LA NUIT DE NOËL

Les dépêches arrivaient par milliers dans les bureaux du Chicago-Times; car cette fois,—nous parlons d'une autre année à pareille date,—le volumineux journal quotidien devait fournir à ses lecteurs le plus de détails possible sur la fête de Noël célébrée la précédente nuit dans toute l'Amérique.

Disséminés sur le vaste territoire des États et largement prémunis de dollars, des milliers de reporters enfiévrés et tenaces avaient reçu l'ordre d'agir avec méthode: Futile ou grandiose, étrange ou prévu, délirant ou glacial, aucun des faits survenus n'allait être omis dans les colonnes du fameux «Christmas-Number.»

Il tombait donc, dans les susdits bureaux, une incessante averse de télégrammes, lesquels, bien qu'abrégés en langue nègre, dans le style de l'information, étaient généralement imprégnés des sentiments mystiques, chorégraphiques, culinaires et noctambulesques qu'évoque à chaque fin de décembre l'idée éphéméridienne de la naissance du «Sauveur.»

L'invisible frémissement des fils électrisés transmettait tour à tour l'extatique résumé des sermons proférés dans les temples, le compte rendu compassé des réceptions officielles, et disait l'étincellement de soie et d'or des réunions mondaines, les divertissements intimes des fortunées familles et la splendeur des cadeaux ployant les branches des verts sapins de Noël illuminés devant les yeux éblouis des bébés. Puis c'était la peinture des plaisirs goûtés dans les centres populaires, tels que plantureuse consommation de puddings et d'oies grasses en pique-nique, stupéfiante absorption de litres de vin et quantité subséquente de violents pugilats sur la voie publique, occasionnés par les controverses inévitables en de telles circonstances religieuses.

Quelques-uns des reporters avaient poussé leurs investigations loin des sentiers battus afin de télégraphier des renseignements jusqu'alors inédits. Ils disaient le menu du repas exceptionnel et les divers relâchements de discipline accordés pendant cette mémorable nuit aux détenus des prisons et des bagnes. Ils décrivaient l'effet sinistre et poignant de la célébration dans les maisons de fous; ils racontaient comment, en dépit des rigueurs de l'hiver, on s'était amusé dans les confortables salons des trains express filant à travers neiges, et sous le pont des steamers perdus parmi les brouillards des grands fleuves; ils allaient jusqu'à donner des notions sur les honneurs plus ou moins bachiques rendus au dieu de bonté pour tous dans les campements des lointains ouests, par les soldats yankees, charitablement occupés à la destruction systématique des races indigènes.

Les récits de ce genre se succédaient sans trêve: Toutes les notes, éclatantes, folles, douloureuses ou burlesques, du concert social américain, toutes les discordances d'une entière nuit de charivari national vibraient dans le sourd mystère des câbles répandant leur vague harmonie de cordes de harpe tendues sur le ciel noir. Les dépêches, alternativement exaltées par l'audition des prêches, empesées par le rigorisme des meetings politiques, assombries par quelque brutal épisode de misère ou de clémence, alourdies sous le poids d'une statistique de victuailles, affriolées par la lumineuse vision des bals pleins de rire et de musique, les dépêches accourant comme la volée de feuilles d'une forêt d'automne, foisonnaient sous la main des rédacteurs exténués à la besogne de l'amplification.

Et l'énorme tas de prose du journal à seize pages compliquées de huit colonnes, en caractères microscopiques, commençait à déborder, la composition s'achevait, la mise sous presse était imminente, quand le flot des nouvelles de la «dernière heure» apporta du fond de l'Ohio la singulière histoire suivante, légère fantaisie qui semblait frétiller dans son frêle vêtement de papier pelure à télégrammes et dont le charme rapide en grande partie se dissipa lorsque, par décence grammaticale, on eut rallongé les phrases trop courtes qu'elle avait adoptées pour franchir l'horizon.

* * * * *

«Nuit agitée à Springfield! lisait-on le lendemain dans le Chicago-Times, incident extraordinaire! scandale inouï!

«Dès l'aurore, les sandwiches avaient promené des affiches où fulguraient ces mots en immenses lettres rouges:

«—Pour ce soir, onze heures.—Solennité hors ligne.—Prédication, messe en musique.

—Puis, attention! à minuit juste: prodige visible et palpable!—Réelle et splendide manifestation divine!—Miracle! miracle! miracle!

«Signature: le nom du révérend père Trimmel, et lieu du rendez-vous, une ancienne chapelle catholique située à l'extrême limite de la ville, presque dans les champs.

«Il y a déjà quelques mois que l'étrange Trimmel a rouvert, on ne sait à l'aide de quelles ressources, cet établissement de piété, et c'est en vain que, depuis lors, il épuise tous les moyens connus de propagande pour se procurer une clientèle de croyants.

«Mais cette fois, à l'occasion de la Noël, l'habile apôtre tentait un appel décisif et de succès certain. Sa façon d'américaniser le catholicisme prouvait qu'il était dans le mouvement. Rien de plus sympathique: et son mirobolant programme ne pouvait manquer d'exciter au plus haut degré la curiosité générale.

«A l'heure dite, malgré la longue route et le froid noir dans une tourmente de neige, la foule arrivait en masses profondes et s'engouffrait dans la chapelle où le respectable Trimmel, lui-même, recueillait modestement—mais soigneusement—le prix des sièges.

«Le coup d'oeil, à l'intérieur de l'église, offrait, il faut l'avouer, un incontestable intérêt artistique.

«Sur l'autel, brillamment éclairé de l'étincellement des cierges, un enfant, un jeune Christ presque nu, seulement couvert d'un lange de toile d'argent autour des reins, dormait accoudé dans une gerbe entremêlée de fleurs des champs.

«Au fond de la scène figurait, en grandeur nature, la Vierge-Mère, se dressant sur une sphère symbolique, teintée d'azur céleste et semée d'étoiles d'or.

«A gauche du tabernacle un Saint Joseph se tenait debout, le regard au ciel, les mains appuyées sur un établi de charpentier. La dernière colonne de droite laissait dépasser le poitrail et la tête d'un âne, l'âne paisible de l'Ëcriture, lequel avait, pour le moment, les naseaux enfouis dans une auge.

«Tous ces sujets de la Sainte Famille présentaient l'aspect réaliste des sculptures polychromes à la mode italienne, exagérant le trompe-l'oeil de la vie; ils rayonnaient d'une intensité de couleurs qui semblait respirer.

«Le reste de l'édifice était également inondé de vive clarté, grâce aux réflecteurs d'une double rangée de lampions appliqués aux chapiteaux des piliers et rattachés entre eux, des deux côtés de la nef, par de vertes guirlandes de branchages entrelacés.

«Un murmure accentué d'admiration courut dans l'auditoire, et il ne fallut pas moins que l'aspect du révérend Trimmel, planant du haut de la chaire, pour que le calme exigé d'une assistance dévote se rétablît.

«Conformément à ses prospectus, M. Trimmel débuta par un onctueux prêche, tendant à démontrer que la découverte du Nouveau-Monde était prévue par l'Apocalypse…, effort d'éloquence essentiellement soporifique, mais que vint interrompre très à propos le bruit d'un timbre sonnant minuit. C'était le moment de la «great attraction» infernale ou divine! Qu'allait-il arriver? L'anxiété fut au comble; le silence haletait…—«Que ceux qui ont des oreilles, entendent, s'écria bibliquement M. Trimmel, que ceux qui ont des yeux regardent; car c'est l'heure où ce qui était écrit doit arriver…»

«Ayant dit, il quitta lestement la tribune et, reparaissant au bas de l'autel, il élevait dans ses mains et portait à ses lèvres un instrument de cuivre à courbures fantasques, en manière de saxhorn hérissé de clefs.

«Il emboucha le bugle d'un souffle violent, le manipula d'un doigté véloce et régala les oreilles sus-mentionnées d'une stridente mélodie, au rythme allègrement cadencé.

«Quant aux yeux… Était-ce une illusion? Non! Il fallait se rendre à l'évidence: des choses stupéfiantes s'accomplissaient:

«Remuée par le charme musical, la Vierge s'animait par degrés; elle abaissait le regard vers le «bambino» sommeillant, et l'enveloppait d'effluves attendries. Puis, exaltée par la joie d'avoir mis au monde un dieu, elle s'abandonnait en des attitudes harmonieuses, changeantes, souples, éthérées, composant une sorte de danse extatique.

«Sa gracieuse personne ne risquait que d'imperceptibles déhanchements, des fluctuations de torse vaguement voluptueuses, mais ses pieds mignons se croisaient et passaient de la pointe aux talons, avec une prestesse pimpante sous laquelle la sphère d'azur tournoyait sans que l'exquise ballerine perdît rien de son équilibre.

«Il n'en fallait plus douter, c'était la gigue, enfin! la gigue nationale, hardie, nerveuse, délurée, ravissante. L'enthousiasme se déchaînait. «Hip; hip, hourrah!» toute la Sainte Famille subissait l'impulsion; Saint Joseph battait des deux mains son établi qui roulait, autre miracle, un fracas de tambours et de cymbales; l'âne symbolique, agitant de la bouche une manivelle fixée dans l'auge, en tirait des clameurs d'orgue de barbarie, accompagnement féroce aux arrachements de clairon propulsés par Trimmel, symphonie acharnée pendant laquelle le Jésus caleçonné d'argent s'éveillait, saluait la compagnie, grimpait au sommet d'une colonne, évoluait vertigineusement autour des guirlandes doublées de solides trapèzes; montait encore et s'accrochait finalement aux plus extrêmes altitudes de la voûte.

«Alors le déchirant concert s'arrêtait net, laissant un silence mort.

«Trimmel fixait les hauteurs et lançait le terrible et traditionnel «are you ready?» question pleine de fatal mystère au bord de l'abîme!…

—«Yes!» cria l'enfant d'une voix où vibrait l'audace surhumaine.

«Et lancé dans le vide, pirouettant en un jolit saut périlleux où ses paillettes scintillèrent comme des brisures d'astre, l'adroit polisson retomba debout sur les épaules du révérend Trimmel, puis rebondit sur le sol dans la plus souriante posture accadémique et funambulesque.

«Interprétant alors dans un sens favorable l'étonnement muet des spectateurs, Trimmel reprit la parole dans le but d'évoquer des sentiments généreux et annonça que l'intéressant petit Jésus-Clown allait faire le tour de l'honorable société…

«Mais il parut que la mystification avait excédé certaines limites permises… Il surgit dans la foule, entre papistes et piétistes, un tumultueux débat sur la portée théologique de l'incident, un danger de mêlée, de véritable guerre de religion, qui pourtant finit par céder à l'unanime résolution de démantibuler absolument le facétieux Trimmel et ses indécents collaborateurs.

«Une effroyable effervescence s'alluma, des cris de mort retentissaient, l'affaire tournait rapidement au tragique.

«Comment s'y prirent Trimmel et C^ie pour s'éclipser pendant la bagarre? Nul ne saurait le dire, mais toujours est-il qu'un peu plus tard, sur le lointain horizon de Springfield, l'âne portant la Vierge et l'Enfant, Joseph charriant l'établi et les autres ustensiles de la troupe, le révérend Trimmel enfin, trottant en arrière dans sa longue soutane noire, cheminaient, comme pour une autre fuite en Egypte, à travers la vaste solitude des plaines poudrées de neige.»

* * * * *

Le récit se fût terminé très avantageusement sur cette image poétique, si le correspondant de Springfield ne l'avait fait suivre d'un fâcheux «post-scriptum» découvrant la farce, le «humbug,» dans toute son impudeur.

«Le père Trimmel, ajoutait ce gazetier, n'a d'autre but que d'utiliser au profit de la foi l'attrait toujours certain des spectacles acrobatiques.»

Pour surcroît d'impertinence, le reporter disait en terminant:

«Vous jugerez vous-même, bientôt, de la valeur du père Trimmel et de l'efficacité de son système de propagande, car il se propose de venir donner prochainement quelques représentations devant le public de Chicago.»