CHAPITRE X
SUR LE CHOIX DES MOYENS D'INSTRUCTION.
Dès qu'un jeune ménage voit poindre l'espoir d'avoir à élever une petite famille, la question des moyens d'éducation ou plutôt d'instruction à employer est débattue et mise à l'étude. La mère penche pour garder ses enfants auprès d'elle, le père craint la faiblesse du cœur maternel et veut les éloigner. La plupart du temps ces beaux projets et ces grandes décisions sont changées lorsque arrive le moment de commencer à instruire l'enfant. Chacun prône son dieu; les uns affirment, non sans raison, que l'instruction en commun est nécessaire au développement du caractère; d'autres vantent l'avantage de l'éducation en famille, et ils n'ont pas tort; une bonne éducation eh commun est excellente, mais comme il est très difficile de l'avoir bonne, celle de la famille est alors de beaucoup supérieure. Je pense qu'on doit essayer de réunir les deux, et cela n'offre pas autant de difficultés qu'il le paraît au premier abord. Le garçon sera gardé à la maison jusqu'à l'âge de dix ans, mais envoyé comme demi-interne au collège; de cette façon il bénéficiera des deux avantages. Plus tard, il est indispensable, pour qu'il apprenne à être homme, de le mettre absolument hors de la maison paternelle, sans l'en éloigner totalement cependant, quoique cela puisse paraître un contresens, tellement la nuance est délicate.
La petite fille a moins besoin de s'habituer à se passer des siens, mais il est bon aussi qu'elle soit initiée à la vie commune; on lui fera suivre les cours, ou bien on la placera, de neuf à douze ans, dans une bonne maison d'éducation. Après cet âge, elle ne doit plus quitter sa mère, et les cours qu'on pourra lui faire suivre suffiront parfaitement.
On peut aussi procurer à son enfant les avantages de l'éducation en commun en réunissant chez soi quelques enfants de ses amis. Je connais une famille très estimable et jouissant d'une jolie aisance, où se trouvent une fille de dix-huit ans et un petit garçon de dix ans. Les parents ont pris chez eux le fils d'un de leurs amis, qui est du même âge que le leur, et on leur amène chaque jour un autre enfant du voisinage. Ils reçoivent tous les trois les mêmes leçons, travaillent et prennent leurs récréations ensemble. En outre, la jeune fille est chargée des fonctions de répétiteur et de surveillante, ce qui lui permet de compléter ses études et l'oblige à occuper son temps d'une manière utile. Elle prend, en assistant aux leçons, quelques notions de langues mortes et des sciences positives; cette éducation par la sœur aînée présente, ainsi que je viens de le dire, plusieurs avantages, dont les principaux sont l'initiation de la jeune fille aux devoirs de mère de famille et un but sérieux à ses travaux de chaque jour.
Il est évident qu'il est fastidieux de travailler sans but; c'est un peu là le malheur des jeunes filles en général et ce qui les entraîne vers les futilités et le monde. On étudie lorsqu'on est enfant afin de ne pas être ignorant plus tard. Les jeunes gens poursuivent une carrière dans leurs études. Mais la jeune fille de dix-huit à vingt ans, dont l'instruction est tout à fait suffisante pour une femme, à qui même il est interdit d'en acquérir davantage, de franchir des échelons plus élevés sans prendre rang parmi les bas-bleus et la femme savante, quel but, quel encouragement a-t-elle? Elle étudie son piano pour briller en société; elle peint si elle veut devenir une artiste; autrement, tout ce qu'elle fait n'est guère qu'en vue de passer son temps, en attendant… quoi? qu'elle se marie ou que sa vie s'écoule peu à peu. On se fatigue vite de travailler et même de vivre en vue d'un espoir chimérique; combien plus grand est l'encouragement, lorsque le but est là tout près, et qu'on voit le résultat chaque jour!
Mais la décision sur la façon d'instruire un enfant étant prise, on n'est pas encore délivré de tout embarras; il faut choisir des professeurs ou une maison d'éducation. Dans le premier cas, une mère, ayant surtout plusieurs enfants, ne peut, quel que soit son dévouement et sa bonne volonté, les instruire elle-même. La direction d'une maison dans tous ses détails, la surveillance de sa famille, de ses domestiques et forcément ses devoirs d'épouse, ne peuvent laisser à une femme le temps de s'occuper sérieusement de l'instruction de ses enfants.
Je suis loin d'approuver celle qui les abandonne du matin au soir à une institutrice, ou à un précepteur; les récréations, les promenades, les soirées, appartiennent à la famille, mais les leçons ont plutôt à gagner à être données par des étrangers; premièrement, aussi capables que soient les parents, ne s'étant pas consacrés à l'instruction, ils ne peuvent connaître les secrets du métier de professeur; devant les enfants, il ne faut jamais faillir, hésiter, ni se tromper. Ensuite, le professorat exige une certaine habitude. Il faut d'abord une grande patience, une précision, une certaine expérience de l'enfance et des méthodes. C'est pour ainsi dire une vocation demandant des aptitudes spéciales. Les utopistes, en voulant que la mère instruise ses filles, sont donc dans l'erreur. Sauf de rares cas, le résultat ne sera jamais aussi complet que lorsque la mère s'occupe beaucoup de l'instruction et surtout de l'éducation, mais se fait aider par d'habiles professeurs.
On comprend facilement, d'ailleurs, ainsi que le dit vulgairement le proverbe, qu'il y a plus dans deux têtes que dans une; quelle que soit l'initiative que le cœur maternel puisse avoir pour former le caractère de ses enfants et pour les élever, il peut ne pas trouver les arides combinaisons nécessaires à l'instruction. Ces deux genres sont très distincts. Ensuite il y a le prestige de l'autorité, de l'intimidation, de la sévérité. La mère sera là comme répétiteur; elle atténuera les fautes, elle encouragera dans les moments de faiblesse; elle achèvera, parfois, le devoir au risque d'encourir la colère du professeur, et c'est pourquoi la mère et l'instituteur ne peuvent être une seule et même personne.
Par suite de ces considérations, il est préférable de choisir une personne s'étant déjà occupée d'éducation et ayant fait à ce sujet des études entières et complètes. Une novice en cette matière, aussi instruite et capable qu'elle soit, ne vaudra jamais ceux ayant de l'expérience. J'ai eu occasion de vérifier de visu cette assertion.
On me donna, étant jeune fille, un professeur de littérature et un professeur de musique; le premier, homme très savant et très érudit, avait rempli de hauts emplois nécessitant beaucoup de savoir, mais n'avait jamais exercé le professorat; le second était excellent compositeur, grand artiste, mais dans le même cas que le premier, eu égard à ses nouvelles fonctions. Je perdais totalement mon temps avec eux, et on dut les changer. J'ai connu une illustre maîtresse de piano, donnant d'excellentes leçons, faisant d'habiles élèves, mais incapable d'exécuter un morceau par elle-même. Elle était supérieure dans sa façon d'enseigner. Pour être professeur, il ne suffit pas de savoir, il faut encore savoir enseigner, et en outre savoir suivre le caractère de l'élève.
Il n'y a là ni manuel, ni traité qui puissent donner des règles, et dire: aujourd'hui telle leçon, demain telle autre. Il faut, avant tout, se conformer aux aptitudes des enfants, les aider, les encourager; parfois, forcer le côté faible. Ce qu'aucun livre n'apprendra non plus, c'est la patience, c'est la façon d'expliquer pour se faire comprendre des jeunes imaginations, c'est la manière de s'occuper de son élève, de prendre de l'autorité sur son esprit. Certains professeurs obtiennent souvent des mêmes enfants ce que d'autres n'ont jamais pu obtenir. Cela vient de la manière d'enseigner.
L'âge préféré pour une institutrice ou un précepteur est de vingt-six à trente-cinq ans. Plus jeunes, ils n'ont pu acquérir assez d'expérience; plus âgés, ils sont souvent aigris sur leur position, malades, fatigués, maniaques, etc. Il ne faut pas exiger qu'ils sachent tout, de crainte qu'ils ne sachent rien à fond. Or, il ne faut pas oublier que, pour enseigner, il est nécessaire de savoir dix fois plus que ce qu'on doit démontrer. Il est impossible qu'une jeune fille ayant passé ses trois examens à la Sorbonne ait pu trouver le temps d'étudier quatre ou cinq heures par jour, au moins, le piano, pour devenir une musicienne de première force, puis de consacrer des journées entières à la peinture, et en outre d'avoir pu s'exercer suffisamment dans les langues étrangères, avoir même fait les voyages nécessaires pour les connaître véritablement. C'est demander l'impossible. Une institutrice universelle peut commencer un enfant, mais bientôt des leçons spéciales sur chaque branche seront beaucoup plus fructueuses. L'institutrice restera comme répétitrice, si ce n'est pas la mère qui joue ce rôle.
Elle doit être choisie assez distinguée dans son extérieur, afin que son élève puisse la respecter et ne pas prendre de mauvais exemples; mais ses principes et ses mœurs doivent surtout être de la plus grande rigidité. La moindre coquetterie de sa part serait funeste à l'élève; un caractère léger, peu sérieux, n'est pas compatible non plus avec ces fonctions.
Ce n'est donc pas chose facile que le choix d'un professeur à admettre dans l'intimité de la famille. Lorsqu'on habite la ville, le mieux est qu'il soit externe, c'est-à-dire, arrive le matin et parte à l'heure du dîner. Et si la mère pouvait prendre sur ses autres occupations de se consacrer à son enfant depuis sept heures du matin jusqu'à cinq heures du soir, il serait encore mieux de se contenter des cours et des leçons spéciales. C'est aussi le cas des familles auxquelles leurs ressources ne permettent point de trop fortes dépenses.
Quant au choix d'une maison d'éducation, le choix est encore plus difficile. On veut l'air des champs pour les petits êtres qu'on se propose d'y enfermer, et on veut en même temps la proximité de la ville, pour que l'enfant puisse jouir des leçons spéciales qui, là aussi, sont indispensables. On cherche les soins maternels, l'instruction solide et l'éducation du monde, tout à la fois.
Il y a à Paris des maisons laïques et religieuses réunissant toutes ces diverses qualités.
Les bonnes maisons d'éducation acceptent difficilement des élèves sortant d'une autre maison.
Il est excessivement important d'ailleurs de ne point changer, autant que possible, les professeurs; c'est toujours très nuisible aux progrès de l'enfant aussi bien qu'à son caractère.
Recommandons aussi à nos lectrices, quoiqu'il puisse y avoir de nombreuses exceptions, de se méfier des petites pensions, aux élèves peu nombreux, dites de famille. Généralement l'économie s'y métamorphose en mesquineries.