DEUX DÉBUTS
«Ce soir, premier début de miss Ellen.—Grand travail aérien.»
Ainsi disaient, en tapageuses majuscules, les affiches peinturlurées des cirques.
Le soir indiqué était celui-là même qu'adopte le monde élégant pour venir raffoler de ces sortes de spectacles.
D'ailleurs, sortant de la coulisse, Conrad de Maltravers s'était placé au premier rang de la foule de dandies, d'écuyers et de clowns encombrant l'étroit couloir qui conduit des écuries sur la piste.
Conrad manifestait un empressement attentif, et Conrad—vous savez bien—n'est autre chose que l'irréprochable habit noir toujours mis en évidence par les dessinateurs de journaux illustrés lorsqu'ils ont à représenter n'importe quelle fête mondaine: mariage, obsèques, représentation de gala, courses, vente de meubles de femmes légères, etc., etc. Il n'y a pas de «Tout New-York» sur bois sans Conrad, son gilet en coeur, ses beaux favoris, sa calvitie duveteuse et son gardenia décoratif à la boutonnière.
Tout annonçait donc que tout à l'heure, dans l'azur des combles, a plusieurs mètres au-dessus des constellations incendiées des lustres, allait apparaître une véritable étoile.
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Le moment approchait.
Un athlète qui soulevait trois cents—avec facilité—d'un seul bras, essayait vainement de magnétiser de l'autre bras l'impatience du public. Les messieurs s'agitaient, le nez en l'air; un furieux battement d'éventails frémissait dans toute l'assistance féminine.
On voulait miss Ellen.
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Pendant ce temps, la débutante, sortie de sa loge, attendait toute prête derrière les ridéaux.
Sa mère, une plantureuse gaillarde au front hâlé par le grand air des champs de foire, s'empressait autour d'elle et redressait les bouffettes argentées de son ajustement de satin bleu de ciel.
Le père, ex-lutteur du tour du monde, ficelé dans une redingote de cérémonie, étalait un poitrail d'hercule orné d'une foule de médailles de sauvetage, distinctions authentiques, mais que les incrédules prenaient pour des franc-maçonneries quelconques ou autres emblèmes facultatifs d'ornement privé.
Ces gens, racontait-on dans le Cirque, originaires de quelque vieux coin de terre de Bohême, continuaient une ancienne et valeureuse famille de saltimbanques où jamais on ne s'était mésallié.
N'ayant qu'une fille, le père lui avait donné la rude éducation qu'il avait rêvée pour un héritier mâle.
Fouaillée autant que chérie, miss Ellen—Jeannette dans l'intimité—grandit en beauté, en adresse, en célébrité foraine, à tel point qu'à prix d'or le Cirque avait cru devoir la présenter à l'élite new-yorkaise.
Il fallait donc, dans quelques instants, se montrer pour la première fois à ce grand public exigeant et blasé. Il fallait se livrer à des milliers de lorgnettes en un costume ne laissant aucune forme dans l'ombre!
Et dans la circonstance, l'émotion inséparable et traditionnelle d'un premier début, c'était le risque de ne pouvoir grimper jusqu'à l'escarpolette des frises, d'éprouver le vertige au-dessus de l'éblouissement des gaz, de retomber sanglante, brisée, morte, sur l'arène!
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Eh bien! miss Ellen était calme, elle souriait doucement, sans embarras.
On vint avertir que tout était prêt.
—Allons, houp! commanda le père, offrant sa droite gantée de coton blanc.
La mère, restée seule dans la coulisse, se dandina gaîment bercée par les premières mesures de la Valse des Roses, ritournelle adoptée pour le «grand travail aérien.»
Pas plus «d'histoires» que ça!
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Paraître, triompher, c'était tout un pour la superbe bateleuse.
Ah! que de raisons elle avait d'être brave!
Dix-neuf ans, peut-être; un doux visage rose de poupée réussie; une auréole de cheveux blond-roux, justifiant le pseudonyme anglais, des jambes d'après l'antique, des épaules de déesse, une taille jouant souple dans l'échan-crure d'une courte cuirasse de satin, un pied arqué dans l'étroite bottine de soie aux hauts talons d'or. Rien de tout cela pouvait-il avoir peur!
Et à quelles audaces de talent s'abandonnait cette beauté!
Tordant de sa morsure de perles le bout d'une corde que son bonhomme de père attirait à travers une poulie, elle montait aux cintres dans l'attitude d'une rêverie allant aux nues; saisissant d'une main la barre du trapèze, elle planait, tournoyait, voltigeait, se renversait, plongeait dans le flot dénoué de ses cheveux d'or; puis, repliant une de ses jambes autour d'une corde tendue, elle redescendait en lentes spirales dans des poses éplorées, telle qu'une poésie revenant à regret sur terre….
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Les applaudissements éclataient avec fureur lorsqu'elle partait prodiguant, dans une cabriole d'adieu, une volée de baisers.
On la rappelait, elle revenait et, en manière de remerciement, sautait, à l'anglaise, une gigue folle et correcte sur un rythme échevelé.
Elle fuyait, enfin, sous une pluie de fleurs, dans un ouragan de clameurs enthousiastes.
Sa gloire était assurée désormais.
Conrad, déployant ses grâces les plus parfaites (voir l'Illustrated), s'élançait sur les pas du nouvel astre pour lui débiter quelques fadeurs.
—Tu perds ton temps; ça, c'est du monde honnête; lui dit à l'oreille un splendide écuyer en costume de Spartiate, avec qui Conrad avait lié amitié pour parier aux courses.
Miss Ellen et sa famille, fagotés de houppelandes informes, s'en allèrent aussitôt prendre, au plus proche cabaret, un grog infini que le père accompagna de la fumée d'une pipe culottée magistralement.
Pas plus de cérémonies dans la gloire!
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Le même soir, quelques heures plus tard, vive agitation dans l'un des hôtels les plus aristocratiques du Quartier Saint-James, ce séjour des vieilles familles anglo-normandes à prétentions nobiliaires et politico-budgétivores.
On allait assister à une «entrée dans le monde» exécutée par Mlle Arsénie de Beaumanor, une toute jeune héritière du plus pur héraldisme, disait-on; une fleur de sublimité piquée dans une dot.
C'était un début solennel, chaudement recommandé par la douairière de la maison, attendu que les Beaumanor, grande race, portent de clairs de lune sur fonds perdus.
Dans le salon criblé de marquises et de pairesses, un sourire quasi maternel errait sur toutes les lèvres; les tables de whist étaient moins mornes que d'habitude, et dans le couloir séparant le salon de la salle de jeu se pressait, pépinière à mariage, un bataillon de jeunes gens tout à fait bien.
Il va sans dire que l'indispensable Conrad avait eu le temps d'arriver du cirque, et se tenait (consulter le Graphic) en tête de la cohorte, un bras retombé, l'autre mollement arrondi sur son gibus.
On annonça les Beaumanor. L'extase préparatoire était au comble.
* * * * *
Arsénie, la soie sur les os, trembla sa première révérence telle qu'un miroitement évanoui de roseau sur l'onde, et se redressa maigreur problème.
L'explication suivait, sous forme de la maman Beaumanor, une fantomale momie à migraine et du non moins Beaumanor père, qui semblait vouloir n'exister que de profil.
Et d'une laideur à quel degré de défi presque!
Nulle autre ressource que d'attribuer à tous trois le «suprême cachet de distinction.»
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Diplomate de naissance, brocheté de tous les ordres connus—et combien officiels ceux-là!—Beaumanor, dépourvu du fils qu'il avait rêvé de piloter à travers les ambassades et chancelleries, s'était rejeté sur Arsénie et avait veillé sans relâche à lui inculquer la science du beau monde.
Depuis plus d'un an il travaillait à la première apparition d'Arsénie dans le Noble Quartier.
Il l'avait accablée de ses inestimables conseils jusqu'à la dernière minute et les prodiguait encore au moment où la voiture s'arrêtait dans la cour de l'hôtel.
Aussi, que de prouesses Arsénie allait accomplir!
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La causerie s'était ralentie, l'heure des supplices—prononcez musique de chambre—avait sonné.
Arsénie, c'était l'attrait culminant de la soirée, fut conduite au piano.
Émue, tremblante, la chère enfant!
Elle roucoula, chaste comme la neige, une élégie de jadis sur un thème d'autrefois; sa voix, troublée par la peur, s'égara dans les larmes, bien loin de toute tonalité connue. L'entourage se hâta de dissimuler l'effondrement de la romance sous un murmure flatteur.
Après le concert il y eut une «petite sauterie,» toujours à l'intention de la débutante.
Arsénie s'enfonça dans les somnolences d'une redowa, ce fade dérivatif de la valse; mais ses pas s'embourbaient en un rythme baroque et les battements de son coeur l'arrêtaient à chaque mesure.
Elle fût tombée de son long—de son large était impossible—si l'inévitable Conrad ne l'avait vaillamment soutenue, tout en affectant (revoir divers Keepsakes) l'air ravi, la bouche en coeur, le frac parfait.
L'opinion générale du salon fut qu'Arsénie était la digne élève de son père.
Les Beaumanor partirent avec la conviction que leur dynastie verrait encore de beaux jours, et après avoir entortillé la frêle Arsénie de tous les genres de fourrures propices contre le rhume.
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Au sortir de cette seconde exhibition, Conrad se sentit tout à fait épris de miss Ellen.
Il alla au «Jockey,» rêvant de gagner assez d'argent pour conquérir quand même la splendide bayadère.
Le lendemain, vers midi, il avait perdu toute sa fortune et ne se trouvait plus d'autre ressource que d'aller demander la main dotifère d'Arsénie, qui lui fut accordée avec un enthousiasme précipité.
Dans le même moment, miss Ellen devenait la fiancée du bel écuyer en costume spartiate.
Il est certain que de cette union naîtront quelques futurs triomphateurs d'hippodrome, de même que la progéniture de Conrad et d'Arsénie fera, probablement, la gloire des chancelleries et ambassades!
Et s'il fallait extraire quelque moralité de cette absurde histoire, on proposerait une plus large application des études de gymnastique dans les nouveaux lycées de demoiselles? Volontiers on demanderait aussi qu'il fût procédé aux unions conjugales dans le beau monde avec un peu plus de souci de l'esthétique….
Mais tout cela, selon la méthode graduelle, «dans une juste mesure!»
Il est trop certain que le progrès ne se décrète pas….