VI

COMMENT ON VENGE UN AMI.

Vers neuf heures du soir, la fièvre s'empara de l'artiste. Gaston et M. de Champlâtreux gardaient le silence; mais leurs regards attristés se croisaient lorsqu'un gémissement s'échappait de la poitrine du blessé. Les années semblaient s'être amoncelées tout à coup sur la tête du vieillard si énergique, si vivace le matin même en dépit de ses soixante-dix-huit ans. Courbé, maintenant, l'œil éteint, le corps tremblant, il ne se dessaisissait pas de la main de Bouchot vers lequel il s'inclinait à chaque minute comme pour s'assurer qu'il respirait encore. Gaston, sur ses instances, avait expédié trois dépêches successives à son parrain. Par malheur, quelle que fût la diligence du docteur, il ne pouvait arriver à Paris avant midi.

Depuis quinze ans, toutes les affections de M. de Champlâtreux s'étaient concentrées sur la tête de Bouchot. Victime de sa générosité, le comte, pour ne pas déshonorer le nom qu'il portait, avait accepté la misère et l'oubli. Une trentaine d'années auparavant, afin de faciliter à son fils un riche mariage, il s'était désisté de ses biens. Des héritages, sur lesquels comptait le jeune homme, devaient le mettre à même de restituer à son père la fortune dont il devint en quelque sorte dépositaire. Mais le vicomte de Champlâtreux mourut à l'improviste, et sa veuve nia cette dette sacrée.

Le vieillard, presque sans ressources, attendit avec patience la majorité de son petit-fils. René, digne élève de sa mère et de son époque, trouva que cent mille livres de rentes étaient bonnes à garder, et offrit à son aïeul une pension alimentaire que celui-ci refusa avec indignation. Un procès lui eût donné gain de cause; le noble vieillard n'y songea même pas. Véritable philosophe, il reprit sa vie précaire et ignorée. Il croyait son cœur mort à toute pensée généreuse, lorsqu'il ouvrit sa petite chambre aux deux amis. Il aima bien vite ces deux caractères si distincts, si droits, que le triste milieu dans lequel ils vivaient semblait impuissant à corrompre. Après le départ de Gaston, la douleur de Bouchot toucha le comte et augmenta son amitié pour le petit apprenti. Une visite à Charlet qui, émerveillé des dispositions naturelles du jeune artiste, lui prédit un grand avenir, décida le vieillard à sacrifier ce qui lui restait de son ancienne fortune pour faire de Bouchot un peintre. Ruiné par l'ingratitude des siens, il n'hésita pas à se montrer généreux de nouveau, tant les âmes nées pour le bien restent fidèles à elles-mêmes.

Depuis cette époque, l'artiste et le vieillard vivaient côte à côte, et le comte adorait son jeune protégé, devenu pour lui un véritable fils. M. de Champlâtreux avait fait de Bouchot un homme capable de se présenter partout, et dont l'éducation, dégagée des allures et du langage d'atelier, était à la hauteur du talent. De son côté, l'artiste vénérait son protecteur.

Moralement, Gaston ne devait pas moins au comte que son ami. C'était près de lui qu'il avait passé les longues années exigées par ses études de droit. Un des malheurs du jeune marquis fut peut-être de n'avoir pas confié au vieillard les dissentiments qui le séparaient d'Hélène. M. de Champlâtreux, avec son expérience du monde, eût sans nul doute amené les deux époux à de mutuelles concessions qui, à défaut du bonheur, eussent assuré leur tranquillité.

Près du chevet de celui qu'ils aimaient plus que tout au monde, mille pensées tumultueuses, sombres, désolées, se pressaient dans l'esprit de ces deux hommes qui n'osaient se parler de peur de fondre en larmes. M. de Champlâtreux implorait Dieu qui, après lui avoir donné ce fils adoptif, digne de tout son amour, menaçait de le lui ravir. Le courage montré par le vieillard qui avait voulu servir de second à Bouchot pour attester au besoin la véracité de l'accusation portée par l'artiste, il l'expiait par une cruelle réaction, et il se demandait si, au lieu de remplir un devoir, ainsi qu'il le croyait, il n'avait pas commis une impiété dont Dieu le châtiait.

«Ma raison a pu me tromper, pensait-il; mais mon cœur ne devait-il pas être avec celui dont le bras soutient ma vieillesse, contre l'ingrat qui me traite comme un mort?

De temps à autre, Mme Hubert éplorée pénétrait dans la chambre. Elle s'approchait du lit, bordait les draps, redressait l'oreiller, posait ses lèvres sur le front brûlant de l'artiste, puis se retirait, se couvrant la bouche d'un mouchoir pour étouffer un sanglot.

Sombre, défait, Gaston ne quittait guère son ami des yeux. La colère bouillonnait dans son cœur, il se sentait animé d'une haine mortelle contre celui dont l'épée avait frappé Bouchot. Par deux fois il interrogea Mme Hubert; la pauvre femme ignorait le nom de l'adversaire de son jeune maître. A n'en pas douter, M. de Champlâtreux avait été l'un des témoins de l'artiste, et cette circonstance éloignait l'image de René, qui passait avec persistance devant les yeux de Gaston. Bouchot, gai, vif, mordant, n'était pas querelleur; on acceptait ses vérités un peu rudes, grâce à la forme originale qu'il leur donnait, et dont sa bonne humeur enlevait l'amertume. En dehors des médiocrités jalouses de son talent, on ne lui connaissait pas d'ennemis. Quelle inexplicable fatalité avait donc pu l'amener à se battre, à cacher son duel à celui qui aurait dû être le premier à le connaître?

«C'est lui! répétait sans cesse Gaston en songeant au vicomte; Bouchot a voulu venger mon honneur!»

N'osant interroger M. de Champlâtreux, il se sentait pris de l'envie d'aller s'assurer enfin de la vérité. Trois fois il se leva, mais pour se rasseoir aussitôt. Il hésitait à s'éloigner de cette chambre où souffrait son ami. Pour tromper son impatience, il calculait alors les heures qui devaient s'écouler avant l'arrivée du docteur Fontaine.

«Il ne laissera pas mourir Bouchot, lui, se disait-il.»

Vers onze heures, M. de Champlâtreux, les yeux clos, semblait sommeiller; sa tête s'inclinait sur sa poitrine.

«Ne songez-vous pas à vous reposer, monsieur? lui demanda Gaston. Il faut ménager nos forces; nous aurons à passer plus d'une nuit pour le cher être qui dort là.

—Non, répondit le comte; s'il ouvre les yeux, je veux qu'il me voie. Si la fatigue l'emporte sur ma volonté, je sommeillerai dans ce fauteuil.»

Gaston s'inclina sans insister. Insensiblement, la lassitude, jointe aux émotions terribles de la journée, vainquit la volonté de l'énergique vieillard; il s'endormit.

Gaston, pour la dixième fois peut-être, calcula le nombre des heures qui s'écouleraient avant l'arrivée de son parrain. Sa confiance absolue dans la science du docteur soutenait son espoir. Il lui avait vu si souvent accomplir de véritables miracles, qu'il lui semblait que sa présence seule ranimerait Bouchot. Engourdi lui-même par l'immobilité et la chaleur, il se leva pour s'appuyer sur le pied du lit; une lampe, posée sur un guéridon, éclairait vaguement la chambre. Sur les murs trois portraits représentant Gaston, M. de Champlâtreux, et une femme jeune encore, coiffée d'un bonnet tuyauté,—c'était sa mère que l'artiste avait reproduite de mémoire. Le comte, la tête renversée, reposait paisible; Bouchot, le front couvert de sueur, la respiration saccadée, frissonnait, bien que ses traits n'exprimassent aucune souffrance. Mme Hubert entrouvrit la porte, Gaston fit un geste de silence en lui désignant le comte; la brave femme se retira sans bruit.

Tout à coup, les lèvres de l'artiste s'agitèrent.

«Désires-tu quelque chose? lui demanda Gaston, qui se pencha vers lui.

Bouchot, de nouveau immobile, murmura le nom de son ami.

«Où souffres-tu?» dit celui-ci avec émotion.

L'artiste ouvrit les yeux et prononça plusieurs phrases inintelligibles.

«La fièvre,» pensa Gaston.

Dix minutes s'écroulèrent, la respiration de M. de Champlâtreux et le tic-tac du mouvement de la pendule troublaient seuls le silence.

«Non, madame,» dit soudain Bouchot d'une voix distincte.

Au bout d'un instant, il ajouta:

«Je ne veux pas que M. René tue mon ami!»

Le cœur de Gaston bondit; ses battements tumultueux dominèrent le bruit du balancier; il écouta avec avidité, cherchant à recueillir, à coordonner les mots incohérents que prononçait l'artiste. M. de Champlâtreux s'éveilla soudain; il se redressa, frappé de l'expression de colère qui animait le visage de Gaston.

«Qu'y a-t-il? s'écria le vieillard, dont la main se posa sur le bras de son petit cousin.

—Le délire, monsieur. Ah! cette voix qui n'est plus la sienne, cette raison si lucide qui divague, ces mots inachevés qui me rappellent à la fois de tendres et de cruels souvenirs, énervent mon courage. Je vais marcher; j'étouffe, j'ai besoin d'air. Restez, madame Hubert, tout à l'heure votre maître vous appelait.»

Gaston se dirigea vers la porte; prêt à franchir le seuil, il revint à la hâte sur ses pas, posa ses lèvres sur la main du blessé dont le hasard venait de lui révéler le dévouement. Le comte lui saisit le bras.

«Du courage, dit-il, Dieu nous le conservera.»

Gaston se laissa relever par le vieillard et sortit. Il gagna le jardin et s'élança dans la rue. Il neigeait.

Il marcha d'abord à l'aventure. Que n'eût-il pas donné pour qu'il fît jour, pour rencontrer l'antagoniste de Bouchot. Minuit sonna. Gaston, la tête nue, songeait à se rendre au cercle que fréquentait René, à le provoquer, à le forcer à se battre sur l'heure. Il croyait Hélène coupable, et il se sentait pris de haine pour cette jeune femme qu'il avait si follement aimée. Sans chapeau, couvert de neige, il se présenta au cercle de la rue Royale, et fit demander le vicomte de Champlâtreux, qui n'était pas encore arrivé.

Il erra dans les Champs-Élysées, et se trouva tout à coup devant son hôtel. Gaston, un peu calmé, monta chez lui avec l'intention de changer de vêtements et de retourner au cercle. Il s'assit devant son bureau; mais inquiet, nerveux, l'esprit tourmenté par des idées de vengeance, il voulut jeter à la face de la marquise le malheur affreux dont elle était cause, lui reprocher sa trahison, et lui annoncer qu'une séparation allait leur rendre leur liberté. Il traversa les appartements d'Hélène, situés, comme les siens, au-dessus du grand salon de réception, passa près d'une femme de chambre à moitié endormie, et souleva une portière. Nonchalamment étendue sur une causeuse, la marquise souriait à René de Champlâtreux assis à ses pieds.

À la vue de son mari, les vêtements mouillés, les cheveux en désordre, le visage terrible, Hélène se redressa à demi, ses yeux s'agrandirent d'épouvante; le vicomte se retourna.

Gaston se jeta sur lui, l'étreignit au collet d'une main nerveuse dont la colère doublait la force, et le traîna vers la fenêtre qu'il ouvrit. René eut à peine le temps de se débattre, il se sentit soulevé et balancé au-dessus du vide. La marquise effrayée voulait en vain crier, elle ne pouvait bouger. En apercevant le gouffre, Gaston recula, le fantôme de son père passa devant ses yeux, ses nerfs crispés se détendirent, et le vicomte roula sur le parquet, tandis que son adversaire pressait convulsivement son front prêt à éclater.

«Monsieur, s'écria René meurtri, vous êtes un manant.

—Sortez vite! répondit Gaston qui montra la porte.»

Le jeune homme n'était pas de force à lutter; il s'éloigna plein de rage.

«À demain! cria-t-il.

—Oui, à demain,» répéta Gaston d'une voix sourde.

La marquise se leva chancelante.

«Restez, madame, dit Gaston avec effort, j'ai à vous parler pour la dernière fois.»

Cette scène, rapide comme l'éclair, avait à peine donné le temps aux acteurs de réfléchir. La jeune femme s'appuya contre la cheminée. Son mari, pour dompter la colère qui l'agitait, se promenait à grands pas, repoussant les meubles avec violence. Par la fenêtre, demeurée ouverte, pénétraient la bise et la neige. Hélène frissonnait; Gaston, au contraire, se sentait soulagé par le souffle glacial qui activait la flamme du foyer et faisait vaciller la flamme des lampes.

«Mon honneur outragé, dit-il en s'arrêtant soudain, exigerait un châtiment…»

La marquise l'interrompit.

«Me croyez-vous donc coupable? s'écria-t-elle.

—Je vous croyais au moins assez de courage pour ne pas renier votre amant, répondit-il avec mépris.

—Je vous jure…

—C'est me supposer par trop crédule; cette main qui touchait presque la vôtre quand je suis entré, feindrez-vous d'ignorer qu'elle s'est teinte ce matin du sang de mon seul ami? Bouchot se meurt, madame, et c'est votre amant qui l'a tué.

—C'est affreux! dit Hélène en tombant sur un canapé, vous me rendez folle.»

Gaston, pris d'un rire nerveux, se rapprocha de la jeune femme. Elle baissa la tête avec effroi.

«Je vous en prie, dit-elle en joignant les mains, calmez-vous, laissez-moi vous expliquer…

—A quoi bon; nous savons à l'avance que nous ne réussirons pas à nous entendre.

—Je suis innocente.

—Vous vous trompez; je vois des taches de sang sur votre robe et sur vos mains.

—Lorsque vous êtes entré, M. de Champlâtreux…

—Ne prononcez pas ce nom, s'écria Gaston; comprenez donc que j'ai besoin de tout mon courage pour ne pas vous broyer sous mes pieds!»

La marquise se redressa avec dignité.

«Monsieur, dit-elle, c'est à tort que vous m'insultez.

—C'est vrai, Bouchot n'est pas tout à fait mort.

—Vous me rendez responsable d'un malheur que je n'ai pu empêcher; M. des Étrivières a été le provocateur.

—Oui, s'écria douloureusement Gaston, vous trahissiez mon honneur, et il a donné sa vie pour le défendre.

—Je ne puis que vous répéter que je suis innocente.

—Afin de sauver votre amant.

—Vous êtes injuste et cruel, monsieur.

—En vérité! Mais qu'êtes-vous donc, vous dont les coquetteries jettent face à face, l'épée à la main, des hommes qui ne peuvent que vous mépriser? À cause de vous, M. René de Champlâtreux a blessé Bouchot, et dans quelques heures, encore à cause de vous, j'essayerai à mon tour de tuer M. René de Champlâtreux.»

Des larmes remplirent les yeux d'Hélène.

«Les succès de Mme de Rochepont vous empêchaient de dormir, continua Gaston irrité; qu'avez-vous à lui envier désormais? J'ai pu ne pas aimer vos bals, vos fêtes, votre monde faux, méchant, insipide et vain; mais quelle idée vous êtes-vous donc faite de mon caractère, pour me croire un de ces maris complaisants que les galanteries de leurs femmes égayent, qui sont de leur siècle, comme on dit aujourd'hui? Je vous ai aimée follement; cet amour, vous avez pris à tâche de l'étouffer sous votre indifférence; il gênait vos plaisirs. J'ai consenti, la mort dans l'âme, à vous laisser libre, vous supposant l'âme assez haute pour ne jamais souiller le nom que je vous avais confié; je vous croyais une honnête femme, je vous plaignais quand vous n'aviez droit qu'au mépris.»

Gaston reprit sa marche à travers le salon, soudain il s'aperçut que la marquise grelottait. Il ferma aussitôt la fenêtre et revint lentement près de la cheminée.

«Je vous demande pardon, madame, dit-il d'une voix subitement calmée, j'oublie depuis un quart d'heure que vous êtes chez vous.

—Vous me torturez, monsieur, répondit Hélène qui pleurait.

—Vous n'êtes pas juste; vous subissez les résultats de votre conduite.
Consolez-vous du reste; demain peut-être vous serez veuve…

—Monsieur!

—Je venais vous dire adieu; la colère m'a emporté lorsque j'ai vu là, près de vous, à vos pieds, le meurtrier qui m'a volé mon honneur.

—Je me sens malade, monsieur, brisée, anéantie; je voudrais pourtant vous convaincre que je puis vous regarder sans rougir, et que j'aurais voulu vous rendre heureux.

—Je pourrais vous croire, dit Gaston qui secoua la tête, si vous ne m'aviez pas trompé autrefois sur vos sentiments à mon égard. Vous vouliez un titre; vous avez eu tort de vous presser, vous seriez aujourd'hui la femme de ce gentilhomme qui, ainsi que vous, ne voit rien de plus sérieux au monde que ses habits, sa livrée, ses attelages et sa loge à l'Opéra. Vous l'auriez aimé, lui; mais rien n'est perdu, de la veuve d'un marquis de La Taillade on peut faire une comtesse de Champlâtreux. Ma colère a fui, ajouta-t-il à un mouvement de la jeune femme, je ne voudrais pas récriminer, un passé tel que le nôtre ne mérite que l'oubli. Notre union n'a pas été heureuse, Hélène, et à cette heure suprême pour moi, il me répugne de mettre tous les torts de votre côté. Votre richesse nous a été fatale, c'est elle, plus encore que votre éducation, qui nous a séparés et empêchés de nous comprendre. Comment, jeunes tous deux, vous si belle, moi si aimant, avons-nous pu marcher vers cet abîme qui va nous engloutir aujourd'hui? Comment votre cœur n'a-t-il jamais répondu aux battements du mien? Que de fois, à vos pieds, amoureux, jaloux, désespéré, n'ai-je pas imploré votre pitié à défaut de votre amour, sans même vous émouvoir. J'ai essayé de votre vie; je me suis jeté, pour vous complaire, dans ce tourbillon où la raison se perd ou s'égare, et j'en ai rapporté le dégoût. Vous n'avez pas voulu tenter l'épreuve contraire, qui nous eût peut-être épargné le naufrage où notre honneur et notre dignité vont devenir la risée des oisifs et des sots… Mais brisons là; que je succombe demain ou que le sort des armes me favorise, je vous dis un adieu éternel… vous êtes libre.»

Gaston salua; Hélène essayait en vain de répondre; elle étouffait; elle entendit son mari s'éloigner sans pouvoir le rappeler.

«Gaston!» cria-t-elle enfin.

Elle écouta, espérant qu'il allait revenir; au bout d'un instant elle tenta d'appeler encore et s'évanouit.

Il était deux heures du matin lorsque Gaston revint s'asseoir au chevet de son ami. La fièvre se calmait, et le reste de la nuit s'écoula sans accident. Au point du jour, l'artiste semblait dormir; Gaston se pencha vers lui pour l'embrasser et s'éloigna après avoir pressé la main de M. de Champlâtreux.

Vers onze heures, le docteur Fontaine entra dans la chambre du blessé; le comte courut vers lui.

«Gaston est allé au-devant de vous, lui dit-il.

—Je ne l'ai pas rencontré,» répondit le docteur qui se mit aussitôt à ausculter le patient.

M. de Champlâtreux suivait tous les mouvements du vieillard, essayant de lire sur son visage le pronostic qu'il considérait comme une sentence.

Le parrain de Gaston gagna l'antichambre.

«Eh bien? demanda le comte avec angoisse.

—Il est fort heureux, monsieur, que nous croyions en Dieu, vous et moi; nous le prierons, car nous avons besoin qu'il nous aide.»

En ce moment, un grand bruit se fit entendre au bas du perron, et un cri poussé par Mme Hubert troubla les deux vieillards, qui se précipitèrent vers la fenêtre. Soutenu par la veuve, Gaston, livide, les bras croisés sur la poitrine, descendait d'une voiture de place.

Le docteur s'avança vers l'escalier; à sa vue un sourire de joie illumina les traits de son filleul.

«Bouchot! s'écria-t-il.

—Il repose.

—Vous le sauverez, mon parrain?

—Je l'espère; mais toi, qu'as-tu donc?

—Moi, répondit Gaston, je vais mourir sans l'avoir vengé.»

Et, blessé à la poitrine, presque au même endroit que son ami, le marquis, à bout de forces, s'affaissa sur le parquet.