VENGEANCES DE FEMMES

Si nous disions immédiatement, sans précautions oratoires, ce que c'était que les «Débarrasseurs» (groupe à part du Cercle social et industriel d'Albany), nous risquerions de froisser plus d'une âme féminine et d'allumer le feu de la colère dans un nombre double de jolis yeux. Notre but est tout différent: nous désirons captiver l'entière sympathie des lectrices, pour peu que cette bluette rapide ait la chance d'en rencontrer, et, dans ce but, nous leur présenterons, tout d'abord, une femme charmante, dont la situation ne manquera pas de les émouvoir et qui, d'ailleurs, est le principal personnage de notre récit.

Mieux que nous, du reste Mme Annah Rowlands, c'est le nom de la ravissante personne, caractérisera plus tard les «Débarrasseurs» selon leur mérite et leur vaudra probablement une condamnation sans merci, par ce seul fait qu'elle a contre eux de justes griefs.

Car, s'il est déjà fâcheux de fournir à la généralité des dames le moindre sujet de rancune, nous considérons comme une impardonnable scélératesse d'avoir réduit à l'affliction—qui sait, peut-être au désespoir!—une créature d'élite, belle à pouvoir se passer d'esprit, avisée et subtile au point de se faire pardonner et son esprit et sa beauté.

Oui, Mme Annah Rowlands, de stature et de tournure patricienne, mais sans maigreur, possède une foule d'attraits que relève on ne sait quoi de pittoresque et d'original. D'après les on-dit, elle descendrait, par la ligne maternelle, des peuplades errantes de l'Amérique vierge d'autrefois: il lui reste l'héritage plastique d'une suite d'indigènes ayant maintenu leur splendeur de race malgré les croisements avec l'exténuée civilisation. De là les multiples aspects d'Indienne ténébreuse et d'Anglaise raffinée qui se confondent, chez elle, en une indicible harmonie. Ses longs cheveux d'ébène et de satin ont la frisure souple d'une toison de blonde; le front bas s'arrondit sur des saillies vigoureuses; l'ouverture des yeux, étroite comme un mince trait de plume, se prolonge jusque sur les tempes, mais les sourcils châtains dessinent une courbe pleine de noblesse; la pupille est d'un noir d'encre de Chine, mais elle éclate dans un iris du bleu le plus doux; ses lèvres sont passablement sensuelles, mais armées d'un sourire fier; on devine, dans tout cela, l'élévation des sentiments et la fougue des instincts prompts au caprice, une gravité qui sait n'être pas dupe d'elle-même et des tendances à la fantaisie qu'une volonté très décidée refoule et comprime au besoin.

En ce moment, par exemple, Mme Rowlands est seule dans son salon, elle est frappée de mélancolie, elle se débat contre une foule de préoccupations. Eh bien! elle reste assise bien droite sur le divan, elle ne prend nulle pose découragée, aucun froncement ne trouble l'arc majestueux de ses sourcils, elle ne veut pas de mise en scène à sa douleur et n'en calcule pas l'effet tragique par une oeillade à la glace. Lorsqu'elle sort de sa rêverie, elle parcourt quelques passages du Courrier des Eaux, journal d'une futilité manifeste, et pourtant elle trouve le moyen de prêter quelque attention à cette lecture, elle ne s'impatiente pas de la lumière d'or et du souffle de l'été qui rentrent à flots par les fenêtres grandes ouvertes et même elle ne dédaigne pas d'admirer par instants les longues flèches enflammées du soleil d'après-midi, se brisant sur les verdures ondoyantes et sur les touffes de fleurs du joli jardin qui entoure le Cottage.

Et n'allez pas croire à quelque vain souci d'amour-propre résultant de la querelle avec les «Débarrasseurs.» Ce ne serait là qu'un incident tout à fait secondaire. Les ennuis de Mme Rowlands sont sérieux; le coeur de Mme Rowlands est en deuil:

Son mari, M. Edward Rowlands, l'a quittée à l'improviste, il y a plus de trois mois, pour on ne sait quels projets plus ou moins problématiques, et n'a plus, depuis lors, donné de ses nouvelles.

Très millionnaires tous deux, indépendants l'un vis-à-vis de l'autre par la fortune, leur alliance, née d'une passion soudaine et réciproque pendant un tour de valse dans le tohu-bohu d'un bal officiel, semblait réunir toutes les chances de réaliser l'idéal, si peu fréquent, d'un roman d'amour dans le mariage. Mais dès le début, Mme Annah Rowlands avait résolu d'entretenir dans le roman toute la pureté et toute la poésie requises pour le rendre durable, tandis que son collaborateur, le pimpant Edward, un peu rétif, peut-être, à plier sous la maîtrise d'une femme supérieure qu'il n'avait pas suffisamment devinée, tenta d'agrémenter les devoirs matrimoniaux par des allures déliées et par bon nombre de frasques, renouvelées de ses anciennes moeurs de garçon. Bientôt il redevint d'une assiduité tenace au club des «Débarrasseurs» dont on commence, j'espère, à deviner la funeste influence, et finalement il prit le chemin de fer sans dire adieu, sans fournir la moindre explication.

Telles sont les noires circonstances passées en revue par Mme Rowlands et contre lesquelles se ramasse et fermente sourdement sa colère, quand un groom lui remet, sur un plateau d'argent, la carte d'un gentleman réclamant l'honneur d'être reçu.

«Archibald Turlow,» lisait-on en fines lettres penchées sur le carré de bristol.

—Dites à Hésékiah d'introduire, ordonne Mme Rowlands aussitôt, sans qu'aucune altération dans son attitude la montrât satisfaite ou mécontente de cette diversion.

A peine eut-elle, quand le groom fut sorti, ce rapide redressement des nerfs, ce sursaut contenu des tempéraments de bataille préparant l'attaque ou la défensive à l'approche de tout venant.

Un instant après, Hésékiah souleva le rideau japonais qui sépare le salon de l'antichambre—une brillante volée d'oiseaux de peluche bleue brodés sur un ciel d'or.—Hésékiah, dont on est prié de remarquer la mine farouche et la face écrasée aux tons cramoisis, se sangle d'une sévère livrée d'intendant que crève de toutes parts sa carrure d'hercule. C'est évidemment un Indien peau-rouge, domestiqué depuis peu. Des grognements roulent dans sa gorge; il s'efface contre les replis de la tenture et prend l'air menaçant d'un valet de bourreau pour enjoindre au visiteur d'entrer.

M. Archibald Turlow ne s'arrête pas à ce détail d'intérieur; il s'incline respectueusement, tandis que la tapisserie japonaise retombe derrière lui, puis exhibe, quand il s'est remis debout, un parfait échantillon du dandysme le plus élégant.

Sa main droite, serrée dans un gant jaune paille, retenait le gibus fermé contre la bande du pantalon de casimir brun-clair; la main gauche, nue, soulevée par un mouvement gracieux du bras, chiffonnait l'autre gant et balançait diagonalement un stick minuscule sur le gilet blanc-crème et sur les revers du veston bleu-pâle, décoré d'un bouton de rose.

Archibald semble avoir dépassé depuis deux ou trois ans le trentième printemps de la première jeunesse. Il est de figure agréable, ses cheveux blonds, un peu clairsemés dans le milieu, ajoutent de la distinction à son front placide et pur; ses favoris crépus se dispersent en une légère nuée d'or; ses yeux bleus se noient dans cette vague morbidesse bistrée que creusent d'un fin lacis de rides les fatigues d'une existence de viveur; sa bouche, fraîche encore, s'entr'ouvre sur des dents blanches; mais l'ensemble parait indiquer que sir Archibald est d'une fatuité singulière, et le sourire sentimental qu'il arrondit depuis son entrée révèle sa confiance absolue dans le succès de cette visite chez une dame quasi veuve et prise d'ennui.

—Madame Rowlands sera surprise, dit-il, de me voir chez elle sans que j'aie sollicité cette faveur par une lettre, mais ma démarche offre un caractère d'urgence extrême et ne pouvait être différée.

—En vérité! nuança Mme Rowlands de manière à ne montrer qu'une politesse mélangée de réserve et qu'une curiosité teintée de beaucoup de scepticisme.

—Oui, le sujet qui m'amène auprès de vous est grave, continua M. Turlow, grave à tel point qu'il m'en coûte affreusement de l'aborder, car il me faudra vous apprendre un événement fatal, une terrifiante catastrophe!…

Le sourire persistant du coquet Archibald n'était guère d'accord avec ce sinistre début, et de son côté la belle Mme Rowlands crut devoir ne rien déranger à ses dehors d'impassibilité parfaite.

—Veuillez vous asseoir tout d'abord, dit-elle en désignant un fauteuil, vous pourrez ensuite me raconter plus commodément autant de choses funestes qu'il vous plaira.

M. Turlow s'installa bien en face de Mme Rowlands et braqua droit sur elle la langueur caressante de son regard bleu.

—J'étais, madame, entama-t-il, un des plus intimes amis de votre mari, l'excellent Edward Rowlands.

—Oui, vous fréquentiez tous deux, je crois, la confrérie des
«Débarrasseurs,» une sorte de société secrète, n'est-ce pas? interrompit
Mme Rowlands, sans paraître attacher la moindre importance à sa
question.

—Oh! une simple succursale du Cercle industriel, sans rien de particulier, répondit Turlow en glissant sur ce chapitre! C'est là qu'Edward et moi nous arrêtâmes le projet d'un voyage dans le Far-West. L'expédition devait rester mystérieuse, car il s'agissait de la découverte et du rachat à vil prix d'une abondante mine d'or. L'ami Rowlands, malgré ses millions, jugeait spirituel de réparer ainsi quelques pertes assez grosses au baccarat; moi, je l'accompagnais en simple oisif, désireux de parcourir des pays inconnus.

—Très ingénieux! remarqua Mme Rowlands, dont l'observation semblait s'appliquer aussi bien à l'entreprise en elle-même qu'au motif invoqué en faveur de la fugue d'Edward.

—Nous prîmes donc l'express, il y a trois mois, raconta Turlow, et nous filâmes tout d'une traite jusqu'au Nebraska. La première partie de l'excursion fut ravissante, car nous passâmes la plus grande partie du temps à parler de vous. Edward, traitant assez cavalièrement le bonheur qu'il laissait derrière lui, peut-être pour se dissimuler la profondeur de ses regrets, vous attribuait une foule d'éminentes qualités qu'il appréciait mal…, tout en leur rendant justice sans le vouloir. Il me disait votre talent de musicienne et me définissait le charme d'une voix de contralto que vous n'ayez encore daigné faire entendre, paraît-il, qu'à lui seul. Il me dépeignait aussi les façons délicates et dignes que vous mettez dans l'amour, le caractère de grandeur dont vous entouriez les relations conjugales; il ne me cachait pas que son esprit assez positif se sentait mal à l'aise dans une pareille fréquentation du sublime; enfin, il montrait quelque frayeur à l'égard de certains emportements qui trahissent en vous, affirmait-il, la filiation aborigène; il redoutait les extrémités vengeresses, sans doute irréfléchies, mais terribles, où devait vous pousser une irritation qu'il n'avait que trop provoquée. Or, ce portrait qu'Edward encadrait de diverses atténuations inspirées, je persiste à le croire, par le remords qui le travaillait, ce portrait exerça bientôt sur moi la fascination la plus envahissante…

—Mais vous ne me parlez guère de mon mari, dit Mme Rowlands, distraite.

—J'insiste sur ce qu'il possédait de meilleur, sur ce que tout le monde lui envie, ajouta Turlow…

—Trop aimable! interrompit Mme Rowlands avec le ton qu'il fallait pour arrêter ce flot montant de madrigaux.

Mais le sémillant Archibald n'était pas homme à se décourager pour si peu.

—Bientôt je ne regardai plus rien de l'immense paysage étendu sur le parcours, continua-t-il; je tenais les yeux fermés sur votre image qui flottait dans ma pensée; lorsque, par hasard, je les rouvrais sur le brouillard des prairies ou les vapeurs bleuâtres de l'horizon, c'est votre être encore qui m'apparaissait tel que le dessinait mon rêve, bien inférieur, certes, à la réalité… Vous comprendrez sans peine combien ce pèlerinage tout rempli de vous devait allumer en moi jusqu'à la frénésie le désir de revenir et de vous connaître enfin…

—Voilà qui est fait, il ne vous reste plus qu'à m'apprendre les péripéties du retour, dit Mme Rowlands avec les marques d'une attention qu'il serait exagéré de qualifier autrement que de médiocre.

—C'est alors justement que le malheur, un malheur irréparable, nous attendait! soupira Turlow.

—Vous me faites frémir, prononça Mme Rowlands arrangeant du bout des doigts les froissements de sa robe.

—Nous touchions à la fin de l'hiver, reprit M. Turlow, quand nous revînmes des vallées du Nebraska; nous nous élançâmes au delà de Chicago par l'express de l'Indiana et nous nous disposâmes à pousser une pointe sur l'Illinois…

Mme Rowlands acceptait sans sourciller ces complications géographiques et grammaticales. Turlow poursuivait avec chaleur:

—Nous étions parvenus jusqu'aux immenses solitudes des plaines qui dorment par là, quand fondit sur nous, lente d'abord, puis furieuse, puis interminable, une tourmente de neige sous laquelle le train, arrêté dans sa marche, se trouva bientôt enseveli sans apparence de secours possible. Ainsi qu'il arrive en pareille saison, nous étions peu nombreux; quelques gentlemen seulement, voyageant pour affaires. Pas de dames. Personne n'avait emporté de provisions et dès le second jour de ce blocus la perspective de manquer de vivres devint une terrifiante certitude. Mark Twain, vous le savez, a raconté des scènes de cannibalisme occasionnées par une aventure du même genre, mais le spirituel humoriste a drôlatiquement exposé l'affaire sous forme de fantaisie attribuée aux impressions de voyage d'un fou. Or, M. Mark Twain n'en a pas moins décrit et deviné les choses avec une exactitude frappante. Les événements se succédèrent, pour notre lamentable caravane, à peu près comme dans le récit du romancier…

Mme Rowlands eut un cri d'émotion franchement glaciale, en rapport avec l'effet de neige qu'on lui racontait:

—Ciel, mon mari! fit-elle en suivant des yeux le vol dormant d'une libellule dans l'embrasure d'une des fenêtres.

—Vous saurez trop tôt ce qu'il advint de lui! pleura l'éloquent Archibald. Après le septième ou huitième jour d'inanition complète, la rage, l'audace, le cynisme de la faim s'exprimèrent ouvertement dans toutes les conversations. Sans plus de phrases, nous décrétâmes de nous sacrifier un par un à l'appétit général. La locomotive devait remplir l'office de fourneau. Nous ne tirâmes pas au sort, ce système ayant le défaut de sembler toujours injuste à celui qu'il atteint: Nous procédâmes d'une façon plus philosophique en décidant d'immoler d'abord les gens les plus distingués de la compagnie par le savoir, l'habileté pratiquement prouvée, la renommée ou la fortune acquise, les individus, en un mot, qui, sans négliger leurs propres affaires, avaient pu rendre une somme respectable de services à leurs contemporains. Nous devions aller graduellement de la sorte jusqu'aux types de deuxième, de troisième et même de dernière catégorie dans l'ordre de la valeur personnelle. Le chagrin d'être désigné dans les premiers rangs devenait ainsi moins amer et presque flatteur. D'autre part, nous laissions aux nullités, aux fruits secs, aux zéros avérés de la troupe l'espoir d'être sauvés et de devenir bons à quelque chose, au moins dans l'avenir.

—J'eusse adopté cette clause, ne fût-ce que pour prolonger le plus possible les chances de mon mari, insinua Mme Rowlands, sans souligner d'intention épigrammatique.

—Nous ouvrîmes la série des holocaustes, continua M. Turlow, en commençant par le mécanicien, le chauffeur et les gardes du train, instruments d'utilité publique et de dévouement humanitaire au-dessus de toute contestation. Mais ces travailleurs, généralement mal nourris, ne nous fournirent que des plats peu substantiels. L'appétit ne fit que s'accentuer après cette sorte de hors-d'oeuvre. Les dîneurs murmuraient; nous inscrivîmes bien vite sur le menu du jour un homme politique éminent, à la fois sénateur, magistrat et président de conseil d'une foule d'administrations de finances. Ce haut fonctionnaire était littéralement farci d'appointements et d'honneurs, il n'y avait nulle indiscrétion à réclamer de lui un dernier «service.» Mais force nous fut de constater que ses facultés morales s'étaient singulièrement enrichies aux dépens de l'enveloppe corporelle. Impossible d'imaginer un plus mince régal que cette carcasse de dignitaire consommée avec accompagnement de quelques bouteilles de neige fondue…

Le sourire vainqueur errait toujours sur les lèvres d'Archibald pendant ces funèbres narrations; on voit voltiger de même sur les fleurs attristées des cimetières les blancs papillons grisés de soleil. Archibald dépensait, de plus, une loquacité rare.

—Le besoin d'une nourriture solide devenait plus criant que jamais, dit-il, et nous nous jetâmes sur un gros industriel qui fit, enfin, assez bonne «contenance» au banquet donné en son honneur. Tout en augmentant sa prospérité par l'application des récents progrès scientifiques, ce positiviste n'avait pas méprisé les raffinements de la gastronomie: il exhalait d'une manière posthume les arômes d'un gourmet d'ancienne date…

Une apparence de bâillement passa sur les traits majestueux de Mme
Rowlands.

—J'abrège cette désolante nomenclature, continua sir Archibald fort à propos, et j'arrive au moment où, par une suite d'élections toujours conclues en raison inverse du mérite individuel, nous restâmes seuls, Edward et moi.

—Hélas! dit Mme Rowlands avec indulgence, j'avais pressenti que mon mari serait épargné jusque-là.

—Le train de secours persistait à ne pas venir, poursuivit M. Turlow, et quelle que fût l'immensité de mon désespoir, il me fallut détruire l'infortuné pour subsister jusqu'au dégel!

—Horrible! horrible! s'écria Mme Rowlands d'un accent méthodiquement pathétique.

—Oh! j'atteste, se hâta d'ajouter Turlow, je jure qu'on avait consciencieusement marqué son tour: trop peu d'usure cérébrale, trop de force physique en réserve… un luxe de chair inouï!…

—Mais vous-même, comment demeurâtes-vous le dernier? interrompit Mme
Rowlands, plutôt compatissante que sarcastique.

—Rien n'était plus juste, répondit modestement Archibald; cependant, je puis alléguer que, dès le début de l'affaire, lorsqu'on classa nos talents respectifs, j'eus l'heureuse inspiration de me faire passer pour cuisinier…

Mme Rowlands rêvassait pendant cette explication:

—Pauvre Edward, en somme, je l'adorais… beaucoup… Que vais-je devenir sans lui?…

Elle exagérait le tendre roucoulement d'une jeune veuve ou d'une colombe dépareillée. Elle eut une larme…, oeuvre d'art plus merveilleuse que n'importe quel strass criblé de rayons.

—Eh bien! madame, gardez une consolation dans cette détresse, s'écria Turlow avec un surcroît d'enthousiasme; songez que la plus précieuse qualité d'Edward, c'est-à-dire son amour, survit tout entier en moi. Ses sentiments, que j'ai dû forcément absorber et m'assimiler comme le reste, s'ajoutent aux miens et déterminent dans mon âme le phénomène d'une double passion; depuis que je vous vois je me perds dans ce trouble étrange d'aimer ardemment pour deux…

Archibald, comme ponctuation, s'était laissé tomber aux genoux de Mme
Rowlands et la tirade prenait le tour d'une déclaration en règle.

—Consentez à ce traité, d'ailleurs recommandé par la logique, supplia-t-il, devenez ma femme, autant pour assurer ma propre félicité que pour honorer désormais, à l'état transsubstantiel, votre pauvre mari disparu!…

Les beaux yeux de Mme Rowlands se voilèrent d'une expression méditative, mais non dépourvue d'aménité:

—L'arrangement serait ingénieux, dit-elle après un silence, mais ce sont là des choses très délicates, très scabreuses… Il y faut songer à loisir avant de rien conclure… Revenez me voir, cher monsieur Archibald, revenez demain, mais vers le soir… Tout ceci réclame, il me semble, un peu d'ombre et de mystère…

La phrase s'achevait sur un ton d'hésitation frémissante, pleine de promesses… Les beaux yeux de Mme Rowlands répandaient déjà la lueur extasiée des étoiles qu'elle voulait pour complices…

Archibald Turlow fut ravi de son commencement de bonne fortune; il se remit sur ses jambes et s'en alla, tout à fait certain d'un triomphe final que hâteraient les frissons de la nuit…

* * * * *

Le lendemain, dès le tomber de la brune, Archibald retournait au
Cottage, mais il n'était pas seul.

Il promenait à sa suite, en guise d'ombre, un clergyman très long, très maigre et tout de noir vêtu.

—Que veut dire?… interrogea Mme Rowlands descendue dans le jardin à la rencontre de son hôte.

—Je suis de ceux qui aiment à brusquer le bonheur, répondit Archibald, et j'ai convoqué cet honorable homme d'église pour le cas où vous souhaiteriez de faire consacrer séance tenante notre projet d'union. Du reste, pas gênant, M. Snyd! Il se tiendra bien tranquille et ne remuera que si l'on a besoin de lui.

—Excellente idée, en vérité… La présence de M. Snyd pourra devenir très utile… Il acceptera, j'espère, une tasse de thé… Mais la soirée est délicieuse…, restons un peu sous les arbres.

Mme Rowlands, parlant ainsi, guida ses visiteurs jusqu'au milieu de la pelouse et désigna des sièges.

—Assis! commanda Turlow à M. Snyd, lequel se posa sur l'extrémité d'un pliant et se mit à tourner son grand chapeau de quaker entre ses doigts gantés de coton noir.

Mais M. Turlow s'arrêta perplexe à la vue des bizarres dispositions qui avaient été prises pour ce bout de soirée en plein air. Mme Rowlands foulait grandiosement sur l'herbe la traîne d'une somptueuse robe de deuil en satin; quelques couronnes de perles blanches et noires pendaient par-ci par-là dans la feuillée; le banc de gazon où Turlow devait prendre place était recouvert d'un crêpe semé de larmes d'argent et dont les replis se rattachaient symétriquement à des touffes de roses blanches. Autour de cette sorte de catafalque, des torches flambaient dans de hauts candélabres habillés de voiles blancs qu'agitait le souffle léger de la nuit. Tout annonçait qu'on allait passer agréablement quelques heures funèbres, au sein d'une douce intimité.

—Mettez-vous là, je vous prie, insista Mme Rowlands, et permettez-moi d'honorer en vous, comme il convient, la sépulture vivante de mon mari. D'ailleurs, ne vous gênez en rien: je déteste la solennité; soyez tout à votre aise et faites-moi la grâce de fumer un cigare, ainsi qu'Edward en avait l'habitude.

Elle s'enveloppa le front d'un bout de mantille, s'accouda sur une chaise longue et, rêveuse, elle ajouta:

—J'adore la tristesse gaie…

Archibald se fit une loi de ne pas demeurer en reste d'humour macabre ou autre; il alluma sans façon un pur havane à l'un des lampadaires et s'étendit bien horizontalement sur le tumulus.

Les vapeurs parfumées du tabac montèrent dans la clarté rousse des cierges. Ce fut dans le tiède silence une minute exquise.

—Oh! je me sens heureuse! soupira Mme Rowlands; j'éprouve je ne sais quel bonheur mystique ennobli d'angoisse! L'âme d'Edward, sans doute, se manifeste parmi nous… Oui, je l'entends! elle souffre, elle réclame quelques consolations de ce ministre de Dieu qui nous entend…

—Priez! ordonna sir Archibald au nébuleux Snyd qui, rougissant, balbutiant, très embarrassé, s'efforça de débiter diverses psalmodies plus ou moins intelligibles.

Il sautait aux oreilles que ce clergyman d'occasion ne se rappelait qu'imparfaitement le vocabulaire sacré; sa piteuse mémoire bronchait; le verbe évangélique, le diamant de l'Écriture s'ébréchait entre ses mâchoires et retombait en fragments sans éclat, comme la poussière d'une perle qu'on écrase.

Mme Rowlands abaissa les paupières ainsi que dans la torpeur d'une exaltation paisible et ne parut nullement remarquer les ânonnements de l'invraisemblable Snyd.

La scène, malgré cet accroc liturgique, n'en tournait pas moins au fantasque le plus achevé. Les pâles rayons de la lune émiettés par le feuillage et les sautillantes lueurs des torches jetaient de sinistres effets de lumière sur la sombre beauté de Mme Rowlands et glaçaient de luisants diaboliques les moires de sa tunique de satin. Archibald Turlow prenait l'aspect troublant d'une statue de contemporain sur un essai de mausolée réaliste. Snyd, l'incompris, restait tout de noir vêtu, pomme une énigme.

Mais l'on n'était pas au bout des choses inattendues.

Au loin, tout à coup, par les fenêtres ouvertes du salon, une voix d'homme, sonore, pure, vibrante, s'éleva, soutenue par un accompagnement de harpe, et fit entendre un cantique dont les strophes attendries semblaient pleurer dans l'espace.

Archibald et son acolyte se dressèrent stupéfaits. Mme Rowlands ne bougea pas.

—C'est délicieux, pauvre Edward! murmurait-elle, confondant en une même impression de plaisir sa douleur conjugale et l'attrait de la musique.

Après l'expiration des dernières notes, le groom vint annoncer que le thé était servi.

Mme Rowlands accepta le bras de M. Turlow et, suivis du clergyman, ils gravirent les degrés de marbre blanc qui conduisaient à la maison.

En entrant dans le salon profusément illuminé, l'on trouva le chanteur mâchonnant une mince cigarette rose, mais exhibant une toilette selon le cérémonial. C'était le séduisant ténorino de la troupe italienne tant applaudi pendant la dernière saison.

—Hé, signor Capperoni! Comment va? fit Turlow les mains tendues.

—Vous vous connaissez? demanda Mme Rowlands sans la moindre affectation de surprise ou de curiosité.

—Oui! nous nous sommes rencontrés de temps en temps, au Club, je crois, dit Turlow avec une nuance d'embarras.

Puis la causerie pirouetta sur les jolis riens de l'actualité; l'on ne fit aucune allusion aux incidents artistico-spirites du jardin, et tout ce qu'Archibald obtint quand il fallut se retirer, ce fut la permission de revenir le lendemain soir, toujours additionné de son clergyman, pour le cas de célébration matrimoniale impromptu.

* * * * *

Le second soir menaça de n'être qu'une nouvelle édition des mêmes extravagances; M. Turlow rallumait son cigare et reprenait sa posture tombale. M. Snyd récidivait ses bégaiements obituaires et Mme Rowlands, éperdument, se replongeait dans les délices des visions intérieures.

Cela risquait de devenir d'une monotonie exaspérante, mais il y eut une variante notable dans la partie musicale:

Le ténorino ne fut pas le seul interprète du cantique; un baryton le seconda, puis Mme Rowlands, emportée d'une soudaine fureur de lyrisme, se levait sombrement radieuse, déployant ses splendides bras nus à la lumière des torches, et jetait dans l'invisible torrent de mélodies ses accents passionnés.

Archibald, transporté de joie dans son immobilité de pseudo-fantôme, se flatta que la sérénade était à son intention et que Mme Rowlands lui accordait la grâce insigne qu'il avait demandée, celle d'entendre ce prodige inconnu, ce mystérieux contralto de ménage, aux notes larges et profondes tant vantées par Edward.

De retour au salon, on était un chanteur de plus: le baryton, bel Italien très barbu, très chevelu, mais dont le sourire laissait paraître un léger excès de candeur et de bonhomie, tandis que Capperoni, Vénitien blond, né sous la domination autrichienne, avait dans les traits on ne sait quelle finesse de jeune diplomate.

—Je vous présente mon ami Vagatromba, dit le gracieux ténor à M.
Turlow, qui s'inclina.

—Vous ne vous connaissiez pas? demanda Mme Rowlands, avec son semblant habituel d'indifférence pour ces menus détails.

—Nous ne nous sommes jamais rencontrés au Club, je pense, répondit
Archibald encore plus visiblement embarrassé que précédemment.

Et la conversation se remit à voltiger sur le thème des chroniques du jour, mais les chances de M. Turlow progressèrent d'un degré:

Il osa saisir amoureusement la main de Mme Rowlands, qui lui dit sans trop de colère:

—Y songez-vous, Archibald!

Et elle ajouta, bien bas, ravissante de réticence pudique:

—Revenez après-demain: nous dînerons ensemble… J'arrêterai mes plans d'ici là… Mais pas de clergyman, cette fois… Ayons un tête-à-tête… On convoquera, s'il le faut, le saint homme au dessert…

Les quarante-huit heures stipulées n'étaient pas assez longues, certes, pour laisser à M. Turlow le temps d'apprécier à l'avance toute l'étendue de sa félicité.

* * * * *

Archibald, pourtant, n'eut pas la patience d'attendre la fin de la trêve et crut devoir persister dans la pratique des coups d'audace qui lui avait tant réussi jusqu'alors.

Il alla rôder, vers le commencement de la nuit suivante, aux abords du
Cottage, en compagnie de l'assidu M. Snyd, qu'il appelait négligemment
John, tout court, dans ces moments d'intimité—comme si ce serviteur de
Dieu n'avait été, par intermittence, qu'un simple serviteur à gages.

C'était une tentation fort alléchante, une opération grosse de hasards intéressants que de surprendre Mme Rowlands, son coeur du moins, dans ses tourments de veuve et de fiancée. M. Turlow comptait, dans ce but, escalader John dit Snyd, puis franchir les pointes dorées de la grille…

—Arrêtez! souffla-t-il, l'oreille tendue.

Une harmonie touchante arrivait des lointains; des arpèges de harpe montaient. Mme Rowlands prenait la nuit pour confidente…, elle disait les larmes de son âme dans un adagio magistral, en ton mineur, sans accompagnement de ténor, heureusement.

Toute musique de femme dans la solitude est un appel! Cette fois, il s'y mêlait comme l'expression d'un suprême adieu!…

Qui donc Mme Rowlands invoquait-elle? Le spectre d'Edward, ou le palpable et réel Archibald? Hé! Tous deux, par le ciel! dans la personne encercueillante de M. Turlow, brûlant de s'élancer à travers le jardin.

—Vite! John, cria-t-il à M. Snyd qui, le dos contre la clôture, joignit les mains, mais dans le sens inverse du geste oratoire et de manière à former un échelon sur lequel M. Turlow mit le pied droit.

Mais M. Turlow ne se servit de ce tremplin que pour se rejeter vivement en arrière. Il avait entendu de sourds grondements et vu briller dans le noir fouillis des orties, en dedans des barreaux, les yeux incandescents d'Hésékiah, le sauvage.

—Attention, John, fit M. Turlow, hélas! beaucoup trop tard!

En tant qu'échelle, M. John avait spontanément subi dans sa région inférieure le coup le plus rude que puisse offrir le large pied d'un Indien peau-rouge. La blessure s'étendait sur toute la partie accessible. En tant qu'évangéliste, M. Snyd était donc légitimement dispensé de tendre l'autre joue.

* * * * *

Le lendemain de cet épisode qu'il se flattait de voir rester secret, Archibald Turlow, plus élégant et plus fleuri que jamais, entra dans le salon du Cottage à l'heure précise du dîner.

Mme Rowlands n'avait pas encore quitté son boudoir et, nouvelle anomalie, l'invité fut reçu par l'horrible Hésékiah, dont la férocité coutumière semblait se compliquer d'une insondable tristesse.

—Vous dînerez seul! Madame le veut! dépêchons! fulmina cet incroyable majordome avec un grincement de dents où les syllabes craquaient comme des coups de revolver.

Archibald se raffermit dans la résolution de ne s'étonner de rien et se transporta dans la salle à manger dont le plus que dernier des Mohicans avait ouvert la porte avec fracas.

Un silence de mort régnait dans la maison; le luxe de l'argenterie et des porcelaines produisait un effet glaçant sur la nappe où le couvert n'était mis que pour un. Le prétendu tête-à-tête se changeait en un affreux «lunch» solitaire, si ce n'est qu'Hésékiah restait debout contre la table et se donnait des airs soupçonneux et malveillants de gardien de prison.

Le banquet, cependant, fut des plus confortables. Le groom apportait les plats et ce fut une interminable et succulent variété de toutes sortes de salmis et de salmigundis relevés d'un feu grégois d'épices, véritable incendie culinaire que M. Turlow combattait à l'aide de nombreux flacons de Champagne mis à portée de sa main.

Émoustillé par le joyeux vin de France, Archibald ne songea plus qu'à donner une haute idée de ses capacités digestives, et bravement il mangea comme quatre. Mais l'absurde Hésékiah lançait sur son hôte des regards de mépris à la moindre tentative de reculade et, par une pantomime menaçante, le forçait à se repaître comme une troupe affamée de Hurons.

Le dessert mit fin à cette suite de tortures; l'on revint au salon ruisselant de lumières, où M. Turlow, passablement gris, travaillait à ressaisir son équilibre et se disposait à prendre le café, quand le groom lui remit une lettre encadrée d'une bordure de deuil.

Au même instant, Hésékiah tira des basques de son habit un mouchoir de poche, ustensile inouï dans les mains d'un enfant des savanes; il se couvrit les yeux, quelque chose comme un sanglot s'étouffa dans sa gorge, puis il s'enfuit avec le groom dans la salle à manger, dont il referma la porte.

La scène passait au lugubre, mais Archibald n'était plus en état de concevoir des alarmes.

—Un billet parfumé! c'est d'elle! s'écria-t-il gaiement. Il brisa l'enveloppe et lut:

«Pardonnez mon indiscretion, cher monsieur Turlow, je n'ai pu survivre à mon Edward et je me suis tuée la nuit dernière; mais j'avais fait le serment, à mon mari, de partager sa tombe, s'il mourait le premier. Or, son tombeau, c'est vous!… Encore une fois, pardon du supplément d'assimilation que je vous impose… J'espère que mes gens auront eu l'art d'accommoder mes restes de manière à vous rendre le plus agréable possible votre emploi de sépulcre malgré vous…»

Archibald eut un cri d'horreur!

Etait-ce vrai, cette folie? Avait-il des hallucinations d'ivrogne? Était-ce cauchemar ou réalité l'écoeurante douleur qui lui tordait tout à coup les entrailles?

—A l'aide! je meurs! De l'air, de l'air! hurla-t-il affolé.

Mais, seul, un clair éclat de rire de femme lui répondit.

Mme Rowlands allongeait son profil de sphinx sous un repli de la tenture au vol d'oiseaux japonais.

* * * * *

Elle s'avança, souriant de la meilleure grâce du monde, et, présage plus flatteur encore, M. Turlow constata qu'elle portait une toilette nuptiale où neigeaient des blancheurs de soie, de dentelles et de roses.

—Merci de ce beau chagrin à la nouvelle de ma mort, dit-elle; rassurez-vous, j'existe, et, de plus, je ne me suis jamais mieux amusée!

Archibald, tout ragaillardi, saisit avec dextérité le moyen qu'on lui offrait d'inscrire ses effarements gastriques au compte des transes de l'amour:

—Cruelle adorée, quelle peur vous m'avez faite! Vous perdre! gémit-il galamment, vous survivre comme un amant de ballade allemande, avec votre spectre éternellement présent dans… mes souvenirs! C'était à devenir fou! C'était…

Mme Rowlands coupa d'un geste ce nouveau courant de fadeurs. Sans transition, elle redevenait terrible, l'oeil en feu, le masque convulsé de rage grandissante.

—Avouez maintenant, dit-elle, que votre châtiment est juste et que ma vengeance n'a que trop tardé!

Archibald pâlit légèrement.

—Que voulez-vous dire?

—Assez de ruse et d'insolence, monsieur, vous ne me tromperez plus: ce Club clandestin, cette secte perfide dont vous êtes l'émissaire, je sais ce que c'est, j'en connais du premier au dernier les infâmes statuts…

Ici, soit dit en parenthèse, nous respirons, car il était temps que Mme Rowlands, enfin, lançât l'anathème annoncé contre l'exécrable affiliation et dissipât l'obscurité qui, jusqu'à présent, a plané sur cette histoire.

—Oui! poursuivit-elle, déchaînant la fureur et l'ironie, les «Débarrasseurs,» en vérité! c'est le nom qui convient à ce ramassis de maris mal décrassés du célibat, révoltés contre la fidélité conjugale et ligués pour se délivrer réciproquement de leurs femmes par un ignoble système de libre échange. C'est là que se trament de lâches conspirations contre les vertueuses d'entre nous qui s'entêtent à ne pas fournir de prétexte au divorce. C'est là que les pitoyables associés se renseignent sur les qualités, les penchants, les travers, les caprices de celles qu'il s'agit de séduire, et combinent ainsi les meilleures chances de se déshonorer mutuellement. C'est là qu'ils calculent les heures de se rendre au foyer les uns des autres et qu'ils ménagent les rencontres imprévues, les scènes de fausse jalousie et de feintes provocations, les surprises, les coups de théâtre, les flagrants délits de toute espèce, destinés à rendre irrévocable la séparation des époux et le mariage des amants. Bravo! messieurs! c'est d'un machiavélisme transcendant!

Mme Rowlands prodiguait, on le voit, la flétrissure méritée; Archibald
Turlow perdait contenance.

—Comment savez-vous?… Quelle plaisanterie, balbutiait-il.

—Oh! laissons là les démentis! Encore une fois, je sais tout. Vous avez eu l'imprudence d'admettre dans vos rangs M. Capperoni, quoique célibataire, et, selon vos statuts, afin de l'utiliser comme «essayeur» auprès des femmes rêveuses… Capperoni—tandis que je rêvais—m'a révélé vos procédés d'un bout à l'autre…

—Le traître! siffla M. Turlow.

—Mais, après tout, je vous dois presque de la reconnaissance, continua Mme Rowlands, passant de la furie au froid sarcasme. Ah! messieurs les «Débarrasseurs,» vous avez désespéré de me vaincre par votre méthode ordinaire et vous vous êtes livrés, en mon honneur, à des frais d'imagination. Il y a quelques mois, vous partez sans prendre congé, sous prétexte d'affaires au bout du monde, tandis qu'en réalité vous menez dans les stations thermales environnantes un train galant dont les joyeusetés sont célébrées par le Courrier des Eaux, journal des plus futiles, certes, mais dont la lecture, pourtant, peut quelquefois n'être pas sans intérêt. Puis, quand on me croit réduite à merci par l'abandon et préparée aux coups de tête par le ressentiment, vous apparaissez à l'improviste dans ma solitude, vous me racontez je ne sais quelle fastidieuse histoire de voyage tendant à me faire admettre, sous une forme divertissante, la nouvelle de la mort d'Edward, que vous offrez allègrement de remplacer. En même temps, vous osez m'amener le stupide John, votre valet de chambre, sous un accoutrement d'homme d'église; vous dressiez la souricière d'un prétendu mariage religieux qu'on eût fait légaliser plus tard. Vous caressiez la chimère d'établir une intimité provisoire qu'Edward devait venir interrompre au moment le plus favorable pour proclamer le scandale et rendre un divorce inévitable. Après cet éclat, l'heureux Edward, conformément aux règles du Club, serait allé magnanimement proposer son coeur et sa main à Mme Clara Turlow, pour guérir la blessure faite à son amour-propre. Car vous êtes marié, monsieur Archibald Turlow! Et je crois savoir que Mme Turlow est une personne accomplie, sous tous les rapports, un modèle de beauté, d'esprit, de tendresse, ce qui vous rend peut-être moins excusable encore que l'ingénieux Edward…

—Je proteste!… essaya de madrigaler Archibald…

—Bien joué, messieurs, continua Mme Rowlands sans entendre, le piège était infaillible; mais, je le répète, j'étais avertie, je vous ai laissé faire autant qu'il le fallait pour justifier mes représailles, puis je me suis vengée, mais vengée, entendez-vous bien, avec toute l'ardeur et tout le raffinement d'une femme poussée à bout, d'une créature, aussi, dont le sang indien brûle les veines! Oui, je me suis assouvie, saturée, gorgée de vengeance par des moyens que vous ne soupçonnez pas encore et dont vous allez frémir…

Turlow sentit renaître son malaise d'après dîner et d'horribles soupçons l'assaillirent: il se demanda si Mme Rowlands tenait de ses aïeux la science autochthone des poisons subtils, traîtres, dévorants, torturants, irrémédiables…

—Alors, ce repas étrange, ces mets qui brûlent et déchirent?… interrogea-t-il, subitement hors de lui…

Les yeux bleu noir de Mme Rowlands se mirent à darder le flamboiement d'un regard de vipère.

—Ah! vous y songez, à la fin! Ce repas, répliqua-t-elle avec un petit rire assassin entre les dents, ce repas est tout pareil à celui que vous vous vantiez si gaiement d'avoir fait dans les neiges, il n'y a de plus que la réalité: vous venez de débuter avec succès dans l'anthropophagie; vous avez absorbé, d'un bel appétit, ma foi, votre très honorable collègue Edward Rowlands, vous l'avez dévoré tout entier, et je me plais à penser qu'il ne vous cause aucune désillusion quant aux qualités plutôt comestibles qu'intellectuelles dont vous le prétendiez pourvu.

Turlow blêmit; ses joues se plombèrent de teintes violacées:

—Un pareil crime, à propos d'un badinage! Ce serait hideux, ce serait atroce; ce n'est pas possible, non! je ne veux pas!…

Il délirait, puis se rebella, fouetté par la rage ou le dégoût, et supposa qu'on se jouait du léger trouble où l'avait mis le Champagne.

—Mensonge! cria-t-il, comment eussiez-vous commis ce forfait? Edward est vivant, il se cache dans une retraite ignorée de tous et que vous ne sauriez deviner.

Mme Rowlands, rassérénée, mettait une volupté de tigresse à tourmenter sa victime.

—Je vais vous convaincre d'un mot, interrompit-elle; sachez que la gracieuse Mme Turlow, votre épouse, fut ma complice dévouée dans cet «imbroglio;» nous échangions une correspondance, car notre liaison devait, à tout prix, rester secrète. J'ai su de la sorte qu'Edward, en «Débarrasseur» consciencieux, promenait chaque soir chez elle ses assiduités, de même que vous m'accabliez des vôtres. Edward a-t-il fait plus ou moins de progrès dans l'affection de Mme Turlow, je l'ignore; c'est un point que ma ravissante amie a finement évité d'élucider dans ses lettres. Quoi qu'il en soit, mon fidèle Hésékiah, le robuste rejeton des esclaves de mes ancêtres, avait l'ordre, hier, pendant la nuit, d'aller guetter M. Rowlands aux environs du Cottage de Mme Turlow,—le nommé John a rencontré, je crois, près d'ici, le même Hésékiah lorsqu'il se mettait en route.—Suivant mes instructions, il a bâillonné, garrotté et ramené sur ses épaules le chétif Edward Rowlands. Vous savez la suite…

Le doute n'était plus possible. Archibald, chancelant, éprouva derechef l'odieux effondrement intestinal.

—Des sels, de l'air, je meurs! vociféra-t-il pour la seconde fois!

Mais, comme tout à l'heure, ses cris n'eurent d'autre réponse que le retentissant éclat de rire de Mme Rowlands.

—Allons, j'ai pitié de votre faiblesse ridicule et de votre pénible digestion, dit-elle; regardez et soyez guéri!

Elle se jeta d'un bond sur l'autre rideau japonais, faisant face à celui de l'antichambre,—cette fois c'était une poignée de papillons d'or semés sur un ciel de satin azur:

—Entrez, il est temps, dit-elle au personnage dissimulé derrière la draperie. Et le personnage surgit aussitôt.

* * * * *

Alors, tableau, mais tableau vivant! On vit paraître Edward Rowlands lui-même, en chair et en os, non débités à part, Edward sans aucune dissection et tel que la nature américaine l'avait facturé depuis trente et quelque cinq ans.

Tel quel, Edward Rowlands était, dans une gamme moins blonde, l'exacte réédition d'Archibald Turlow; même cachet de frivolité, même désinvolture de don Juan fashionable, même calvitie naissante et jusqu'à la parité du costume, donnant à leur camaraderie un air de fraternité.

Mme Rowlands riait toujours.

—Que signifie? demandait Turlow abasourdi…

—Cela signifie, s'écria joyeusement l'ex-défunt, que Mme Rowlands a su conduire à son gré la fameuse scène des surprises, des coups de théâtre, des flagrants délits de tout genre, comme nous disions au Club. Cela signifie, de plus, que Mme Rowlands est une femme d'esprit avec qui je suis trop heureux de pouvoir me réconcilier. Agissez de même auprès de Mme Turlow, mon cher, car je puis attester, certes, qu'elle est restée insensible à mes flagorneries, tout comme Mme Rowlands a dédaigné les vôtres. Allons, mon cher, il faut rentrer dans l'ordre et suivre le bel exemple de constance qui nous est donné.

Mme Rowlands riait de plus en plus. La comédie renaissait dans ce salon où l'étincellement des lustres renvoyé par les glaces rebondissait sur les tons clairs de l'ameublement et s'éparpillait en feux follets d'or, d'argent et de cristal sur les mille babioles des étagères.

Archibald s'épanouissait dans ce milieu festoyant.

Sa terreur apaisée faisait place aux sensations affriolantes qui suivent un excellent dîner arrosé de bons vins.

—Soit, dit-il, enfonçons-nous désormais dans les béatitudes de l'intérieur… Nous donnerons notre démission du Club, voilà tout…

Edward gonfla sa joue droite, Archibald clignota nerveusement de l'oeil gauche, signes maçonniques furtifs à l'aide desquels, sans doute, les deux clubistes s'affirmaient la sincérité de leur conversion.

Mais Mme Rowlands ne riait plus; Mme Rowlands reprenait brusquement la hauteur farouche, le visage fatal, le verbe cinglant du drame:

—Non, messieurs! vous n'en serez pas quittes à si bon prix, dit-elle, arrêtant l'éclair de ses yeux sur Edward; pendant votre absence j'ai porté ma cause devant un tribunal et le divorce a été prononcé en ma faveur. J'étais libre, je me suis remariée en toute hâte et, pour comble à votre humiliation, voyez celui que je vous préfère, admirez le remplaçant que je vous ai donné:

Elle secoua le timbre d'argent. Le rideau de l'antichambre se souleva: la face cuivrée d'Hésékiah se découpa sur le vol d'oiseaux de peluche bleue; Edward recula, terrifié, jusque dans l'essaim de papillons d'or.

Mme Rowlands rayonnait olympiennement dans l'orgueil de la revanche, elle s'écriait:

—Oui, ce sauvage en qui subsistent l'honneur et les vigueurs de ma race, c'est lui mon bien-aimé, c'est lui mon nouvel époux! Allons! Hésékiah! montrez que vous êtes le maître; chassez d'ici ces gens qui nous font horreur.

Les yeux d'Hésékiah devinrent comme des diamants noirs à reflets sanglants, ses dents de tigre jaillirent dans un rictus sinistre. Le mangeur d'hommes de naissance reparaissait, et l'on put craindre un instant que les dangers de cannibalisme appréhendés pendant tout ce récit ne dussent, au dénoûment, se réaliser.

Mais l'invincible Hésékiah fut longanime; il prit le coquet Archibald sous le bras gauche, le pimpant Edward sous l'objet pareil du côté droit, et transporta les deux gentlemen jusqu'au delà des limites du domaine en passant sous les verdures ondoyantes—alors effacées dans la nuit—du joli jardin qui bornait le Cottage.

Hésékiah soulevait sa double charge avec une souplesse telle que les deux «Débarrasseurs» croyaient planer féeriquement dans l'air embaumé de cette belle soirée d'été.

Ce fut, à vrai dire, la seule impression franchement agréable et saine qu'ils recueillirent au cours de leur mémorable aventure.

* * * * *

Le lendemain, Mme Rowlands, en sémillant négligé d'excursionniste, entrait dans la salle d'attente pour le train du paquebot, en compagnie de son nouveau mari, tout rose, tout ravi, tout svelte, tout tremblant comme la légère fumée de la cigarette qu'il chiffonnait du bout des doigts.

Car il va sans dire que Mme Rowlands n'avait pas commis l'inconvenance d'épouser son intendant à la peau couleur de bronze.

L'élu de son coeur, celui qu'elle avait conduit à l'autel—la veille même, pendant le dîner d'Archibald—n'était autre que l'«essayeur» Capperoni, dont elle s'était éprise en raison de ses talents lyriques, et par reconnaissance aussi pour son empressement—très habile du reste—à trahir les secrets du Club.

Capperoni veillait à l'enregistrement des bagages. Mme Rowlands trépignait de joie folle; pourtant elle manifestait une certaine impatience, quand elle vit M. Vagatromba s'approcher d'elle.

—Hé quoi! tout seul?…

Le baryton semblait bourrelé de mélancolie, il était porteur d'un billet à l'adresse de Mme Rowlands; elle lut rapidement, au bruit de la cloche du départ:

«Pardonnez-moi, belle adorée, de ne pas suivre vos conseils jusqu'au bout. Hélas! fuyez en Italie sans moi! Je n'épouse pas M. Vagatromba, comme nous l'avions arrêté. Ce pauvre baryton est décidément trop candide, trop plein de bonhomie, que sais-je, trop barbu, trop chevelu, etc.; puis il a le tort grave de ne pas faire partie du Club des «Débarrasseurs.» J'épouserai, s'il vous plaît, votre «ancien,» le drôlatique Edward. Celui-là, du moins, fréquente assidûment cette trop naïve institution qui ne manquera pas de me débarrasser de lui dès que je manoeuvrerai dans ce but. Soyez-moi reconnaissante de vous venger ainsi tout à fait d'Edward et de me venger moi-même de mon ex-Archibald sans me lier trop longuement dans l'avenir.

«Votre meilleure amie,

«Clara Turlow.»

* * * * *

Et s'il nous était permis d'armer cette innocente idylle d'une légère pointe d'immoralité, nous dirions qu'auprès de femmes intégralement charmantes comme Mme Rowlands et Mme Turlow, le Club des «Débarrasseurs» peut rendre de bien jolis services…. et volontiers nous ajouterions que le divorce est une excellente législation…

Mais, encore une fois, nous ne voulons pas froisser les âmes féminines.