II
MADEMOISELLE RETROUVE SON HISTOIRE.
Quelques mois après son retour à Houdan, Gaston, en dépit des répugnances et des pleurs de Mademoiselle, avait été placé au collége, puis envoyé à Paris pour y faire son droit.
A Paris, il retrouva Bouchot, devenu, par des circonstances singulières, un des élèves de Couture. Les deux amis, que l'exiguïté de leurs ressources condamnait à la plus stricte économie, menèrent côte à côte la vie d'étudiant dans la bonne acception du mot. Leur mutuelle affection, déjà si solide, se resserra par mille services prêtés ou rendus, et, malgré l'opposition de leurs caractères, jamais frères ne furent plus unis, plus dévoués l'un à l'autre, plus confiants dans le résultat final de leurs efforts.
Son droit terminé, Gaston retourna vivre près de sa tante. La mort d'un cousin éloigné, dont il ignorait l'existence, lui donna soudain la fortune. Tout compte fait, il se vit possesseur d'une quinzaine de mille livres de rente. Cet héritage le dispensa de travailler pour vivre, grosse question qui le préoccupait surtout depuis que Mademoiselle avançait en âge. Le premier soin de Gaston fut d'aider Bouchot, qui luttait vaillamment contre les difficultés de la carrière qu'il avait embrassée. Le second, d'une exécution plus difficile, consistait à décider Catherine à prendre une élève. Il y eut à ce propos de nombreux pourparlers. Ce ne fut qu'à force de câlineries, quand l'autorité de Mademoiselle eut échoué, que Gaston amena la vieille servante à tolérer dans la maison l'ombre d'un autre bonnet que le sien.
Des jours calmes, uniformes, heureux, sans histoire, passèrent de nouveau sur la petite maison de la Grand'Rue, et le chasseur qui la surmontait eut seul à lutter contre les orages extérieurs. Adoptée en quelque sorte par Mademoiselle,—dont la fortune inespérée de son neveu avait calmé les dernières craintes,—Aimée occupait l'ancienne chambre de Gaston, et semait la gaieté dans cet intérieur un peu sérieux, où son grand-père parlait progrès, Catherine ménage, où Gaston, presque toujours absorbé par l'étude, songeait à faire triompher dans l'avenir les idées de son parrain, à réformer en partie la société. Il était rare qu'on fît allusion au passé, car le souvenir de ce temps néfaste amenait toujours des larmes dans les yeux de Mademoiselle. Blanchote, dont le nom exaspérait la vieille servante, avait disparu de la rue Jean-Pain-Mollet, et depuis lors rien ne prouvait qu'elle existât.
Mademoiselle profita du bien-être apporté dans la maison par l'héritage de son neveu, pour augmenter celui des pauvres qu'elle avait coutume de secourir. Elle s'installait le samedi à la fenêtre du rez-de-chaussée, et vieillards, boiteux, aveugles, manchots venaient recevoir son offrande, toujours accompagnée d'une bonne parole ou d'un sage conseil. Plus que jamais son nom fut béni dans la petite ville qui était son univers, et où elle souhaitait mourir. Levée avant le jour, elle éveillait Aimée qui se mettait à l'étude; puis on vaquait aux soins du ménage. À dix heures, Mademoiselle s'asseyait dans son grand fauteuil, corrigeait les devoirs de sa jeune élève, dont la raison émerveillait l'institutrice. Vers midi, la voix retentissante de Catherine annonçait l'heure du déjeuner. Gaston, roi de cet intérieur, descendait toujours un peu en retard, ramené le plus souvent par Aimée, qui carillonnait à sa porte, lui arrachait sans façons sa plume ou son livre de la main, le plaçait à table, tout près de Mademoiselle, et lui nouait parfois une serviette sous le menton, comme à un enfant, Dieu sait avec quels joyeux éclats de rire. Cette scène égayait Catherine, qui rappelait l'époque où elle accomplissait chaque jour ce devoir envers M. Gaston récalcitrant.
«Il n'était donc pas sage, lorsqu'il était petit? demandait Aimée.
—Lui, Seigneur! un vrai Jésus, mademoiselle; mais il n'aimait pas les serviettes sous le menton.
—Était-il plus sage que moi?
—Non; les garçons, c'est toujours plus remuant que les filles.»
Elle remuait pourtant assez pour sa part, cette petite Aimée; gaie, vive, alerte, bonne au point de pleurer durant huit jours la mort d'un oiseau; mais vaillante à l'œuvre, ne reculant devant aucune tâche, et capable de se mettre au ménage si Catherine n'eût montré les dents lorsqu'on empiétait sur son domaine. Pour le moment, on ne savait trop ce que la nature ferait dans l'avenir de cette fillette mince, longue, à la taille flexible, aux gestes un peu anguleux, dont l'excellent naturel ravissait Gaston, heureux d'entendre l'aimable enfant bourdonner autour de lui.
Chaque soir, à l'heure du dîner, le docteur venait compléter le quatuor. De temps à autre, Gaston accompagnait son vieil ami dans sa tournée quotidienne, et l'aidait à soulager des misères dont il connaissait les côtés douloureux. La vieille jument jaune était morte, et le docteur, que l'âge alourdissait, bien qu'il s'en défendît, cheminait maintenant dans un cabriolet. Parfois, dans l'été, le jeune homme et le vieillard rentraient à pied, herborisant, causant, discutant tantôt sur un point d'histoire, tantôt sur une question sociale qu'ils envisageaient d'une façon différente. Ils approchaient de la ville et, d'un buisson ou d'une haie, surgissait tout à coup Aimée, dont la voix joyeuse forçait les deux interlocuteurs à se retourner. Un peu plus loin on rencontrait Mademoiselle, qui s'emparait du bras de son neveu. On ralentissait encore le pas; le soleil se couchait derrière la vieille tour, les corneilles regagnaient leurs nids, tandis qu'Aimée, comme autrefois Gaston, courait en avant, poursuivait les papillons, ou franchissait un fossé pour aller en plein champ glaner des fleurs.
Chaque année, vers l'automne, Bouchot venait passer un mois à Houdan, et sa bonne humeur égayait la maison pour six semaines. L'artiste tutoyait parfois Catherine, appelait Mademoiselle sa tante, et qualifiait le docteur du titre de parrain, sous prétexte qu'il les avait connus lorsqu'il était petit, grâce à Gaston. Dieu sait les éclats de rire interminables que ses boutades arrachaient à Aimée, à laquelle il faisait danser le pas de Giselle.
«Ça sert, dans la vie, disait-il, Gaston peut vous le certifier.»
Mais ces souvenirs répugnaient à Gaston; ils lui rappelaient la mort affreuse de son père, et il détournait la conversation.
Dans leurs excursions pédestres, les deux amis emmenaient souvent Aimée, qui allongeait bravement le pas. Munie d'un crayon et d'un album, elle dessinait les points de vue que peignait Bouchot, car l'artiste ne négligeait aucune occasion d'exercer son pinceau. On buvait du cidre au cabaret, on déjeunait dans les bois, on gagnait une ferme pour s'abriter contre une ondée ou goûter au lait pur. Bouchot, pour se délasser, agaçait les dindons, les canards, les oies, imitait l'aboiement du chien à l'oreille des chats, le miaulement des chats à l'oreille des chiens, ameutait la basse-cour, puis exécutait son fameux pas devant les paysans qui, sans la présence de son ami, eussent fait passer un mauvais quart d'heure au peintre, qu'ils prenaient pour un fou.
«Ah! grand enfant, disait Gaston, quel rayon de soleil a donc éclairé ton berceau pour te donner cette inaltérable bonne humeur?
—Celui de Paris, mon cher; il chauffe la tête de ceux qui naissent entre les murs de la bonne ville avec le même soin que le soleil de la Champagne chauffe le seul raisin spirituel de l'univers.
—Alors nous sommes des bêtes, nous autres provinciaux? reprenait Aimée.
—Pas les femmes, ma chère élève, elles sont toutes Parisiennes.»
Il arriva une année où Mademoiselle, d'un air sérieux, déclara qu'Aimée, devenue grande, ne pouvait plus courir ainsi les champs. Les deux amis s'aperçurent alors, avec surprise, que leur petite compagne portait une robe longue, que son corsage commençait à se bomber, qu'elle baissait les yeux et rougissait lorsqu'on la regardait en face, qu'elle marchait au lieu de courir, qu'elle ne riait plus si haut, qu'elle saluait en faisant la révérence au lieu de présenter sa joue fraîche. Ils se remirent en route un peu désorientés, et la promenade leur parut moins gaie, la campagne moins belle que les années précédentes. De son côté, Aimée, en les voyant partir sans elle, se sentit prête à pleurer d'être si grande. À dater de ce jour, elle fut Mlle Aimée pour Bouchot, et Gaston cessa de la tutoyer.
L'année suivante, Bouchot, qui commençait à devenir célèbre ne put venir à Houdan, ce fut Gaston qui fit le voyage de Paris.
«Tu t'endors dans ta petite ville, lui dit l'artiste; il est temps de t'éveiller. Tu es assez savant et nous avons besoin d'hommes. À Paris, les réputations solides ne s'improvisent pas,—j'en sais quelque chose,—et il est temps que l'on commence à parler de toi. Accours ici, publie un livre; l'heure d'agir est arrivée.
—Je veux me présenter dans l'arène armé de pied en cap, sûr de pouvoir parer les coups et de vaincre, répondit Gaston.
—Prends garde de rendre ton armure trop lourde, par ce temps de fusils rayés. N'as-tu donc plus la même confiance dans tes idées?
—Si, certes.
—A l'œuvre, alors; la diplomatie, ce vieux reste des temps barbares, radote, il faut la rajeunir. À bas les révolutions qui ruinent l'industrie et les arts; mais vive la liberté qui les fait vivre!»
Au fond, Gaston comprenait combien les conseils de son ami étaient sages, et son ambition s'éveillait au bruit des applaudissements qui acclamaient le nom de Bouchot. Mais il hésitait à se séparer de nouveau de ses chers amis, de Mademoiselle surtout. D'ailleurs, il se trouvait heureux au milieu de ses livres, dans son indépendance, dans son obscurité, et l'on s'arrache difficilement au bonheur.
Au commencement de l'été de 1862, une famille parisienne s'installa au château de la Mésangerie, dont elle venait de faire l'acquisition. On parla bientôt dans le pays de la richesse du nouveau propriétaire, nommé M. Pellegrin, et de la beauté merveilleuse de sa fille Hélène. Tous deux portaient le grand deuil, la mère de la jeune fille étant morte quelques mois auparavant. Ce fut Aimée qui, la première, à l'heure du déjeuner, entretint Gaston de la jolie Parisienne qu'elle venait de voir à la messe, suivie de deux grands laquais en livrée.
«Elle est donc plus belle que vous? demanda Gaston, en riant de l'enthousiasme de sa petite amie pour la figure et la mise de la jeune châtelaine.
—Je crois bien! D'abord elle est plus grande.
—Plus grande, c'est possible, interrompit Catherine, qui fit un geste de dédain; plus belle, pour ça non. Premièrement, pas l'ombre d'une couleur sur les joues, puis des yeux trop grands et une bouche trop petite.
«Mais ce ne sont pas des défauts cela,» dit à son tour Mademoiselle.
Catherine osa d'autant moins contredire sa maîtresse, qu'un grésillement la rappelait à la cuisine, et la conversation changea d'objet.
Un soir que le docteur et Gaston revenaient de Maulette, où Petit-Pierre, déjà père de famille, avait fêté son frère de lait, ils rencontrèrent sur la route, près du caillou de Gargantua, M. Pellegrin et sa fille qui se promenaient à pied, précédés de leur voiture. Le docteur avait été appelé au château à deux ou trois reprises; il s'arrêta pour saluer et présenta son compagnon. Tandis qu'il causait avec M. Pellegrin, qui souffrait de la goutte, Gaston, ébloui par la beauté d'Hélène, se sentait comme intimidé. On marcha côte à côte, échangeant quelques paroles banales sur le paysage; la jeune fille levait à peine les yeux.
«Monsieur le marquis, dit tout à coup Pellegrin prêt à remonter en voiture, ne me ferez-vous pas l'honneur de venir au château? Vous nous rendrez heureux, moi et ma fille.»
Gaston, qui pour la première fois peut-être s'entendait donner son titre en face, rougit et balbutia. Hélène l'enveloppa d'un regard rapide et le salua de son plus doux sourire.
«Qui donc a pu apprendre à. M. Pellegrin que je suis marquis? s'écria
Gaston aussitôt que la voiture se fut éloignée.
—Mais moi,» répondit le docteur qui se frotta les mains d'un air joyeux.
Gaston parla peu ce soir-là; après le dîner, il se retira dans son cabinet, et jusqu'à l'heure où le sommeil le surprit, la charmante image de Mlle Pellegrin voltigea devant ses yeux ravis.
Le lendemain, sa première pensée fut pour la jeune fille.
«Aimée avait raison, se dit-il, et Catherine ne se connaît pas en beaux yeux.»
Il était étonné; jamais la vue d'aucune femme ne lui avait causé une impression aussi profonde. Le surlendemain, il revoyait encore la jeune fille lui sourire, l'envelopper du chaud rayon de son regard, et la persistance de ce souvenir l'inquiéta. Il se plongea dans l'étude avec ardeur, et dirigea ses promenades de façon à ne pas se rencontrer avec les habitants du château. Au bout de huit jours, il avait reconquis son indifférence, lorsque le hasard le remit en présence de celle qu'il devait aimer.
Parti un matin pour herboriser, il suivait la grande route de Dreux afin de gagner les bois de Combes, lorsqu'il fut rejoint par un tilbury que conduisait lui-même le père d'Hélène.
«Je vous surprends sur mes terres, monsieur le marquis, et je vous enlève, en ma qualité de propriétaire,» s'écria M. Pellegrin qui mit pied à terre; vous déjeunerez avec moi, bon gré mal gré.»
Gaston voulut s'excuser sur son costume, sur un rendez-vous.
«Tant pis, monsieur le marquis, tant pis; après le repas, mes voitures et mes chevaux seront à vos ordres et nous vous ferons rattraper le temps que vous allez perdre; mais à jeun, je refuse d'écouter aucune raison.»
Ce fut rouge de plaisir que M. Pellegrin arrêta son cheval devant la grille de sa riche demeure, et Dieu sait combien de fois il prononça le mot marquis en s'adressant à Gaston. Hélène ne parut qu'à l'heure de se mettre à table, mise avec autant de goût que le permettait sa toilette sombre. Elle parla peu d'abord, et sembla étudier le convive de son père. De temps à autre, ses grands yeux, à la fois naïfs et profonds, tournaient leurs regards vers Gaston ébloui. Lorsque celui-ci la contemplait à son tour, elle abaissait ses paupières avec lenteur; une teinte rose colorait ses traits chastes; on eût dit une sensitive se repliant sur elle-même.
Parfois, au contraire, elle regardait le jeune homme en face, comme pour
mieux l'écouter parler; les rayons de leurs prunelles se croisaient, et
Gaston sentait une flamme courir dans ses veines et lui brûler le cœur.
Il ne quitta le château qu'à dix heures du soir, amoureux fou de Mlle
Pellegrin.
Si son père conservait les dehors du bourgeois enrichi, Hélène, élevée dans un des premiers pensionnats de Paris, possédait toutes les distinctions du grand monde. D'ailleurs, on naît grande dame comme on naît peintre ou poëte, et les femmes ont sur nous une supériorité de tact, une délicatesse d'instinct, une finesse d'allures qui leur permet de monter sans effort;—elles arrivent, comme on l'a dit des hommes d'esprit, elles ne parviennent pas.—Hélène atteignait sa dix-huitième année. Gâtée par des parents émerveillés du bel oiseau sorti de leur nid, et dont elle flattait la vanité, elle était depuis longtemps la maîtresse au logis, et se faisait conduire où bon lui semblait, un peu au détriment de la candeur de son esprit. Instruite de la position de fortune de Gaston, de l'authenticité de sa noblesse, et assez satisfaite de la tournure du jeune gentilhomme, Hélène se mit en tête de l'épouser. Elle avait rêvé d'être duchesse; mais elle résolut de se contenter du titre de marquise. Coquette dès l'enfance, la jeune Parisienne connaissait l'empire que sa beauté exerçait sur les hommes; elle savait, à n'en pas douter, que Gaston reviendrait peut-être dès le lendemain. Il n'y manqua pas; il avait la tête bouleversée;—lui qui rêvait autrefois l'amour platonique, chevaleresque, «au clair de lune», comme disait Bouchot, il se débattait contre le souvenir de la sirène aux airs de vierge, dont les regards l'ensorcelaient.
Au bout de quinze jours, la jeune fille découvrit que sa richesse allait devenir un obstacle à ses projets. Gaston, assez épris pour sauter à pieds joints par-dessus toutes les barrières, avait l'âme trop noble pour jamais contracter un mariage qui pût ressembler à une spéculation. Il devint sombre; mais pour quarante-huit heures seulement, car Hélène, comme si elle eût deviné la cause de sa tristesse, lui confia que la fortune de M. Pellegrin se trouvait compromise.
«Pauvre père, dit-elle, il se tourmente en songeant qu'il va falloir renoncer à ce luxe qui est devenu pour lui une nécessité.
—Et vous? demanda Gaston ému.
—Oh! moi, je suis riche; je possède quinze mille livres de rente du chef de ma mère, c'est plus qu'il ne m'en faut.
Gaston ravi se précipita aux pieds de l'enchanteresse.
«Je vous aime, dit-il d'une voix tremblante, consentiriez-vous à porter mon nom?»
La jeune fille couvrit son visage de ses mains, se leva et s'enfuit. Mais avant de disparaître, elle avait enveloppé Gaston de cet éclair ardent qui le rendait fou.
Mademoiselle, surprise le lendemain par l'aveu de cette passion subite, irrésistible, partagée, demanda en vain le temps de réfléchir. Elle dut céder aux instances, aux supplications, aux larmes de Gaston, et se rendre au château pour demander la main d'Hélène. Elle l'obtint d'emblée, aux applaudissements du docteur, qui se vanta d'avoir ébauché ce mariage.
Bien que Mademoiselle trouvât Hélène charmante, ce n'était pas là l'épouse qu'elle avait rêvée pour Gaston. Quelques jours après sa visite à la Mésangerie, elle regardait Aimée qui, souffrante depuis une semaine et assise en ce moment près d'une fenêtre, semblait contempler au loin un spectacle visible pour elle seule. Le doux profil de la jeune fille se dessinait sur un fond lumineux; ses yeux, à demi clos, permettaient de voir ses longs cils; une poussière d'or voltigeait au-dessus de ses cheveux aux reflets bleuâtres. Tout son corps, fortement éclairé d'un côté, se découpait en lignes harmonieuses, sa jeune poitrine se soulevait comme oppressée; ses mains blanches, fines, potelées, transparentes, étaient croisées sur ses genoux. En songeant au caractère aimable, aux qualités sérieuses qu'elle-même avait cultivés, développés chez sa petite élève, Mademoiselle poussa un soupir.
«J'ai trop attendu, pensa-t-elle, le bonheur qu'il a cherché là-bas, il était sous sa main.»
Le soir du contrat, qui ne devait précéder le mariage que de deux ou trois jours, tant les jeunes gens semblaient avoir hâte d'être unis, Aimée, qui se trouvait à table à côté de Bouchot, fut prise tout à coup d'un rire nerveux qui se termina par des sanglots. M. Pellegrin fit atteler, et Mademoiselle partit avec la jeune fille qui, aussitôt établie dans la voiture, posa le front sur le sein de sa vieille amie, et pleura avec amertume.
«Ah! s'écria soudain Mademoiselle avec angoisse, nous sommes donc tous aveugles! la malheureuse enfant aime Gaston!»
Aimée, lasse, brisée, se coucha et s'endormit peu à peu. Mademoiselle veillait à son chevet. Elle laissa couler ses larmes alors; hélas! dans cette enfant si chère à son cœur, elle retrouvait la douloureuse histoire de sa propre jeunesse. Elle aussi, elle avait aimé sans espoir, sans qu'on le devinât, jusqu'au jour où le mariage de celui qui avait troublé son âme lui avait enfin révélé l'étendue de son malheur.
Le bon docteur ne put apprendre l'affreuse vérité sans pleurer à son tour. Rien de plus navrant que le désespoir des deux vieux amis, qui s'accusaient chacun de son côté.
«A quoi bon la science et les cheveux gris, murmurait le docteur avec amertume, s'ils ne permettent pas de lire dans le cœur d'une jeune fille? Et, ajoutait-il avec une expression de douleur, et j'ai été l'instigateur de ce mariage qui va peut-être me tuer mon enfant.
—Je suis la plus coupable, reprenait Mademoiselle; j'avais l'expérience, moi. Hélas, c'est leur bonheur et le nôtre qui vient de s'écrouler.»
Fort heureusement pour la raison des deux vieillards, Aimée put se lever le surlendemain, calme, résignée en apparence, surtout devant son grand-père. Le soir arrivé, elle se jetait dans les bras de Mademoiselle; elle avait au moins cette consolation de pouvoir confier sa peine à quelqu'un qui la comprenait.
Le mariage de Gaston fut célébré à Paris; ni le docteur, ni Aimée n'y assistèrent, et Mademoiselle repartit le soir même pour Houdan, tandis que son neveu prenait la route de l'Italie.
A dater de ce jour, Aimée, jusque alors si vive et si gaie, si expansive, devint sérieuse, concentrée, rêveuse, comme si la tristesse eût formé le fond de son caractère. Son secret ne fut connu de personne, Catherine exceptée. Par instant, c'était la jeune fille qui consolait Mademoiselle, navrée de retrouver dans l'adorable enfant qu'elle chérissait maintenant à l'égal de Gaston, les souffrances et les douleurs qu'elle connaissait si bien et qui avaient failli lui coûter la vie.
Le docteur, qui ne pouvait se pardonner d'avoir présenté Gaston à M.
Pellegrin, était désespéré de la mélancolie résignée de sa petite fille.
Il cessa de parler du progrès, voulut emmener Aimée à Paris, afin de la
distraire. Elle le supplia de la laisser vivre à Houdan, entre
Mademoiselle et lui.
«Il faut laisser agir le temps, disait Mademoiselle.
—Hélas! répondait le vieillard en secouant la tête avec tristesse, le temps ne nous appartient plus.
—M'est avis, dit un jour Catherine, que si nous pouvions attirer ici M.
Bouchot, Mlle Aimée serait bien forcée de rire.»
—M. des Étrivières?» s'écria la jeune fille qui sourit.
Puis elle ajouta, comme se parlant à elle-même:
«Comme il aime Gaston!
—Mon Dieu, pensa Mademoiselle, il est donc impossible d'être heureux.»
Ce fut à Florence, environ deux mois après leur départ de Paris, que les jeunes époux furent surpris par la nouvelle de la mort subite de M. Pellegrin, emporté par un accès de goutte. Quelques jours plus tard, Gaston, stupéfait, apprenait que sa femme héritait de trois cent mille livres de rente.
«Tu m'as trompé, dit-il, en la prenant entre ses bras.
—Je voulais être marquise,» répondit-elle.
Et comme il demeurait silencieux, elle ajouta:
«Me pardonnes-tu?»
Il la pressa contre son cœur; mais il lui sembla qu'un nuage venait de troubler la sérénité du ciel où planait son bonheur.