Premiere Partie.

Entre les principes les plus utiles à la Société, il en est un que nous ne pouvons trop connoître & trop suivre, parce que dans les personnes dont il régle la conduite, il empêche la raison d’être farouche ; qu’il ôte à l’amour propre ce qui le rend haïssable ; qu’il supplée en quelque façon aux avantages de l’esprit, & les sauve de la jalousie qu’ils peuvent exciter lorsqu’ils sont éminens ; qu’enfin il influe considérablement sur notre bonheur & sur celui des gens avec qui nous passons la vie ; c’est la nécessité de plaire. J’entens par le mot de plaire, une impression agréable que nous faisons sur l’esprit des autres hommes, qui les dispose ou même les détermine à nous aimer.

Avec le caractére d’honnête homme, avec bien des vertus, il semble qu’on devroit paroître aimable. Cependant, il est commun de trouver des gens dont les principes & les mœurs vous attirent, & dont le commerce vous rebute ; on ne peut s’empêcher de les considérer, de les respecter & de les fuir.

Tel est dans les gens vertueux, lorsqu’ils ne cherchent point à plaire, l’effet d’une sévérité dure, & cependant estimable, avec laquelle ils portent quelquefois leurs jugemens. Je n’attaque point ici cette haine à qui les défauts des hommes ne sont qu’un prétexte pour répandre son fiel ; ce chagrin caustique qui verroit avec regret disparoître de la terre les vices contre lesquels il éclate, parce qu’il n’auroit plus rien à blâmer : je parle de cette équité trop austére qui pése les actions des autres avec le peu d’indulgence qu’elle a pour elle-même ; de cet amour de la raison & de la justice, qui, converti en passion, ne se plie pas assez à la nécessité de voir des hommes imparfaits ; quel en est, dis-je, le fruit ? Le malheur de révolter ceux même dont elle arrache l’estime.

Quand les ames, au-dessus des foiblesses ordinaires, sont en même temps douces, sensibles, indulgentes, vous les aimez, & c’est leur vertu même qui vous attire encore plus à elles ; mais quand vous trouvez ces personnages vertueux qui, vous regardant du haut de leur mérite, vous marquent une certaine bonté impérieuse, une certaine pitié qui vous annonce leur supériorité & votre petitesse ; vous êtes tenté de croire que le droit de vous mépriser est une récompense qu’ils s’attribuent pour la peine qu’ils se donnent de fuir les vices ; vous sentez peu d’estime pour leur vertu, & beaucoup d’éloignement pour leur personne.

Il est, je l’avoue, des vertus épurées, & qui, telles que le pardon des grandes offenses, le desintéressement, la générosité sur des objets importans, font, par elles-mêmes, une forte impression sur les esprits : mais les occasions d’employer ces vertus d’éclat ne sont pas fréquentes. Quelle est, pendant ces longs intervalles, la ressource des ames sensibles ? L’usage des vertus moins brillantes, dont l’effet est de plaire, & le fruit de se faire aimer ; il n’y a presque point d’instant qui ne leur ouvre quelque route nouvelle pour s’assurer d’un bien si satisfaisant.

Cette attention de plaire, qui doit accompagner les vertus de l’ame, ne nous est pas moins nécessaire pour faire valoir les qualitez de l’esprit. Que servent dans le commerce ordinaire de la vie les lumiéres qui caractérisent un esprit éminent ? Il en est parmi nous, dans ce siécle-ci, du savoir & des connoissances sublimes, à peu près comme de la richesse dans de certaines Républiques, où la somptuosité & l’abondance passent pour une sorte d’injure faite aux citoyens bornés dans leur fortune, où le plus opulent est restraint à la dépense modique de celui qui n’a presque que le nécessaire : de même il faut éviter dans les entretiens tous les sujets qui passent la portée des esprits communs, ou se plier à ne leur présenter ces mêmes sujets qu’avec une simplicité, que par une superficie qui les leur rende sensibles ; & ce n’est que le désir de plaire qui peut, au milieu de tant de contrainte, assurer le succès de l’esprit supérieur. Bien loin de blesser les simples citoyens par l’éclat trop marqué des richesses dont il dispose, il semble, par la maniére dont il les leur découvre, les y associer, les leur rendre propres : il obtient d’eux, à la fois, la liberté d’en faire usage, leurs éloges & leur reconnoissance.

S’il est des lumiéres dans l’esprit qui doivent concilier l’estime & l’amitié des autres hommes, ce sont celles qui s’appliquent sans cesse à régler les intérêts qui sément entr’eux la division. On devroit pouvoir compter du moins sur le cœur de ceux qui ont obtenu de nous les avantages auxquels ils prétendoient : il arrive cependant, que le plus ou le moins d’égards que vous aurez marqués pour leur personne dans les momens, où dépendans & soumis, ils vous auront entretenu de leur espérance ou de leur crainte, décide souvent de leur reconnoissance. Si votre extérieur ou vos discours ont fait souffrir leur amour propre, n’espérez pas qu’ils vous tiennent compte de la justice que vous leur aurez rendue ; ils penseront que vous n’êtes équitable que par crainte de la honte qu’il y auroit à ne pas l’être : vous n’obtiendrez d’eux que l’estime qu’ils ne peuvent vous refuser, & l’estime des hommes est un tribut qui ne satisfait que notre raison : leur amitié est nécessaire au bonheur d’une ame sensible.

Posséde-t-on les avantages attachés à la haute naissance & à l’éclat du rang ? On n’est point affranchi de la nécessité de plaire. Les inférieurs avec un respect bien attentif & bien sérieux, sont quittes de tout ce qu’ils doivent aux Grands ; & combien la supériorité de ceux-ci est peu digne d’envie, quand elle ne leur rapporte que ce seul tribut ! Les respecter scrupuleusement sans avoir d’autres sentimens pour eux, c’est mettre à part leur personne & ne rendre hommage qu’à leur destinée ; c’est n’entretenir une Divinité que de la beauté du pied-d’estal qui l’éleve. Qu’ils désirent de plaire, au moindre effort, l’ouvrage est achevé ; tout s’embellit autour d’eux, l’esprit se découvre, les talens se multiplient ; leur sourire est comme ces rayons de lumiére, qui, répandus tout-à-coup sur une campagne, font sortir mille tableaux variés & rians ; où l’on ne découvroit auparavant qu’une sombre & confuse uniformité.

Quand nous sommes d’un rang distingué, la conduite qui nous fait réussir ou déplaire, tient principalement, si je ne me trompe, à l’idée plus ou moins raisonnable que nous avons des prérogatives de ce même rang qui nous décore. Quand cette opinion secrette est exagérée, elle perce dans notre maintien, dans nos discours, elle imprime à notre politesse un caractére qui lui fait perdre presque tout son mérite ; souvent c’est de la hauteur qui se montre à découvert, & elle déplaît à tout le monde ; quelquefois c’est de la bonté qu’on met à la place des égards, & cet air de supériorité blesse avec justice ceux qui, sans être nos égaux, ne nous sont point subordonnés. Avec les gens d’un état moins considérable, ce sera une affectation de descendre, de s’abaisser jusqu’à eux, une crainte marquée de leur en imposer trop, qui ne peut satisfaire que les sots.

Cette opinion outrée des avantages qu’on a sur les autres, séduit moins communément les gens nés dans le sein des honneurs, que ceux qui se trouvent transportés subitement dans une région qu’ils n’avoient long-temps considérée qu’en élevant leurs regards. Tous les objets dont ils se sont séparés leur paroissent si rapetissés, qu’ils se croyent dispensés de les apercevoir : ils voyent à peine ce qu’ils ont été ; ils jugent aussi peu fidélement de ce qu’ils sont ; & ce n’est que le désir de plaire qui, les ramenant à la véritable idée qu’ils doivent avoir d’eux-mêmes, les garantit & de cette hauteur haïssable qu’ils mettent à la place de la dignité, & de cette bonté qui désoblige ceux qu’ils cherchent à satisfaire.

Comment l’homme, revêtu de l’autorité, s’armeroit-il du courage pénible de supporter, sans en paroître accablé, les importunitez honorables mais continuelles des Grands, & tout ce qu’a de rebutant la foule oisive qui gratuitement l’obséde, s’il n’avoit l’heureuse ambition de se concilier les cœurs ? C’est dans cette seule espérance qu’il écoute avec douceur les discours embrouillés ou captieux, que l’esprit borné ou la mauvaise foi lui font essuyer ; il sent qu’un obligeant accueil est le seul dédommagement des graces qu’il ne peut accorder, ou des demandes injustes qu’il démasque : en lui, l’autorité parle toujours le langage du citoyen : on lui pardonne d’être puissant, parce qu’on le respecte sans le redouter : on fait plus, on lui porte le seul tribut qu’il désire, on l’aime.

La fortune est bien ingénieuse à servir les goûts & l’ambition des hommes qu’elle favorise ; cependant elle ne porte pas son pouvoir jusqu’à les faire aimer. Telle est particuliérement la situation de ceux qu’elle a fait passer avec rapidité d’un état obscur à l’éclat de l’opulence. S’ils veulent ne se point abuser sur la disposition, où les esprits en général sont à leur égard, ils doivent se dire tous les jours de leur vie, Je posséde ce qui excite la haine de quiconque désire un état plus abondant que le sien ; ce ne sera pas assez de l’associer aux douceurs de cette même abondance qu’il m’envie, il faudra que pour obtenir grace sur le reste, je lui persuade par des prévenances, par des égards continuels, qu’au sein des richesses, j’ai besoin de son estime, de son amitié, de son aveu enfin, pour être heureux.

Puisque tous les avantages que je viens de rappeler ne nous dispensent pas de songer à plaire, combien ce soin nous est-il plus nécessaire à l’égard des liaisons qui forment la Société ?

L’amitié qui est un engagement libre, a besoin elle-même qu’un pareil secours l’entretienne ; avec quelque solidité qu’elle soit établie, lorsqu’elle se renferme dans ses devoirs, qu’elle cesse d’être animée par ce goût qui a contribué autant que l’estime à la faire naître, elle ne se montre plus que dans les occasions où elle auroit honte de ne pas agir ; ces occasions sont quelquefois rares ; & dans les intervalles, elle reste comme en létargie, elle paroissoit empressée & riante, elle n’est plus qu’exacte, sérieuse, & même sévére.

Le savoir-vivre, & la politesse, ces secours si nécessaires aux hommes pour être en état de se supporter, ne deviennent pas d’une grande utilité à ceux qui ne remplissent de tels devoirs que comme des assujettissemens de la Société, ou par une habitude qui est souvent mêlée de distraction ; c’est le désir de plaire qui leur donne l’ame, c’est ce sentiment seul qui nous en fait un mérite. Eh ! quelle reconnoissance doit-on à celui qui ne vous marque des égards que comme une tâche que la tyrannie de l’usage lui impose ? Son extérieur indifférent, ou contraint, ou réservé, ne vous annonce-t-il pas le peu de part que vous avez à ce qu’il fait pour vous ? Sa politesse a tout l’apprêt du cérémonial ; & comme au fond il n’aura manqué à rien qu’à vous plaire, vous le quittez fâché, pour ainsi dire, de n’avoir pas de véritables sujets de vous en plaindre ; bien des gens n’attendroient pas une autre occasion de le haïr.

Que ces qualitez soient dirigées par ce sentiment que je crois si nécessaire, attentives à se restraindre ou à s’étendre par rapport aux personnes qu’elles ont pour objet ; on sentira qu’elles naissent, non de cette habitude qui n’est qu’un rôle qu’on s’est prescrit, mais d’un panchant à s’occuper de vous, parce que c’est vous rendre justice ; & cette conduite ne tardera guéres à s’attirer du retour. Les égards sont moins sujets que les services à trouver des ingrats.

Du désir de plaire.

Si l’art de plaire peut seul faire valoir nos plus grands avantages, il est évident que nous ne saurions trop désirer d’acquérir un talent si précieux. Or ce désir, quand il est éclairé par la raison, devient lui-même un des plus sûrs moyens pour parvenir à plaire[1] ; il ne faut que le définir pour faire connoître quel est le bonheur d’en être animé.

[1]

… De quoi ne vient point à bout

L’esprit joint au désir de plaire ?

La Fontaine, Fable 206. à Mgr. le Duc du Maine.

Le désir de plaire, tel que je le conçois, est un sentiment que nous inspire la raison, & qui tient le milieu entre l’indifférence & l’amitié, une sensibilité aux dispositions que nous faisons naître dans les cœurs, un mobile qui nous porte à remplir avec complaisance les devoirs de la Société, à les étendre même quand la satisfaction des autres hommes peut raisonnablement en dépendre ; c’est une force, qui, dans les changemens de notre humeur, dans les contradictions où notre esprit est sujet à tomber, nous retient en nous opposant à nous-mêmes ; c’est enfin une attention naturelle à démêler le mérite d’autrui, & à lui donner lieu de paroître, une facilité judicieuse à négliger les succès qui n’intéressent que notre esprit & nos talens, quand, par cette conduite, nous gagnons d’être plus aimés.

Le désir de plaire renferme donc le désir d’être aimé. C’est à cette marque en effet qu’on peut le reconnoître ; c’est cette union qui le caractérise : elle paroît si naturelle, qu’on ne balanceroit point à croire que l’un est inséparable de l’autre, sans les exemples contraires qui se trouvent dans la Société : combien de personnes contentes de se voir considérées ou applaudies, ne consultent jamais si on les aime ! Cette indifférence n’est pas moins, ce me semble, un égarement de l’esprit, qu’une malheureuse insensibilité de l’ame sur le prix qu’on doit attendre de ce qu’on fait pour la Société ; le don de plaire, examiné avec les yeux de la raison, loin d’être regardé comme un succès satisfaisant, ne doit paroître qu’un moyen flatteur d’obtenir la plus douce de toutes les récompenses, le plaisir d’inspirer de l’amitié.

C’est donc une étude bien nécessaire que de rechercher en nous-mêmes, que d’approfondir en quoi consiste le désir de plaire, afin de connoître si nous cédons à ce même désir, dans la vûe de nous faire aimer, afin de démêler si nous sommes éclairés par cette sage ambition qui sachant concilier ce que la Société exige de nous, avec ce que nous voulons d’elle, ne nous procure que les succès qui nous font chérir ; ou si nous nous abandonnons aux suggestions séduisantes d’un amour propre, qui ne nous occupant que de notre bonheur particulier, ne mérite que l’indifférence des autres hommes, & nous expose à leur inimitié.

Il arrive quelquefois qu’ayant tout ce qui sert à plaire, nous n’en profitons pas assez : on trouve communément des gens qui n’épargnant rien pour être d’un commerce aimable avec tout ce qui ne leur est point subordonné, passent à l’extrémité opposée, dès qu’ils se trouvent en liberté ; alors ils deviennent épineux, farouches ; mais s’il reparoît quelque objet qui leur en impose, ils reprennent toutes leurs graces, on diroit qu’ils n’attendoient qu’une occasion de se contraindre : leur maison étoit pour eux un antre qui noircissoit leur imagination. Ils voyent arriver un étranger ; la sérénité de l’esprit succéde aux nuages : ils semblent être transportés subitement dans un nouveau monde, & c’est l’envie de plaire qui a produit l’enchantement. Mais comment se pardonnent-ils ce contraste ? Semblables à ces avares fastueux, qui étalant une magnificence extérieure, se privent dans leur famille du nécessaire, ils sont encore plus déraisonnables ; les avares ont du moins le plaisir d’accumuler leurs richesses, au lieu que ceux qui ne profitent pas des moyens qu’ils ont de plaire, n’y gagnent que le triste plaisir de se livrer à une humeur dont ils souffrent eux-mêmes.

D’autres ne négligent point de paroître aimables ; mais ils n’ont, presque toujours, qu’une seule personne qui les occupe. Se trouvent-ils avec des gens à qui ils doivent à peu près les mêmes marques de considération & d’amitié ? Leur goût dans le moment les porte à en traiter un avec préférence ; ils s’y livrent, ils n’ont plus d’attention, d’esprit, de graces que pour lui ; ils y gagnent, il est vrai, le plaisir de flatter & d’acquérir de plus en plus celui qui leur plaît davantage ; mais ils désobligent tous les autres ; c’est imiter encore l’erreur d’une autre espéce d’avares, qui ne s’attachant qu’à grossir leur trésor, y ajoûtent imprudemment ce qui serviroit à entretenir leurs autres biens, qui dépérissent ; ils ne s’apperçoivent pas que c’est s’appauvrir.

Mais si nous négligeons de grands avantages, en ne saisissant pas toutes les occasions de plaire, nous tombons dans une erreur bien plus grande encore, lorsqu’aïant cette juste ambition, nous choisissons de mauvais moyens pour la remplir ; il y en a qu’il ne faut que remarquer dans autrui, pour connoître combien on doit les éviter. Quel égarement, par exemple, d’espérer de plaire, quand on ne songe qu’à briller ?

L’envie de briller est un empressement de faire valoir son mérite, sans aucun égard à celui des autres ; c’est un étalage hazardé de son esprit, de ses talens, & enfin de tous les avantages qu’on a, ou qu’on se suppose ; & cette confiance les discrédite, quelque distingués qu’ils puissent être, parce qu’elle met à découvert l’excès de bonne opinion qu’on a de soi-même, & l’intention de s’arroger une sorte de supériorité.

La confiance impérieuse avec laquelle on s’empresse de briller, nous laisse bien-tôt, quelque mérite qui la soutienne, dans une espéce de solitude, au milieu même des gens avec qui on passe la vie. Ils ne songent qu’à vous fuir, à moins qu’ils ne vous trouvent un certain ridicule qui les amuse ; car en général, on recherche assez le commerce de ceux dont on est dans l’usage de se mocquer ; mais quel moyen d’être accueilli ? Peu de gens sont assez stupides pour ne pas sentir la honte d’un pareil succès : Et voici dans ces deux situations leurs ressources ordinaires ; ils rompent toute liaison avec ceux qu’ils préféreroient s’ils étoient sensés, pour aller fonder leur misérable empire dans des Sociétés, où leur ton de supériorité leur tiendra lieu de mérite ; ils auroient pû vivre citoyens dans un monde convenable, ils aiment mieux être Rois dans la mauvaise compagnie[2], encore s’ils y régnoient sans trouble, si rien n’arrachoit jamais le bandeau que leur orgueil a mis sur leurs yeux. Leur folie seroit en quelque maniére un bonheur ; mais il y a dans toutes les Sociétés de bons esprits, qui par une lumiére naturelle, distinguent l’apparence d’avec la vérité ; ils s’attachent à approfondir le faux mérite qui d’abord les a éblouis, & bien-tôt la présomption démasquée est réduite à chercher un autre théatre, où elle puisse être applaudie.

[2] Je crois devoir expliquer ici quel sens j’attache à cette maniére de s’exprimer, la mauvaise compagnie ; j’avertis que je ne l’ai empruntée que pour être mieux entendu d’un grand nombre de personnes, respectables dans leurs jugemens, à bien d’autres égards, mais qui sans avoir en vûe de décider des mœurs ni du caractére, qualifient abusivement de mauvaise compagnie tout ce qui n’est point lié avec ce qu’ils appellent les gens du monde, les gens de connoissance, ou même ceux qui parmi les gens du monde n’ont point ce qu’ils nomment le ton de la bonne compagnie, le bon ton, langage dont la prééminence qui consiste souvent dans les mots plus que dans les pensées, peut paroître bien arbitraire.

Si on avoit compris que j’eusse dessein d’établir que les Sociétés qui ne sont point formées par les gens du monde, méritent le nom de mauvaise compagnie, on auroit absolument mal entendu ma pensée ; l’esprit, la gayeté, les talens, & ce désir de plaire, qui ajoûté à toutes ces qualitez, se rencontre aussi fréquemment dans ces mêmes Sociétés que dans l’état supérieur : on a donné, ce me semble, la solution de cette espéce de probléme, lorsqu’on a dit qu’il y a tant de gens de bonne compagnie dans la mauvaise, & tant de gens de mauvaise compagnie dans la bonne, qu’on ne peut raisonnablement en exclure aucune.

L’envie de briller est sujette aussi à nous jetter dans l’affectation, & nous y tombons de deux maniéres ; l’une en forçant notre naturel, & l’autre en imitant celui d’autrui.

L’affectation qui a sa source dans nous-mêmes est un certain apprêt marqué dans le maintien, dans la façon de marcher, de rire, de parler ; c’est une application sérieuse & réfléchie à faire, avec distinction, les plus petites choses, par la persuasion que c’est un art de les tourner en autant de graces qui seront remarquées & applaudies.

Rien ne décele mieux la petitesse de l’esprit que cette sublimité que certaines gens recherchent jusques dans la maniére de dire les lieux communs de la conversation, que cette indifférence pour les pensées, & cette haute estime des mots dont ils paroissent si profondément pénétrés. Combien les personnages que notre vanité nous fait faire, & dont elle s’applaudit, sont quelquefois contrastés & méprisables ? Tandis qu’elle portera un homme orné de grands talens, ou de connoissances sublimes, à se montrer par des côtés si justement louables ; cette même vanité exposera à nos regards une figure remarquable par la bizarerie recherchée de son ajustement, ou par la singularité méditée de son maintien & de ses maniéres ; & vous reconnoîtrez, pour comble d’étonnement, que c’est le même homme, qu’alternativement elle décore & qu’elle dégrade.

On connoît une autre affectation qui tient à notre naturel ; il y a des gens nés singuliers, ou ingénus, ou indifférens, ou farouches ; qui se plaisent à le paroître encore davantage qu’ils ne le sont effectivement. Cette ambition d’ajouter (pour m’exprimer ainsi) à soi-même, n’est guére aperçûe que des gens d’esprit, & n’en est que mieux tournée en ridicule ; car toute affectation ne tarde pas à leur paroître telle. On seroit bien éloigné de tomber dans celle-ci, si on songeoit véritablement à plaire ; on sauroit qu’on n’y réussit constamment, qu’en se montrant de bonne foi tel qu’on est ; que ce qu’on affecte au-delà, est une maniére d’avertir les gens de vous remarquer, de vous applaudir, qui les excite, au contraire, à ne plus voir en vous que le mérite emprunté, pour être dispensé de vous tenir compte de celui qui vous est naturel.

L’affectation, qui consiste dans l’imitation, vient quelquefois d’un sentiment louable, mais dont nous savons mal profiter. C’est une connoissance intérieure, un aveu qu’on se fait à soi-même, qu’il nous manque de certains agrémens que nous applaudissons dans quelque autre, & que nous pensons follement acquérir, en affectant de les posséder. C’est une adoption du mérite d’autrui qu’on préfére au sien, sans en être plus modeste, & qu’on ne parvient jamais à s’approprier assez bien, pour en être paré ; on n’en a que l’étalage.

L’égarement de notre amour, qui nous porte à imiter les autres, est d’autant plus à craindre, qu’il est sujet à nous choisir de bien mauvais modéles. Tel ne s’occupera toute sa vie, qu’à ressembler à certain personnage, par les endroits mêmes que le Public ne regarde pas avec des yeux favorables ; qui eût peut-être été moins exposé à la critique, s’il s’en fût tenu à ses propres travers.

Cette imitation volontaire ne se marque pas seulement dans notre extérieur, il y a des goûts, & des haines, qu’on ne montre que parce qu’on s’imagine du bon air à les avoir. L’empressement, souvent déplacé, de les témoigner, & les expressions outrées de ceux qui se les attribuent, font assez connoître que c’est pure affectation, & il se joint une sorte de dépit à l’ennui que cela donne ; on leur contesteroit volontiers le frivole avantage dont ils se parent de détester, ou d’aimer à la folie, ce qui mérite à peine d’être cité comme déplaisant ou comme agréable.

Mais une autre erreur autant à craindre, quoiqu’elle soit moins susceptible de ridicule, c’est de mettre l’esprit caustique au rang des moyens de plaire. Je ne prétens pas combattre ici ce caractére sombre & farouche qui ne trouve de gloire qu’à avilir le mérite, & de plaisir qu’à troubler son bonheur. J’ai en vûe cette sagacité que la gaieté ordinairement accompagne, qui, sans intention de nuire, emportée par une satisfaction secrette, & flattée des applaudissemens quelle s’attire, sans les mériter, se plaît à n’apercevoir, & à ne peindre les objets, que par des faces qui les rendent ridicules. Je parle de cet art, qui faisant alternativement d’une partie de la Société, un spectacle risible pour l’autre, les sacrifiant & les amusant tour à tour, est redouté même de ceux dont il se fait applaudir, & finit toujours par être haï & des uns & des autres. Combien les hommes que ce caractére domine, doivent peu se flatter d’inspirer de l’amitié, à moins qu’ils ne le rachetent par bien des vertus ou des qualités supérieures !

Les esprits caustiques deviennent, en quelque maniére, pour la Société, ce que sont à l’égard des Nations voisines, certains Rois d’Afrique, dont toute la richesse consiste dans un commerce d’Esclaves ; on ne gagne rien à se soumettre à leur empire ; quand il ne leur reste plus de Peuples étrangers à livrer, ils trafiquent leurs propres Sujets.

Le genre d’esprit caustique que je viens de dépeindre, est aussi méprisé que haïssable, dans ceux qui ne le tenant point de la nature, veulent s’en faire un caractére ; rien ne déplaît tant que les gens qui vous proposent à titre de ridicule, ce qui ne l’est pas, ou qui vous annoncent comme une découverte, des ridicules usés, & dont ce n’est plus l’usage de se moquer (car tout est mode dans le commerce du monde, jusqu’aux sujets de dégoût & de haine.) Heureusement il ne suffit pas d’avoir de la malignité & de l’esprit, pour être avec succès (supposé que c’en soit un) médisant, ironique ou dédaigneux, il faut être instruit des objets & du ton de la critique en régne. Eh ! quelle étude méprisable, quand on a pour objet de s’en prévaloir contre la Société, que celle d’une science qui nous fait redouter, & qui deshonore notre raison, à mesure que notre esprit réussit mieux à en faire usage !

Il est de la prudence de ne s’y point tromper, & cette observation est importante ; tout ce qu’on appelle esprit caustique, n’est pas tel que je viens de le définir ; on voit des personnes qui en ont une portion, dont on n’est pas équitablement en droit de se plaindre ; nul art dans leurs discours pour attirer votre confiance, nul déguisement pour vous cacher qu’elles vont vous juger à la rigueur ; il faut cependant être en garde contre elles, ou plutôt contre soi-même ; le caractére de leur esprit est une pénétration délicate, qui va saisir avec justesse tout ce qui se passe dans le vôtre ; elles y lisent toutes les finesses de votre amour propre ; jamais aucun des motifs qui vous fait parler, ou garder le silence, sourire, ou être sérieux, ne leur échape, elles vous découvrent ingénieusement à vous-même ; peu de gens gagnent & se plaisent à se voir ainsi dévoilés ; mais loin de leur reprocher la joie un peu maligne qu’elles trouvent à vous démasquer, rendez-leur graces au contraire de ce que ce n’est qu’à vos propres yeux qu’elles font tomber le masque dont vous aviez voulu vous embellir.

En général, l’esprit caustique ne doit donc pas être regardé comme un moyen de plaire, puisqu’il nous empêche d’être aimé : Mais il y a deux caractéres qui sont entiérement opposés à celui-ci, & dont il n’est pas moins important de se garantir, parce qu’ils nous font mépriser ; c’est de la fade complaisance & de la flatterie dont je veux parler.

Je ne comprens point dans ce que j’appelle fade complaisance, ce caractére de foiblesse, qui, toujours dominé par les exemples, ou par les discours de quiconque veut l’assujettir, se laisse entraîner indifféremment aux vertus comme aux vices. Je parle de cette souplesse d’humeur, de cette attention servile, qui, satisfaite de plaire généralement sans distinction des personnes, se permet tout ce qui lui paroît ne point intéresser l’honneur ; prodigue les éloges, sacrifie sans qu’on l’exige ses propres goûts, & va souvent même plus loin que n’iroit l’amitié, sans jamais avoir le plaisir d’être inspiré par elle. Si cette lâche flexibilité réussit auprès de quelques hommes, dont la vanité grossiére profite de tout ce qui cherche à la flatter, elle nous avilit à tel point aux yeux des autres, que les succès qu’elle procure, quels qu’ils puissent être, ne peuvent nous dédommager de la honte qui y est attachée.

La flatterie, j’entens celle du genre le moins odieux, posséde, en commun, avec la fade complaisance, mais par art seulement, cette pente docile à céder aux volontez des autres ; elle y ajoûte une adresse à faire naître les occasions de séduire, qui la distingue & la rend plus dangereuse ; & tout le fruit que ce personnage pénible retire des scénes humiliantes qu’il joue, est d’abuser un petit nombre de spectateurs, & d’être méprisé de tout le reste.

La flatterie d’un autre genre, & qu’on ne sauroit trop détester, c’est celle qui, pour s’emparer des esprits, saisit malignement le foible qui les deshonore, qui applaudit à nos ridicules, afin de jouir en même temps du plaisir de les augmenter & de nous plaire.

Qu’un homme qui sera né avec un esprit étendu, lumineux, mais sérieux naturellement, affecte une gaieté qui n’est point dans son caractére : qu’il se propose de vous réjouir par sa maniére de plaisanter, qui ne sera (je le suppose ainsi) qu’une malheureuse abondance de fades allusions, ou de contes usés ; car combien de gens avec beaucoup d’esprit n’ont point celui de la plaisanterie ? On s’attachera pour gagner son inclination, à le bercer dans son erreur : quel usage du désir de plaire ! L’art de séduire les hommes, en applaudissant à leurs travers les plus marqués, ne fût-il considéré qu’avec les yeux, d’un amour propre un peu délicat, n’a rien que de méprisable. Il est si facile dans la Société, d’entretenir Bélise[3] du nombre imaginaire de ses amans ! Un sot n’aborderoit Dom-Quichotte qu’en lui parlant d’Enchanteurs ; un homme d’esprit l’engageroit à traiter la Morale, parce que dans Dom-Quichotte, l’homme le plus singulier, & qui fournit davantage à la curiosité d’un Philosophe, ce n’est pas le fou, c’est celui qui est la raison même, jusqu’au moment où le mot de Chevalerie en fait une métamorphose complette ; il est aisé de le remarquer. Les sots se croyent pénétrans & caustiques, quand ils font tant que d’apercevoir dans autrui des défauts qui n’échapent à personne ; on voit qu’ils s’applaudissent d’avoir pû découvrir qu’un fou extravague, & qu’une Coquette s’abuse de compter sur des Amans qu’elle n’a pas. Il faut donc leur laisser le genre de flatterie dont je viens de parler, ou convenir que quand nous embrassons ce caractére honteux, dans la vûe de nous faire aimer, c’est un abus que nous faisons d’un motif estimable, c’est que nous n’avons pas assez d’esprit pour saisir les moyens de plaire que nous offrent la raison & la vérité.

[3] Personnage de la Comédie des Femmes savantes.

Ces égaremens, où le désir de plaire est sujet à nous entraîner, appartiennent également aux deux sexes ; mais on connoît une autre erreur qui séduit particuliérement les femmes ; c’est la coquetterie, cet écueil de leur raison, dont on voit un si petit nombre d’entr’elles se garantir. Il ne seroit pas aisé de la définir ; plus un défaut est en régne, & plus il se montre par différentes faces, dont celles qui le caractérisent le mieux, sont quelquefois les plus difficiles à rapprocher, & particuliérement dans les femmes, soit qu’elles suivent la raison, soit qu’elles cédent au caprice, leur imagination plus ingénieuse que la nôtre, varie & multiplie bien davantage les nuances. Un homme aimable, & qui cherche à le paroître, vous a bien-tôt laissé apercevoir tous les moyens d’y réussir, qui lui sont propres. Une femme saisit successivement presque toutes les maniéres de l’être ; & c’est parce qu’en général elles sont portées à aller loin dans la route qu’elles prennent, qu’il leur est plus important de la bien choisir.

Dans les femmes, le désir de plaire, qui a pour objet d’inspirer l’estime & l’amitié, prend un empire durable sur les ames ; plus il paroît, plus il s’accrédite, parce que c’est, comme on l’a remarqué[4], le caractére des choses estimables de redoubler de prix par leur durée, & de plaire par le degré de perfection qu’elles ont, quand elles ne plaisent plus par le charme de la nouveauté ; au lieu que la coquetterie ne peut rien sur les ames, qu’autant qu’elle séduit l’imagination. Quelle que soit son adresse à se cacher, elle ne subsiste pas long-temps sans être reconnue ; elle perd alors une partie de son pouvoir, non que l’on se désabuse d’abord de l’erreur où elle nous entraîne ; nos yeux ouverts, malgré nous, sur elle, sont sujets aussi à se refermer. Mais dans les intervalles de raison que nous laisse le charme, on se peint tout ce qu’il y a d’humiliant à s’en laisser tyranniser, & l’on hait celle qui l’emploie, à proportion des efforts qu’il nous en coûte pour le rompre.

[4] Madame la Marquise de Lambert, Réflexion sur les Femmes.

Le désir de plaire est convenable dans tous les états & à tous les âges, parce qu’il ne met en œuvre que des moyens avoués par la raison, & qui font honneur à l’esprit. La Coquetterie qui souvent paroît dans toute son étendue, sans que l’esprit l’accompagne, emploie jusqu’à des défauts, pour parvenir au but qu’elle se propose ; étourderie, affectation, manque de bienséance, tout lui sert, & rien ne l’arrête ; & ces mêmes défauts, dès qu’ils cessent de la faire valoir, l’enlaidissent plus encore qu’ils ne l’avoient embellie : mais ce qui caractérise entiérement la honte des succès qui la flattent, c’est qu’elle se décrie à mesure qu’elle les multiplie ; les premiers jours de la jeunesse, qui seuls peuvent lui être favorables, sont-ils éclipsés, combien de ridicules l’accompagnent jusques dans ses triomphes, si elle en obtient encore ? La fausse vanité la fait naître, des chiméres flatteuses l’entretiennent, & le mépris en est le fruit.

Des qualités qui semblent plaire par elles-mêmes.

Si le désir de plaire nous égare quelquefois, combien aussi nous offre-t-il de moyens d’être aimés, quand c’est la raison qui l’éclaire ? C’est lui qui donne l’ame aux qualitez les plus heureuses que nous ayons reçues de la nature ou de l’éducation, soit qu’elles appartiennent à la figure, soit qu’elles tiennent au caractére, sans lui, les hommes qui sont doués de ces avantages, ne les portent point à leur véritable prix. Il ne faut, pour s’en convaincre, que les considérer par leur cause & par leurs effets.

En général, il y a, lorsqu’on agit, ou qu’on parle, de certaines dispositions du corps, de certaines expressions du visage, du geste, de la voix, convenues (ce semble) dans chaque Nation, pour rendre tel sentiment, ou telle pensée ; & c’est le meilleur choix entre ces actions, qu’on regarde comme les plus naturelles, qui forme ce qu’on appelle l’air d’éducation, l’air du monde, & en un mot, ce qu’on approuve dans notre extérieur, ce qu’on y applaudit indépendamment de la régularité de la figure.

Dans une personne qui parle, la grace extérieure dépend d’un certain accord, entre ce qu’elle dit, & l’action dont elle l’accompagne ; il faut que de l’un & de l’autre il ne résulte qu’une même idée dans l’esprit de celui qui l’écoute & qui la voit.

Et de même que l’art des Comédiens, supérieurs dans leur profession, est de s’approprier toutes ces actions heureuses, de ne les marquer qu’au degré, qu’à la nuance qui convient le plus exactement au fond du caractére, & à la situation actuelle du personnage qu’ils représentent[5] ; c’est dans les gens du monde le plus ou le moins de délicatesse d’esprit & de sentiment, qui fait que ces actions sont plus ou moins agréables.

[5] On remarque que l’expérience du Théatre, ne suffit pas pour acquérir cette perfection, elle est l’ouvrage de la justesse & de la délicatesse de l’esprit.

Il faut observer encore que comme ces actions convenues, & qui distinguent une Nation, varient d’une maniére sensible dans les personnes de différentes conditions ; les expressions du visage, du geste, de la voix, sont un second langage, qui a son stile & qui marque, ainsi que fait le choix des mots, & la maniére de les prononcer, l’extraction plus ou moins relevée, ou du moins l’honnête ou la mauvaise éducation.

C’est sans doute un avantage qu’un extérieur qui nous annonce favorablement, il accrédite par avance les autres qualitez dont nous pouvons être ornés ; on voit des personnes, qui, lors même qu’elles ne vous entretiennent que d’objets peu intéressans, ont l’art d’exciter, d’accroître, de fixer votre attention, soit par la maniére de vous adresser leurs regards, soit par une grace répandue dans leur action, qui vous inspire une disposition à leur applaudir, & même à découvrir en elles plus d’esprit qu’elles n’en font paroître.

Mais quand cet accord heureux du geste & de la pensée, cette éloquence des regards, cette grace dans l’action, qualitez toujours désirables, ne sont qu’une disposition heureuse des organes, quand ce qui nous touche en elles, n’a d’autres rapports avec nous que l’impression agréable qu’elles font sur nos sens ; leur effet ne nous est bien sensible que la premiére fois que nous l’éprouvons, bien-tôt l’habitude nous les rend indifférentes, à moins qu’une certaine ame, que le sentiment seul peut donner, ne les soutienne.

Pour démêler quelle est cette ame qui assure le succès des qualitez, qu’on croiroit devoir réussir par elles-mêmes, revenons à l’homme que j’ai dépeint avec un extérieur qui prévient si puissamment en sa faveur. Si vous recherchez la cause des impressions avantageuses qu’il a faites sur vous, vous connoîtrez qu’elles naissent d’un empressement qui étoit en lui de vous occuper ; non par la vanité d’être écouté, mais par un désir d’attiser votre attention, & votre suffrage, qui suppose le cas qu’il faisoit de votre estime : toux ceux qui, comme vous, l’environnoient, resteront persuadés que cet empressement marqué, ces regards obligeans, quoique ramenés successivement à tout le cercle, leur étoient adressés par préférence, cette idée sera imprimée dans chacun d’eux, Il n’a songé qu’à me plaire.

C’est donc la disposition de l’esprit, & non celle du corps, qui fait valoir notre extérieur[6] ; les agrémens du maintien & du geste, qui ne consistent que dans la régularité convenue des mouvemens, sont purement arbitraires ; ce qui est à cet égard une grace à Paris, pouvant devenir singulier à Madrid ou à Londres ; mais cet air d’attention, d’empressement, cette satisfaction à vous voir, que donne le désir de plaire, réussit toujours, & par-tout il se fait distinguer, même dans les hommes dont nous n’entendons point le langage, il marque une volonté de se rapprocher de nous, qui nous flatte, parce que c’est faire notre éloge, & qui nous dispose à les applaudir & à les aimer.

[6] On peut mettre au rang des qualitez heureuses de la personne, les exercices agréables & les talens, tels que l’art des instrumens, la danse, le chant, &c. qui peuvent en quelque façon se passer du secours de l’esprit. Je ne rappellerai point ici de quel prix ils sont dans la Société ; je remarquerai seulement, que dans celui qui ne les met en usage que pour satisfaire son amour propre, c’est le talent qu’on applaudit. Dans celui qui ne paroît les employer que dans le dessein de concourir aux plaisirs de la Société, c’est la personne qu’on aime & qu’on recherche.

Cette même disposition d’esprit fait également le principal mérite de certaines qualités attachées au caractére, & qui semblent plaire par elles-mêmes.

Il y a, par exemple, une certaine sensibilité à tout ce qui peut rire à l’imagination, ou intéresser le cœur, d’une maniére agréable, dont quelques gens sont heureusement doués ; une disposition à saisir le plaisir, qui se répand dans leurs actions & dans leur entretien ; un goût avec lequel ils agissent dans tout ce que les autres ne paroissent faire que par convenance, caractére qui plaît d’autant plus, qu’il les lie aux personnes avec lesquelles ils vivent par tout ce qui a de l’empire sur elles, soit les goûts, soit les caprices ou la raison.

On aime encore une sorte de gaieté, marquée à un coin de singularité, qui la rend piquante ; c’est ce mélange de sérieux & d’enjouement, cet extérieur raisonnable & grave, que quelques gens, en petit nombre, conservent dans des momens où leur imagination, naturellement gaie, est emportée par les idées les plus riantes, & même les plus badines ; la joie est en eux une richesse, qu’ils semblent n’y pas connoître, & ne répandre que pour le plaisir des autres.

Mais ces caractéres, quel que soit leur mérite, ne réussissent pas constamment par eux-mêmes, ainsi que les agrémens de la personne, il faut qu’ils ayent pour ame ce désir de plaire, qui met le véritable sceau à toutes les bonnes qualités.

Je ne connois qu’une sorte de moyen de réussir à plaire, sans que nous en ayons le désir ; il fait partie de ces erreurs presque inséparables de la jeunesse ; il n’a que peu de jours où il puisse nous être favorable, & ce caractére d’erreur seul, fait tout son mérite. C’est cette extrême sensibilité avec laquelle les jeunes gens qui entrent dans le monde, sont frapés de tout, parce que tout leur paroît nouveau ; leur ravissement, & cette naïveté avec laquelle ils parlent des impressions agréables qu’ils reçoivent ; comme si le plaisir étoit une découverte qui n’eût été faite que par eux : ces premiéres agitations de l’ame, qu’ils croyent si merveilleuses, les font, il est vrai, paroître aimables, parce qu’elles marquent une franchise, une certaine simplicité, que le manque d’expérience justifie ; & peut-être encore ne leur faisons-nous grace, que parce qu’elles ne sont que des erreurs, que leur succès est passager, & ne vaut pas qu’on le regrette ; car on n’applaudit qu’avec peine dans autrui aux qualitez qu’on n’a plus. Il est, par exemple, peu de femmes (& bien des hommes ont la même foiblesse,) qui, cessant d’avoir les agrémens de la jeunesse, se plaisent avec ceux qui les possédent dans tout leur éclat ; mais on n’envie pas des moyens de plaire qui ne portent que sur une illusion, que la raison fera bien-tôt evanouïr.

Il est donc sensible que nous n’avons aucunes qualitez heureuses, aucuns avantages dont nous puissions retirer un véritable succès, si le désir de plaire n’en dirige l’usage : en effet, rien ne peut remplacer en nous cette indispensable ambition, dont on éprouve que les efforts ne sont jamais sans quelque récompense ; car s’ils ne sauroient vaincre entiérement le caractére méprisant ou chagrin, la dureté ou malignité de certains esprits, du moins il arrive insensiblement que ces ames sauvages ne sont plus épineuses ou injustes avec vous, que le moins qu’elles peuvent l’être ; c’est vous distinguer du reste des hommes, c’est vous aimer à leur maniére.

De quelques moyens de plaire.

L’utilité du désir de plaire ne consiste pas seulement à relever les qualitez qui sont en nous, elle va plus loin, elle y en fait naître de nouvelles.

Obtient-on des succès éclatans, c’est assez pour se voir en bute à la plus noire envie : mais soyons animés du désir de plaire, il nous fait trouver dans ces mêmes succès, des moyens de nous faire aimer. Quel guide pour ceux qu’éleve tout à coup la fortune ! Il les rend modestes, il les garantit d’une certaine confiance orgueilleuse, d’un certain air de supériorité, qui se glisseroit sans qu’ils s’en aperçussent dans leur langage, dans leurs actions les plus indifférentes, & même dans leur politesse ; il est sans doute honteux pour l’humanité, qu’on doive tenir compte à un homme de ce qu’un rang ou une grande place, qui ne lui aura été accordée que par considération pour ses ayeux, de ce qu’un titre acheté, ou tels autres avantages, qui n’ajoûtent rien à son mérite personnel, n’ont pas changé son maintien, & sa maniére de traiter avec les autres hommes ; mais enfin on lui en sait gré, on s’y attendoit même si peu, que dès qu’il ne diminue rien des soins & des égards qu’il mettoit auparavant dans la Société, on se fait l’illusion de croire qu’il en apporte davantage ; combien à plus forte raison, nous dispose-t-il en sa faveur, quand il a effectivement ce surcroît d’empressement de nous gagner ? On est flatté de ce que son nouveau lustre n’a servi qu’à lui inspirer plus d’envie de nous plaire ; on pense qu’il a senti que ce qui l’éleve, loin de lui donner de la supériorité sur nous, n’a fait que l’en rapprocher davantage, par le besoin qu’il a de notre suffrage. On lui trouve de l’élévation dans l’ame, & de la solidité dans l’esprit ; car on n’a jamais plus d’opinion des bonnes qualitez des autres hommes, que quand elles nous aident à nous convaincre de notre propre mérite.

L’attention à ne point diminuer d’égards pour ceux qui ont reçû de nous des services, sur-tout quand il s’est agi de bienfaits qui nous donnent une sorte de supériorité sur eux, est un des sentimens les plus utiles que nous inspire le désir de plaire. Souvent, après des procédez généreux, on s’endort sur la foi du panchant qui nous les a fait avoir, & qui n’attend qu’une autre occasion de se manifester ; on pense qu’avec celui à qui on a découvert ainsi son ame, ne plus s’assujettir aux attentions, aux déférences ordinaires, loin de paroître un manque d’égards, est une autre maniére de lui témoigner qu’il est sûr de nous. Cette conduite cependant produit rarement le succès qu’elle nous fait espérer. Dans la plûpart des hommes (& ceux-ci ne sont pas encore les plus méprisables) la reconnoissance sincére dans son principe, est cependant conditionnelle ; mettez-la à des épreuves qui offensent l’amour propre, vous la verrez s’évanouir, & l’inimitié lui succéder peut-être. Naturellement portés à l’ingratitude, ils regarderont comme une sorte d’usure que vous retirez de ce que vous avez fait pour eux, ce qu’ils croiront en vous une marque de hauteur méprisante : Il m’a obligé, (diront-ils en secret) mais il m’humilie, il est plus que payé ; on perd ainsi par une négligence, dont la cause bien connue, n’a souvent rien que de louable ; on se dérobe le prix le plus cher ; des bienfaits, le plaisir d’être aimé ; mais supposons que cette personne dont la vanité est trop sensible, capable en même temps d’un véritable sentiment de gratitude, vous cache, & vous sacrifie la peine intérieure que lui cause ce qui lui paroît en vous un manque d’égards : N’êtes-vous pas bien fâché, si vous venez à vous en apercevoir, d’avoir étouffé en partie la satisfaction que vous aviez fait naître dans une ame que vous aimiez à rendre heureuse ?

Le désir de plaire nous garantit de cette perte, & de ce regret ; en nous assujettissant à cette maxime, bien humiliante pour la raison, quoiqu’elle soit son ouvrage, il faut nécessairement, pour être aimé, remplir par une suite d’égards, les intervalles qui se trouvent entre les services.

Des défauts que le désir de plaire corrige, & de ceux qu’il adoucit.

Etablir en nous des qualités heureuses, n’est pas encore l’effet le plus favorable du désir de plaire ; il y remédie à des défauts, & c’est à mon gré, l’ouvrage le plus difficile. L’air dédaigneux, par exemple, le ton méprisant, (habitudes volontaires, qui rendent notre commerce si haïssable,) ce n’est que l’envie de réussir dans l’esprit des autres, qui peut nous en corriger : voici deux cas assez ordinaires où l’on voit arriver ce changement.

Quelquefois, des gens qui entrent dans le monde, avec un extérieur brut, ou glorieux, prennent heureusement un goût vif pour le commerce de la Société : alors, portés, par sentiment, à connoître tout ce qui peut les y rendre aimables, ils parviennent enfin à l’acquérir.

Le second exemple est, lorsque des gens qui se sont abandonnés à ces mêmes défauts, parce qu’ils n’ont point eu de motifs puissans de se contraindre, se trouvent forcés de vivre avec des personnes à qui ils ont intérêt de plaire, pour se rendre la vie agréable ; ce qu’ils marquent alors de prévenances, d’attentions obligeantes, réussit d’autant mieux, qu’on s’attendoit moins à leur trouver ce caractére.

On remarque une situation où des hommes, nés farouches, & méprisans, tout-à-coup cessent de l’être. C’est quand ils éprouvent des traverses humiliantes ; mais alors ce changement ne leur rapporte guéres, ne prouvant pas qu’ils soient corrigés ; s’ils fléchissent, on soupçonne que c’est par foiblesse, on est long-temps à ne regarder leur politesse, leur complaisance, que comme des témoignages de leur honte secrette, & non comme un adoucissement de leur ame. C’est la seule occasion où la dureté ordinaire de leur commerce, qui auroit alors un air de fermeté, pourroit les servir mieux, que l’intention marquée de plaire.

Mais supposons en nous des défauts, que le désir de plaire ne puisse nous faire vaincre entiérement, parce qu’ils seront du fond de notre caractére, du moins, il les adoucit de maniére à leur faire trouver grace dans la Société.

Parmi ces défauts, l’inégalité est sans doute un des plus rebutans. On diroit que ceux dont l’humeur est changeante, à un certain excès, (& on en voit d’assez fréquens exemples) ont plusieurs ames qui se plaisent chacune, à effacer l’ouvrage de l’autre ; pour plus de facilité à peindre ces oppositions, supposons une personne avec qui vous n’êtes point en liaison, & dont on vous fait cet éloge. « Elle joint à beaucoup d’esprit, des connoissances fort étendues ; elle a sur-tout le don de s’approprier si heureusement ce qu’on a pensé avant elle, & ce que vous aurez pensé vous-même, que vous pancherez à croire que tout ce qu’elle dit est l’ouvrage de son imagination, sans aucun secours de sa mémoire ; qu’elle raisonne, qu’elle fasse un récit, qu’elle contredise, jamais vous n’apercevrez son amour propre, & jamais elle ne blessera le vôtre. A l’égard de son ton de plaisanterie, il est à servir de modéle dans la conversation, comme celui de Madame de Sevigné l’est pour les Lettres. » A ce portrait, que vous ne permettez pas qu’on acheve, vous marquez un extrême empressement de la connoître ; elle arrive ; on n’avoit employé que de trop foibles couleurs ; vous trouvez qu’elle surpasse tout ce qu’on vous avoit annoncé. Faut-il vous en séparer ? elle vous laisse dans l’enchantement ; vous ne songez qu’à la rejoindre, & le lendemain paroît un terme trop long à votre impatience. A la seconde entrevûe, quel étonnement pour vous de ne plus retrouver la personne du jour précédent ! Vous demanderiez volontiers à celle-ci, ce que l’autre est devenue. Tombée dans une sorte de létargie, elle n’a presque rien à vous dire, à peine se trouvera-t-elle la force de vous répondre ; la veille il lui manquoit de vous avoir fait connoître, qu’elle a tout ce qui peut rendre supérieurement aimable ; vous étiez un objet intéressant pour elle, & vous ne l’étiez que par là, n’en attendez plus rien, jusqu’à tant qu’elle se plaise à recommencer le charme ; elle n’a de graces dans l’esprit, de feu dans l’imagination, de raison même, elle n’existe enfin, si j’ose le dire, que dans les momens où elle est flattée de plaire, & elle y réussira encore avec vous dès qu’elle en aura envie ; vous passerez alternativement de l’admiration au dépit. On dit que de pareils contrastes nourrissent l’amour ; il est sûr du moins qu’ils n’entretiennent pas l’amitié.

Qu’on inspire tout à coup à cette même personne (sans lui ôter son inégalité) le désir de plaire, qui a pour objet de se faire aimer, vous connoîtrez combien sa conduite deviendra différente. Au lieu de s’abandonner, sans retour, à cette langueur qui suivit de si près son empressement, elle sentira que le changement qu’elle a marqué, à votre égard, a dû vous déplaire, & trouvera des ressources pour le réparer ; ce ne sera point par les traits de cet esprit saillant, ni de cette imagination riante que vous avez admirés en elle, puisqu’ils naissent uniquement de l’émulation que lui cause la nouveauté des objets ; mais elle vous parlera la premiére des contrastes de son humeur, sincérité qui commencera à diminuer la blessure qu’ils vous avoient faite ; elle vous avouera, en les blamant, des bizarreries, que vous n’avez point encore essuyées, & cette confiance vous engagera à la plaindre ; vous la trouverez sensible de si bonne foi aux sujets que vous avez de ne pas rechercher son commerce, que ce sera vous alors, qui songerez à trouver des raisons de l’excuser ; enfin dans chaque intervalle, vous ouvrant son ame sur ses caprices, & sur son repentir, elle vous accoutumera à l’indulgence ; effet plus puissant encore du désir de plaire ! en lui trouvant les mêmes défauts, vous ne verrez plus de torts en elle, vous finirez par l’aimer.

Il y a encore des qualitez qui naissent du désir de plaire, il y a d’autres défauts dont il nous garantit, que j’ai crû devoir traiter séparément ; comme la conversation est le champ où ils paroissent avec le plus d’éclat, je vais les considérer dans ce point de vûe, afin de faire connoître, selon que je le conçois, ce qu’ils sont à l’esprit de la conversation.

Pour éclaircir suffisamment de quelle maniére ces qualitez font partie de l’esprit de la conversation, il faudroit analiser en quoi consiste ce même esprit ; mais comment définir, dans toutes ses faces, cette espéce de génie, qui dépend moins du genre & de l’étendue des lumiéres qu’il posséde, que du sentiment plus ou moins délicat, avec lequel il les met en usage, qui ne se sert jamais mieux de l’esprit, que quand il semble s’en passer, ou n’apercevoir pas tout celui dont il dispose ; qui, transporté à tous momens dans différentes régions, n’a qu’un instant presqu’insensible, pour s’emparer des richesses qui lui sont propres, & dont le choix, à mesure qu’il est plus subit, est quelquefois plus heureux : ce talent qui a tant de ressources pour plaire, nous cache presque entiérement ce qui le constitue ; on le sent, & ne sauroit dire précisément ce qu’il est. On connoît bien mieux les défauts qu’il doit éviter, que les qualitez qui sont de son essence : cependant entre ces qualitez, il en est deux qui me paroissent sensibles ; la premiére, est la maniére d’écouter ; la seconde, est ce caractére liant qui se prête aux idées d’autrui.

L’attention est une partie essentielle de l’esprit de la conversation, elle ne doit pas consister seulement à ne rien perdre de ce que disent les autres, il faut qu’elle soit d’un caractére à en être aperçue, qu’ils découvrent qu’elle n’est pas uniquement l’effet de la politesse, mais d’un panchant qu’on se trouve à les entendre ; & le désir de plaire donne cette disposition obligeante ; non qu’il la porte jusqu’à la fadeur, ni qu’un même sourire applaudisse aux lieux communs, ainsi qu’aux idées riantes, ou ingénieuses : il sait, sans fausseté, garder les intervalles différens entre la fade complaisance, & la sécheresse mortifiante, qu’il évite toujours. Il prête une attention plus marquée à l’homme, plus digne d’être écouté, sans celui qui en le méritant moins, désire autant de l’être, puisse se plaindre de la maniére dont il l’est à son tour. Il ne laissera pas échaper les momens où l’esprit de l’un se dévelopant d’une maniére supérieure, exige qu’on se livre entiérement à le suivre ; & lorsque l’entretien du dernier lui devient à charge, il trouve que c’est un inconvénient de plus, & non un dédommagement, que de s’attirer sa haine, en lui faisant sentir le malheur qu’il a de l’ennuyer.

On ne le croiroit pas, si l’expérience ne nous en convainquoit tous les jours ; c’est un don bien rare que de savoir écouter : l’un, persuadé qu’il vous devine, vous interrompt aux premiers mots que vous prononcez ; il part, & répond avec chaleur à ce que vous n’avez ni dit ni pensé. Un autre, occupé à mettre de l’esprit dans ce qu’il va vous repliquer, se livre, en vous écoutant, à ses idées ; vous le voyez moitié rêveur, & moitié attentif, n’être ni à vous ni à lui-même : & sa reponse se ressent de ce partage, elle est spirituelle, & inconséquente. Celui-ci, & c’est le moins excusable, incapable par une paresse d’esprit habituelle, de toute application sérieuse, vous regarde avec des yeux létargiques, ou vous adresse de temps en temps un sourire distrait, & le plus souvent déplacé ; il n’a pas projetté un moment de vous écouter, ni de vous répondre ; langueur désobligeante, qui dégoûte les gens sensés de notre commerce, & excite l’inimitié de ceux dont la vanité commune, considére une pareille indifférence, comme une marque de mépris, dont elle doit être blessée.

Il y a une autre sorte d’inattention, qu’on regarde, non sans quelque justice, comme un défaut, mais dont le principe n’a rien d’offensant, parce qu’elle ne vient ni de cet empressement de faire parade de son esprit, qui empêche d’être occupé du vôtre, ni de cette indifférence pour ce que disent les autres, qui ne se prête pas même à les écouter. C’est cette distraction, qui, dans quelques gens d’esprit, naît du fond de leur caractére, & qui les saisit dans les momens mêmes où ils trouvent du plaisir à vous entendre ; espéce de ravissement, pendant lequel vous les voyez comme transportés dans un monde différent du vôtre, & dont ils sortent souvent par quelque trait si peu attendu, ou par une plaisanterie d’un si bon genre, sur le tort où ils se surprennent eux-mêmes, que vous aimez jusques à la distraction qui les a fait naître.

Le caractére de douceur, & de complaisance, si désirable dans la Société, n’est pas, lors même que l’esprit l’accompagne, une de ces qualités qui jettent un certain éclat sur ceux qui les possédent. C’est une sorte de philtre, qui, agissant d’une maniére peu sensible, ne vous occupe d’abord que foiblement de la main qui sait le répandre, mais dont l’effet est toujours de vous la rendre chére. Eh ! comment ne pas aimer ces ames flexibles, que vous attirez sans peine ; qui vous cherchent même, & se plaisent à partager ce qui intéresse la vôtre, qui n’attendent de vous aucune attention, aucune condescendance, dont elles ne vous donnent l’exemple, qui assez élevées, lorsqu’elles aperçoivent des défauts mêlés avec des vertus, pour dédaigner le faux avantage d’avilir les autres hommes, profitent par préférence des motifs d’applaudir & d’estimer.

C’est dans la conversation, que l’esprit de douceur a de plus fréquentes occasions de paroître, il nous fait abandonner, avec sagesse, à l’égard des matiéres indifférentes, le foible avantage d’avoir sévérement raison, contre les gens dont l’amour propre facile à se révolter, ne pardonne point un pareil succès ; vous pourriez leur montrer de la supériorité : vous préférez de leur paroître aimable.

Il n’est qu’un genre de douceur, qui, loin de nous faire aimer, indispose au contraire ceux qui en pénétrent le principe : c’est la douceur, qui, ayant pour base un fond de mépris pour les lumiéres des autres, les laisse apercevoir qu’elle ne leur céde, que par un sentiment de supériorité, qu’elle n’est qu’un découragement de convaincre les hommes de leur petitesse.

Ce n’est pas le plus souvent, faute d’esprit, de savoir, d’imagination, qu’on indispose les gens avec qui l’on s’entretient, c’est parce qu’on ne songe à faire paroître ces qualités, que pour sa propre satisfaction : de là naissent des défauts plus nuisibles que la stérilité de l’esprit & l’ignorance ; tels sont l’habitude de parler de soi, l’abus de la mémoire, la contradiction.

Le panchant à parler de soi, est bien séduisant ; avec beaucoup d’esprit, on n’est pas toujours garanti de ce piége, où notre amour propre nous attire : ingénieux à se déguiser, c’est quelquefois sous les traits de la modestie qu’il s’offre à nous, & qu’il parvient à nous gouverner.

Qu’on adresse des éloges mérités à des hommes connus par de grandes vertus, par des actions brillantes, ou par l’antiquité de leur race ; quelques-uns ayant sincérement l’intention d’être modestes, se défendront de vos louanges, de maniére à le paroître bien peu ; vous les verrez se répandre sur l’extrême faveur, non méritée, avec laquelle le Souverain, ou l’opinion commune le traite ; ils croyent effectivement en être surpris, mais ils entrent dans des détails, & d’étonnement en étonnement, de bontés en bontés qu’on a pour eux, ils content insensiblement leur histoire, où ils font leur généalogie, & rapportent tous les traits à leur gloire, qui vous étoient échapés ; ils n’ont rien dit que d’incontestable, mais enfin c’est vous avoir entretenu de leur mérite.

L’amour propre a d’autres subterfuges dans ce genre de séduction, qui indisposent plus encore quand on les démêle, que ne feroit peut-être l’orgueil à découvert. On trouve des gens qui ne diront jamais moi, ni mon opinion, ni je sais, ni je prétens ; mais qui d’une maniére détournée, sans s’en apercevoir peut-être, se procurent l’intime satisfaction de ne vous entretenir que d’eux-mêmes, tout les raméne aux talens, aux autres avantages qu’on sait qu’ils possédent ; ils vous montrent, comme avec une baguette, l’excellence de ces dons heureux, ils vous feront sur-tout remarquer les parties qui désignent leur acquit, ou leurs ouvrages, comme celles où il y a plus de mérite à réussir : quelle modestie ! ils suppriment leur nom, pour n’être connu qu’à leur éloge.

On s’abuse souvent encore, lorsque dans une conversation où chacun parle de ses goûts, ou de son humeur, on croit ne rien hazarder, en faisant aussi quelques portraits de soi-même : on ne doit point se rassurer sur ce qu’ils seront vrais, ou si peu avantageux, qu’ils ne pourront point donner de jalousie ; il faudra prévoir si les esprits portés à la critique, qui vous entendent, jugeront convenable que vous soyez tel que vous êtes. Pour m’expliquer, je suppose qu’un homme qui a l’extérieur raisonnable & froid, s’annonce comme ayant un goût très-vif pour tout ce qui divertit ; ou qu’il avoue qu’il lui vient, comme à bien d’autres gens, des idées folles ou bizarres. Le portrait, comme je l’ai dit, sera fidéle, il paroîtra cependant ridicule ; on exige que vous ayez le caractére désigné par votre phisionomie ; on voudra du moins, si la joie ne vient point s’y peindre, que vous fassiez un mystére de celle que vous ressentez dans le fond de votre ame.

Ce n’est pas encore assez que de s’être accoutumé à domter le panchant naturel qu’on sent à parler de soi-même, il y a une certaine défiance, ou plûtôt une présence d’esprit nécessaire pour apercevoir les piéges qu’on nous tend, afin de le réveiller en nous. Souvent les personnes qui ne sont point caustiques, sont portées, même ayant de l’esprit, à ne point soupçonner les autres de l’être ; & cette sécurité, toute estimable qu’elle a droit de paroître, a ses inconveniens ; souvent des égards qu’on vous marque, des louanges délicates qu’on vous adresse d’une maniére indirecte, un certain sourire d’applaudissement aux choses communes que vous dites, ont pour objet unique, de vous faire tomber dans un ridicule, soit en vous faisant parler de vous-même avec éloge, soit en vous engageant à mettre au jour des talens médiocres. Si vous ne sentez pas d’abord l’ironie de ces fausses prévenances, la seule confiance que vous paroîtrez y prendre, quand elle ne vous méneroit pas aussi loin qu’on le désire, est capable de vous faire perdre dans l’opinion des spectateurs, le prix de tout ce que vous avez d’ailleurs de qualités aimables ; avec les esprits qui sont caustiques, il faut sur-tout, pour ne point discréditer le sien, éviter qu’il ne soit leur dupe : & s’il est un moyen d’acquérir de la supériorité sur eux, c’est de montrer qu’on les connoît sans les craindre, & sans daigner les imiter.

On a dit que les Amans ne s’entretiennent les jours entiers, sans s’ennuyer, que parce qu’ils se parlent toujours d’eux-mêmes ; cette effusion de cœur me paroît appartenir plus raisonnablement à l’amitié. Après ce goût de préférence, qui nous attache à un ami véritable, après cette satisfaction si chére, de compter sur l’intérêt qu’il prend à notre bonheur, le plaisir le plus touchant, est celui de lui ouvrir son ame ; il faut donc réserver cette entiére confiance pour l’amitié ; dans les liaisons ordinaires, parler de soi, n’est le plus souvent qu’un foible qui tourne à notre désavantage.

Quelques exemples, contraires à ce principe, ne doivent point nous en écarter ; on trouve des gens qui vous entretiennent impunément des plus petits détails de leurs goûts, de leur maniére de vivre singuliére, & ne laissent pas d’être de très-bonne compagnie. Quel est donc l’art qui les sert si bien ? C’est de n’en avoir aucun ; ils ne prétendent ni se donner pour modéles, ni tirer vanité de leur façon de penser ; sensibles de bonne foi, jusqu’à la déraison, à toutes les petitesses qu’ils mettent à si haut prix ; ils vous étonnent, & vous amusent par le ton conséquent & approfondi avec lequel ils analisent des objets entiérement frivoles ; les contrastes plaisent quand ils sont extrêmes ; & celui-ci devient pour la raison, une espéce de spectacle ; vous croyez, en quelque façon, voir l’homme du port de Pyrée, considérer avec transport les trésors d’un de ses navires. N’ayez qu’un esprit supérieur, sans être emporté par le délire que je viens de dépeindre ; & essayez de tenir des propos du même genre, en paroissant bizarre, vous ne serez qu’insipide ; le mérite de ces sortes de singularités, tient uniquement à l’yvresse avec laquelle ceux qui y sont assujettis, font l’éloge de leur folie.

La défiance salutaire de tomber dans tous les inconveniens que je viens de rapporter, peut se réduire à ce seul point. On se nuit, en parlant de soi, lorsque le seul intérêt de notre vanité nous détermine ; car avec quelque adresse qu’elle se déguise, elle sera toujours aperçûe ; les regards des hommes, même les plus bornés, à d’autres égards, étant des espéces de microscopes, qui grossissent nos défauts les plus imperceptibles.

Il est malheureusement des occasions indispensables de parler de soi, de peindre son caractére, & de mettre au jour sa conduite ; que dans des discussions d’intérêts, ou de quelque autre genre que ce soit, satisfait intérieurement d’avoir rempli tout ce que la droiture & l’honnêteté exigent, vous laissiez prévenir les esprits par les fausses couleurs dont vos adversaires se parent, & vous défigurent. Quel sera le fruit de votre silence ? Vous resterez pendant un certain temps, (car insensiblement la vérité découvre les trames du mensonge) vous vous trouverez, dis-je, chargé, dans l’opinion commune, de tous les torts qu’on aura eus avec vous.

J’ai placé à la suite de la vanité qui fait parler de soi, l’abus de la mémoire, parce que ce dernier défaut me paroît tenir, à quelques égards, au premier. Une mémoire abondante produit ordinairement le désir de s’emparer de la conversation, & c’est un des moyens détournés de parler de soi, que l’empressement indiscret d’occuper l’attention des autres. Elle entraîne encore le dégoût d’écouter, deux inconveniens, qui seuls suffiroient pour lui faire perdre tout son mérite.

Il faut, pour que la mémoire se fasse aimer, qu’éclairée par une certaine délicatesse d’esprit, & par l’attention à ne point offusquer l’amour propre d’autrui, elle n’occupe pas seule la scéne ; qu’elle y attire au contraire ceux qu’elle a réduits quelque temps, à n’être que spectateurs : mais elle ne sent pas toujours où son rôle doit finir.

Il faut encore, qu’écartant de la conversation tout ce qui auroit l’air de dissertation, même dans les matiéres savantes sur lesquelles on la consulte, elle sache les assujettir toutes, sans obscurité, au langage ordinaire du monde ; mais cet art que quelques personnes de ce siécle possédent éminemment, c’est l’esprit supérieur qui seul le donne.

L’usage habituel de la mémoire expose, ordinairement, à tomber dans des répétitions, & il n’y a personne qui ne pense, sur l’ennui que cela cause, ce que Montagne dit de certains parleurs à qui la souvenance des choses passées demeure, & qui ont perdu le souvenir de leurs redites, il les fuit avec soin.

Comme la conversation est un commerce d’idées, où le jugement & l’imagination doivent concourir, ainsi que la mémoire, bien des gens qui ont assez d’acquis pour se rappeler les matiéres auxquelles on les raméne, haïssent de ne trouver le plus souvent dans l’entretien de ceux que la mémoire fait parler, que le sens littéral, que la page précisément de tel ou de tel livre ; & ce dégoût paroît sensé ; on se plaît à la conversation qui vous présente le fruit de la lecture, mais on s’ennuye, avec raison, de celle où l’on ne trouve que la lecture même[7].

[7] Montaigne a dit : Savoir par cœur, n’est pas savoir, c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa mémoire.

Il est vrai que rien n’est plus à charge, à la longue, que ces esprits qui se souviennent toujours, & qui ne pensent jamais.

Il faut avouer aussi que la mémoire heureusement cultivée, devient, dans la conversation, une source toujours féconde, & toujours agréable, même quand elle est instructive, lorsque les différentes parties de l’esprit, qui lui sont nécessaires, mesurent son essor, & choisissent la route qu’elle doit tenir : j’ajoûterai que si elle en reçoit de grands secours, elle leur en prête à son tour, qui leur servent à se développer davantage ; sans elle, l’imagination la plus féconde, renfermée nécessairement dans un cercle d’idées, qu’elle embellit, mais qu’elle retouche sans cesse, épuise bien-tôt les différentes faces par où elle les présente, & languit enfin faute d’objets, sur lesquels elle puisse s’exercer. C’est donc comme un instrument à l’usage de l’esprit, (s’il m’est permis de m’exprimer ainsi) qu’une grande mémoire me paroît désirable ; qu’on la réduise à son mérite particulier, même en la jugeant favorablement, elle n’est plus que d’un foible prix ; c’est moins son étendue qui plaît, sur-tout dans les gens du monde, que le choix des connoissances qu’elle rassemble, & la maniére de les employer.

Mais de tous les défauts opposés à l’esprit de la conversation, le plus choquant, est la contradiction. Rien en effet ne rend plus haïssable que de heurter inconsidérément l’opinion des autres ; non que la crainte de se laisser aller à ce panchant, doive bannir de l’esprit une certaine fermeté ; il y a bien de la différence entre contredire, & défendre son sentiment ; en avoir un, est convenable, & même nécessaire dans quelques occasions, où ce que vous pensez, marque votre caractére ; dans tant d’autres, céder, ou ne céder pas, est bien arbitraire ; mais souvent notre orgueil dispute encore, après que notre raison s’est rendue.

La Bruyere réduit l’esprit de la conversation à la classe de l’esprit du jeu, & de l’heureuse mémoire ; & j’ai remarqué que quelques hommes de ce siécle, accoutumés aussi à réfléchir, & qui jugent sainement de l’esprit quand il est employé dans des ouvrages, pensent à ce sujet, comme La Bruyere ; mais il m’a paru qu’ils se rendoient à cette autorité, moins par un examen raisonné, que par une sorte d’insensibilité, dont voici la cause. L’étendue, & la justesse de l’esprit, étant en eux le fruit de plusieurs années de travail, & d’une sorte de solitude, ils se sont accoutumés à penser austérement, comme si une idée purement agréable, étoit un relâchement à leur devoir ; méthodiques, & conséquens, par habitude, lors même qu’il y auroit du mérite à ne pas l’être, ils sont rarement sensibles à cette délicatesse d’imagination, qui va saisir dans les différentes matiéres que la conversation présente, ce qu’elles ont d’agréable, ou de plus à la portée des autres, & en écarte avec soin l’air de science, d’exactitude ou de mystére ; de là, l’esprit de conversation leur paroît un avantage bien frivole, & c’est ainsi que l’humanité est faite. Quelques Philosophes portés, sans s’en apercevoir, à ne considérer l’esprit qu’environné de la peine, & de la méthode qui ont formé le leur, par-tout où ils voyent l’esprit facile, & secouant le joug de l’exactitude, ils ont peine à le reconnoître.

Il me semble qu’à esprit égal, les personnes qui possédent le talent de la conversation, ont bien plus d’occasions de plaire, que celles qui ne font qu’écrire. Je ne les compare ici, que dans ce seul point de vûe ; l’Auteur le plus ingénieux, & le plus abondant, emploie bien du temps à un ouvrage, dont le succès dépend de quantité de circonstances, qui souvent, lui sont étrangéres ; au lieu que l’homme doué de l’esprit de la conversation, plaît & se renouvelle sans cesse ; il fait constamment les délices de tout ce qu’il rencontre : quelle différence dans la maniére de vous occuper ! L’un par la lecture de ses ouvrages (je les suppose du genre purement agréable,) n’offre pour spectacle à votre esprit que le sien, il ne vous montre que son mérite ; l’autre vous raméne à vous-même, vous place à côté de lui sur la scéne où il brille, & vous y place à votre avantage, vous croyez y partager ses succès ; quelles ressources pour vous plaire, & pour se faire aimer de vous !

Ce don paroît quelquefois une espéce de magie : il est des gens dont le langage fascine si bien votre imagination, sur-tout à l’égard des choses de sentiment, que vous vous laissez persuader, en quelque façon, ce que même vous aviez résolu de ne pas croire ; vous étiez prévenu, je le suppose, sur la froideur de leur ame dans le commerce de l’amitié ; viennent-ils à vous entretenir des charmes de cette même amitié, qu’ils n’ont jamais sentie, il semble que leurs expressions suffisent à peine à la plénitude de leur cœur ; la peinture est si vive, & si ressemblante, l’art a si bien les détails auxquels on reconnoît la nature, que vous vous y laissez tromper : ou s’il vous reste encore quelques mouvemens de défiance, vous sentez du panchant à les écarter ; état de séduction, qui me paroît ressembler à ces rêveries agréables que nous cause quelquefois un sommeil assez léger, pour nous laisser une partie de notre raisonnement, on s’apperçoit que ce ne sont que des songes, on se dit qu’il ne faut pas les croire, on craint en même temps de se réveiller.

Comment La Bruyere a-t-il pû rabaisser, au point où il l’a fait, un genre d’esprit qui a tant de pouvoir sur celui des autres, qui, éclairé par un jugement promt & délicat, voit, d’un seul coup d’œil, toutes les convenances, par rapport au rang, à l’âge, aux opinions, au degré d’amour propre, d’un cercle de personnes difficiles à satisfaire ?

Encore un mérite qui rend bien désirable l’esprit & le goût de la conversation, c’est qu’il remplit facilement notre loisir : & le loisir de la plûpart des hommes, loin d’être pour eux un état satisfaisant, devient un vuide qui leur est à charge. Combien les jours coulent avec vîtesse pour ces ames heureuses, qui, dans les intervalles de leurs occupations, s’amusent constamment, & par préférence, de ce commerce volontaire de folie & de raison, de savoir & d’ignorance, de sérieux & de gaieté ; enfin de cet enchainement d’idées que la conversation raméne, varie, confond, sépare, rejette & reproduit sans cesse ; heureux encore une fois, ceux qui peuvent avoir à la place des passions, le goût d’un commerce où l’on trouve tant d’occasions de plaire, & de se faire aimer.

ESSAIS
SUR
LA NECESSITÉ
ET SUR
LES MOYENS
DE PLAIRE.