V

À LA VIE, À LA MORT.

Bouchot, qui sentait un besoin de mouvement, se dirigea à pied vers la rue Caumartin. La journée avait été rude pour l'artiste qui voyait les catastrophes redoutées se succéder avec une rapidité imprévue. Son entrevue avec la marquise, les suites terribles de la démarche dont il avait espéré un tout autre résultat, achevaient d'énerver l'impitoyable railleur qui se grisait en quelque sorte de paroles afin de n'avoir pas à penser. Il atteignit la demeure de M. de Beauchesne.

«Monsieur dîne en ville, lui dit le valet de chambre du baron.

—Chez qui? Je tiens à lui parler.

—Monsieur ne devine pas? répondit le frontin qui connaissait l'artiste pour un des familiers de son maître.

—Hum! j'y suis… Donne-moi l'adresse.

—Monsieur l'ignore? Je ne sais trop alors si je dois…

—Comment, si tu dois? Mais tout de suite.

—Et si mon maître me chasse?

—Il n'osera pas; il n'y a que toi à Paris pour l'habiller»

Dix minutes plus tard, l'artiste remettait sa carte à la femme de chambre de Mme Loïsa de Valbrillant. On le fit pénétrer presque aussitôt dans un charmant boudoir.

«Vous faites bien les choses, mon cher des Étrivrières, s'écria le baron, qui vint au devant de Bouchot; seulement, vous auriez dû me prévenir. Mais permettez-moi de vous présenter à votre modèle, à qui j'annonçais que vous consentiez enfin à l'immortaliser.»

Une jeune femme d'une grande beauté se leva de la causeuse sur laquelle elle reposait et vint tendre à l'artiste une petite main chargée de bagues.

«Nous sommes de vieux amis, lui dit-elle; voyons, regardez-moi bien en face, ici, près de la lampe; me reconnaissez-vous?»

Bouchot contempla la jeune femme d'un air indécis.

«Madame, dit-il en s'inclinant, vous êtes si belle que s'il m'avait été donné de vous voir une seule fois, je m'en souviendrais.

—Votre mémoire est infidèle; malgré vos moustaches, je vous aurais reconnu, moi. Aimez-vous autant qu'autrefois votre ami Gaston?

—Certes, dit le peintre intrigué, la véritable amitié grandit avec les années, comme les enfants.

—Il y a douze ans, vous vous seriez fait tuer pour lui; et Dieu sait les corrections auxquelles vous vous exposiez pour le venger des cruautés de Mme de La Taillade.

—Nous allons bien, pensa l'artiste; est-ce que Mme de Valbrillant, somnambule lucide, lit dans le passé, explique le présent et devine l'avenir?»

Tout à coup il se frappa le front.

«Alice? s'écria-t-il.

—Eh oui, répondit la jeune femme.

—Ma pauvre enfant, la rencontre est singulière et je ne soupçonnais guère que j'allais vous retrouver ici.

—Vous comprenez pourquoi je tiens tant à posséder mon portrait de votre main?

—Si j'avais su! Que ne m'avez-vous dit tout simplement qu'il s'agissait d'Alice? continua-t-il en s'adressant au baron.

—Vous êtes charmant, répondit celui-ci; est-ce que je savais que vous connaissiez Loïsa? J'espère même que vous allez m'expliquer…

—Rien du tout; la situation est trop claire, il me semble, à moins que vous n'ayez jamais vu des amis d'enfance se retrouver, se serrer la main et s'embrasser.

—A votre aise; dit le baron qui fit une grimace en voyant Bouchot joindre l'action aux paroles; mais étiez-vous véritablement si jeunes lorsque vous vous êtes connus?

—Nous commencions à marcher… Ah! petite Alice, continua le peintre, cela m'égaye et m'attriste à la fois de vous revoir si belle.

—Vous ferez mon portrait?

—Oui, c'est-à-dire… Bon, j'oubliais… Je voudrais vous parler, Beauchesne, ce n'est pas uniquement pour causer peinture que je vous relance jusqu'ici. Ne pouvez-vous sortir un instant?

—Il gèle à pierre fendre, cher, et je n'ai pas de secret pour madame.

—La petite Léonie m'a chargé…

—Hum! hum! fit le baron pris d'une toux subite; et qui entraîna l'artiste dans une autre pièce. Décidément, vous êtes insupportable, des Étrivières, dit-il en refermant la porte; Loïsa est jalouse, que diable!

—Dame, c'est votre faute; vous déclarez n'avoir pas de secret; moi, j'en ai un que je ne voulais confier qu'à vous. Vos murs n'ont pas d'oreilles?

—Non; vous m'inquiétez, parlez vite.

—Voulez-vous être mon témoin?

—Vous vous mariez?

—Fichtre non! s'écria Bouchot. Il s'agit d'un duel à mort.»

Le baron recula d'un pas.

«Avec qui, bon Dieu?

—Avec votre émule, M. René de Champlâtreux.

—Fine lame, dit le baron qui devint pensif. Mais pourquoi vous battez-vous?

—J'ai rencontré M. de Champlâtreux ce soir, et il trouve que je n'ai pas été aimable.

—Quelqu'une de vos plaisanteries qu'il aura entendue. Alors vous êtes l'offenseur?

—Je lui ai dit trois vérités et l'on prétend qu'une seule suffit.

—Franchement, cela ne m'amuse guère, ce que vous me proposez-là, mon cher; il faut que ce soit vous pour que j'accepte. Quel est votre second témoin?

—Je voudrais que vous le choisissiez; il ne serait pas neuf, que je m'en contenterais tout de même.

—Ne plaisantez donc pas; c'est sérieux, que diable, de se trouver en face de René!

—Je plaisante en dehors, par habitude, dit Bouchot qui soupira; au fond, je vous avoue qu'il me passe des frissons dans le dos, lorsque je pense que j'aurai peut-être dans quelques heures un trou dans la bedaine.

—Y a-t-il eu des voies de fait?

—Fi donc, Beauchesne, entre gentilshommes!

—Nous tâcherons d'arranger l'affaire.

—Non, répondit carrément Bouchot. Je me bats avec M. de Champlâtreux, à pied ou à cheval, à son choix. Le lieu, vous le choisirez; pourquoi, vous ne chercherez pas à le savoir, et surtout vous garderez le secret.

—Allons; je serai chez moi dans une heure, et demain toute la matinée; vous m'adresserez les témoins de René. Voulez-vous dîner avec moi?

—Merci, mon cher Beauchesne, la langue, ça va encore; mais je crois que l'appétit laisserait à désirer.

—Au revoir, et bon courage. Dites donc, avait-il une aussi jolie maîtresse que moi, votre Faruc?

—Chut! murmura Bouchot, ne prononcez jamais ce nom devant Alice, c'était son oncle.»

L'artiste embrassa de nouveau la jeune femme.

«Dans deux ou trois jours, petite Alice, si je mène à bien une grosse affaire que j'ai entreprise, je commencerai votre portrait; mais je vous avertis d'avance que j'aurai de la peine à vous appeler Loïsa.

—Mon premier nom n'a pour moi que de tristes souvenirs que je cherche à oublier; vous avez monté, vous; moi, je suis descendue, et je n'ai plus droit qu'au mépris.

—Dites à la compassion, ma chère Alice; j'ai pu choisir ma route, tandis qu'on vous a imposé la vôtre. Si vous n'êtes pas heureuse, je vous plains.»

Alice serra à son tour la main de l'ex-apprenti.

«Allons, dit-elle, vous avez toujours votre bon cœur d'autrefois.»

Arrivé dans la rue, l'artiste pressa le pas pour regagner sa demeure. Le ciel était bleu, étoilé, la gelée durcissait la neige qui craquait sous les pieds avec un bruit sec.

«Personne n'est venu me demander ce soir, madame Hubert?

—Non, monsieur, répondit la femme de charge en aidant son maître à se débarrasser de son pardessus. Dois-je faire servir?

—Oui, si M. de Champlâtreux est prêt.»

Durant le repas, Bouchot, tantôt parlant avec volubilité, tantôt, au contraire, muet et absorbé, surprit le vieillard par l'inégalité de son humeur.

«Qu'as-tu donc, mon enfant? demanda enfin M. de Champlâtreux avec intérêt, et d'où vient que ta mélancolie persiste?

—M. Bouchot n'a pas dormi cette nuit, répondit Mme Hubert, qui secoua la tête.

—Je me sens fatigué, en effet.

—A demain, alors, dit le vieillard qui se leva.

—Avant de m'endormir, je voudrais causer avec vous, monsieur; nous irons dans ma chambre si vous le voulez bien.»

M. de Champlâtreux s'appuya sur l'épaule de l'artiste qui l'installa avec sollicitude au coin de la cheminée. Assis en face du comte, Bouchot parut oublier sa présence, regarda la flamme danser comme en cadence, le bois pétiller et projeter au loin des étincelles aussitôt mortes que nées. Soudain, il rapprocha son fauteuil de celui du vieillard:

«J'ai à vous demander pardon, monsieur, dit-il; j'ai violé ce soir une promesse que je vous avais faite; mais de graves circonstances m'y ont obligé.

—Voilà donc la cause de ta tristesse? Voyons, je te pardonne à l'avance; confesse-toi sans crainte.

—Je me bats demain.

—Tu te…»

Le vieillard se redressa sans achever, s'empara de la main de Bouchot et demeura un instant sans pouvoir parler.

«Avec qui? demanda-t-il enfin d'une voix troublée.

—Je ne veux rien vous cacher, monsieur; nous sommes des hommes, après tout, et de force à supporter les douleurs qui nous arrivent, si poignantes qu'elles soient. Je me bats avec votre petit-fils.

—A cause de moi? s'écria le comte avec angoisse.

—Non, répliqua Bouchot avec vivacité; à cause de Mme de La Taillade.»

M. de Champlâtreux regarda l'artiste avec stupéfaction; celui-ci dut lui raconter les soupçons de Gaston, la démarche tentée près de la marquise et la scène imprévue qui s'en était suivie.

«C'est-à-dire que tu vas te battre pour ton ami?

—Oui, répondit simplement Bouchot, afin de l'empêcher de se battre lui-même.

—Je n'ose te blâmer, s'écria le vieillard; à ta place, j'en suis sûr, Gaston agirait comme toi. Ah! mes braves cœurs, continua-t-il, je ne sais rien de plus beau que votre vaillante amitié.»

M. de Champlâtreux, au lieu de se rasseoir, se promena lentement dans la chambre; sa taille, un peu courbée d'ordinaire, s'était redressée; son œil redevenait brillant et animé; il passait sa main dans sa chevelure, dont la blancheur donnait à son visage un aspect vénérable.

Tout à coup il s'arrêta devant Bouchot.

«Les conditions du duel sont-elles réglées? demanda-t-il.

—Pas encore; l'heure passe, et je commence à croire que les témoins de mon adversaire ne se présenteront que demain.

—Tant mieux; je serai ton second.

—Y songez-vous, monsieur! s'écria l'artiste.

—Je serai ton second, répéta le vieillard qui se rassit devant le feu; je le désire, je le veux.

—J'ai déjà vu M. de Beauchesne.

—Un jeune homme.

—Pas au point de vue de l'âge, répondit Bouchot qui ne put s'empêcher de sourire.

—Ce doit être alors celui que j'ai connu. Maintenant repose-toi, je te l'ordonne; il ne faut pas que ta main tremble demain.»

M. de Champlâtreux prit le peintre entre ses bras et l'y tint longtemps pressé. Il s'éloigna en détournant la tête; il avait les yeux humides.

«Allons, dit-il, pas de faiblesse: Dieu le protégera!»

Demeuré seul, Bouchot s'établit dans un fauteuil, bourra sa pipe et l'alluma. Sa pensée, comme un oiseau aux ailes silencieuses, s'élança dans l'ombre des jours écoulés, où brillaient çà et là quelques points lumineux. En un instant l'artiste revit la tour Saint-Jacques entourée de son vieux marché, Gaston grelottant près du fourneau d'un rétameur, puis Blanchote, furibonde, la dent saillante, s'emparant du pauvre petit et l'entraînant comme une louve affamée. Bouchot se revit traversant la place de la Concorde, vêtu de la belle redingote bleue dédaignée par Gaston. Oh! les souvenirs! L'ex-apprenti secoua la tête, ils s'envolèrent.

«C'est drôle, la vie, pensa-t-il; les romanciers ont beau faire, le hasard a plus d'imagination qu'eux. Qui m'aurait dit, quand je me pavanais dans la redingote de Gaston, que je me battrais quinze ans plus tard avec le roi des pantalons étroits et des petits chapeaux.»

Bouchot s'assit en face d'un bureau, écrivit fiévreusement plusieurs lettres et les renferma sous un pli à l'adresse de son ami, qu'il chargeait de ses dernières volontés. Il se coucha ensuite tout habillé, et s'endormit grâce à la fatigue. Il rêva qu'il entendait siffler autour de lui des balles lancées par des armes invisibles; puis il se vit en route à pied, en compagnie de Gaston, pour la petite maison de Houdan.

Il faisait jour lorsque l'artiste s'éveilla; il demanda aussitôt M. de Champlâtreux et apprit que le vieillard était sorti depuis une heure en compagnie de deux visiteurs matinaux. Bouchot se rendit dans son atelier, examina ses esquisses, ses ébauches, et contempla longtemps le tableau auquel il travaillait.

«Celui-là allait peut-être me donner la gloire,» dit-il avec tristesse.

Il prit ses pinceaux, les rejeta bientôt et murmura:

«Ça ne va pas.»

Il s'approcha d'une panoplie où s'étalaient des armes de tous les pays.

«Quand je pense, dit-il en saisissant un casse-tête, que si j'étais né dans l'Océanie, ce serait avec cet instrument que je tenterais d'assommer M. de Champlâtreux. Nous serions tatoués de la tête aux pieds; Mme de La Taillade nous regarderait de loin et se passerait un anneau dans le nez pour aller ce soir au bal. S'il avait de l'esprit, ce M. René, il demanderait la lutte au tomahawk. Quelle aubaine pour les journaux! Mais il est fort à l'épée, et, grâce au progrès, c'est l'arme qu'il choisira.»

La sonnette de la porte extérieure retentit.

«Enfin, s'écria le peintre qui respira avec force; je vais savoir à quoi m'en tenir; c'est énervant, l'incertitude.»

M. de Champlâtreux parut.

«Eh bien, monsieur?

—A onze heures, à l'épée, près de la mare d'Auteuil.

—Il est temps de partir alors.

—Apprête-toi; M. de Beauchesne va venir nous prendre dans un instant.»

Bouchot retourna dans sa chambre; il allait se battre pour la première fois. L'artiste ne doutait ni de son courage ni de son sang-froid à l'heure décisive et, cependant, depuis la veille, il se sentait en proie à un malaise étrange.

La voiture du baron arriva, on partit. En route, Bouchot prit la main de
Beauchesne.

«Vous ne m'en voulez pas de toutes mes taquineries passées? lui dit-il.

—Allons donc, cher, vous êtes un grand artiste que j'estime et que j'aime. Tout ce que je souhaite, c'est que vous me plaisantiez longtemps encore; je n'ai pas plus fait mon siècle que vous ne le réformerez, et parce que les jolies filles ne nous aiment plus, ce n'est pas une raison pour que nous cessions de les aimer. Dites donc, continua-t-il en se penchant vers l'oreille du peintre, je le connais, votre Faruc; Alice m'a raconté son histoire, et dans votre tableau, c'est lui qui mérite de figurer au premier plan. Quand on songe que ces gueux-là marquent de leurs dents immondes les fruits que nous payons ensuite si cher! Et c'est nous qu'on accuse de corrompre le pauvre peuple!»

La voiture s'arrêta près du Parc au Prince; le soleil sans chaleur dorait les arbres couverts de neige, tout était désert. On pénétra dans une maison en construction; au delà un vaste hangar avait été choisi pour servir de champ clos.

René de Champlâtreux, déjà au rendez-vous, fumait en se promenant. Mince, d'une élégance irréprochable, il salua son grand-père sans oser le regarder en face. Le courageux vieillard, assisté de l'un des témoins de son petit-fils, mesura les épées et examina le terrain. Un chirurgien disposait sa trousse sur une pierre de taille. Bouchot, qui s'approcha, allait lancer une plaisanterie sur les petits couteaux, il se retint.

«Non, se dit-il, l'heure de rire est passée; il faut vaincre si je veux sauver Gaston.»

Tout était prêt; on arma les deux antagonistes.

«Monsieur le comte de Champlâtreux, dit l'un des témoins de René, insiste pour que le combat ne cesse que lorsqu'un des deux adversaires ne pourra plus tenir son arme.

—Pardon, monsieur, dit le grand vieillard qui salua, il n'y a au monde qu'un seul comte de Champlâtreux, moi; c'est sans doute au nom du vicomte que vous parlez?

—Commençons,» dit René qui rougit et mordit sa moustache.

Les fers furent engagés.

L'artiste savait tenir une épée; durant une minute, il rompit, se bornant à parer les coups de son adversaire. Soudain Champlâtreux abaissa son arme.

«Vous êtes touché, monsieur, dit-il.

—Mais je ne suis pas mort,» répliqua l'artiste devenu pâle et dont la manche se teignait de sang.

Le combat recommença; René rompit à son tour, vivement pressé. Tout à coup son épée atteignit l'artiste au côté droit, le vicomte abaissa son arme pour la seconde fois.

«Continuons,» dit Bouchot, qui fit un pas en avant.

Ses deux bras se raidirent, il chancela comme frappé d'une cécité subite.

«Gaston, cria-t-il, à la vie à la mort!»

Et il tomba inanimé entre les bras de son vieil ami.

Aidé par Beauchesne, M. de Champlâtreux coucha l'artiste sur le sol, s'agenouilla pour lui soutenir la tête, et deux larmes tombèrent sur le front de Bouchot que le chirurgien saignait à la hâte. Les témoins, émus, se penchaient vers le blessé qui ne revint à lui qu'avec lenteur; son regard, indécis d'abord, rencontra celui du comte.

«Mon fils, mon cher enfant, murmura le vieillard, dont la voix luttait contre les sanglots, souffres-tu?

—Non, monsieur, seulement j'ai froid.»

Il fut pris d'une nouvelle syncope. On le transporta dans la voiture de Beauchesne désespéré. M. de Champlâtreux, l'œil fixe, les cheveux au vent, tenait la main de son fils d'adoption, cette noble main que la fortune venait de trahir.

En ce moment, le vicomte s'approcha de lui.

«Ai-je fait loyalement, messieurs?» demanda-t-il.

Le vieillard l'enveloppa d'un regard de mépris.

«Oui, répondit-il en levant le bras comme pour maudire, oui, vous avez fait loyalement; mais Dieu n'a pas été juste, aujourd'hui.»

Et le comte, sans daigner saluer son petit-fils, s'installa près de
Bouchot.

Ce fut pas à pas, afin d'éviter de trop rudes secousses au blessé, que les chevaux reprirent la route de Paris. Mme Hubert faillit se trouver mal lorsqu'elle vit deux domestiques transporter son jeune maître, qu'elle avait vu partir plein de vie, pâle, sanglant, évanoui. On étendit l'artiste sur son lit, et le chirurgien put enfin sonder la blessure afin de se rendre compte de sa gravité. M. de Champlâtreux ne lâcha pas la main de Bouchot qui poussa plusieurs gémissements durant l'opération.

«Le sauverez-vous? demanda le vieillard avec angoisse.

—Je ne puis rien affirmer, monsieur; je reviendrai ce soir avec un de mes confrères.»

M. de Champlâtreux s'installa au chevet du blessé qui, les yeux fermés, paraissait dormir. Vers cinq heures, les chirurgiens jugèrent une nouvelle saignée nécessaire. En ce moment, Gaston se présenta. A la vue de son ami avec lequel il venait causer, étendu presque sans vie, il demeura comme foudroyé, saisit le bras du comte, tandis que son regard anxieux l'interrogeait.

«Il s'est battu,» murmura le vieillard.

Gaston ne put répondre; fou de douleur, il se jeta sur le lit du blessé, sans réussir à prononcer autre chose que son nom, qu'il répétait avec une intonation déchirante.

L'artiste, comme éveillé par les sons de cette voix, ouvrit les yeux avec effort, regarda devant lui, aperçut son ami et parut le reconnaître.

«Te souviens-tu, dit-il d'une voix faible, haletante, comme voilée, te souviens-tu du jour où nous en avons acheté pour deux sous?»

Sa bouche se contracta, ses paupières s'abaissèrent pour se relever aussitôt.

«Ah! c'est toi, murmura-t-il en posant sa main sur celle de Gaston, tu ne me laisseras pas mourir, dis?»

Et il perdit de nouveau connaissance.

Gaston, troublé, éperdu, voulait en vain penser. Comment Bouchot s'était-il battu sans le prévenir, sans le choisir pour témoin? Un doute affreux lui traversa l'esprit.

«Monsieur, dit-il en s'approchant du comte, j'ai besoin de savoir le nom de celui qui a tué Bouchot.»

Le vieillard posa un doigt sur ses lèvres; en ce moment, les chirurgiens écoutaient la respiration de l'artiste.

«Je veux qu'il vive,» dit Gaston au plus âgé.

Le médecin regarda son collègue; tous deux hochèrent la tête.

Gaston s'agenouilla près du lit, appuya son front sur la main de son ami et pleura longtemps. Tout à coup, il se releva et dépêcha sur l'heure un message au docteur Fontaine pour le supplier d'accourir. Revenant alors s'asseoir en face de M. de Champlâtreux, toujours atterré, il ferma les yeux pour réfléchir, soupçonnant la vérité et se jurant à lui-même de venger Bouchot.