I

Eh bien! Monsieur Proudhon, vous avez voulu la guerre avec les femmes!... Guerre vous aurez.

Vous avez écrit, non sans raison, que les Comtois sont une race têtue: or je suis votre compatriote; et comme la femme pousse généralement plus loin que l'homme les qualités et les défauts, je vous dis: à têtu, têtue et demie.

J'ai levé le drapeau sous lequel s'abriteront un jour vos filles, si elles sont dignes du nom qu'elles portent; je le tiendrai d'une main ferme, et ne le laisserai jamais abattre; contre vos pareils, j'ai un cœur et des griffes de lionne.

Vous débutez par dire que vous ne vouliez point traiter de l'égalité des sexes, mais qu'une demi douzaine d'insurgées, aux doigts tachés d'encre, vous ayant mis un défi d'oser tirer la question au clair, vous établirez sur faits et pièces l'infériorité Physique, Intellectuelle et Morale de la femme; que vous prouverez que son émancipation est la même chose que sa prostitution; et prendrez en main sa défense contre les divagations de quelques impures que le péché a rendues folles (3e volume, p. 337).

Moi seule, vous enfermant dans un cercle de contradictions, ai osé vous défier de tirer la question au clair: je résume donc en moi les quelques impures que le péché a rendues folles.

De semblables outrages ne peuvent m'atteindre, Monsieur; l'estime, la considération, l'amitié précieuse d'hommes et de femmes éminemment recommandables, suffisent à réduire à néant d'indignes insinuations. Aussi ne les relèverais-je pas, tant elles m'inspirent de dédain, si je n'avais à vous dire que le temps est passé où l'on pouvait espérer étouffer la voix d'une femme en attaquant sa pureté.

Si, à l'homme qui réclame ses droits et veut en prouver la légitimité, vous ne demandez pas s'il est probe, chaste, etc.; à la femme qui fait la même revendication, vous n'avez pas à le demander davantage.

J'aurais donc le malheur d'être ce qu'il y a de pire au monde sous le rapport de la chasteté, que cela n'amoindrirait nullement la valeur de ma revendication.

Je répugne à toute justification; mais je dois à la sainte cause que je défends, je dois à mes amis de vous dire que l'éducation morale que m'a donnée ma sainte et regrettable mère, des études scientifiques et philosophiques sérieuses, des occupations continuelles m'ont maintenue dans ce qu'on appelle vulgairement la bonne voie, et ont affermi l'horreur que j'éprouve pour toute tyrannie, qu'elle s'appelle homme ou tempérament.

Vous accusez votre biographe d'avoir commis une indignité en dirigeant une insinuation contre une femme, parce que cette femme est la vôtre; quelle indignité ne commettez-vous pas vous-même en en outrageant plusieurs?

Et si vous blâmez ceux qui calomnient les mœurs de M. Proudhon, parce qu'il n'est pas de leur avis, de quel œil croyez-vous qu'on regarde vos insinuations calomnieuses contre des femmes parce qu'elles ne pensent pas comme vous?

Vous prétendez que nous n'avons plus de mœurs, parce que nous manquons de respect à la dignité d'autrui: qui donc plus que vous, Monsieur, a donné ce détestable exemple? Vous qui vous dites champion des principes de 89, quels hommes et quelles femmes attaquez-vous?

Ceux et celles qui sont à différents degrés, à divers points de vue dans le courant de ces principes.

Votre colère n'a point de bornes contre G. Sand, notre grand prosateur, l'auteur des bulletins de la république de 48. Vous dépréciez Mme de Staël, que vous n'avez pas lue, et qui était plus avancée que la plupart des écrivains mâles de son époque.

Deux échafauds se dressent, deux femmes y montent: Mme Roland et Marie-Antoinette. Ce n'est pas moi, femme, qui jetterai l'insulte à la reine décapitée, mourant avec dignité, avec courage; non, devant le billot je m'incline et j'essuie mes larmes, quelle que soit la tête qui vienne s'y poser. Mais enfin Marie-Antoinette mourait victime des fautes que lui avait fait commettre son éducation princière contre les principes nouveaux, tandis que Mme Roland, la chaste et noble femme, mourait pour la révolution et mourait en la bénissant.

D'où vient que vous saluez la reine de vos sympathies et que vous n'avez, pour la révolutionnaire, que des paroles de blâme et de dédain?

Et les hommes qui appartiennent au grand parti de l'avenir, comment les traitez-vous?

Les Girondins, femmelins;

Robespierre et ses adhérents, castrats;

Le doux Bernardin de Saint-Pierre, femmelin;

M. Legouvé et ceux qui pensent comme lui sur l'émancipation des femmes, femmelins;

M. de Girardin, absurde;

Béranger, pitoyable auteur et femmelin;

Jean-Jacques, non seulement le prince des femmelins, mais le plus grand ennemi du peuple et de la révolution, lui qui est évidemment le principal auteur de notre révolution française.

N'est-il pas permis de vous demander, Monsieur, si vous êtes pour ou contre la révolution.

M. Proudhon, vous avez perdu vos droits à tout ménagement, puisque vous ne ménagez pas ceux qui ne vous ont ni offensé, ni provoqué, ceux qui n'ont point prétendu vous asservir: les hommes ont manqué de courage; ils auraient dû vous arrêter lorsque vous vous engagiez sur la pente des personnalités blessantes; ce qu'ils n'ont pas fait, je le fais, moi femme, qui ne crains ni rien ni personne que ma conscience.

M. Proudhon, le plus grand ennemi du peuple, est l'écrivain qui, foulant aux pieds la raison et la conscience, la science et les faits, appelle à son aide toutes les ignorances, tous les despotismes du passé pour égarer l'esprit du peuple sur les droits de la moitié de l'espèce humaine.

M. Proudhon, le plus grand ennemi de la révolution, est celui qui la montre aux femmes comme un épouvantail; qui les détache de sa sainte cause en la confondant avec la négation de leurs droits; qui attaque et vilipende les gens de progrès; qui ose enfin, au nom des principes d'émancipation générale, proclamer l'annihilation sociale et la servitude conjugale de toute une moitié de l'humanité.

Voilà, Monsieur, l'ennemi du peuple et de la révolution.