VIII

BOUCHOT EXÉCUTE POUR LA DERNIÈRE FOIS LE PAS DE GISELLE.

Lorsque le docteur avait proposé d'emmener à Houdan les deux blessés,
Mademoiselle était demeurée silencieuse.

«Je crois notre Aimée guérie, avait-elle dit en prenant la main de son vieil ami; depuis le mariage de Gaston, elle a vaillamment combattu son amour devenu sans espoir. La flamme s'est éteinte, faute d'aliment. Mais si nous nous trompions, si la flamme qui nous semble morte n'était qu'endormie, ne serait-il pas à craindre que la vue de Gaston malheureux ne la ranimât à l'improviste?

—Vous avez raison comme toujours, avait répondu le docteur; je vous devance à Houdan afin de conduire Aimée à Dreux.

—Non; c'est moi qui vais partir, afin de tout préparer pour recevoir nos chers malades. Laissez-moi faire, et ne nous effrayons pas avant l'heure.»

Aimée, sans en connaître la cause, savait que les deux amis, blessés en duel, avaient été en danger de mort. Au premier mot de départ, elle se jeta dans les bras de Mademoiselle:

«Gardez-moi près de vous, s'écria-t-elle; vous aurez besoin de moi pour vous aider à les soigner. Gaston est marié, heureux, je ne l'aime plus d'amour et je puis le revoir sans danger.

—Ne te trompes-tu pas toi-même? chère enfant.

—Je ne le pense pas. D'ailleurs, depuis deux ans, j'ai eu le temps de guérir de ma folie.

—Ces folies-là sont indépendantes de la volonté.

—J'ai pu l'aimer lorsqu'il était libre; je ne luttais pas alors, je prenais mon amour pour de l'amitié. Il n'en serait plus de même aujourd'hui que j'ai l'expérience.

—Promets-moi de me raconter sérieusement tes impressions durant la première semaine qu'il passera ici.

—Je vous le promets; s'il y a du danger, je demanderai de moi-même à partir: j'ai trop souffert pour vouloir recommencer ces terribles épreuves.»

À l'arrivée des deux jeunes gens, pâles, maigres, les yeux agrandis, et qu'on dut transporter dans leur chambre, Aimée fondit en larmes. Le soir venu, Mademoiselle interrogea sa petite amie.

«Je crois pouvoir rester ici sans danger, répondit-elle.

—Ton émotion m'a inquiétée.

—Me croyez-vous donc plus forte que vous et que Catherine? Vous sanglotiez aussi fort que moi lorsqu'on a porté Gaston et M. des Étrivières chez eux.

—C'est vrai; mais tu vas le revoir tous les jours, maintenant.

—Dois-je cesser d'aimer Gaston d'une façon absolue?

—Tout ce qui troublerait ta tranquillité serait en trop, mon enfant.

—Eh bien, si mon mal veut me reprendre, j'aurai le courage de vous le dire et de m'éloigner.

—Je crois en toi, chère petite; le malheur nous a assez éprouvés pour que nous puissions espérer quelques jours paisibles.»

Aimée, sans être d'une beauté remarquable, était cependant jolie. Son visage, à la peau fine et rosée, plaisait plus encore par l'expression que par la régularité des traits. Elle avait de grands yeux aux regards veloutés, de belles dents, des cheveux noirs abondants, la taille bien prise, la démarche légère et gracieuse. Petite et mignonne, on la voyait partout à la fois, comme un lutin narquois et bienfaisant. On retrouvait en elle beaucoup de ce charme indéfinissable que Mademoiselle possédait à un si haut degré, et ceux qui approchaient l'aimable jeune fille, quel que fût leur âge ou leur sexe, ne pouvaient se défendre de l'aimer.

Un mois environ après l'installation des deux amis dans la petite maison, Aimée s'établit un soir près du lit de Mademoiselle.

«Je viens d'examiner mon cœur, dit-elle, et de lui faire passer un examen scrupuleux.

—Et quel a été le résultat?

—C'est que Gaston m'intéresse un peu plus que M. des Étrivières.

—Voilà qui est mauvais, répondit Mademoiselle avec vivacité.

—Je ne crois pas, bonne amie.

—Tu l'aimes encore?

—Oui, mais sans passion, comme un ami plus cher et que je connais depuis plus longtemps. D'ailleurs, ce n'était pas de moi que j'avais peur, c'était de lui.

—Que veux-tu dire?

—Que, sans l'indifférence qu'il me témoigne, je me serais peut-être remise à l'aimer. Je suis guérie, bien guérie.

—Sérieusement?

—Oui, j'ai pu m'en assurer hier en acquérant la certitude d'un malheur que je soupçonnais.

—Lequel?

—C'est que le ménage de Gaston n'est pas heureux. Il y a un an, une semblable nouvelle m'eût impressionnée.

—Et aujourd'hui?

—Mon premier mouvement a été de le plaindre et de former le vœu sincère de le voir retourner près de la marquise.

—Il y retournera, je l'espère, répondit Mademoiselle; mais comment as-tu appris?…

—Dame, sans être curieuse, je me suis demandé, comme tout le monde, pourquoi Gaston n'allait pas à la Mésangerie, où mon grand-père eût pu le soigner aussi bien qu'ici.

—Il a voulu être transporté chez moi, une idée de malade.

—Alors, pourquoi madame de La Taillade n'est-elle pas venue s'établir près de lui? Vous ne lui avez pas défendu votre porte, je suppose.

—Tu sais bien que ma belle nièce dédaigne notre médiocrité; elle ne pourrait vivre dans nos chambres étroites; mais laissons ce sujet. Demain, peut-être, Gaston se réconciliera avec sa femme, et leurs secrets ne nous appartiennent pas.»

Aimée se pencha pour embrasser Mademoiselle, qui demeura pensive.

«Qu'avez-vous donc? Mes paroles vous ont-elles affligée?

—Non, mon enfant, rassurée par ta franchise, je faisais un rêve et je songeais à quelqu'un…

—Je devine à qui, dit la jeune fille qui sourit.

—Voyons!

—Vous songiez à M. des Étrivières.

—Je ne connais personne qui soit plus digne de toi.

—Mon grand-père l'aime beaucoup.

—Et moi, et Catherine, car je crois inutile de nommer Gaston.

—C'est-à-dire, s'écria joyeusement Aimée, qu'il ne manque plus que mon consentement.

—Et le sien, s'empressa d'ajouter Mademoiselle.

—Bien sûr; cependant… faut-il vous le dire, bonne amie?

—Il faut toujours tout me dire, mon enfant.

—Eh bien, depuis quelques jours, M. des Étrivières me regarde avec une éloquence dont il ne paraît pas se douter.

—Tu crois qu'il t'aime?

—Je ne crois rien, bonne amie, je vous dis tout.

—Te déplairait-il?

—Après Gaston, c'est le seul homme au monde qui ne me paraisse pas désagréable. Ils ne sont pas beaux, les hommes.

—M. Bouchot est joli garçon.

—Quand je dis que les hommes ne sont pas beaux, je ne veux parler ni de
Gaston ni de son ami.

—Tu m'inquiètes, c'est toujours le nom de mon neveu que tu mets en avant.

—N'est-ce pas vous qui m'avez appris, que, dans une lettre, il faut prendre garde surtout au post-scriptum?

—Oh! mais, voilà un symptôme.»

La jeune fille rougit et se cacha les yeux.

«J'aimerai peut-être un jour M. Bouchot, dit-elle en s'enfuyant; seulement, je veux que ce soit lui qui commence.

—Prends garde! lui cria Mademoiselle, qui murmura ensuite: Dieu, qui nous a prodigué les épreuves, devrait bien nous donner à tous ce bonheur-là.»

C'était une joie pour les deux convalescents que de sentir autour d'eux la petite Aimée, comme ils la nommaient familièrement. Bouchot surtout se plaisait à la voir, à l'entendre chanter, rire ou causer. La présence de la vive jeune fille faisait battre son cœur avec force, circuler son sang avec plus de vitesse. Le matin, il descendait toujours le premier, presque certain de trouver Aimée déjà établie près de la fenêtre du salon. Gaston ne tardait guère à le rejoindre; mais il s'installait sur un fauteuil, s'absorbait dans la lecture d'un livre ou demeurait pensif. A mesure que sa guérison avançait, une tristesse invincible semblait s'emparer de lui.

«A qui songes-tu? lui demanda un jour son ami.

—Tu veux dire à quoi?

—Non pas, je parle français et je le répète: A qui songes-tu?

—Au passé, à l'avenir, à la gloire.

—Je te prie de remarquer que je parle chien et que tu réponds chat.

—Je songe à Hélène.

—Depuis notre arrivée elle habite la Mésangerie et fait demander soir et matin de nos nouvelles.

—Par son intendant, répondit Gaston; elle n'a pas songé à venir elle-même.

—Sa position est difficile, il faut être indulgent.

—Tu la crois donc à la Mésangerie?»

Bouchot regarda son ami d'un air surpris.

«Elle y est restée trois semaines, continua Gaston; aussitôt qu'elle nous a su hors de danger, elle est partie pour Paris.

—Ne jugeons pas à la hâte. Elle doit être blessée: car enfin tu l'as accusée à tort, et elle attend sans doute…»

Le marquis tendit un journal à son ami; on y parlait d'une fête officielle où la marquise avait brillé.

«Décidément, elle n'a pas de cœur, s'écria l'artiste indigné; tu as tort de t'occuper d'elle.

—Je dois la mépriser?

—Oublie-la, elle ne mérite rien de plus.

—C'est fait.» dit Gaston, qui secoua la tête et se leva.

Prenant alors le bras de l'artiste, il l'entraîna dans le jardin.

Trois semaines s'écoulèrent encore; de temps à autre, Bouchot parlait de retourner à Paris; mais il se laissait convaincre sans peine qu'un séjour de quarante-huit heures de plus à Houdan achèverait de le fortifier. Il avait commencé le portrait de Mademoiselle et d'Aimée dans l'espoir de les terminer assez tôt pour le Salon. Le Salon allait ouvrir, et les portraits étaient loin d'être achevés.

Une après-midi que Gaston travaillait dans sa chambre, l'artiste prit une canne et gagna la campagne. Il semblait préoccupé et marcha jusqu'à l'entrée d'un bois, où il s'assit. L'air était doux, le soleil radieux, les arbres commençaient à verdir, un vent léger courbait les moissons vertes. Bouchot contempla longtemps le paysage qui se déroulait devant lui; puis son regard s'arrêta sur la vieille tour que Gaston lui avait si souvent décrite.

«Monsieur Bouchot, dit-il enfin en se parlant à lui-même, ainsi que son caractère expansif lui en avait fait contracter l'habitude, vous devez supposer que je ne vous ai pas amené ici, seul, loin du monde et de son tourbillon, uniquement pour vous divertir. J'ai à vous adresser une série de questions auxquelles je vous prie de répondre avec une entière franchise. Rassurez-vous, je serai indulgent et je ne vous trahirai pas. Donc, mon cher Bouchot, je voudrais savoir pourquoi vous êtes tantôt triste, tantôt gai, et tantôt ni l'un ni l'autre; pourquoi votre esprit, votre cœur, votre âme débordent de poésie. Autrefois, dans la nature, dont vous êtes un admirateur si fervent, vous voyiez avant tout des rayons, des ombres, des effets de lumière, du pittoresque, des tons, des perspectives, d'inimitables tableaux. Aujourd'hui, vous écoutez gazouiller les oiseaux, bruire le feuillage, murmurer les ruisseaux, siffler le vent, et, dans l'azur splendide du ciel, vous découvrez, même en plein jour, des lunes, des étoiles, jusqu'à des soleils. Vous vous intéressez au brin d'herbe que la brise incline, vous protégez les hannetons contre les enfants, la mouche contre l'araignée, et la petite chanson plaintive du grillon vous rend si joyeux le soir, qu'elle vous donne envie de pleurer. Vous êtes distrait, rêveur, sérieux par instant, sans avoir pour excuse, comme votre cousin le marquis de La Taillade, le grand ouvrage que vous composez sur le bonheur de vos semblables. Je voudrais savoir encore, monsieur Bouchot, pourquoi vous trouvez que le docteur Fontaine a toujours raison, surtout quand il a tort; pourquoi Mademoiselle vous semble non-seulement adorable comme par le passé, mais belle à ravir; pourquoi Catherine, qui n'est que bonne, vous paraît spirituelle; et, enfin, pourquoi cette vieille tour, au-dessus de laquelle planent ces hirondelles dont les cris vous réveillent chaque matin, vous semble aussi nécessaire à votre existence qu'elle le paraissait autrefois à votre ami Gaston?..»

L'artiste se leva, se rapprocha du bord de la route, et du bout de sa canne il écrivit en lettres énormes sur la poussière blanche:

«J'aime Mlle Aimée!»

«Ouf! dit-il, je m'en doutais bien un peu: à présent, j'en suis sûr. Ah! j'aime Mlle Aimée! Quel est donc l'animal qui nie l'existence des anges? Est-ce assez beau, ce champ aux teintes d'émeraude, dont les ondulations s'étendent à perte de vue! et cette chaumière qui, comme une coquette, ne se montre qu'à demi à travers les taillis, il y a des heureux là-dedans! Comme cette cloche qui tinte tout là-bas est éloquente, et que de choses elle dit à ceux dont l'intelligence comprend à demi-mot! Je suis si content que, Dieu me pardonne, j'ai des larmes dans les yeux; ce n'est pas l'heure des grillons, pourtant. C'est peut-être la voix de cette grenouille qui m'émeut. Après tout, ce n'est pas si désagréable qu'on veut bien le dire, les coassements.»

Bouchot relut deux ou trois fois avec complaisance ce qu'il avait écrit; la brise, en rasant la terre, effaçait peu à peu les caractères tracés par l'artiste.

«Ça m'est bien égal, dit-il en posant la main sur son cœur, c'est gravé là.»

Tout à coup il fit deux ou trois gambades; puis, au grand ébahissement d'un paysan et de sa compagne, il se mit à danser son fameux pas de Giselle autour du nom d'Aimée. Encore essoufflé, il exécuta avec sa canne une série de moulinets auxquels le paysan répondit en brandissant son gourdin.

«Voilà un brave cultivateur qui comprend ma joie, dit Bouchot; est-il heureux, cet homme des champs! Ce doit être sa femme, cette grosse joufflue qui se cache derrière lui comme si je lui faisais peur. Le gredin manie bien sa trique. Allons, en route! Si je rencontre un monsieur assez hardi pour me soutenir que le soleil, la lune, les étoiles et les vers luisants n'ont pas été faits pour moi, je lui casse les reins.

Allons, enfants de la patrie!

Chut, ne soyons désagréable à personne, pas même au gouvernement.»

Bouchot reprit le chemin de la ville. Il salua au passage la paysanne et son compagnon qui, toujours méfiant, prit une attitude défensive, qu'il n'abandonna que lorsque l'artiste eut disparu, entre deux haies d'aubépine en fleur.