XVII

Nous nous séparâmes dans une ivresse qui nous rendait muets. Je marchais vite pour ne pas chanceler. Je traversai la cour presque en courant.

Dans la rue, quand la porte de l'hôtel fut fermée, je sentis l'écrasement subit de ma vie soutenue jusque-là si fièrement. Mais je n'en étais ni accablé, ni, à vrai dire, humilié. La chair vibrait de ce spasme foudroyant. Si je m'étais arrêté, j'aurais peut-être voulu rentrer, m'étaler follement dans ce bonheur qui me paraissait légitime. Ce n'était pas moi, l'adultère! Le contrat de nos âmes avait précédé les autres.

On voit que je ne dissimule rien. Si la passion se justifie par la violence même, le repentir ne se fait que par la sincérité.

Chez moi, dans mon appartement grave, simple, empli de livres de théologie, la mémoire du présent se refroidit vite et souffla sur celle du passé.

Cette illumination que j'avais emportée s'éteignit. Cette traînée d'étoiles qui m'avait suivi, s'envola et disparut. Il ne me resta que la perception claire, brutale, d'un petit tressaillement que j'avais ressenti, en sortant du boudoir.

J'avais marché sur la pelisse tombée sur le seuil et j'avais cru mettre le pied sur un corps étendu.

En effet: j'avais franchi un cadavre, j'avais tué un prêtre.

Quelle nuit, après quelle soirée!

Une lucidité implacable pénétra de toutes parts ma conscience. Je vis distinctement la portée de ma faute, avec ses excuses atténuantes, avec ses imprudences aggravantes. Mes sens réhabilités se taisaient. Ma passion délivrée n'avait plus que des devoirs.

Mais quels devoirs me restaient à remplir? Il fallait les chercher, les trouver, les préciser dans cette nuit. Je voulais être fixé avant l'aurore.

Le premier point fut facile à régler. Je ne remonterais plus dans une chaire chrétienne. Je ne voulais pas me mentir. Je n'avais plus le droit de condamner ni d'absoudre; puisque je ne pouvais me faire condamner ou absoudre, en confessant publiquement ma faute.

Quand bien même mes supérieurs devant Dieu me jugeraient digne, après une pénitence sévère, de continuer mes fonctions d'évangélisateur, je me maintiendrais volontairement dans mon indignité. Dieu était encore plus mon supérieur qu'un évêque, et ma conscience aurait surtout affaire à lui.

J'avais une complice. Devais-je la revoir? Fallait-il la fuir, comme dix-huit ans auparavant, et cette fois l'abandon ne serait-il pas plus cruel que le premier? Fallait-il poursuivre une revanche qui ne s'autoriserait plus que d'un sentiment flétri? N'avions-nous pas déshonoré notre amour?

Malgré tout, et avant tout, je me devais, comme homme, à cette femme qui s'était donnée à moi. Si elle voulait me suivre, je ne pouvais la chasser. La crainte du scandale serait une félonie humaine. J'avais failli à ma probité d'ecclésiastique; je ne faillirais pas à ma probité d'homme et de gentilhomme. La noblesse, qui n'est plus qu'une vanité, peut servir du moins de prétexte à certains sursauts de l'honneur ou à certaines transactions qui en maintiennent l'apparence.

Je redeviendrais le comte Hermann d'Altenbourg, et je resterais à la disposition de la duchesse de Thorvilliers. Oui, c'était à elle à disposer de moi.

Je m'arrêtai à cette idée; je m'en garrottai le cœur; je me défendis de penser à autre chose; je craignais presque des tentations de trop d'humilité et de trop de repentir, dans ce moment, comme des suggestions de lâcheté.

Ma vie serait horrible; je le voyais; mais j'acceptais le supplice, et le retour même de cette nuit serait un supplice. La volupté, furtivement goûtée par une surprise si fatale qu'elle en devenait presque innocente, ne pouvait plus être désormais qu'un poison.

Mon amour subitement rallumé, ou plutôt subitement dégagé des cendres dont je l'avais couvert, allait-il, devait-il s'éteindre subitement? Étais-je le maître de mon âme? Devais-je aspirer à le devenir, au risque d'en tyranniser une autre? Si je parvenais à me dégager de ma faute, pouvais-je en dégager aussi facilement celle qui l'avait partagée? Sur quelle puissance compterais-je? Mon éloquence? Ma foi? Mon amour? Il me faudrait donc aimer encore, pour persuader à Reine de ne pas m'aimer? Mes remords devaient s'associer aux siens, pour les soutenir, les fortifier, mais dans la mesure qu'il lui plairait de m'imposer. L'entraîner vers Dieu, sans la certitude de l'y amener, c'était la faire retomber de plus haut, en lui donnant un moyen de me mépriser, sans la guérir de son estime passée.

J'avais bien vu que sa raison, si indépendante à dix-huit ans, ne subirait aucun joug. Ce qu'elle avait laissé voir de soumission dans cet aveu amené par son récit, n'était que l'attendrissement des souvenirs. La grande dame, la femme intelligente, qui lisait tout, qui comprenait tout, qui se mêlait à tout, dont le salon était un tribunal souverain dans les choses de l'esprit, reprendrait toute son autorité et l'exercerait plus despotiquement sur moi, du droit que sa chute même lui donnerait.

Comment songer à la plier sous le respect que je lui apporterais? Aurais-je de l'habileté, de l'éloquence, du prestige, n'ayant plus de vertu? et mon repentir ne paraîtrait-il pas intéressé?

Je m'étais exposé imprudemment à l'abîme. C'était maintenant sans illusion, sans espoir, que je devais le tenter de nouveau.

J'attendis une partie de la journée, fuyant mes souvenirs anciens, plus encore que les souvenirs de la veille, n'ayant plus, moi! prêtre, convaincu de ma foi, la ressource de la prière que je conseillais aux autres; car la prière eût été un combat, dont je ne voulais pas que Dieu sortît vainqueur, avant mon devoir humain accompli!

J'attendis donc, dans une anxiété ardente, l'heure de me présenter à l'hôtel de Thorvilliers.

Au moindre bruit, je m'imaginais qu'on m'apportait une lettre d'elle, cri de douleur ou cri d'amour, qui m'eût repoussé ou qui m'eût appelé.

Si en entrant je me heurtais à Gaston, que faudrait-il faire? De ce côté encore, quelle attitude difficile et douloureuse à prendre!

Dans ma jeunesse mondaine, j'avais plaint souvent le rôle de l'amant qui sourit au mari trompé. Combien de fois, à Gaston lui-même, n'avais-je pas reproché, dans la franchise et la droiture de mes vingt ans, cette duplicité honteuse!

Aucune subtilité ne pouvait atténuer l'infamie de cette situation. J'aurais beau me dire que Gaston m'avait pris ma femme, pour en faire la sienne; j'étais prêtre pour pardonner et non pour me venger.

Je n'avais même pas la ressource de cette solution brutale qui est à la portée de tous les hommes du monde. Je ne pouvais ni accepter de lui une provocation, ni le provoquer. J'étais encore assez prêtre pour que le duel fût impossible.

Quant à lui sourire, à mentir, à feindre d'être redevenu son ami, comme par le passé, pour jouer plus facilement le rôle plus digne que je m'assignais auprès de sa femme, c'était une épreuve au-dessus de mes forces. D'ailleurs, ma déchéance, qui m'abaissait au niveau de Gaston, n'effaçait pas mon crime; ma trahison était la revanche de la sienne.

Dans la rue, tous ces combats avaient cessé. Quand je traversai la cour de l'hôtel de Thorvilliers, je levais haut la tête, j'affrontais la destinée que je m'étais faite. Peut-être bien avais-je peur d'apercevoir sur les pavés de la cour la trace de ma fuite de la veille.

Le domestique qui m'ouvrit la porte du vestibule n'eut pas besoin que je lui rappelasse mon nom; il me sourit humblement et mit un respect d'adoption dans la façon de me dire: Oui, monseigneur, quand je lui demandai si la duchesse était visible.

Il m'adoptait comme un hôte digne de la maison. On avait, depuis la veille, discuté, dans l'antichambre, le meilleur titre que mes bas violets exigeaient, et j'étais au moins un évêque, pour les gens de M. le duc.

Pourquoi sentis-je vivement l'ironie de cette vanité qui me pesait? Je dus rougir en recevant cet hommage.

La duchesse était dans son grand salon. A l'annonce de mon nom, elle se leva brusquement de son fauteuil, resta droite, accoudée au velours de la cheminée. Elle était en robe sombre, et son visage blanc se détachait sur une sorte d'obscurité mêlée de dorures étouffées, de tentures éteintes, de vases pâlis.

Le trajet me parut bien long de la porte à la cheminée. Je fus une seconde ou deux, sans distinguer, ou plutôt, sans vouloir regarder les yeux de la duchesse. Quand je les vis, je compris que c'était, non plus Reine, mais la duchesse de Thorvilliers qui me recevait.

Je la saluai: j'avançai timidement la main; ses mains restèrent immobiles. Elle inclina seulement la tête, et sans me désigner un siège.

—Je ne reçois que vous, me dit-elle sourdement. J'ai fermé ma porte aux visiteurs habituels. Je suis souffrante. Je n'ai fait d'exception que pour vous…

Sa voix qui s'était durcie s'aiguisa:

—C'est tout simple, un prêtre a ses privilèges, comme le médecin. Il vient confesser ou il vient chercher des aumônes.

Je ne pouvais me méprendre à cette menace. Je compris le sourire et le respect de l'antichambre. C'était un commencement d'ironie, abandonné aux valets.

—Je vous remercie, madame, répondis-je en saluant de nouveau.

—Il n'y a pas de quoi, monsieur l'abbé, répliqua-t-elle avec une vivacité fébrile, presque haineuse!

Pauvre femme! elle s'essayait à la méchanceté! elle devait avoir bien souffert! Mon remords n'était rien auprès de celui que je sentais brûler dans ce regard profond; à moins qu'il n'y eût seulement que le premier embarras de la femme du monde dans cette brutalité, et qu'elle fût moins guérie qu'alarmée.

Je me disais cela, sans aucune fatuité, et s'il y avait un regret égoïste au fond de mon cœur, il se dissimulait sous ma charité d'amant.

—Je vous remercie de m'avoir attendu, repris-je avec fermeté.

Elle ne me laissa pas continuer.

—Ne me remerciez pas.

Sa figure prit une expression d'angoisse et d'horreur.

—C'est hier que vous n'auriez pas dû venir. Vous m'auriez laissé un chagrin dont je vivais avec une fierté secrète… Je voudrais mourir de celui que j'ai maintenant.

—Pardonnez-moi! murmurai-je.

Elle eut un sourire douloureux, sifflant:

—Je n'ai pas à vous pardonner. Vous arrangerez cela à confesse! Est-ce vous qui allez m'absoudre?

Cette allusion amère à mon état révélait le supplice de son orgueil, et me frappait deux fois dans ma conscience, comme homme et comme prêtre.

Avec cette mobilité d'expression, qui était le mystère de cette femme sincère, toujours combattue, elle adoucit un peu la voix. Elle était admirablement féminine, blessant pour guérir et déchirant les cicatrices, de peur de laisser les plaies se refermer sur un venin.

—Avant de vous avoir revu, me dit-elle, j'avais essayé de vous mépriser. Votre fuite m'était un prétexte, qui ne suffisait guère. C'est moi maintenant que je méprise, et vous ne pouvez pas m'enlever ce mépris-là. Que veniez-vous me dire?

Hélas! je n'avais plus rien à lui dire. La moindre parole de compassion lui eût semblé une raillerie, et d'autres paroles eussent brûlé ma bouche, sans en pouvoir sortir. Je baissai la tête.

Reine poursuivit, s'attendrissant un peu, mais avec colère:

—Vous ne pensiez pas que j'allais vous recevoir comme une maîtresse reçoit son amant. Mon amant! vous? Une femme de mon monde s'accommoderait peut-être de ce roman monstrueux qui termine, après dix-huit ans de probité conjugale, une idylle innocente! Je n'ai pas besoin de l'attrait de ce supplice pour occuper ma vie, et je me sens plus honnête dans l'âme aujourd'hui qu'hier. Je n'ai pas de mérité à cela. C'est le dégoût qui me guérit.

Elle frissonna:

—Moi, la maîtresse d'un prêtre!…

Je me reculai; elle me retint par un mouvement de la tête.

—Je vous dis ce que je pense; mais ne vous méprenez pas à mes paroles. Je suis sans doute une femme superstitieuse, malgré mes prétentions à vaincre les préjugés! Si vous étiez le comte d'Altenbourg, un mondain que j'ai aimé, que j'ai cru perdre, que j'ai retrouvé, aurais-je cette brûlure et cette amertume? Peut-être bien! Je ne suis pas plus faite pour avoir un amant, fût-il le plus à la mode et le plus excusable que, jeune fille, je n'étais faite pour donner le rendez-vous auquel vous avez cru! Je me suis interrogée pendant cette nuit. Je veux que vous le sachiez; je ne vous hais point, je ne veux pas vous haïr! Si le mot d'amour ne me semblait pas aujourd'hui une lâcheté, je vous répéterais aujourd'hui que je vous aime. Je ne peux arracher de mon cœur le souvenir de notre jeunesse. Ce que je déteste, ce n'est pas vous, c'est le prêtre que j'ai tenté, c'est l'impuissance de l'honneur qui ne préserve pas deux âmes loyales et hautes du piège où tomberait un homme comme Gaston avec la première soubrette venue… Je ne veux plus vous revoir; non que j'aie peur de retomber; mais je veux ressaisir, si c'est possible, la vision de ce jeune et charmant ami que j'aimais, que j'avais perdu, que j'accusais, que je cherchais, qu'une trahison infâme avait séparé de moi!… Je vous en prie, laissez-moi ce souvenir. Partez! ne me dites rien!

Elle suppliait et, en me signifiant une séparation éternelle, elle faisait ingénument tout pour me la rendre plus douloureuse.

Je sentais la profondeur de mon amour à mon admiration pour sa douleur. Nous étions si dignes de nous aimer, que nous avions le même effroi devant le sacrilège d'une possession honteuse. Je ne pouvais lui répondre que, moi aussi, j'essaierais de me réfugier dans le passé, car ce refuge m'était interdit, et pendant que nous nous détachions ainsi l'un de l'autre, en réalité, nous refaisions des liens secrets, mystérieux, et notre double anathème contre les sens qui nous avaient surpris n'empêchait pas que j'aurais été foudroyé si elle m'eût effleuré la main, et qu'elle se reculait toujours un peu, dans la peur de me toucher en parlant.

Je cherchais un mot qui ne fût ni une effroyable galanterie, ni un mensonge, et je tremblais en même temps de trouver un mot juste qui l'eût satisfaite. Je ne trouvais rien.

Il y a des circonstances où la stupidité feinte est de l'héroïsme. Je n'avais pas besoin d'effort pour paraître stupide, et je l'étais si candidement devant elle, que cette femme admirable, dans le désordre de sa pudeur souillée, irritée, de son amour saignant, mais fidèle, ne se méprit pas à mon silence, à ma stupidité, et parut m'en remercier.

Elle reprit doucement:

—Vous allez quitter Paris, n'est-ce pas?

—La France aussi, madame.

—C'est bien… Adieu!

Sa voix tremblait. Elle desserra ses mains qu'elle avait jointes et fit un mouvement contraint, forcé, pour m'en tendre une. Elle voulait être brave; elle n'osa pas; ses mains se rejoignirent:

—C'est horrible! murmura-t-elle. Je ne sais être ni implacable ni généreuse. Généreuse! Ne serais-je pas plutôt misérable, en voulant croire que nous pourrions vivre ici, à Paris, près l'un de l'autre, nous revoir, parler d'amitié? Ah! nous n'avions pas mérité d'être si malheureux!… Je vous attendais pour vous chasser… Je ne vous chasse pas; je vous demande seulement de ne plus revenir…

—Je vous le jure! m'écriai-je avec autant d'ardeur, que si j'avais fait le serment de ne pas la quitter.

—Merci! me dit-elle, merci!

Je voulais partir; mais je me sentais enraciné dans le tapis. Il me fallait un effort énergique pour m'en détacher.

La beauté fière qui montait comme un parfum libre de cette âme mise à nu, se répandait sur la beauté physique de Reine et la transfigurait. Ce n'était plus de l'amour, c'était de l'adoration qui m'emplissait le cœur. Je ne pensais plus à ce qui s'était passé; je ne me reconnaissais aucun droit sur cette femme. Il m'eût semblé impossible de l'avoir possédée.

J'ai connu de jeunes prêtres extatiques et purs qui, trompant leurs sens, enveloppaient d'une dévotion étrange, passionnée, une image, et lui rendaient une sorte de culte ardent, jaloux, comme si le tableau ou la statue leur devait une tendresse personnelle.

Je devins devant Reine de Chavanges un de ces amoureux et ne sachant comment lui témoigner mon repentir, ma soumission, mon amour transformé en vénération, comment la quitter, sans lui laisser ce souvenir de dégoût qui lui reviendrait, je fléchis le genou devant elle avec une dévotion naïve et, les mains jointes, je la regardai, comme si j'eusse attendu qu'elle bénît.

Ce pouvait être ridicule. Le prêtre cédait à des habitudes qui pouvaient précisément trahir son intention; mais c'était pourtant tout ce qu'il m'était possible d'imaginer.

Elle ne s'offensa pas de cette dévotion. Elle ne vit pas le prêtre dans cet agenouillement ecclésiastique; elle l'oublia; elle fut frappée uniquement de mon désespoir, de ma résignation. Jamais, aussi bien que dans cette minute où, penchée sur moi, elle me sourit avec une tristesse ineffable, je ne compris quel amour sublime nous avait été promis et nous avions perdu!…

Un bruit troubla cette extase.

Reine se redressa et regarda la porte du salon qui s'ouvrait derrière moi. Je me relevais; elle étendit la main, avec autorité:

—Restez ainsi, me dit-elle.

Je n'obéis qu'à demi, en me relevant avec lenteur. Je me retournai, et marchai au-devant de l'interrupteur. C'était Gaston.

Il eut un rire faux, moqueur:

—Quelle scène jouez-vous? demanda-t-il.

La duchesse lui répondit d'un air de défi:

—M. d'Altenbourg me fait ses adieux.

—Ah! siffla Gaston, d'ordinaire ce n'est pas le confesseur qui s'agenouille devant sa pénitente?

—C'est toujours l'amant, répliqua durement la duchesse, en allant au-devant de son mari.

Gaston devint pâle; mais le rire était une habitude si invétérée en lui, que sa colère même ne s'en débarrassait pas.

—Que signifie cette plaisanterie? dit-il.

—Est-ce qu'elle ne vaut pas celle que vous avez faite, il y a dix-huit ans, en laissant croire que je vous avais donné un rendez-vous?

Gaston ricana, mais il blêmissait.

—Vous avez parlé de cela?

—Oui.

—Alors, Louis vous demandait pardon d'avoir douté de vous?

—Non, monsieur, c'est hier qu'il m'a demandé ce pardon-là, et c'est hier que je le lui ai donné!

Reine avait accentué d'une façon si terrible le mot donné, que je me raidis, comme si Gaston avait compris et allait s'élancer sur moi. Mais il ne voulait pas comprendre. Sa voix, toujours aussi claire, s'amincissait en filtrant à travers ses dents.

—Alors, que vous demandait-il aujourd'hui?

—Il n'a plus rien à me demander.

Reine dit cela avec une audace qui eût été cynique, si elle n'eût été surtout tragique. Elle semblait aise de déchirer un mensonge de plus autour de sa conscience.

Gaston se refusait encore à mettre dans ces étranges paroles un sens qui l'eût outragé. Il se laissa tomber, avec une aisance d'homme du grand monde, dans un fauteuil, comme s'il allait assister à un spectacle.

—Décidément, ma chère, vous jouez une charade!

—Vous croyez? Écoutez-moi donc et vous aurez bien vite le mot à deviner.

Cette fois, la parole était si haute, si flagellante, que Gaston se leva et, avec dignité:

—Pardon, madame, c'est à M. le comte d'Altenbourg que je demanderai ce mot-là.

Un éclair passa dans les yeux de Reine.

—Pourquoi ne l'appelez-vous plus l'abbé?

—Parce que l'abbé que je surprends à vos genoux doit se souvenir qu'il est gentilhomme.

—Vraiment! C'est vous qui l'avez fait prêtre le jour où vous avez oublié que vous étiez noble!

—Madame!…

Reine le toisa avec un incomparable dédain qui me rendit fier de la répugnance que j'avais subie.

—Ainsi, dit-elle, vous étiez, vous êtes peut-être encore l'amant de miss Sharp! Ainsi, quand vous alliez chez elle, la nuit, vous laissiez croire que vous veniez chez moi! Ainsi, vous ne m'avez épousée qu'en exploitant un mensonge infâme! Je ne vous aimais pas comme je me sentais capable d'aimer, vous le saviez, je vous l'ai dit; mais je m'étais résignée follement à être votre femme, parce que j'avais besoin d'un ami. Depuis dix-huit ans, j'ai gardé l'honneur de votre nom que vous ne gardiez pas, comme si votre nom avait eu de l'honneur. Aujourd'hui, veillez seul. Peut-être ne vous aurais-je pas dit ce que je pense; nous échangeons si peu nos idées! Mais puisque vous nous surprenez, je me trouverais indigne de vous mentir… Oui, voilà l'homme que j'ai aimé, que j'aime, que je méritais et qui m'avait méritée! Vous vous êtes mis entre nous! Vous nous avez volé dix-huit années de bonheur et d'honneur! Est-ce cela qui vous donne le droit de parler haut, de menacer? Je vous avertis, monsieur, que je n'ai pas peur du scandale; je n'ai peur que de la vengeance qui s'est offerte à moi. Croyez ce que vous voulez! Vous ne supposerez jamais autant d'amour et de désespoir qu'il y en a d'échangé entre vos deux victimes!… S'il vous plaît que nous soyons plus séparés, vous et moi, que nous ne le sommes déjà, je suis prête à accepter la réparation. Mais, je vous en avertis, monsieur, ce n'est pas vous qui me séparez de lui; nous nous sommes dit un adieu éternel. N'en triomphez pas! Il y a plus d'amour dans cet adieu qui nous déchire que vous n'en avez jamais rencontré près de vos maîtresses. Nous n'avons plus besoin de nous revoir… Voilà ce que nous nous disions, quand vous êtes entré… Cela vous paraît-il clair maintenant?

—Très clair! répondit Gaston en saluant avec une hauteur ironique, puis faisant un pas vers moi et toujours pâle, toujours souriant, mais d'un sourire qui montrait l'envie d'une morsure:

—Monsieur, on ne se bat pas plus avec un prêtre qu'avec une femme; mais on le chasse!

Il était près de la cheminée; il fit le geste de saisir le cordon de la sonnette.

Je ne bougeai pas.

—Prenez garde! lui dit Reine. Si M. d'Altenbourg ne sort pas d'ici, comme je veux qu'il en sorte, je prendrai son bras et je sortirai avec lui. Vous aurez deux scandales, au lieu d'un.

La colère que Gaston avait retenue, quand elle l'eut mis dans son tort, s'offrait à lui maintenant qu'il pouvait couvrir sa retraite.

Il brandit ses deux poings, et, me menaçant:

—Je me vengerai pourtant!

—Je m'en rapporte à vous, répliqua la duchesse avec mépris.

—Et moi, je vous en défie, répliquai-je.

Je crus que Gaston allait se ruer sur moi; il fit un geste; puis brusquement nous tourna le dos et sortit du salon.

Nous restâmes seuls pendant une minute, Reine et moi. Son beau visage laissa tomber son masque enflammé. La douleur et le désespoir reparurent: les nerfs se détendirent. Elle allait pleurer et ne voulait pas je visse ses larmes.

—Adieu, murmura-t-elle d'une voix morne, sans faire un mouvement des yeux, de la main.

—Adieu, répondis-je.

Nous nous quittâmes comme deux ombres qui n'ont pas de corps à étreindre dans un déchirement suprême…

J'étais préparé à un guet-apens. Le duc de Thorvilliers m'attendait peut-être dans l'antichambre.

Je retrouvai le même domestique respectueux qui s'inclina encore, comme devant un évêque, en m'ouvrant la porte du vestibule. La cour, la rue étaient libres.