UNE SOIRÉE IMPROVISÉE

Affreux temps ce soir-là!

Une poussière de neige, vaporisée en brouillard, fumait sur le pavé gras et s'imprégnait d'une âcre senteur de suie que le vent rabattait des toits.

Dans le quartier d'Old-West-End, cependant, nombre de promeneurs de divers sexes continuaient d'arpenter de long en long l'asphalte de la Grande-Avenue. Leurs silhouettes, par intervalles, émergeant de la buée, se découpaient dans la lueur de gaz roussie par la brume des quelques magasins restés ouverts.

Ces personnes, de sexes non pareils, dépensaient ostensiblement une certaine somme d'allégresse tumultueuse; elles articulaient, à cet effet, des rires, des cris, des fragments d'airs populaires; elles exécutaient, par groupes, une course folle à travers la cohue, ou bien l'une d'elles titubait, à part, quelques mesures d'une danse échevelée, avec force hurlements, miaulements, sifflements et autres excès d'orchestration individuelle.

C'était, il est vrai, le Nouvel An, Christmas, la Saint-Sylvestre, Carnaval, Célébration de Centenaire ou je ne sais plus quoi dans ce genre, et l'on n'ignore pas que, pour beaucoup de gens d'autant de sexes que le permet le fatalisme organique, ces coïncidences d'almanach entraînent inévitablement une sorte de propension automatique à la turbulence et à la jovialité.

Le plaisir serait alors dans l'air, prétend-on. J'essayai moi-même de me le persuader. Je remuai les jambes de manière à faciliter au trottoir la tâche de me guider doucement parmi la foule; je décidai de devenir sur l'heure très festoyant et, le brouillard aidant, je m'abîmai presque aussitôt dans une telle mélancolie poignante qu'il me fallut bien vite déserter le spectacle de la gaîté civique et prendre d'urgence la résolution de retourner en mon logis.

Avec mon âme et conscience, il fut alors stipulé que je passerais le reste de cette soirée dans mon campement de célibataire, que j'allumerais un bon feu, que j'apprêterais du thé considérablement fort, que j'incendierais ma plus volumineuse pipe arabe, que je dialoguerais dans l'azur avec mes chimères et mes espérances, et qu'enfin, jusqu'à l'instant de me mettre au lit, je m'abreuverais à cette coupe de délices philosophiques exigées de la solitude par quiconque se réfugie chez soi, dégoûté de la ville et de l'aspect prosaïque des plèbes et bourgeoisies en temps d'hiver, de givre et de fête nationale.

Par surcroît de sybaritisme, j'achetai sur la route une demi-douzaine de brioches toutes fraîches, lesquelles me furent remises coquettement enveloppées chez le pâtissier, avec supplément de sourires de la demoiselle de magasin, et, pressant le pas, je flairais à travers le papier l'alléchant parfum du régal à venir.

Je fus donc très satisfait de franchir l'entrée principale de mon domicile et de laisser entrevoir au garçon d'hôtel détenteur de ma clé la figure d'un grave et intéressant jeune homme avide de s'enfermer chez lui, sans doute pour étudier ou lire, précisément à l'heure où l'universelle frivolité se donne carrière au dehors.

Ému d'un distrait orgueil, je longeai le vestibule; mais avant de gagner l'escalier, je jetai, par les rideaux de mousseline d'une porte vitrée, un rapide coup d'oeil dans le salon qu'occupe au rez-de-chaussée le propriétaire de l'édifice dont j'habite les combles.

Très étrange, ce salon: un luxe rigidement sobre figurant quelque chose comme un pied-à-terre du Vide dans le Rien. Le gentleman-propriétaire entendait le confort d'une façon vraiment fantasque et cultivait l'originalité froide. Un lustre à gaz tombant d'un plafond blanc entre quatre murs blancs brisait sa lumière blanche au vernis miroitant du parquet; quelques chaises de canne aux maigres boiseries dorées se dressaient contre les parois; vis-à-vis de la porte vitrée une cheminée de marbre blanc encadrait d'austères lignes droites la plaque de cuivre d'un calorifère; au-dessus de la cheminée une glace étroite et haute s'encastrait dans la pierre et reflétait cet ensemble de pâleurs et de clartés; vers le milieu de la pièce luisait une petite table carrée de bois de rose où reposait, piqué d'un point lumineux dans son ventre noir, un encrier de cristal pourvu d'une plume de nickel. Et rien que ce strict nécessaire; partout la ligne droite, sèche ossature du défaut de coloris; rien de plus que cette représentation d'un Néant bien distribué et proprement entretenu.

L'habitant de cette excentricité à rebours était absent quand je passai, mais je me le rappelai tel qu'il se montrait souvent, dès le matin, sanglé dans une toilette correcte comme son Éden et cambrant, tout raide, sa taille exiguë et fluette, devant la petite table de bois de rose. Il promenait alors la plume de nickel sur un fin cahier cartonné et du bout de ses doigts grêles il fixait sur le papier ses inspirations littéraires.

Car, circonstance gaie, ce richard était poète à ses heures.

Il livrait aux feuilles volantes et récitait, non sans succès, dans le beau monde, de faciles chroniques, de légers proverbes, relevés d'on ne sait quel scepticisme affriolant et bénin de viveur millionnaire. Sévère d'attitude pour la sauvegarde de ses rentes et loyers, il s'annexait toutefois à la corporation des artistes et lettrés jusqu'au point d'y choisir volontiers ses locataires.

—Heureux homme! jeune, recherché, presque déjà célèbre, tandis que moi, modeste professeur de langues mortes, n'entrevoyant qu'aux lointains de l'avenir une notoriété d'écrivain substantiel…

Ainsi je méditais, gravissant les marches très lentement, comme pour amuser mon impérieux désir de me retrouver chez moi.

Au premier étage, je ne remarquai rien: l'ordinaire écroulement des gammes faisait trêve derrière la porte fermée. Le pianiste était parti.

—On se l'arrache aussi, celui-là, songeais-je. On admire sa virtuosité frénétique et son air exalté. Ce soir, sans doute, il triomphe dans un grand nombre de réunions; il agite, se tordant au piano, sa crinière astrale et répand, sur un tas de dames extasiées, l'éblouissement de ses arpèges…

Cette vision me hanta jusqu'au second étage où mon attention fut attirée par une joyeuse rumeur.

Il y avait réception chez ma voisine, la cantatrice, jeune étoile d'opérette, fort en vogue pour mille raisons, parmi lesquelles il serait injuste de ne pas signaler sa verve ébouriffante dans le «parlé» des rôles.

Ce devait être amusant, là-dedans! Une sourde, une lâche envie me prit de franchir le seuil. Je tendis une main vers le cordon de sonnette, je travaillais de l'autre main à caser le paquet de brioches dans une des basques de mon habit, et je restai dans cette attitude assez de temps pour avoir l'honneur de vaincre la tentation sans la fuir.

Rien, d'ailleurs, ne m'interdisait l'accès de ce nid parfumé: le gentleman-propriétaire m'avait naguère présenté à la diva, non seulement en qualité de voisin, mais sous le respectable titre de jeune homme d'avenir.

Mais, dès ma première visite, la toute belle exhiba tant de politesse meurtrière à l'endroit des gloires en germe; elle s'excusa—si cruellement pour moi—de méconnaître tout ce qui n'est pas homme, femme ou choses du jour!…

Certain matin, retour de bal, elle avait si peu dissimulé, dans l'escalier, le besoin de rire de mon raide individu descendant dès l'aurore pour une leçon de grec!…

Que devenir tout à l'heure si la jolie scélérate s'avisait de divertir sa compagnie à mes dépens?

Ce doute me fit tourner les talons; je m'esquivai, sans lambiner, cette fois; aucun prétexte de retard ne se présentait désormais, car, à l'étage au-dessus, je pénétrais chez moi et bientôt après, chaudement enfoui dans une robe de chambre, je contemplais d'un regard voluptueux sur ma table le paquet de tabac, la pipe arabe, le lot de brioches et le bol de thé sur lesquels tombait la paisible lumière de la lampe.

Je m'applaudis alors de ma sagesse, j'oubliai la féline cantatrice et je m'égarai dans le sentiment de ma supériorité sur la foule des badauds restés dans la rue.

Mais cette haute appréciation de moi-même cadrait mal avec une trop complète oisiveté: je guignai dans la pénombre, au-dessus du cercle lumineux de l'abat-jour, une étagère où reposaient fraternellement inclinées l'une sur l'autre, les oeuvres choisies des plus grands écrivains et philosophes. J'allais étendre le bras, m'emparer d'un volume et consacrer mon détachement du monde banal par quelques moments d'entretien avec l'un de ces sublimes esprits, quand un scrupule me troubla:

«Est-ce ainsi, me dis-je, que ces éminents génies utilisaient ou dépensaient les rares instants de liberté que leur laissait une existence souvent précaire? Leur stupéfiante fécondité n'est-elle pas la preuve certaine qu'en de telles heures ils méprisaient la contemplation, voire même l'étude, et labouraient à larges coups de plume le champ de leur propre pensée?»

—Oui, travaillons! m'écriai-je à haute voix, surexcité par la noble vérité qui venait de m'apparaître.

J'étalai sur la table un épais amas de papier blanc; je saisis à pleine main et trempai dans l'encre mon plus ample porte-plume, digne outil d'un puissant ouvrier, et je m'enhardis à mettre enfin sur le métier un énorme ouvrage dont le plan, depuis quelques semaines, se déroulait confusément dans ma cervelle.

Ce devait être un de ces vastes essais de logicien et de poète où s'affirme la doctrine personnelle d'un encyclopédiste et qui ramènent à la clarté d'un même point de vue théorique les énergies combinées de l'histoire, de la légende, de l'art, de la critique et de la science.

Le titre promettait de devenir quelque chose comme: La lutte du Réel et de l'Idéal sur le terrain de l'Hypothèse.

Je calligraphiai sur-le-champ cette rubrique, bien que frémissant d'une honnête terreur à la prévision des inextricables développements que comportait un pareil sujet. Déjà l'ambitieux intitulé se carrait en copieuses majuscules au milieu du premier feuillet; j'allais, enfin, mettre à la voile sur l'océan de mes idées, lorsqu'un tapage subit, un charivari de rires et de cris retentit à ma porte.

J'eus le pressentiment qu'on venait me déranger et que mon inspiration s'envolerait du coup vers les limbes des chefs-d'oeuvre inconnus.

Hélas! il n'était que trop vrai!

On ouvrit avec fracas; des gens entraient. Je décoiffai la lampe et, tout ahuri, je ne discernai d'abord qu'une avalanche de couleurs, un flot de robes de soie, de satin, de dentelles, entraînant quelques habits noirs, et moucheté, par-ci par-là, de flammules d'or et de diamants comme dans un rayon de soleil.

C'était un torrent en toilette de bal; un essaim de femmes élégantes et de gentlemen souriant au plaisir d'une équipée imprévue et m'assourdissant d'acclamations tant soit peu railleuses; ma chambre était complètement prise d'assaut, tandis que gauche, effaré, saluant au hasard, je m'armai de méfiance quant au but caché de l'incident.

Je me gardai de demander aucune explication et m'apprêtais à déconcerter au besoin les mystificateurs par une réserve systématiquement courtoise; mais les éclaircissements arrivèrent d'eux-mêmes lorsque, après un gai froufrou de robes froissées, on se fut tassé tant bien que mal.

Les assiégeants avaient pour chef la sémillante cantatrice du second étage, flanquée du pianiste du premier et du poète du rez-de-chaussée; le reste de la troupe se composait d'un bouquet de reines et princesses de théâtre, escortées d'une demi-douzaine de notabilités du genre masculin et du sous-genre artistique ou littéraire, personnages dont l'insouciance habituelle s'aiguisait, semblait-il, d'une pointe de griserie.

Le brouhaha s'apaisant, ma doucereuse voisine daigna, de son propre mouvement, dévoiler les motifs de l'incartade:

«Elle avait, tout à l'heure, conçu le caprice de faire grimper sa compagnie à l'étage au-dessus, afin d'y surprendre, comme un corbeau dans son clocher, certain jeune homme trop prématurément grave et farouche….»

Ceci chantonné dans le son clair du rire, et souligné, à la ronde, d'une quantité d'oeillades assassines m'avertissait que je n'étais pas au bout des épreuves préméditées par l'aimable société.

Je barbotai dans une réplique filandreuse tendant à démontrer la joie pure que me causait l'apparition extraordinaire, imprévue!…

Mais je ne pus achever…. Mes bourreaux avaient hâte d'ouvrir les hostilités.

—Monsieur comprend le vrai bien-être! Admirez donc cette belle robe de chambre! s'écria l'une des dames, devinant le pudique embarras où me plongeait un vêtement trop intime, à grands carreaux jaunes sur fond vert-pomme, et l'impuissance de mes efforts pour garder, quand même, une pose majestueuse.

—Être à l'aise chez soi, chose adorable! dit un gentleman momifié dans le costume le plus étroit de la plus dernière mode.

—Et rêver seul, en buvant du thé! Quel charme! sifflota du ton le plus impertinent une autre dame dont le nez déluré, la lèvre charnue et l'oeil flambant promettaient tout autre chose qu'un naturel contemplatif.

La cantatrice se pencha sur la table comme pour analyser la façon d'une tasse de thé dans un ménage de garçon, et, par comble d'infortune, ses yeux tombèrent sur mon commencement de griffonnage.

—Ah! j'ai du remords, pour le coup, déclara-t-elle; vous travailliez, et nous venons vous distraire!… voyons! que faisiez-vous?

Il était trop tard pour conjurer son indiscrétion; je frémissais de honte et de rage au fond de mon être, tandis qu'étranglant son rire dans un verbe emphatique, elle lisait:

«La lutte du Réel et de l'Idéal sur le terrain de l'Hypothèse.»

Elle souleva le feuillet entre ses deux mains roses et, non contente de déflorer le mystère de mes conceptions, elle découvrit aussi l'absolue blancheur virginale de toute la rame de papier.

Acharnée, la diablesse affecta de relire la pompeuse épigraphe, en soupesant doctoralement le sens de chaque mot; puis, avec cette précision machinale des êtres qui raisonnent à la volée, elle demanda:

—Pourquoi pas «la lutte de l'Hypothèse et de l'Idéal sur le terrain du
Réel?»

Oh!… comme je compris alors cette sorte de haine qu'on a généralement pour les femmes d'esprit!…

Mais la portion mâle du cénacle ne résista pas non plus au plaisir de planter quelques épigrammes au flanc de mon amour-propre.

—Ne vivre qu'une oeuvre! c'est l'héroïsme du génie! proclamait l'un des journalistes présents, vénal ramasseur de bouts d'actualités, vulgaire «modiste» dont les travaux d'une heure obtenaient, parfois, des succès de cinq minutes.

—Honneur et gloire à de tels tempéraments voués au grand art! ajoutait avec des simagrées de respect un aquarelliste, mièvre illustrateur pour boîtes de confiserie et couvertures de romances.

Là-dessus le pianiste, hérissant son auréole blonde, se précipita vers un vieux clavecin dissimulé dans un des recoins de ma chambre, et tira des entrailles rouillées de l'instrument une folle pyrotechnie d'accords et de fioritures, magie d'improvisation où chantait le mépris de tout enfantement laborieux.

—Mais nous voici dans les questions littéraires, reprit le gazetier en s'adressant au gentleman-poète; ne serait-ce pas l'occasion de nous dire…, vous savez…, cette composition nouvelle?…

—Oui, oui! bien pensé! bravo! silence! écoutons! cria toute la troupe avec un empressement qui trahissait enfin le véritable dessein des conspirateurs.

En dépit de ma simplicité, je devinai leurs intentions, point par point:

Ligué contre mes fières croyances de lettré, le clan des initiés et amis comptait se divertir de mes impressions moroses à l'audition d'une bagatelle inédite, marquée au cachet des produits de salon.

La promptitude qu'on mit à se ranger en hémicycle en laissant autant que possible d'espace vide dans le milieu de la chambre acheva de prouver—au moins pour moi—que tous les détails de cette scène avaient été concertés avec une habile perfidie.

Le gentleman-propriétaire ne se fit pas prier et ne parut nullement se préoccuper d'obtenir mon autorisation. Il pouvait d'ailleurs agir sans formalisme et se considérer comme chez lui, jusqu'à concurrence de deux ou trois termes que je lui devais.

Oui, sans plus de gêne, on transformait ma mansarde en salle de théâtre, on s'apprêtait à lire ou à jouer je ne sais quelle pièce nouveau-née et l'on me réservait, à moi, les burlesques attributions du Bonhomme Public!

Accoudé sur la table, l'auteur se recueillit pendant quelques instants; la cantatrice prit place non loin de lui; le pianiste, resté au clavier, indiquait par son maintien que l'agrément de la musique se joindrait à la récitation; et moi, sans l'avoir cherché, je me trouvai installé de manière à pouvoir surveiller d'un seul coup d'oeil ces trois personnages et leur auditoire.

Le poète prit la parole au milieu du plus beau silence. D'un mot, il fixa le sujet, le lieu, l'action. Il s'agissait d'un mari monologuant dans un bal, tandis que sa femme, sous ses yeux, valsait, valsait encore, valsait éperdûment, avec une sempiternelle et infatigable série de danseurs.

La nuit s'achevait, les grisailles de l'aube blêmissaient déjà dans la trame des rideaux fermés et la dame valsait toujours, toujours, toujours….

Le mari, courbant ses révoltes au joug du bon ton, s'abstenait de toute attaque directe, mais il se rattrapait en généralités rageuses contre l'éternel féminin; il détaillait les considérants d'un réquisitoire nerveux contre la monogamie compliquée de dandysme, et, sous le sourire glacé d'un calme trompeur, ce fut un débordement crescendo d'allusions cruelles, d'insinuations vengeresses, de colères bleues et de points sur les i que le pianiste accompagnait à la sourdine d'insidieuses variations sur le thème d'Il Baccio.

La cantatrice, pendant ce soliloque, esquissait par quelques gestes le rôle muet de l'épouse et traduisait, à ravir, les airs enivrés d'une mondaine qui, tout en tourbillonnant dans la musique et la lumière sur un fond trop rapproché d'habits noirs, observe à la dérobée l'ombre conjugale au front de son tyran.

En somme, je ne notai rien de neuf dans ce tableau trop connu des fades tracasseries entre époux, mais, j'en convenais à part moi, ces redites se pomponnaient d'une forme heureuse, la phrase était svelte, le mot frappait droit, le trait s'accrochait vibrant et scintillant comme une aiguille.

Les amis de l'auteur applaudissaient avec furie, et volontiers je faisais chorus; mais cela ne suffisait pas et, à chaque ovation, des regards s'arrêtaient sur moi comme pour morigéner mes secrètes résistances:

—Avouez, semblait-on dire, que ces boutades sans prétention renferment beaucoup de vérités; avouez que, pris sur le vif de la vie élégante, ce souriant impromptu soulève autant de questions fondamentales que n'importe quel lourd volume de cuistre!…

—C'est enlevé d'après nature, mimait l'aquarelliste fouettant l'air d'un coup de pouce.

—C'est du Tout New-York et non de la solitude, décrétait la mine cassante du chroniqueur.

—Le coeur humain n'a pas de robe de chambre, minaudait la petite dame au nez positiviste.

On redoublait de transports et le pianiste persistait à moduler mezza voce, car la fantaisie du poète-propriétaire avait une suite: le monologue s'achevait en une comédie.

Brusquement l'auteur personnifiant «Monsieur» se levait et se dressait devant l'actrice figurant «Madame.»

—Après tout, chère amie, disait-il exagérant l'excès des politesses, pourquoi n'accorderiez-vous pas aussi, comme au reste des peuples, un tour de valse, à moi, votre seigneur?

—J'attendais qu'il vous plût d'user de vos droits, répondait-elle, jouant le reproche tendre.

Et s'enlaçant, lui pimpant, mais mince, elle plantureuse, mais légère, ils tournoyèrent, coquets, souples, corrects, sur les trois temps du rythme.

L'air d'Il Baccio tremblait en trilles émus et «Madame»—bonne comédienne, décidément, la voisine—semblait, du fond de la valse légale et légitime, semer sur ses admirateurs les mêmes sourires extasiés par lesquels, tout à l'heure, elle irritait son conjoint dans le flagrant délit de la valse consommée à l'état de fruit défendu.

Au demeurant, ils valsaient leur querelle de ménage, à raison d'une phrase par mesure; radieux, en apparence charmés l'un de l'autre, ils poursuivaient une causerie où chaque madrigal de l'homme enfonçait une égratignure, où chaque flatterie de la femme couvait une rancune hypocrite.

Plus que jamais, les spectateurs se délectaient de ce marivaudage à canifs tirés. «Monsieur» déversait des ironies sataniques; une résignation bleu de ciel coulait des réponses de «Madame» quand, tout à coup, mordue à l'âme par l'injure, une flamme de haine lui sillonnant l'oeil, «Madame» arrachait de sa coiffure une longue épingle d'or, et de la pointe, luisant au bout de ses doigts effilés, elle fouillait à petits coups, à tout petits coups secs et rapides, dans le coeur du mari.

Le stylet—je ne sais par quel artifice de théâtre—ressortait pourpre, comme inondé de sang.

La valse mourait pianissimo. Le mari, toujours cuirassé d'aménité suprême, s'inclinait en manière de remerciement et, dès qu'il s'éloignait, «Madame,» exaltée par la volupté des représailles, trottait l'arme sanglante à ses lèvres et murmurait, comme secouée d'un frisson tragique:

—Oh! cela est bon!…

Certes, il y avait quelque hardiesse dans ce cri du coeur, dans cette façon de symboliser les inimitiés latentes du mariage, la lutte amère et sans merci des divers sexes contre l'esclavage accouplé du statut matrimonial.

Et pourtant l'auditoire parut refroidi; les applaudissements s'éparpillèrent hésitants. Ce n'est plus ma contenance qu'on observait avec une arrière-pensée de critique, mais celle du poète-gentleman et de son interprète. On s'attendait à l'inévitable baiser final de toute jolie brouille de proverbe. Un coup de poignard, fût-il à coups d'épingle, mettait en déroute les habitudes et traditions.

Je goûtai la joie intérieure d'une sorte de revanche:

—Ah! vraiment! pensais-je en mirant du coin de l'oeil l'auteur-propriétaire passablement dépité, autre chose est de broder de brillants pastiches selon le goût du jour, ou de tendre à l'art sincère et de viser à la profondeur: Il faut choisir!…

L'actrice—forte de son expérience de la scène—flaira le fiasco et tenta de «ramener la salle» par un dénouement moins violent.

D'un geste subit elle rompit l'une de mes brioches,—niaisement étalées en pyramide sur la table;—elle feignit d'essuyer le sang de l'épingle d'or à cette friandise; puis, caressant l'assemblée d'un regard de fausse ingénue, invoquant la camaraderie des hommes et surtout la complicité des femmes, elle se mit à grignoter, lente, gourmande, et chantonnant, sur un air connu cette fois, de l'accent le plus familièrement enjoué:

—Ah! se venger, mesdames, voilà le plaisir!…

Thème, pour le pianiste, de quelques brillantes mesures de finale.

Cette version était mieux troussée, mais la précédente avait porté coup. On répudiait, à l'unanimité, la prétention d'allumer l'éclair du drame aux étincelles d'une bluette. Les félicitations accordées à l'auteur manquèrent définitivement de cordialité; la compagnie s'éclipsa silencieuse comme s'efface une nue et, sortent le dernier de ma chambre, le propriétaire-poète me serra la main de l'air demi-noyé d'un artiste surnageant au demi-succès.

J'avais tout lieu de redouter qu'à la suite de cette affaire il ne me réclamât ses termes échus dans le délai le plus prochain, et sur cette prévision je me couchai fort sombre en rêvassant aux mille épisodes de cette soirée:

Je revis le brouillard de la rue en fête, où j'avais rôdé sans but.

Je gémis sur mes projets d'isolement et de travail si soudainement troublés.

Mauvais augure!…

Jamais, sans doute, le fameux traité de l'«Idéal et du Réel» ne serait achevé! Qui sait, même, si je le commencerais pour tout de bon?…

Écrire de gentilles balivernes, comme le gentleman du rez-de-chaussée; effeuiller dans l'éclat des salons les primeurs de cette muse badine; capter les suffrages des jolies femmes à la mode…, contraindre, triomphant, cette cantatrice elle-même à quelques heures d'amour… Combien cela vaudrait mieux, certes, que les mornes soucis des élucubrations doctes!…

Et comme elles avaient impitoyablement plaisanté de moi, ces mêmes jolies femmes! Comme elles avaient bafoué ma robe de chambre…, mes modestes plaisirs d'intérieur!…

C'est donc grotesque, un jeune homme sérieux? appréhendri-je pour la première fois.

Vive le mariage, en ce cas!…

Mais quoi? si la comédie de tout à l'heure disait vrai? Si l'épouse, la femme sans fin, n'est que vanité, motifs de valse et coups de griffes?…

Bref, je soufflai ma bougie et m'endormis navré, bourrelé de tristesse, peut-être avec une secrète envie de ne me réveiller jamais…

Le lendemain, pourtant, je fus sur pied au premier soleil. Le devoir et une leçon de grec m'appelaient.

En descendant l'escalier, j'entendis une rumeur au second étage. La réception de la cantatrice avait duré jusqu'au jour; la porte s'ouvrit; quelques-uns des retardataires prenaient congé.

Je m'efforçai de fuir inaperçu, mais un petit rire grêle, acerbe, odieux, frappa mon oreille et me poursuivit jusque dans la rue….

La diablesse, sans doute, m'avait vu passer!…