XXVII
Huit mois après le grand scandale de la Madeleine M. Barbier, qui n'était plus sous-secrétaire d'État au ministère de la justice, rencontra le préfet de police qui devait bientôt cesser de l'être, et après l'échange naturel de confidences politiques, c'est-à-dire de doléances sur l'instabilité des hautes fonctions, M. Barbier demanda tout à coup:
—Savez-vous ce qu'est devenu l'abbé d'Altenbourg?
—Mettriez-vous quelque malice dans cette question?
—Pourquoi le supposer?
—C'est que je me souviens de vos railleries, à propos des sondages que j'ai fait faire dans la Seine, le jour où l'abbé a disparu de son domicile des Batignolles. Je m'étais trompé, je l'avoue. Pendant que je l'attendais à la Morgue, il opérait lui-même à la Madeleine, et de la bonne façon. C'est un fier homme!
—Où est-il?
—J'aurais le droit de ne pas le savoir, puisque je n'ai plus le devoir de le surveiller. Mais, vous m'avez piqué au jeu. Ce mémoire que j'ai lu m'a provoqué. C'est bien le moins que nous regardions continuer et gagner par d'autres les parties que nous avons perdues… J'ai fait de la police internationale pour mon propre compte. Si le conseil municipal savait cela!… L'abbé est en Italie, au mont Cassin. Y restera-t-il? Je n'en sais rien. Il est libre d'en sortir; mais, là, ou ailleurs, il vivra isolé, dans le recueillement. Il a un grand courage. Il est père par toutes les fibres de son être, et il se refuse au bonheur de jouir de plus près de sa paternité. Il se condamne au renoncement. Il croit acheter ainsi l'avenir de sa fille. Il a peur de trahir son secret devant elle, de troubler dans cette belle âme le souvenir d'une amitié tendre qui deviendra filiale, à la condition qu'il n'avouera pas son titre de père. C'est superbe: mais combien peu de gens comprendraient ainsi l'égoïsme du dévouement! Il a fait deux heureux et n'a pas voulu l'être.
—Deux heureux! Comment?
—Ah ça, mon cher, d'où venez-vous?
—De la Chambre des députés.
—Alors, vous ne savez rien.
—Que voulez-vous! Le lendemain de cet esclandre à la Madeleine, la crise ministérielle commençait à sévir. Je me suis occupé de moi et j'ai négligé les autres; mais depuis quelque temps j'ai des remords de mon indifférence. Je m'étais tant intéressé à cette histoire douloureuse!
—Vous avez su au moins la mort du prince de Lévigny?
—Ma foi non.
—C'est pourtant ce qu'il y a de plus beau, de plus nécessaire, de plus providentiel dans l'aventure. Le malheureux prince ne s'est pas remis du coup terrible reçu en plein chœur de la Madeleine. Il y avait de quoi. J'ai su par un médecin qui est venu me trouver, pour me dénoncer un marchand d'orviétan, comment le petit prince avait pu se tenir debout, jusqu'au moment où il a été foudroyé. Il s'était adressé à un médecin allemand, qui n'est pas médecin et qui a fait venir ses grades et ses drogues d'Amérique. Celui-ci a la spécialité de pilules, soi-disant reconstituantes, qui galvanisent les morts et achèvent les vivants, lorsque ceux-ci vivent si peu. Il paraît que la quantité d'incurables qui meurent, après huit jours de guérison, grâce à ces pilules, est fort rassurante pour l'hygiène publique.
—Comment? Vous tolérez cela! Si j'étais encore au ministère de la justice!…
—Bah! vous laisseriez en paix ces tueurs sans brevets. Ils ne font de mal à personne, au contraire; ils hâtent la liquidation des pourritures sociales. Ne me parliez-vous pas, il y a huit mois, de certains personnages de Balzac qui se font coupe-jarrets, au service de la Providence? Il nous est interdit d'avoir ces opérateurs à notre solde. Mais quand ils existent et quand ils exercent, nous aurions bien tort de les supprimer.
—Vous êtes cynique, mon cher préfet.
—C'est que je suis encore préfet, et que je suis écœuré. Quand je rentrerai dans l'opposition, peut-être rentrerai-je dans la théorie morale, sans aller jamais, pourtant, jusqu'à demander qu'on supprime le bureau des mœurs, la prostitution et les égouts. En attendant, je songe aux honnêtes gens en bonne santé physique et morale; cela me rend indulgent pour ceux qui suppriment les foyers d'infection.
—De sorte que le prince de Lévigny?…
—Supprimé. Je suis sûr qu'il résistera à l'embaumement. Il a suffi du souffle de l'abbé d'Altenbourg, pour renverser ce pestiféré chancelant. La drogue avait fait merveille. Peut-être en avait-il trop pris. Elle lui eût donné un jour ou deux, et une ou deux nuits. C'était trop pour l'innocence! On l'a emporté de la sacristie dans un état piteux; huit jours après, il vomissait sa petite âme.
—Et sa veuve?
—Mademoiselle de Thorvilliers? Je ne sais pas si elle a porté le deuil.
Mais il ne l'empêcherait pas, en tout cas, de devenir comtesse de
Soulaignes.
—Le duc de Thorvilliers consentirait?…
—Belle question! D'abord, si peu qu'elle ait été mariée, par le fait seul de sa promenade à la mairie, Louise de Thorvilliers a été émancipée. Elle échappe à l'autorité du duc, et son caractère, qui s'est trempé aux larmes de l'abbé d'Altenbourg, lui donnerait, en tout cas, maintenant, la force de résistance qu'elle n'avait pas autrefois. Le duc a été forcé d'abdiquer son autorité.
—Forcé! lui, ce vaniteux?
—Précisément, il a eu peur de la révélation de l'abbé. Il a été horriblement mortifié de tout le bruit que les journaux ont fait de ce scandale. Sa spéculation avait tourné contre lui, et l'affaire devenait, de toutes façons, un désastre. Le prince, sur le conseil de la Buondelmonti, avait considérablement apanagé sa femme. Celle-ci se trouve à la tête de millions auxquels elle ne touchera pas, de peur de se salir, mais auxquels elle ne laissera pas toucher. Elle a renoncé à ce qui ne lui vient que par la succession, et elle consacrera à des fondations charitables ce qui lui a été donné par contrat. Le duc a donc fait une opération nulle. M. de Soulaignes est riche, généreux, amoureux. Il croit devenir le gendre du duc de Thorvilliers; il l'aidera; à la condition de ne pas le voir souvent. L'abbé aura conclu le mariage rêvé par lui. Il sortira probablement de sa retraite pour le bénir; mais soyez sûr qu'il y rentrera. Encore une fois, il a peur d'être tenté, et il tiendra le serment qu'il a fait de payer au ciel le bonheur de ses enfants, par son renoncement.
—Alors, tout est pour le mieux?
—Oui.
—Et la Buondelmonti?
—Elle avait touché, le matin même de la cérémonie, la commission convenue. C'est une fine mouche, qui sait prendre son bien dans la pourriture, sans s'y laisser engluer. Elle a rompu avec le duc, pour ne pas lui prêter quelque chose.
—Direz-vous aussi que des créatures comme celle-là sont des instruments nécessaires?
—Sans doute. D'abord elles châtient, et puis, au point de vue de la circulation métallique, elles aident à la division des fortunes et à leur éparpillement sur le chemin des gens de rien.
—Vous êtes féroce et immoral, mon cher.
—Je suis pratique. Demandez à l'abbé d'Altenbourg si la Providence, à laquelle il croit avec tant de ferveur, n'a pas elle-même des moyens secrets et équivoques, et si elle boude le fumier, quand elle veut faire fleurir un lis dans un égout!
M. Barbier savait que le préfet de police, sceptique par état, était railleur par caractère. Il n'insista pas, de peur de lui entendre dire du mal, ou du bien, à sa façon, de l'abbé d'Altenbourg.
Il voulait garder son admiration intacte pour ce héros inconnu.