I

LA MARQUISE DE LA TAILLADE.

Le 15 janvier 1864, les rues de Paris étaient littéralement ensevelies sous la neige qui tombait sans relâche depuis la veille. Vers onze heures du soir, la tourmente sembla redoubler d'intensité; de gros flocons vinrent encore épaissir l'immense tapis blanc étendu sur le sol, et les voitures roulèrent en silence sur la terre glacée. De rares piétons pressaient le pas afin d'échapper aux morsures de la bise, et la grande avenue des Champs-Élysées, presque déserte, paraissait s'être élargie. De temps à autre un cocher de fiacre, perdu jusqu'aux yeux dans un de ces manteaux que les antiquaires admirent à l'occasion, passait en frappant son épaule de sa main engourdie, tandis que ses chevaux, la tête basse, les oreilles rejetées en arrière, lançaient par chaque narine une colonne de buée. Par contre, des équipages emportés au grand trot de leurs magnifiques attelages, fuyaient rapides. A cette heure, sous ce ciel inclément, Paris avait un aspect étrange, fantastique, appréciable seulement pour ceux gui sont accoutumés à son éternel mouvement.

Onze heures et demie sonnaient, lorsqu'une voiture de remise, dont le malheureux cheval patinait sur la neige durcie, déboucha de l'avenue Marigny, traversa le Rond-Point, et se dirigea vers un hôtel qui se trouve environ à la hauteur de l'habitation de la reine Christine. A travers la grille et les branches des arbres dépouillés, on apercevait la façade, inondée de lumière, de la charmante demeure, construite dans le style Louis XIII, pour le prince Soltikof, et dont les aménagements intérieurs étaient vantés pour leur richesse et leur bon goût. Au dehors, de chaque côté de la chaussée, des voitures armoriées, aux laquais rubiconds, poudrés, emmitouflés, attendaient la sortie de leurs maîtres. A la vue de ses gras et majestueux confrères, le cocher de remise parut se piquer d'honneur; il cingla sa bête, entra au grand trot dans la cour de l'hôtel, et s'arrêta net, le fouet sur la cuisse, devant un perron vitré.

Avant qu'un grand laquais vêtu d'une livrée bleu de ciel eût atteint la portière, un jeune homme s'élança sur le perron et pénétra dans un vestibule où six figures de nègres, disposées en cariatides, soutenaient un candélabre à deux branches surmonté de globes lumineux. Le cavalier, débarrassé de son par-dessus, gravit avec lenteur un escalier de marbre blanc recouvert d'un tapis de Perse aux brillantes couleurs. De chaque côté du sommet des dernières marches, deux nymphes inclinées, dont les formes sveltes rappelaient le faire élégant de Jean Goujon, semblaient jeter des fleurs et des sourires à ceux qui montaient. Le jeune homme s'arrêta un instant pour contempler ces deux figures. Scrupuleusement ganté et botté, il pouvait avoir de vingt-huit à trente ans. Il avait le visage long, le front large, les cheveux châtains. Ses yeux gris, vifs et scintillants, pétillaient de malice, et sa lèvre narquoise, un peu dédaigneuse, se cachait à demi sous une fine moustache retroussée. Il était petit de taille, robuste et bien pris; rien qu'à sa démarche, on reconnaissait une nature vive, intelligente, complète, chez ce cavalier aux manières dégagées sans être vulgaires, aussi éloignées de la raideur anglaise que du laisser-aller de notre jeunesse dorée. Il fit quelques pas, lança un coup d'œil familier aux deux huissiers placés devant une large porte qui s'ouvrit, et l'un des hommes à chaîne d'argent annonça d'une voix retentissante:

«M. Bouchot des Étrivières.»

Bouchot, sans le moindre embarras, pénétra dans un vaste salon encombré par une foule élégante. Ceux qui avaient entendu prononcer son nom s'étaient retournés avec curiosité, afin de voir le jeune artiste dont les toiles, depuis quatre ans, attiraient tout Paris au Salon. Trois ou quatre privilégiés vinrent lui serrer la main, et l'ex-apprenti, échangeant par-ci par-là des sourires ou des signes de tête, manœuvra pour gagner le fond de l'immense salle où la maîtresse de la maison, entourée par vingt cavaliers, trônait fière de sa beauté merveilleuse. Parvenu devant elle, l'artiste s'inclina. Il allait passer outre lorsque la jeune femme, un moment distraite, l'aperçut.

«Ah! bonsoir, monsieur des Étrivières, dit-elle d'une voix fraîche et harmonieuse, vous allez vous ennuyer chez moi aujourd'hui, votre ami est absent.

—Gaston serait-il indisposé? demanda Bouchot avec vivacité.

—Non pas, répondit la jeune marquise de La Taillade; Catherine, la célèbre Catherine, reprit-elle avec une nuance d'ironie, a été prise d'un mal de gorge avant-hier. M. de La Taillade s'est aussitôt mis en route, me laissant seule pour faire les honneurs de mon jeudi.

—Qui donc osera s'en plaindre? répondit Bouchot, qui s'inclina.

—Mais vous d'abord, puis moi. Ne trouvez-vous pas ce voyage ridicule?

—Certes, madame, répliqua Bouchot, ridicule comme toutes les choses du cœur, lorsqu'on les juge avec l'esprit.»

La marquise regarda l'artiste; il souriait avec candeur et ajouta:

«Demandez plutôt à M. de Champlâtreux.»

Le jeune homme pris à témoin par Bouchot s'appuyait sur le dossier du fauteuil de la jolie marquise; il se redressa, mit deux doigts de sa main droite dans la poche de son gilet, saisit son lorgnon et l'ajusta sur son œil gauche en se dandinant, comme pour chercher à distinguer celui qui venait de prononcer son nom.

«Ah! c'est monsieur Bouchot, dit-il en laissant retomber son pince-nez.

—Des Étrivières, continua l'artiste d'un ton dégagé. Je suis heureux de pouvoir vous donner des nouvelles de votre aïeul avec lequel j'ai dîné ce soir, cher monsieur; il va bien.»

M. de Champlâtreux pâlit imperceptiblement, mais ne répondit pas. Tous les élégants groupés autour de la marquise penchaient leurs têtes pommadées, et vingt lorgnons impertinents se braquèrent sur l'artiste. Bouchot, avec un sang-froid comique, fouilla dans sa poche, et, le nez au vent, se décora l'œil droit d'un monocle. L'orchestre préludait, la marquise se leva pour veiller à la formation des quadrilles, et la foule des courtisans se dispersa.

«À moi le champ de bataille, murmura Bouchot. Dieu, que ces petits jeunes gens m'agacent! Lorsqu'ils sont bêtes, passe encore,—ils exercent leur métier; mais j'enrage de voir des garçons d'esprit parmi eux. Peignez donc votre époque, quand ceux qui sont chargés de faire l'histoire portent des vestons courts, des cols cassés et des moitiés de canne. Ah ça, la marquise a raison; bien que la politesse m'ait empêché de le lui avouer, je vais m'ennuyer, moi. Pas une tête qui me plaise au-dessus de tous ces faux-cols, et je ne suis pas en train de débiter des madrigaux aux dames; le jeudi n'est pas mon jour. Bah! observons; un salon, ça vaut le Gymnase au point de vue de la comédie; ça vaut même mieux que la cour d'assises, si l'on se donne la peine de tirer les conséquences et de prononcer les jugements.»

Tout en devisant de la sorte, Bouchot se dirigea vers l'embrasure d'une fenêtre, souleva une portière de velours et regarda au dehors. La neige tombait toujours à gros flocons, le ciel était invisible, les becs de gaz, entourés d'une auréole jaunâtre, montraient les branches nues des arbres dont le sommet se perdait dans l'ombre. L'artiste contempla longtemps ce morne spectacle; peut-être songeait-il à la rue des Arcis, à la petite chambre qui servait d'atelier, à l'établi devant lequel sa rude enfance s'était écoulée, à deux pas de ce monde où il tenait sa place aujourd'hui et qu'il ignorait alors. Soudain, il se retourna vers le salon: là on eût dit une scène des contes orientaux.

Mille bougies, aux lueurs caressantes, faisaient resplendir les dorures de l'immense salle, chatoyer les tentures de soie et de velours, tandis que les fleurs naturelles, débordant des jardinières, s'épanouissaient comme en plein été. Les rayons amoureux, se croisant à travers l'espace, satinaient les épaules, se reflétaient dans les prunelles ou étincelaient sur les diamants. Une odeur pénétrante, née de cent parfums, montait au cerveau comme un vin capiteux. C'était avec convoitise que l'on regardait les femmes causer, sourire, danser au milieu de cette atmosphère tiède, énervante, embaumée, au milieu de ce luxueux encadrement qui semblait doubler leur grâce. La musique ajoutait son charme à toutes ces séductions. Elle captiva peu à peu Bouchot, qui perdit en quelque sorte la conscience du réel. C'était comme dans un rêve qu'il voyait se balancer avec mollesse ou tourbillonner dans une valse rapide ces hommes en gants blancs, en habits noirs, et ces femmes demi-nues, palpitantes, l'œil voilé, savourant la volupté secrète du tournoiement et du vertige.

La marquise de La Taillade savait choisir son monde, et nulle autre part que chez elle peut-être on ne voyait réunie cette élite, de jolies femmes qui donnent le ton à l'Europe en fait de grâce, de charme et d'esprit. Tous les genres de beauté se coudoyaient dans l'espace embrassé par le regard de l'artiste, depuis la Russe impérieuse, à la peau plus blanche que les neiges de son pays, jusqu'à la créole aux yeux humides, aux cheveux ondés, au visage bruni. Les Parisiennes, et c'est là leur supériorité, ne représentent pas un type unique. Elles sont à la fois toutes les femmes, tant leur nature mobile, perfectionnée, sait se transformer. Ardentes, rêveuses, rieuses, sentimentales, folles, dédaigneuses, jalouses, passionnées, elles échappent à l'analyse et possèdent à un haut degré toutes les qualités, tous les défauts, osons le dire, tous les vices de leur sexe. Parmi celles que la danse ou les hasards d'une promenade au bras d'un cavalier ramenaient sous ses yeux, Bouchot remarquait deux jeunes femmes qu'on pouvait croire nées sous les tropiques, lorsque son regard s'arrêta sur la maîtresse de la maison et ne s'en détacha plus.

Hélène Pellegrin, comtesse de Valonne et marquise de La Taillade, atteignait à peine sa vingt et unième année. De taille moyenne, admirablement faite, elle avait été célèbre par sa beauté, même avant son mariage. Bien que fille de bourgeois enrichis, mais enrichis à un point qui, de nos jours, vaut mieux qu'un titre de noblesse, Hélène, autant par sa distinction naturelle que par sa merveilleuse beauté, était une vraie patricienne. Ses mains et ses pieds, comme pour mettre en défaut l'axiome vulgaire, semblaient affinés par plusieurs générations vouées à l'oisiveté. Brune, avec la peau d'une blancheur mate, la jeune marquise avait le visage d'un ovale parfait; son front était bas, un peu étroit, mais lisse et couronné d'une chevelure épaisse. Les sourcils fins, soyeux, bien dessinés, ombrageaient deux longs yeux noirs pleins d'une langueur voluptueuse, auxquels une flamme intérieure prêtait par instant une vivacité passionnée. Le nez droit, à l'arête vive, aux narines légèrement relevées, était d'une perfection qui n'avait d'égale que celle de la bouche, dont les lèvres, d'un rouge vif, rendaient plus visible la blancheur nacrée des dents. Avec ses bras ronds, sa taille cambrée, sa poitrine d'albâtre, ses mains de créole, sa démarche moelleuse, Hélène captivait les regards les plus indifférents. Les femmes ne pouvaient guère la voir sans l'envier, et les hommes sans l'admirer; pour ces derniers, elle possédait au suprême degré ce charme rare et irrésistible: un je ne sais quoi de voluptueux sous un air de vierge.

Au moment où les yeux de Bouchot s'arrêtèrent sur elle, la marquise, à demi renversée sur un fauteuil, écoutait parler le comte de Champlâtreux et mordillait le bout d'un éventail d'ivoire. Elle était belle à ravir, ce soir-là, dans sa robe de gaze blanche garnie de rubans ponceau, sous sa coiffure de perles qui rendait ses cheveux plus noirs. Elle se leva soudain, prit le bras d'un vieillard et se promena un instant de groupe en groupe. Au signal de l'orchestre, elle fut rejointe par le comte. À cette vue, Bouchot fronça les sourcils, fit volte-face, et regarda de nouveau la neige tomber. Tout à coup il sentit un doigt se poser sur son bras; il se retourna et se trouva en face de la marquise.

«Je vous avais bien dit, monsieur des Étrivières, que vous vous ennuieriez.

—Vous me croyez indigne de vivre, madame; on ne s'ennuie pas là où vous êtes, répondit l'artiste.

—Un compliment?

—Tout au plus une vérité, demandez à M. de Champlâtreux.»

Le regard de la marquise croisa celui de Bouchot.

«Laissez M. de Champlâtreux en repos, dit-elle d'un ton bref. Ne dansez-vous pas?

—Hélas! non, madame, j'ai encore oublié d'apprendre, cet été.

—M. de La Taillade m'a cependant affirmé que vous dansiez dans votre jeunesse.

—Il a dit vrai, j'exécutais assez bien le pas de Giselle; mais en dehors des salons.

—Alors, jouez; je vous trouverai un partenaire, s'il le faut.

—Vous êtes mille fois gracieuse; je préfère rester ici et vous regarder.

—Vous me rendrez cette justice auprès de votre ami, dit Hélène un peu hautaine, que je me suis occupée de vous.

—Vos politesses à mon égard sont-elles donc commandées? demanda Bouchot avec vivacité.

—Dame, cher monsieur, on doit savoir deviner.»

Bouchot allait peut-être répondre une impertinence, mais la marquise avait passé. Il regarda la porte d'un air piteux.

«Ne devinons pas, dit-il, ce serait trop bête. Bah! un moment de mauvaise humeur qu'elle saura réparer, je l'espère pour elle. Mon pauvre Gaston!… C'est égal, ce René de Champlâtreux me donne sur les nerfs; est-ce assez ridicule d'être beau comme ça! S'il avait un peu d'esprit, il se débarbouillerait avec du vitriol pour se rendre laid comme tout le monde. Ouais, l'isolement me fait tourner à l'aigre; allons prendre un verre de punch.»

À peine l'artiste fut-il sorti de l'encoignure ou il se trouvait en quelque sorte caché, que cinq ou six jeunes gens l'entraînèrent, à tour de rôle, pour le présenter à autant de jolies femmes avides de connaître celui qui les peignait si bien. L'attention dont il devint l'objet et les compliments qu'il recueillit de plus d'une bouche gracieuse dissipèrent un peu l'ombre jetée dans l'esprit de Bouchot par la maîtresse de la maison. Il se retirait pour faire place aux danseurs, lorsqu'un petit homme aux jambes courtes, au ventre proéminent, aux favoris teints, sanglé dans un corset, lui prit familièrement le bras.

«Bonsoir, cher, dit-il; vous allez bien?

—Comment, baron, vous, dans le vrai monde, à cette heure indue? Est-ce que vous faites les grandes dames maintenant!

—Chut, la baronne est là, et l'on pourrait vous entendre.

—Vous croyez donc avoir encore quelque chose à perdre? Je puis vous rassurer, mon cher Faruc, votre réputation n'a plus rien à redouter de la calomnie.

—Encore votre plaisanterie! Quel plaisir trouvez-vous donc à me donner ce nom arabe, quand vous savez que je me nomme Beauchesne?

—C'est que nous avons tous besoin d'être rebaptisés et qu'à l'occasion je m'en charge pour mes amis, répondit Bouchot. Tenez, voyez M. de Champlâtreux, il se nomme René. Vous figurez-vous, dans vingt ans, lorsque ce beau jeune homme sera fardé, teint, plâtré, comme vous…

—Vous êtes insupportable; on pourrait vous entendre, mon cher.

—Soyez donc tranquille; tout le monde sait à quoi s'en tenir sur vos dents et vos cheveux. Lors donc que ce beau jeune homme sera goutteux et cassé, ce petit nom de René ne sera-t-il pas une sorte d'insulte lorsqu'on le lui dira en face?»

Le baron haussa les épaules.

«Mais enfin, dit-il, que signifie ce mot de Faruc?

—Je vous l'ai dit cent fois, c'est un nom qui me rappelle un digne homme que j'ai connu dans mon enfance; il s'occupait comme vous, cher baron, à semer de pierres le sentier déjà si étroit de la vertu; il ébauchait votre œuvre. Vous m'écoutez avec impatience… au revoir, je vais m'offrir du punch.

—J'en prendrai aussi; voyons, des Étrivières, parlons sans persiflage, si vous en êtes capable. Loïsa veut posséder son portrait de votre main: que faut-il faire pour vous décider? Car l'or ne peut rien dans votre balance.

—Et c'est pour satisfaire Loïsa, jeune Abélard, que vous persécutez la peinture dans ma personne?

—Abélard, Abélard, répéta le baron, appelez-moi plutôt Faruc.

—Vous n'êtes pas dégoûté.»

Plusieurs jeunes gens vinrent se grouper autour des deux interlocuteurs, alors établis près d'un buffet.

«Est-ce que Beauchesne veut briller au prochain salon? demanda-t-on.

—Non, répondit Bouchot, il prétend avoir une maîtresse et veut la faire poser… à titre de revanche, sans doute; il refuse de comprendre que je ne travaille que pour les femmes honnêtes.

—Qui vous dit que Loïsa ne le deviendra pas? reprit le baron; y a-t-il ici quelqu'un d'assez habile pour nous dire où commence la femme honnête et où elle finit? Ensuite, mon cher Bouchot, permettez-moi de vous rappeler que vous avez peint la maîtresse de Maxime.

—Vous vous trompez, ce que j'ai peint, c'est une jolie femme.

—Et vous avez créé un chef-d'œuvre. Eh bien, parole sacrée, Loïsa est plus belle que Justinia.

—Peste! dit-on à la ronde, où cachez-vous ce trésor, cher?

—Mais partout, continua le baron qui se rengorgea comme un pigeon, mais avec moins de grâce: au bois, dans un coupé; aux Italiens, dans une loge; au Palais-Royal, dans une baignoire; et enfin, rue de Provence, au premier, sur le devant.

—Messieurs, au revoir, dit Bouchot; si M. le baron de Beauchesne avait vingt ans, je l'écouterais peut-être; mais il a des cheveux blancs, bien qu'il les cache sons un flacon d'eau de Job; son langage me scandalise, et je bats en retraite.

—N'oubliez pas que je reviendrai éternellement à la charge, s'écria le baron, qui rit le premier de l'air pudibond affecté par Bouchot.»

L'artiste fit un demi-tour.

«Savez-vous pourquoi je me nomme des Étrivières? demanda-t-il à
Beauchesne.

—Du nom d'une de vos terres, je suppose.

—Vous n'y êtes pas; c'est à cause du rôle qu'elles ont joué dans ma vie; lorsque j'étais jeune, je les recevais; aujourd'hui, je les donne.

—Où voulez-vous en venir?

—Si la donzelle est aussi belle que vous l'affirmez, je consens à la peindre en Suzanne.

—Avant ou après le bain?

—Non, pendant.

—Accepté.

—Vous poserez pour un des vieillards; je vous donnerai pour compagnon ce Faruc qui vous intrigue.

—Soit.

—Vous serez ressemblant, je vous en avertis, et j'aurai le droit de mettre le tableau au Salon.

—Écoutez donc…

—Oui ou non? dit Bouchot.

—Oui, murmura le baron un peu ahuri.

—Messieurs, je vous prends à témoin! Ah! vieux satyre, continua-t-il en s'éloignant, tu espères que je plaisante, mais tu me serviras à venger la morale.»

Rentré dans le salon, Bouchot retourna machinalement se poster dans le coin où il s'était établi une première fois. Deux hommes, placés devant lui, causaient presque à voix haute, sans trop se préoccuper d'être entendus. Le plus âgé semblait initier son compagnon aux mystères du monde, et nommait en même temps que chaque jolie femme les hommes qui passaient pour être ou avoir été leurs amants. Bouchot écoutait le sourire aux lèvres.

«Si ce monsieur ne ment pas, pensait-il, il n'y a plus d'anges, et chaque femme âgée de quarante ans devrait s'appeler Madeleine. Est-il donc vrai que tous ces beaux fronts cachent de si noires pensées, que toutes ces bouches charmantes sachent si bien mentir, et qu'il y ait tant d'épines sous ces roses? Quelle aile de papillon que la réputation d'une jolie femme! Chacun souffle dessus pour en enlever la poussière d'or, et cela finit toujours par réussir.»

Bouchot interrompit soudain son monologue; la marquise de La Taillade, placée en face de lui, écoutait distraite les propos d'une vieille dame qui lui parlait à l'oreille. La tête inclinée, les yeux avides, Hélène regardait avec persistance dans la direction de l'orchestre. L'artiste se tourna de ce côté, aperçut le beau Champlâtreux qui causait avec une jeune femme, et se mordit la lèvre par un geste involontaire.

«Ah! pensa-t-il, est-ce que, sans m'en douter, je découvre le point où ça finit, comme dit le baron? Ouf, il fait trop chaud dans ce salon, et j'ai besoin de respirer un autre air.»

René de Champlâtreux, pour se trouver à la tête de la société parisienne, n'avait eu que la peine de naître. C'était un homme d'environ trente ans, beau, soigné, fat, toujours en avance de vingt-quatre heures sur la mode, célèbre à juste titre par le nombre des femmes qu'il avait compromises et des filles qu'il avait lancées. Possesseur d'une fortune princière, il menait grand train sans avoir besoin de recourir ni au jeu ni à l'emprunt, et, même parmi ses amis, il passait pour une preuve à l'appui du proverbe qui affirme la faiblesse des jolies femmes pour les sots. Cependant, à distance, le manque d'esprit du beau jeune homme se dissimulait à l'aide de cet argot parisien qui s'est infiltré dans tous les mondes, et dont le mauvais goût est l'antipode de celui des précieuses. Raie, lorgnon, barbe, équipages, cols, vestons, gilets, chapeaux, actions et bons mots, tout était à l'avenant chez M. de Champlâtreux, l'homme-type de la société élégante moderne. Blasé, corrompu comme une courtisane, ni croyant ni à Dieu ni à diable, il avait déplacé la morale pour la plus grande commodité de ses vices; on aurait pu se demander si un cœur palpitait sous l'enveloppe de ce gentilhomme qui n'avait jamais aimé que lui-même, et dont la nullité n'avait d'égale que son inutilité, en dépit du grand rôle qu'il jouait dans les salons parisiens. Il va sans dire que M. de Champlâtreux, qui payait comptant, avait la réputation d'un homme d'honneur; que beaucoup de mères rêvaient de le donner pour époux aux anges qu'elles avaient élevés, et que deux duels avaient prouvé son incontestable bravoure.

Au commencement de l'hiver, le comte, qui depuis dix-huit mois ne faisait plus parler de lui,—on le disait dominé par une actrice du Théâtre-Gaulois,—fut présenté chez la marquise de La Taillade. La futile jeune femme, plus séduite par la réputation d'un lovelace que par une célébrité comme celle de Bouchot, accueillit le gandin avec empressement. Bientôt, soit innocence, soit coquetterie, soit amour du danger, Hélène accorda à ce compromettant cavalier plus de place dans sa vie qu'il n'en fallait pour satisfaire les mauvaises langues. Jusqu'à présent, la réputation d'Hélène n'était qu'effleurée; mais on pouvait s'en rapporter à M. de Champlâtreux pour que la marquise, à tort ou à raison, passât pour sa maîtresse avant la fin de l'hiver, triomphe dont l'éclat couronnerait dignement la rentrée dans le monde d'un César de son espèce.

Bouchot, grâce à quelques propos saisis au vol, pressentait le mal plutôt qu'il ne le voyait. Il manifestait un profond mépris pour le caractère de M. de Champlâtreux, qui, de son côté, faisait à l'ex-apprenti l'honneur de le haïr. Ce sentiment de répulsion mutuelle n'était pas sans motif; du reste, le jeune gentilhomme ne frayait guère avec les artistes, dont le sans-façon et le libre parler répugnaient à sa nature correcte.

«Voyons, se disait Bouchot, tout en manœuvrant pour gagner l'extrémité du salon, je me suis assez amusé, j'espère. Je vais me reconduire chez moi, je bourrerai une pipe que je fumerai avant de me coucher, puis aurai le droit de rêver que tous les hommes sont vertueux, toutes les femmes honnêtes, et que le monde serait parfait s'il renfermait moins de Champlâtreux.»

Un contre-temps interrompit le monologue de l'artiste et l'obligea à revenir sur ses pas; on préparait le cotillon, et les portes étaient closes. Heureusement il connaissait l'hôtel et résolut de sortir par le cabinet de son ami. Soulevant une portière, il gravit un escalier, ouvrit une porte et recula surpris: Gaston, accoudé sur une table, le front dans ses mains, était si absorbé par la lecture d'une lettre, qu'il ne bougea pas.

Gaston, comte de Valonne et marquis de La Taillade, venait d'accomplir sa vingt-neuvième année. C'était un gracieux cavalier, à la démarche noble, pleine d'aisance, et d'un naturel parfait. Il portait toute sa barbe, d'un blond doux à reflets d'or, taillée comme dans les portraits de Henri IV. Ses yeux, dont la couleur ne s'était pas foncée, brillaient sous un front large, pensif, intelligent. On reconnaissait l'enfant d'autrefois sons les traits mâles de l'homme fait. Le visage, malgré les années et l'expérience de la vie, avait conservé cette expression de douceur, de franchise, de loyauté, qui charmait jusqu'à Péruchon. On sentait toujours, dans le préféré de Catherine, cette nature d'élite, si droite, si aimante et si digne d'être aimée.

«Gaston!» dit enfin Bouchot.

Le jeune marquis releva brusquement la tête, comme un homme qui se réveille en sursaut, et replia la lettre qu'il lisait.

«Que me veut-on?» demanda-t-il.

Il reconnut son ami, lui prit les mains et les serra avec force.

«Je te croyais à Houdan? dit l'artiste intrigué.

—J'en arrive.

—Et Catherine?

—Je l'ai trouvée debout; ma tante s'était effrayée à tort.

—Ta femme ignore ton retour?»

Gaston se rassit, regarda son ami d'une façon singulière; puis il détourna la tête et contempla les flammes du foyer, dont les langues bleuâtres s'entre-croisaient.

«Qu'as-tu donc? demanda Bouchot, qui s'appuya sur le dossier de la chaise; tu es pâle, serais-tu indisposé?

—Non, répondit Gaston avec effort; je suis fatigué et j'ai besoin de dormir.

—Bonsoir, alors.»

Au lieu de prendre la main de l'artiste, Gaston se promena de long en large; soudain il se rapprocha de son ami.

«Je souffre, lui dit-il les dents serrées.

—Je le sens bien, répondit Bouchot avec tristesse, et j'attends que tu me confies la cause de ton chagrin.

—Mon chagrin, répéta Gaston qui sourit d'un air contraint, mais j'ai mal à la tête, voilà tout. Bonsoir.»

Ce fut au tour de Bouchot de ne pas tendre la main.

«On ne me trompe pas, dit-il, ce qui t'arrive est sérieux; je te connais assez pour le deviner.»

Il y eut un instant de silence; les sons de l'orchestre, doux et affaiblis, résonnaient dans le lointain; Gaston tressaillit.

«Champlâtreux est là, n'est-ce pas? demanda-t-il, le regard animé.

—Sans doute, répondit Bouchot, n'est-il plus du nombre de tes amis?»

Gaston reprit sa promenade.

«Seras-tu libre demain? demanda-t-il sans interrompre sa marche fiévreuse.

—Demain, ou aujourd'hui? répondit Bouchot, qui du doigt montra la pendule.

—Aujourd'hui, à dix heures.

—Dois-je venir ou t'attendre?

—Attends-moi.»

Bouchot sentit frémir la main de son ami; il allait l'interroger lorsqu'un froissement d'étoffe lui fit tourner la tête: la marquise se tenait immobile à l'entrée du cabinet. L'artiste, un moment indécis, comprit, au silence gardé par les deux époux, qu'il était de trop; il salua la jeune femme et se trouva bientôt sous le vestibule.

«Avant de sortir, se dit-il, j'ai bien envie d'aller déranger la raie de M. de Champlâtreux, qui ne me paraît pas étranger à ce qui se passe; ça nous obligerait à nous embrocher demain, et je crois qu'il y a urgence, à la manière dont Gaston l'a nommé. Mais, non; je suis fou; de la coquetterie, tout au plus; la marquise n'est pas capable… Bah, pas de zèle! Il était fort, celui qui a dit ce mot-là.»

Rentré chez lui, Bouchot, selon la promesse qu'il s'était faite, bourra sa pipe, s'établit au coin de sa cheminée et oublia de se coucher.

«Décidément, murmura-t-il en s'étirant, tandis qu'une faible lueur annonçait le jour, M. de Champlâtreux me gêne; il faudra que j'en débarrasse Gaston.»