I
Presque tout ce qu'on a écrit sur l'éducation des enfants concerne notre sexe; le chef-d'œuvre de Fénelon n'est-il pas encore intitulé l'Éducation des filles? C'est qu'on prétend, à juste titre, que ce sont elles qui sont appelées à élever les hommes; mais ne serait-il pas bon alors de se préoccuper, non seulement de leur en fournir les moyens, mais encore de leur apprendre à s'en servir?
Lorsqu'il naît un petit garçon dans une famille, c'est toujours une grande joie; souvent même on voit les jeunes mères en concevoir plus de plaisir que de la naissance d'une petite fille, et reporter sur lui la plus grande part de leur affection. Cependant, depuis son enfance, où la mère est obligée de masculiniser son propre caractère pour ne pas lui donner une éducation efféminée, jusqu'à l'époque où il s'émancipera tout à fait, elle aura à subir des appréhensions continuelles.
Pour l'éducation physique d'un garçon, il faut qu'elle s'arme d'énergie et de courage; dès son bas âge, il est essentiel de l'habituer aux exercices du corps, et aussi aux luttes et aux périls. Il arrive presque toujours malheur aux enfants qu'on entoure sans cesse de précautions et de craintes. Il ne faut jamais les arrêter dans un acte de bravoure et de témérité, et plutôt leur apprendre à se défendre qu'à éviter; car une éducation mâle, en formant des membres robustes, une forte santé, formera aussi un caractère droit et énergique; il est rare de voir des hommes grands, agiles et bien portants, ne pas être francs, loyaux et fiers, tandis que les corps chétifs, efféminés, mal conformés, renferment pour la plupart des esprits tortueux, timorés, enclins à la bassesse et à la platitude. Une mauvaise santé produit généralement un caractère inquiet et indécis. L'homme doit pouvoir résister aux attaques de tous genres que la vie lui réserve, et c'est à son éducation qu'il devra les forces morales et physiques qui lui permettront de supporter la lutte. La mère doit donc se résigner à le voir s'exposer à certains périls, à se séparer de lui, à le confier à des mains qui lui paraîtront bien rudes.
L'instruction hors le toit paternel est indispensable pour les garçons. Quelque fortune qu'ils aient, il faut absolument qu'ils s'habituent aux poussées des camarades, aux légères humiliations, aux privations qui leur seraient épargnées à la maison.
Dans un bon collège, l'égalité règne en souveraine, aucune distinction n'est tolérée, excepté celle du savoir aux salles d'étude, et celle de la force et du bon naturel aux récréations. Les bouderies, la vanité, n'y sont point supportées. Les angles d'un caractère aigu s'émoussent forcément au contact journalier des indifférents. Les plaintes sans motifs, les exigences, les doléances inspirées par la paresse et l'amour du bien-être ne rencontrent point l'oreille indulgente de la tendre mère, toujours prête à s'effrayer. La nature de l'enfant se conforme à ce régime au physique comme au moral, et il n'en apprécie que mieux les douceurs de la maison paternelle lorsqu'il y revient; il n'en chérit que davantage ses parents, parce qu'il a été privé de leurs soins et de leur affection. Un jour viendra où l'enfant devenu homme éprouvera de tout autres sentiments, jour néfaste, où son cœur semblera pour quelque temps se fermer à l'amour filial pour s'ouvrir à une autre affection, qu'il regrettera plus tard, mais qui pour le moment semble absorber son être tout entier. C'est celui où des étrangères quelconques, d'autant plus aimées qu'elles en sont moins dignes, accapareront sa confiance, son argent. La pauvre mère, ayant à peine le droit alors de donner un conseil, sera obligée de feindre, d'ignorer, et n'osera plus demander à son fils: D'où viens-tu? pour ne pas le forcer au mensonge.
Avec sa fille, la mère éprouve l'ineffable consolation de diriger ses affections, d'être la confidente du réveil de son cœur, d'assister aux douces émotions d'un amour pur et avouable. Et cependant les conseils maternels sont aussi nécessaires au fils qu'à la fille, car il est exposé à autant de dangers, quoiqu'ils ne soient pas du même genre.
Savoir conserver de l'influence sur son fils est, sans contredit, le but à quoi tendent toutes les mères; peu réussissent à l'atteindre, quelques moyens qu'elles emploient pour y arriver, et celles qui l'atteignent savent rarement s'en servir pour le bonheur de leur enfant.
Lorsque le petit garçon est encore tout jeune, la mère doit commencer à s'en faire tendrement aimer. Au père, qui doit conserver intacte son autorité, est réservée la sévérité quelquefois inflexible. La mère, au contraire, représente l'indulgence, la mansuétude; c'est elle qui implore le pardon, adoucit les rigueurs paternelles; c'est elle qui console l'écolier, qui fait parfois les pensums, qui accueille les confidences de l'adolescent. C'est à elle, si elle tient à bien diriger son fils, qu'il appartient de préparer le terrain où viendront s'ébattre les passions humaines.
Bien des mères s'imaginent mieux conserver leur fils pour elles, ou contribuer davantage à son bonheur futur, en agissant comme cette Nany, dans la pièce de ce nom, représentée au Théâtre-Français; c'est-à-dire en faisant un égoïste, incapable d'un attachement profond; en brisant son cœur, en détruisant ses illusions et son enthousiasme pour notre sexe. Le résultat le plus prompt de cette éducation est de faire des parents les premières victimes; chaque fois qu'ils détruisent le cœur de leur enfant, ce sont eux qui sont appelés à en souffrir le plus.
Combien de mères croient, en enseignant à leur fils le mépris des femmes, lui assurer la conquête de lui-même et annuler tout empire du sexe féminin sur lui! ces mères ne songent pas que les passions subsistent toujours; et que si, guidées par le cœur, elles peuvent être nobles et avoir un but élevé, sans cœur, elles deviennent viles, et descendent sur les objets les plus bas. Pourquoi voit-on si souvent des hommes égoïstes, d'une avance sordide, n'ayant jamais éprouvé d'affection pour qui que ce soit, incapables de bons sentiments, se ruiner et commettre les plus grandes folies pour des créatures abjectes? On se dit avec stupéfaction: «C'est étonnant, il n'aurait point fait cela pour sa mère, ou pour une honnête femme, comment peut-il aimer cette créature et tout sacrifier pour elle?»
L'explication en est bien simple. Non, ils n'aiment pas; un faux amour-propre et leurs passions sont seuls en jeu. Ces hommes n'ont point de cœur; leurs mauvais instincts, dépourvus de guide, les gouvernent seuls; et les créatures qui dominent de tels hommes, ne pouvant y arriver que par des moyens pernicieux, ne sont que des êtres pervertis.
Il est donc deux choses qu'une mère doit s'appliquer à développer en son fils: le cœur et l'estime de la femme. Au lieu de lui en montrer la perversité, en croyant l'en dégoûter, elle doit lui faire considérer les êtres méprisables qui déshonorent notre sexe, comme des exceptions, trop hideuses pour s'y arrêter longtemps, et diriger sans cesse ses regards sur celles qui sont chastes et vertueuses comme étant les seules dignes d'attention.
S'il est besoin, pour les enfants des deux sexes, que les parents soient infaillibles, c'est encore plus indispensable, s'il est possible, pour la mère qui désire conserver quelque ascendant sur son fils. Il est essentiel qu'à ses yeux elle soit entourée d'une auréole de sainteté et de vertu, afin qu'il ne perde pas toute confiance dans le bien; mais il ne faut pas qu'elle soit trop sévère, de peur qu'il ne craigne de s'épancher dans son sein.
—S'il a un cœur sensible, il souffrira, m'objectera-t-on.
Non; souffrir de trop aimer est encore jouir; combien seraient heureux de sentir leurs cœurs palpiter au prix même de quelques souffrances! Quelle émulation pour de nobles ambitions on y puise! quel intérêt pour la vie!
Et lorsqu'il rapportera à sa mère son pauvre cœur meurtri, ce sera le moment de lui faire comprendre que, parce qu'il a rencontré une femme méprisable, elles ne le sont point toutes; qu'avec une épouse chaste et pure il n'aura point de déceptions ni de désillusions, car le but principal d'une mère doit être d'amener son fils au mariage; non à un mariage de convenance, qui laisserait son cœur inoccupé, et lui apporterait seulement plus de fortune et de liberté pour satisfaire des goûts de dissipation, mais vers un mariage d'inclination, qui le retiendra à son foyer. Que de mères imprudentes, n'ayant en vue que leur ambition, éloignent leurs fils de celle qu'ils choisiraient, et les jettent ainsi, par l'isolement de sentiments purs où elles les forcent à vivre, dans le libertinage et la dépravation! Il est à remarquer, quoi qu'en puissent dire quelques esprits forts, que les jeunes gens mariés de bonne heure et suivant leur cœur, sont les plus rangés et les plus heureux, tandis que ceux qui ont été contrariés dans leur première inclination, qui d'ordinaire est toujours honorable, ou se sont jetés dans la débauche, ou bien ont fait des mariages d'argent et n'y ont trouvé ni bonheur ni gloire. Que de malheurs irréparables, que de crimes même, arrivent par suite d'unions mal assorties!
Pour préserver son fils de la mauvaise société, une mère saura sacrifier ses goûts, ses habitudes les plus chères; elle rendra son intérieur aussi gai que possible, afin qu'il s'y plaise; elle fera bon accueil aux amis de son fils, attirera de jolies et vertueuses jeunes filles, des femmes aimables et distinguées. Les relations avec les femmes du monde n'ont jamais, en les mettant même au pis, des suites aussi néfastes pour l'avenir d'un jeune homme que celles avec la mauvaise compagnie, sans parler des habitudes vulgaires et triviales qu'il puise dans cette dernière.
De même que j'ai dit au commencement qu'un homme doit apprendre plutôt à vaincre le danger qu'à l'éviter, il faut aussi lui enseigner plutôt à gagner de l'argent qu'à l'épargner. La générosité et le courage, l'amour et le travail marchent de pair. N'est-il pas odieux de voir des hommes lésiner et rapiner quelques sous sur les besoins de leurs familles ou sur leurs aumônes, et passer leur vie, les bras croisés, sans utiliser cette force et cette intelligence que Dieu leurs a données! L'occupation est une loi pour un jeune homme, quelque fortune qu'il ait.
La tâche des mères est donc délicate et difficile à remplir, autant que noble et douce; s'il est vrai que ce soient elles qui élèvent les hommes, que devons-nous penser, en voyant notre génération actuelle de jeunes gens? Âpres au gain et débauchés en même temps, reniant la vertu de notre sexe, sans s'apercevoir qu'ils blasphèment, qu'ils oublient qu'ils ont une mère et des sœurs, qu'ils auront une épouse et des filles; efféminés, fanfarons du vice, blagueurs devant les faibles, plats et vils devant ceux qui crient plus fort qu'eux, ne croyant qu'au mal, regardant le bien comme une illusion; voilà les plaies hideuses qu'il appartient aux jeunes mères de guérir, en élevant leurs fils en véritables hommes, lesquels, à leur tour, par leur contact, régénéreront les femmes; car tout se suit et s'enchaîne en ce monde. Les mauvais hommes font les mauvaises femmes; mais les mauvaises mères font les mauvais hommes. Ce sont ces mères inconséquentes, ne voulant déroger en rien à leurs préjugés, à leurs manies, à leur égoïsme, qui nous élèvent ces époux sans cœur, lesquels cherchent en vain le bonheur où leur mère le leur a montré, uniquement dans l'amour d'eux-mêmes, et ne l'y trouvent pas.
Quand un fils délaisse sa mère, c'est toujours de la faute de celle-ci; c'est souvent parce qu'elle a trop brusqué ses inclinations, et qu'il reconnaît plus tard l'égoïsme des doctrines dont elle l'a imbu, et qui ont causé son malheur. La mère a donc le plus grand intérêt à marier de bonne heure son fils avec une jeune fille aux habitudes simples; il lui sera plus facile alors de le retenir près d'elle; les petits-enfants arrivent bientôt, et forment l'entourage le plus charmant et le plus doux auquel une femme âgée puisse aspirer, en place de l'isolement où les plaisirs du jeune homme la laisseraient indubitablement.
Pendant que le professeur cultive l'esprit du jeune garçon, que le père lui apprend ses devoirs envers la société et envers lui-même, c'est à la mère qu'est dévolue la tâche de lui former, dès son enfance, un corps robuste, et plus tard une âme énergique et sensible qui lui permette d'être heureux toute sa vie, que la fortune lui réserve ses sourires ou ses rebuts.