AVERTISSEMENT.
Les Contes des Fées, qu’on va trouver à la suite de cet Ouvrage, seroient sans doute déplacés, s’ils ne faisoient partie de l’Ouvrage même ; mais on reconnoîtra que les idées, les événemens qui constituent chaque Conte, servent à prouver l’utilité de quelques-uns des principes répandus dans ces Essais. Mon objet a été d’embrasser une sorte de Roman, dont toute l’action tendît à établir une ou plusieurs vérités morales. J’ai cru que le merveilleux de la Féerie concourroit à mettre ces maximes dans un jour plus agréable. J’ai varié le stile de ces Contes, selon le genre des sujets & le caractére des personnages ; mais je sens combien je serai loin de la perfection à laquelle est parvenu, dans de pareils Ouvrages, un de ces Auteurs célébres[42] qu’on relit sans cesse, & qu’on regarde comme d’excellens modéles, sans qu’on ose chercher à les imiter, parce qu’on les admire toujours davantage.
[42] Mr. De Fenelon, Archevêque de Cambray. Voyez les Fables qu’il a composées pour l’éducation de M. le Dauphin. Tom. 2. de ses Dialogues des Morts, anciens & modernes.
LES DONS
DES FÉES,
OU
LE POUVOIR
DE L’ÉDUCATION.
CONTE.
Entre les différens Souverains, qui, dans les temps reculés, partagérent l’Arabie, la Princesse Zoraïde fut célébre par l’amitié qu’elle avoit contractée avec deux Fées ; elle étoit bien digne de plaire à ces Intelligences, qui n’exerçoient alors leur supériorité sur les mortels, que dans la vûe de les rendre heureux. Peu de temps après la perte de son époux, qui lui fut extrêmement sensible, cette Princesse devint mere de deux fils, & sentant approcher la fin de sa vie, que tout l’art des Fées ne pouvoit reculer, elle leur parla ainsi.
Je laisse deux enfans au berceau, tous deux destinés par nos loix à régner en même temps : vous connoissez mieux que nous, ce que les vertus, ou les défauts des Souverains, répandent de biens ou de maux sur leurs Sujets. Vous m’avez trop aimée, pour me refuser, dans mes derniers instans, la douceur de me flatter que mes enfans feront le bonheur des Etats que je leur laisse ; vous allez les douer l’un & l’autre, des qualités qui rendent les hommes dignes de la suprême autorité.
L’une des Fées, qui s’appelloit Zulmane, s’approcha du berceau, & touchant de sa baguette l’aîné des deux Princes ; Enfant, né pour régner, dit-elle, une puissante Fée te doue ; elle te donne l’esprit, la valeur, & la probité. A ces mots, elle embrassa la Reine, & vola dans l’Empire des Fées, graver sur la Table d’émeraude, où sont inscrits les dons qu’elles font aux Souverains, ceux dont Alcimédor, (c’est ainsi qu’on nommoit ce Prince) venoit d’être favorisé.
Alsime, c’est la seconde Fée, resta dans le silence, portant alternativement ses regards sur les deux Princes. Quoi ! dit Zoraïde, mon second fils n’obtiendra-t-il rien de votre puissance ? Tandis que son frere brillera de toutes les qualités qui font les vrais Monarques, celui-ci ne montrera-t-il que des vertus communes ? Est-ce dans ce moment (le seul qui me reste peut-être) que je dois cesser d’être chére à la plus secourable des Fées, à la généreuse Alsime ?
Que vous êtes dans l’erreur, répondit la Fée ! mon silence ne présageoit rien de funeste pour le Prince Asaïd votre second fils ; je cherchois à démêler, dans l’avenir, quelle sera la destinée de son frere ; il semble que Zulmane l’ait doué de tout ce qui doit rendre un Prince accompli, tous ses dons auront leur effet ; mais seront-ils suffisans ? Puisse-t-elle ne s’être point abusée sur le succès qu’elle en espére ! J’employerai bien mieux ma science en faveur d’Asaïd. Dans ce moment où il ne fait que de naître, ce seroit peut-être en vain que je le douerois des plus heureuses qualités ; les impressions qu’il recevra, dans la suite, des objets dont il sera environné, mille obstacles différens, pourroient altérer l’effet de mes dons, si je l’abandonnois à lui-même. Elle prit alors le Prince entre ses bras : O précieux enfant de la mortelle que j’ai le plus chérie, dit-elle, je verserai, sans cesse, dans ton ame ces Philtres imperceptibles qui dévelopent les vertus, & qui étouffent les semences des vices : Je ne te perdrai pas un instant de vûe, jusqu’au temps où tu seras digne de régner.
A cette promesse, si intéressante, Zoraïde sentit un transport de joie, qui, en terminant sa vie, en rendit les derniers instans délicieux. La Fée, qu’elle tenoit embrassée, vit son ame, qui, s’élevant sur ses aîles immortelles, retournoit au centre de la lumiére, d’où elle étoit descendue.
Alsime prit les rênes du Gouvernement pendant l’enfance des deux Princes, & respectant l’ouvrage de Zulmane, elle ne s’occupa, à l’égard de l’aîné, que du soin de veiller à la conservation de sa vie, & réserva, pour le second, tous les secrets de son art, qui servoient à embellir les ames.
Les deux Souverains avancérent insensiblement en âge ; Alcimédor marqua de bonne heure le mépris des dangers, ou plutôt il parut s’y exposer sans les connoître ; il montra toujours plus d’esprit qu’on n’en devoit naturellement attendre des différens âges, où il passoit successivement ; mais on démêloit qu’en lui, l’esprit n’étoit que comme un talent par lequel il étoit dominé, & non une lumiére dont il fît usage au gré de sa raison. On reconnut, enfin, qu’il ne lui manquoit aucun des dons que Zulmane lui avoit faits ; mais qu’il s’en faloit bien que ces dons ne remplissent l’idée qu’on en avoit conçue : cependant personne n’osoit lui donner des conseils, par respect pour la Fée qui l’avoit doué.
A l’égard d’Asaïd, son esprit ne s’étoit dévelopé que par une gradation ordinaire ; mais dans ses différens progrès (graces aux premiéres impressions qu’il avoit reçûes de la Fée, & qui, par ses soins, se perfectionnoient tous les jours) il prenoit un caractére aimable. Ce n’étoit point ce que la supériorité a d’éblouissant, qui éclatoit en lui, on y découvroit ce qui la caractérise bien davantage, une raison éclairée, égale, & assaisonnée d’agrément. La Fée lui avoit fait deux présens d’un prix inestimable ; l’un étoit une glace, dont voici la merveilleuse propriété : il ne faloit que s’y considérer fixement, après s’être fait une habitude de la regarder, on s’y voyoit, en même temps, tel qu’on étoit, & tel qu’on croyoit être. L’autre, étoit une sorte de microscope, qui faisoit distinguer dans les objets les plus attirans, ce qu’ils avoient de trompeur, & de chimérique. Il semble qu’à faire un usage habituel de ce secret, comme presque tous les plaisirs sont mêlés d’illusions, on dût tomber bien-tôt dans une indifférence insipide ; mais le microscope ne grossissoit que les illusions dangereuses, pour la Société ; celles qui ne pouvoient nuire qu’à nous-mêmes, il laissoit à notre raison le soin de les apercevoir. Ces dons précieux sont restés sur la terre, mais on a presque entiérement renversé la maniére d’en faire usage.
Les deux Princes, ayant atteint dix-huit ans, la Fée déclara que de cet instant ils restoient chargés, l’un & l’autre, du poids redoutable du Gouvernement. Il ne m’est plus permis, dit-elle à Asaïd, de rester auprès de vous ; mais je descendrai souvent de la Région lumineuse d’où les Fées considérent, d’un coup d’œil, tous les événemens de la terre ; je viendrai jouir, avec le Prince que j’ai formé, & que j’aime, de la félicité qu’il maintiendra dans cet Empire. A ces mots, elle s’éleva dans les airs, portée sur un nuage d’azur, & disparut.
La puissance souveraine se trouva donc partagée, également, entre Alcimédor & Azaïd. Ils avoient une tendre amitié l’un pour l’autre ; tous deux désiroient régner avec équité ; tous deux agissoient dans cette même vûe ; mais leur caractére n’avoit aucune ressemblance ; & il arrive souvent, qu’avec des principes communs, & même des lumiéres égales, la différence du caractére des hommes, en met une bien grande dans leur conduite. Alcimédor, inébranlable dans ses projets, dès qu’ils lui paroissoient équitables, n’examinoit jamais assez les inconveniens qui en pourroient naître. Son ambition se tournoit-elle vers la gloire, son courage ne lui laissoit envisager que celle des Conquérans ; sa probité ne lui auroit pas permis de faire usage, pour y parvenir, de moyens injustes ; mais tout ce qui pouvoit être un sujet de guerre légitime, lui paroissoit une nécessité de l’entreprendre. Par-tout où la force pouvoit être employée, sans injustice, il la préféroit à des voyes douces, qui, avec plus de temps, auroient amené les mêmes succès. Son frere, accoutumé par degrés, dès l’enfance, à ne considérer, dans les prérogatives du Trône, que les vertus qu’elles donnent lieu au Souverain d’exercer, ne se permettoit aucune idée de gloire, qui ne fût compatible avec le bonheur de ses Sujets. Il pensoit que la véritable puissance doit s’imposer elle-même des bornes ; il regardoit, comme autant de triomphes, ces effets favorables que la prudence & le temps épargnent à l’autorité ; la Cour, le Peuple, bénissoient sa conduite, autant qu’ils voyoient celle de son frere avec trouble & inquiétude.
Il étoit difficile que des Souverains, si différens par le caractére, vécussent long-temps dans l’union parfaite, qui étoit nécessaire pour le bien du Gouvernement. En effet, il nâquit bien-tôt, entr’eux, un sujet de division. Alcimédor ayant découvert qu’ils avoient d’anciens droits sur un Royaume voisin, possédé alors par le Prince Mutalib, proposa d’armer pour le faire valoir. Asaïd se refusa à ce projet : Mon frere, dit-il, l’ambition la plus glorieuse pour nous, n’est pas de devenir plus puissans ; nous le sommes assez, étant supérieurs aux autres Princes d’Arabie. Que nous serviroient de nouvelles Provinces, & de nouvelles richesses ? Elles ne nous donneroient pas de nouvelles vertus. Pourquoi exposer des Sujets, qui nous aiment, pour en soumettre d’autres, qui ne nous regarderoient que comme des Tyrans ? Rien n’ose troubler notre tranquillité ; nous sommes respectés ; faut-il, sans sujet, nous montrer redoutables ? Asaïd parla en vain, & voyant que son frere persistoit dans ses desseins, il lui proposa de séparer leur Etat en deux Souverainetez différentes ; ce partage accepté, à peine fut-il entiérement terminé, qu’Alcimédor entreprit la guerre ; elle fut malheureuse. Vaincu, au lieu d’être Conquérant, il eut recours à Asaïd ; il demanda des troupes, pour venger sa défaite ; mais Asaïd préféra de lui procurer un secours plus salutaire. Il fit alliance avec le Prince qu’Alcimédor avoit attaqué ; & devenant, pour l’avenir, un garant contre les attentats de son frere, la paix fut conclue. Le sceau de cette paix étoit un double mariage ; Mutalib, ayant deux filles, il fut arrêté que l’aînée épouseroit Alcimédor, & qu’Asaïd seroit uni à la seconde. Bien-tôt les fêtes de l’hymen succédérent aux troubles de la guerre, & la présence d’Alsime acheva de donner, à cette cérémonie, tout l’éclat qui pouvoit l’embellir.
Les deux Princesses, qui ne se ressembloient, ni par la figure, ni par l’esprit, étoient ornées de bien des qualités rares. Celle qu’épousa Alcimédor, avoit en partage tous ces traits réguliers, dont l’assemblage forme ce qu’on est convenu d’appeler la beauté ; mais quand on avoit dit qu’elle étoit extrêmement belle, il ne restoit plus rien à ajouter à l’éloge de sa figure. Ce qui fut remarqué bien davantage, c’est qu’elle se trouva avoir, exactement, le même esprit, & le même caractére qu’on découvroit dans Alcimédor ; & cette conformité fit penser aux deux Cours, que ces Epoux passeroient, ensemble, une vie extrêmement heureuse. L’événement fut tout-à-fait contraire : Tous deux, ne voulant qu’être sévérement justes & équitables, étoient sans complaisance, dès qu’ils croyoient leur opinion ou leurs desseins raisonnables : Tous deux, avec beaucoup d’esprit, trouvoient, dans leur entretien, des sujets de dégoût, d’éloignement, & d’inimitié : Chacun, par amour de la sincérité, ne ménageoit point la vanité de l’autre, même à l’égard des objets indifférens, quand il voyoit un juste motif de la mortifier ; &, par cette conduite, ils furent bien-tôt réduits au simple commerce de convenance, & de représentation.
La destinée d’Asaïd devint bien différente, & ce fut son ouvrage. La Princesse, à qui l’hymen l’unissoit, & dont il fut toujours aimé éperduement, avoit tout ce qui peut remplir le cœur, & exercer la raison d’un époux ; sa figure ne donnoit point l’idée de ce qu’on regarde communément comme la beauté ; mais les femmes mêmes avouoient, en la voyant, que pour être sûre de plaire, il faloit être faite comme elle. D’ailleurs, par les graces de l’esprit & du caractére, charmante pour les personnes qui lui étoient indifférentes, elle devenoit, à l’égard de ce qu’elle aimoit, du commerce le plus épineux & le plus difficile : Née sincére & avec un cœur extrémement sensible, le sérieux, ou la joie, les égards, les devoirs, la raison même, prenoient en elle toute l’impétuosité des passions : Pénétrante sur ce qui se passoit dans une ame qui lui étoit chére, si elle ne découvroit pas dans la complaisance qu’on lui marquoit, le peu que lui coûtoit celle qu’elle faisoit si naturellement paroître ; si elle ne trouvoit pas dans l’amitié, dans la confiance, cette délicatesse, cette étendue sans réserve, qui caractérisoit la sienne ; elle passoit aux reproches, à la douleur, au désespoir ; sa société, enfin, étoit alternativement délicieuse & insupportable.
Asaïd charmé des vertus, de l’esprit, & de la tendresse qu’il trouvoit en elle, faisoit grace aux imperfections du caractére : Loin d’y opposer jamais, ni d’impatience, ni d’aigreur, c’étoit cette condescendance, cette douceur, qui naît d’une véritable amitié, que soutient la raison, & qui n’a rien de la foiblesse. Persuadé qu’on ne peut trop prendre sur soi, pour faire cesser les torts & les chagrins de ce qu’on aime, il cédoit, il ramenoit bien-tôt le calme ; & insensiblement, ayant vaincu l’impétuosité de l’humeur, il ne resta que la tendresse ; eh quelle tendresse ! Elle n’avoit plus de sentimens, qui ne servissent à le rendre heureux. Leur Cour ne respiroit que le plaisir, la décence & le zéle : Tout ce qui les environnoit, sentoit un empressement à leur plaire, qui ne tenoit ni de l’intérêt ni de la servitude. Bonheur inestimable, & presque toujours ignoré des Souverains ! Ils pouvoient quelquefois oublier qu’ils avoient des Courtisans, & ne se croire entourés que d’amis aimables & sincéres. Les talens, les arts, chéris & protegés par eux, avoient, pour principale ambition, la gloire de concourir aux douceurs de la vie de deux maîtres si respectables ; tandis qu’à la Cour d’Alcimédor, le désir de plaire, n’étoit qu’une crainte de la disgrace, & que, jusques aux amusemens & aux plaisirs, tout étoit mis au rang des devoirs austéres : Ainsi les dons de Zulmane, n’avoient produit, à Alcimédor, d’autre fortune, que de se voir Souverain, sans avoir l’amour de ses Sujets, & Epoux malheureux, sans aucun motif considérable de se plaindre de la Princesse.
On auroit crû, qu’avec une conduite si différente, ces deux Princes n’auroient dû jamais éprouver une commune destinée ; mais, tout à coup, il sortit du fond de la Tartarie, un Peuple de Guerriers, qui parvinrent jusqu’en Arabie. En vain les autres Souverains joignirent leurs forces à celles d’Alcimédor & d’Asaïd. Ces hommes inconnus, étoient braves, disciplinés, & si formidables en nombre, qu’ils accablérent tout ce qui s’opposa à leur passage. Leur Roi, nommé Aterganor, ajoûtoit encore à leur force & à leur valeur, par la haute opinion qu’ils avoient de l’élévation de son ame. Ce Conquérant s’étant emparé de la Ville Capitale des Etats d’Asaïd, (car ce Prince, qui avoit été vaincu le dernier de tous, s’y étoit retiré avec son frere) Aterganor assembla les hommes les plus considérables des deux Nations, & leur parla ainsi. Je n’ai pas prétendu vous conquérir, pour vous mettre dans l’esclavage. Je sai quelles sont vos vertus ; elles ont accrû l’ambition que j’avois de régner dans l’Arabie. Des hommes, tels que vous, ne doivent obéir qu’au plus grand Roi de la terre, au Monarque de la Tartarie. Peuples, que j’ai soumis, je ne viens point emporter vos richesses, ni forcer vos volontés : Conservez vos usages, vos mœurs, & choisissez, vous-mêmes, le nouveau Maître, qui, sous mon autorité, sera chargé du soin de vous rendre heureux. J’établis, de ce moment, l’entiére égalité de condition. Que, pendant douze soleils, il n’y ait plus entre vous, d’autres distinctions, d’autres égards, que ceux qui seront volontaires : Employez ces jours, d’une liberté si pure, à vous élire un Souverain ; fût-il tiré du sang le plus obscur, sur la foi de votre choix, il me paroîtra digne de régner. Le Vainqueur dit ensuite aux deux Princes, qu’il les laissoit libres dans leur Palais, & il alla camper au milieu de cette redoutable Armée qui environnoit la Ville.
L’égalité de condition ordonnée, fit naître une révolution subite ; tous ceux pour qui la servitude, les devoirs, le respect, avoient été un fardeau, ne songérent plus à le supporter. Entre les personnes accoutumées à être prévenues, à faire autant de loix de leurs volontés, plusieurs conserverent, à peine, de l’autorité dans leur famille. Les Gardes, les Officiers d’Alcimédor, désertérent tous de son Palais, & un Palais déserté est plus triste qu’une cabane habitée ; ses Courtisans l’abandonnérent, ne s’occupant plus que de la part qu’ils devoient avoir à l’élection d’un nouveau maître. Alcimédor & la Princesse son Epouse, accoutumés à la hauteur & la confiance qu’une longue prospérité fait naître, ne connoissoient point l’élévation d’ame, qui fait ennoblir l’adversité ; ils restérent seuls, & humiliés. Aterganor voulut jouïr du spectacle de ces changemens ; il aimoit à voir l’abbattement ou la dignité avec laquelle on soutenoit les grands revers. Il remarqua, dans les différens états, avec plaisir, des hommes dont toute la considération avoit disparu avec leur crédit ou leurs titres ; qui, d’un rang distingué, & qui les élevoit, réduits à leur propre mérite, tomboient confondus & méprisés, dans la foule. Mais quel fut l’excès de son étonnement, lorsqu’arrivant au Palais d’Asaïd, il chercha inutilement les marques de la révolution qu’il s’attendoit d’y reconnoître ? Il voit les Gardes dans leur devoir, & les Courtisans, d’autant plus occupés à marquer leur fidélité à leur Maître, que cet hommage étoit un gage de leur vertu. Il trouva le Prince & la Princesse dans une assiette d’ame également éloignée de la fermeté fastueuse, & de la tristesse humiliante : Ils ne s’entretenoient que du désir de voir couronner un Souverain, qui rendît heureux des Sujets dont ils éprouvoient, d’une maniére si admirable, le respect & l’amour. Aterganor crut être abusé par un songe. O fortuné Asaïd ! s’écria-t-il, & vous, respectable Princesse, que votre gloire est supérieure à la mienne ! Vous m’apprenez que je n’ai point encore régné. Je n’envisageois que la domination qui naît de la force, qui ne s’entretient que par la crainte, & qui ne cherche qu’à s’étendre. Vous me faites connoître que la véritable autorité sur les hommes, a sa source dans leur cœur. Alors les Députés des deux Nations se présentérent pour proposer le Roi qu’ils avoient choisi. Tous proclamérent Asaïd ; on ne voyoit par-tout que des larmes de zéle, d’amour & de joie ; on n’entendoit que le nom d’Asaïd. Aterganor, à ce spectacle, descendit du trône ; il déposa son sceptre entre les mains d’Asaïd, & plaçant sa propre couronne sur la tête de la Princesse : Regnez, leur dit-il, puisque tous les cœurs vous appellent, non pour reconnoître un Roi supérieur à vous. Oserois-je assujettir ceux dont j’admire l’exemple, & dont les vertus m’instruisent ? Je rens la Souveraineté à tous les Princes que j’avois vaincus, je n’exercerai ici qu’un seul droit de l’Empire : Qu’Alcimédor cesse d’être Souverain. Je réunis, pour vous seul, les Etats que vous aviez partagés avec lui. Comme Aterganor achevoit ces mots, on entendit un coup de tonnerre, Zulmane parut sur un char ; & pour dérober, aux yeux des mortels, le Prince à qui ses dons avoient été si peu profitables, elle enleva Alcimédor, ainsi que sa Princesse, & se perdit dans l’immensité des airs. Alsime s’offrit, alors, sur un trône brillant des plus vives couleurs de la lumiére ; elle confirma la loi, si juste, qu’Aterganor venoit de faire, & qui assuroit le bonheur des Peuples que lui avoit recommandés Zoraïde. Elle reconnut, avec transport, dans la nouvelle gloire, dont Asaïd étoit environné, les fruits heureux de son éducation ; & c’est depuis cette époque du régne d’Asaïd, que cette Partie de l’Arabie a été nommée l’Arabie heureuse.
L’ISLE
DE LA LIBERTÉ.
CONTE.
Un Enchanteur, ennuyé d’entendre des hommes condamner, particuliérement, dans autrui, les défauts qu’ils avoient eux-mêmes, résolut de démasquer les premiers qui lui tiendroient pareil langage. Il se retira dans une Isle, & publia que ceux qui viendroient s’y établir, y seroient libres de faire leur volonté, & n’éprouveroient jamais d’injustices, de la part des habitans. A peine cette nouvelle fut-elle répandue, qu’il vit arriver trois personnages, de l’espéce de ceux qu’il attendoit. Vous désirez le droit de Citoyens, leur dit-il ? je vais vous l’accorder. Voici l’unique condition que j’impose : Dites-moi, chacun, quel est votre caractére, votre goût dominant ; on écrira sur la Liste de nos Insulaires ce que vous allez dicter, &, dès ce moment, vous pourrez vivre ici de la maniére qui vous conviendra, sans que personne vous en empêche.
L’un, qui s’appelloit Almon, dit : Je suis naturel, je hais la dissimulation, je me montre tel que je suis, voilà mon caractére. On écrivit : Almon est naturel. Pour moi, dit le second, qui se nommoit Alibé, J’aime à plaire, à faire ce qui amuse les autres, j’ai acquis les talens qui peuvent y contribuer. On écrivit : Alibé aime à plaire. Il faut que je l’avoue, dit le troisiéme, qui avoit nom Zanis, Je suis extrémement singulier. On écrivit : Zanis est singulier. Vous pouvez à présent, leur dit l’Enchanteur, vous livrer, sans aucune contrainte, au genre de vie qui vous plaira ; allez, on va vous conduire à l’habitation qui vous est destinée.
Quand ils furent partis, l’Enchanteur dit à ceux qui formoient sa Cour : Vous voyez avec quelle confiance ces trois hommes viennent d’annoncer leur caractére ; Je vais vous en faire un portrait véritable : Almon, sans égards pour ce qui convient aux autres, est accoutumé à ne se jamais contraindre ; quoiqu’il ait de l’esprit, s’il loue, ou s’il blâme, c’est toujours par caprice ; voilà ce qu’il appelle être naturel. Sans dessein de dominer, il est décidant ; il parle par la seule envie de parler ; il interrompt pour dire son avis, & contrarie souvent celui qui vient à le suivre ; en un mot, rempli de défauts contre la Société, & leur donnant libre carriére ; voilà ce qu’il appelle haïr la dissimulation. Alibé, qui effectivement a bien des talens, ne les emploie que contre lui ; il veut qu’on l’écoute, sans cesse, il veut être applaudi, & l’être seul ; & il appelle cette sorte de tyrannie, aimer à plaire. A l’égard de Zanis, toujours occupé à ne ressembler à personne, il rit de ce qui attristeroit les autres, & regarde d’un œil funeste tout ce qui excite la gaieté. Facile à démêler, lorsqu’il se croit impénétrable, on voit qu’il s’est fait le matin une liste des étonnemens, des distractions, des caprices qu’il aura dans sa journée ; indiscret, contredisant, injuste ; il se croit justifié, suffisamment, quand il a dit, C’est que je suis singulier ; il croit, même, avoir fait son éloge. Jouïssons sans qu’ils nous aperçoivent, des avantures qui vont les surprendre. A ces mots, l’Enchanteur & ses confidens devinrent invisibles.
Almon, en sortant de chez l’Enchanteur, se trouva près d’un superbe Palais, & découvrit au frontispice une table de Lapis, sur laquelle des cailloux transparens, formoient cette inscription, qui étoit éblouïssante.
Tout le monde a raison.
Almon, frapé de curiosité, entre ; & comme il approchoit du vestibule, il entend un bruit de divers instrumens. Le bruit cesse, deux portiques s’ouvrent, & il voit paroître deux Hérauts, dont l’habillement étoit composé de tout ce qui caractérise les différentes conditions des hommes, & qui marchoient vers lui, tantôt avec une affectation de gravité, tantôt avec de fausses graces, & quelquefois d’une maniére comique. C’est ici le Palais d’Alcanor, lui dit le premier qui l’aborda : Vous pourrez le regarder comme le vôtre, ajoûta le second ; & tout de suite, reprenant alternativement la parole, sans donner à Almon le temps de répondre, ils continuérent ainsi : Cette retraite est charmante ; On peut s’y ennuyer, et le dire ; On peut, dès qu’on s’y plaît, y passer les jours entiers ; On peut n’y venir que par caprice, rester ou disparoître. Alcanor est sans cesse environné de tout ce qui fait l’amusement des autres. On peut croire que c’est pour le sien propre qu’il en use ainsi, et ne lui en savoir pas le moindre gré. Ce dialogue achevé, Almon se trouva près de l’appartement ; les deux Hérauts alors lui répétérent trois fois de suite, parlant en même temps : Ici tout le monde a raison.
Les Hérauts se retirérent, & Almon entra dans un magnifique sallon. Il vit un grand nombre d’hommes & de femmes, qui, par leur maintien, leurs occupations, leurs discours, sembloient se croire seuls. L’un rêve, l’autre danse ; celui-ci parle, & n’est point écouté ; celle-là s’examine dans une glace, & révéle, tout haut, ce qu’en secret son amour propre lui inspire de bonne opinion d’elle-même : ici on entend dire, j’ai beaucoup d’esprit ; là, je suis une créature parfaite. Enfin ce sont beaucoup de gens en un même lieu, qui ne forment point de Société.
Alcanor, assis sur une espéce de Trône, paroissoit n’être point occupé des autres ; & les autres ne l’étoient point de lui. Dans des momens, il étoit environné d’un cercle, où tous parloient ensemble, quelquefois c’étoit un silence taciturne qu’on y voyoit régner. Almon, qui n’avoit été remarqué de personne, vint s’asseoir auprès d’Alcanor, lorsque l’entretien se tournoit sur l’éloge de la politesse. Si vous en êtes, dit Almon, en interrompant, à définir la politesse des habitans de cette Isle, la conversation tombera bien-tôt : Je serois bien fâché de vous empêcher de penser comme il vous plaît, répondit Alcanor, avec un air de circonspection ; mais, comme je hais la dissimulation, je vous avouerai que votre opinion me paroît la plus dénuée de sens commun, de jugement, de raison, d’esprit ; la politesse ne consiste que dans de certains usages convenus, & vous ignorez les nôtres ? Et je les ignorerai, repartit Almon, à moins que pour m’acquiter avec vous, je n’apprenne à répondre d’une maniére fort désobligeante. Désobligeante ! dit l’épouse d’Alcanor, avec un sourire d’amitié, elle n’est que naturelle, & je vous avertis (car j’aime mes voisins) qu’à en juger autrement, vous paroissez ridicule ; & vous faites bien, on se montre ici tel qu’on est. Almon voulut répliquer. Si vous insistez, interrompit la Dame, vous serez un sot, je vous le dis, parce que je le pense, & que je hais la dissimulation. L’Enchanteur parut alors. Quelle insupportable liberté que celle de votre Isle ! s’écria Almon ; on n’y éprouve, m’aviez-vous dit, aucune injustice de la part de vos Citoyens ! Sans doute, répondit l’Enchanteur, c’est vous qui êtes injuste. Vous avez déclaré que vous étiez naturel, & j’approuve que vous le soyez ; mais croyez-vous avoir le privilége exclusif de l’être ? Apprenez que c’est aussi le caractére de tous nos habitans. Pouvez-vous vous plaindre des gens qui vous ressemblent ? Mais sortez d’erreur, Almon, & que les scénes qui viennent de vous déplaire, vous instruisent ; il n’y a point de Société qui pût s’entretenir, si les hommes se montroient toujours tels qu’ils sont : il n’est permis de s’abandonner à son naturel, que quand ce naturel s’accorde avec les usages, & les vertus qui lient la Société. Je le vois, dit Almon, frapé de ces vérités ; Madame m’avoit bien promis que j’allois n’être qu’un sot ; je le suis, je commence à le connoître, & je veux rester parmi vous, afin de m’en convaincre, au point de ne l’être bien-tôt plus, si je puis. Je répons de vous, continua l’Enchanteur, sans même que mon art s’en mêle ; avec de l’esprit & un vrai désir de plaire, on se corrige bien-tôt de ses défauts. Venez être témoin des avantures de vos camarades, elles serviront encore à vous instruire. A ces mots, ils furent transportés dans une maison, où Alibé venoit d’être présenté. C’étoit le rendez-vous de la bonne compagnie. A peine Alibé fut-il assis, qu’il s’empara de la conversation, & ce fut pour étaler toutes ses connoissances, pour montrer beaucoup d’esprit, & pour parler de soi ; comme s’il n’y avoit eu dans le monde d’autre mérite que le sien, ou que celui des autres ne dût consister qu’à savoir lui rendre hommage. On l’écouta d’abord, en lui donnant tous ces témoignages équivoques d’applaudissement, tels qu’un certain sourire de complaisance, qu’on place, souvent, sans avoir entendu ce qu’on loue ; un mot dénué de sens, & qu’on répéte, d’après la personne qui parle, comme si ce mot étoit un oracle ; un regard, qu’on adresse à celui des écoutans, qui passe pour avoir le plus d’esprit, comme pour lui faire part de l’admiration où l’on est de ce qu’on vient d’entendre ; & Alibé augmentoit de bonne opinion de lui-même, & d’envie de parler. Bien-tôt, pour commencer à le tirer de son erreur, lorsqu’il prodiguoit des traits d’imagination, on le louoit sur l’étendue, sur la fidélité de sa mémoire ; s’il passoit à des recherches, qui ne supposent que de l’érudition, on admiroit en lui l’excellence du génie ; s’il faisoit des plaisanteries de mauvais goût, ou des contes usés, on le félicitoit d’avoir si bien l’esprit & le langage du monde ; enfin on l’accabloit de louanges déplacées, & d’abord il n’entendit que les louanges ; l’amour propre, même dans un homme d’esprit, est quelquefois si sottement crédule ! Alibé s’aperçut ensuite, que ces louanges étoient à contre-sens ; mais il pensa que c’étoit manque de justesse d’esprit dans les gens qui l’applaudissoient, & leur sût gré de l’intention. Il les reprenoit, avec bonté, quand il les voyoit ainsi se méprendre ; il leur enseignoit, d’une façon détournée, la maniére de le louer convenablement. L’assemblée jouïssoit du plaisir de voir croître l’orgueil & le ridicule d’Alibé : mais ce n’étoit pas assez pour elle, il faloit qu’il sentît sa situation. Tout d’un coup chacun change avec lui de conduite ; il venoit d’annoncer le récit d’une avanture très-singuliére qui lui étoit arrivée : il commence, un homme l’interrompt, & à propos de singularité, raconte un songe très-extraordinaire qu’il a fait la nuit précédente. Alibé se contraint, s’impatiente ; il saisit enfin une occasion de proposer des vers assez heureux qu’il a composés. Au mot de vers, un autre en récite de nouveaux, & voilà Alibé réduit à l’ennui d’écouter, ou du moins au dépit de se taire. Enfin il se voit environné de talens qui le persécutent, parce qu’ils sont applaudis, & qu’il ne trouve pas le moindre jour, pour faire briller les siens ; il n’y peut plus tenir, il sort indigné du peu d’égards qu’on a dans cette maison, pour le mérite d’autrui. Il va chez l’Enchanteur, qui, pour toute réponse à ses plaintes, lui présente le Livre sur lequel on avoit inscrit son caractére ; il l’ouvre, & lit : Alibé, comme il croit être, Il aime à plaire. Alibé, comme il est, Il ne veut que briller. Alibé referme le Livre, regarde en pitié l’Enchanteur, & court se rembarquer. Il s’en retourne plus incorrigible que jamais, dit l’Enchanteur, quelques connoissances, divers talens médiocres, & peu d’esprit, c’est de cet assemblage que la fatuité a pris naissance.
Il ne manquoit à l’Enchanteur que de voir Zanis sur la scéne, il eut bien-tôt satisfaction. Comme Zanis passoit sur une grande place, une troupe de gens, parés d’une maniére bizarre, l’entourent, & l’engagent à monter dans un char. On connoît votre mérite, lui dit-on, vous êtes digne du triomphe. Ils le conduisent, ainsi, dans une espéce de Temple, où il trouve une nombreuse assemblée. Il se présente avec une ferme résolution d’être plus singulier que jamais : maintien recherché, propos hazardés, tout est mis en œuvre, & n’est point remarqué ; il voit que, bien loin d’étonner personne, il est regardé comme un homme à l’ordinaire. Cela le décontenance ; il reprend courage, il avance une maxime inouïe, tout le monde est de son opinion, on connoissoit cette façon de penser, elle est commune. Son embarras se renouvelle, il conte, il exagére, on commence à l’écouter ; mais un autre prend la parole, & tient des discours si outrés, que Zanis est presque réduit à se trouver raisonnable ; enfin il se retire avec le dépit d’avoir été unanimement loué sur la justesse de son esprit, & sur la retenue de son imagination.
Il rêve, il médite, il est pénétré de douleur (car rien n’est si humiliant que la déraison affectée en pure perte) ; dans ce trouble d’esprit, il est abordé par un petit homme, qui, avec tout l’ajustement, & le maintien d’un vieillard, avoit à peine dix-huit ans. Je vois bien que vous êtes un homme simple, un esprit sensé, lui dit le faux vieillard. On vous a bien étonné dans la maison dont vous sortez ? Vous n’êtes pas encore assez instruit de l’humeur capricieuse de nos Citoyens ; ce sont des espéces de fous, qui s’imaginent que c’est un grand mérite que d’étonner les autres par une conduite singuliére, & vous sentez bien quelle est la sottise de penser ainsi ? Les usages communs sont des conventions sages, qui épargnent, à notre esprit, le soin de s’exercer sur des objets qui ne méritent pas de l’occuper. Concevez combien on rétrécit son imagination, combien on l’avilit, quand on la tient sans cesse appliquée à nous faire marcher, ou rire, ou tenir nos coudes différemment des autres hommes ; à nous faire paroître impatiens ou tranquilles, passionnés ou indifférens, par contenance, à nous faire dire oui ou non, d’une maniére remarquable ? Vous verrez ici bien des scénes qui vous surprendront, vous n’en verrez peut-être pas une qui vous amuse. A force de se singulariser à tous égards, nos Insulaires ont épuisé les moyens les plus bizarres d’y parvenir ; & imaginez-vous ce que c’est que l’extravagance qui se répéte ! Pour moi, revenu de la sotte ambition de paroître extraordinaire, je baille au seul souvenir de ce qu’elle m’a fait faire ; & pour ne plus retomber dans un pareil égarement, je me suis imposé tous les assujettissemens, & en même temps, tous les avantages de la vieillesse. Je méne constamment la vie sage & retirée, qui lui est propre ; je passe les journées au coin de mon feu dans mon fauteuil, bien clos, j’y radote au milieu de ma famille ; je ne sors qu’un moment à midi, pour me promener au soleil, & ne songe pas s’il y a dans le monde des fous, qui veulent se distinguer, & servir de spectacle aux autres. Le sage vieillard étala tout de suite une quantité de maximes rebattues sur la simplicité des premiers hommes, & qui commençoient toutes par Autrefois. Zanis écoutoit avec un secret dépit, de l’étonnement que lui causoit cet homme, qui extravaguoit par principe. Cette scéne finie, plusieurs autres, aussi peu attendues, se succédérent, & remplirent la journée de Zanis ; s’il vouloit rêver ou parler, il étoit interrompu ; désiroit-il se mettre à table, on lui donnoit une comédie ; enfin, outré de la persécution que lui faisoient souffrir les fantaisies de tous ceux qu’il rencontroit, il courut chez l’Enchanteur : Laissez-moi partir, dit-il, vos habitans se donnent pour extraordinaires, & ils ne sont que contrarians, capricieux, extravagans. Vous faites leur portrait & le vôtre, répondit l’Enchanteur, au lieu de vous vanter d’être singulier, que ne me disiez-vous de bonne foi : Je meurs d’envie de le paroître ; l’un est bien différent de l’autre. Les gens naturellement singuliers, plaisent ordinairement dans la Société, au lieu que celui qui ne l’est que par étude, outrant bien-tôt son personnage, ne tarde guére à ennuyer, & finit par être insupportable ; mais j’ai voulu vous désabuser, & non vous punir. Tout ce qui vous est arrivé, ainsi qu’à Almon, n’étoit que prestige ; retournez, l’un & l’autre, dans votre Patrie, & n’oubliez jamais, s’il est possible, que le naturel qui déplaît doit se cacher, & que l’ambition d’être extraordinaire, méne insensiblement à la folie.
LES AYEUX,
OU
LE MERITE PERSONNEL.
CONTE.
Il y avoit jadis à la Cour de Perse, un usage singulier sur la maniére de briguer & d’obtenir les grandes places. Lorsqu’il s’en trouvait une à remplir, tous ceux qui pouvoient y prétendre, se présentoient, en même temps, devant le Souverain : là, sur un talisman composé par les Génies, ils gravoient, avec un diamant, les titres qui leur donnoient lieu d’espérer la préférence ; & tel étoit le pouvoir du talisman, que, si pour se faire valoir, on y traçoit quelques faits, quelques éloges de soi-même, qui blessassent la vérité, les caractéres, en cet endroit, changeoient de couleur, lorsque le talisman passoit entre les mains du Monarque. Le Roi, qui étoit le Prince de son siécle le plus équitable, n’avoit trouvé que cet expédient, pour n’être jamais trompé par la vraisemblance.
Un jour que la Province la plus considérable de l’Empire, se trouva sans Gouverneur (c’étoit le Khorassan), comme il faloit, pour y représenter avec dignité, avoir des richesses immenses, deux hommes seuls vinrent se prosterner devant le Roi. L’un des concurrens, qui s’appelloit Kosroun, descendoit des Giamites, cette race si ancienne & si illustre dans la Perse, que peu d’autres osoient lui disputer la prééminence ; outre un avantage si favorable, pour être traité avec distinction par le Souverain, Kosroun, incapable de manquer à l’honneur, quoiqu’au fond il n’y fût attaché que par vanité, joignoit encore à une belle figure, beaucoup d’esprit ; mais il étoit né farouche & impérieux ; son sérieux désignoit la fierté, son sourire marquoit une ironie méprisante. Occupé sans cesse de ses Ayeux, il s’approprioit, en idée, comme si c’eût été une partie de leur succession, tout ce qui avoit fait leur gloire. Tharzis, (c’est le nom de son concurrent) descendu d’une ancienne famille, mais peu connue, s’étoit acquis une considération, telle, qu’une plus haute naissance que la sienne, n’auroit pû y rien ajouter ; ayant les vertus, & les talens qui rendent digne des grandes places, il pensoit si modestement sur tout ce qui pouvoit être à sa gloire, il paroissoit si peu occupé de son esprit, dans les momens où il réussissoit davantage, qu’on lui pardonnoit, sans peine, une supériorité qui ne servoit qu’à rendre son commerce plus aimable.
Kosroun, après s’être prosterné avec affectation, (comme si la Cour avoit eu besoin de son exemple, pour rendre au Souverain ce devoir indispensable) reçut le talisman, & persuadé que son mérite seul décidoit suffisamment en sa faveur, voici ce qu’il se contenta d’y tracer.
Mes ayeux & moi.
Le talisman passa ensuite dans les mains de Tharzis, qui pensant que ses grandes richesses étoient le seul titre qui dût le faire préférer à plusieurs hommes de la Cour, très-dignes comme lui de cette place, grava, pour motifs de la grace qu’il attendoit du Monarque, ce peu de mots.
Vos bontés & mon zéle.
Le Roi resta, quelques momens, dans le silence, observant le talisman ; il se tourna ensuite vers les portiques d’un sallon intérieur, dont l’accès étoit interdit à tous ses Courtisans : A l’instant, les portiques s’ouvrirent ; on entendit un bruit mêlé du son des instrumens, & des acclamations qui accompagnent un triomphe ; & l’on vit paroître soixante Vieillards vénérables, qui, après s’être inclinés, avec respect, se placérent aux deux côtés du Trône, chacun sur un trophée qui venoit de s’élever. Kosroun, étonné, demanda, en secret, quelles étoient ces figures bizarres, qui osoient se placer si près du Souverain. Tout garda le silence.
Voyez, dit le Roi aux deux Prétendans, ces sages Vieillards qui m’environnent, plus éclairés que moi, ils vont choisir entre vous. Kosroun, blessé de cette loi, représenta qu’il s’aviliroit à reconnoître d’autre Juge que son Souverain, & loin de chercher à se rendre favorables ces mêmes Vieillards, dont sa destinée pouvoit dépendre, il exposa, sans ménagement, que l’âge pouvoit avoir altéré leur raison ; qu’attachés à des préjugés, des usages qui avoient vieilli avec eux, ils seroient peut-être injustes, avec le dessein d’être équitables ; enfin son caractére présomptueux & altier, son mépris pour le reste des hommes, parurent à découvert : Et quelques-uns de ces Vieillards voulant lui remontrer l’indécence des discours qu’il osoit se permettre, il ne daigna pas les écouter. Son orgueil alla jusqu’à leur reprocher de manquer à ce qu’ils devoient au seul homme qui restât de l’illustre race des Giamites. A ce nom, les Vieillards firent un cri d’indignation ; Sachez, dit le plus vénérable, à qui vous faites ce reproche, c’est aux Giamites mêmes, que vous parlez ; c’étoit eux, effectivement, que le Roi pour confondre le présomptueux, par les motifs même, qui faisoient naître sa confiance, avoit évoqués, avec le secours du talisman. Kosroun, alors, dépouillé subitement de tout ce qui fondoit sa considération, ne fut plus aperçû que par ses défauts ; il ne vit plus, pour lui, dans tous les yeux, que le mépris, ou une sorte de pitié, presqu’aussi humiliante. Apprenez, malheureux Kosroun, continua le Vieillard, que celui à qui les vertus de ses Ancêtres n’inspirent qu’un sentiment d’orgueil qui le fait haïr, est desavoué d’eux, & que loin d’avoir part à leur gloire, il doit être condamné à l’oubli & à la honte d’être inutile à ces mêmes Concitoyens, dont il dédaigne d’être aimé. Le Roi, alors, nomma Tharzis, & les Vieillards disparurent. On conçoit quelle impression cet événement fit dans la Perse, sur l’esprit de ceux qui avoient d’illustres ancêtres. Dans la crainte de les voir renaître tout à coup, on ne songea qu’à se rendre digne d’eux ; mais, malheureusement, le secret de les évoquer s’est perdu, & voici le seul effet qui reste du pouvoir du charme ; quand on marque aux Grands, qui ne méritent rien, par eux-mêmes, des déférences, ou du respect, une voix, qu’eux seuls n’entendent pas, leur crie, Ce n’est pas à vous, c’est à vos Ayeux, que les égards dont vous jouïssez s’adressent.
ALIDOR,
ET THERSANDRE.
CONTE.
Alidor, & Thersandre, étoient jumeaux, & d’une figure qui ne laissoit rien à désirer. C’étoit encore un autre prodige, que leur parfaite ressemblance ; ils avoient, avec beaucoup d’esprit, l’un & l’autre, les mêmes traits, la même action, le même son de voix ; il sembloit, enfin, que la nature, ayant formé l’un des deux, avoit été si contente de l’ouvrage, qu’elle avoit pris plaisir à l’imiter, sans la moindre différence. Ayant été adoptés, dès le berceau, par un Enchanteur, & par une Fée, ils ne manquoient pas d’usage du monde, quoiqu’ils n’eussent jamais habité qu’une Campagne. Par le secours de la Féerie, les gens aimables de chaque Nation étoient transportés, tour à tour, dans cette habitation, sans qu’ils s’en aperçussent, sans que cela dérangeât rien à leur maniére de vivre, ni à leurs plaisirs ; c’étoit pendant la nuit, que le charme les attiroit ; soit qu’ils dormissent ou qu’ils fussent à table, soit qu’un bal, ou quelque autre fête, les rassemblât ; les personnes, le souper, le lieu, tout étoit enlevé & devenoit le spectacle du Palais de la Fée, & de l’Enchanteur. Ceux qui avoient été transportés pendant le sommeil, & qui s’étant réveillés dans le Palais, en avoient vû les merveilles, s’imaginoient n’avoir fait que dormir, & rêver ; on a été bien long-temps qu’on prenoit ces sortes de voyages pour des songes.
Alidor, & Thersandre passoient ainsi une vie agréable. L’Enchanteur étoit le meilleur homme du monde ; il n’avoit qu’une chose de gênante, c’est que, comme il pensoit fort peu, il vouloit qu’on pensât pour lui, qu’on fût, tant que le jour duroit, occupé à l’entretenir. Ce n’étoit pas des raisonnemens, ni des réflexions qu’il demandoit ; il ne vouloit que de ces choses qu’on entend, sans presque y donner attention ; il exigeoit, par exemple, que vous lui contassiez tous les petits détails de votre journée, & cent minuties pareilles qui ennuyent, ordinairement, tout autre que celui qui a la petitesse d’esprit de les raconter. La Fée, au contraire, avoit en antipathie quelqu’un qui parloit de soi, sans nécessité ; elle auroit mieux aimé qu’on n’eût eu rien à lui dire ; mais ne voulant contraindre personne, comme Alidor parloit volontiers de tout ce qui le regardoit, elle l’avoit abandonné à l’Enchanteur, & s’étoit réservé Thersandre ; l’ayant accoutumé, de bonne heure, à ne point entretenir les autres de ses petites avantures, de ses goûts, de ses haines, ni enfin de tout ce qui n’intéressoit que lui.
Thersandre, & son frere étoient dans leur vingtiéme année, lorsqu’ils entendirent un Héraut qui crioit à haute voix : Qui osera mériter l’honneur d’épouser la fille du Roi, ou d’être Gouverneur de la moitié du Royaume ?
Il vient de naître un homme, ou plûtôt un horrible monstre à deux têtes, & qui porte écrit sur chaque front, en caractéres de feu : Qu’on me donne la Princesse en mariage, ou je renverserai le monde. Comme il est fils d’un Enchanteur, il dissipe une Armée par le seul bruit de sa voix ; mais il peut succomber, s’il n’est attaqué que par un petit nombre. Quiconque l’aura vaincu, & apportera sa dépouille, recevra, au choix de la Princesse, l’une des récompenses promises.
Le Héraut ayant achevé, il leur remit un rouleau d’écorce d’arbre, sur lequel ils trouvérent tracé :
Portrait de la Princesse.
Qu’avec le secours de l’imagination la plus ingénieuse, on se représente tout ce qui forme une personne charmante, par la figure, l’esprit & le caractére ; qu’ensuite on considére, on entende la Princesse, on dira : Je n’avois fait qu’une ébauche. Voilà ce que je voulois dépeindre.
Mon frere, dit Thersandre, nous ne sommes encore connus que par la singularité de notre ressemblance. C’est ici l’occasion de nous signaler. Alidor fut du même sentiment. Ils s’armérent chacun d’un dard, d’un bouclier & d’une épée ; & ayant appris que le Géant, qui parcouroit cent lieues de pays d’un soleil à l’autre, n’étoit pas loin de leur château, ils allérent à sa rencontre. A peine furent-ils sur le bord d’un bois assez proche de leur demeure, qu’ils aperçûrent un Monstre haut de trente pieds, ayant deux têtes humaines, des aîles de cristal, & quatre bras armés de griffes fort longues, & dentelées ; il ne voloit pas, mais secouru de ces mêmes aîles, il marchoit avec une rapidité étonnante, s’appuyant sur une énorme massue.
Malgré la supériorité que paroissoit avoir, sur eux, un colosse si terrible, comme il avoit quelque chose d’humain, ils crûrent que ce seroit une lâcheté de l’attaquer ensemble. Ils pensoient que le courage & l’adresse, étoient un genre de force, supérieur à tout autre, & ayant tiré au sort, à qui le combattroit le premier, Alidor fut le fortuné. Il marcha aussi-tôt vers le Monstre, qui s’étant armé de son arc, tira plusieurs fléches, dont la pesanteur auroit ébranlé une tour. Alidor les évita, avec une adresse extrême, & lançant son dard, il fit, à l’une des têtes du Géant, une légére blessure. Le Monstre, alors, faisant plusieurs mouvemens de son énorme massue, causa une si grande agitation dans l’air, qu’Alidor tomba comme si un ouragan l’eût renversé. Thersandre, voyant son frere hors de combat, courut pour le venger. Le Géant tenoit un bras levé pour accabler son ennemi vaincu, lorsqu’il aperçût le nouveau combattant, qui lui crioit de se défendre ; & furieux de ce qu’un adversaire, qu’il trouvoit méprisable, se flattoit de le mettre en péril, il résolut de lui faire souffrir une mort horrible. On vit alors jaillir, de ces mêmes caractéres qu’il avoit imprimés sur chaque front, des serpentaux enflammés, & des fléches brûlantes. Thersandre, loin d’en être effrayé, se jetta à travers ces dangers ; il lança son dard avec tant de justesse, qu’il fit au Monstre une profonde blessure. Le Monstre, alors, leva sa massue, mais les forces lui manquérent, il tomba, & Thersandre lui trancha ces deux formidables têtes, qui avoient causé tant de frayeur au Roi & à la Princesse, lorsque le Monstre avoit été la demander en mariage.
Pendant ce combat, Alidor ayant repris ses esprits, Thersandre & lui, allérent faire part de ce triomphe à l’Enchanteur & à la Fée, qui furent charmés de ce qu’ils avoient tenté cette grande entreprise de leur propre mouvement. Allez, leur dit l’Enchanteur, apprendre au Roi la mort du Monstre. Contez-lui, bien en détail, les circonstances de cette admirable nouvelle ; & recevez les récompenses que vous avez méritées. La Fée parla différemment à Thersandre ; sans doute, lui dit-elle en secret, vous voulez être l’Epoux de la Princesse ? Il faut mériter qu’elle vous préfére ; observez, plus sévérement que jamais, de ne point parler de vous, lors même que vous l’entretiendrez du service que vous venez de lui rendre. Thersandre remercia la Fée, rejoignit son frere ; ils partirent.
Ils arrivérent le lendemain à la Cour. Le Roi & la Princesse déja informés de toutes les circonstances de leur victoire, voulurent, pour les recevoir avec distinction, leur donner à chacun une audience particuliére. Alidor, comme l’aîné, parut le premier : sa figure si belle & si noble, une certaine grace, qui paroissoit dans toutes ses actions, & l’une des têtes du Monstre qu’il portoit, avec fierté, au bout de son épée, tout cela formoit un contraste qu’on voyoit avec une sorte d’admiration. Le Roi & la Princesse en furent frapés. Alidor conta comment son frere & lui, sur le récit du Héraut, avoient résolu de chercher le Géant. Il ne songea point à parler du portrait de la Princesse, mais il dépeignit la figure effrayante du Monstre, & tout le péril de le combattre, la blessure qu’il lui avoit faite, & enfin l’effet de ce tourbillon, dont il avoit été renversé, comme d’un coup de tonnerre.
Pendant ce récit, qu’Alidor orna de traits d’esprit & d’éloquence, flatté de l’espoir d’obtenir la main de la Princesse, il avoit paru beaucoup moins occupé d’elle, que de l’éclat de sa propre avanture. Le Roi, après lui avoir donné toutes sortes de témoignages d’estime : Allez, lui dit-il, vous apprendrez, bien-tôt, quelle sera votre récompense. Alidor se retira, & Thersandre fut introduit.
Thersandre ne portoit point une des têtes du Monstre, comme avoit fait Alidor, il l’avoit déposée dans la salle des Gardes, au pied du faisceau d’armes. Il parut avec l’extérieur simple, d’un homme qui n’auroit eu aucune part à l’événement du jour ; ce fut toute la différence que la Princesse aperçût entre son frere & lui ; étant, d’ailleurs, très-surprise de leur ressemblance. Thersandre s’avança, avec beaucoup de grace, & de modestie ; il resta dans le silence, attendant que le Roi lui parlât, & regardant de temps en temps la Princesse. C’est donc vous, brave Thersandre, qui avez triomphé du Géant, lui dit le Roi ? Mon frere l’avoit blessé, répondit Thersandre, & depuis sa blessure, il avoit peine à se défendre. Vous rabaissez beaucoup la gloire de votre combat, continua le Monarque, mais je suis instruit des périls que vous avez bravés. Le Monstre étoit facile à vaincre, reprit Thersandre, sa vie troubloit le bonheur du Roi, & les beaux jours de la Princesse. C’est vous qui me les rendez ces beaux jours, dit la Princesse, & vous ne parlez point de la récompense ! Vous venez de l’accorder, Princesse, répondit Thersandre, vous annoncez que vous allez vivre heureuse. Cependant, ajouta le Roi, j’ai promis la moitié de mon Royaume. Il appartient tout entier à la Princesse, interrompit Thersandre, un don qui diminueroit de son bonheur, ou de sa gloire, pourroit-il être regardé comme un bienfait par aucun de vos Sujets ? C’est assez, dit le Roi, vous apprendrez comment je sais reconnoître un service de cette importance.
Quand Thersandre se fut retiré, le Roi, qui n’aimoit pas moins que l’Enchanteur, à entendre raconter de belles histoires, dit à sa fille : Me voilà bien embarrassé ; celui-ci ne veut pas de la moitié de mon Royaume ; il mérite, cependant aussi, une grande récompense ; mais si tu te détermines à épouser l’un des deux, vraisemblablement tu ne prendras pas Thersandre. Il me paroît qu’il a bien moins d’esprit que son frere : il n’a pas sû nous conter son combat, comme avoit fait si agréablement Alidor. Mon pere, répondit la Princesse, pardonnez si mon sentiment n’est pas conforme au vôtre. Thersandre ne me paroît avoir d’avantage sur Alidor, que l’élévation d’ame, qu’il montre, en n’étant point occupé de sa victoire : Eh, quelle différence cela met entr’eux ! Quiconque peut n’avoir point de vanité sur l’événement le plus brillant de sa vie, a sans doute une force d’esprit, une raison supérieure, qui ne se démentiront jamais. J’avoue que Thersandre m’a prévenue en sa faveur, & que je l’épouserois sans répugnance. Il me semble que je ne trouverois dans Alidor, qu’un Libérateur, qui se plairoit à me faire souvenir que je suis sa conquête, qui dès que la moindre inquiétude viendroit le saisir, me présenteroit la tête du Géant, pour me faire souvenir de ce que je lui dois, & qui réduiroit ainsi ma tendresse à la reconnoissance. Dans Thersandre, je découvre, à la fois, un extrême désir de m’intéresser en sa faveur, avec la crainte généreuse de me rappeller qu’il m’a servie ; il n’envisage, dans ce qu’il a fait pour moi, il ne sent, que le plaisir d’avoir contribué au bonheur de ma vie, & n’ose s’en faire un titre pour me plaire. L’un s’applaudiroit sans cesse d’avoir mérité ma main ; l’autre, en la méritant davantage, regardera, comme une grace, de l’avoir obtenue. Combien la modestie ajoute aux autres qualités qui rendent aimables ! Me voilà détrompé, dit le Roi, je vois qu’effectivement Thersandre te plaît plus que son frere ; demain nous leur apprendrons leur destinée ; envoyons inviter l’Enchanteur & la Fée qui les aiment, à venir être témoins des effets de notre reconnoissance. Le lendemain, l’Enchanteur & la Fée étant arrivés, le Roi déclara, qu’Alidor auroit le Gouvernement de la moitié du Royaume ; il ordonna qu’on préparât les fêtes qui doivent précéder l’hyménée ; ensuite il posa sa couronne sur la tête de sa fille, lui remit son sceptre, & présentant Thersandre : Vous êtes Reine, dit-il, & voilà votre Libérateur. La Princesse regarda Thersandre, lui donna le sceptre, & Thersandre tomba à ses pieds ; devenu éperduement amoureux d’elle, pour avancer, d’un moment, le bonheur de recevoir sa foi, il auroit combattu un nouveau monstre. Enfin ce moment désiré arriva ; la Princesse ne s’étoit point trompée ; Thersandre, Epoux & Roi, garda la douceur, la simplicité de son caractére ; on parle encore de la félicité, toujours égale, dont la vie de ces deux Epoux a été remplie.
LES VOYAGEUSES.
CONTE.
Une Fée avoit trois niéces ; l’aînée étoit belle, la seconde jolie, & la troisiéme laide. La belle étoit si contente, si glorieuse de l’être, qu’elle n’étoit, qu’elle ne vouloit être que cela ; elle n’imaginoit point d’autre avantage dans le monde. Si elle marchoit, sa contenance sembloit vous dire : Voyez de quelle air la beauté se proméne ; devenoit-elle rêveuse, la voyoit-on s’endormir, s’éveiller, c’étoit en attitude de belle personne. Quand vous l’entreteniez des choses qui la regardoient le moins, elle vous répondoit comme si vous lui eussiez donné des louanges. On lui auroit raconté la mort du grand Pan, ou l’entreprise des argonautes, qu’elle auroit crû que c’étoit une allégorie sur ses charmes. La jolie, vive naturellement, fort piquante, & supérieurement coquette, vouloit que tout fût occupé d’elle, jusqu’aux femmes ; car il faloit, pour être heureuse, se voir l’unique objet de leur jalousie, de leurs plaintes, de leur aigreur ; comme celui de l’empressement, des soins, des inquiétudes, des préférences de tous les hommes. On ne cessoit presque pas de parler, afin que les autres femmes n’eussent pas le temps de montrer de l’esprit ; & quand on ne se sentoit pas ce fond d’enjouement, qui donne si bien l’air de la premiére jeunesse, on y suppléoit, en prenant l’air de l’étourderie. Il faloit voir encore comme on affectoit de paroître sensible aux amusemens, afin de laisser imaginer que si on se permettoit des passions, on les auroit extrêmement vives : elle tiroit même parti de sa mauvaise humeur ; (car elle en avoit) elle en montroit aussi sans en avoir, & alors, elle devenoit moqueuse ; ainsi c’étoit être, toujours, le personnage qui attiroit l’attention de toute l’assemblée ; enfin, pour achever le portrait, sensible uniquement par vanité, indifférente dans le cœur, elle n’exigeoit de l’amitié, ni n’en vouloit rendre, aussi n’en avoit-elle jamais inspiré.
La laide l’étoit effectivement, mais d’une laideur qui ne ressembloit point à toutes celles qu’on rencontroit alors assez communément dans le monde ; quand on regardoit ses traits en détail, il n’y en avoit pas un seul qui ne déplût ; à les voir ensemble, c’étoit de moment en moment une physionomie nouvelle, toujours singuliére, toujours agréable ; on jugeoit que cette variété venoit de beaucoup d’imagination, & que cette imagination devoit être charmante. Elle l’étoit aussi. La gaieté, la douceur, la finesse ; & sur tout cela, ce naturel qui ne prétend à rien, & qui fait tout valoir ; voilà, à la fois, son esprit, & son visage ; car, comme je l’ai dit, l’un étoit toujours l’ame de l’autre. Ajoûtez, qu’elle avoit les plus belles dents du monde, & que le reste de sa figure étoit fort bien. Voilà toute la personne. J’oubliois ce qui peut servir le mieux à faire connoître son caractére ; elle savoit qu’elle étoit laide, & ne se doutoit pas qu’elle eût de quoi le faire oublier.
Leur tante, qui n’avoit employé son art qu’à se perfectionner la raison, qu’elle regardoit comme le premier de tous les dons, auroit bien voulu pouvoir en faire part à ses niéces ; elle quittoit souvent le pays des Fées, pour venir vivre avec elles. Il est temps que vous choisissiez un état, leur dit-elle un jour ; si vous étiez mes filles, vous seriez Fées comme moi ; mais à mes niéces, je ne puis donner de ma Féerie, que quelques secours pour leur faire un grand établissement. Voyons, d’abord, quelle figure vous voulez avoir ; car il dépend de moi de changer la vôtre. L’aînée répondit à cette proposition avec un air de dédain ; Ne perdez point à cela l’excellence de votre art, ma tante, rien ne presse. Je me consulterai, dit la seconde, avec un sourire lorgneur, qui marquoit une satisfaction de soi-même la plus orgueilleuse, & la mieux enracinée. Pour moi, dit la troisiéme, je ne pourrois que gagner à un changement ; tenez ma tante, que je prenne la figure sous laquelle je vous inspirerai le plus d’amitié pour moi. Et la Fée de l’embrasser. Mademoiselle, n’imagine donc point de modéle sur lequel ma tante pût la former, ajoûta l’aînée, comme par bonté pour cette pauvre cadette. Vous pouvez vous flatter, ma tante, (continua la seconde, qui avoit pris de l’humeur de ce que la laide avoit été embrassée) que son changement (quel qu’il soit) fera beaucoup d’honneur à votre art. Il me vient une autre idée, dit la Fée, si nous allions voyager dans quelques Royaumes étrangers, vous sauriez ce qu’on penseroit du mérite que vous avez actuellement ; vous connoîtriez aussi les différentes conditions où l’on peut vivre heureux, & vous vous décideriez ensuite. Le projet fut unanimement approuvé ; la Fée trouva convenable que dans le voyage, elles passassent pour niéces de Fées ; c’étoit le moyen d’être par-tout fort bien reçûes. Il faudra aussi, ajoutérent les deux aînées, afin que tout soit dans la bonne foi, que nous gardions notre nom ordinaire, c’est-à-dire, la belle, la jolie, & la laide ; vous savez qu’on nous appelle ainsi depuis le berceau. La Fée y consentit ; & pour n’être point accablée de toutes les demandes ridicules qu’on viendroit lui faire, si elle s’annonçoit comme Fée, elle voulut ne paroître que la Gouvernante de ses niéces.
On part, & pendant le voyage, dès qu’on étoit dans une grande Ville, les deux aînées ne manquoient pas de répéter, cent fois à propos de rien : Mais que fait la laide ? Ecoutez, ma tante, ce que dit la laide. On prétend même, qu’elles portoient dans une petite cage de satin, dont les barreaux étoient de pelluche, une petite Perruche, à voix aigre, & perçante, qui répétoit cent fois dans une heure : La laide, la laide, la laide ; & c’étoient elles qui l’avoient instruite. Il est certain, du moins, que depuis qu’on avoit donné à leur sœur, étant encore au berceau, le triste nom de laide, elles seules le lui avoient fidélement conservé ; tous ceux qui l’environnoient, en avoient chacun imaginé un autre. L’un l’appelloit Zimzime, ce qui en langage de Fée, veut dire, mieux que belle. L’autre, Claride, c’est-à-dire, qui ne l’aimeroit ? & ainsi de quantité d’autres noms. Si elle n’en avoit eu qu’un déterminé, elle y auroit perdu, quelque beau qu’il eût été ; il est vrai qu’on ne prononçoit ceux-ci que tout bas devant ses sœurs, de peur de les mettre en colére, & qu’elle-même ne vouloit pas les entendre ; mais l’appeller, comme par méprise, d’un de ces noms, c’étoit lui dire une chose obligeante, & on profitoit de toutes les occasions de se méprendre ; car comme on craignoit, parce qu’elle étoit extrêmement modeste, qu’elle ne se crût du genre de laideur que ses sœurs lui reprochoient si volontiers, on s’appliquoit à lui persuader le contraire, & cela, parce qu’elle cherchoit à être aimée.
Leur premier séjour sur la Cour d’Assyrie, qui étoit brillante, nombreuse, où les hommes étoient à la fois sensés & aimables, où les femmes étoient charmantes, & vivoient ensemble, sans se haïr ; parce qu’elles n’avoient que le cœur sensible, & que leur amour propre ne se blessoit jamais mal à-propos. Ce n’étoit pas qu’il n’y eût aussi des femmes vaines, aigres, méprisantes ; des hommes confians, frivoles, indiscrets ; mais c’étoit le petit nombre, & cela fait une Nation bien raisonnable. La belle y fut d’abord admirée, la jolie y fut suivie, la laide (j’aime mieux dire la troisiéme) resta d’abord assez ignorée, parce qu’on s’occupoit des deux autres.
Bien-tôt, l’aînée fut trouvée trop froide, trop vaine dans la Société, & regardant, trop en pitié, tout ce qui n’étoit pas la beauté, c’est-à-dire toute autre que la sienne. Bien-tôt, la voilà négligée, abandonnée, &, à quelques vieux Seigneurs près, qui n’avoient conservé de leur jeune âge, qu’une parfaite & ennuyeuse admiration pour les belles, elle ne se trouva plus d’adorateurs ; & comme elle avoit méprisé toutes les femmes, celles qui s’en étoient formalisées, parce qu’elles n’avoient pas assez d’esprit pour en rire, s’en trouvérent encore plus qu’il n’en faloit, pour lui donner des ridicules. La seconde, qui avoit d’abord attiré ce petit nombre d’hommes, dont j’ai parlé, fut enfin avertie, par la Fée, qu’ils avoient l’air trop libre avec elle, qu’ils faisoient de mauvaises histoires sur son compte, que de certaines femmes prenoient grand soin d’accréditer ; & que les gens sensés, à qui elle ne s’étoit point souciée de plaire, se contentoient de ne point écouter, sans chercher à les détruire ; & qu’enfin, elle n’avoit nulle considération. Cela la toucha assez ; mais ce qui fit bien plus d’effet, c’est qu’elle se vit bien-tôt négligée par les hommes les plus estimés, & les plus aimables : la voir, la suivre, la trouver trop coquette, & l’oublier, ne fut pour eux que l’ouvrage de peu de jours.
Notre troisiéme avoit, enfin, été remarquée. On avoit commencé par s’apercevoir qu’elle avoit beaucoup d’esprit. On se demanda, bien-tôt, on examina si, effectivement, elle étoit laide ; & la fin de ce doute, fut de la trouver extrémement aimable. Eh ! comment ne pas convenir de son esprit ? Elle en trouvoit si volontiers aux autres, & se plaisoit à démêler, dans toutes les femmes, ce qui étoit à leur avantage, comme une autre auroit cherché à les voir en ridicule ; ainsi on lui donnoit sa confiance, on vouloit son amitié, on aimoit à la faire valoir. Mais il falut partir, les deux sœurs s’ennuyoient de cette Cour ; elles vouloient absolument aller dans quelque autre qui fût tout-à-fait différente. La Fée les transporta dans un pays fort éloigné. Elles arrivérent au milieu d’une grande Ville, où l’on ne voyoit que des Palais, & dont les habitans, d’une stature noble & élevée, étoient habillés de gazes, brodées de petits coquillages qui représentoient, au naturel, des fleurs, des arbustes, des oiseaux ; & ce qui étoit plus singulier encore, ces mêmes habitans avoient le teint couleur d’avanturine, avec des yeux d’un bleu de saphir, & très-brillans ; des lévres extrémement grosses, de la même couleur que les yeux, & des dents de nacre, les plus jolies du monde. Cette bizarrerie ne choqua point les deux aînées ; elles pensérent qu’il seroit flatteur d’être admirées par des yeux couleur de saphir, & de tourner la cervelle à ces hommes extraordinaires. Pour la cadette, elle étoit fort étonnée, & tâchoit de s’accoutumer à ces figures surprenantes, afin de n’être point haïe des gens avec qui elle alloit vivre. Ses sœurs furent bien trompées dans leurs espérances : comme la beauté est une affaire d’opinion, on ne les regarda, jamais, qu’avec une surprise qui ne supposoit aucun plaisir à les voir, elles n’eurent point d’autres succès ; &, pour comble de dégoût, elles apprirent, qu’on ne les appelloit que du nom qu’elles donnoient, avec tant de plaisir, à leur cadette. Mais voici bien pis encore, étant toutes trois à une fête, où les filles du Roi formoient une danse plus singuliére que difficile, & que les deux aînées ne regardérent qu’avec dédain, (car elles ne pouvoient pas souffrir de voir briller les autres) la troisiéme se mit au rang des danseuses, qu’elle avoit beaucoup applaudies ; & comme elle avoit acquis bien des talens, croyant en avoir besoin, elle saisit si bien le caractére de leur danse, on lui sût si bon gré de se prêter, avec tant de grace, à des amusemens étrangers pour elle, qu’elle fut applaudie à l’excès. Le Roi, les Dames, les Courtisans, ne cessoient de dire : Quel dommage, qu’elle n’ait pas un teint d’avanturine, & de belles grosses lévres bleues ! Ses deux sœurs entendirent, sans doute, mot pour mot, toutes les louanges qu’on lui donna (car le dépit dans les femmes est si pénétrant) ; enfin elles pensérent en mourir de jalousie ; & le bal fini, ce fut une persécution pour partir, à laquelle il falut que la tante cédât ; à peine eut-elle le temps de prendre congé du Roi, de la Reine, & des Princesses, à qui elle donna, cependant, un secret pour se bouffir, considérablement, les lévres, aux jours de cérémonie. L’importance de ce présent, la fit reconnoître pour Fée, & elle se vit investir par un concours prodigieux de peuples ; mais elle étoit déja dans son char, & elle disparut, au grand contentement des deux aînées, qui maudissoient un pays où l’on n’applaudissoit que leur cadette.
Je ne sai pas comment j’ai oublié, jusqu’ici, d’expliquer pourquoi ces deux aînées étoient en si bonne intelligence. Il n’est pas facile de le deviner ; cela va cependant paroître assez simple. La jolie disoit, à tout moment, à l’aînée, qu’elle étoit prodigieusement belle ; la belle disoit à celle-ci, qu’elle étoit excessivement jolie ; & chacune, parce qu’elle pensoit ne prononcer qu’un mot qui n’exprimoit rien, & se moquer de sa sœur, à proportion du plaisir qu’elle lui causoit, par cette louange chimérique.
Mais comment se pardonnoient-elles leurs conquêtes, puisque l’une & l’autre vouloit, sans doute, être seule aimable ? Cette objection est plus embarrassante ; mais voici comment cette concurrence s’arrangeoit dans leur tête. La belle croyoit que sa sœur n’avoit de soupirans, que ceux qui, ne se sentant qu’un mérite commun, n’osoient se flatter d’être écoutés d’une belle personne ; & la seconde disoit ; Ils seront bien-tôt excédés de la triste beauté de ma sœur, ils me reviendront ; ainsi, c’étoit le peu de bonne opinion que mutuellement l’une avoit de l’autre, qui entretenoit leur union. On ne sauroit croire combien un mépris réciproque est souvent parmi quelques femmes, une raison de convenance, & même le nœud d’une sorte d’amitié.
A l’égard de leur haine commune pour la troisiéme, voici quelle en fut l’origine. Leur cadette, ayant une ame douce, & s’appliquant à vaincre par de la déférence & par de l’amitié, la répugnance que lui marquoient ses sœurs, profitoit de toutes les occasions de faire leur éloge, avec justice ; mais étant raisonnable & sincére, elle ne pouvoit se déterminer à louer l’orgueil de l’une & la coquetterie de l’autre ; & ne les pas applaudir, à cet égard, c’étoit se montrer leur ennemie. Ajoutez que lorsque les deux aînées s’y attendoient le moins, elles virent cette sœur, condamnée dans leur esprit à ne jamais plaire, réussir souvent mieux qu’elles. On ne supporte point cela ; car, qu’on ait prévû le succès que peut obtenir une autre femme, comme on a rassemblé, par avance, toutes les maniéres de l’envisager, qui en diminueront le prix ; on peut en être témoin, sans se décontenancer ; on le méprise, peut-être, au point qu’on le pardonne. Mais quand il surprend, qu’on est réduit à le voir tel qu’il est, il n’y a courage d’esprit qui y tienne.
Les voilà donc dans le char. Où vous ménerai-je ? leur dit la Fée. Vous savez, sans doute, à quoi vous en tenir, sur votre figure ? Voyageons à présent, afin de vous faire connoître le prix des différens états de la vie ; je vais, pour commencer, vous faire toutes trois Reines. Alors, elle remua une chaîne de diamans, qui gouvernoit quatre Phénix, qu’elle avoit attelés à son char ; ils hâtérent leur vol, & arrivérent dans un pays charmant. On entra dans une Ville superbe ; tous les Grands de l’Empire s’y trouvérent rassemblés, & les trois niéces, placées sur un même trône, furent toutes trois reconnues Souveraines.
L’aînée, on ne l’auroit pas cru, trouva le moyen d’augmenter de fierté & de bonne opinion de son mérite. Le lendemain de son couronnement, elle emprunta la baguette de sa tante, pour un coup d’état, disoit-elle, & l’on ne devineroit pas quel usage elle en vouloit faire. Il y avoit proche de sa Capitale, une vaste plaine ; elle s’y promena, d’un soleil à l’autre, & pour donner à ses Sujets le plaisir de l’admirer, elle les transporta, tout à coup, dans cette plaine ; & cet enlevement pensa les faire mourir tous de frayeur. L’un, occupé dans son cabinet, se sentoit emporté par sa fenêtre, sans savoir à quoi attribuer cette merveille. L’autre, au moment de prononcer le serment qui l’alloit unir à sa maîtresse, quittoit, malgré lui, sa main, & s’échapoit avec rapidité du Temple, au grand étonnement de l’épouse & de l’assemblée. Celui-ci, dont la santé étoit languissante, transporté dans son fauteuil, se trouvoit dans les nues. On voyoit voler les batallions tout armés, & les personnages les plus graves traverser les airs, en habits de cérémonie. Enfin, cet événement causa un trouble, un désordre général, dans toute la Nation, & chaque jour de son Régne, amena quelque-autre folie, dont sa beauté étoit la cause.
On s’attend bien à voir la seconde, ne contraignant pas mieux son caractére ; aussi parut-il dans toute sa perfection. Il n’y eut bien-tôt plus à sa Cour que des petits soins pour occupation, des fleurettes pour langage, & des lorgneries pour politesses. La Fée se trouva forcée d’apprendre à l’aînée l’effet de sa ridicule présomption ; à la seconde, le peu d’estime & de respect qu’on avoit pour elle ; & les avis sages, quand ils viennent d’une Fée, ont cela de particulier, ils persuadent. Je ne veux pas dire, cependant, que les deux niéces crûrent avoir tort, elles sentirent, seulement, la honte de leur situation, qu’elles trouvérent injuste ; & elles conclurent que le trône n’avoit pas tant de charmes qu’elles l’avoient pensé.
La troisiéme Reine parut effectivement l’être. Si le Trône met les défauts dans un plus grand jour, il donne aussi plus d’occasions aux vertus de paroître. Zimzime, car la Fée avoit décidé qu’on ne l’appelleroit plus la laide, mieux que belle, dis-je, eut donc lieu d’être contente de sa nouvelle condition ; elle avoit des mœurs, & de la dignité, elle fut respectée. Elle ne songeoit qu’aux moyens de faire le bien, & d’être aimée, on l’adora. Sa Cour devenoit, tous les jours, plus nombreuse, & cela acheva de désespérer ses sœurs.
Une nuit, tourmentées d’un dépit qui ne leur avoit pas permis de fermer l’œil, elles allérent trouver la Fée, & la pressérent de partir dans le même moment, aimant mieux toute autre condition que celle de régner. La Fée, qui avoit ses vûes, répondit froidement, il est encore bien matin, mais j’y consens ; elle alla éveiller Zimzime, l’habilla d’un seul coup de baguette, sans que rien manquât à son ajustement, répandit dans la Ville quelques trésors, & l’on remonta encore dans le char.
Hé bien, mes chéres Niéces, (cela s’adressoit aux deux aînées) vous vous êtes ennuyées du Trône ? Le rang qui en approche vous exposeroit, à peu près, aux mêmes inconveniens ; & dans les états, successivement inférieurs, vous trouveriez de pareils sujets de mécontentement. Passons, croyez-moi, à une extrémité dont vous n’avez qu’une idée très-imparfaite. Allons habiter quelque hameau. Je connois un endroit de l’Asie, où, sous un ciel doux, des peuples simples & sociables, vivent dans de belles campagnes ; nulle ambition, peu de besoins, & un panchant inaltérable pour des plaisirs qui n’entraînent point de dégoûts : Voilà leur condition.
J’aime beaucoup ce hameau, dit l’aînée ; Je serois comblée de voir cette campagne, s’écria la seconde. A l’instant, elles se trouvérent, toutes trois, mises comme de simples Villageoises, c’est-à-dire, avec une coëffure & des habits, qui, pour toute magnificence, avoient une simplicité agréable, l’air frais, & d’une extrême propreté. L’aînée conçut, que, sous des dehors si peu brillans, on ne pouvoit être remarquée, à moins qu’on ne fût la beauté même. La seconde, ne douta pas que la singularité de cet ajustement, ne dût servir à la rendre plus piquante. Pour Zimzime, elle fut bien aise de pouvoir connoître un peuple ingénu, & dont les passions douces, disposoient, sans doute, leur ame à l’amitié. Elles aperçurent, alors, cette campagne, qu’elles désiroient. Elles arrivérent dans une prairie, au milieu d’une fête purement champêtre ; le lieu, les habitans, tout rappelloit l’idée de l’âge d’or. La Belle, se voyant entourée d’une troupe considérable, leva, avec un air de bonté présomptueuse, un voile qu’elle portoit en voyage. Ces gens simples, la regardérent, long-temps, avec des yeux plus étonnés que satisfaits. Ils la trouvoient belle, mais ce n’étoit point comme cela qu’ils désiroient qu’on le fût ; elle ne parla à personne, dédaignant particuliérement les jeunes Villageoises qui s’approchoient d’elle ; personne, aussi, ne lui parla ; & comme elle ne recueillit aucune louange, la fête ne tarda guéres à l’ennuyer. Pour la jolie, qui avoit bien résolu de le paroître, tout autant qu’elle le pourroit, elle y fit de son mieux, mais ses agaceries furent perdues. Ces gens simples la virent, avec les mêmes yeux, qu’ils avoient regardé l’étalage de beauté de sa sœur ; ses mines leur parurent des grimaces ; & les petits propos qu’elle leur adressa, des moqueries ; elle se mit, enfin, à danser avec eux, imitant, à ce qu’elle croyoit, leurs façons naïves ; mais elle y ajoûtoit une légéreté forcée & des inflexions de corps affectées qu’ils ne prirent jamais pour des agrémens. Tout ce qui sortoit d’une certaine simplicité, n’alloit point jusqu’à leur esprit ; ils la regardoient, fixement, & n’y trouvoient point de plaisir ; c’étoit-là tout ce qui se passoit en eux ; elle s’en aperçut, & dit à la Fée, que cette espéce-là étoit bien maussade, bien insuportable.
Et Zimzime ? Zimzime, qui avoit abordé plusieurs de ces jeunes Villageoises, avoit trouvé jolies celles qui l’étoient ; elle se mêla dans leurs jeux, & y réussit à merveilles. Si on lui donnoit le prix, elle vouloit qu’il fût partagé à toutes celles qui l’avoient disputé avec elle ; ses caresses la faisoient aimer, même de celles qu’elle effaçoit ; & ce succès dura tout le temps qu’elle resta dans cette Campagne. Les jeunes habitans, qui disposoient encore de leur cœur, passoient les jours à s’occuper d’elle ; l’un d’eux, particuliérement, qui de son côté se faisoit distinguer de tous les autres, & que la Fée embarrassoit, quand elle lui disoit le mot de travestissement ; celui-là, Zimzime l’écoutoit avec plaisir ; elle trouvoit la vie pastorale très-agréable, tandis que ses sœurs ne cessoient de répéter : Je l’ai en horreur, elle m’est odieuse. Enfin il fallut encore les emmener.
Ce fut dans leur demeure ordinaire que la Fée les transporta. C’est une sotte chose que les Voyages, dit l’aînée : on y périt d’ennui, ajouta la seconde : Dites plûtôt, répondit la Fée, que nous n’aimons que les lieux où nous plaisons, & que les gens qui paroissent charmés de nous voir. Vous l’éprouvez. Ne songer qu’à ce qui nous flatte, sans s’occuper jamais de ce qui flatte les autres, est un moyen sûr de s’ennuyer bien-tôt, par-tout, & de tout le monde. Je n’aime point à donner des leçons dures, j’ai espéré de vous corriger de vos défauts, en vous faisant essuyer les inconveniens qu’ils entraînent ; je vois que le mal est sans reméde. Voici, dit-elle à l’aînée, l’état qui vous convient. A ces mots, elle la laissa au milieu d’un Palais, qui venoit de s’élever, dont toutes les murailles lui représentoient son image. Elle avoit le plaisir de s’y voir sans cesse, mais elle s’y vit vieillir de bonne heure ; elle eut des rides, & ne pût s’empêcher de les apercevoir. Ce fut là sa punition, & l’origine des glaces. On ne croiroit pas qu’elles auroient été inventées pour corriger l’amour propre.
La Fée mena la seconde dans un autre Palais : Vous vivrez ici, lui dit-elle, vous y verrez, sans cesse, une foule d’hommes, de toutes les Nations, que vous pourrez attirer, mépriser, accueillir, gronder, apaiser ; mais ils s’évanouïront, comme des ombres, dès que vous trouverez quelque satisfaction à les voir, ou à les entendre. C’est, à peu près, ce que vous auriez éprouvé dans le monde ; la plûpart des succès qui naissent de la coquetterie, ne sont guéres plus réels, & je vous épargne les ridicules, & les dégoûts véritables qui y sont attachés ; car ces ombres que vous verrez s’évanouïr, & renaître, ne prendront point un air de dissimulation, en se défendant d’avoir sû vous plaire, & elles ne mettent point en chanson leurs prétendues conquêtes.
La Fée demanda, ensuite, à Zimzime, quel rang, & quelle figure elle désiroit avoir. Vivre avec vous, répondit Zimzime, me paroît le sort le plus désirable ; mais puisque ce bonheur est réservé aux Fées, laissez-moi d’abord, ma laideur ; elle m’épargne la jalousie des autres femmes, & me rappelle la nécessité, où je suis, de songer à me rendre supportable, du moins par le caractére. A l’égard du rang, dont je voudrois jouïr, je l’ignore. J’avoue que j’aimerois à partager celui de ce jeune Pasteur que j’ai vû dans cette heureuse campagne, où vous m’avez conduite ; je l’ai soupçonné de cacher ce qu’il étoit ; mais ne fût-il qu’un simple habitant de ce même hameau, il me semble que je passerois, avec lui, une vie heureuse. A peine elle achevoit, qu’un Prince charmant parut au milieu de sa Cour ; Zimzime reconnut celui dont elle venoit de parler, qui se trouva fils d’un grand Roi ; ils s’aimoient, ils s’épousérent, ils s’aiment encore.
FIN.
APPROBATION.
J’ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier, un Manuscrit qui a pour titre ; Essais sur la nécessité, & sur les moyens de plaire. J’ai trouvé cet Ouvrage rempli de sentimens délicats, & de préceptes très-sages : je crois que l’impression n’en sera pas moins utile qu’agréable au Public. Fait à Paris ce 30. Septembre 1737.
DANCHET.