CHAPITRE IV

LES BONNES.

Que d'abus, que de victimes les illusions, la légèreté, l'ignorance, peuvent occasionner, mais non excuser! Malheureusement tout concourt souvent à entretenir et à confirmer ces illusions et ces ignorances.

Une voix s'élève-t-elle de temps à autre pour combattre les erreurs, elle est étouffée ou oubliée bientôt.

Le docteur Brochard a dit et répété combien les nourrices et les bonnes maltraitaient ou pervertissaient les pauvres petits enfants qui leur étaient confiés; pour moi, je voudrais pouvoir inculquer cette méfiance dans le cœur de toutes les mères; au risque de me répéter encore, je veux faire une nouvelle campagne à ce sujet.

Existe-t-il une cause plus intéressante que celle de ces pauvres bébés? Oh! je ne viens pas, mesdames, vous parler des malheureux petits Chinois, que leurs parents jettent à la voirie, ni des enfants orphelins à recueillir par la charité et si dignes de pitié; je veux seulement attirer votre attention sur vos propres enfants, ceux qui sont nés de votre chair et de votre sang, ceux qui sont là tout auprès de vous, tendant leurs petites lèvres roses toutes gonflées, et leurs petits bras blancs potelés vers vous, et qui voudraient vous dire s'ils le pouvaient:

—Maman! donne de l'argent pour sauver les petits Chinois, tant mieux! que le bon Dieu me le rende, mais donne ton temps à la surveillance de ton bébé… et n'accorde pas ta confiance illimitée en la nourrice ou en la bonne.

Je ne voudrais pas m'attirer l'aversion des bonnes, et paraître chercher à dénigrer cette classe de femmes, parmi lesquelles il peut y avoir, comme dans toutes les classes, mais moins dans celle-ci que dans d'autres par suite des circonstances, des cœurs d'or et dévoués. Mais, en ne prenant même que ces derniers, vous ne pouvez nier que par le défaut d'éducation, par le milieu généralement campagnard, sinon vicieux, où la bonne et la nourrice ont été éduquées, enfin par la force des choses, la meilleure de toutes est brutale sans en avoir conscience, dénuée de délicatesse dans ses paroles et dans ses actions, et votre enfant, ce trésor, né de parents citadins, fortunés, c'est-à-dire délicats, ne peut supporter sans mauvais résultats d'être traité comme un enfant né dans d'autres conditions, et pour lesquelles la nature l'aurait doué d'une constitution ad hoc et dont l'éducation doit répondre à l'avenir.

C'est pourquoi la meilleure des bonnes ou des nourrices ne peut élever un bébé comme le ferait sa mère. Le plus que vous pouvez exiger d'elle, sans même l'espérer, est qu'elle agisse comme s'il s'agissait de son propre enfant; or, regardez autour de vous, et voyez comme elles agissent envers leurs propres enfants!

Citer des exemples entraînerait trop loin, mais l'imagination ne pourra jamais exagérer ce qui se passe entre les bonnes et les enfants. J'aurais presque crainte, sinon horreur, de raconter certains faits, de peur d'en suggérer l'idée! On a vu des bonnes adorant les enfants qui leur étaient confiés, leur donner l'habitude de boire des liqueurs pour les satisfaire…!

Une, qui buvait de l'eau-de-vie en cachette de sa maîtresse, en frottait légèrement les lèvres de l'enfant, qui y prenait grand plaisir et lui fit ainsi contracter le vice de l'alcoolisme!

Il serait à désirer que les maris et les mères n'appréhendassent pas autant de dévoiler aux jeunes femmes certains vices, afin de les éclairer sur les dangers à éviter.

Mais j'entends ici maintes voix s'élever:

—Oh! j'ai une excellente vieille bonne! je puis avoir la plus grande confiance en elle!

—La mienne est une fille douce et honnête, qui n'a aucun vice.

—Celle-ci a élevé des enfants dans les meilleures maisons!…

Les jeunes femmes ont facilement confiance, d'abord parce qu'elles n'ont pas l'expérience du mal, triste expérience, hélas! qu'on acquiert avec les ans et toujours trop tard! ensuite, elles ont le caractère indécis et faible; quittant la tutelle paternelle pour entrer sous le joug conjugal, l'obéissance, la douceur sont de leurs principales qualités; leur bonne, leur nourrice sont plus âgées qu'elles, en savent plus qu'elles sur bien des points: elles cèdent et se laissent dominer. Ensuite encore, la confiance s'accorde d'autant plus facilement que c'est un soulagement pour les caractères légers qui aiment bien à se décharger des corvées ennuyeuses.

La jeune femme donne un coup d'œil de temps à autre à la nursery; elle aperçoit tout bien en règle. Plus une bonne est une maîtresse femme, plus elle a d'aptitude pour réglementer seule, sans surveillance, plus elle est à craindre pour l'enfant.

Comment une mère peut-elle souffrir qu'on morigène, qu'on caresse son enfant à sa place? Comment peut-elle renoncer pour… pour qui? grand Dieu! pour un monde… indifférent! à essuyer ces grosses larmes que les gronderies font couler, à entendre cette petite voix implorer son pardon; à donner une petite correction même, toujours mesurée par l'amour maternel, puis à voir ces ris faire des fossettes aux joues roses, à démêler ces fins cheveux encore si faibles, à chausser ces pieds si mignons et si vifs!

Petite fille, cette femme a aimé à habiller sa poupée, à la bercer, et aujourd'hui que Dieu met entre ses mains une poupée vivante bien autrement intéressante que celle aux yeux d'émail, où il y a plus qu'un corps à soigner, mais une âme à former, elle s'empresse de confier ce précieux trésor à une femme à laquelle elle n'aurait certainement pas voulu confier sa poupée de bois!

Pour se rendre compte du peu de confiance qu'il faut mettre dans les domestiques même les plus éprouvés, il n'y a qu'à parcourir les jardins publics, et on s'étonnera que là où il y a des gardiens pour empêcher de maltraiter les chevaux, on ne songe pas à en mettre pour empêcher de maltraiter les enfants!

Que d'accidents funestes sont dus, sans qu'on le sache jamais, à la malveillance ou simplement à l'ignorance des domestiques auxquels on confie les bébés! Lésion du cerveau, idiotisme, déviation de l'épine dorsale, bras et jambes démis, mort souvent, hélas! anémie, fièvres typhoïdes, maladies diverses et horribles, dartres, etc., puis infirmités morales, caractères faussés, pervertis dès l'enfance, dépravation de mœurs et de sentiment, etc.!

Tout petit, l'enfant est terriblement exposé loin des yeux vigilants de sa mère, éclairés par cet amour instinctif qui surpasse tous les autres.

Un peu plus âgé, il réclame, je ne dirai pas davantage, mais tout autant la surveillance continuelle de la mère, et il n'y a qu'une institutrice tout à fait d'élite qui puisse à peu près, mais jamais tout à fait, la remplacer entièrement.

Heureux les bébés de parents de position médiocre, où la mère peut s'occuper d'eux et les environner de ses soins! Heureux les bébés qui ne sont pas entourés de valets, et qui s'ébattent sous la sauvegarde maternelle, recevant les gronderies et les baisers de leur mère!