PREFACE DE MADAME COTTIN

Le trait qui fait le sujet de cette histoire est vrai: l'imagination n'invente point des actions si touchantes, ni des sentiments si généreux; le coeur seul peut les inspirer.

La jeune fille qui a conçu le noble dessein d'arracher son père à l'exil, qui l'a exécuté en dépit de tous les obstacles, a réellement existé; sans doute elle existe encore: si on trouve quelque intérêt dans mon ouvrage, c'est à cette pensée que je le devrai.

J'ai entendu reprocher à quelques écrivains de peindre dans leurs livres une vertu trop parfaite; je ne parle pas de moi, qui suis si loin de posséder le talent nécessaire pour atteindre à ce beau idéal: mais je ne sais quelle plume assez éloquente pourrait ajouter quelques charmes à la beauté de la vertu. La vertu est si supérieure à tout ce qu'on en peut dire, qu'elle paraîtrait peut-être impossible si on la montrait dans toute sa perfection: voilà du moins la difficulté que j'ai éprouvée en écrivant Elisabeth.

La véritable héroïne est bien au-dessus de la mienne; elle a souffert bien davantage. En donnant un appui à Elisabeth, en terminant son voyage à Moscou, j'ai beaucoup diminué ses dangers, et par conséquent son mérite: mais si peu de personnes savent ce qu'un enfant pieux, soumis et tendre, est capable de faire pour ses parents, que, si j'avais dit toute la vérité, on m'aurait accusée de manquer de vraisemblance, et le récit des longues fatigues qui n'ont point lassé le courage d'une jeune fille de dix-huit ans aurait fini par lasser l'attention de mes lecteurs.

S'il m'a fallu aller jusqu'en Sibérie pour trouver le trait principal de cette histoire, je ne puis m'empêcher de dire que pour les caractères, les expressions de la piété filiale, et surtout le coeur d'une bonne mère, je n'ai pas été les chercher si loin* [* C'est dans la tendresse de sa mère, et dans la bonté de son propre coeur, que madame Cottin a puisé ces traits sublimes et touchants qui font de son ouvrage un monument élevé par la piété filiale à l'affection maternelle.].