XII

APRÈS L'ORAGE.

C'est l'hiver, la neige tombe, les portes sont closes, il est quatre heures du soir et il fait presque nuit. Dans le salon de la petite maison de Houdan, le docteur et M. de Champlâtreux jouent aux échecs. Graves, silencieux, ils méditent les coups. Près de la vaste cheminée où le bois flambe en pétillant, Mademoiselle tricote, assise dans son grand fauteuil. Près d'elle, tout près d'elle, Aimée, un peu pâle, oublie de pousser l'aiguille plantée dans sa broderie. Aucun bruit au dehors; le petit chasseur, toujours en vedette sur la crête du toit, oscille à peine et semble regarder au loin, comme s'il attendait un ami.

Les deux joueurs sortent soudain de leur mutisme; un coup douteux s'est présenté. Mademoiselle relève la tête, les regarde et les écoute. Ses cheveux sont blancs, blancs comme la neige qui couvre la terre et les arbres. Son visage a quelques rides légères, elle sourit de l'animation des deux partenaires; toujours son beau sourire mélancolique et doux.

Les joueurs sont retombés dans leurs calculs sur la marche de la reine ou du roi. Mademoiselle prend la main d'Aimée qui tressaille et semble s'éveiller.

«À qui songes-tu? lui demande-t-elle à mi-voix.

—À Henri, répond la jeune femme en rougissant.

—Il sera ici demain.

—Oui; et je calculais combien il y a de minutes d'ici à demain.

—Mais tu as vu ton mari il y a six jours!

—N'y a-t-il que six jours? J'aurais parié pour un mois.»

Catherine survient, elle s'approche d'Aimée dont elle baise les cheveux.

-«Si M. Bouchot avait le bon esprit d'arriver ce soir, dit-elle, il se régalerait joliment; ma crème est réussie.»

Au premier étage, assis devant une table couverte de livres et de papiers, Gaston, les deux mains appuyées sur un fauteuil, paraît perdu dans une méditation. Une portière se soulève, Hélène, mise avec une élégante simplicité, s'avance sur la pointe des pieds, saisit la tête de son mari et l'embrasse à l'improviste.

«Monsieur le rêveur ne songe-t-il pas à nous rejoindre au salon? dit la jeune femme en pressant sa joue fraîche contre celle de son mari.

—Monsieur le rêveur songeait à toi, ma belle marquise.

—Il m'aime?

—De toute son âme.»

Comme un enfant câlin Hélène s'appuie sur son mari, et tous deux oublient si bien l'heure que Catherine doit les prévenir que Mademoiselle attend.

On allait se mettre à table lorsque le petit chasseur, comme pris d'une folie subite, se mit à pivoter sur sa tige de fer avec un grincement joyeux, tandis que la vieille horloge faisait ronfler ses rouages avec son entrain accoutumé. Au même instant le marteau de la porte retentit à coups pressés.

«C'est lui, crièrent les convives d'une seule voix.»

Aimée, dont une robe de chambre dissimulait mal la taille arrondie, s'était précipitée vers l'antichambre. Elle reparut soutenue par Bouchot, dont un ruban rouge ornait la boutonnière.

«Nous ne t'attendions que demain, disait la jeune femme sans quitter son mari des yeux.

—Chère, je ne sais pas comment s'arrange l'horloger, mais ma montre avance toujours de vingt-quatre heures lorsqu'il s'agit de revenir ici. Catherine, pourquoi permettez-vous qu'il neige et qu'il fasse si froid?

—Bon Dieu, monsieur Bouchot, ce n'est sûrement pas de ma faute, et si j'avais su que vous arriviez…

—Je vous crois, Catherine, et j'accepte vos excuses. Et vous, madame
Bouchot, n'avez-vous commis aucune imprudence?

—Il n'y a pas moyen, avec Catherine; elle voulait me porter hier afin de m'éviter la peine de descendre l'escalier.

—Et c'est moi qui ai fait le voyage en dépit de mes cris, dit Hélène, dont les beaux bras entourèrent le cou de la vieille servante.

—Rien de nouveau à Paris? demanda Gaston à son ami.

—Si; le gouvernement est vexé; ton élection paraît certaine.

—Le progrès, commença le docteur…

—M'est avis que si vous ne le gardez pas pour le dessert, monsieur
Fontaine, Mademoiselle mangera son dîner froid.»

Les rires furent si bruyants à cette sortie de la vieille bonne, que le petit chasseur, profitant d'une rafale, pivota trois fois sur lui-même, à la grande indignation sans doute de la vieille horloge qui, depuis un an, s'était mise à retarder avec persistance, comme pour allonger les jours maintenant qu'ils étaient heureux.