.