VII

LA PETITE MAISON DE HOUDAN.

La seconde quinzaine de mars 1865, comme pour compenser l'hiver rigoureux qu'on venait de traverser, se montra presque printanière. Les arbres, bien qu'encore nus, commençaient à perdre l'aspect désolé qu'ils prennent après la chute des feuilles, alors que novembre les enveloppe de son brouillard glacé. On sentait la vie, si longtemps suspendue, ranimer les noires écorces, et la sève, attirée par les tièdes rayons du soleil, gonflait peu à peu les bourgeons. Un dimanche, vers midi, au fond du jardin de la petite maison de Houdan, Catherine et Aimée disposaient deux fauteuils près d'une muraille que les feuilles d'un pêcher tapissaient en été. Une bande de passereaux gazouillaient sur un vieux pommier, tandis qu'un chat, tapi sous une touffe de buis, suivait leurs évolutions et dilatait avec convoitise ses prunelles d'or.

Soudain Mademoiselle apparut sur le perron; elle était un peu courbée, mais ses beaux yeux noirs éclairaient toujours son visage.

«Tout est-il prêt, Aimée? demanda-t-elle.

—Oui, bonne amie, et grâce à ce ciel sans nuage, l'air est presque chaud.»

En ce moment, le docteur franchit la porte à son tour; il donnait le bras à Bouchot.

«Doucement, mon parrain, dit l'artiste, dont un sourire anima les traits pâles, vous descendez les marches comme si vous aviez vingt ans.

—Souffres-tu donc?

—Non; votre raccommodage est de première qualité; mais, par suite de votre diète, j'ai l'haleine courte.

—Dans huit jours tu mangeras à ton gré.

—Si je commençais tout de suite? ce serait autant de gagné. Je vous parie votre portrait contre une de vos boîtes de pilules, mon parrain, que je nettoie un gigot jusqu'à l'os.

—C'est fort possible. Pour ce soir, en attendant, tu voudras bien te contenter d'une aile de poulet.

—Vous avez peur de perdre, mon parrain. Ouf! nous voilà arrivés.»

L'artiste était à peine assis que M. de Champlâtreux, soutenant Gaston, descendit les marches du perron..

«Appuyez-vous sur moi, mon cousin, disait le vieillard; on croirait que vous doutez de mes forces.

—C'est-à-dire que j'essaye les miennes, monsieur; je voudrais enfin pouvoir marcher seul.»

Bientôt les deux convalescents, entourés de leurs amis, se trouvèrent assis côte à côte au soleil.

«Qui veut la chancelière? cria Catherine.

—Elle est pour Gaston, répondit Bouchot. Dorénavant, Catherine, vous voudrez bien ne m'offrir que des choses qui puissent se manger.

—M. Fontaine prétend que ça vous ferait du mal.

—Le docteur est payé par mes ennemis. Il serait digne de vous, Catherine, et de votre intégrité proverbiale, d'apporter le gigot en question. Je ne mangerai pas l'os, je le donnerai à Gaston, qui le mettra dans sa chancelière pour dépister les soupçons.

—Crois-tu donc, dit celui-ci en souriant, que je ne sois pas aussi capable que toi d'apprécier un bifteck?

—Tu es affamé?

—Autant que toi pour le moins.

—Impossible! je suis la faim en chair et en os, c'est-à-dire en os, pas en chair. Vous entendez, ma tante? continua l'artiste, qui se tourna vers Mademoiselle, le logement, les lits, le service sont assez confortables chez vous; seulement, on y meurt d'inanition.

—Par ordonnance du médecin, mon cher neveu.

—Déchirez l'ordonnance et faites-nous servir une côtelette.

—Vous sortez de table.

—Qu'à cela ne tienne, nous nous y remettrons.

—Ajournons à huitaine, mon neveu, par respect pour la Faculté.

—Mademoiselle Aimée! cria Bouchot.

—Que désirez-vous, monsieur des Étrivières.

—Vous devez avoir l'âme charitable, si les apparences ne sont pas trompeuses; n'auriez-vous pas un gigot au fond de votre panier à ouvrage?

—Non, monsieur.

—Je vois pourtant quelque chose de rouge.

—C'est ma tapisserie.

—Te sens-tu l'estomac assez féroce pour manger de la tapisserie? demanda l'artiste à son ami.

—Tu es fou!

—Comme on voit bien que tu n'as qu'une fausse faim! Ah! mon parrain, le jour où je pourrai marcher, je me rends au Soleil-d'Or et je commande une soupe aux choux!… Je vous en donnerai, mademoiselle Aimée; quant à Gaston, il sera raisonnable, et continuera à manger l'œuf à la coque dont votre père régale ses clients. On ne m'y reprendra plus, mon parrain, à vous honorer de ma pratique.

—Je l'espère bien, dit le docteur, qui serra la main de l'artiste. Au revoir, messieurs; au moindre symptôme de froid, rentrez. Êtes-vous toujours dans l'intention de me tenir compagnie, monsieur de Champlâtreux?

—Oui, certes, mon cher docteur.»

Le vieillard, avant de s'éloigner, embrassa Bouchot et salua courtoisement les deux dames qui s'établirent près des convalescents…

«C'est bon tout de même le soleil, dit l'artiste, et je comprends la béatitude de ce matou qui nous imite là-bas. Mais vois un peu notre infériorité, ni toi ni moi ne savons faire ronron.

—Quand pourrons-nous courir dans les grands bois? répondit Gaston qui soupira.

—Pour cueillir des châtaignes et récolter des champignons vénéneux? Nous avons le temps. Si ce n'était la question des vivres, je me trouverais heureux ici, moi. Il y a des instants, ajouta-t-il en regardant Mademoiselle, où je suis jaloux de Gaston.

—Jaloux de Gaston? répéta celle-ci avec surprise.

—Vous êtes sa vraie tante, à lui; et je souhaiterais vous appartenir par un lien plus étroit encore: être votre fils, par exemple.

—Je ne vous en aimerais pas pour cela davantage, mon cher Bouchot; entre vous et Gaston, mon cœur n'établit guère de différence, et je suis sûre qu'il n'est pas jaloux, lui.

—Il a bon caractère; moi je suis égoïste et je voudrais tout avoir à moi seul.

—Même les coups d'épée, dit Gaston qui lui prit la main.

—Ne parlons pas politique, mon cousin, répliqua l'artiste qui depuis quelque temps désignait son ami par le titre que lui donnait M. de Champlâtreux.

—Avez-vous froid, messieurs? demanda Aimée.

—Non, mademoiselle, nous avons faim. Pendant que je suis en train de me créer une famille, je vous avoue qu'une de mes ambitions serait de posséder une sœur qui vous ressemblât.

—Je serai votre sœur le jour où vous voudrez, répondit la jeune fille.

—Ma sœur de charité; vous l'êtes déjà.

—Parce qu'il m'arrive de vous présenter votre tisane?

—Non; par la façon dont vous vous y prenez; ce n'est pas si facile que vous semblez le croire, d'être bonne au naturel.»

Aimée rougit légèrement.

«Du reste, continua l'artiste, le hasard m'a toujours servi, sans que ça paraisse; il y a des instants où j'en conviens afin de ne pas le décourager. La Providence m'a pris ma mère, cependant; c'est le seul mauvais tour que je ne puisse lui pardonner.

—Et votre jeunesse a été rude, mon neveu.

—C'est pour cela que j'ai la vie dure. Mon brave homme de père a beaucoup employé le tire-pied pour mon éducation; dois-je m'en plaindre? Sans cette circonstance, je ne pourrais me faire appeler M. des Étrivières. Je grandissais plus mal que bien, lorsque la Providence m'envoya un frère sous les traits de l'honorable marquis de La Taillade, ici présent. Il est vrai que, peu après, j'héritai d'une belle-mère, dont je n'ai pas eu à me louer. Je ne lui en veux pas, elle m'a fait mieux comprendre tout le prix de l'amitié de Gaston. Un jour, du côté de Passy, je perds mon ami à pile ou face, et je retrouve un second père, sans tire-pied, celui-là, qui met du fromage sur mon pain sec, de l'orthographe dans mon écriture et une toile sous mon pinceau. Je ne sais si vous avez pénétré sous l'écorce de M. de Champlâtreux, ma chère tante, continua l'artiste dont la voix s'attendrit soudain; figurez-vous un peu de toutes les vertus et de toutes les qualités pétries ensemble sons l'aspect vénérable que vous connaissez. Vous en homme, ajouta-t-il en baisant la main de Mademoiselle.»

Il y eut un moment de silence; l'artiste continua.

«Je croyais M. de Champlâtreux unique de son espèce lorsque j'ai connu votre grand-père, mademoiselle Aimée, c'est-à-dire quand la Providence m'a donné un parrain. Me voici donc avec une famille complète; non, il me manque une nourrice, le jour où Catherine m'octroiera un gigot, elle sera ma nourrice. Ouf! je n'ai plus la force de parler; à ton tour, mon cousin.

—Tu rêves garde-manger, je rêve liberté, moi, dit Gaston; je me trouve mal à l'aise sur ce fauteuil; il me tarde de pouvoir marcher, courir au besoin; de reprendre une vie active, où mon corps obéisse à ma volonté.

—Tu n'es pas difficile; pourquoi ne demandes-tu pas une paire d'ailes, tout de suite? tu pourrais même en demander deux afin de m'en céder une. Veux-tu que je te fournisse le moyen de réaliser ton rêve?

—Tu vas dire quelque folie.

—Tu me connais bien mal.

—Parle, alors.

—Mange du gigot, mon cher, un peu saignant surtout.

—Voilà le soleil parti, il faut rentrer, dit Mademoiselle.

—Une, deux, en route! s'écria Bouchot en se levant, pas pour les grands bois, par exemple.

—Voulez-vous vous appuyer sur mon bras, monsieur mon frère?

—Oui, certes, ma charmante sœur.

—Pourquoi Gaston n'a-t-il pas votre gaieté? dit la jeune fille qui marchait à petits pas.

—Ma gaieté! répéta Bouchot; comment, vous aussi, mademoiselle, vous me croyez gai? Il n'en est rien; je suis triste. Vous riez? Je parle sérieusement. Lorsqu'on débouche une bouteille de champagne, un liquide vif, pétillant, joyeux s'en échappe, n'est-ce pas? Mais le liquide parti, que reste-t-il? Une bouteille! Est-ce que vous trouvez cela gai, une bouteille vide?

—Pas trop, répondit Aimée.

—Eh bien, je suis la bouteille, gaie en apparence, triste en réalité.

—Que vous raconte donc Bouchot? demanda Gaston.

—Il vient de me convaincre qu'il a le caractère mélancolique, répondit en riant la jeune fille.

—Et vous Aimée, quel est le fond de votre caractère?

—La gaieté, répondit le peintre; mets-toi à l'ombre; si mademoiselle paraît, tu te croiras en plein soleil.

—Et si tu surviens, il me semblera être en plein midi, un jour d'été.»

L'artiste fit un mouvement d'épaule.

«Voilà comme on juge les gouvernements, dit-il; enfin, n'en parlons plus, la justice n'est pas plus de ce monde que le bonheur.

—D'où est tirée cette maxime, monsieur des Étrivières!

—Des œuvres complètes de M. Prudhomme, mademoiselle.»

À dater de ce jour, la convalescence des deux amis marcha avec rapidité. Dès la semaine suivante, Bouchot put manger à sa guise, et, bien que sa blessure eût inspiré plus de craintes au docteur que celle de Gaston, il retrouva ses forces le premier. Bientôt l'artiste entreprit de longues courses à pied, alors que le mari d'Hélène ne se hasardait guère au delà de la Grande-Rue. Mademoiselle, dont la sensibilité et l'affection venaient d'être mises à de si rudes épreuves, commença à respirer.