XI
FACE.
Le surlendemain Gaston se mit en route pour Paris. Bientôt la vapeur remporta comme dans un tourbillon, et cette course vertigineuse soulagea momentanément son esprit. L'homme, dans les crises qui bouleversent son existence, s'insurge par instinct contre les lois inflexibles de la matière et cherche follement à les braver. C'est alors qu'il rêve de dompter un cheval fougueux, de lutter contre l'ouragan, de défier la foudre on les flots soulevés. Les plaines, les collines, les bois fuyaient avec trop de lenteur encore au gré de Gaston; peu à peu la raison reprit ses droits, il se mit à songer.
Immobile, les yeux fermés, il semblait dormir. En réalité, il luttait contre la brûlante image d'Aimée qui passait et repassait devant ses yeux. Par instant, il regrettait avec amertume de n'avoir pas été mortellement atteint par l'épée du vicomte de Champlâtreux; mais il rejetait bien vite cette pensée comme indigne de lui, comme un crime envers les cœurs dévoués qui l'aimaient. Le soir même de son arrivée à Paris, Gaston, établi dans l'atelier de Bouchot, se plongeait dans l'étude avec l'ardeur de ses premières années, demandant à cette consolatrice austère l'oubli, que sa volonté impuissante ne pouvait lui donner.
Quelques jours plus tard, le public, par un de ces retours si fréquents à Paris, se passionna pour le premier livre de Gaston. La question du paupérisme, brièvement étudiée dans son œuvre, mais d'une façon neuve, originale, touchante, émut soudain les esprits. On s'aperçut vite que le livre, si longtemps oublié ou dédaigné, analysait non-seulement le mal, mais proposait un moyen pratique de l'atténuer, sinon de le guérir. De vives polémiques s'engagèrent; de nombreux disciples vinrent se ranger sous la bannière du jeune maître, qui bientôt dut monter lui-même sur la brèche pour défendre ses idées. Durant trois mois, il lutta sans relâche, ardent, convaincu, passionné; mais avec cette hauteur de vues, cette modération, cette dignité que donnent la conscience, l'amour du bien et la vérité. Le nom du nouveau champion des vieux abus gouvernementaux ne tarda guère à devenir populaire, et la célébrité vint s'asseoir à son chevet. Bouchot, de Florence où il préparait une série d'œuvres qui devaient le classer définitivement, applaudissait presque chaque jour aux triomphes de son ami; quant au docteur, il ravissait Mademoiselle par ses enthousiasmes, et se déclarait prêt à mourir, l'avènement du véritable progrès étant accompli.
Gaston, enfin, sûr de sa force, quitta l'arène pour travailler en silence à l'œuvre nouvelle qu'il préparait. Était-il heureux? hélas! non. En dépit du bruit qui venait de se faire autour de lui, son cœur tressaillait encore au nom d'Aimée; il se sentait résigné, mais non guéri. Grâce à son courage, à son devoir si simplement accompli, il possédait ce repos de la conscience et cette sérénité d'âme que donne tout grand sacrifice. Peu à peu il réussit à convaincre Mademoiselle que la blessure qu'il portait au cœur était cicatrisée, et que le travail, l'ambition satisfaite et le bonheur de ceux qu'il aimait avaient suffi pour le guérir.
Au fond, malgré sa force de caractère soutenue par la conversation stoïque de M. de Champlâtreux, le jeune marquis, souvent en proie à d'indicibles tristesses, cherchait un soulagement dans la fatigue corporelle, et errait au hasard dans Paris. Un peu contre le gré de son vieil ami, qui jugeait le frottement des hommes nécessaire pour maintenir l'équilibre de l'esprit, Gaston fuyait le monde où l'on cherchait à l'attirer, mais au milieu duquel il se souvenait trop que sa gravité, sa droiture et même sa réserve étaient des défauts. De temps à autre, le souvenir de sa femme, qu'il n'avait pas revue, le poursuivait; mais de leur position équivoque résultait un problème devant la solution duquel il reculait.
Un matin, dans une allée du bois de Boulogne, il vit passer la marquise, vêtue de noir, distraite, cachée en quelque sorte au fond d'un coupé. Cette apparition le troubla. Depuis longtemps il ne voyait plus figurer le nom d'Hélène dans le compte rendu des fêtes auxquelles assiste le «tout-Paris» conventionnel dont elle faisait partie, et il songea que, depuis la terrible scène qui les avait séparés, ils semblaient morts l'un pour l'autre.
Deux mois s'écoulèrent encore. Bouchot, dont le séjour en Italie s'était prolongé, grâce peut-être à la secrète influence de Mademoiselle, annonçait enfin son retour, et Madame Hubert, guidée par M. de Champlâtreux, disposait la maison qu'Aimée devait bientôt animer de sa présence. Gaston, que l'artiste désirait garder près de lui, examina l'état de son cœur et frémit à l'idée de se trouver chaque jour, à toute heure, en face de la femme de son ami. Ses travaux, la campagne entreprise contre les utopistes et les abus l'obligeaient à ne pas s'éloigner de Paris. Aussi, lorsqu'il parla d'aller s'établir à Houdan, M. de Champlâtreux dut combattre énergiquement sa résolution. Selon lui, Gaston ne s'appartenait plus; il se devait à son pays, à ses idées, à l'humanité dont il avait embrassé la cause:—son départ serait une désertion.
—Je dois être plus sage que Bouchot, répondit Gaston, il est encore trop tôt pour imposer ma présence au tête-à-tête du jeune ménage.
—J'y ai songé pour ma part, répliqua M. de Champlâtreux; eh bien, nous irons vivre ensemble, pas trop loin d'ici; à moins que, par une résolution digne de vous, ajouta-t-il en appuyant sur les mots, vous ne retourniez vivre près de madame de La Taillade.
Gaston garda le silence; mais les paroles de son vieil ami répondaient trop bien à ses préoccupations secrètes pour ne pas l'obliger enfin à examiner d'une façon sérieuse les chances d'une réconciliation avec celle qui portait son nom.
Une après-midi, marchant au hasard, Gaston atteignit l'hôtel de ville et en parcourut tous les alentours. Son imagination reconstruisit ce quartier sordide, fangeux, malsain, au milieu duquel il avait passé de si rudes années, et qui n'existait plus que dans sa mémoire. Il revit la rue des Arcis, la rue Planche-Mibray, la rue Jean-Pain-Mollet, la boutique du corroyeur; puis la maison et le galetas où il dormait l'hiver, enfoui sous un monceau de haillons. Il passa près de l'emplacement du cabaret de Pauquet, descendit sur le bord de la Seine et reconnut la berge où, en compagnie de Bouchot, il avait songé à se réfugier dans la mort.
«Que de peines en moins, se dit-il, si nous avions accompli notre projet!»
Voulant écarter les idées dans lesquelles ce souvenir venait de le plonger, il regagna le quai et marcha d'un pas rapide pour ne s'arrêter qu'à la hauteur de Passy. Il retrouva l'endroit où, seize années auparavant, il s'était séparé de Bouchot pour se lancer au hasard sur la grande route, l'âme en proie à une de ces douleurs dont l'intensité fait croire qu'on ne pourra jamais se consoler.
Gaston, fatigué, s'assit pour réfléchir. D'un côté, Aimée qu'il craint de revoir; de l'autre, Hélène, froide, indifférente, glacée. Que résoudre? Partir, entreprendre un de ces voyages de découvertes d'où l'on rapporte parfois la gloire, où l'on ne succombe qu'avec honneur, et qui lui donnera le temps d'oublier? Mais sa tante? N'est-ce pas creuser sa tombe que de mettre à exécution un semblable projet? Cette cruelle absence, durant laquelle le moindre vent, le moindre orage la tiendront éveillée, tremblante pour celui auquel elle a consacré sa vie, n'abrègera-t-elle pas ses jours déjà comptés!… Ah! l'indécision, le doute! Qu'ils sont heureux ceux que l'herbe recouvre et qui dorment insensibles dans la paix de l'Éternité.
Une seule issue pour échapper au remords, à la douleur, à la fatalité, pour revoir Aimée sans danger, retourner près d'Hélène! Elle n'était coupable que de coquetterie, et peut-être est-il temps encore de l'arrêter sur la pente où son imprévoyance l'entraîne, dont sa frivolité lui cache l'abîme final. Ne serait-il pas grand, noble, digne de Gaston, de retourner vers celle qui porte son nom, qui l'a méconnu, d'offrir la réconciliation et l'oubli, de se montrer calme, doux, patient, d'étudier avec soin ce caractère incompréhensible, de recommencer avec abnégation, sans jalousie, avec l'autorité d'un nom déjà célèbre, et d'une expérience chèrement acquise, l'œuvre déjà vainement tentée?
«Pars, crie l'orgueil.
—Reste,» murmure la raison.
Le soleil se couchait; Gaston, indécis, semblait oublier l'heure. Tout à coup un sourire effleura ses lèvres; il venait de se souvenir qu'autrefois, à cette même place, Bouchot, ne sachant quel parti prendre, avait proposé d'en appeler au sort. Le sort, en se prononçant, avait donné à l'artiste les moyens de devenir célèbre.
Gaston sortit un louis de sa bourse et le jeta en l'air.
«Si c'est pile, je pars; si c'est face, je reste.»
Il se baissa avec hésitation, curieusement épié par un passant.
«Face, murmura-t-il; soit, obéissons.»
Il se dirigea à la hâte vers les Champs-Élysées, lança dans le chapeau d'un pauvre stupéfait la pièce d'or qui lui avait servi à consulter le hasard, et s'approcha rapidement de la demeure de la marquise; peu à peu son pas se ralentit, il entrevoyait les arbres du jardin et songeait à remettre au lendemain sa première visite.
«Pas de lâcheté!» pensa-t-il.
Il passa devant la loge du suisse, qui se disposait à l'interpeller, mais qui se découvrit en le reconnaissant. Il traversa le vestibule, gravit l'escalier, et s'arrêta soudain à la vue du vicomte de Champlâtreux. Celui-ci fit un pas en arrière, comme pour rentrer dans l'antichambre. Gaston, affreusement pâle, le regardait frémissant.
Le vicomte voulut parler, Gaston lui montra l'escalier d'un geste impérieux.
«Pas un mot ici,» murmura-t-il.
Et, machinalement, il regarda le gandin s'éloigner.
Le jeune marquis avait encore deux degrés à franchir, son cœur battait à lui rompre la poitrine, la sueur perlait sur son front. Sa démarche lui apparaissait maintenant comme une faiblesse; et, les portes de l'espérance, un moment entr'ouvertes, se refermaient à l'improviste pour le plonger de nouveau dans le doute et dans la douleur. Il demeurait immobile.
L'amertume et le dédain se peignaient tour à tour sur ses traits. Quelle résolution allait-il prendre? Tout à coup, il fit volte-face, poussa un soupir; et, pas à pas, comme à regret, il redescendit les marches au-dessus desquelles les nymphes impassibles continuaient à jeter leurs fleurs de marbre.
Au même instant, Hélène, prévenue de la présence de son mari, l'attendait pour se jeter dans ses bras. Elle ne se sentait plus respectée depuis qu'on la savait séparée de Gaston. Puis la conduite de ce dernier, le bruit fait autour de son nom, un retour sur elle-même avait peut-être éclairé la frivole jeune femme qui, pour la vingtième fois, venait de refuser sa porte au vicomte furieux et dépité.
Gaston atteignait le jardin, lorsque la marquise haletante, suffoquée, parut devant lui. D'un mouvement fébrile, elle saisit le bras de son mari.
«Je suis innocente, je vous le jure! s'écria-t-elle enfin. Gaston, ayez pitié de mon orgueil, écoutez-moi.»
Elle chancela, ses yeux se fermèrent, elle serait tombée si Gaston ne l'eût soutenue. Il la prit dans ses bras et l'emporta chez elle; peu à peu elle reprit ses forces et se laissa glisser aux genoux de son mari.
«Sauvez-moi de moi-même, lui dit-elle, et rendez-moi digne de vous.»
Il se pencha vers elle et la releva.
Alors, d'une voix émue, souvent coupée par un sanglot, la jeune femme, s'accusant avec sincérité, raconta sa vie depuis qu'elle habitait seule sa riche demeure et qu'on ne se croyait plus obligé de la respecter. En terminant cette douloureuse confidence, elle réclama de nouveau l'aide et la protection de son mari.
«Ah! pensa Gaston, le hasard, c'est le doigt de Dieu; le devoir m'attendait ici.»
Puis, s'inclinant vers Hélène, il lui baisa la main.
«Ne parlons plus du passé, dit-il; ma vie vous appartient, Hélène; tâchons de nous mieux comprendre et nous pourrons encore être heureux.»