XII
Il y avait toujours, pendant ce dernier séjour au château de Chavanges, quelques heures vides dans l'après-midi.
Les grandes chevauchées des années précédentes n'avaient été remplacées ni par des promenades, ni par des réunions dans le salon ou dans le jardin. La santé de la marquise amenait un grand silence dont chacun profitait.
Reine remontait chez elle, après avoir endormi sa grand'mère, et ne redescendait que pour sourire à son réveil. Miss Sharp veillait la marquise, lui donnait la réplique, si de rares insomnies entrecoupaient sa somnolence et lui faisait la lecture, après le réveil définitif. Gaston disparaissait, sans doute aussi pour dormir. Le duc prétextait des lettres à écrire, qu'on ne mettait jamais à la poste, et faisait probablement, comme Gaston et la marquise, sa sieste. Moi qui redoutais le repos, comme un abîme à contempler, j'errais volontiers dans le jardin, dans le parc, dans le pays.
A vingt ans, on n'aime guère la nature pour la nature. On lui chante ses espérances; on lui crie ses peines; mais on serait désolé qu'elle prît sa part de nos joies et qu'elle nous consolât de nos chagrins. C'est le cadre harmonieux de notre vanité qui s'exhale. Si la nature parlait aux âmes jeunes le langage persuasif qu'elle débite aux âmes vieilles ou vieillies, il y aurait trop de sages dans le monde, et les passions ne seraient qu'un encens fumant vers le ciel, sans rien brûler sur la terre.
Je me promenais donc habituellement, pour fatiguer ma mélancolie, plutôt que pour l'entretenir, et, ce jour-là, ayant besoin de ne pas penser aux provocations absurdes de Gaston, aux terreurs stupides qui s'agitaient en moi, je voulus fortifier ma sérénité par l'exercice.
Au dîner seulement, nous nous retrouvâmes tous en présence.
Reine était un peu pâle; elle boudait; mais comme elle semblait me garder rancune autant qu'à Gaston, il m'était difficile de deviner si elle se trouvait plus offensée des audacieuses tentatives de mon ami que de mon empressement à la défendre.
Était-ce à la réponse qu'elle devait me faire le lendemain, était-ce à cette insulte d'un rendez-vous demandé qu'elle songeait, en baissant la tête sur son assiette, en lançant des regards, qui me paraissaient effarés, à Gaston et à moi?
Miss Sharp aussi était grave. Savait-elle quelque chose de ce qui s'était passé?
Gaston, malgré son aplomb, ses habitudes du monde, n'était point à l'aise.
Le dîner fut triste, et certainement plus court que les autres.
La marquise n'avait plus rien à me dire; peut-être avait-elle été grondée par sa petite-fille, pour ce qu'elle m'avait dit. Elle ne dérogea plus à l'étiquette et prit le bras du duc pour passer au salon. Gaston s'évada et ne reparut plus de la soirée. Miss Sharp et Reine prirent place à une table de whist pour servir de partenaires aux deux vieillards.
J'avais horreur des cartes; je n'entendais rien au whist, et si, par dévouement, par soumission, j'avais été plus d'une fois tenté de demander des leçons à mademoiselle de Chavanges, pour prendre sa place et la suppléer, mon égoïsme d'amoureux m'empêchait de renoncer à la joie de la contempler, sous le prétexte d'observer le jeu de son partenaire.
Ces parties de whist silencieuses, longues, somnolentes, organisées pour la marquise et le duc, n'étaient devenues un peu régulières que depuis le séjour de M. de Thorvilliers. Reine les acceptait, avec la résignation d'une fille de grande maison qui ne doit pas oublier que l'ennui est une tradition à respecter. Miss Sharp s'y dévouait par orgueil national.
Ce soir-là, je n'allai pas me mettre en face de mademoiselle de Chavanges, derrière le fauteuil de M. de Thorvilliers, qui lui faisait vis-à-vis; mais assis dans l'ombre, de côté, j'observais.
Reine, à plusieurs reprises, parut gênée par le regard qu'elle ne voyait pas, et qui venait la chercher moins franchement que de coutume. Elle finit par me dire, en faisant un effort pour être gracieuse:
—Décidément, vous ne prenez plus de leçons, monsieur d'Altenbourg?
Je me levai. Je me crus autorisé à me placer derrière elle, à m'accouder même sur son fauteuil. Un petit sourire glissa des lèvres de la marquise, passa sur celles du duc, qui rangeait les cartes, et vint disparaître, comme une lueur dans un nuage, sur la bouche discrète de miss Sharp.
Jamais je n'avais eu si près, sous mon regard, sous mon souffle, le cou, les épaules de mademoiselle de Chavanges. Elle ne m'avait pas appelé à cette place; elle pensait sans doute que je me tiendrais, comme d'habitude, en face. Elle froissa ses cartes, en les rangeant. Elle jouait avec dépit. Elle commit plusieurs fautes, dont M. de Thorvilliers se plaignit, et, posant nerveusement son jeu sur la table:
—C'est la faute de M. d'Altenbourg, dit-elle. Je n'aime pas qu'on soit derrière moi.
Je m'excusai; je fis le tour de la table, et me postai devant elle, derrière le fauteuil du duc.
Cette manœuvre ne parut pas l'apaiser. L'agitation de ses doigts fut la même; ses distractions continuèrent, ses bévues aussi. M. de Thorvilliers lui adressa de nouveau des reproches avec indulgence; la marquise les aigrit, en triomphant des avantages dus à ces distractions; si bien que Reine, tout à coup, jeta les cartes sur la table, et dit avec un sanglot:
—Je ne peux pas jouer ce soir; je ne sais pas ce que j'ai; je suis malade.
Elle renversa sa belle tête sur le dossier de son fauteuil. Miss Sharp craignit une attaque de nerfs et se leva pour lui porter secours; moi je tremblais; le duc repentant demanda pardon de ses plaintes; quant à la marquise, elle eut un petit hochement de tête, légèrement moqueur, légèrement complaisant, comme une bonne vieille qui se souvenait de son bon temps où la santé de l'âme lui donnait la fièvre, et elle dit de sa voix aigrelette:
—Ce ne sera rien! ce ne sera rien! Miss Sharp, c'est à vous de jouer.
Ce ne fut rien, en effet. Reine se redressa, se mit à rire:
—Je ne croyais pas avoir des nerfs si faciles à troubler. C'est fort ridicule. Excusez-moi, monsieur le duc. Continuons. Ce rob ne compte pas.
Mais la marquise, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, déclara qu'elle était fatiguée, abandonna la partie, et quitta la table devant laquelle miss Sharp resta seule à ranger les cartes et les fiches.
La soirée était assez avancée pour que la marquise, sans l'abréger trop, remontât chez elle. Pendant qu'elle échangeait quelques mots avec le duc, je m'approchai de Reine:
—Pardonnez-moi, lui dis-je humblement.
Elle me regarda avec des yeux qui étincelaient, et, d'une voix vibrante:
—Je n'ai rien à vous pardonner. Décidément, ce n'est pas votre faute, si je suis une sotte.
Elle regarda autour d'elle pour trouver un prétexte de ne pas continuer l'entretien:
—Où donc est Gaston? pourquoi n'est-il pas ici? pourquoi vous laisse-t-il seul?
Et après une pause, elle ajouta:
—Quand partez-vous?
Ces interrogations successives, dont la dernière devait me blesser, ne prouvaient que son extrême surexcitation.
Je me crus généreux, en me montrant brave, et je répondis:
—Vous savez, mademoiselle, que mon prompt départ dépend de vous seule et que demain…
Elle interrompit:
—Ah! demain, c'est demain! je puis mourir cette nuit! A tout hasard, vous auriez mieux fait de partir; on vous eût écrit: revenez ou restez loin!
—Je suis prêt à partir, s'il vous est plus facile de me répondre par une lettre.
—Écrire, moi! pas plus en prose qu'en vers! Je sais bien que miss Sharp a un fort beau style, qu'elle pourrait écrire pour moi… Non, puisque vous n'êtes pas parti, tant pis pour vous!
Elle fit un geste de la main; je voulus la saisir; elle se recula; me lança un regard dont il me fut impossible de saisir le sens, sinon qu'elle me défendait d'insister, et elle alla à sa grand'mère, dont elle prit le bras qu'elle assujettit sous le sien.
Elles passèrent devant moi, l'aïeule fatiguée, penchant la tête et secouant, non pas une bénédiction, ce qui eût été trop solennel pour cette aïeule profane, mais un «au revoir, monsieur Louis,» tendre, maternel; Reine, les yeux baissés, se raidissant, se comprimant, me saluant à peine d'un battement des cils.
Que se passait-il en elle? Je ne voulais interroger que moi, comme si je devais seul démêler la vérité. Je laissai partir miss Sharp; le duc remonta dans sa chambre et j'allai dans le parc, avec une angoisse que je refusais de m'avouer.
La soirée était belle; la nuit devait être superbe.
Sans croire que je pensais à autre chose qu'à la réponse attendue le lendemain; que je pouvais avoir une autre inquiétude que le désir fiévreux de faire une sorte de veillée des armes, je m'éloignai du château à la hâte, afin que l'on me crût rentré, et qu'on fermât les portes en me laissant dehors.
Je fis cela, mais sans presque y songer. Pendant que je m'engageais dans une allée, j'entendis Gaston qui rentrait par une autre.
Arrivé au perron, il jeta son cigare dont la petite lumière décrivit un arc, dans la nuit. Il échangea quelques mots avec le valet de chambre, qui commençait à fermer les grands volets. Sans doute il lui demandait si j'étais remonté chez moi; le valet de chambre lui répondit assurément oui, puisque aussitôt Gaston rentra et que la dernière ouverture de la façade donnant sur le parc fut fermée.
J'étais satisfait d'être contraint de passer la nuit à la belle étoile. J'en serais quitte pour me faufiler dans le château, sans être aperçu, dès qu'on rouvrirait les portes, à la première heure, le lendemain, et je croyais n'avoir pas à m'accuser de céder à un soupçon, à une crainte involontaire, en restant dehors. La sérénité de la nuit m'apaisait.
Des soupçons? Je n'en avais plus. J'étais convaincu, à cette heure-là, de n'en avoir eu aucun. Je voulais me recueillir dans un attendrissement doux et pieux; mais mon cœur sautait en moi, m'exhortant à sauter. Ma jeunesse était affranchie de toute contrainte, libre dans ce beau jardin, qui m'appartenait pour toute la nuit, qui m'appartiendrait pour toute la vie, quand Reine m'aurait choisi.
Je marchai, pour marcher, pour aspirer les senteurs confuses des parterres, des pelouses, des arbres, qui semblaient donner des sens délicats à mon âme.
C'était au mois d'août, vers la fin du mois. La journée avait été chaude; la nuit gardait une tiédeur admirable. Je n'osais pas la prendre directement à témoin, lui dire mon amour; mais je la remerciais; je la flattais, et je murmurais, comme si elle eût pu recueillir mes paroles échappées dans une sorte de baiser:
—La belle nuit! la belle nuit!…
Je tiens à raconter cette exaltation, ce rêve. On comprendra mieux l'horreur du réveil, le vertige.
J'errai pendant deux heures, à travers le parc, dans toutes les directions; puis, quand il me sembla que les murs mêmes du château étaient endormis, je m'en rapprochai…
Qu'on m'excuse de détailler toutes ces folies… J'ai besoin de prouver que je devins fou…
J'allai vers le côté où Reine avait sa chambre. A travers les persiennes fermées, une lumière filtrait. Je m'assis devant cette lumière, sur un banc de pierre, à l'angle d'un boulingrin, devant un grand vase de marbre, d'où s'épandait l'odeur pénétrante de je ne sais plus quelle plante. Le piédestal du vase me servait d'appui et me cachait. La lune en projetait l'ombre devant moi, avec celle de quelques buissons de lilas.
Cette lumière qui glissait comme sous une paupière entr'ouverte, semblait me regarder autant que je la regardais.
—Aie confiance! me disait-elle, j'éclaire la méditation d'un cœur loyal qui prépare l'aveu que tu attends. Si je brûle encore, c'est que Reine n'a pas achevé sa prière; mais je vais m'éteindre bientôt; tu aurais trop d'orgueil si je te laissais croire qu'elle pensera toute la nuit à toi!
Oui, elle me disait cela, cette chère petite lumière, chaste, immobile. Je n'avais rien entrevu de la chambre de mademoiselle de Chavanges, je ne savais rien de son ameublement; mais, dans cette nuit, je l'imaginais blanche, plus virginale encore, pendant que la jeune fille interrogeait sa conscience.
On est superstitieux, quand on a peur d'avoir trop de foi. J'attachais un oracle à la durée de cette lueur. Je fixai l'heure à laquelle elle devait s'éteindre, pour ne pas m'inquiéter en faisant croire à une trop longue délibération.
J'entendis sonner minuit, au loin, dans l'église du village.
Bonne et vieille église, était-ce là que nous irions nous faire bénir?
Reine entendait-elle, comme moi, le tintement de la cloche?
Je vis la lumière se mouvoir; le rayon glissa le long des lames des persiennes.
Presque au même instant, il me sembla entendre, à ma droite, un léger bruit. Je me penchai, je regardai.
Une serre, une espèce de jardin d'hiver formait une aile en retour, à l'extrémité d'une salle de billard, à côté du salon. La lune faisait étinceler la toiture des vitres, et mettait de l'argent sur les ferrures.
La porte de la serre sur le jardin venait d'être ouverte. Un homme en sortit.
Ce pouvait être un jardinier.
Je n'hésitai pas une seconde à reconnaître Gaston, et je me rappelai instantanément qu'on communiquait directement du salon, par la salle de billard, avec cette serre; jamais la porte de communication n'était fermée.
On verrouillait les portes d'apparat, mais on n'avait jamais songé à verrouiller cette porte intérieure. Il y a de ces négligences dans toutes les grandes demeures, à la campagne.
Il était donc facile à Gaston de sortir.
C'était bien lui. Il s'avança, regarda à droite et à gauche, leva la tête. La lune le contraria; mais il prit son parti; rentra dans la serre et en ressortit presque aussitôt avec une petite échelle de jardinier qui servait à palissader la vigne.
Par quelle lucidité me rendais-je compte de tout? Avais-je le souvenir rapide de ce que j'aurais cru ignorer? Je reportai les yeux vers la fenêtre de mademoiselle de Chavanges; je ne vis plus de lumière. Était-elle éteinte? Reine était-elle sortie de sa chambre?
Je ne songeai pas à me lever de mon banc, à courir au-devant de Gaston.
Une stupeur étrange me clouait sur place.
Je ne me rappelle plus si je calculai qu'un esclandre de ma part ne punirait pas assez Gaston.
Je sais que j'avais tout ensemble des idées confuses qui m'obstruaient le cerveau et des idées claires, brutales qui traversaient cette confusion.
Peut-être bien que je me dis que je devais laisser faire cette tentative, pour que la présomption lâche de Gaston fût démontrée. Il savait probablement que j'étais dans le jardin. Il avait dû frapper à la porte de ma chambre, et, convaincu que je faisais le guet, bien que j'eusse affirmé que je ne le ferais pas, il venait me donner la comédie qu'il m'avait promise.
Il en serait pour sa méchante action, pour son mensonge infâme. Il ne saurait pas tout de suite que j'étais là; je ne lui servirais pas à trouver le moyen de masquer sa défaite.
N'avais-je pas donné ma parole de ne pas crier au voleur? Je ne crierais pas; le voleur serait volé. Il aurait sa honte complète.
Je saisis à deux mains le banc de pierre, pour m'y retenir, m'y incruster, et, le cœur battant d'une rage que je croyais bien n'être que de l'indignation, faisant aller mes yeux avides, de la fenêtre de Reine à Gaston qui s'avançait doucement, j'attendis.
Arrivé sous le balcon de la bibliothèque, Gaston posa son échelle contre le mur.
Mes dents claquaient de colère; j'aurais pu rire pourtant, d'un rire de sarcasme, de défi; mais je me mordis la bouche. Il me semblait qu'il entendrait mes dents claquer.
Il regarda encore une fois autour de lui. Me cherchait-il? redoutait-il un autre témoin? Il ne pouvait me voir; il ne me devina pas. Je me dis que peut-être il oubliait qu'il m'avait donné rendez-vous devant ce balcon et que c'était pour lui seul qu'il faisait cette expédition!
Mon front était en sueur; un serpent se dressait dans ma poitrine…
Pourquoi la lumière s'était-elle éteinte dans la chambre de Reine, quand minuit avait sonné, quand Gaston était sorti de la serre? J'avais souhaité qu'elle s'éteignît; j'aurais voulu l'attiser, la faire flamboyer, pour quelle dévorât les persiennes, pour qu'elle éclatât au dehors, pour qu'elle devînt un incendie. Il m'eût bien fallu alors crier au feu!
Ce n'était qu'une coïncidence, cette nuit subite, derrière la persienne, au moment où Gaston était sorti.
Je regardai le balcon. On distinguait derrière les grandes vitres de la fenêtre les volets intérieurs fermés. J'étais fou. Gaston ne briserait pas les carreaux, ne forcerait pas les volets! Il redescendrait comme il était monté.
Je me dis cela, et je détachai mes mains de la pierre; je me soulevai sur le banc, prêt à m'élancer vers Gaston.
Il montait; il atteignit le balcon; il l'enjamba.
Je sortis de mon ombre pour courir à lui. J'y rentrai, ou plutôt j'y fus rejeté par une vision terrible.
Les volets intérieurs de la bibliothèque s'écartaient, la fenêtre s'ouvrait, et Reine tendait la main à Gaston.
Était-ce possible? N'étais-je pas le jouet d'une illusion? d'une gageure? d'une épreuve?
Non, non, c'était Reine. Ce qui me rendait la vision sensible, c'était précisément cette robe de mousseline blanche, que j'avais remarquée dans la soirée, qui laissait transparaître la blancheur de la peau sous le tissu… Le doute n'était pas possible. J'espérai que j'allais mourir. Je voulais crier. Gaston s'était penché sur le cou de la jeune fille. Ah! cette fois, elle ne s'était ni défendue, ni irritée!
J'eus un étranglement, un spasme; mes yeux s'injectèrent; tout mon sang remonta violemment au cerveau, et je crus que ma tête se fendait.
Je tombai sur le banc, regardant avec une hébétude de fou ou d'agonisant ce qui se passait.
La fenêtre s'était refermée sans bruit; mais j'eus un choc et un tressaillement, comme si on l'eût poussée avec fracas. Je me raidis contre la torpeur qui m'engourdissait, et m'enlevant du banc, je courus au balcon, pour y monter, pour y frapper aux vitres, pour appeler, provoquer Gaston, Reine, les maudire, leur crier mon désespoir, les empêcher de consommer cette trahison infâme.
J'avais des visions de meurtre.
Je montai. Quand j'eus franchi la balustrade en fer; quand je fus devant les grandes vitres de cette large fenêtre qui faisaient un miroir dans lequel la lune me montrait mon visage terrifié, je n'osai pas briser les carreaux d'un coup de poing; je n'osai pas faire de bruit. Ce que je voulais était trop effrayant. Je l'aurais perdue, si je ne l'avais pas tuée; et puis une involontaire espérance m'arrêtait.
Quand un malheur est trop brusque, trop profond, il dépasse tellement la mesure humaine que son infini lui fait tort, et qu'en le subissant, on se prend à croire qu'il est un mirage.
Je l'avais vue; mais étais-je bien sûr de l'avoir vue? Elle était loyale; pourquoi tout à coup serait-elle devenue si déloyale? Elle allait apparaître de nouveau, en riant, en se moquant de moi. Pourquoi cette fille, qui se gardait toute seule, serait-elle déshonorée, pour avoir paru céder à une fantaisie, à une escapade de Gaston? Elle allait le chasser, l'éconduire!
Je m'accoudai sur la balustrade; je pris ma tête à deux mains. Je cherchai à voir en moi, comme dans une chambre noire, ce qui se passait ailleurs. Mais je revoyais distinctement mademoiselle de Chavanges pendant la soirée, son trouble, sa nervosité, sa façon de me regarder, inquiète. Je me rappelais ses étranges paroles. J'étais devant le parterre de roses où je lui avais fait l'aveu de mon amour, où j'avais reçu d'elle une promesse, mais, aussi, où je l'avais tenue pendant une minute dans mes bras, où elle avait eu l'éclair d'un vertige.
Ah! le balcon de Roméo, le balcon de Ruy-Blas, dont Reine m'avait parlé d'un ton railleur, qui n'était peut-être que l'impudence de sa coquetterie sensuelle, j'y étais venu, mais le second, mais le dernier, pour constater qu'un autre avait été plus habile, moins niais que moi!
Si Gaston sortait bientôt, il me heurterait en riant, il me soufflerait son ivresse de baisers au visage, et Reine qui l'aurait reconduit, nous verrait nous battre, pour que l'un de nous fût précipité de la fenêtre sur le sable. La chute serait grotesque; on ne s'y tuerait pas; on n'aurait pas tué son adversaire.
J'eus honte d'être à cette place, comme à un pilori. Je me tournai encore vers la fenêtre; j'essayai de la remuer. Elle était soigneusement close. Les infâmes! ils avaient eu assez de sang-froid pour ne négliger aucune précaution.
Je redescendis vivement. Je ne me souviens pas d'avoir posé le pied sur un seul échelon. Dans ces moments-là, le corps agit sans que la pensée s'en inquiète, et il agit avec la sûreté des somnambules.
Une fois à terre, je m'éloignai du château; je voulais gagner une allée couverte, pour y rugir à l'aise; le ciel blanc me gênait. Mais une angoisse subite m'arrêta.
S'il allait fuir, pendant que je n'étais plus là! S'il allait être chassé! D'ailleurs un fil brûlant me tenait la poitrine et me ramenait.
Je l'ai compris depuis, j'étais jaloux du crime de Gaston, autant que j'en étais indigné. Il ne dévastait pas seulement mon âme; il usurpait le droit de ma jeunesse; il prenait ma part de volupté humaine. Je brûlais des baisers qu'il donnait. J'avais dans le sang la frénésie vraie que ce débauché feignait d'avoir. Il profanait, il déshonorait, il possédait ma fiancée, ma femme, ma maîtresse…
Je parle de cette tempête des sens, que j'abrège avec un apaisement que rien ne peut troubler. Mais, vieillard et prêtre, en proclamant qu'elle était naturelle, j'estime qu'elle était juste et sensée. Je n'aurais pas mérité le nom d'homme, si j'avais eu tout d'abord un mépris de philosophe, une pitié de chrétien, et si, avant de s'élever à la résignation, mon désespoir n'avait pas rampé, ne s'était pas roulé à terre, devant ce brasier de mes désirs.
Plus tard, quand j'ai été prêtre, je me suis confessé à moi-même, et en toute sécurité de conscience je me suis absous de ce délire. Je m'appliquai à n'en point tirer d'orgueil pour mon nouvel état, mais je n'en rougis point pour le passé…
J'ai bien souffert… Je me trouvai des cheveux blancs, à partir de cette nuit-là.
J'étais revenu à ma place, à mon banc.
Je m'y couchai; j'étreignais la pierre; je l'eusse mordue; j'essayais d'y refroidir mes lèvres, et, de temps en temps, me redressant avec des soubresauts de fureur, je regardais ces fenêtres fermées, obscures, derrière lesquelles, dans la nuit, on riait en s'embrassant, on me bafouait cyniquement, si l'on pensait à moi; si l'oubli, plus outrageant, n'enlevait pas jusqu'à l'ombre d'un remords à celle que j'avais proclamée ma femme.
Combien dura ce supplice? Je ne comptais plus le temps. L'horloge de la vieille église me paraissait leur complice, en allongeant les heures. Je me bouchais les oreilles, quand j'entendais le premier tintement. A quoi bon mesurer mon agonie? Toute heure était un jour, toute minute était une heure.
La lune s'était masquée avec les arbres de la forêt, en descendant derrière la montagne. Un commencement d'aurore la remplaçait et répandait une lueur vague, triste, désenchantante, sur les grands toits vitrés de la serre.
Je vois le décor. Il est resté, après quarante ans, aussi présent à mes yeux que le lendemain de ce drame…
J'entendis crier la fenêtre; on l'ouvrait. Gaston sortait. On ne le chassait pas; on le reconduisait avec tendresse; on le retenait; on le rappelait pour un dernier adieu, qui n'était pas le dernier. Je distinguai une fois, dans le noir de la large ouverture, leur silhouette enlacée…
C'était trop. Je me levai et sans sortir de mon ombre rendue plus épaisse, je poussai un cri. Gaston enjamba lestement le balcon, sauta plutôt qu'il ne descendit et emporta l'échelle en courant; la fenêtre se ferma vite, les volets revinrent, au dedans, obscurcir les vitres.
Il y a dans le flagrant délit un secret de ridicule qui intimide les plus hardis. Roméo, surpris dans son escalade, aurait eu honte, avant d'avoir peur. Gaston ne pensait plus, en ce moment, à la possibilité de ma présence dans le jardin, au défi qu'il m'avait jeté. Il sortait d'un rendez-vous, à la façon d'un voleur, avec une échelle apportée; il ne songea plus qu'à l'apparence de son rôle; il craignit d'être grotesque, et se mit à courir.
Quant à Reine, je souhaitai que mon cri m'eût fait reconnaître, et qu'elle l'eût emporté comme un coup de couteau, pour en mourir, dans cette chambre où elle avait été infidèle à son orgueil.
Je suivais sur le mur le chemin qu'elle faisait pour retourner à sa chambre. Je regardais ses persiennes. La lueur éteinte depuis plusieurs heures se ralluma et le rayon que j'avais contemplé, béni, reparut pour me narguer.
C'était juste. En Italie, on voile la lampe devant la madone, avant le tête-à-tête; on la découvre ingénument après la faute. Reine avait rapporté cette mode de son voyage d'Italie!
J'avais bien le droit maintenant de jeter des pierres à cette fenêtre, d'avertir que j'étais là, que j'avais tout vu!
Je n'eus pas le temps. Cinq minutes à peine après le départ de Gaston, je m'aperçus que les volets de la bibliothèque étaient de nouveau ouverts, et que la fenêtre s'ouvrait encore. Je vis distinctement alors, avec l'impossibilité de douter, de me méprendre, je vis, comme en plein jour, comme à dix pas, mademoiselle de Chavanges s'avancer sur le balcon, se pencher, regarder à droite, à gauche, devant elle, cherchant à savoir qui avait crié, puis s'accoudant et souriant.
Je vis bien son sourire, puisque je voyais bien son visage que la lueur montante de l'aurore éclairait. Oui, je la reconnaissais, l'intrépide petite-fille de la marquise de Chavanges; elle n'avait pas peur; elle se repentait de s'être retirée du balcon, elle eût voulu appeler le scandale.
Elle était digne de Gaston, elle n'était plus digne de moi.
J'eus un accès d'âcre dégoût. Si je m'avançais? C'était peut-être moi que Reine attendait! Mon tour était peut-être venu! Gaston lui avait peut-être demandé pour moi l'aumône dérisoire d'un rendez-vous! Quelle nausée de fiel et de sang, je ressentis tout à coup! Je m'effrayai de la tant mépriser, et je voulus me donner de la pitié pour elle, à force de la regarder.
Ses cheveux étaient à demi défaits et se déroulaient sur son cou. Elle avait cette robe blanche à petits dessins que je connaissais bien; seulement, le corsage était un peu ouvert par le haut. Les bras n'avaient plus de bijoux.
Elle était plus belle, non! elle était aussi belle.
—Mon Dieu! me disais-je avec une douleur qui noyait ma colère, est-ce que l'impudeur peut avoir cette beauté? Est-ce qu'on peut conserver cet air d'innocence, fière, paisible, donner, avec cette confiance, à la brise matinale ses joues à rafraîchir, ses lèvres à calmer?
Reine dans le monde, sans cesser jamais d'être naturelle, avait une attitude voulue. Là, je la voyais dans toute l'ingénuité de sa nature et j'étais confondu.
Il fut évident, au bout de quelques minutes, qu'oppressée d'une grande inquiétude, elle venait la répandre dans le ciel. Elle appuya sa tête sur sa main, son coude, que je voyais nu dans les grandes manches de sa robe, sur la balustrade du balcon, et elle leva les yeux au-dessus d'elle.
Quelle impiété! Je crois bien que si elle avait pleuré, j'aurais eu la lâcheté ou l'héroïsme de me traîner sur le sable, devant le balcon, et, me montrant, de l'exhorter à un repentir qui l'eût transfigurée. Mais les yeux eurent de la rêverie sans faiblesse. Son visage pâle devint presque souriant. Elle poussa un gros soupir qui n'était pas un sanglot, et après avoir joint ses mains, les avoir portées à sa poitrine pour y refouler l'amour qui avait débordé dans cette singulière extase, elle rentra dans la bibliothèque, referma la fenêtre et poussa les volets.
Je vis ensuite une ombre passer devant la bougie, dans sa chambre; la lumière parut se reculer, mais resta.
Cette apparition était comme un dénouement qui ne laisse plus rien à conjecturer.
Il n'y a jamais de conviction assez solide qui ne s'augmente et ne s'enracine encore sous une preuve nouvelle. Cette fois, l'éclat de la preuve me fit pleurer.
La fureur était du doute; maintenant que j'étais persuadé absolument, je me sentis désarmé, faible comme un vaincu; c'était l'instant de la lâcheté nécessaire, permise.
Je n'avais plus rien à faire dans ce monde, puisque cette jeune fille si belle, que j'avais crue si loyale, arrachait de moi l'estime de la femme, le culte de la beauté, l'amour enfin! Je n'étais qu'un débris; je n'avais plus besoin de me diriger; le hasard, le souffle passant suffirait à me conduire!