I

Voilà un bien grand mot, pour l'associer à la personne mignonne de l'enfance! mais il exprime si bien l'action de la croissance qui se produit dans la première partie de la vie humaine! des changements qui surviennent!

Parmi toutes les sciences sur lesquelles on appelle l'attention des jeunes filles, au nombre de tous les arts qu'on leur apprend, au milieu des talents qu'on leur donne, des préceptes qu'on leur inculque, pour les rendre des épouses modèles, des maîtresses de maison capables, des femmes instruites et mondaines, il y a un chapitre sur lequel on néglige de les éclairer, c'est sur les soins à donner aux enfants, quoique cependant ce soit un des événements les plus prévus de la vie que d'avoir une famille à élever.

La jeune fille la mieux éduquée, la plus instruite, la plus capable pour diriger sa maison, s'en remettra du soin d'élever son enfant, au physique comme au moral, à sa nourrice et à sa bonne.

Certes il arrive que la nourrice ou la bonne peut être capable et experte, mais n'est-ce pas triste d'entendre un mari obligé de dire à sa jeune femme: «Laisse donc faire ta nourrice, elle en sait plus que toi à ce sujet? » N'est-ce pas humiliant?

Ah! je sais bien, et là-dessus j'aurai beaucoup à dire; c'est une habitude dans beaucoup de familles de tenir les enfants sous la tutelle des domestiques, d'en faire leurs supérieurs, jusqu'au moment où l'âge leur fait secouer une partie de cette dépendance et conserver la plus fâcheuse.

La supériorité d'un inférieur, d'un subordonné, est néfaste, car elle intervertit les rôles. Il est très commode pour une mère frivole et mondaine de se débarrasser du poids de l'éducation de ses enfants sur les autres. Mais elle ne réfléchit pas si les gens auxquels elle donne cette effrayante responsabilité en sont dignes. Je sais bien qu'elle nous assurera que les domestiques sont de véritables perfections.

Que j'en ai connu de jeunes femmes, qui ont gardé ainsi, plus ou moins d'années, des domestiques précieux, faisant un éloge pompeux de leurs qualités éminentes, consentant à peine à leur reconnaître quelques imperfections insignifiantes… puis, un beau jour, patatras! on découvrait qu'il n'y avait pas de monstres pareils!

La domesticité, à la ville, est presque fatalement vouée à sa perte; mais, en mettant les choses au mieux, en admettant que ceux à qui vous confiez vos enfants soient braves, ils ne sont pas moins sans éducation.

Malheureusement, les pères ne s'inquiètent pas des bébés, et les femmes sont bien entraînées sur cette pente par leurs maris. Le bébé est une chose; il sera temps de s'occuper de lui quand il aura six ou sept ans… Mais alors on se trouve en présence d'une nature qu'on doit se féliciter si elle n'est qu'hébétée et si elle n'est pas viciée.

Lorsqu'une mère dit à son bébé, âgé de quatre ou cinq ans: «Obéis à ta bonne… Si elle t'a grondé, c'est que tu le méritais… Ce sont des mensonges que tu me fais;» elle donne à cette bonne le droit de torturer son enfant, et elle brise le germe de la dignité et de la justice qui naissait dans l'esprit de cet enfant…

Entre autres, je connaissais une élégante jeune femme… mais j'en ai connu et en connais des centaines dans le même cas… elle avait une adorable petite fille qu'elle adorait, et une femme de chambre des plus adroites, un phénix de femme de chambre… qui embrassait constamment l'enfant, à en user la peau de ses petites joues… (Encore une triste habitude de laisser embrasser ses enfants! Dans les maisons riches, les pauvres bébés n'arrivent dans les bras de leurs parents que chauds des baisers de l'office!) La jeune mondaine ne pouvait toujours suivre son enfant. Ne fallait-il pas, le matin, trouver, bien sauvegardée de tous bruits, dans un sommeil réparateur, le repos des fatigues du bal de la veille? ne fallait-il pas faire des visites, aller chez sa couturière, etc.? L'enfant eût été bien à plaindre si elle avait dû attendre que sa mère eût le temps de s'occuper d'elle!

—Oui! on m'a dit que ma femme de chambre brutalise ma fille… quand elle est seule avec elle, me disait-elle en réponse à une observation… Je ne peux pas le croire…, je la surveille beaucoup…; j'arrive à toute heure, au moment qu'elle ne m'attend pas, aux Champs-Elysées par derrière les buissons… Je la surprends… Un jour, il est vrai, j'ai trouvé l'enfant qui pleurait pitoyablement sur un bout du banc, pendant qu'Eudoxie causait, avec d'autres gouvernantes. Je l'ai réprimandée vertement et cela n'est plus arrivé!

—Comment le savez-vous, que ce n'est plus arrivé?

—Je ne l'ai plus surprise en faute.

—Mais la petite est toujours si rouge qu'on dirait qu'elle vient de pleurer!

—La petite est capricieuse, nerveuse, elle crie et pleure pour un rien.
Elle a besoin d'être corrigée.

—Elle ne pleure jamais quand elle est avec vous!

—C'est vrai… Ma femme de chambre me raconte toutes les méchancetés qu'elle lui fait. C'est un diable…

La petite fille, lorsqu'elle eut huit ans, eut le caractère dissimulé, l'intelligence obtuse, les sentiments corrompus, le parler vulgaire… Ce fut toute une éducation à refaire, et cette première empreinte s'efface difficilement à fond.

En revanche, elle avait un grand respect pour les domestiques. L'opinion de la femme de chambre avait beaucoup plus d'influence sur elle que celle de sa mère. Cette femme de chambre était véritablement la maîtresse de la maison. Cependant elle la détestait; la haine s'était accumulée dans son cœur avec la fourberie, et il lui tardait d'être elle-même mariée pour se soustraire à cette dépendance.

Mais lorsqu'elle sera mariée, elle s'empressera, au contraire, d'y retomber, afin de se décharger de ses devoirs, elle aussi.

Ce ne sont pas seulement les femmes qui ont de la fortune qui devraient apprendre à être mères, mais il faudrait que dans les écoles primaires on réservât quelques heures à cette étude.

Dans le peuple on traite les enfants un peu plus mal que les animaux, et telle concierge qui sacrifiera son lait à son chat, et le couchera sur son lit dans son édredon, sautant à la gorge de celui qui se permettrait le geste d'un coup de pied, brutalisera son enfant, ne lui donnera pas une nourriture convenable, le couchera dans un placard humide, et ne saura en aucune façon former son caractère! elle n'en comprendra même pas l'obligation. En corrigeant son enfant, elle n'a en vue, la plupart du temps, que sa satisfaction personnelle; en tous cas, elle ne sait guère comment s'y prendre.

L'amour maternel, dit-on, est instinctif à la mère et lui apprend à soigner son enfant; qui enseigne aux oiseaux à donner la becquée à leurs petits? Oui, ce serait très vrai, si nous étions laissés à l'état naturel, comme les oiseaux. Mais la civilisation est précisément là pour nous enlever nos instincts, et c'est l'éducation qui doit nous les rendre. Le cœur pris intellectuellement et l'instinct sont deux organes différents.

Des animaux ont de l'instinct, ils n'ont pas de cœur. Ensuite, le cœur ne suffit pas à tout dans la vie, et s'il est indispensable pour aimer et bien élever ses enfants, il faut aussi en avoir la science.

Il n'y a pas à nier que le cœur puisse jusqu'à un certain degré suppléer à la science qui manque et inspire une sorte de devination indiquant ce qui doit être fait. Une mère qui s'adonne de tout cœur à l'éducation de son enfant peut arriver, certainement, à posséder cette science d'intuition, mais à ces caractères légers si nombreux tant soit peu qu'ils soient distraits et éloignés du point de vue unique qu'il faut avoir pour arriver à ce degré, à ceux-là il faut enseigner les soins à apporter pour développer l'enfant au moral comme on le développe au physique.

Les hommes pour la plupart, je le répète, ne s'intéressent pas plus aux bébés qu'aux petits chiens. De ce que l'enfant ne les comprend pas tout de suite, ils assurent qu'il n'a pas d'âme, et que la nourriture corporelle seule lui est nécessaire. Le corps seul selon eux a à se développer pendant les premières années de sa vie; encore le développement du corps doit-il se faire n'importe dans quelle condition, et la croyance est invétérée qu'un enfant de faible constitution sera fortifié en étant élevé par une paysanne et, si l'on peut, au milieu de paysans.—Voyez comme leurs enfants sont robustes! s'écrie-t-on à l'appui; ils ne sont ni anémiques ni étiolés!

Il n'y a pas de règles sans exception, et un enfant peut devenir très robuste élevé par une paysanne à la campagne, mais il est nécessaire qu'il soit lui-même d'une origine robuste, et c'est bien pour cela qu'il meurt en si grande quantité des petits citadins en nourrice; qui ne connaît le proverbe «à brebis tondue Dieu mesure le vent»? aux poumons faibles et délicats il faut un climat doux, l'air vif les tue.

Dieu, dans sa sagesse infinie, a gradué la force du lait maternel, proportionnellement au nombre de jours de l'enfant, ce qui n'empêche pas que l'on donne fréquemment des nourrices qui ont déjà nourri deux ou trois bébés, c'est-à-dire qui ont du lait de deux ou trois ans [J'ai vu ce fait dans une des premières familles de France. La fille du duc de M., aujourd'hui marquise de B., a été nourrie en quatrième nourrisson par une robuste femme de quarante-deux ans, une maîtresse femme! la jeune femme n'en est pas moins anémique.]. L'enfant du paysan hérite de la force musculaire de ses parents et il peut supporter les brutalités, tandis que l'enfant d'une femme frêle aura les membres abîmés, mais non enforcis, par ces brutalités; on peut refaire une seconde nature, mais par des soins bien entendus. La mortalité des enfants est bien plus considérable à la campagne qu'à la ville, ou plutôt dans la classe populaire, parce que le faible y est condamné d'avance. Le fort seul peut résister et subsister.

Les parents ne se douteront jamais, parce qu'ils éloignent autant que possible de leurs yeux et de leur pensée ce spectacle et cette idée désagréables, que de fois leurs enfants meurent, ou sont malades, mal bâtis, abrutis ou pervertis par la faute de ceux qui ont été chargés à leur place, moyennant une récompense pécuniaire, de remplir leurs devoirs.

Le développement intellectuel demande au moins autant d'attention; certainement, on redressera le caractère, les habitudes, l'intelligence, comme on redressera les jambes, c'est-à-dire, à grand renfort de peine, et si l'on peut, et si cette intelligence n'est pas tuée comme il arrive du corps. Pour se développer, l'intelligence doit être exercée, mais d'une façon salutaire et entendue. Une jeune mère doit savoir qu'il lui appartient de former, de développer peu à peu, sans fatigue et avec douceur, l'intelligence de son enfant, en s'occupant de lui, en ne le laissant pas à lui-même, sans le gâter et sans le rudoyer, afin que cette intelligence se développe, droite et vigoureuse, pure de toute souillure, comme le corps. Alors seulement que les jeunes femmes seront elles-mêmes des mères parfaites, connaissant leur devoir et le remplissant, on pourra espérer une génération meilleure.