PARIS.
WERDET ET LEQUIEN FILS,
RUE DU BATTOIR, N. 20.
M DCCC XXIX.
NOTICE SUR MADAME COTTIN.
La célèbre madame Dacier, vivement pressée par un voyageur étranger d'ajouter quelque chose à son nom, dans le livret où il consignait toutes les illustrations de l'époque, céda enfin à ses honorables instances, et traça sur les tablettes ce vers d'un poète grec, dont le sens est que le silence est le plus bel ornement d'une femme. Je ne doute pas que l'aimable et intéressant auteur de Malvina, d'Amélie Mansfield, de Mathilde, et enfin des Exilés de Sibérie, n'eût opposé la même résistance aux mêmes sollicitations. Mais, arrachée malgré elle à sa modeste obscurité, devenue auteur sans l'avoir voulu, et célèbre sans le savoir, madame Cottin dut se résigner pendant sa vie et après sa mort à l'éclat et aux inconvénients de cette célébrité qu'elle fuyait, et qui vint la chercher. Celle qui eût voulu n'écrire que pour elle et pour ses amis; qui bornait ses succès à leurs suffrages, et ne voyait, au-delà du cercle qui l'environnait, qu'une bruyante et orageuse renommée souvent disputée péniblement, et presque toujours payée bien plus qu'elle ne vaut: celle enfin qui ne voulait pas même qu'une femme écrivît, a pris et conservera parmi les femmes auteurs un rang distingué; a vu ses ouvrages entre les mains d'une foule de lecteurs, et a cessé de s'appartenir à elle-même pour mériter et recueillir les honneurs du triomphe public. Tout cela s'est fait au hasard, et pour ainsi dire à son insu, sans qu'il y entrât de sa part aucun calcul d'amour-propre, aucune de ces petites ruses d'un orgueil hypocrite et maladroitement déguisé sous les couleurs d'une modestie prétendue, qui n'abuse et ne trompe personne. De pareils moyens étaient trop étrangers au caractère, aux sentiments, et aux habitudes de madame Cottin. Suivons-la un moment, pour nous en convaincre, dans les détails de sa vie privée. Ces détails seront simples: quelques bons ouvrages, un plus grand nombre de bonnes actions; des services rendus avec la plus touchante délicatesse; voilà toute l'histoire de l'auteur d'Elisabeth.
Née à Tonneins, en 1773, SOPHIE RISTAUD fut élevée à Bordeaux, par les soins et sous les yeux d'une mère qui, amie éclairée des arts et des lettres, en inspira de bonne heure le goût à sa fille. Devenue à dix-sept ans l'épouse d'un riche banquier, madame Cottin vint prendre dans la capitale le rang que sa fortune et sa position nouvelle lui assignaient dans la société. Si jeune encore, et dans l'âge de toutes les séductions, entourée de tout ce qui peut les provoquer, et avec tous les moyens de les satisfaire, elle apporta et sut conserver au milieu de Paris, et dans l'hôtel d'un banquier, la simplicité de ses goûts, son amour de la retraite et des occupations paisibles. Elle n'eut que trop tôt la liberté de s'y livrer tout entière! Restée veuve au bout de trois ans d'une union complètement heureuse si elle n'eût pas été stérile, madame Cottin chercha et trouva dans l'exercice habituel de la pensée et la culture de ses talents des consolations plus dignes d'elle, que les vaines distractions qu'un inonde frivole et léger s'empressait d'offrir à sa douleur. Jusqu'alors elle s'était bornée à jeter sur le papier, mais sans suite, sans ordre, et surtout sans prétention, ce qu'elle appelait ses essais; elle ne songeait point à s'élever aux grandes compositions, à faire, en un mot, des ouvrages. Une circonstance imprévue lui inspira le premier. Elle était à la campagne: une personne de la société lui raconte une histoire, dans laquelle elle-même avait joué un rôle assez important. Il n'en fallut pas davantage pour éveiller l'imagination et pour remuer le coeur de Madame Cottin (ce sont ses propres expressions); et le roman de Claire d'Albe fut écrit en moins de quinze jours, tel qu'il a été publié; car l'auteur, de son propre aveu, ne se donna ni le temps ni la peine d'y retoucher.
Il n'y avait pas de temps à perdre, en effet; et la noble destination de l'ouvrage ne laissait guère à l'auteur le loisir de le retoucher. Il s'agissait de sauver un proscrit; et le produit de Claire d'Albe eut ce singulier bonheur. Il ne fallait rien moins qu'un pareil motif pour faire violer à madame Cottin la clôture de son portefeuille; et si son premier pas dans la carrière des lettres ne fut pas signalé par un chef-d'oeuvre, il le fut du moins par une bonne action; ce qui vaut bien un bon ouvrage. La bonne action resta ignorée; mais l'ouvrage eut du succès. Il paraissait à une époque où les ames, longtemps ébranlées par de violentes secousses, éprouvaient encore le triste besoin des émotions fortes, des situations pénibles. Claire d'Albe leur en offrait; aussi trouva-t-elle de nombreux partisans, et des détracteurs non moins nombreux; mais tous se réunirent pour y reconnaître l'énergique tableau d'une grande passion aux prises avec de grands devoirs; et la peinture éloquente du trouble, des orages de deux coeurs que se disputent et cherchent mutuellement à s'arracher le vice et la vertu. C'était la mode encore des romans épistolaires; et madame Cottin adopta cette forme, la plus commode peut-être pour l'auteur, mais la plus propre aussi au développement successif de celui de tous les sentiments qui a le plus besoin de parler, et de parler longtemps. Malvina suivit de près Claire d'Albe, et marquait déjà un progrès sensible dans le talent de l'auteur. Ce progrès fut plus sensible encore dans Amélie Mansfield; et Mathilde ne tarda pas à mettre le sceau à la réputation de madame Cottin, et à marquer sa place parmi les romanciers français. L'époque mémorable à laquelle se rattache cet intéressant épisode (la croisade de Philippe-Auguste et de Richard Coeur-de-Lion); les beaux caractères de Malek-Adhel et de Mathilde, auxquels (il faut en convenir) les autres personnages sont un peu trop sacrifiés; l'amour de l'héroïne, aussi tendre qu'aimable, pour un héros si digne d'elle, s'il professait les mêmes croyances religieuses; cet amour, motivé, gradué avec tant d'art, et amené à un dénouement si profondément pathétique, et si moral en même temps; tout se réunit pour faire de cette belle production le plus beau titre littéraire de madame Cottin. Mathilde a de plus un mérite tout particulier à nos yeux: c'est à elle que nous sommes redevables de l'un des plus importants, des plus grands ouvrages du siècle actuel, l'Histoire des Croisades de M. Michaud. Chargé de rédiger le tableau historique des trois premières croisades, qui sert d'introduction au roman de Mathilde, M. Michaud sentit tout ce qu'un sujet aussi riche, aussi fécond, pouvait acquérir d'intérêt sous la plume de l'écrivain qui le considérerait sous tous ses rapports, et le développerait dans toute son étendue. C'est ce qu'il osa tenter avec une confiance noblement récompensée par le succès soutenu et mérité d'une si grande entreprise.
Le dirai-je toutefois? malgré l'incontestable talent qui distingue Mathilde, l'importance de l'action et des personnages, le mérite et la variété des scènes dont se compose ce grand drame historique et romanesque, je ne crains pas de lui préférer les Exilés de Sibérie, que je regarde, et avec raison, je crois, comme le chef-d'oeuvre de madame Cottin. Ce n'est qu'une simple Nouvelle, qui fournit à peine un petit volume: mais que ce volume est bien rempli! Et cependant, un seul personnage, une seule action, un sentiment unique, voilà tous les moyens, tous les prestiges employés par l'auteur, pour s'emparer si victorieusement de l'ame du lecteur! Mais ce personnage unique, c'est une créature céleste, un modèle accompli de toutes les vertus, l'héroïne de la tendresse filiale: mais cette action, c'est le projet conçu, exécuté avec un courage égal aux dangers qui le menaçaient, et un succès miraculeux, d'arracher le plus tendre des pères, le plus infortuné des hommes, à la plus horrible des captivités. Le sentiment qui avait inspiré ce sublime effort était seul capable de soutenir et de récompenser dignement la généreuse fille qui osait braver à dix-huit ans, sans autre appui que la Providence, sans autres ressources que son courage et son inébranlable confiance en Dieu, les fatigues et les incalculables dangers d'une route de huit cents lieues, à travers d'affreux déserts, pour aller à Pétersbourg demander la grace de son père! Et ce qu'il y a de plus admirable, c'est que ce n'est point ici l'un de ces rêves de l'imagination, qui, mécontente des modèles imparfaits que lui offre l'ordre commun, est obligée de se réfugier dans l'idéal, pour y réaliser la vertu telle qu'elle la conçoit.
Plus heureuse dans cette circonstance, l'auteur d'Elisabeth n'a point eu de frais d'invention à faire; et, comme elle le dit elle-même: "L'imagination n'invente point des actions si touchantes, ni des sentiments si généreux." Pour la gloire de l'humanité et le triomphe des femmes, le fait est d'une vérité authentique: un témoin bien digne de foi, l'ingénieux auteur du Voyage autour de ma chambre, M. de Maistre, a connu en Russie la véritable héroïne de cette histoire. Elle existait sans doute encore, lorsque l'ouvrage de Mme Cottin parut; et si le hasard l'a fait tomber entre ses mains, si elle a pu le lire, avec quels transports de joie et de reconnaissance elle aura retrouvé dans ces touchants récits, sinon celui de ses propres infortunes, du moins les sentiments qui inspirèrent et soutinrent son périlleux dévouement! Que de fois elle aura mouillé de larmes ces pages attendrissantes, et rendu grâces à la belle ame qui avait si bien deviné et si dignement interprété la sienne! Mais si Mme Cottin n'a point ici le mérite de la création, de quels riches accessoires elle a su orner, sans chercher à l'embellir, la simplicité du fonds historique! quelle abondante et rapide succession de sentiments purs, tendres, délicats ou sublimes, renfermés tous dans une seule et unique pensée, qui domine tout l'ouvrage, parce qu'elle est la seule qui occupe Elisabeth: Je vais à Pétersbourg demander à l'empereur la grace de mon père! Voilà sa seule réponse à toutes les questions; voilà le motif, l'excuse et la récompense de tout ce qu'il y a d'étrange et de hasardeux dans sa conduite. "Elle ne sait elle-même quand cette pensée est entrée dans son esprit; il lui semble qu'elle l'a reçue avec la vie, qu'elle l'a sucée avec le lait: elle s'endort, s'éveille, respire avec elle." C'est le délire du sentiment, ou plutôt le noble enthousiasme de la vertu; et combien d'autres vertus découlent de ce principe si éminemment fécond par lui-même, et si heureusement fécondé encore par le talent de l'auteur! Quel moment que celui du départ d'Elisabeth sous la conduite de l'homme de Dieu! mais ce même Dieu, qui réservait à son courage tous les genres d'épreuves capables d'assurer son triomphe lui retire bientôt l'appui visible qu'il lui avait prêté; et il lui reste encore à faire plus de la moitié d'un voyage si long et si pénible! Mais rien ne l'abat, rien ne l'épouvante: elle a l'intime et religieuse conviction que la Providence veille sur elle, qu'elle ne l'abandonnera pas, et que le prix l'attend au terme de la course. Qu'on aime à la voir donner le dernier rouble qui lui reste, "en rougissant d'avoir si peu à offrir" à un malheureux exilé, qui n'a pas même un simple kopeck, pour faire parvenir de ses nouvelles à une famille désolée! Qu'elle est surtout intéressante, lorsque, réduite enfin à tendre la main aux passants, pour en obtenir une faible aumône, "une main sur ses yeux, elle avance l'autre vers le premier passant, et lui dit: Au nom du père qui vous aime, de la mère de qui vous tenez le jour, donnez-moi de quoi payer un gîte pour cette nuit!" De durs refus, des paroles pleines de mépris, l'insulte même, voilà ce que la plupart de ceux auxquels elle s'adresse opposent à des plaintes si touchantes; alors, et pour la première fois, l'accent du désespoir sort de cette bouche jusque-là si timide: "O mon Dieu! ô mon père! s'écrie-t-elle, ne viendrez-vous pas à mon secours!" Son Dieu l'a entendue; ses voeux sont exaucés: tant de piété, de courage et de résignation vont enfin recevoir leur récompense. Elisabeth est à Moscou; et cette Providence, qui n'a cessé de la conduire par la main, l'amène dans cette grande ville, le jour même du couronnement de l'empereur. Présente à l'auguste cérémonie, au moment solennel où le nouveau souverain prononce le serment de dévouer son temps et sa vie au bonheur de ses peuples, Elisabeth croit entendre la voix de la clémence qui ordonne de briser les chaînes de tous les malheureux: élevée par une force surnaturelle au-dessus d'elle-même, elle écarte la foule, se fait jour à travers les soldats, et s'élance vers le trône eu s'écriant: Grace! grace! Je craindrais d'affaiblir, en essayant de le retracer après Mme Cottin, l'effet produit dans l'assemblée et sur le coeur magnanime d'Alexandre, par l'apparition subite de l'intéressante orpheline, qui obtient, avec la grâce de son père, la restitution de ses biens et de tons les honneurs, dont la longue et douloureuse privation n'avait été adoucie pour lui que par les soins d'une épouse et la tendresse de son incomparable fille. Mme Cottin n'entreprend pas de décrire les moments qui durent suivre celui de leur réunion; et la raison qu'elle en donne est l'expression même de son caractère naturellement rêveur et mélancolique. "La langue, dit-elle, si variée, si abondante pour les expressions de la douleur, est pauvre et stérile pour celles de la joie: un seul jour de félicité les épuise." C'est que, profondément pénétré de sa faiblesse, le coeur de l'homme s'attache, s'intéresse de préférence au récit d'infortunes qui peuvent, d'un moment à l'autre, lui devenir personnelles; tandis que le spectacle d'une félicité étrangère a je ne sais quoi qui l'importune malgré lui et le fatigue bientôt, parce qu'il ne lui offre le plus souvent que des regrets pour le passé, ou le désespoir pour l'avenir.
Ou sait avec quel empressement les Exilés de Sibérie furent accueillis, dès leur entrée dans le monde littéraire; et ce succès, qui n'était ni de vogue ni de convention, durera autant que les sentiments exprimés dans l'ouvrage avec tant de chaleur, de vérité et d'entraînement. Oui, Elisabeth a pris entre Paul et Virginie et Atala une place qu'elle conservera; et l'auteur de Malvina, d'Amélie Mansfield, de Mathilde, etc., sera toujours cité avec une honorable distinction à côté des auteurs d'Adèle et Théodore, des Voeux téméraires, de Mademoiselle de Clermont: de Delphine et de Corinne.
Les bornes d'une simple Notice nous défendent d'entrer ici dans la discussion du talent comparatif de trois dames qui font, chacune dans leur genre, un égal honneur aux lettres françaises; mais s'il nous était permis de hasarder quelques idées, que nous sommes loin de donner pour des jugements, peut-être pourrait-on dire que, portant bien loin autour d'elle la rapide vivacité d'un oeil d'aigle, madame de Staël a écrit le roman de son imagination; que, renfermée dans un cercle d'observations plus rapprochées et plus positives, madame de Genlis a fait celui de son siècle; tandis que, uniquement concentrée en elle-même, madame Cottin ne nous a donné que l'histoire de son propre coeur. Elle-même le disait: "Lorsqu'on écrit des romans, on y met toujours quelque chose de son coeur". Et qui en a mis plus qu'elle? Mais elle voulait aussi que l'on gardât cela pour ses amis; et nous sommes trop heureux qu'il n'en ait pas été tout-à-fait ainsi.
Qui le croirait cependant? le succès toujours croissant de ses ouvrages et de sa renommée ne la consolait point de ce qu'elle appelait ses torts; et c'est pour les expier, qu'elle voulait consacrer ses dernières années à la composition d'ouvrages plus graves, plus solides, et d'une utilité-plus générale. Déjà même elle avait terminé deux volumes d'un roman sur l'Education, lorsqu'une maladie grave la surprit au milieu de ce travail. Après trois mois de souffrances, supportées avec un courage qui en donnait à ses amis, et adoucies par les consolations et les secours de la religion, elle succomba, le 25 août 1807, à peine âgée de trente-quatre ans, à jamais regrettée du petit nombre d'amis capables de l'apprécier, et pleurée sincèrement par les malheureux: ils étaient aussi ses amis! car elle les pratiquait, ces oeuvres de miséricorde, dont le prix est tel, suivant l'expression du grand Bossuet, "qu'il manque, ce semble, quelque chose au ciel, parce qu'on ne peut pas les y pratiquer."
AMAR.
de la Bibliothèque Mazarine.