UNE NOUVELLE MÉTHODE JUDICIAIRE
On sait combien se sont attisées, en ces temps derniers, les polémiques des journaux par rapport à l'application continue, régulière pour ainsi dire, de la «loi de lynch» dans les régions ouest et nord des États-Unis.
La majeure partie du monde civilisé réprouve hautement ces primitifs procédés de justice sommaire; mais dans le susdit Far-West, à travers les fraîches étendues prairiales, parmi les jeunes peuplades pressées de fixer leurs soudaines institutions et d'imposer leurs droits essentiellement litigieux de premiers occupants, ce même système de hâtive répression rencontre d'obstinés défenseurs.
D'après ces derniers, le lynch répand, en l'absence de police effective, une utile terreur: il annule les chances d'impunité que laisse aux scélérats l'hésitante jurisprudence des tribunaux imparfaitement établis; il oppose, enfin, un état de guerre perpétuel à la tourbe d'aventuriers et d'écumeurs, toujours prête à s'abattre sur le berceau des naissantes républiques.
Incidemment, les mêmes apologistes font valoir l'impression moralisante de ces fougueuses vindictes de l'emportement populaire. C'est un sublime effet de l'instinct social, prétendent-ils, que cette subite entente des masses pour la défense de l'intérêt commun.
C'est un merveilleux spectacle, arguënt-ils encore, que de voir, à la première nouvelle d'un forfait, l'humaine cohue soulevée comme un brusque coup de mer dans le vent de la fureur:
Vol, viol ou tuerie, l'auteur du crime est détenu, l'enquête s'ouvre, le verdict se prépare… Allons donc! formalités vaines en ces terres vierges! Le mot d'ordre se répand comme une flamme: les hommes, les citoyens, les clubs de conjurés, les bataillons de vengeurs, des phalanges de viragos, en armes, à pied, à cheval, accourent de tous les horizons. C'est la nuit, la nuit tragique des aréopages hors la loi. Le rendez-vous est devant la geôle. On extirpe le captif des mains saignantes des sbires, et, d'arrache-pied, on l'accroche, muet, morbide, cauchemardé, râlant, au réverbère du prochain coin de rue, aux branches du premier arbre de la route. Justice est faite. La foule qui n'est que hâte et silence s'efface, anonyme. Le cadavre, dans son suaire d'ombre, s'étire seul, noir, maigre, très long…
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Certes, le fait divers ouvre, ici, les larges ailes du drame et le goût du pittoresque trouve pâture à ces rudes épisodes.
Mais les adversaires éclairés du lynch opposent de solides raisons à ces considérations de pure esthétique yankee. Ils représentent notamment que l'importateur de ce régime pénal vers la fin du XVIIe siècle, M. John Lynch lui-même, le rigide magistrat irlandais, ne requérait de telles mesures d'exception qu'en des circonstances bien précises de flagrant délit, tandis que ses imitateurs actuels prétextent trop souvent des charges les plus dubitatives et semblent n'avoir à coeur que de rompre, par de vertueux intermèdes d'exécutions capitales, la monotonie de leur agreste destinée, d'ailleurs dépourvue d'autres genres de distractions.
Il est, de plus, insinué que les attentats ainsi châtiés dépassent d'ordinaire les limites d'une aptitude individuelle et démontrent une collaboration. D'où l'on peut conclure que de nombreux affiliés, anxieux d'étouffer le risque de révélations subséquentes, s'empressent de rééditer l'holocauste du bouc d'Israël en nouant la corde au cou du moins subtil d'entre eux.
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Pris entre mille, ces quelques arguments caractérisent suffisamment, pour nous, le fond du débat, enfin envenimé de tant de violence que les législatures des États les plus notoirement imputés d'inertie dans la question, n'ont pu se défendre à leur tour de s'émouvoir. Des projets de réforme ont été mis à l'étude avec une ardeur fouettée d'émulation à tel point que les autorités judiciaires du Dacotah, premières arrivées dans cette course au progrès, ont eu, dès ces jours-ci, l'honneur d'introduire, en séance solennelle d'inauguration, un mode entièrement inédit de procédure dont les résultats juridiques et scientifiques auraient offert, au dire d'un journal de là-bas, le plus haut intérêt.
Le sujet aux dépens de qui se réalisait cette première expérience était un coureur de proie, un trappeur avéré du nom de Will Jyns, inculpé d'un incendie de «ranch» après meurtre probable des résidents mâles, derniers outrages supposés sur tout ou partie du personnel féminin, puis présumable soustraction du total de numéraire accessible. La dissipation des espèces monnayées et le cinéraire anéantissement des victimes ou témoins ne laissaient subsister d'autres motifs de conviction que la présence estimée infortuite du comparant sur le lieu du sinistre.
En elle-même donc, indépendamment de l'attrait des innovations judiciaires, la cause affectait les palpitants aspects d'une affaire à sensation. Puis ce procès remuait de fond en comble les passions vitales, il résumait les moeurs rageuses des êtres disséminés dans ces immenses landes de hautes herbes balayées de brouillards où d'alertes spéculateurs acquièrent à vil prix et défendent, l'arme au poing, seigneurialement, le «ranch,» l'énorme agglomération de pâturages et de troupeaux; où le rôdeur, l'émigré, l'affamé chercheur de fortune commet le rapt en gros du bétail qu'il essaie d'aller détenir et de faire féconder au loin, dans la solitude verte, plantureuse, libre! Oui, le souffle de haine respiré dans cette aire d'éternelle bataille entre accapareurs et bandits s'embrasait à l'occasion de cette mémorable instance. Mais avant d'en raconter le dénouement,—assez bizarre, on va le voir,—il convient de spécifier brièvement, à l'exemple du journal cité plus haut, la nature des modifications décrétées par la magistrature du Dacotah.
La principale préoccupation de ces jurisconsultes d'élite—nous prenons ce mot d'élite dans le sens que lui prête le mandat électoral américain—avait été de ne pas aller imprudemment à l'inverse des idées reçues et de retenir autant que possible dans leur révision tout ce que les précédents errements comportaient de rationnel.
Or, on ne saurait contester à l'expédient du lynch le mérite positif d'une économie de temps et de dollars par la promptitude executive et par l'absence des budgétaires débours, sans compensation, qu'exige l'hébergement à long terme des condamnés. Il était urgent que les mêmes avantages subsistassent dans la refonte de la loi, et, d'ailleurs, consultés sur ce point en de secrètes délibérations, les lyncheurs les plus éminents ou les plus influents du pays s'étaient montrés inflexibles. Il fallait, en un mot, maintenir presque intégralement, quant au fond, l'abrupt exercice du lynch, mais tenter de le réconcilier avec ses détracteurs en l'habillant d'un ostensible appareil de légalisation.
La marche à suivre se trouvait, dès lors, strictement tracée: Il fut convenu que, dès le crime commis, l'alarme instantanée du réseau télégraphique manderait l'administration pénale de tous grades à Cheyenne—c'est le joli nom adopté pour l'essai de future capitale du Dacotah.—Les hauts fonctionnaires de l'instruction criminelle, des assises, de la cassation, ainsi que le juré désigné par la majorité des détenteurs terriens et le commissaire d'État subsidiairement investi du droit de grâce, devaient se rendre, sans désemparer, au Tribunal par l'ultra-vitesse réalisable de locomobilité. Au centre d'un vaste amphithéâtre réunissant la susdite hiérarchie et la foule, le prévenu, transféré sans délai de la scène du crime sur celle de l'expiation, figurerait sur un siège compliqué, d'un mécanisme à hauteur de nuque, dit «guillotine horizontale» et récemment breveté. Le bourreau se tiendrait prêt à pousser le ressort de cette invention et, pour comble de modernisme, un médecin légal, ou physiologiste assermenté, avoisinerait l'instrument afin de recueillir sur le vif, sur le restant d'activité cérébrale, les observations scientifiques qu'il est devenu d'usage de noter en pareille circonstance.
L'ensemble de ces dispositions abréviatives se corroborait de considérants propres à déterminer la dialectique intime des magistrats. Il était stipulé, par exemple, que chacune des Cours serait représentée par un seul titulaire, attendu l'indispensable nécessité d'éviter les retardants conflits d'appréciations. Par les mêmes motifs, un unique délégué revêtu d'un implacable mandat devait agir au nom du Grand Jury composé des notabilités les moins transigeantes de la classe capitaliste. Le nouveau code supprimait, d'autre part, le jeu du réquisitoire et de la défense, vu qu'en se neutralisant ces deux efforts contraires laissent la cause en l'état et n'aboutissent qu'à l'usure du temps en superflues jactances oratoires. L'avocat, au reste, n'affronte jamais l'incrimination de face et louvoie dans les circonstances prétendues atténuantes, telles que faiblesse d'entendement, éducation perverse, misère éperdue ou toute autre anomalie inhérente à la personnalité de son client. Or, les confectionneurs de la réforme avaient rigoureusement résolu de passer outre à n'importe quelle concession dans ce sens: Leur théorie tendait à terrifier les aspirants-malfaiteurs et non à susciter la vocation, à développer l'expérience des gredins par une absurde publicité d'abondants détails sur les forfaits commis. La situation privée ou les aptitudes caractéristiques des délinquants ne sont-ils pas, en effet, des objets de minime importance, comparativement à cette suprême manifestation d'intérêt public: la peine capitale érigée en exemple? Au cours des délibérations, nos honorables légistes s'étaient arrêtés, sur ce chapitre, aux décisions «lyncheuses» les plus radicales: ils n'avaient pas redouté de dédaigner, au préalable, comme autant de déclamations intéressées, sentimentales ou simplement niaises, les virulentes satires que d'adventices erreurs judiciaires provoqueraient à l'avenir. Les exécutions éventuelles d'innocents personnages et leur réhabilitation posthume semblaient presque souhaitables à ces impassibles doctrinaires, en ce qu'elles associent au crime l'idée, exacte au fond, d'une solidarité sociale et proclament ainsi dogmatiquement la préjudicielle efficacité du droit de punir.
Aucune défaillance subversive n'altérerait donc la rigueur du tribunal, uniquement chargé d'estampiller le lynch d'une décente apparence officielle. Le cérémonial enfin admis assurait un superlatif excès de précipitation. Chacun des magistrats spéciaux n'avait à dire qu'un mot pour formuler son arrêt respectif. L'énoncé du crime, la condamnation, le refus de recours et de grâce voleraient ainsi de bouche en bouche en une seule phrase à peine prononcée que déjà le médecin expert questionnerait la tête décollée par le bourreau…
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Après ces explications en guise de préface au procès de Will Jyns, le précité journal de l'Ouest rapporte de l'audience le récit suivant dont on appréciera, croyons-nous, la frappante concision:
«L'amphithéâtre est bondé. Le respectable corps judiciaire prend place sur l'estrade en face du public.
«Le délégué des jurés se tient à gauche, le commissaire d'État à l'autre extrémité. Flanqué de l'instruction et de la cassation, le président des assises siège dans le milieu.
«Plus loin, à droite, devant le médecin et l'exécuteur restés debout, on aperçoit de trois quarts le farouche Will Jyns, lié par des câbles au célèbre fauteuil coupe-tête dont l'ingénieux siège-cercueil s'ouvrira tout à l'heure pour engloutir le corps…
«Livide et déprimé, salement enduit de barbe, le profil de Jyns convulse un sourire qui peut, au choix, s'interpréter comme un indice de cynique forfanterie ou de stupidité sans fond.
«Cet équivoque rictus produit une impression irritante sur l'auditoire. Que résultera-t-il de ces simagrées d'astuce ou d'hébétement? Va-t-on s'apitoyer sur ce pleutre, le questionner, écouter ses aveux? la fameuse réforme n'aboutira-t-elle qu'à d'odieuses mystifications! Sombres, les lyncheurs sérieux sont sur le qui-vive et, de son côté, le groupe des trappeurs, anciens collègues supposés de M. Jyns, dissimule mal son intolérance à l'égard de toute tentative d'interrogatoire confidentiel. Une méfiance se déchaîne proche de la fureur; des revolvers apparaissent dans toutes les mains; peu s'en faut qu'en cet instant d'exaltation on n'inflige, sur place, un lynch préventif à toute la séquelle judiciaire. Le tumulte tourne à l'orage, lorsque, au coup de cloche annonçant l'ouverture des débats, le silence s'établit, le silence sans souffle d'une foule devant le drame imminent.
«Et comment noter ce drame en sa promptitude d'éclair?
«—Meurtre, viol, incendie.—La mort.—Oui.—Pas de grâce,» articulent les magistrats d'une voix collective.
«—Mais, mais…,» proteste dans l'étranglement mécanique la tête de
Will, que déjà le médecin invite à s'expliquer d'une façon posthume…
«Illusion, ou vérité saisie au vol! Le reste du grognement guttural semble continuer d'errer entre les dents jaune de W. Jyns. La vie?… oui, elle palpite encore sur cette grimace tuée, elle accentue, plus pincé dans la pâleur verte du «raccourci,» le sourire gouailleur ou niais, au choix; la clameur commencée achève de couler des lèvres béantes: on jurerait qu'un tressaillement de la langue glousse d'agonisantes syllabes… La science tient-elle une solution? Atteste-t-elle, cette tête tranchée, l'affreuse attardance de la pensée et de la douleur au vif du centre nerveux?
«Tel est le doute de la foule qui se retire, au reste enchantée de l'excellent fonctionnement du système. Jyns a-t-il parlé vraiment? Ceux qui l'affirment ne cherchent-ils qu'à faire des dupes? Ceux qui prétendent le contraire méritent-ils croyance?
«Les opinions les plus diverses circulent. Les gens de bon ton, les lyncheurs de marque penchent pour la négative et se bornent à conclure que, de toutes façons, Will Jyns était d'âme trop basse pour trouver à dire quoi que ce fût en un si solennel moment.—Il était incapable, ce guillotiné, d'un pareil coup de tête,—ajoute-t-on avec dédain.
«Mais au sein du populaire, parmi les présumables ex-affiliés du défunt, on se plaît à raisonner différemment. De ce côté surgit, s'élève, grandit une légende appelée à s'accréditer glorieusement au lointain des prairies et d'après laquelle le généreux Will, témoignant passagèrement d'une finesse au-dessus de son éducation, aurait détaché, d'un verbe clair, à la face de la science et de la justice, cet aphorisme…
«—La mort garde son secret!…»
Parole simple, mais exacte, résumant peut-être, ou peu s'en faut, la philosophie de tous les genres de lois de lynch.