FIN D'ANNÉE

Sauf quelques variantes sans importance, les choses se passèrent comme d'habitude en ce trente et unième soir du dernier mois de l'année.

Sur le coup de neuf heures, les becs de gaz flamboyaient à l'intérieur du «Monologue-Bar,» établissement de boissons très intéressant, situé là-bas, bien loin, dans le Quartier Populaire de San-Francisco.

L'air était limpide; tout scintillait comme au début d'une fête. Aucune buée ne ternissait jusqu'alors les revêtements de glaces coulés sur les murs, et par le clair vernis des vitres on voyait la neige tomber lentement dehors, dans la joyeuse lueur de la lanterne plantée au- dessus de la porte du cabaret. Les fumées des premières pipes montaient en flocons distincts et ne formaient pas encore l'épais brouillard qui bientôt rejaillirait du plafond. Les employés du café se hâtaient d'apporter aux tables entourées de consommateurs les plateaux de métal blanc, les verres et les carafes où s'agitaient, comme un flot lumineux, les alcools, gin ou whiskey. Pour comble d'agrément, la jolie dame du comptoir souriait avec grâce au milieu d'un brillant fouillis d'objets de ruolz et de cristal.

En dépit, cependant, de ces motifs de sérénité que complétait l'exquise tiédeur de l'atmosphère, l'assistance des clients gardait une attitude morose, assez étrange, où semblait poindre le parti-pris de s'enfermer dans une sorte de mélancolie systématique.

Une dizaine de minutes s'étaient écoulées dans cet état de torpeur, lorsque Roboam Truddle, exactement comme les soirs précédents, vint s'attabler au point central de la buvette, en face du comptoir, bien en vue de l'assemblée.

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L'arrivée de ce personnage parut provoquer parmi la réunion un vague mouvement de sympathie dont il eût été difficile à première vue de deviner la cause. L'homme, de stature élancée, était d'une maigreur osseuse à laquelle le pantalon noir étroitement serré aux jambes et le grêle habit noir, au collet relevé sur la nuque, donnaient un aspect de misère et de faim. L'oeil, d'une pâleur effarée, demeurait fixe sous les sourcils crispés en triangle; le nez, passablement long, tranchait par des tons cramoisis sur la teinte blafarde du visage; la bouche était largement fendue et le menton découpait un carré brutal; les cheveux bruns grisonnants coulaient en mèches éplorées le long des joues creuses et du grand front dont les lourdes saillies et les veines épaissies rejetaient à l'arrière un chapeau noir singulièrement démesuré d'altitude. Dans son aspect général, d'ivrogne de profession, M. Truddle représentait assez bien un individu chez qui s'est invétéré depuis longtemps le dédain de toute vaine ostentation de dandysme ou d'esthétique personnelle.

Il mit à côté de lui, sur une chaise, un manteau dont il s'était défait en entrant, et lorsqu'il se fut assis, dressant son torse étriqué par-dessus la table, il parut haut, sinistre et distrait.

Un employé du bar se hâta de placer à sa portée une énorme mesure de gin, dont il avala coup sur coup plusieurs verres; il exhala quelques bouffées d'une pipe ébréchée, qui, vraisemblablement, ne quittait jamais le coin de ses lèvres, puis il enveloppa la salle entière d'un regard surhumainement vide, où se lisait comme une surprise excessive d'être dans la vie et comme une tentative sincère de reconnaître en quelle partie du monde positif ou chimérique M. Truddle venait d'échouer actuellement…

Après quelques instants, toutefois, cette incertitude se dissipa: le jeu de physionomie de M. Truddle témoigna qu'il discernait sa taverne accoutumée, l'air de folie de ses traits se compliqua d'une expression de tristesse analogue à celle qui planait sur le reste de la réunion; il ingurgita la suite du flacon de gin et se prit à pousser divers gémissements confus d'où se détachèrent, finalement, des lambeaux de phrases saisissables que l'auditoire, évidemment indulgent, affecta d'écouter dans un silence profond.

—Quoi de neuf? disait M. Truddle en manière de causerie d'ivrogne avec ses voix intérieures.—Quoi de neuf? Parbleu, rien!… L'année va finir, dit-on; eh bien! qu'elle aille au diable, peu m'importe… Travailler niaisement chaque jour, arracher le pénible dollar, ramasser la croûte de pain quotidien par lâcheté de mourir, se griser le soir pour oublier le dégoût de vivre… Voilà ce que l'année défunte nous a fait faire… Et l'espérance a toujours menti, le hasard a refusé d'être prestigieux, certes!… La fortune, l'éternel rêve d'avoir et de pouvoir nous échappe plus que jamais…. Oui, le diable maudisse l'année morte et celles qui suivront, le temps inutile qui nous rend d'heure en heure plus seuls, plus nuls, plus laids, plus douloureux….

Tel était à peu près le sens des litanies que Roboam Truddle émettait d'une voix ironique et haletante en harmonie avec sa face morne éperdue dans l'hallucination. C'était l'exorde d'un obstiné discours tendant à prouver combien M. Truddle et les notabilités présentes étaient regrettablement destinés à mener sur terre une existence superflue….

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Et dès lors il fut démontré que ces théories s'accordaient de la façon la plus touchante avec les opinions essentiellement découragées des auditeurs. A l'entour des tables les visages s'assombrissaient; on entendait, par-ci par-là, des soupirs, des exclamations d'ivresse sourde, parfois un sanglot; somme toute, un murmure approbatif annonçant que M. Truddle, espèce de «pleureur» ou jérémiste figuratif, remportait tous les suffrages.

La séance bachique se développait, maintenant, dans toute son intensité. Les becs de gaz brûlaient plus rouges dans l'air surchauffé, des perles d'eau sillonnaient le voile humide étalé sur les miroirs; les employés du bar s'exténuaient à redoubler les rations de liquides. M. Truddle puisa de nouvelles lampées dans le litre qu'on venait de remplir et, plus expansif encore, il continua de pérorer.

—Ignoble année crevée, reprit-il, développant son thème, que ne m'a-t-elle rendu le seul être avec lequel, jadis, il m'était doux de vivre…. Ma chère femme! oui, la noble et chaste Mme Truddle! ajoutait-il d'un ton burlesquement attendri. Je l'aimais, je la voulais heureuse, mais elle a déserté le nid conjugal; elle voyage depuis assez longtemps sans résidence fixe…. Elle n'a pu supporter ce que je lui faisais souffrir, chaque nuit, pauvre ange! quand je rentrais ivre ou fou…. Elle était mon idole et, pourtant, si je la revoyais….

M. Truddle, sans bouger de son siège, leva très haut la jambe droite et frappa la table d'un coup sec, pour ainsi dire strident, du plat de sa semelle prodigieusement longue.

Il exécuta cette gymnastique sans aucune apparence d'effort, et saisissant son genou d'une main, il feignit de remettre sa jambe à sa place ordinaire.

—Voilà comment je l'écraserais! concluait-il simplement.

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Les doléances maritales de M. Truddle avaient surmené la sensibilité de la compagnie. Le cabaret tombait dans un marasme noir qu'une troisième distribution de rafraîchissements ne fit qu'aggraver.

M. Truddle s'abreuva d'une rasade suprême et reprit derechef la parole, mais ses jérémiades ne se traduisaient plus que par d'affreux cris sans suite arrachés de sa gorge comme un râle.

—Année féroce! hurlait-il, puisque tu ne pouvais rien d'autre, que ne m'as-tu donné la mort…. Oui, mourir!… Hurrah! si c'est le repos dans le néant…. Mieux encore, s'il y a quelque chose après…. Une explication de la folie d'ici-bas?… Et puis, à quoi bon ne pas nous achever!… Nous sommes prêts, nous ne traînons plus qu'un cadavre… Nous sommes éteints, finis, vidés par la fatigue de vivre sans savoir pourquoi!… Regardez!…

M. Truddle essaya de se redresser, son regard atone s'écarquilla sur le vague; il exhiba dans la lumière mourante la hideur de son masque d'alcoolisé et s'abattit inerte sur le sol.

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On éteignit précipitamment les becs de gaz, comme pour le départ d'un cercueil.

Les employés du bar roulèrent M. Truddle dans son manteau et le jetèrent dehors sur le pavé couvert de neige, dans la clarté de la lanterne plantée au-dessus de la porte.

Grâce à cet artifice destiné à favoriser la fermeture de l'établissement à l'heure réglementaire, la clientèle s'élançait en bloc dans la rue pour voir si M. Truddle était vraiment défunt ou seulement ivre-mort.

Mais presque aussitôt M. Roboam Truddle se relevait, rabattait le collet de son habit, et décrochait d'un même geste rapide sa perruque brune ainsi que l'enveloppe de carton qui lui rougissait le nez, ce qui lui permettait de se manifester sous l'aspect d'un jeune homme du meilleur ton, correctement cravaté de blanc.

Et l'artiste accrédité, l'orateur ordinaire du «Monologue-Bar» s'inclinait, en parfait comédien, sous les salves d'applaudissements de son public émerveillé, puis, de son pas léger de clown à longues jambes, il s'esquivait dans la nuit.