Seconde Partie.
Dans cette seconde Partie, je traite de l’éducation des enfans, suivant les principes dont j’ai cherché, dans la premiére, à établir l’utilité.
Je la divise en trois Chapitres ; le premier contiendra des réflexions préliminaires sur les premiéres idées qui nous sont imprimées par l’éducation.
Dans le deuxiéme, je proposerai les moyens que je crois les plus sûrs & les plus faciles, pour faire naître dans les enfans, avec le désir de plaire, les qualités de l’ame par lesquelles on plaît plus généralement.
Dans le troisiéme, j’examinerai quelles sont les connoissances auxquelles il paroît plus à propos d’appliquer l’esprit des enfans, & quels sont les talens qu’il faut cultiver en eux, avec plus de soin, pour leur donner les moyens de plaire.
Des premiéres idées qui nous sont imprimées par l’éducation.
Pour pouvoir établir, avec quelque solidité, les moyens de faire sentir aux enfans la nécessité de plaire, & leur en inspirer le désir, il me paroît nécessaire de remonter aux sources de l’éducation.
L’éducation est l’art d’employer l’entendement des enfans dans ses différens dévelopemens, de maniére à y imprimer fortement, & par préférence, les principes vertueux & sociables.
Ces principes consistent dans la liaison des idées rélatives qui concourent à former complettement telle vertu, ou telle qualité. Je m’explique par un exemple : Qu’à l’idée de la pauvreté, soit liée, intimément, dans notre imagination, l’idée de la possibilité de devenir pauvres ; qu’à celle-ci se joigne l’idée du plaisir qu’on peut trouver à soulager des malheureux[8], & celle de la convenance, si naturelle, qu’un homme assiste un homme, il en résultera, dès que nous apercevrons de la misére, cette sensibilité qui est nommée compassion.
[8] Je supprime, pour n’être point diffus, les idées rélatives qui se joignent naturellement, pour ainsi dire, à celles que j’ai fait se succéder dans cet exemple ; on conçoit que l’idée de pouvoir devenir pauvre, entraîne nécessairement celle de la consolation qu’on trouve à être secouru par ceux qui ne le sont pas, &c.
On sait que les premiéres impressions qui nous sont données dès l’enfance, sont toujours les plus fortes, & ne s’effacent presque jamais, quelque peu de liaison qu’il y ait naturellement entr’elles. Que l’idée des ténébres & l’idée d’un fantôme, quand elles nous sont présentées en même temps, deviennent souvent inséparables, malgré les efforts que notre raison fait dans la suite, pour les remettre dans l’indépendance naturelle, où elles sont l’une de l’autre.
Le secret de l’éducation consiste donc, en premier lieu, dans le choix & dans la liaison des idées principales, qui doivent nous conduire pendant la durée de notre être, par rapport à notre bonheur concilié avec celui des autres hommes : & en second lieu, à s’opposer à l’union des idées qui produiroient des effets contraires.
C’est dans le temps où les idées commencent à creuser, pour ainsi dire, leurs traces dans notre cerveau, qu’il est nécessaire que l’éducation s’attache à les y distribuer en ces différens assemblages, qui constituent les bons principes. Cependant on cultive d’une maniére bien étrange, par rapport à l’éducation, les premiéres années de notre vie. A examiner la conduite de ceux qui nous élevent, il semble que l’enfance soit contagieuse ; car y a-t-il une cause raisonnable d’imiter, comme on fait communément, pour parler aux enfans, la foiblesse de leurs organes, les sons aigus de leur voix, & le désordre de leurs idées ? Au lieu de leur montrer en nous le modéle de ce qu’il faut qu’ils deviennent, nous ne leur offrons sans cesse, qu’une ressemblance pantomime de ce qu’ils sont eux-mêmes[9]. Ce n’est pas encore l’erreur la plus considérable ; commencent-ils à comprendre & à réfléchir, s’ils nous questionnent, car alors leur panchant naturel est de s’instruire, au lieu de leur expliquer avec simplicité ce qu’ils désirent apprendre, on se fait un jeu de ne leur débiter que des chiméres badines ; on les trompe sur le nom des choses, on les abuse sur leurs usages, plutôt que de leur en donner la véritable connoissance ; & il arrive de cette conduite, que les premiéres impressions qui se gravent dans leur cerveau, à supposer qu’elles ne soient pas nuisibles, sont incontestablement inutiles, & que par là vous préparez à leur entendement, à mesure qu’il se formera, l’embarras de démêler tous ces mensonges, & de mettre la vérité en leur place. Les premiéres opérations de cet entendement, si importantes pour le reste de leur vie, sont le doute, l’erreur, la confusion ; & cette confusion est notre ouvrage. Leur raison, au lieu de n’avoir à suivre que quelques routes faciles qu’on pouvoit lui tracer, est contrainte de parcourir un Dédale, où elle reste long-temps égarée. Voici un des premiers inconveniens qui résulte de cette mauvaise éducation. Cette espéce de mauvaise foi avec laquelle on traite avec les enfans, leur devenant peu à peu sensible, ils connoissent enfin qu’elle est une moquerie, une marque du mépris que nous avons de leur foiblesse ; & ce dégoût devient une source d’éloignement des personnes qui les élevent, & d’une extrême défiance d’eux-mêmes ; cause vraisemblable de cette honte niaise, & de cette crainte de parler, qui succédent en eux, à la gaieté naïve dont les premiéres années de l’enfance sont accompagnées.
[9] Montagne, en parlant du panchant qu’ont les peres à entretenir la niaiserie puérile de leurs enfans : « Il semble, dit-il, que nous les aimions pour notre passe-temps, ainsi que des guenons, non ainsi que des hommes. » Chap. intitulé, De l’affection des peres aux enfans.
Mais, je suppose qu’on leur explique fidélement l’usage des choses, qu’arrive-t-il ? On ne les leur présente ordinairement, que par l’utilité particuliére qu’ils en peuvent retirer. Qu’un enfant demande à quoi sert de l’argent, on lui répondra communément, qu’avec de l’argent il aura des dragées, des jouets, une belle robe. De là il se place dans son imagination ces idées étroitement liées : l’argent est fait pour me procurer ce que j’aime à manger, ce qui me divertit, ce qui me pare ; & ce principe sera vraisemblablement le mieux imprimé de tous ceux qui se formeront dans son esprit au sujet de l’argent. En coûteroit-il davantage de lui dire, que l’argent sert à faire du bien aux autres, & à nous en faire aimer ? Ne devroit-on pas s’attacher à lui rendre ces idées familiéres, par l’usage qu’on feroit devant lui, & qu’on l’accoutumeroit à faire de ce même argent, & ainsi de toutes les choses dont on lui expliqueroit la propriété, ne les lui montrant que par les faces qui les rendent utiles à la Société ?
Qu’on s’en rapporte à un Philosophe[10], dont l’ouvrage sur l’éducation, est généralement estimé. « Les enfans sont capables d’entendre raison dès qu’ils entendent leur langue naturelle ; & si je ne me trompe, dit-il, ils aiment à être traités en gens raisonnables plus tôt qu’on ne s’imagine. »
[10] M. Locke.
Voyez aussi les Essais Philosophiques sur la Providence, au sujet des premiéres idées des enfans, pag. 21.
Ne seroit-il donc pas désirable que ceux qui disposent des premiéres années des enfans, n’employassent, en leur parlant, que des formules raisonnables ? Ne seroit-il pas possible d’en introduire qui fussent à leur portée, & qui leur devinssent aussi familiéres que celles qu’ils repetent à l’imitation les uns des autres, comme s’ils se les étoient communiquées, comme s’ils en avoient fait une étude ; car qu’on écoute les discours des Nourrices & des autres domestiques qui environnent les enfans, on trouvera qu’ils sont tous les mêmes, qu’ils ne consistent qu’en une petite quantité de mots follement estropiés, que dans quelques maximes contraires au bon sens, & dans quelques chansons, plus raisonnablement employées, parce que les enfans en sont quelquefois amusés.
Quel inconvenient y auroit-t-il de devancer même le tems où ils possédent entiérement leur langue naturelle, pour chercher à jetter les fondemens de leur éducation ? Ne vaudroit-il pas mieux perdre les premiers efforts qu’on feroit dans cette vûe, que de manquer à saisir un seul des instans où ils commencent à comprendre les discours qu’ils entendent, & à voir, sans indifférence, les objets qui les environnent ? On ne sauroit préparer leur cerveau avec trop d’art, & de soin, à recevoir les premiéres impressions qu’on veut que les objets y gravent ; car quand ce sont les objets mêmes, qui, par leur propre puissance, forment une trace dans l’imagination d’un enfant, souvent cette premiére idée se trouve contraire à celle qu’on auroit désiré qu’il eût reçûe ; tout ce qui est étranger à un petit nombre de gens qui ont entouré son berceau, l’étonne, lui répugne, ou même l’effraie, quand il le voit pour la premiére fois. Cette impression d’étonnement, de crainte, devient peut-être en lui l’origine de la timidité, de l’humeur farouche, ou de quelque autre défaut, qui, dans la suite formera son caractére. Qu’au lieu de lui parler de ses jouets, de ses habits, de ses repas, on l’eût entretenu de ses parens, des Maîtres qui lui sont destinés, des livres dont il faudra qu’il s’occupe, & qu’on les lui eût dépeints sous des idées agréables, il les verroit avec une disposition différente, & seroit porté à les aimer.
Malgré la dissipation des enfans, & le peu d’attention avec laquelle ils écoutent, leur cerveau est si tendre, que tous les discours qu’ils entendent, & toutes les actions qu’ils remarquent, leur laissent quelque impression. La preuve n’en est que trop marquée par l’effet que produisent les discours de ceux qui les environnent, & sur-tout de leurs domestiques. C’est là ordinairement la source des préjugés qui bornent leur esprit, des craintes qui l’avilissent, & des mauvaises inclinations, dont ces impressions déposent dans leur cerveau un germe que les occasions dévelopent par la suite.
Il est certain, que pour quelques idées salutaires qu’on leur donne chaque jour, à dessein de les instruire, ils en acquiérent un fort grand nombre d’un autre genre, dont il seroit à souhaiter qu’ils fussent garantis.
Qu’on réfléchisse encore sur ce qui doit se passer en eux, lorsque leur entendement ayant fait quelque progrès, ils connoissent que ceux qui les élevent démentent souvent, par leur conduite, les mêmes leçons qu’ils viennent de leur donner. On leur refuse, par exemple, une partie des choses qu’ils veulent manger, & tandis qu’ils s’affligent amérement de ce refus, on en mange en leur présence ; on les châtie pour s’être emportés contre les gens qui les servent, & dans l’instant même, on grondera devant eux des domestiques ; on se servira des mêmes mots dont on vient de leur faire un crime, & ainsi de plusieurs autres contradictions. Ces exemples différens impriment chacun leur trace dans leur cerveau, & la suite fait connoître combien ce mélange est dangereux.
La véritable éducation consiste dans le rapport continuel des exemples qui frapent les enfans, & des discours qu’ils entendent au hazard, avec les préceptes qu’on leur donne, & ce pourroit être du moins celle de tous les enfans nés avec une fortune, qui permet de n’épargner rien de tout ce qui peut contribuer à les bien élever[11]. Par cette conduite, ces premiéres idées, dont le choix, l’ordre, & la liaison forment, vraisemblablement, le fond de notre caractére, étant sagement assemblées, quelle facilité on auroit, dans la suite, à rendre les enfans entiérement vertueux & aimables[12] ! Soit qu’on y employât l’éducation particuliére, soit qu’on choisît l’éducation publique, qui est préférable à bien des égards[13], on ne trouveroit que des dispositions heureuses à cultiver. La raison, cet assemblage de principes salutaires, n’auroit point à résister en eux au sentiment. Eh ! quelle différence d’être déterminé par les lumiéres de l’esprit, uniquement, ou par un panchant qui s’accorde avec elles ! J’avoue qu’à la place du sentiment de compassion, (pour revenir à cet exemple,) la raison, en nous présentant les divers motifs d’être secourables, peut nous engager à le devenir ; mais quand la raison agit seule, il faut qu’elle examine, qu’elle calcule, qu’elle nous détermine, & souvent avec effort ; quand le sentiment nous seconde, le mouvement qui nous entraîne est rapide, & en même temps agréable. La raison est, peut-être, le seul bien qui nous plaît davantage, à mesure qu’il nous en coûte moins, pour l’acquérir & pour le conserver.
[11] Quel objet plus important pour la Société que l’instruction de ceux qui, par leur naissance, leur rang ou leur fortune, destinés à remplir des places considérables, influeront sur le bonheur ou le malheur des autres hommes ? Mais les principes que je propose, appliquables à toutes les conditions, peuvent être employés (supposé qu’ils méritent de l’être) par les parens, qui s’occupent eux-mêmes de l’éducation de ceux qui leur appartiennent.
[12] A supposer qu’un enfant n’auroit reçû jusqu’à l’âge où son entendement est formé, d’autres idées que celles que j’ai appellées salutaires ; je ne prétens pas en conclure, avec certitude, qu’il fut entiérement vertueux, raisonnable, aimable, &c. Il se dévelope à certains âges des inclinations, des passions, qui ont leur source dans les sens, & qui combattent ces premiers principes, souvent avec avantage ; mais si ces mêmes principes n’éteignent pas ces nouveaux panchans, du moins ils en diminuent la force ; ils empêchent que l’yvresse ne soit portée à l’extrême ; & dans les intervalles, ils reprennent leur empire, qu’ils établissent enfin souverainement. Quelle différence, d’attendre que les passions soient nées, pour en enseigner le reméde, ou d’imprimer en nous par avance les principes, qui leur serviront de frein, quand elles viendront à éclorre.
[13] Voyez à ce sujet le Traité de M. l’Abbé de S. Pierre, intitulé : Projet pour perfectionner l’éducation, chap. XIII, pag. 27.
A l’égard de la maniére de cultiver la raison des enfans, lorsqu’elle commence à se déveloper, ou même qu’elle a fait un certain progrès ; au lieu de leur donner, comme on fait communément, des préceptes qui en renferment plusieurs autres, il faudroit au contraire décomposer ces maximes, & faire travailler les enfans à rassembler toutes les parties dont elles doivent être formées ; car qu’on leur dise, par exemple, qu’avec de l’esprit & du savoir on se fait estimer, c’est comme si, en leur montrant de l’or & des marbres, on leur proposoit d’élever un riche édifice, qu’arriveroit-il ? S’ils se mettoient à y travailler, ou le bâtiment ne s’avanceroit point, ou il prendroit des formes bizarres & vicieuses ; de même, n’étant point encore à portée de distinguer s’il y a différens genres d’esprit & de savoir, dont les uns plaisent, & les autres sont haïssables ; ils ont besoin qu’on leur donne des idées distinctes. Ainsi, que s’expliquant davantage, peu à peu, on leur fasse entendre qu’avec de l’esprit sociable, & des connoissances qui servent au bonheur des autres hommes, on en obtient l’estime & l’amitié ; que par degrés on leur fasse connoître les qualitez qui rendent l’esprit & le savoir aimables : c’est, à la fois, en leur montrant des fondemens jettés, leur donner l’idée de la forme heureuse que l’édifice doit prendre : il ne faut pas s’y tromper, sans un plan successivement tracé, qui les guide d’étage en étage, tel qui pouvoit construire un palais, n’aura élevé qu’une tour inaccessible : tel autre, sur de vastes fondemens, n’aura bâti qu’une simple cabane, celui-ci ne se sera étendu qu’en hauteur, celui-là qu’en superficie ; ainsi un plan sage qui les dirige[14], est presque aussi utile à la perfection de l’ouvrage, que les matériaux même qu’ils employent.
C’est donc aux personnes destinées à l’éducation des autres, à rassembler dans leur ordre, & par convenance aux differens progrès de l’entendement, toutes les parties qui composent les principes également salutaires à celui qui en est éclairé, & à la Société. Est-il d’occupation qui mérite davantage toute notre émulation, d’étude plus intéressante pour la raison, que d’observer & de favoriser ces premiers éclats de lumiére, qui se combattent, s’unissent, se divisent, se multiplient ; que ces dévelopemens, quelquefois si surprenans, d’un esprit qui commence à se connoître ? est-il enfin de spectacle plus digne de l’homme raisonnable, que l’homme qui attend son secours, pour acquérir la saine raison ?
[14] Si de certains hommes ne vont pas dans le bien jusqu’où ils pourroient aller, c’est par le vice de leur premiére instruction. La Bruyere : De l’homme.
Des moyens de faire naître dans les enfans le désir de plaire, & les qualitez de l’ame, par lesquelles on plaît davantage.
Poser le fondement des vertus dans l’ame des enfans, & leur présenter en même temps ces vertus par ce qu’elles ont de sociable, voilà quel doit être le premier objet de leur éducation ; soit qu’on cherche à former leur caractére, soit qu’on cultive leur esprit, si l’estime des hommes est un succès louable, qu’il faut leur faire envisager, le bonheur attaché à leur plaire, doit former le second point de vûe. C’est donc dans le sein même des qualités de leur ame, des lumiéres de leur esprit, & des avantages de leur condition, qu’il faut puiser tous les moyens qu’ils ont d’être heureux, en s’occupant du bonheur des autres.
Pour leur inspirer le sentiment qui réunit ces deux intérêts, il s’offre deux voies différentes, & qui sont également nécessaires à suivre : c’est de les louer sur certains avantages, & de ne jamais les entretenir de quelques autres.
On peut louer dans un enfant les qualités que sa volonté & son émulation concourent à lui donner, comme les vertus de l’ame, & les connoissances qui étendent l’esprit ; c’est une maniére de l’engager à les porter à leur perfection, en les tournant au profit de la Société ; mais il faut bien se garder de le flatter sur les distinctions, sur les prérogatives, qu’il a reçûes gratuitement de sa naissance. Si vous l’entretenez de la noblesse, ou de l’illustration de ses ayeux[15] ; si vous faites valoir à ses yeux, la supériorité que lui donnent des dignitez, qui en imposeront aux autres hommes ; si vous lui vantez des richesses considérables qui l’attendent, vous le porterez à penser qu’il a, tel qu’il est, des secours assurés pour se voir considéré, distingué, respecté ; & bien-tôt, rempli de confiance, il croira n’avoir plus rien à désirer, pour paroître avantageusement dans le monde. L’expérience, il est vrai, le détrompera un jour sur le succès qu’il s’étoit promis ; il éprouvera qu’on ne réussit effectivement que par un caractére qui fasse excuser nos défauts, & rendre justice à nos bonnes qualités. S’il est capable de retour sur lui-même, il changera de principes, il se fera une étude de plaire ; mais quelle différence d’y être porté par une habitude contractée dès sa jeunesse, ou par des réflexions tardives & intéressées ! Il lui prendra des momens de paresse, ou de distraction, dans la nouvelle route qu’il aura résolu de suivre ; il manquera à son extérieur & à ses discours, une certaine grace persuasive, que le sentiment donne à tout ce qu’il accompagne, & qui ne peut être entiérement remplacée par l’esprit ; il sera long-temps, du moins, à effacer les premiéres impressions qu’aura données contre lui, le caractére dont il cherche à se dépouiller : mais supposé que la raison ne puisse le déterminer à changer de caractére, aveuglé par sa vanité, il fixera son ambition à faire valoir les avantages qu’il posséde ; si c’est la haute naissance, croyant en conserver la dignité, il n’en fera paroître que l’orgueil : si c’est la richesse, il en étalera tout le faste, afin de s’enveloper, (pour m’exprimer ainsi) dans ses ressources, mais il ne pourra se faire entiérement illusion. Forcé de reconnoître, dans mille occasions, qu’être aimé, est un bien nécessaire, & que ce bien lui est refusé, il affectera vainement de le mépriser ; il ne jouïra pas même de la foible satisfaction de tromper personne à cet égard ; on sait que le dédain marqué avec lequel on regarde les autres hommes, n’est ordinairement qu’un dépit secret de ne pouvoir leur plaire ; à quel reméde insensé il aura recours, pour se dédommager de n’être ni désiré, ni accueilli ; il finira par se rendre haïssable[16].
Di-lui…
Plutôt ce qu’ils ont fait, que ce qu’ils ont été.
Racine, Andromaque, Tragédie.
[16] J’ajouterai encore une autre précaution qu’on pourroit prendre, pour engager les jeunes gens à chercher dans leur caractére & dans leur esprit, les moyens d’être considérés ; c’est de combattre en eux le goût démesuré de la parure. La magnificence, dans tout autre genre, peut avoir un caractére de grandeur, & nous faire aimer, parce qu’elle procure quelque satisfaction aux autres hommes ; mais celle-ci n’a de prix, que pour celui qui s’en décore, personne n’en jouït avec lui ; il me semble qu’il en est de la parure, à l’égard des gens du monde (je n’en excepte pas les femmes) comme de l’imagination dans les ouvrages d’esprit ; qu’il y en ait une certaine mesure, c’est une grace qui les fait valoir ; qu’elle se trouve répandue avec profusion, c’est une sorte de délire.
Ne point entretenir les enfans des avantages attachés à leur naissance, n’est tout au plus que la moitié de l’ouvrage ; il est encore essentiel de les exciter à profiter de leur rang & de leur fortune, pour plaire & pour se faire aimer ; & ce que je propose, n’implique point contradiction : on peut leur faire envisager ces mêmes distinctions par des côtés où leur orgueil ne trouve point de prise, & qui frapent leur raison ; mais dans l’éducation ordinaire, on prend la route opposée. Veut-on inspirer aux enfans nés dans le rang supérieur, ou dans un état distingué, les qualités qu’ils doivent apporter dans la Société ? on se sert, sans en apercevoir la conséquence, de termes qui réveillent en eux des idées de vanité sur leur condition, comme si on craignoit qu’ils ne sentissent pas assez un jour, ce qu’ils ont de plus que les autres hommes ; on dira, par exemple, aux uns, qu’il faut être affables à ceux qui leur font la cour, qu’ils doivent avoir de la bonté pour les gens qui leur sont attachés ; & le mot de cour excepté, on tient à peu près le même langage aux autres. Il faudroit bien plûtôt, évitant, avec un soin extrême, toutes ces expressions, dont la vanité des enfans, plus sensible déja qu’on ne le croit, ne saisit que trop bien l’énergie ; il faudroit, dis-je, n’employer que des termes propres à les rendre modestes[17] ; leur recommander, à titre de devoirs, l’estime & la vénération, pour les hommes d’une vertu distinguée, afin qu’ils ne se croyent pas supérieurs à tout. Les égards, les déférences, pour ceux qui les recherchent, afin qu’ils ne pensent pas qu’un regard jetté au hazard, ou un sourire d’habitude, soit un accueil assez obligeant ; leur faire sentir qu’ils doivent de la reconnoissance des soins qu’on prend pour remplir leur loisir, de peur qu’ils ne s’imaginent que tout doit être occupé de leurs plaisirs ; les entretenir du respect qu’ils doivent à ceux qui les élevent, de l’amitié qu’exige d’eux l’attachement des gens d’un certain ordre, qui sont à leur service. On doit s’attacher sans cesse à ne leur faire envisager la grandeur, que par ce qu’elle a de facile, de doux, de caressant, que par les bienfaits qu’elle peut procurer ou répandre ; ne leur peindre la fortune, que sous les traits de la libéralité[18] ; n’appeller enfin devant eux, tous les avantages qu’ils possédent, que du nom des vertus qui en peuvent naître.
[17] L’éducation du Collége est la plus salutaire, pour garantir les enfans du piége de l’orgueil. Voyez à ce sujet, ce que dit M. l’Abbé de S. Pierre.
[18] La libéralité est un des devoirs d’une grande naissance. M. la Marquise de Lambert, Avis d’une mere à son fils.
Certaines qualités de la personne & du caractére, telles que les agrémens de la figure, le naturel dans les actions, & dans le langage, l’enjouement & la vivacité, sont encore de ces dons qu’il ne faut point vanter en présence des enfans qui en sont doués ; ce seroit les altérer, que de les leur faire remarquer en eux ; le naturel est une espéce d’innocence, qui perd entiérement de ce qu’elle est, dès qu’on lui apprend à se connoître.
Pour donner lieu aux vertus de naître dans les enfans, pour pouvoir employer avec succès les avantages de leur condition, à leur inspirer le désir de plaire, il y a des défauts contre lesquels il faut les armer, sans attendre qu’ils y soient sujets ; parce qu’il est bien différent, par rapport à l’avenir, d’affoiblir des impressions déja faites, & qui peuvent aisément se réveiller, ou de les empêcher de se former ; & c’est par des exemples étrangers, comme l’yvresse de l’esclave qu’on exposoit aux regards des jeunes Lacédémoniens ; c’est par le soin de leur dépeindre avec force, & avec vérité, (car il ne faut jamais les tromper) la difformité de ces mêmes défauts, qu’on parvient à leur en inspirer la haine. Peut-on prendre trop de soins pour les garantir de l’attention maligne à relever les fautes d’autrui, de l’empressement à faire valoir ce qu’ils se croyent de bonnes qualités, de l’opposition opiniâtre à la volonté d’autrui, dans les choses, qui par elles-mêmes n’ont rien qui doive répugner ; inclinations si ordinaires à l’enfance, & que je regarde comme la source d’une infinité de moyens de déplaire par la suite dans la Société ?
L’attention qu’on remarque dans les enfans à relever les fautes des autres, est vraisemblablement le germe de plusieurs inclinations dangereuses, qui varient dans leurs effets, selon la différence des caractéres[19] ; je conçois que dans les ames vertueuses, ce germe produit la sévérité impitoyable avec laquelle elles portent leur jugement sur la conduite des autres : je lui attribuerois aussi la liberté de s’expliquer, hautement, sur ce qu’on trouve à reprendre dans les autres hommes ; en supposant, que c’est par horreur pour la fausseté, qu’on ne garde aucun ménagement, qu’on se montre avec franchise tel qu’on est. Je le croirois, sur-tout, la cause de ce genre d’esprit caustique, que l’on colore du nom d’aversion pour le vice, & qui n’est en effet que la haine du genre humain.
[19] On démêle presque dès le berceau, les passions qui se dévelopent dans la suite. M. Rollin, Traité des Etudes, Tom. 3.
Ce défaut n’est, dans la premiére enfance, qu’une malignité peu raisonnée, à laquelle on se contente d’opposer quelques remontrances légéres ; il seroit à désirer qu’on le combattît par des punitions, & qu’elles fussent accompagnées de discours propres à fraper l’imagination des enfans ; les peines qu’on leur fait éprouver, ne devant être employées que comme une idée accessoire, plus capable de fixer dans leur mémoire les principes salutaires qu’on cherche à y graver ; & ce n’est que quand on y est absolument forcé, & qu’après qu’on a essayé tous les secrets de l’insinuation, qu’il faut avoir recours à ces sortes de punitions ; Si une honnête pudeur & la crainte de déplaire sont les seuls moyens de retenir un enfant dans le devoir[20], c’est sur-tout à l’égard des qualités heureuses, qu’on cherche à leur faire acquérir, que la voie de douceur est convenable : quelle différence dans les effets que produit la crainte d’être puni, ou celle de déplaire[21] ? Je suppose que la premiére ait vaincu l’opiniâtreté & la négligence, elle n’aura substitué à leur place, que la docilité timide, & l’exactitude forcée : cette derniére y aura fait naître la complaisance & le zéle ; l’une n’efface que des défauts, l’autre établit des vertus.
[20] M. Locke, Traité de l’éducation, sec. LXI.
[21] Il y a je ne sai quoi de servile en la rigueur & contrainte, & je tiens que ce qui ne peut se faire par raison & prudence, ne se fait jamais par la force. Montagne, Essais, l. 2, ch. VIII.
A l’égard de ce premier essor de la vanité des enfans, qui les porte à se vanter de ce qu’ils font de louable, panchant que la mauvaise éducation non-seulement tolére, mais excite quelquefois en eux ; il me paroît être la source de cette préoccupation de son propre mérite, qui se marque dans la suite, par le peu d’attention qu’on fait à celui des autres, de l’habitude de parler de soi, & de plusieurs autres foibles de cette espéce.
Pour empêcher le progrès de cet orgueil naissant, en approuvant les enfans de ce qu’ils ont fait de bien, il seroit utile d’y ajouter une récompense quand ils ne s’en seroient point vantés : & lorsqu’ayant l’esprit plus formé, leur vanité s’annonce avec un peu plus de finesse, il faut, ce me semble, pour le combattre, plus de patience & d’art, que d’autorité, & de sécheresse. S’il arrive qu’un enfant trouble la conversation, pour conter, ou pour parler de soi ; qu’il vienne étaler ses talens, quand rien ne lui donne lieu d’en faire usage, ou qu’il améne, grossiérement, une occasion de les prodiguer ; au lieu, de l’interrompre, d’abord, avec dureté, action qu’il regarderoit peut-être comme un trait d’humeur[22], ne vaudroit-il pas mieux le traiter exactement, comme il seroit traité, s’il étoit alors dans le monde[23] ? commencer par l’écouter ? lui marquer successivement le sentiment d’ennui ou d’impatience qu’il cause, afin de l’amener à s’en apercevoir & à se taire ? Il est vrai-semblable, qu’à moins qu’il ne manque entiérement de sensibilité, il se corrigera d’une confiance qui lui promettoit des succès, & dont il ne retirera jamais que des dégoûts & de la honte.
[22] Il est bien important d’agir toujours avec un enfant, de maniére qu’il aperçoive le motif raisonnable qui vous fait le quereller, ou le punir, ou l’applaudir.
[23] L’éducation, à bien des égards, doit avoir pour objet de produire par avance en nous, l’effet de l’expérience.
Cette méthode pourroit avoir lieu dans toutes les occasions où il s’agiroit de fixer leur attention, ou de combattre leurs caprices ; ce seroit avancer le progrès de leur raison, que de leur parler toujours comme s’ils étoient raisonnables.
Reprendre les enfans, avec dureté, quand ils parlent ou agissent inconsidérément, les fraper de cette crainte qui abaisse le courage, c’est les jetter, souvent, dans une autre extrémité ; c’est les rendre timides. Eh ! quelle éducation que celle qui, combattant le panchant, sans éclairer la raison, ne sauve un défaut que par un autre ; supposé qu’on fût forcé de choisir, entre ces deux-ci, peut-être le premier devroit-il paroître préférable ? La présomption diminue, il est vrai, le prix de nos bonnes qualités, mais la timidité les empêche de paroître ; si par la premiére, on révolte les esprits, parce qu’on cherche trop à les occuper de soi, quelquefois aussi, on leur en impose : par l’autre, comme on ne les occupe pas assez, on en est ignoré, on est compté pour rien.
Ordinairement la timidité rend sauvage, & il y a bien de l’inconvénient à l’être : l’habitude de vivre ensemble est un des principaux liens qui concilient les hommes ; parce qu’elle adoucit insensiblement l’effet que produisent sur eux les défauts d’autrui ; que donnant lieu aux services mutuels, elle fait naître la confiance, & le besoin de se chercher. Or les gens qui se livrent rarement à la Societé, sont privés de tous ces moyens d’y réussir ; ils y sont étrangers, ils n’entendent qu’imparfaitement le langage de ceux qu’ils abordent ; car dans la bonne compagnie même il y régne un peu de ce qu’on apelle cotterie. Il y a de certaines plaisanteries convenues ; une finesse arbitraire qu’on attribue à de certaines expressions, que celui qui n’est pas instruit des circonstances qui les ont accréditées, trouve froides ou obscures : sujet à prendre pour une vérité ce qui n’est qu’une ironie, il restera sérieux où les autres seront livrés à la joie. S’il en étoit quitte pour n’être point remarqué, si on s’en tenoit avec lui à l’indifférence, quoique ce partage flatte peu l’amour propre, il y gagneroit encore ; car, comme en général, on trouve plus de plaisir à condamner les gens qu’à les plaindre, plutôt que d’attribuer le caractére farouche à la timidité, on le soupçonne, volontiers, de naître d’un mépris secret pour les autres.
Afin de sentir davantage les inconvéniens de la timidité, considérons-la, particuliérement, dans les personnes d’esprit qui en connoissent tout l’abus, & qui dans chaque occasion ont besoin de nouveaux efforts pour la vaincre ; elle y produit un contraste dont on est avec justice étonné.
Il y a des gens toujours embarrassés, quand ils arrivent dans un lieu, où il y a beaucoup de monde ; ils abordent avec un air entrepris, on voit qu’ils ne sont point à leur aise, & cette gêne paroît mal fondée ; on cherche à leur faire sentir qu’on connoît tout ce qu’ils valent, on les rassure avec bonté, & voici l’effet que cette bonté (souvent un peu trop marquée) leur cause. A quoi croiroit-on que leur esprit s’appliquoit, tandis qu’on faisoit des efforts pour ne point l’intimider ? Il employoit le temps de son trouble à examiner le tribunal qui l’a d’abord allarmé, il s’est aperçu que raisonnablement il n’avoit pas tant de sujet de le craindre, & pour se dédommager de s’en être d’abord laissé imposer, il passe de nuance en nuance, de l’inquiétude au calme, & du calme à la critique ; il a démêlé l’affectation, la mieux déguisée, d’avoir de l’esprit, la modestie feinte qui dérobe le plus habilement ce qu’elle a d’emprunté, il pénétre enfin dans les replis de la vanité ; & bien-tôt cet Aréopage qui avoit besoin, il n’y a qu’un instant, de tempérer sa dignité, s’aperçoit qu’il est devenu l’amusement de celui qu’il craignoit de faire trembler, il se trouve que c’est le Juge qui finit par être condamné.
J’examinerai, dans un autre endroit, l’effet de la timidité sur les petits esprits : je reviens à l’opposition opiniâtre à la volonté d’autrui, qui accompagne ordinairement les premiéres années de l’enfance ; & qui se métamorphosant dans la suite, devient la cause de l’humeur impérieuse, de l’esprit de contradiction, & des autres défauts qui forment l’attachement à notre propre volonté, & à notre opinion. Comme cette opposition se montre souvent dans les enfans lorsqu’ils n’entendent encore qu’une partie de leur langue naturelle, & que les châtimens pourroient l’irriter, il me paroît bien difficile de la combattre avec succès. Une étude constante sur la maniére de rompre cette malheureuse disposition, peut seule en offrir les moyens ; & il est certain que les fausses frayeurs qu’on leur inspire[24], ne font qu’ajouter un mal de plus, & ne guérissent point la cause de celui qu’on traite ; leur mauvaise humeur est captivée & non pas détruite : mais puisqu’au moyen des peintures fantastiques par lesquelles on frape leur imagination, on éprouve qu’on peut les distraire de leur opiniâtreté, pourquoi ne pas employer des images qui causent cette diversion, sans imprimer, dans leur entendement, des sujets chimériques de frayeur ? C’est aux personnes qui les élevent à imaginer, à multiplier ces moyens de diversion, pour rompre leur mauvaise humeur, dont l’habitude seule est à craindre : je suis persuadé que, dans bien des personnes, plusieurs dispositions vicieuses se sont évanouïes, parce que l’habitude ne les a point entretenues[25].
[24] On leur peint un grand homme noir, un dragon qui doit les dévorer…
[25] Je trouve, dit Montagne, que nos plus grands vices prennent leur pli dès notre plus tendre enfance ; ces semences se germent & s’élevent après gaillardement, & profitent à force, entre les mains de la coûtume, Essais, l. II, ch. XXII.
Quant au panchant à la contradiction, je pense qu’à mesure que les enfans ont plus d’esprit, l’éducation peut domter en eux ce défaut, plus aisément qu’elle ne feroit l’humeur caustique. Comme la contradiction n’amuse, ni n’exerce l’esprit de celui qu’elle domine, l’esprit à son tour ne s’occupe point à entretenir un travers, qui ne lui est d’aucun avantage ; il peut, au contraire, par l’éducation, travailler efficacement à le détruire ; au lieu que cette sagacité à discerner, & à peindre ce qu’on trouve à reprendre dans autrui, est un exercice de l’esprit dont il jouït, dont il s’applaudit sans doute, séduit par l’idée de supériorité sur les autres qu’il y attache ; & c’est un grand ouvrage pour la raison de nous arracher aux défauts du caractére, quand ils font briller notre imagination.
Des connoissances de l’esprit & des talens qui doivent entrer préférablement dans l’éducation des enfans pour leur donner les moyens de plaire.
Entre les différentes études[26] qui doivent précéder le temps où l’on entre dans le monde, voici celles qui me paroissent tenir davantage à la matiére que je traite, & l’ordre dans lequel je crois qu’elles doivent se succéder. L’intelligence des langues, l’histoire, les exercices & les talens, la connoissance des ouvrages d’esprit, & des arts agréables : l’habitude au stile épistolaire, les usages du monde, & la connoissance des hommes de son siécle.
[26] Plusieurs Ouvrages, justement estimés, qui traitent du choix & de la méthode des études, semblent avoir épuisé les plus sages vûes sur cette matiére ; mais je prie qu’on se souvienne que je n’envisage ici les études, que par le secours dont elles peuvent être au désir de plaire & d’être aimé.
Je ne rappellerai point ici de quelle utilité sont les langues anciennes, j’exposerai, seulement, que dans l’éducation des enfans destinés à vivre dans le monde, l’étude de leur langue naturelle me paroît indispensable ; rien ne dégrade tant l’esprit, & ne paroît borner davantage l’imagination, que de se tromper sur le vrai sens des mots. Je croirois convenable aussi d’y faire entrer la Langue Angloise & l’Italienne, afin d’être à portée de suivre la route & le progrès que fait l’esprit dans les Ouvrages de ces deux Nations.
Après l’étude des Langues, l’Histoire universelle est une carriére qu’il faut faire parcourir aux jeunes gens ; de maniére que dans le cours de leur vie ils puissent s’y reconnoître, chaque fois qu’ils y seront ramenés. C’est assez, pour le plus grand nombre, d’en savoir les faits généraux : mais je comprens, dans cette connoissance de l’Histoire universelle, celle des principales Nations actuellement répandues dans les trois autres parties du monde[27], ainsi que l’état présent, mais moins abrégé des Nations de l’Europe.
[27] Pour preuve de l’utilité de cette connoissance, lisez l’histoire de la Chine par le R. P. du Halde.
Je mets à part l’histoire de notre Nation, qu’il est nécessaire de posséder avec plus d’étendue, & sur-tout à l’égard des derniers siécles, qu’on ne peut connoître dans un trop grand détail ; parce qu’ils présentent des objets intéressans[28], étant plus raprochés de nous, & plus souvent ramenés dans la conversation.
[28] Puisqu’on ne peut espérer qu’un enfant ait le temps & la force d’apprendre toutes choses, il faudroit s’appliquer sur-tout à lui enseigner celles qui doivent être du plus grand & du plus fréquent usage dans le monde. M. Locke, Traité de l’éducation, sec. XCVI.
Les exercices doivent concourir avec les études précédentes ; ceux sur-tout qui peuvent, en formant le corps, lui donner de la grace, sont d’une nécessité indispensable, à cause de l’impression subite que notre extérieur fait en notre faveur, ou à notre désavantage. Les agrémens de l’esprit sont long-temps à détruire le dégoût que des façons rebutantes ont inspiré ; je dis détruire, souvent ils ne font que le pallier : il y a, dans le pouvoir qu’a sur nous le rapport de nos yeux à cet égard, quelque chose qui me paroît avilir beaucoup notre jugement. On se sent, communément, moins de répugnance pour une personne qui se produit avec une étourderie confiante, & qui donne lieu de soupçonner qu’elle a peu de raison, que pour une autre qui se présente avec un air grossier, & ignoble, quoique sensé. Quand ce ne seroit que pour connoître jusqu’où le premier donne prise à la critique, on s’en occupe, on l’écoute, on se remplit, avec plaisir, des motifs qu’on découvre de le mépriser ; & le croiroit-on, c’est le traiter avec moins de dédain encore qu’on ne fait le second, qui devient comme anéanti ; on l’a jugé au premier coup d’œil, on ne daigne plus s’apercevoir s’il existe ; & supposé qu’il ose vous tirer de la létargie où vous êtes à son égard, qu’il prenne & vous adresse la parole, il montrera inutilement du sens, & peut-être des lumiéres ; la contradiction aigre sera le meilleur traitement qu’il éprouve ; bien des gens croiroient s’avilir de répondre à un homme d’esprit qui n’a pas le maintien qui leur en impose.
A l’égard des talens, si l’on ne les examine que par ce qu’ils peuvent être à notre bonheur, si l’on met en balance ceux qui appartiennent purement à l’esprit, avec ceux qui semblent n’être point de son ressort, tels que certains exercices, l’art du chant, de la danse, des instrumens, &c. peut-être ces derniers paroîtroient-ils préférables ? Combien d’écueils environnent les premiers ! En faire un usage vicieux, soit que l’envie nous y porte, ou que l’imagination nous égare, n’offre que de trop fréquens exemples. Sont-ils d’un ordre distingué, ils excitent dans quelques rivaux la jalousie la plus envenimée, &, tout bien calculé, ils produisent plus de dégoûts que de satisfaction ; au lieu que les autres ne manquent jamais de succès, quand même ils seroient médiocres, parce qu’on n’en exige la perfection que dans ceux dont la profession est d’y parvenir. On ne vous les conteste pas, lors même qu’ils sont supérieurs, ils deviennent autant de chaînes, qui attachent d’autant mieux ceux qu’elles attirent, qu’elles n’allarment point leur vanité : enfin si ces derniers rendent moins à notre amour propre, ils font davantage pour la douceur de notre vie ; ils peuvent remplacer en nous ceux de l’esprit, & ne les étouffent point, s’ils y naissent avec le caractére de supériorité ; car ils sauront bien alors percer & se faire connoître.
Le choix qu’on doit faire entre les talens de différent genre, offre encore bien d’autres sujets d’examen ; il y a une convenance entre le rang des personnes qu’on éleve, leur destination, & les talens qu’elles peuvent avoir avec bienséance, qu’il me paroît indispensable de consulter.
Quand l’état des enfans est arrêté de bonne heure, il est aisé, en leur présentant habituellement cette perspective, de placer dans leur point de vûe les objets différens, que la raison veut qu’ils considérent du même coup d’œil ; l’ordre des devoirs, le choix des plaisirs compatibles avec le personnage qu’ils auront à remplir, naissent naturellement de la connoissance qu’ils ont de leur situation ; ainsi on ne peut trop fixer leurs regards vers ces mêmes objets[29], car il faut, en général, pour réussir dans le monde, un certain accord entre nos goûts, notre ton de plaisanterie, & ce que nous sommes, qui ne peut être remplacé que par une supériorité d’esprit donnée à bien peu de personnes. Rien n’expose davantage à la critique, que de n’avoir pas l’amour propre convenable à son état, que de ne pas sentir qu’il ne suffit pas de plaire, qu’on ne doit y parvenir que par des moyens qui n’ôtent rien à la considération où l’on doit naturellement prétendre.
[29] M. Locke remarque qu’on prend rarement cette route ; ceux, dit-il, qui disposent de l’éducation des enfans, se réglent sur ce qu’ils peuvent enseigner plutôt que sur ce que les enfans ont besoin d’aprendre de l’étude, sec. XCVII.
Examinons d’abord ce que les talens sont aux personnes du premier rang ; les aimer fait une douceur dans leur vie, les récompenser fait une partie de leur gloire. Quels avantages trouveroient-elles à les posséder ? elles n’en ont pas besoin pour plaire. Aisément rebutées des soins pénibles & indispensables qu’il en coûte pour les acquérir, tandis qu’elles resteroient peut-être au dessous de la médiocrité, on les accableroit des éloges qui ne sont dûs qu’à la perfection ; doivent-elles augmenter le nombre des piéges, où la flatterie qui les assiége sans cesse, ne cherche qu’à les attirer ? Mais je suppose qu’elles parvinssent à les posséder dans un degré éminent, ne sont-elles pas, par leur propre élévation, au dessus de pareils succès ? Que leur serviroit un mérite dont leur suffrage est la plus douce récompense ? L’avantage de disputer, & même de remporter ce prix, est inférieur, pour elles, à la gloire de le donner.
L’espéce de régle, que je viens de proposer, a, sans doute, ses exceptions : on voit dans le rang dont je parle, des personnes si heureusement nées pour la supériorité en tout genre, que l’esprit & les talens semblent ajouter, en elles, aux prééminences de leur rang même.
A l’égard des hommes destinés à ces premiers emplois, dont les fonctions sont sérieuses & austéres, il est peu de talens, si vous en exceptez l’éloquence, qui paroissent leur convenir ; faits pour en imposer, pour attirer la considération & le respect, ils ne peuvent, sans se rabaisser, être aperçûs par des avantages aussi frivoles, que le sont, comparés à la gravité de leur état, les talens qui font l’amusement de la Société. Je ne me fonde ici que sur l’opinion du vulgaire ; mais le vulgaire se trouve dans toutes les conditions : car s’ils n’avoient pour juges que de bons esprits, loin d’assujettir leur loisir à l’extérieur grave de leurs fonctions, on aimeroit au contraire dans tous les momens où ces devoirs pénibles leur donnent quelque relâche, à les voir se livrer à tous les délassemens convenables aux autres hommes. La raison devroit-elle se plier à des usages plus sévéres qu’elle-même ? Mais certains usages sont respectés par le sage, quoiqu’il connoisse l’erreur de leur principe.
Cette exclusion des talens agréables, je dois faire encore cette observation, n’est pas toujours absolue ; il est des hommes qui savent imprimer le caractére de bienséance à tout ce qu’ils adoptent : un certain charme répandu dans leur esprit, allie, avec décence, aux fonctions sérieuses qui les font considérer, les dons qui rendent leur commerce agréable.
A quelque état qu’on soit destiné, la connoissance des ouvrages d’esprit est convenable, & peut-être nécessaire ; être instruit, produit deux avantages ; on décide moins, & on décide mieux. Mais comme la lecture ne donne pas des lumiéres sûres à tous les esprits, c’est aux personnes qui nous élevent, à y suppléer ; elles doivent, par le secours de la conversation, évitant le ton de précepte, nous instruire sur les ouvrages d’esprit, de ce que les ouvrages même ne nous apprennent pas toujours la maniére d’en bien juger. Comment laisse-t-on ignorer aux gens qui vont entrer dans le monde, le sentiment établi, le plus généralement, sur le mérite & les défauts d’une certaine quantité de livres célébres dont ils entendront parler ? On les expose à porter de faux jugemens sur des matiéres décidées, & rien ne déplaît davantage. Ce manque de connoissance a d’autres inconveniens, que j’exposerai en parlant des usages du monde.
Il est utile encore de leur donner, de la même maniére, une idée assez étendue des arts agréables, & particuliérement de ceux qui dépendent autant du goût, que des régles ; outre le plaisir qui est attaché à ces connoissances, l’esprit y gagne un certain agrément ; c’est une qualité liante de plus, de sentir le prix de ces merveilles, que les arts nous présentent : je pense enfin qu’on est plus heureux, & qu’on plaît davantage, quand on est à portée de juger, avec délicatesse, de ce qui constitue les plaisirs qui rendent la Société aimable, sans blesser l’honnêteté des mœurs.
Il est vrai que de cette multiplicité de connoissances & de talens vulgaires, il peut naître, dans quelques jeunes gens, un défaut qui les rendroit insuportables ; les petits esprits s’estiment plutôt par la quantité d’objets qu’ils embrassent, que par la maniére de les saisir : on ne le croiroit pas, sans l’expérience, il est plus aisé d’être modeste, avec une supériorité de lumiéres ou de talens, qu’avec un assemblage de connoissances communes dont les occasions de faire usage se succédent presque sans cesse. On a bien du panchant à se croire un homme universel, parce qu’on est universellement médiocre. L’ennuyeux commerce que celui des gens qui sont un peu tout ce qu’ils veulent être ! Ils étalent, si volontiers, & avec une confiance si parfaite, toutes les petites richesses qui les environnent ; ils vous en font l’histoire, ils en vantent eux-mêmes le succès ; ils se glorifient même de celles qui leur manquent : c’est, selon eux, par paresse, par indifférence, qu’ils ne les ont point acquises. C’est à ceux qui nous élevent, à régler notre amour propre à cet égard, en nous accoutumant à penser, que le seul moyen de faire valoir nos avantages, de quelque espéce qu’ils soient, c’est de les mettre toujours au dessous même de leur véritable prix[30].
[30] La modestie raisonnable par rapport aux grandes qualitez dont on a donné des preuves, consiste à ne montrer d’opinion de soi-même qu’à un degré inférieur à celui de l’estime que vous marquent les autres, mais à l’égard des avantages de peu de mérite, la modestie doit aller jusques à ne se prêter en rien aux louanges qu’on leur donne ; c’est s’exposer avec les gens à qui les miséres de la vanité d’autrui sont à charge, que d’écouter avec complaisance des éloges sur nos petits talens ; mais en raconter sérieusement nous-mêmes le succès, est un véritable ridicule.
Par le secours des entretiens amenés de maniére qu’ils n’auroient pas l’air de leçons, on pourroit porter plus loin l’éducation à l’égard des jeunes gens, doués d’une certaine intelligence ; ce seroit de leur faire connoître le terme (autant qu’il paroît déterminé) où l’esprit de leur siécle est parvenu par rapport aux Sciences, aux connoissances sublimes, & aux grands talens. Ils éviteroient, par-là, deux extrémités qui marquent de la petitesse d’esprit ; l’une est de n’admirer les Sciences que par ce qu’elles ont de mystérieux, au lieu d’attacher leur prix à l’utilité dont elles peuvent être à la Société : & l’autre, de les estimer moins à mesure que le nombre des Savans se multiplie : ainsi, les accoutumant à ne pas juger l’esprit sur la foi du vulgaire, ils ne retomberoient pas dans ces redites vagues & si ennuyeuses pour les gens sensés, sur ce que le siécle dégénére ; ils verroient que ce qu’on appelle décadence à cet égard, ne regarde que quelques branches qui ont décru, à la vérité, mais dont le siécle est dédommagé par d’autres qui se sont étendues[31].
[31] Il est bien rare de voir des estimateurs équitables sur ces pertes & sur ces compensations. Le foible commun est de dégrader son siécle pour élever le précédent : d’autres hommes estiment le leur par préférence ; & dans ces deux opinions, c’est presque toujours l’avantage particulier qu’ils trouvent à suivre l’une ou l’autre, c’est le rapport qu’elles ont avec les connoissances ou les talens par lesquels ils s’estiment eux-mêmes, qui détermine leurs regrets sur ce qu’on a perdu, ou leur prévention sur ce qui reste.
J’insiste sur ce qu’on instruise les enfans à ces différens égards, par des entretiens plûtôt que par la lecture. Les esprits lents & qui n’ont d’acquit que ce qu’une étude opiniâtre leur en a donné, ont peine, quelquefois, à estimer le savoir, qui étant en partie le fruit de la conversation, en a pris l’air facile : ce mérite différe trop du leur, où l’on reconnoît le travail qu’il a coûté ; ils sont au sujet de la conversation, comme ces hommes élevés dans des pays montueux, qui, infatigables à parcourir des routes pénibles, se lassent aisément dans la plaine[32].
[32] Les vûes courtes, je veux dire les esprits bornés & resserrés dans leur petite sphére, ne peuvent comprendre cette universalité de talens, que l’on remarque quelquefois dans un même sujet ; où ils voyent l’agrément, ils en excluent la solidité. La Bruyere, du mérite personnel.
Une autre étude peu cultivée, & cependant bien utile, est celle du stile épistolaire : la plûpart des jeunes gens, entrant dans le monde, & ceux même qui parlent bien, sont si peu formés à ce stile, qu’ils écrivent à peine raisonnablement ; c’est une façon de décrier soi-même son esprit, qui lui fait toujours perdre de l’opinion favorable qu’on en avoit conçue dans la conversation. Ce talent de bien écrire est un moyen de réussir, dont on a souvent lieu de faire usage ; c’est en quelque sorte une autre maniére de vivre avec les personnes qu’on aime, & à qui l’on veut plaire. Peut-on négliger d’inspirer aux enfans le désir d’acquérir cette ressource, & ne leur pas donner les instructions qui peuvent la procurer ? Quand je propose de les instruire à cet égard, je ne prétens pas qu’il y ait des régles à leur faire apprendre, ni des formules ingénieuses à leur prescrire ; les unes seroient trop étendues, & passeroient souvent la portée de leur esprit, & les autres ne serviroient qu’à le leur gâter. On pourroit seulement leur faire connoître les défauts qu’ils ont à éviter : je ne parle point de ce qui concerne le cérémonial ; théorie facile, que, sans doute, on ne doit point leur laisser ignorer.
Il faudroit donc les mettre dans l’habitude d’écrire, non en leur proposant des sujets imaginaires, qui ne les intéressant point, leur feroient regarder ce travail, comme une tâche pénible, & leur donneroient peut-être du faux dans l’esprit ; mais en faisant naître des occasions fréquentes, où ils fussent obligés d’écrire, pour obtenir ce qu’ils désireroient avec empressement ; les accoutumer ensuite à cultiver, de la même maniére, les liaisons qu’ils auroient formées avec des gens de leur âge, les familiariser ainsi, successivement, avec les différentes matiéres qu’ils pourroient traiter dans le cours de leur vie.
Ce qui constitue une lettre bien écrite, ne consiste pas, seulement, dans la correction du style, dans la clarté du sens, ni dans l’exactitude à remplir les loix communes de la politesse ou du respect ; c’est quelquefois en négligeant, à un certain point, quelques-unes de ces régles, qu’on réussit le mieux ; c’est une quantité de nuances, qu’il faut saisir, soit dans le ton, soit dans l’attention à éviter l’esprit, ou à en mettre jusqu’à un certain point. Ce sont, enfin, les convenances particuliéres, de personne à personne, qui forment autant de régles délicates, qu’on observe mieux, à mesure qu’on a plus de sens & d’esprit, & qui caractérisent le bon Ecrivain en ce genre : mais cette habitude, si nécessaire, des bienséances, ne s’acquiert dans une certaine perfection, que par la connoissance des usages du monde[33].
[33] On néglige assez généralement un art facile qu’on peut honorer du nom de talent, quand il est porté à une certaine perfection, c’est de bien lire les ouvrages de prose & de poësie : il y a une sorte de honte lorsqu’on est dans le cas de lire haut, de s’en acquiter de mauvaise grace.
Ce qu’on apelle les usages du monde, consiste (si je ne me trompe) dans la précision avec laquelle on emploie le savoir-vivre, la politesse, l’empressement ou la retenue, la familiarité ou le respect, l’enjouement ou le sérieux, le refus ou la complaisance, enfin tous les témoignages de devoirs ou d’égards qui forment le commerce de la Société. On pourroit, par quelques observations générales, donner l’idée de ces usages aux personnes qu’on éleve, c’est-à-dire leur indiquer ce qui s’en éloigne, plûtôt que la maniére précise de les remplir ; mais comme cette théorie ne les instruiroit que très-imparfaitement, il faut tâcher de tirer les préceptes des exemples mêmes, les accoutumer, dès la premiére jeunesse, à remarquer quels sont ces usages dans des personnes qu’on peut leur proposer pour modéle. Cette connoissance est d’autant plus indispensable, que tout autre savoir, & l’esprit même, suffisent rarement pour y suppléer.
Le manque d’habitude des usages du monde, cause ordinairement une timidité d’une espéce différente, selon que nous avons plus ou moins d’esprit. Dans cette situation, les gens de bon sens s’embarrassent, mais sans trop de crainte, qu’on s’aperçoive de leur trouble ; ils connoissent ce qui leur manque, à cet égard, & leur amour propre n’en est humilié qu’à un degré raisonnable. Dans les petits esprits, cette ignorance produit la mauvaise honte, foiblesse bien plus reprochable que le défaut qui l’a fait naître. Cette honte, mal entendue, est un soulevement de notre orgueil, qui nous porte à affecter de savoir ce que nous sentons bien que nous ignorons, ou à dissimuler grossiérement notre ignorance ; c’est un manque de courage, qui nous empêche d’avouer un tort qui seroit à demi effacé, si nous paroissions le connoître, & que nous augmentons encore, lorsque nous croyons le sauver, par cette fausse confiance ; le défaut nous empêche de plaire, le reméde mal choisi nous fait mépriser.
C’est cette mauvaise honte, dont il est essentiel de désabuser ceux qui s’en laissent aveugler ; il faut, dans toutes les occasions, la démasquer en eux avec finesse & avec sévérité, en démêler tous les détours, afin qu’ils sentent l’illusion de ce prestige, qui n’en impose à personne, & qu’ils soient bien persuadés que le seul moyen de trouver grace sur les qualités qu’on désireroit en nous, est d’avouer qu’elles nous manquent.
Si on éleve de jeunes gens, qui, avec de l’esprit, se trouvent une certaine incapacité de saisir ces usages du monde, soit par un caractére naturellement sauvage, qui les retire de la Société, soit par un goût dominant pour les Sciences, qui les rende indifférens & distraits sur tout le reste, je ne connois qu’une conduite à tenir avec eux, c’est de les accoutumer à sentir & à avouer, comme je l’ai dit, que c’est un mérite qui leur manque : mais il faut que ce soit, avec modestie, qu’ils en conviennent ; car il arrive quelquefois, que pour se disculper avec soi-même, de n’avoir ni les maniéres, ni le langage qui plaît dans le monde, on s’excite à ne regarder qu’avec mépris cette sorte de science ; on laisse apercevoir qu’on s’applaudit intérieurement de n’avoir point employé son esprit à cette étude qu’on suppose absolument frivole. On regarde avec une certaine pitié, qu’on croit philosophique, les succès que ces agrémens procurent à ceux qui les possédent ; & cette ressource est incontestablement la plus mauvaise. Quand on passe pour avoir de l’esprit, il est bien moins nuisible de paroître décontenancé, que méprisant. On voit assez généralement que quand on déplaît, c’est moins parce que les qualités aimables nous manquent, que par les défauts que notre vanité, qui en souffre, nous fait substituer à leur place.
C’est encore peu que d’être instruit des usages de la Société, si on n’y joint la connoissance du caractére des hommes qui la composent, si l’on n’y apporte cet esprit d’examen si nécessaire pour juger sainement des personnes avec lesquelles on se lie, afin de discerner à quel degré on doit les chérir, les estimer, ou les craindre.
La connoissance des hommes de son siécle, est donc indispensable, lorsqu’on veut satisfaire, convenablement, pour eux, & pour soi-même, à ce qu’on leur doit, ainsi que pour aller avec bienséance, par de-là les devoirs, s’il est nécessaire, afin d’en être aimé. Les livres qui peignent les différens caractéres des hommes, n’offrent, à cet égard, qu’une théorie souvent peu utile, même aux meilleurs esprits, s’ils ne l’appliquent en même temps qu’ils l’acquiérent, aux exemples vivans dont elle leur offre l’image. On trouve assez communément des gens remplis de beaucoup de lecture, qui connoissent tous les portraits qui ont été faits des hommes, & ne connoissent pas les hommes mêmes ; ils ont présens tous les caractéres de la Bruyere, ceux du Cardinal de Retz, & se trompent grossiérement sur le jugement qu’ils portent du caractére des personnes avec lesquelles ils passent leur vie.
On pourra m’objecter que cette connoissance des hommes de son siécle, que je recommande, combattroit peut-être dans bien des esprits, ce désir de leur plaire, que j’ai regardé comme un des principaux objets de l’éducation. « M’instruire à voir la plûpart des hommes, tels qu’ils sont, c’est m’exposer, me diroient-ils, à les mépriser, & il y auroit de l’inconséquence à vouloir plaire à ce qu’on n’estime pas, ou de la bassesse à s’y porter par l’intérêt qu’on auroit à en être aimé : Comment dans cette situation, si je veux plaire, puis-je éviter la fausseté ? On passe sa vie avec des personnes dont l’amour propre n’est point flatté, si vous ne les louez que par les qualités qui ne leur sont point contestées, il faut, sous peine de leur inimitié, perdre de vûe ce qu’elles sont, pour sourire à ce qu’elles s’imaginent être. » Je répondrai, que plus on est capable de cette droiture d’esprit qui nous fait sainement connoître en quoi consiste l’humanité, plus on est persuadé que rien ne nous dispense d’apporter, dans la Société, les qualités qui l’entretiennent. L’éducation doit faire concourir ces deux principes, les hommes sont assujettis à bien des défauts, mais il faut vivre avec les hommes ; celui qui est le plus en droit de les condamner, a lui-même besoin de leur indulgence. Qu’on examine un Misantrope, il entre souvent plus de vanité dans son caractére, que de véritable haine pour les vices attachés à la condition humaine : on étale le chagrin avec lequel on les envisage, comme une espéce de protestation contre la part qu’on peut y avoir, quoiqu’on la suppose médiocre ; on pense intimément, que lorsqu’on a dit, il est bien humiliant d’être homme, on est un homme supérieur ; au lieu que la véritable supériorité seroit de voir les vices de la Société sans étonnement, & sans être rebuté d’elle[34]. Le Sage ne pourroit-il pas la regarder comme il fait la santé ? Il connoît & supporte patiemment ses révolutions dont il étudie les causes, afin de les combattre autant qu’il est en son pouvoir ; c’est sans foiblesse qu’il se contraint pour la ménager, parce que c’est elle qui fait la principale douceur de la vie.
Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie
Des moyens d’exercer notre philosophie.
C’est le plus bel emploi que trouve la vertu ;
Et si de probité tout étoit revêtu,
Si tous les cœurs étoient francs, justes & dociles,
La plûpart des vertus nous seroient inutiles.
Moliere, act. 5. du Misant., scéne 1.
Si c’est l’amour propre qui nous rend si délicats sur les défauts des autres, & qui nous inspire le panchant de leur faire sentir que nous en sommes frapés, l’art de l’éducation doit être de se servir de ce même amour propre, pour établir la vertu opposée à cette fausse haine du vice. C’est à elle à graver dans le fond de notre ame cette vérité ; celui qui avilit par ses dedains ou par ses discours, le peu d’hommes qui l’environnent, n’est supérieur, (si c’est l’être) qu’à ce petit nombre dont il se fait haïr. Celui qui, connoissant la nature humaine, défectueuse comme elle l’est, la considére sans orgueil, & sans se croire dispensé d’être doux & sociable, a saisi la seule maniére d’être au-dessus des autres hommes, & jouït du plaisir d’en être aimé.
Avec de pareils principes, qu’il n’est pas difficile d’établir en nous, la connoissance des hommes de son siécle ne deviendroit pas plus dangereuse que la sincérité, & quelques autres qualités, qui sont des vertus en elles-mêmes, mais dont on peut abuser. Il est certain que sans cette connoissance, on peut, avec beaucoup d’esprit, ne réussir que bien imparfaitement dans le monde.
Il est vrai que l’éducation ne nous donne pas le fond d’esprit nécessaire pour bien connoître le vrai caractére, le genre d’amour propre des gens avec qui nous sommes en Société, ainsi que pour remplir, avec une certaine supériorité, les usages du monde ; mais elle doit nous faire remarquer, dans autrui, dans nous-mêmes, ce qui blesseroit ces mêmes usages[35]. Voici à cet égard les erreurs principales contre lesquelles elle pourroit nous prévenir.
[35] Je ne parle point du savoir vivre, ni de la politesse commune, qu’il seroit honteux d’ignorer.
Les jeunes gens, je n’en excepte pas même quelques-uns qui ont de l’esprit, sont sujets, en arrivant dans le monde, à regarder, comme des traits d’imagination, des maximes de morale rebattue[36], qu’ils placent curieusement, & qu’ils débitent avec confiance, parce qu’ils pensent montrer, par là, un esprit de réflexion. Ce n’est pas encore l’abus de la mémoire le plus à craindre pour eux ; il y a une certaine quantité de phrases & de bons mots fastidieux, qui les séduisent d’abord, soit par le brillant de l’antithése, soit parce qu’ils ont ouï dire ces prétendus traits d’esprit, par des personnes qui leur en imposent à quelques autres égards. Si malheureusement il arrive qu’une certaine paresse à réfléchir, ou le défaut de goût les accoutume à l’usage facile des lieux communs, ils déplairont bien davantage par cette sottise empruntée, que s’ils s’abandonnoient à leur imagination, quelque bornée qu’elle pût être ; ce naturel ingrat, joint à ce faux art avec lequel on le gâte encore, caractérise sensiblement, à ce qu’il me paroît, la différence qu’il y a de manquer d’esprit, à être sot : l’un n’est qu’une indigence, malgré laquelle, on peut être aimable ; l’autre est un tort volontaire que notre orgueil ajoûte à la misére de notre esprit, & qui nous rend insupportables.
[36] La Morale étant un des principaux objets de l’éducation, on doit sans doute en imprimer dans le cœur des jeunes gens les maximes les plus simples & les plus communes, ainsi que celles qui sont plus réfléchies ; mais il faut en même temps leur apprendre que l’usage qu’ils doivent faire des unes & des autres, est de se conduire par elles & non de les étaler dans la conversation.
Je désirerois qu’avant que les jeunes gens entrassent dans le monde, on leur donnât par écrit une énumération[37] de ces véritez triviales, de ces bons mots, de ces contes qui ne sont ignorés de personne, & qui déplaisent si fort à entendre répéter.
[37] Voici à peu près la forme que j’y donnerois : Liste des lieux communs, qui ne peuvent qu’ennuyer, quand ils sont donnés pour des traits d’esprit.
Quand on parle d’être jeune, dire que c’est un défaut dont on se corrige tous les jours.
S’il est question du nombre convenable de personnes pour un souper, décider qu’il faut être au-dessus du nombre des Graces, & au-dessous de celui des Muses, c’est adopter des platitudes, &c.
Voyez ce que parut à Madame de Sevigné, un jeune homme d’une représentation aimable, lorsqu’à propos de ce qu’on le trouvoit grand pour son âge, il répondit : Méchante herbe croît toujours.
On a dit des Comédies qui plaisent, sans causer des éclats de rire, qu’elles font rire l’esprit : ce mot n’est plus que précieux, on l’adopte en pure perte, &c.
On vous avertit que les traits de distractions de M. de B… si bien contés par La Bruyere, ne le sont plus dans le monde que par les sots, &c.
Je ne prétens pas conclure de ce que je viens de dire, ni de ce que j’ajoûterai sur les lieux communs, qu’il faille les exclure de la conversation ; une attention réfléchie, à n’y produire que des traits recherchés, seroit une autre extrémité plus à charge peut-être encore ; je demande seulement, qu’on y donne les lieux communs pour ce qu’ils sont ; ils n’y déplaisent que quand ils sont amenés sottement, comme des découvertes ; ou qu’on paroît y entendre une finesse que peut-être ils ont eue, mais que l’usage vulgaire où ils sont tombés, leur a fait perdre.
Un autre genre de lieux communs, où l’esprit trouve en quelque maniére occasion de briller, & où les gens sensés regrettent toujours qu’on l’emploie ; ce sont ces théses sur le cœur, ces différences subtilement frivoles, dont l’examen ne rend l’esprit ni plus solide ni plus délicat, & dont la solution la plus heureuse, n’est presque jamais qu’une fadeur. Quel dégoût pour la raison, que d’entendre discuter scrupuleusement, lequel est le plus insupportable, d’apprendre la mort, ou l’infidélité de ce que l’on aime ; lequel est le plus tendre, de l’Amant qui voyant sa Maîtresse dans un grand péril, tombe évanouï, ou de celui qui vole à son secours ?
Il y a un Recueil intitulé : Les Arrêts de la Cour d’Amour, qu’il faudroit faire apprendre par cœur aux enfans, de la maniére qui les en dégoûteroit davantage, afin qu’il leur restât pour les théses galantes, le même éloignement qu’ils gardent, si constamment, pour quelques livres de Grammaire, dont ils ont été excédés dans leurs Classes.
L’observation que je viens de faire, n’a lieu que pour la conversation ; une analyse fine des sentimens, sera toujours un genre d’ouvrage propre à faire honneur à l’esprit, & qui trouvera le plus grand nombre de Lecteurs. Eh ! de quels objets plus intéressans peut-on nous occuper, que de nous découvrir les sources de nos plaisirs & de nos peines ?
On doit encore prévenir les jeunes gens sur une autre espéce de lieux communs. Je parle de ces disputes, tant de fois recommencées, & qui n’ont peut-être jamais eu de fondement bien raisonnable, telles que la prééminence entre Corneille & Racine, entre la Musique Italienne & la Musique Françoise, & plusieurs autres matiéres à dissertation, sur lesquelles leur esprit ne commence qu’à s’exercer, & où celui des gens du monde ne trouve plus de prise, à force de les avoir disséquées. C’est la nouveauté dont ces sortes de théses frapent leur esprit, qui les en occupe ; s’ils étoient plus instruits, ils sentiroient qu’il n’y a plus rien de nouveau à dire sur ces matiéres.
Ce seroit aussi une précaution sage que de faire connoître, sur-tout à ceux qui ont de l’esprit, l’abus qu’on fait ordinairement de certaines hypothéses fabuleuses, que le vulgaire regarde comme l’effet d’une belle imagination, & qui sont au contraire, la ressource de ceux dont l’imagination ne peut rien produire. Ces systémes chimériques, qui n’ont qu’un faux éclat, ne portent ordinairement que sur deux suppositions, qui se présentent aux esprits les plus bornés ; l’une est de prendre le contraste des mœurs communes, tel, par exemple, que d’attribuer aux femmes l’autorité & la conduite des hommes, en donnant à ceux-ci la pudeur & les foiblesses des femmes ; & la seconde, qui suppose un esprit aussi peu inventif, a pour base ce qu’on appelle le merveilleux, comme de posséder l’Anneau d’Angélique, d’avoir un Génie à ses ordres ; & d’entamer, de là, un long & frivole détail des avantages qu’on sauroit en tirer. Ce n’est pas que ces idées ne puissent être employées avec succès[38], mais il faut pour cela se garder d’abord de l’habitude d’en faire usage, parce qu’elles entraînent souvent dans des lieux communs. Il y a si long-temps qu’il passe des exagérations, & des extravagances, par la tête des hommes, qu’on n’en imagine guéres qui ayent un caractére de nouveauté. En second lieu, il faut aussi, lorsqu’on se permet ces rêveries, observer de ne les point mener trop loin, fussent-elles ingénieuses : le suffrage de ceux qu’elles amusent, ne dédommage pas du peu d’opinion qu’on donne de son esprit, & de l’ennui qu’on cause à un petit nombre de gens, qui sentent combien les idées gigantesques, ou renversées, sont froides & dénuées d’imagination. En général, l’imagination n’est point caractérisée par les chiméres, elle se marque & réussit bien mieux, en mettant la vérité dans son plus beau jour.
[38] Quelques Ouvrages de ce siécle-ci en sont la preuve ; mais c’est la maniére dont l’imagination a employé le merveilleux, & non le merveilleux même, qui en fait le prix.
Il y a d’autres lieux communs qui consistent dans des opinions fausses, que le vulgaire conserve comme un dépôt, (le surnaturel lui paroissant toujours croïable)[39] & que quelques personnes d’esprit adoptent, par paresse d’approfondir. Il seroit utile qu’on en formât des espéces de tables, afin que ces opinions & l’idée de la chimére qu’elles renferment, se plaçassent, en même temps, dans notre mémoire. Car lorsque rien n’interrompt l’habitude que les enfans prennent de penser, d’après leur Gouvernante, que les songes sont des présages, ou que l’Astrologie est la science de l’avenir, il faut, pour effacer ces idées, des réflexions que les uns négligent de faire, & dont les autres ne sont pas capables.
[39] Les présages. Les horoscopes. Les présentimens. La persuasion que certains songes sont des avertissemens. La ressemblance prétendue dans les événemens de la vie de deux jumeaux. La vertu des talismans. Que la Lune fait croître & décroître la cervelle des animaux : qu’elle cause la plénitude, plus ou moins grande, des huîtres, des écrevisses, &c. Qu’un animal est plus pesant à jeun qu’après le repas. Qu’un tambour de peau de brebis se créve au son d’un tambour de peau de loup, &c. Voyez Bayle, Pensées diverses, Tom. 1. Voyez aussi Rohault, Physiq. 2. p.
Ce n’est pas qu’on ne puisse être d’une conversation agréable, quoiqu’on ait toutes les craintes frivoles & les opinions chimériques ; c’est la philosophie de presque toutes les femmes ; mais la nature a donné, à celles qu’elle a destinées à plaire, un charme qui se répand sur tout ce qu’elles pensent. Leur imagination, telle qu’on nous peint cet art de féerie, qui fait naître des Palais & des Jardins, où l’instant d’auparavant on ne voyoit que des rochers & des ronces, embellit tout ce qu’elle nous présente ; tandis que les hommes, pour réussir constamment, sont réduits à joindre de la solidité aux graces de l’esprit, & que leur imagination, quelque brillante qu’elle puisse être, ne les sauve pas de la honte d’une certaine ignorance.
A l’égard des personnes, qui entrent dans le monde, préservées ou guéries de ces préjugés, elles ne peuvent trop ménager l’amour propre de celles qui sont accoutumées à les regarder comme des vérités[40], la plûpart des hommes tiennent à la petitesse de leur esprit, comme certains Amans idolâtrent une laide maîtresse ; on ne pourroit les éclairer, qu’en leur découvrant leur erreur, & l’art le plus ingénieux échoue bien souvent, quand il s’agit de désabuser, sans déplaire. Il y a, à cet égard, un milieu à saisir, qui, nous éloignant également, de commettre notre jugement avec les personnes éclairées, & de faire paroître une supériorité qui blesse les esprits communs, nous sauve du mépris des uns & de la haine des autres.
[40] Je rêvassois présentement, comme je fais souvent, sur ce combien l’humaine raison est un instrument libre & vague. Je vois ordinairement que les hommes, aux faits qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher la vérité ; ils passent par-dessus les propositions, mais ils examinent curieusement les conséquences ; ils laissent les choses, & courent aux causes : plaisans causeurs, ils commencent ordinairement ainsi. Comme est-ce que cela se fait ? Mais se fait-il ? Faudroit-il dire ? Je trouve quasi par-tout qu’il faudroit dire, il n’en est rien, & employerois souvent cette réponse, mais je n’ose. Montaigne, Essais.
Pour faire connoître, dans toute son étendue, la nécessité de s’assujettir aux usages du monde, & de s’appliquer à connoître le caractére des personnes qui composent la Société, afin de pouvoir s’en faire aimer ; on ne peut trop préparer les jeunes gens à la sévérité avec laquelle on les examinera, quand ils paroîtront sur cette grande scéne[41]. Ils doivent être prévenus qu’ils trouveront deux juges dans chaque spectateur, la raison, & l’amour propre ; l’une, équitable, rend justice gratuitement ; l’autre n’est jamais favorable, qu’à de certaines conditions. L’amour propre veut qu’on le flatte, qu’on ne perde point de vûe ses intérêts ; & dans la plûpart des jugemens, où il semble que ce soit la raison qui prononce, il se trouve que l’amour propre a presqu’entiérement dicté l’arrêt.
Le premier pas… que l’on fait dans le monde
Est celui d’où dépend le reste de nos jours ;
Ridicule une fois, on vous le croit toujours.
L’impression demeure : en vain, croissant en âge,
On change de conduite, on prend un air plus sage :
On souffre encor long-temps de ce vieux préjugé :
On est suspect encor, quand on est corrigé ;
Et j’ai vû quelquefois payer dans la vieillesse
Le tribut des défauts qu’on eut dans la jeunesse.
Connoissez donc le monde, & songez qu’aujourd’hui
Il faut que vous viviez moins pour vous que pour lui.
L’Indiscret, Comédie, scéne 1.
Conclusion de cet Ouvrage.
C’est dès la premiere année de notre vie, que doit commencer notre éducation : Et après les principes de la Religion, qui est elle-même la source de toutes les vertus sociables, rien n’est plus important que d’établir en nous le désir & les moyens de disposer, en notre faveur, les esprits, afin de parvenir à nous concilier les cœurs ; parce que dans le commerce ordinaire de la vie, pour être heureux, il faut être aimé ; que pour être aimé, il faut plaire, & qu’on ne plaît qu’autant qu’on fait contribuer au bonheur des autres.