IX
AIMÉE.
Arrivé dans la Grande-Rue, Bouchot ralentit le pas; un doute affreux venait de lui traverser l'esprit. Il aimait la petite-fille du docteur, mais réussirait-il à s'en faire aimer? L'artiste eut un moment d'angoisse; toutes les chimères qui tourmentent le cerveau des amoureux l'assaillirent à la fois: il sentit la jalousie le mordre au cœur, vit un rival dans chacun de ceux qui approchaient d'Aimée, un rival qu'il faudrait combattre à outrance. Un moulinet énergiquement exécuté changea le cours des pensées de l'artiste.
«Consultons Gaston, se dit-il; il m'en voudrait avec justice si je lui cachais que j'ai une boîte à musique dans le cœur.»
Au moment d'agiter la sonnette de la porte d'entrée, Bouchot hésita.
«Allons, murmura-t-il, voilà que j'ai peur de me trouver en face de Mlle Aimée! Tout n'est pas rose, à ce qu'il paraît, dans le métier d'amoureux. Si je lui parle, elle a l'oreille si fine qu'elle est capable d'entendre ma musique; que lui répondre, si elle m'interroge? car les lois du monde m'obligent, jusqu'à nouvel ordre, à déguiser mes sentiments. Je voudrais bien savoir si ça chante aussi dans son cœur? Pourvu que ce soit le même air que dans le mien! Allons, du calme et surtout de la tenue.
—C'est vous, monsieur Bouchot, s'écria Catherine, vous n'avez donc pas rencontré M. Gaston?
—Gaston est donc sorti?
—Il y a plus d'une heure qu'il est parti avec l'intention de vous rejoindre.
—Pourquoi n'avez-vous pas deviné, Catherine, que j'allais rentrer et que je désirais lui parler?
—Dame, monsieur, je ne l'ai pas fait exprès; je vais appeler
Mademoiselle.
—Ne la dérangez pas… Ah! ma chère Catherine, il va des moments bien solennels dans la vie.
—Est-ce qu'il vous arrive un malheur, monsieur Bouchot?
—Je ne sais pas encore au juste. Voyons, Catherine, vous avez de l'expérience; vous ne sauriez donner que de bons conseils. Répondez-moi avec franchise; dussiez-vous briser la boîte à musique, je ne vous en voudrais pas. Au nom de votre père et de votre mère, Catherine, dois-je rire ou dois-je pleurer?
—À propos de quoi?
—Je vous le dirai plus tard; pour le moment, je vous demande un oui ou un non; consultez votre expérience et répondez.
—Riez, monsieur Bouchot; je ne vous ai jamais vu triste, et tout le monde y perdrait si vous changiez de caractère.
—J'essayerai de rester moi-même pour vous égayer, Catherine; Mlle Aimée est-elle au salon?
—Je la crois au jardin avec M. Fontaine, qui est rentré plus tôt que de coutume.
—Est-ce que tous ses malades sont morts?
—Vous savez bien qu'il les ressuscite, au contraire, le digne homme.
—Attendez, ma bonne Catherine; j'ai encore besoin de votre expérience.
Vous n'avez rien sur vos fourneaux qui réclame votre présence immédiate?
—Non, monsieur.
—Que pensez-vous du mariage en tant qu'institution sociale, Catherine?»
La vieille servante parut réfléchir.
«Se marier, dit-elle, c'est vouloir doubler ses chagrins lorsqu'on a bien assez des siens propres.
—Il y a de la profondeur dans cette réflexion. Continuez.
—Le mariage, monsieur Bouchot,—Mme Hoddé me le disait encore l'autre jour,—c'est une loterie où les bons numéros sont si rares que l'on prétend qu'il n'y en a pas.
—Vous n'êtes pas consolante, Catherine; par bonheur j'ai le moral solide; continuez.
—Voyez-vous, monsieur Bouchot,—n'allez pas croire au moins que ce soit pour vous que je le dis:—mais le meilleur des hommes ne vaut pas les quatre fers d'un chien.
—Je vous trouve sévère pour mon sexe, Catherine; est-ce tout?
—Oui, monsieur.
—Alors concluez.
—La fin des fins, monsieur Bouchot, et, je le répète à qui veut m'entendre, c'est que je ne conseillerai jamais à personne de se marier, pas même à mon plus cruel ennemi.
—Mais à vos amis, Catherine?
—À ceux-là, je leur conseillerai plutôt de se pendre.
—Merci. Votre maîtresse partage-t-elle votre manière de voir?
—Oui, monsieur; il n'y a que les amoureux qui pensent autrement, parce qu'ils sont aveugles, comme autrefois M. Gaston. Mais pourquoi me faites-vous toutes ces questions, monsieur Bouchot?
—Je songeais à vous marier, Catherine, et je tenais à connaître votre opinion; je suis fixé.
—Me marier, répéta la servante en riant aux éclats; le ferblantier du coin de la place me l'a proposé une fois; il n'y est pas revenu, le gredin.
—Comment l'avez-vous guéri, Catherine?
—À l'aide d'une raclée dont on reverra la pareille le jour où je rencontrerai cette Blanchote qui vous a fait tant de misères, à M. Gaston et à vous.
—Je plains le ferblantier, en attendant que je plaigne Mme de La Taillade. Oubliez tout ce que je viens de vous dire, Catherine; je ne voudrais pas vous rendre rêveuse.»
Bouchot se dirigea vers le jardin; le docteur, assis près d'une tonnelle, était plongé dans une lecture qui semblait l'absorber.
«Quand je pense que ce brave homme tient ma destinée dans sa main, se dit l'artiste, je suis épouvanta de sa puissance. Que pourrais-je bien lui dire pour la flatter? Soyons dissimulé; avant de lui laisser entendre ma boîte à musique, sachons d'abord si la chanson est de son goût.
«Te voilà, mon filleul, s'écria gaiement le docteur, qu'as-tu donc fait de Gaston?
—Nous jouons à cache-cache, mon parrain; il me cherche par monts et par vaux, et je vais m'asseoir pour l'attendre. Tout le monde se porte donc bien que vous avez le temps de vous dorloter?
—Ne sais-tu pas que le printemps est la morte saison pour les médecins?
—Ils doivent bien le détester, alors. Je viens d'avoir un entretien avec Catherine, qui m'a fait une profession de foi dont je suis encore ému.
—C'est le bon sens incarné, cette fille-là, répondit le vieux médecin qui releva ses lunettes sur son front; elle ne voit jamais qu'un côté de la question, mais elle le voit bien.
—Elle me racontait l'histoire d'un ferblantier qui n'est peut-être pas de votre avis.»
Le docteur se mit à rire.
«Je le crois bien, répondit-il; dans son indignation, Catherine l'a presque assommé.
—Savez-vous comment elle définit le mariage, mon parrain? Une loterie!
—Et elle n'a pas complètement tort; qu'est-ce, en effet, que cette alliance de deux êtres réunis par le hasard, et qui, parce qu'ils se sont plu durant quinze jours, engagent leur avenir d'une façon indissoluble?
—Arrêtez, mon parrain; vous avez été marié, et je ne voudrais connaître que vos impressions personnelles.
—Il y a des anges…
—Ah! je le savais bien, s'écria l'artiste.
—Mais il y a aussi des démons.
—Ne parlons que des anges, mon parrain.
—J'ai été heureux, murmura le vieillard; ma pauvre compagne, si nous pouvions l'interroger, en dirait-elle autant?
—Vous allez vous calomnier!
—Non, je ne me crois ni meilleur ni pire que je ne suis, et c'est froidement que j'envisage la question. On part ensemble; mais deux passions marchent rarement d'un pas égal; et ce n'est pas gai, les cahots d'un véhicule dont l'un des chevaux tire à droite, tandis que l'autre tire à gauche.
—Les cahots ne sont rien tant qu'on ne verse pas, dit Bouchot.
—On finit toujours par verser; regarde autour de toi sans te laisser prendre aux apparences, et dis-moi combien de mariages heureux tu découvres.
—Ça ne corrige personne, mon parrain; depuis Adam, les hommes aiment les femmes, de père en fils.
—L'amour n'a rien à voir avec le mariage.
—Vous êtes léger, mon parrain.
—Je me place au point de vue philosophique; nos lois sont mauvaises et notre façon de procéder plus mauvaise encore; il ne me sera pas difficile de te le démontrer. Je ne veux pas remonter jusqu'à l'antiquité, qui ne voyait dans la femme qu'un être inférieur; je prendrai mon exemple dans notre société actuelle, qui se croit en progrès parce que le cercle dans lequel elle tourne s'est simplement élargi. Tu veux te marier?…
—Oui, mon parrain.
—De deux choses l'une, ou tu aimes ta future, ou tu fais une spéculation.
—Fi donc! j'aime ma future, mon parrain.
—Tu l'aimes, soit; nous reprendrons ensuite l'autre hypothèse. Tu l'aimes! alors, comme l'a fort bien dit Lucrèce:
L'illusion te berce, et ton œil enchanté
Prête des traits charmants à la difformité.
Tu rêves, chez celle dont l'aspect t'a séduit, toutes les grâces, toutes les qualités, toutes les vertus.
—Ce n'est pas un rêve…
—Tu n'es plus libre, continua le docteur; ta raison, jetée hors des voies, ne connaît plus la vérité. Il te semble impossible de vivre hors de la présence de celle que tu crois avoir choisie et qu'un hasard t'a imposée; le bonheur, tu le places à ses côtés…
—Vous y êtes, mon parrain.
—Tu te maries…
—Le plus vite possible, répondit Bouchot.
—Le temps passe; peu à peu la raison reprend son empire, le bandeau tombe, l'amour s'affaiblit, meurt…
—Jamais, il est éternel.
—Tu te réveilles; ta femme est légère, acariâtre…
—Arrêtez, mon parrain. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'elle soit bonne, douce, aimante?
—Alors, c'est toi dont l'humeur se transforme, qui deviens exigeant, dominateur, injuste, d'autant plus cruel que ton erreur a été plus profonde, et vous êtes liés à jamais! L'enfer chrétien, si riche en supplices, n'en compte peut-être pas de plus affreux…
—Aïe! aïe! cria Bouchot.
—Qu'as-tu donc? demanda le docteur qui s'interrompit avec surprise.
—Une fausse alerte; j'ai cru que vous aviez cassé ma boîte à musique.
—Quelle boîte à musique?»
Catherine vint appeler le docteur qu'un fermier voulait consulter; l'artiste, demeuré seul, se perdit dans ses réflexions.
«Elle est jolie, leur expérience, se dit-il; en voilà des encouragements. Gaston! ne manquera pas de me citer son exemple, et Mademoiselle? Je crois que c'est encore elle qui me comprendra le mieux. Moi qui étais si content de ma découverte, je n'ai plus envie de rire. Je crains que mon parrain n'ait élevé sa petite-fille dans des idées de célibat qui gêneraient singulièrement les miennes.»
Une fenêtre s'ouvrit, Aimée parut. Elle émonda une glycine dont les belles grappes de fleurs commençaient à se flétrir; puis, appuyée sur la balustrade, elle regarda au loin, pensive, sérieuse, le menton posé sur sa main fine et blanche.
«La gracieuse petite fée, murmura Bouchot; allons, la boîte à musique est intacte. Quel vacarme là-dedans, ajouta-t-il en se croisant les bras; je voudrais savoir fabriquer les vers, je remplirais cent pages avec ce seul nom: Aimée! La voilà partie, tous les soleils se couchent donc à la fois, maintenant. On ne dîne pas encore, j'ai le temps de monter dans ma chambre et de composer un sonnet. Dans la poésie, ce n'est ni la rime ni la raison qui m'embarrassent, c'est la longueur du vers. Bah! ça doit lui être bien égal à Mlle Aimée que les vers rampent sur douze ou sur quatorze pieds.»
Vers sept heures du soir, l'aide de Catherine prévint Bouchot qu'on l'attendait pour passer dans la salle à manger; Gaston, en retard, venait enfin d'arriver; l'artiste, en habit noir, en cravate blanche, en souliers vernis et ganté de frais, pénétra dans le petit salon; une exclamation de surprise le salua.
«Est-ce que vous allez au bal, mon neveu? demanda Mademoiselle.
—Non pas, ma chère tante.
—En soirée chez le percepteur? dit Aimée.
—Je ne bougerai pas d'auprès de vous, mademoiselle, si vous le permettez.
—Alors tu fais prendre l'air à tes habits? s'écria Gaston.
—Non, mon cousin; mais il est dans la vie des jours graves, solennels, où l'homme qui se respecte se doit à lui-même de garder le décorum.
—Je le connais ton décorum, ta vas nous exécuter le pas de Giselle.
—C'est fait depuis tantôt, répondit Bouchot sans sourire. Je rêvais dans ma chambre à la destinée des empires, lorsque j'ai senti le besoin de composer des vers. Comme je ne trouvais que le premier et le troisième, je me suis souvenu de M. de Buffon; à défaut de manchettes, j'ai endossé mon habit pour attirer l'inspiration.
—Des vers! s'écria Aimée, vous allez nous les dire? monsieur des
Étrivières.
—J'ai mis mon habit trop tard; au moment où j'allais en fabriquer un second, Jeanne est venue m'annoncer prosaïquement que la soupe attendait.
—Quel air cérémonieux, monsieur des Étrivières!
—Un air digne, mademoiselle Aimée; l'habit noir, la cravate blanche surtout, élèvent la pensée. On comprend, lorsqu'elle vous serre le cou, pourquoi les diplomates, les notaires et les journalistes ont une si haute idée d'eux-mêmes et peuvent régenter leurs contemporains. Les augures romains portaient la cravate blanche.»
Le dîner fut gai; la toilette de Bouchot mit tout le monde en verve, lui excepté. Gaston, contre son habitude, se montra d'un entrain qui contrastait avec l'air compassé de son ami. Au fond, en dépit de sa plaisanterie, l'artiste était trop sérieusement amoureux pour ne pas être un peu triste. Il ne doutait ni du consentement du docteur ni de celui de Mademoiselle; il se savait aimé d'eux autant qu'il les aimait. Ses inquiétudes venaient d'Aimée. Il ne la quittait guère des yeux, et, selon les allures de la jeune fille, il se répétait tout bas, comme s'il eût effeuillé une marguerite: Elle m'aime, un peu, beaucoup; puis, au lieu d'achever, il secouait la tête et se sentait ému.
Gaston, le docteur et Mademoiselle s'établirent devant une table de jeu; Bouchot, qui devait remplacer le perdant, s'assit près d'Aimée qui brodait. De temps à autre, la jeune fille levait les yeux sur l'artiste, comme surprise de le voir si taciturne, lui qui d'ordinaire troublait les joueurs, de façon à se faire constamment rappeler à l'ordre par Mademoiselle. Parfois le regard des deux jeunes gens se rencontrait; Aimée baissait la tête, souriait ou rougissait. Tout à coup on appela Bouchot, qui prit la place de son ami.
Gaston, devenu libre, se promena de long en large; il lutinait Aimée au passage, dénouant les rubans qui retenaient les cheveux de la jeune fille, dont le doigt le menaçait en riant.
«Est-il heureux, lui, avec son titre de grand frère!» pensait Bouchot.
Et l'artiste, distrait, jouait une carte pour une autre, à la grande indignation de Mademoiselle.
«Je ne vous veux plus pour partenaire lorsque vous serez en habit noir, mon neveu; voilà deux fois que vous oubliez que les as et les rois sont tombés.
—C'est ma boîte à musique, ma chère tante; mon habit est innocent.
—Quelle est cette nouvelle folie dont tu nous parles au moins pour la dixième fois ce soir? demanda Gaston.
—Une surprise que je ménage à l'aimable société, mais dont tu auras la primeur.»
Gaston se pencha vers l'oreille d'Aimée, qui partit d'un éclat de rire.
«Atout, atout, et atout, s'écria triomphalement le docteur; l'avez-vous fait exprès, mon filleul?
—Non, mon parrain. Je vous demande humblement pardon, ma chère tante, vous avez perdu par ma faute.
—Un peu; mais Gaston va m'aider à prendre ma revanche.»
Bouchot alla s'asseoir au fond du salon, dans un coin obscur. Il demeura silencieux, ne répondant même pas aux plaisanteries que lui décochait son ami. Aimée se rapprocha de lui.
«Souffrez-vous donc, monsieur Bouchot? lui demanda la jeune fille avec hésitation.
—Oui et non, Mademoiselle, ce n'est pas encore décidé.
—Parlez-vous sérieusement?
—Certes, selon mon habitude.»
Aimée regarda l'artiste d'un air indécis.
«Demain, reprit-il, je serai guéri ou très-malade.
—Vous m'effrayez. Vous ne songez pas à vous battre de nouveau, au moins?
—Non, rassurez-vous, et merci pour l'intérêt que vous paraissez prendre à mon chétif individu.
—Ne me comptez-vous donc pas au nombre de vos amis?
—Je serais trop malheureux si je ne croyais occuper une place dans votre cœur, lorsque vous en occupez une si grande dans le mien.
—Eh bien! confiez-moi la cause de votre tristesse.
—Je ne demanderais pas mieux, si je pouvais me l'expliquer à moi-même; je suis ému comme le sont les enfants, sans trop savoir pourquoi. Est-ce que cela ne vous arrive jamais, mademoiselle Aimée, de n'avoir aucun motif de chagrin appréciable, et cependant de vous sentir le cœur si gros que vous portez envie à ceux qui peuvent pleurer?
—Mais si; seulement je me donne la satisfaction de pleurer et, le lendemain, je ris de mon enfantillage.
—Vous êtes bien heureuse; chez moi, je crois que c'est tout le contraire, je ris de ne pouvoir pleurer.
—Voulez-vous que je me mette au piano, afin de tenter de vous distraire.
—Je vous en prie même.»
Aimée préluda; elle joua l'ouverture de Lucie, puis un morceau de la Norma affectionné par l'artiste. Soudain, il se couvrit le visage de ses mains comme pour mieux écouter; mais, en réalité, pour cacher une larme qui, de son cœur, venait de monter à ses yeux. La jeune fille s'en aperçut, ses doigts tremblants laissèrent mourir les notes une à une, elle cessa de jouer.
Bouchot releva la tête; Aimée, visiblement émue, le regardait avec ses grands yeux bleus si brillants et si purs.
«Je pensais à ma mère,» dit l'artiste qui essaya de sourire.
Puis, secouant la tête, il reprit:
«Décidément, mon habit m'a rendu maussade; on dirait que je vous ai attristée. Me pardonnez-vous?»
Sans réfléchir, elle lui tendit une main dont il s'empara; leurs regards se croisèrent avec lenteur, tous deux se sentirent trembler et rougir; ils venaient, sans échanger une parole, de s'avouer mutuellement qu'ils s'aimaient.
Aimée, dégageant sa main, retourna près de Mademoiselle, tandis que l'artiste, dont le cœur bondissait, luttait contre l'envie d'embrasser tous ceux qui l'entouraient.
Vers onze heures on se sépara; Bouchot pressa les mains du docteur avec effusion, baisa celles de Mademoiselle à quatre ou cinq reprises, et dut se cramponner au bras de Gaston pour ne pas sauter au cou d'Aimée, qui n'osait plus le regarder. Bientôt les deux amis, retirés dans la chambre de Gaston, s'assirent face à face. L'artiste se dépouilla de son habit et bourra sa pipe. Par un renversement singulier de leur humeur, c'était Bouchot qui gardait le silence, tandis que Gaston causait et plaisantait.
«Tu as marché sur une mauvaise herbe, aujourd'hui, disait-il à son ami.
—Et toi sur une bonne, mon cousin.
—Oui, répondit Gaston, arrière les préoccupations, les soucis, la tristesse, les chagrins! je veux ma part de soleil, à la fin; je veux vivre. Je suis jaloux de toi, mon cher Bouchot, tu es célèbre, l'Europe sait ton nom, tandis que Paris bégaye à peine le mien. J'ai quelque chose là, continua-t-il en se frappant le front, il est temps d'écouter la voix de l'ambition. J'étais garrotté; me voilà libre, pauvre, indépendant; à moi l'avenir.
—Bravo! s'écria l'artiste; M. de Champlâtreux, qui s'y connaît, est un admirateur de ton premier livre, et il se plaint de ton silence. Remets-toi à l'œuvre: l'heure de la justice sonne tard quelquefois, mais elle sonne.
—Dès demain, je reprends la plume; on ne doit pas se taire tant qu'on a des choses utiles à dire, et cette fois je forcerai les indifférents à se tourner de mon côté.
—Moi, répondit Bouchot, je suis devenu philosophe, je ne demande plus qu'une chaumière pour y cacher un cœur que j'ai trouvé.
—Que veux-tu dire?
—J'ai fait une singulière découverte.
—Confie-la moi bien vite.
—Attends que j'endosse mon habit, il est de rigueur pour la circonstance.
Bouchot, se rapprochant alors de Gaston, lui posa la main sur l'épaule.
«Monsieur le marquis de la Taillade, dit-il, j'ai l'honneur de vous faire part que j'aime Mlle Aimée.»
Gaston se dressa comme soulevé de son fauteuil par un ressort, il ferma à demi les yeux, ses lèvres pâlirent; puis il prit son ami entre ses bras et l'y tint longtemps pressé.
«Tu donnes ton consentement? s'écria l'artiste.
—Ton bonheur n'est-il pas une partie du mien?» répondit le jeune marquis d'une voix altérée.
Vers deux heures du matin, Bouchot se disposait à énumérer pour la vingtième fois les qualités de la petite-fille du docteur, lorsque Gaston, qui s'était assis de façon à tourner le dos à la lumière, proposa de prendre un peu de repos.
«Il faut garder quelque chose à nous dire pour demain, ajouta-t-il en pressant la main de son ami.
—Pour demain? répéta l'artiste. Ne t'inquiète pas, va; il faudrait des siècles, rien que pour vider le trop plein de mon cœur. Mais je suis généreux et j'ai pitié de ta faiblesse; dors donc, et bonne nuit. Moi, je vais rêver à elle, tout en préparant le discours qui doit amener ton parrain à m'accorder son vote.»
Gaston, demeuré seul, s'étendit sur son fauteuil et se couvrit le visage de ses deux mains. Il se releva tout à coup; l'image d'Aimée venait de passer devant ses yeux.
«Ah! malheureux, s'écria-t-il avec angoisse, toi aussi, tu l'aimes!»