IV

ENTRE L'ARBRE ET L'ÉCORCE.

Bouchot, sorti de sa méditation nocturne, achevait de changer de toilette, lorsqu'il entendit marcher dans le couloir sur lequel ouvrait la porte de sa chambre à coucher.

«Madame Hubert!» cria-t-il.

La veuve accourut à cet appel; elle portait une robe de mérinos noir; ses cheveux commençaient à grisonner.

«Bon Dieu, monsieur Bouchot, vous voilà déjà debout? vous êtes rentré tard, cependant.»

La brave femme s'interrompit en s'apercevant que le lit de l'artiste n'était pas défait.

«Etes-vous malade? lui demanda-t-elle avec anxiété.

—Non pas, madame Hubert; en rentrant, j'ai trouvé un si bon feu que je me suis mis à fumer, au lieu de me coucher. Une pipe en appelle une autre; peu à peu, j'ai oublié l'heure, et le sommeil s'est enfui. Mais parlons affaires; je vous recommande le déjeuner, ce matin: j'attends un marquis.

—M. Gaston! s'écria la brave femme, qui joignit les mains.

—Lui-même. Je regrette que cette nouvelle vous afflige.

—Moi, être affligée, parce que…

—Oui, répondit Bouchot, qui embrassa sans façon sa femme de charge, puisque vous avez presque des larmes dans les yeux.

—Il nous néglige, M. Gaston, et son air triste…

—Vous savez bien que c'est sa manière d'être gai, d'avoir l'air triste; moi, c'est le contraire, quand je suis content, ça me donne envie de pleurer, comme à vous, madame Hubert. M. le comte est-il levé?

—Oui, monsieur; il y a plus d'une heure que je lui ai porté son thé.

—Demandez-lui s'il peut me recevoir, je vous prie.»

Bouchot, dont les dessins n'étaient pas moins recherchés que les toiles, gagnait beaucoup d'argent. Depuis environ trois ans, il avait fait «ses adieux à dame Misère» et abandonné la rue Saint-Jacques pour la Chaussée-d'Antin. Il occupait un pavillon situé au milieu d'un jardin, et dont le second étage lui servait d'atelier. Son ménage était tenu par Mme Hubert, dont tous les enfants, grâce aux deux amis, possédaient de lucratifs emplois. Mme Hubert n'avait jamais revu son mari qu'on croyait mort à l'hôpital, et, longtemps aidée par Péruchon, devenu l'époux d'Adélaïde, elle vivait maintenant près du jeune artiste à titre de femme de charge et le soignait maternellement.

Elle reparut bientôt avec une réponse affirmative. Bouchot s'engagea dans le corridor et pénétra dans un vaste cabinet en chêne sculpté d'un aspect sévère. Près d'une table placée en face d'une large fenêtre se tenait un homme de haute taille, au front couronné de cheveux blancs. Il était enveloppé d'une robe de chambre et lisait. Il se leva, prit la main de l'artiste entre les deux siennes et la pressa avec effusion. C'était M. de Champlâtreux, l'ancien locataire de la rue Jean-Pain-Mollet, «le bon mouchard,» comme le nommait alors Bouchot.

«Eh bien, mon enfant, dit le vieillard d'un ton plein de tendresse, es-tu satisfait de ta soirée d'hier?

—Comme ci, comme ça, monsieur; mais, vous, comment vous sentez-vous?

—Aussi chaudement que possible, grâce au ciel et à toi.

—Au ciel tout seul, monsieur, répondit Bouchot qui reconduisit le vieillard vers son fauteuil. Je viens vous annoncer que votre petit-cousin déjeunera fort probablement avec nous.

—Monsieur de La Taillade?

—Gaston, si vous l'aimez mieux.

—Il nous néglige, dit M. de Champlâtreux, qui secoua sa tête blanche.

—Tiens, Mme Hubert a donc raison? pensa Bouchot.

—Je relisais tout à l'heure un passage de son livre, continua le vieillard; il y a du génie politique là-dedans.

—Il y a du cœur surtout,» répondit l'artiste.

M. de Champlâtreux reprit le volume déposé sur sa table et le feuilleta, sans doute pour chercher la page qui l'avait frappé. Bouchot, resté près de la fenêtre, regardait les nuages courir sur le ciel. Le jour, terne, sombre, brumeux, éclairait à peine le cabinet de ses lueurs blafardes, et le peintre, la tête appuyée sur la boiserie, observait deux pauvres moineaux qui, le corps gonflé, les plumes ébouriffées, les pattes rouges, n'ayant plus rien de cette vivacité espiègle qu'ont leurs pareils au printemps, fouillaient la neige comme pour mettre à découvert la terre qu'elle leur cachait. M. de Champlâtreux, surpris du silence et de l'immobilité de son jeune ami, se leva sans que Bouchot parut s'en apercevoir, et lui posa la main sur l'épaule.

«Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.

—Je rêvais debout, répondit l'artiste, qui secoua la tête.

—Et ton rêve était triste?

—Pas précisément, monsieur; ces deux pauvres moineaux que vous voyez là sautiller l'un près de l'autre et qui semblent s'étonner de voir la terre si blanche, me rappelaient ces jours déjà lointains où, mal vêtu, maudissant l'hiver et ses rigueurs, j'errais dans les rues de Paris en compagnie de Gaston.

—Depuis lors, la fortune, qui n'est pas toujours aveugle, vous a pris tous deux sur ses ailes.

—C'est vrai; mais cette neige me rappelait encore qu'un matin,—Gaston était parti et j'étais bien triste,—j'entrai familièrement chez vous. Tous vos beaux tableaux, que je venais admirer une fois de plus, avaient disparu, et sur la petite table que je vois là-bas, vous comptiez des piles d'argent.

—À quel propos évoques-tu ce passé?

—Vous m'avez souri, monsieur, ainsi que vous le faites en ce moment. La neige, de même qu'aujourd'hui, blanchissait la terre et les toits. De même qu'aujourd'hui encore, le brouillard assombrissait votre chambre; peut-être avez-vous oublié ces circonstances.

—Non, dit le vieillard.

—Tout à coup, vous m'avez ordonné d'approcher. «Jure-moi de travailler avec ardeur, d'être honnête homme, et cet argent est à toi.» Je crus à une plaisanterie; mais vous disiez la vérité, selon votre habitude. Vous aviez confiance dans le petit apprenti cordonnier, qui salissait les murs de ses essais informes; vous avez cru à son talent, et l'or produit par la vente de vos chers tableaux, vous l'avez généreusement risqué pour en faire un peintre.

—Ai-je donc si mal calculé? s'écria le comte d'une voix émue; mon vieil ami Charlet m'avait prédit ton avenir. Mais qu'as-tu donc ce matin? Ta voix est faite pour le rire, mon brave enfant.

—Je rirai tout à l'heure, monsieur, soyez tranquille. Pourquoi ce jour terne, avec son brouillard, sa neige qui couvre le sol et les toits, est-il pareil à celui où vous m'avez arraché de mon établi, où vous avez comblé mon seul vœu, où vous m'avez fait ce que je suis? Sans vous, monsieur, perdu dans la foule, incompris de ceux qui m'entouraient, que serais-je devenu?

—Peintre quand même; c'était ta vocation et je n'ai été qu'un instrument…

—Vous voulez dire une Providence.»

Le vieillard, attendri, regarda à son tour dans le jardin.

«Vous souvenez-vous encore de ma joie? Je refusais de vous croire, ce jour-là, malgré vos assurances. Je pleurai, à la fin, trouvant votre jeu cruel. Depuis lors, c'est-à-dire depuis tantôt vingt ans, je marche appuyé sur votre main.

—Ajoute donc bien vite, s'écria M. de Champlâtreux, que, grâce à ton application, tes progrès émerveillèrent tes maîtres; qu'au bout de cinq ans, en dépit de notre économie, l'argent produit par les tableaux avait disparu, et que depuis cette époque je te dois le pain que je mange, le bien-être qui entoure ma vieillesse, sans compter le bonheur de te nommer mon fils.

—Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir, moi, répliqua Bouchot, tandis que vous… Tenez, monsieur, c'est une sotte et misérable engeance que celle des hommes; au fond, je suis de ceux qui rient des sottises qu'ils voient commettre afin de n'en pas pleurer. Mais il y a deux justes qui sauveraient le monde si Dieu envoyait encore un de ses anges pour l'exterminer;—le parrain de Gaston et vous.»

M. de Champlâtreux pressa longtemps l'artiste sur sa poitrine. Un timbre résonna.

«C'est Gaston, s'écria Bouchot. Allons, il faut rire, maintenant; je me trompe fort, ou M. le marquis ne nous apporte pas le soleil. Pardonnez-moi de vous avoir attristé; mais je n'ai pas dormi cette nuit, j'ai les nerfs tendus.

—Ton cœur souffre, dit le vieillard, je le connais, et je n'ai pas besoin de te demander pour qui.

—Que voulez-vous, c'est mon enfant gâté, lui. Nous sommes liés à la vie à la mort par un formidable serment, ajouta-t-il en souriant. À tout à l'heure, monsieur, je vais recevoir votre petit-cousin.»

Bouchot retourna dans sa chambre; il y trouva Gaston qui se promenait de long en large. Le jeune marquis se jeta dans les bras de son ami, l'étreignit convulsivement et sanglota.

«Ah! pensa l'artiste, j'ai bien fait de prendre les devants pour avoir la force de supporter cette épreuve… Tu me désoles, dit-il à Gaston; calme-toi, causons.»

Gaston fiévreux, comme indigné du mouvement de faiblesse auquel il venait de s'abandonner, ne tenait pas en place. Il en était arrivé à un de ces paroxysmes d'énergie qui suivent les longues prostrations; il voulait enfin réagir contre la vie impossible que son mariage lui avait créée. D'une voix sourde, par phrases courtes, saccadées, éloquentes, émues, il raconta la douloureuse histoire de son ménage, ses efforts pour ramener à lui Hélène; son désespoir de s'être brusquement réveillé au milieu d'un beau rêve, lié à une femme qui ne l'aimait pas et qu'il n'aimait plus. Bouchot, terrifié de la profondeur des blessures que lui montrait son ami et dont il était loin de supposer la gravité, écoutait sans interrompre.

«L'ignoble Blanchote valait mieux que cette coquette, se disait-il; elle ne frappait que le corps, au moins.

—À toutes ces douleurs, dont Hélène m'abreuve sans paraître en avoir conscience, s'écria Gaston, elle est prête à en joindre une dernière, celle du ridicule et du déshonneur.

—Tu vas trop loin, dit l'artiste avec gravité; voyons, si tu es jaloux, c'est que tu aimes encore ta femme; l'avenir peut tout réparer.

—Je ne l'aime plus, répondit Gaston; l'incroyable sécheresse de cette âme dont l'enveloppe est si charmante, a tué l'amour dans mon cœur.

—Cette indifférence doit te rassurer.

—Lis donc!» s'écria Gaston.

Bouchot prit des mains de son ami un billet d'une écriture fine et déliée; c'était une dénonciation en règle contre la marquise, qu'on accusait d'être la maîtresse de René de Champlâtreux.

«Pouah! fit Bouchot; et tu connais l'auteur de cette odieuse missive?

—Non, je l'ai reçue hier en rentrant; elle justifie mes soupçons.

—L'as-tu montrée à ta femme?

—J'attends… je…

—Tu as eu tort; à présent, il est trop tard; mais je vais tout réparer.»

Et l'artiste jeta le billet au feu.

«Es-tu fou? s'écria Gaston.

—Oui, sire, répliqua Bouchot, et je voudrais l'être seul en France, comme disait Sully, le ministre auquel ceux de notre temps ressemblent le plus. Raisonnons, s'il te plaît: on ne se sert pas d'un billet anonyme contre une femme, surtout quand cette femme est la vôtre. Il serait trop bête de mettre son bonheur à la discrétion du premier venu. Tu n'es pas dans les conditions où les maris sont aveugles, puisque tu affirmes ne plus aimer. D'ailleurs, si tu n'y voyais pas clair, j'y verrais, moi. Mme de La Taillade qui, par l'extérieur, est bien la plus séduisante des Parisiennes, s'amuse du sieur René comme elle s'est amusée du baron de Beauchesne et de notre ami le philosophe, qui n'ose plus se montrer devant toi. C'est terrible, l'oisiveté d'une jeune et jolie femme pour les malheureux qui se trouvent à sa portée sans être revêtus d'une triple cuirasse. Puis, c'est un fait, mon cher, que les femmes coquettes allument des incendies qu'elles n'éteignent jamais.

—Je veux tuer Champlâtreux, murmura Gaston.

—Je t'attendais là, dit Bouchot, qui s'empara de la main de son ami. Quoi, sur un doute, sur une dénonciation sans signature, sur une calomnie, tu veux déshonorer ta femme, te déshonorer toi-même? Si tu provoques aujourd'hui ce Champlâtreux, célèbre par ses bonnes fortunes, tu prouves aux yeux des gens qui n'y songent pas, que tu es un mari malheureux.»

Bouchot, maître enfin du secret de Gaston, parla pendant une heure, et réussit à faire tomber la colère de son ami, à endormir sa douleur et à l'amener à patienter encore. Trois fois Mme Hubert était venue frapper à la porte, lorsque les deux jeunes gens se décidèrent à gagner la salle à manger.

«Ne va pas oublier, dit l'artiste, que tu m'as donné ta parole d'honneur de continuer à vivre comme si cette maudite lettre n'avait jamais été écrite. Pour le reste, nous aviserons. J'ai compris ta réserve et je l'ai respectée; cependant, peut-être viens-tu de finir avec moi par où tu aurais dû commencer. À table! Je suis sûr que Mme Hubert a commandé des frites! Es-tu de mon avis? continua l'artiste, qui passa son bras sous celui de Gaston, mais ni à la maison d'Or, ni chez Riche, ni chez Brébant, on ne les réussit comme la grosse marchande de la rue des Arcis. Te souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux sous?»

Gaston ne se sépara de son ami qu'à trois heures. Bouchot, pour consoler, calmer, obliger à patienter celui qu'il aimait tant, venait de dépenser des trésors de verve, de cœur et d'ingéniosité. À peine seul, l'artiste s'établit sur un fauteuil.

«Ce n'est que partie remise, dit-il; j'ai réussi aujourd'hui, mais le hasard peut tout démolir demain. Que faire? Il faut que cette situation ait un terme. Fumons le calumet du conseil, je trouverai mon dénoûment dans ses nuages.»

—L'artiste bourra sa pipe, et, nonchalamment étendu, se mit à réfléchir. La pendule sonna quatre heures. Bouchot tressaillit et se leva comme frappé d'une idée subite.

«Ma foi, oui, dit-il; risquons tout; dans une heure, elle recevra ses intimes; en avant la grosse cavalerie!»

Il s'habilla tandis qu'on allait lui chercher une voiture, et à cinq heures il pénétrait dans le petit salon de Mme de La Taillade.

La lumière discrète de deux lampes, aux abat-jour roses, éclairait la jolie femme qui, les pieds sur un coussin, à demi couchée sur une causeuse, examinait une gravure de mode. À sa portée, une petite table à ouvrage était couverte de broderies, de rubans, de soie aux couleurs vives; un peu plus loin, sur un bureau encombré de boîtes à bonbons et d'albums, un énorme bouquet de roses s'épanouissait au-dessus d'un vase de la Chine.

«Comment, monsieur des Étrivières, cette nuit à mon bal et ce soir à ma petite réception? dit la marquise, qui tourna sa tête fine vers l'artiste, vous me gâtez! Mais, j'y songe, vous venez peut-être me faire vos adieux? ajouta-t-elle d'un ton légèrement ironique.

—Diable, pensa Bouchot, c'est quelque chose que d'être dans la place; j'avais oublié que je suis à l'index. Vous avez deviné, madame, reprit-il tout haut, je viens en effet vous dire adieu.

—Et vous serez longtemps absent?

—C'est vous qui avez décrété mon exil, madame; c'est donc à vous de répondre pour moi.»

La marquise cessa de sourire, ses yeux se baissèrent devant le regard de Bouchot, et sa main joua fébrilement avec les perles d'un collier qui retombait jusque sur sa poitrine.

«Je n'ai jamais été assez heureux pour vous plaire, reprit l'artiste, rompant le premier le silence qui avait suivi ses dernières paroles; je vous jure cependant que je suis de vos amis.

—Vous voulez dire celui de M. de La Taillade?

—N'est-ce pas la même chose, puisque vous portez son nom? répondit Bouchot avec bonhomie. Permettez-moi, madame, de vous demander si vous avez quelquefois accompagné au chemin de fer, non pas une parente, mais une simple connaissance, ce qu'on appelle dans le monde une amie?

—Pourquoi cette étrange question?

—Afin de vous rappeler qu'à l'instant de se séparer, de prononcer ce petit mot si triste: adieu! on se sent plein d'indulgence pour ceux qui partent et qu'on ne reverra peut-être jamais. On oublie, ne fût-ce qu'une minute, leurs travers, leurs défauts, leurs torts, s'ils en ont eu, pour ne songer qu'à leurs qualités. Je viens vous dire adieu, cette minute d'indulgence, voulez-vous me l'accorder, à moi qui vous suis profondément dévoué? Consentez-vous à m'écouter avec patience?

—Je ne comprends pas où vous voulez en venir?

—À causer avec vous de votre bonheur futur.

—De mon bonheur? répéta la marquise avec étonnement.

—Ou de celui de Gaston, ce qui est la même chose, puisque vous portez son nom, dit encore l'artiste qui sourit.

—Je vois enfin poindre une lueur; vous êtes ambassadeur?

—Simple chargé d'affaires officieux, madame; sans mandat, sans lettres de créance; mais ami de la paix et désireux de rétablir la bonne harmonie entre deux gouvernements prêts à en venir aux mains.»

La marquise se redressa sur son fauteuil.

«Vous venez, au nom de M. de La Taillade, dit-elle d'une voix brève.

—Il ignore ma démarche, je vous le jure.

—Vous faites du zèle, alors, et puisque nous parlons politique, je dois vous rappeler que c'est dangereux.

—Avec les inférieurs, madame, non avec les souverains.

—Je vous écoute.

—Et vous me comprendrez?

—Allez-vous donc me parler une langue étrangère? Je dois vous prévenir que je n'ai appris que l'anglais et l'italien.

—Pour cause majeure, dit Bouchot, qui s'inclina, je me servirai de la langue française. Avez-vous des ennemis, madame?

—Cherchez-vous déjà des alliés? demanda la marquise avec ironie.

—Vous n'êtes pas juste, répondit l'artiste d'un ton sérieux; vous ne pouvez douter que je sois votre ami, car le sort de l'être que j'aime le plus au monde dépend de vous.

—Votre ami se plaint-il de moi?

—Il souffre, madame; il est jaloux.»

Hélène pâlit et s'abrita derrière un écran.

«C'est un outrage cela, répondit-elle; mais qu'ont à voir mes ennemis avec la jalousie de M. de la Taillade?

—Que ce sont eux qui l'ont fait naître en lui adressant une dénonciation anonyme.

—Et… de quoi m'accuse-t-on?

—D'être la maîtresse du comte de Champlâtreux.

—Monsieur! s'écria la jeune femme qui se leva brusquement.

—Ce sont vos ennemis, madame, qui parlent ainsi.»

La jeune femme se rassit avec lenteur; son sein agité se soulevait par saccades.

«Et que disent mes amis? demanda-t-elle avec une indifférence affectée.

—Ils disent, madame, qu'une personne jeune, séduisante comme vous l'êtes, a besoin de s'assurer que son miroir ne ment pas; que, sans penser à mal, elle met le feu à quelques cervelles, mais…

—Achevez donc, monsieur des Étrivières, dit froidement la marquise dont la main saisit un cordon de sonnette.

—Mais qu'une femme de votre esprit et de votre rang ne peut aimer un misérable comme M. de Champlâtreux.»

La sonnette résonna, Bouchot se dirigea vers la porte.

«Du bois, Joseph, dit-il au domestique qui se présenta, madame a froid. Ouf! pensa-t-il, ça chauffe, pourvu que la chaudière n'éclate pas trop tôt.»

Hélène avait fermé les yeux; le temps employé par le valet de chambre à garnir le foyer lui permit de retrouver son calme; le domestique disparaissait à peine que Bouchot reprenait la parole.

«Je vous ferai mes adieux tout à l'heure, madame, dit l'artiste d'un ton pénétré; mais encore une fois ne voyez en moi qu'un homme dévoué qui, au risque de vous déplaire, se jette entre vous et l'abîme où vous allez tomber. On vous calomnie, s'empressa d'ajouter l'artiste à un mouvement d'épaules de la marquise, je n'en doute pas, et pourtant, demain, après-demain, l'esprit prévenu, Gaston peut provoquer M. de Champlâtreux en duel, et je ne veux pas qu'on me tue mon ami.

—Avouez donc que vous venez plaider en son nom? dit la jeune femme d'un ton dédaigneux.

—Non, je le jure sur mon honneur, s'écria Bouchot, et le connaissez-vous donc si peu! C'est à son insu, en mon nom seul, que je suis ici, que je vous supplie de m'entendre. Gaston et moi, madame, nous sommes unis par des liens que vous ne pouvez ignorer; nous avons souffert ensemble du froid et de la faim; les blessures de son cœur font saigner le mien. Vous êtes belle, vous ne pouvez qu'être bonne, et c'est à genoux, s'il le faut, que je vous demanderai le bonheur de mon ami.»

Emporté par l'émotion, Bouchot, la voix tremblante, parla longtemps. Il cherchait à faire vibrer l'âme dans ce beau corps immobile devant lui, et il s'étonnait de l'impassibilité de la marquise alors que lui-même ne pouvait s'empêcher de pleurer.

«Que voulez-vous donc, s'écria enfin la jeune femme, est-ce ma faute, à moi, si votre ami n'est pas heureux? Je lui ai donné la fortune… il lui plaît de vivre à l'écart, est-ce que je l'ennuie de mes plaintes? Dois-je, pour vous complaire, à vous et à lui, me transformer en bourgeoise, vendre mes chevaux, mon hôtel, habiter un cinquième, renoncer à mes amis?

—Rien de tout cela, madame, répondit Bouchot avec vivacité; votre luxe est un cadre duquel Gaston moins que personne voudrait vous voir descendre; mais quelle part donnez-vous à l'âme dans votre vie si vide et pourtant si occupée?… Si vous consentiez à m'accepter pour conseiller…

—Vous ne croyez donc pas au proverbe qui prétend qu'entre l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt?

—Si, répondit Bouchot; seulement, que m'importe d'être broyé, si je réussis à vous rapprocher de Gaston!

—Je veux bien être patiente et vous écouter jusqu'au bout, dit la jeune femme, qui se renversa de nouveau sur son fauteuil.

—Comme première mesure, madame, refusez votre porte à M. de
Champlâtreux.»

Les sourcils de la marquise se froncèrent; son teint se couvrit d'une légère rougeur.

«Votre insistance à ramener ce nom m'outrage, dit-elle, êtes-vous donc l'ennemi de celui qui le porte?

—Je me contente de le mépriser.

—Vous! dit Hélène, qui sourit avec dédain; sa noblesse ne vaut sans doute pas la vôtre, monsieur des Étrivières? ajouta-t-elle avec ironie.

—Non certes, répliqua Bouchot, car aujourd'hui, même dans un salon, c'est peu de chose qu'un titre, si vieux qu'il soit, surtout lorsque celui qui le porte en est indigne.

—Prétendez-vous insinuer que M. de Champlâtreux n'est pas un homme d'honneur?

—Je n'insinue rien, j'affirme, répondit l'artiste; mais entendons-nous bien, je vous prie. Si l'honneur consiste à posséder un hôtel magnifique, les équipages les mieux attelés de Paris, à être beau, bien peigné, bien vêtu, compromettant pour les femmes, à déshonorer par la vanterie celles dont on a obtenu les faveurs et celles mêmes qui vous ont résisté, M. de Champlâtreux est un homme d'honneur. Si, au contraire, l'honneur, indépendant de la richesse ou d'un titre—ces dons du hasard—consiste à remplir ses devoirs, à tenir sa parole, à ne pas dérober et à ne pas mentir, M. de Champlâtreux est à la fois indigne du titre qu'il porte et de celui que vous lui donnez.»

La marquise s'était redressée frémissante.

«Et ce que vous faites en ce moment, monsieur, dit-elle d'une voix saccadée, est-ce l'action d'un homme d'honneur?

—Oui, répondit l'artiste, car j'accomplis un devoir.

—La méprise est grossière; cela tient sans doute au milieu dans lequel vous avez été élevé, mon pauvre monsieur des Étrivières, et je veux bien vous éclairer à mon tour; pour tout le monde, comme pour moi, ce que vous faites se nomme une lâcheté.

—Madame! s'écria Bouchot dont le regard étincela.

—Monsieur de Champlâtreux, continua Mme de la Taillade d'une voix brève, est un homme de mon monde, je le compte au nombre de mes amis, et c'est à ce titre que je le défends. Ce que vous venez de dire ici, vous n'oseriez le lui répéter en face, car vous avez menti.

—Ah! pensa Bouchot avec douleur, elle l'aime.»

La marquise s'inclinait pour se retirer lorsque la porte s'ouvrit.

«M. le comte de Champlâtreux,» annonça le domestique.

Hélène jeta un regard rapide sur l'artiste qui mordait sa moustache. Le jeune beau s'avançait répandant une fine odeur parfumée.

«Chère madame, dit-il en baisant le bout des doigts d'Hélène, je n'ai pas voulu passer devant votre demeure sans prendre de vos nouvelles.

—Je suis à vous à l'instant, dit la jeune femme qui se dirigea vers sa chambre. Adieu donc, monsieur des Étrivières.»

Bouchot manœuvra de façon à lui barrer le passage.

«Vous ne sortirez pas assez vite, madame, dit-il à voix basse, pour éviter d'entendre ma main tomber sur le visage de votre protégé. Restez donc, afin de m'épargner cette cruelle nécessité.»

Le ton résolu de l'artiste fit hésiter la marquise, elle s'arrêta, ses doigts saisirent le dossier d'un fauteuil.

«Vous arrivez comme marée en carême, cher monsieur, dit Bouchot du ton narquois qui lui était habituel, Mme de la Taillade m'accusait de mensonge et de lâcheté à propos de certains faits dont mieux que personne vous pouvez lui affirmer la véracité.

—Monsieur, s'écria la marquise, oserez-vous…

—Oh! madame, soyez sans crainte, votre présence rend tout scandale impossible.»

Le comte ajustait son lorgnon; Bouchot le salua.

«Moi, dit-il, Bouchot des Étrivières, le bien nommé, je racontais à Mme de La Taillade que M. René de Champlâtreux, célèbre sur le turf par ses bonnes fortunes, a causé la mort de Mme de Silva en se vantant d'être son amant, ce qui était faux…

—Monsieur!

—Attendez, reprit l'artiste d'une voix impérieuse; j'ajoutais encore que M. le vicomte de Champlâtreux a volé la fortune et le titre de son grand-père paternel, qui serait mort de faim par dignité à l'heure présente, sans le pauvre apprenti qu'il a sorti d'une échoppe pour en faire le sieur des Étrivières, toujours le bien nommé. Je concluais… mais à quoi bon aller plus loin? Vous m'avez accusé de calomnie et de lâcheté, madame, je viens de répéter mes accusations en face du coupable, regardez-moi, et voyez ce gentilhomme blême que je mets au défi de me démentir, et jugez vous-même où est l'homme d'honneur.

—Madame avait raison; monsieur, vous êtes un lâche.

—Vous n'en savez rien encore, reprit Bouchot; mais vous le saurez demain, car je veux bien me mettre à vos ordres.»

L'artiste s'inclina devant la marquise, qui semblait prête à défaillir.

«Je vous ai montré l'abîme, madame; pardonnez-moi, et adieu.»

Dans l'antichambre, Bouchot fut suivi par M. de Champlâtreux.

«Vous comprenez, dit le vicomte les dents serrées, qu'il faut que je vous tue.

—Moi, monsieur, je ne veux que vous empêcher d'outrager la femme de mon ami.

—Ouf, se dit l'artiste une fois qu'il se trouva dehors, en voilà une campagne pour un homme qui n'a pas dormi depuis hier! C'est égal, M. René aura de la peine à rarranger ses petites affaires, et il a raison de ne pas me trouver gentil. Que le diable m'emporte, si la marquise n'en tient pas pour ce pot de pommade au patchouli! Sont-elles assez bêtes, les jolies femmes! Le jour où je sentirai le besoin de faire une déclaration sérieuse, je m'adresserai à la poupée de cire de mon coiffeur, une vraie Parisienne, celle-là; pour cervelle, du son; pour cœur, de l'étoupe; pour âme, une mécanique; pour… C'est drôle, je vais me battre pour Gaston, comme autrefois, quand nous étions petits et qu'on lui cherchait dispute. Seulement, c'est plus grave à présent, et il s'agit de ne pas se laisser mettre à la broche. Six heures! Si je montais chez Beauchesne? Il me faut un témoin, et le choix du baron déroutera les mauvaises langues. Pourvu qu'il ne dégèle pas d'ici à demain? Je ne regrette rien; mais ça m'ennuie de penser que je ne reverrai peut-être jamais Gaston.»