II
J'en étais là de ma réponse lorsque, m'étant reposée pour reprendre haleine et réfléchir, je me calmai.
Ah ça! me dis-je, ai-je donc le sens commun de prendre au sérieux cette chose informe qu'honorent du nom de théorie, de braves gens que les coups de grosse caisse et de tam-tam de M. Proudhon étourdissent à tel point qu'ils en voient des étoiles en plein midi et le soleil en plein minuit? Voyons, calmons-nous; ne donnons pas à la chose plus d'importance qu'elle n'en a; et puisqu'il faut que j'expose cette chose à mes lecteurs, faisons-le du ton qui convient. Laissons M. Proudhon s'expliquer lui-même.
Aussitôt cette bonne résolution prise, j'évoquai M. Proudhon, et lui dis en toute humilité: Maître, je viens à vous pour que vous me disiez ce que c'est que la Femme et aussi un peu ce que c'est que l'homme.
M. PROUDHON. Vous faites bien; car moi seul suis capable de vous renseigner; écoutez-moi donc.
«L'être humain complet, adéquat à sa destinée, je parle du physique, c'est le mâle qui, par sa virilité, atteint le plus haut degré de tension musculaire et nerveuse que comporte sa nature et sa fin, et par là le maximum d'action dans le travail et le combat.
«La femme est un DIMINUTIF de l'homme à qui il manque un organe pour devenir autre chose qu'un éphèbe.
«Elle est un réceptacle pour les germes que seul l'homme produit, un lieu d'incubation comme la terre pour le grain de blé; organe inerte par lui-même et sans but par rapport à la femme. Une semblable organisation..... présuppose la subordination du sujet.
«En elle-même, je parle toujours du physique, la femme n'a pas de raison d'être: c'est un instrument de reproduction qu'il a plu à la nature de choisir de préférence à tout autre.
«La femme, de ce premier chef, est inférieure devant l'homme: une sorte de moyen terme entre lui et le reste du règne animal.»
(3e volume: La Justice, etc., p. 339.)
Et remarquez que je ne suis pas seul de mon avis: «La femme n'est pas seulement autre que l'homme, disait Paracelse; elle est autre parce qu'elle est moindre, parce que son sexe constitue pour elle une faculté de moins. Là où la virilité manque, le sujet est incomplet; là où elle est ôtée le sujet déchoit.
«Il ne lui manque (à la femme) au point de vue physique que de produire des germes.
«De même au point de vue de l'intelligence la femme a des perceptions, de la mémoire, de l'imagination; elle est capable d'attention, de réflexion, de jugement: que lui manque-t-il? De produire des germes, c'est à dire des idées. (Id. p. 354).
Or, suivez bien mon raisonnement: étant admis que la force compte pour quelque chose dans l'établissement du droit (Id. p. 442); étant admis, d'autre part, que la femme est un tiers moins forte que l'homme, elle sera donc à l'homme, sous le rapport physique, comme 2 est à 3. Conséquemment dans l'atelier social, la valeur des produits de la femme, sera d'un tiers au dessous de celle des produits de l'homme; donc dans la répartition des avantages sociaux, la proportion sera la même: voilà ce que dit la justice.
L'homme sera toujours le plus fort et toujours produira le plus, «ce qui veut dire que l'homme sera le maître et que la femme obéira: dura lex, sed lex.» (Id. p. 342.)
D'ailleurs, songez-y, la femme tombe à la charge de l'homme pendant la gésine; sa faiblesse physique, ses infirmités, sa maternité, l'excluent fatalement et juridiquement de toute direction politique, doctrinale, industrielle (Id. p. 243).
Passons maintenant au second point. Mais d'abord retenez bien ceci, c'est que la femme, comme toute chose, est antinomique; la femme considérée en dehors de l'influence de l'homme, c'est la thèse; la femme considérée sous l'influence de l'homme, c'est l'antithèse: or, c'est la thèse que nous examinons maintenant. Abordons donc la femme thétique sous le rapport intellectuel.
Nous admettrons d'abord comme principe, que la pensée est proportionnelle à la force (Id. p. 349); d'où nous sommes en droit de conclure que l'homme a l'intelligence plus forte que la femme. Aussi voyons-nous l'homme seul posséder le génie. Quant à la femme, elle n'est rien dans la science; on ne lui doit aucune invention, pas même sa quenouille et son fuseau. Elle ne généralise point, ne synthétise point; son esprit est anti-métaphysique; elle ne peut produire d'œuvre régulière, pas même un roman; elle ne compose que des macédoines, des monstres; «elle fait des épigrammes, de la satire, ne sait pas formuler un jugement, ni le motiver; ce n'est pas elle qui a créé les mots abstraits: cause, temps, espace, quantité, rapport..... la femme est une vraie table tournante.» (Id. p. 357.)
Je vous ai déjà dit que la femme ne produit pas plus de germes intellectuels que de germes physiques: son infériorité intellectuelle «porte sur la qualité du produit autant que sur l'intensité et la durée de l'action et, comme dans cette faible nature, la défectuosité de l'idée résulte du peu d'énergie de la pensée, on peut bien dire que la femme a l'esprit essentiellement faux, d'une fausseté irrémédiable. (Id. p. 349.)
«Des idées décousues, des raisonnements à contre-sens, des chimères prises pour des réalités, de vaines analogies érigées en principes, une direction d'esprit fatalement inclinée vers l'anéantissement: Voilà l'intelligence de la femme.» (Id. p. 348.)
Oui la femme «est un être passif, énervant, dont la conversation épuise comme les embrassements. Celui qui veut conserver entière la force de son esprit et de son corps, la fuira. (Id. p. 359.)
«Sans l'homme qui lui sert de révélateur et de verbe, elle ne sortirait pas de l'état bestial.»
MOI. Calmez-vous, Maître, et dites-moi s'il est vrai que vous ayez maltraité les femmes de lettres.
M. PROUDHON. Des femmes de lettres! Est-ce qu'il y en a? «La femme auteur n'existe pas; c'est une contradiction. Le rôle de la femme dans les lettres, est le même que dans la manufacture; elle sert là où le génie n'est plus de service, comme une broche, comme une bobine. (Id. p. 360.)
«En retranchant d'un livre de femme ce qui vient d'emprunt, imitation, lieu commun et grappillage, il se réduit à quelques gentillesses; comme philosophie à rien. A la commandite des idées, la femme n'apporte rien du sien, pas plus qu'à la génération.» (Id. p. 359.)
Moi. Ah! je comprends: vous voulez dire que, comme auteur, la femme de génie n'existe pas. Mais à ce compte, sur tant d'hommes qui écrivent, combien y en a-t-il parmi eux qui aient du génie et n'empruntent rien à personne?
M. PROUDHON. Je conviens qu'il y a beaucoup de femmelins; ce qui n'empêche pas que la femme ferait mieux d'aller repasser ses collerettes, que de se mêler d'écrire; car «on peut l'affirmer sans crainte de calomnie, la femme qui s'ingère de philosopher et d'écrire, tue sa progéniture par le travail de son cerveau et ses baisers qui sentent l'homme; le plus sûr pour elle et le plus honorable est de renoncer à la famille et à la maternité; la destinée l'a marquée au front; faite seulement pour l'amour, le titre de concubine lui suffit, sinon courtisane.» (Id. p. 359.)
Considérons maintenant la femme thétique sous le point de vue moral. Nous admettrons d'abord comme principe que la vertu est en raison de la force et de l'intelligence, d'où nous sommes en droit de conclure que l'homme est plus vertueux que la femme..... Ne riez pas: cela trouble mes idées. Je vais plus loin: l'homme seul est vertueux; l'homme seul a le sens de la justice; l'homme seul a la compréhension du droit. Dites-moi, je vous prie «qui produit chez l'homme cette énergie de volonté, cette confiance en lui-même, cette franchise, cette audace, toutes ces qualités puissantes que l'on est convenu de désigner par un seul mot, le Moral? Qui lui inspire avec le sentiment de sa dignité, le dégoût du mensonge, la haine de l'injustice, et l'horreur de toute domination? Rien autre chose que la conscience de sa force et de sa raison.»
MOI. Mais alors, Maître, si l'homme est tout cela, pourquoi donc reprochez-vous aux hommes de notre époque de manquer de courage, de dignité, de justice, de raison, de bonne foi? Quand je reprends par le menu les terribles réquisitoires que vous avez fulminés contre la gent masculine, je ne comprends pas du tout le sens de la tirade que vous venez de me débiter.
M. PROUDHON. Considérez ce que vous nommez irrévérencieusement une tirade, comme le repoussoir obligé de l'immoralité féminine.
Elle n'est que pour mettre en relief cette vérité: que «la conscience de la femme est plus débile de toute la différence qui sépare son esprit du nôtre; sa moralité est d'une autre nature; ce qu'elle conçoit comme bien et mal, n'est pas identiquement le même que ce que l'homme conçoit lui-même comme bien et mal, en sorte que, relativement à nous, la femme peut être qualifiée un être immoral.
«Par sa nature (elle) est dans un état de démoralisation constante, toujours en deçà ou au delà de la justice..... La justice lui est insupportable..... Sa conscience est antijuridique.» (Id. p. 364 et 365.)
Elle est aristocrate, aime les priviléges, les distinctions; «dans toutes les révolutions qui ont la liberté et l'égalité pour objet, ce sont les femmes qui résistent le plus. Elles ont fait plus de mal à la révolution de Février que toutes les forces conjurées de la réaction virile. (Id. p. 366.)
«Les femmes ont si peu le sens juridique, que le législateur qui a fixé l'âge de la responsabilité morale, pour les deux sexes, à seize ans, aurait pu la reculer pour les femmes jusqu'à quarante-cinq. La femme ne vaut décidément comme conscience qu'à cet âge.» (Id. p. 372.)
D'elle-même, la femme est impudique (Id. p. 372). C'est donc de l'homme qu'elle reçoit la pudeur «qui est le produit de la dignité virile, le corollaire de la justice. (Id. p. 371.)
«La femme n'a pas d'autre inclination, pas d'autre aptitude que l'amour.
«Aux œuvres de l'amour, l'initiative appartient vraiement à la femme.» (Id. p. 371.)
MOI. Que de gens vous allez surprendre, Maître, en leur révélant que la pudeur vient de l'homme; que conséquemment toutes les jeunes filles séduites, toutes les petites filles dont les tribunaux punissent les corrupteurs et les violateurs, ne sont que des coquines qui ont, par leur initiative, fait oublier aux hommes leur rôle d'inspirateur de chasteté!
Vous m'éclairez, illustre Maître; et je vais écrire un mémoire pour demander que toutes les femmes et filles séduites et violées soient punies comme elles le méritent; et que, pour consoler les séducteurs, suborneurs, corrupteurs et violateurs, pauvres victimes innocentes de la férocité féminine, d'avoir péché contre le corollaire de la justice et le produit de la dignité virile, on cultive force roses, afin que les maires des quarante mille communes de France et de celles de l'Algérie les couronnent rosiers.
M. PROUDHON. Raillez tant qu'il vous plaira; la femme n'en est pas moins si perverse de sa nature que, par inclination, elle recherche les mâles laids, vieux et méchants. (Id. p. 366.)
MOI. N'est-ce pas un peu exagéré, Maître?
M. PROUDHON. (oubliant ce qu'il vient de dire). «La femme préfère toujours un mannequin joli, gentil, à un honnête homme; un galantin, un fripon, en obtient tout ce qu'il veut: elle n'a que du dédain pour l'homme capable de sacrifier son amour à sa conscience.» (Id. p. 366.)
Vous voyez ce qu'est la femme: «Improductive par nature, inerte, sans industrie, ni entendement, sans justice et sans pudeur, elle a besoin qu'un père, un frère, un amant, un époux, un maître, un homme enfin, lui donne, si je puis ainsi dire, l'aimantation qui la rend capable des vertus viriles, des facultés sociales et intellectuelles.» (Id. p. 372.)
Et comme «toute sa philosophie, sa religion, sa politique, son économie, son industrie se résolvent en un mot: Amour. (Id. p. 373.)
«Irons-nous maintenant de cet être tout entier à l'amour faire un contre-maître, un ingénieur, un capitaine, un négociant, un financier, un économiste, un administrateur, un savant, un artiste, un professeur, un philosophe, un législateur, un juge, un orateur, un général d'armée, un chef d'État?
«La question porte en elle-même sa réponse.» (Id. p. 374.)
J'ai posé et prouvé ma thèse, je vais prendre mes conclusions.
«Puisque dans l'action économique, politique et sociale, la force du corps et celle de l'esprit concourent ensemble et se multiplient l'une par l'autre, la valeur physique et intellectuelle de l'homme sera à la valeur physique et intellectuelle de la femme comme 3 × 3 est à 2 × 2, soit 9 à 4. (Id. p. 360.)
«Au point de vue moral comme au point de vue physique et intellectuel, sa valeur, (celle de la femme) est encore comme 2 est à 3.
«Leur part d'influence comparée entre eux, sera comme 3 × 3 × 3 est à 2 × 2 × 2; soit 27 à 8.
«Dans ces conditions la femme ne peut prétendre à balancer la puissance virile; sa subordination est inévitable. De par la nature et devant la justice, elle ne pèse pas le tiers de l'homme.» (Id. p. 375.)
Avez-vous bien compris?
MOI. Fort bien. Votre théorie, si théorie il y a, n'est qu'un tissu de paradoxes; vos prétendus principes sont démentis par les faits, vos conséquences sont également démenties par les faits; vous affirmez comme un révélateur, mais vous ne prouvez jamais comme doit le faire un philosophe. Il y a tellement d'ignorance et de sotte métaphysique dans tout ce que vous dites, que j'aime mieux vous croire de mauvaise foi, que d'être obligée de vous prendre en dédain.
Je vous ai patiemment écoutée lorsque vous m'avez dit, en le disant de toutes les femmes:
Vous êtes inerte, passive, vous n'avez le germe de rien;
Vous êtes un intermédiaire entre l'homme et l'animal, vous n'avez pas de raison d'être;
Vous êtes immorale; impudique, imbécile, aristocrate, ennemie de la liberté, de l'égalité et de la justice;
A votre tour, tâchez de m'écouter tranquillement pendant que je réfuterai vos dires par des faits, par la science et par la raison.
III
Il n'y a, de votre propre aveu, qu'une bonne méthode de démonstration, c'est celle d'appuyer toute affirmation sur des faits bien établis, non contredits par d'autres, légitimement sériés.
Voyons comment vous avez suivi cette méthode.
Pour nous prouver que la femme thétique ou considérée en dehors de l'influence de l'homme, est telle que vous la dépeignez, il faut, d'après la méthode rationnelle, que vous nous mettiez en présence d'une ménagerie de ces femmes, puis d'une autre ménagerie composée d'hommes n'ayant jamais subi l'influence de la femme, afin que nous puissions vérifier par nous-mêmes l'activité native de ceux-ci et l'inertie native de celles-là. Avez-vous eu à votre disposition, avez-vous à la nôtre ces preuves de fait?
Non: et si vous ne les avez ni ne pouvez les avoir, qu'est-ce que votre thèse, sinon l'illusion d'un cerveau malade d'orgueil et de haine pour la femme?
1o Vous dites: l'homme seul produit les germes physiques, l'anatomie répond: C'est la femme qui produit le germe; l'organe qui, chez elle, comme chez les autres femelles, remplit cette fonction, est l'ovaire.
2o Vous dites: la femme est un diminutif de l'homme; c'est un mâle imparfait, l'anatomie dit: l'homme et la femme sont deux êtres distincts, chacun complets, munis chacun d'un appareil spécial, aussi nécessaires l'un que l'autre.
3o Vous dites avec Paracelse, dont ce n'est pas la seule sottise, où la virilité manque, l'être est incomplet; où elle est ôtée, il déchoit. Le simple bon sens répond: l'être ne peut être incomplet ou déchoir, que s'il s'éloigne de son type; or, le type de la femme est la féminité, non la masculinité... Si, comme vous, j'étais amoureuse du paradoxe, je dirais: l'homme est une femme incomplète, puisque c'est la femme qui produit le germe; son rôle est très douteux dans la reproduction, et la science pourra bien apprendre à s'en passer un jour. C'est le paradoxe d'Auguste Comte; il vaut le vôtre.
Pour prouver que la femme n'est qu'un mâle imparfait, il faudrait établir par des faits, que l'homme auquel on retranche la virilité, voit se développer en lui les organes propres à la femme; devient apte à la conception, à la gestation, à l'accouchement, à l'allaitement. Or je n'ai jamais appris qu'aucun gardien du sérail se fut transformé en odalisque; et vous, mon Maître?
4o Vous dites: les organes propres à la femme sont inertes et sans but pour elle; la Physiologie répond: le travail qu'accomplissent ces organes est immense; la grossesse et la crise qui la termine, en sont d'incontestables preuves. L'influence de ces organes se fait sentir non seulement sur la santé générale, mais dans l'ordre intellectuel et moral. La Pathologie, non moins éloquente, nous peint les désordres profonds qu'amène chez la femme la continence forcée, l'incontinence, l'excès ou la perversion de vitalité de ces organes que vous prétendez inertes.
5o Vous dites: la femme est une terre, un lieu d'incubation pour le germe. L'anatomie vous a répondu que la femme seule produit le germe. Lisez ce que j'ai répondu à votre ami Michelet au sujet de la ressemblance des enfants, et vous saurez ce que les faits ajoutent à la réponse de la science. Votre affirmation n'est pas moins absurde en présence de ces faits que celle d'un ignorant qui prétendrait que la terre à laquelle on confierait de la graine d'œillet ou de chêne, a la propriété d'en faire sortir des roses et des palmiers.
De cette supposition fausse que la femme n'a pas de germes au physique, vous concluez: donc elle n'a pas de germes intellectuels et moraux..... Est-ce bien vous qui osez accuser la femme de prendre de fausses analogies pour des principes?
Convenez que, quand un homme s'en permet d'aussi folichonnes, et les prend pour des principes, on doit avoir plus envie de rire que de se fâcher.
6o Vous dites qu'intellectuellement et moralement la femme est, par elle-même, un néant.
Or, si je ne m'abuse, vous admettez que nos fonctions ont pour base nos organes, et vous placez les fonctions de l'intelligence et de la moralité dans le cerveau, conçu selon Gall ou à peu près.
Eh bien! l'Anatomie vous dit: chez les deux sexes la masse cérébrale est semblable pour la composition et, ajoute la Phrénologie, pour le nombre des organes. La Biologie ajoute: la loi de développement de nos organes est l'exercice qui suppose l'action et la réaction, dont le résultat est d'augmenter le volume, la consistance et la vitalité de l'organe exercé.
Il s'agissait donc, pour convaincre vos lecteurs de la vérité de vos affirmations, d'établir que les deux sexes sont soumis aux mêmes exercices du cerveau, aux mêmes excitants, et que, malgré cette identité d'éducation, la femme reste constamment inférieure. Avez-vous fait cette preuve? Y avez-vous même songé? Non. Car si vous y aviez songé, votre thèse était coulée à fond, puisque vous auriez été obligé de vous avouer que l'homme et la femme ne peuvent se ressembler, car on dit à l'homme dès son enfance: résiste, lutte;
A la femme: cède, soumets-toi toujours.
A l'homme: sois toi-même, dis hardiment ta pensée; l'ambition est une vertu; tu peux prétendre à tout.
A la femme: dissimule, calcule ta moindre parole, respecte les préjugés; la modestie, l'abnégation: voilà ton lot; tu ne peux arriver à rien.
A l'homme: la science, le talent, le courage t'ouvriront toutes les carrières, te feront honorer de tous.
A la femme: la science t'est inutile: si tu en as, tu passeras pour une pédante; et si tu as du courage, tu seras dédaigneusement appelée Virago.
A l'homme: pour toi sont institués les lycées, les universités, les écoles spéciales, les grands prix; tous les établissements qui peuvent développer ton intelligence; toutes les bibliothèques où est accumulée la science du passé.
A la femme: pour toi l'histoire en madrigaux, la lecture des livres d'heures et des romans. Tu n'as que faire de lycées, d'écoles spéciales, de grands prix, de rien qui élève ton esprit et agrandisse tes vues: une femme savante est si ridicule!
Il faut que l'homme montre la science qu'il n'a souvent qu'en superficie, mais que la femme dissimule celle qu'elle possède réellement.
Il faut que l'homme paraisse courageux quand souvent il n'est qu'un lâche; mais que la femme feigne la poltronnerie, quand en réalité elle n'a pas peur.
Car où l'homme est réputé grand, sublime, on trouve la femme ridicule, quelquefois odieuse.
Si vous vous étiez constaté, comme vous deviez le faire, ces gymnastiques diamétralement opposées, l'une tendant à développer l'être, à l'ennoblir, l'autre à l'abaisser, à l'imbécilifier, au lieu d'écrire les sottises que vous avez écrites, vous vous seriez dit: il faut que la femme ait bien de l'initiative pour résister à l'inique système de compression qui pèse sur elle; il faut qu'elle ait bien du ressort pour se montrer si souvent supérieure à la plupart des hommes en intelligence, et toujours en moralité.
Je serais curieuse de savoir, Monsieur, ce que seraient vos mâles s'ils étaient soumis au même système que nous. Regardez donc ceux qui n'ont pas passé par vos études, et dites-moi s'ils ne sont pas généralement au dessous des femmes non cultivées. Regardez donc les hommes qui ont subi l'éducation féminine; est-ce qu'ils n'ont pas toutes les mièvreries, toute l'étroitesse d'esprit des femmelettes?
Voyez au contraire ces femmes qui, par la volonté de leurs éducateurs ou leur propre énergie, ont été soumises à la discipline masculine et, sur votre conscience, dites-moi si elles n'égalent pas les plus intelligents, les plus fermes d'entre vous?
7o Vous dites: la force intellectuelle est en raison de la force physique. Les faits répondent: les grandes pensées, les œuvres utiles datent de l'époque où les forces physiques commencent à décliner. Les faits disent encore: le tempérament athlétique, qui est le plus vigoureux, est le moins intellectuel: les statuaires l'ont bien compris, eux qui taillent Hercule avec un gros corps et une petite tête.
8o Vous dites que la moralité est en raison directe de la force physique et intellectuelle combinées: c'est une plaisanterie que nous ne réfuterons pas; tout le monde sait trop bien que ces choses n'ont aucun rapport, et que les faits démentent votre assertion.
9o Vous dites: la femme étant moins forte d'un tiers, aura dans l'atelier social un tiers de priviléges de moins que l'homme.
Sur quels éléments établissez-vous cette proportion? Pour l'établir, avez-vous promené un dynamomètre dans nos départements, et mesuré la force de chaque homme et de chaque femme?
Mais votre affirmation fût-elle vraie, est-ce qu'on n'emploie que la force dans l'atelier social? et l'adresse, qu'en faisons-nous, grand économiste? Quels muscles samsoniens faut-il pour tenir des écritures, administrer, mesurer des étoffes, couper et coudre des vêtements, etc., etc.?
Et quel est le but de la civilisation, si ce n'est de nous décharger de l'emploi de notre force sur les machines, afin de n'employer que notre intelligence et notre adresse?
10o Vous dites: les infirmités, la faiblesse, la maternité de la femme, son aptitude à l'amour l'excluent de toute fonction; elle est juridiquement et fatalement exclue de toute direction politique, industrielle et doctrinale.
Elle ne peut être chef politique..... Et l'histoire nous montre un grand nombre d'impératrices, de reines, de régentes, de princesses souveraines qui ont gouverné avec sagesse, avec gloire, et se sont montrées très supérieures à beaucoup de souverains... à moins que Marie-Thérèse, Catherine II, Isabelle et Blanche de Castille et beaucoup d'autres ne soient que des Mythes.
La femme ne peut être législateur..... toutes les femmes que je viens de citer, l'ont été et beaucoup d'autres encore.
Les femmes ne peuvent être ni philosophes ni professeurs...
Hypathie, massacrée par les chrétiens, professait la Philosophie avec éclat; dans le moyen âge et plus tard, des Italiennes ont rempli des chaires de Philosophie, de Droit, de Mathématiques, et ont excité l'admiration et l'enthousiasme; en France, à l'heure qu'il est, des polytechniciens font très grand cas de la géomètre Sophie Germain qui s'avisait de comprendre Kant.
La femme ne peut être négociante, administratrice..... Et une grande partie de la population féminine se livre au négoce, remplit les emplois du commerce. On avoue même que c'est au génie administratif des femmes qu'est presque toujours due la prospérité des maisons.
La femme ne peut être contre-maître, chef d'atelier.... Or une foule de femmes dirigent des ateliers, inventent, perfectionnent, tiennent seules des fabriques et contribuent par leur goût et leur activité à l'accroissement de la richesse nationale, et à la réputation industrielle de notre France.
La femme ne peut être artiste..... Et tout le monde sait que le plus grand artiste littéraire de notre époque est une femme, G. Sand; et tout le monde s'est incliné devant Duchesnois, Mars, Georges, Maxime, Ristori, Rachel, Dorval; et tout le monde s'est arrêté devant les belles toiles de Rosa Bonheur; et depuis le réveil des beaux-arts, chaque siècle a enregistré quelques femmes célèbres.
Nous rencontrons la femme partout, travaillant partout, rivalisant avec l'homme.... et M. Proudhon prétend qu'elle ne peut être nulle part, qu'elle en est exclue fatalement et juridiquement; que si elle gouverne et légifère comme Marie-Thérèse, c'est une contradiction.
Que si elle philosophe comme Hypathie, c'est une contradiction;
Que si elle commande une armée et remporte des victoires comme l'épouse du vainqueur de Calais, si elle se bat comme Jeanne d'Arc, Jeanne Hachette, madame Garibaldi et des milliers d'autres, c'est une contradiction.
Que si elle est négociante, administratrice, chef d'atelier comme des milliers de femmes, c'est une contradiction.
Que si elle est savante comme le docteur Boivin, Sophie Germain, et beaucoup d'autres, si elle est professeur comme beaucoup d'entre nous le sont, c'est une contradiction.
La thèse soutenue par M. Proudhon, est, comme nous venons de le voir, contredite par la science et par les faits. On se demande s'il est possible qu'il ignore les plus simples notions de l'Anatomie et de la Biologie; on se demande s'il est possible qu'il soit aveugle au point de ne pas voir que la femme est dans la réalité tout ce qu'il prétend qu'elle ne peut être fatalement et juridiquement, dans son absurde et injurieuse théorie; et nous croyons que l'auteur est atteint d'ignorance et d'aveuglement volontaires.
11o Vous nous accusez, M. Proudhon, d'avoir beaucoup nui à la République de Février. Qu'est-ce à dire? Est-ce nous qui l'avons renversée ou bien le vote des hommes? Si ce sont les hommes, que nous reprochez-vous? Et si vous croyez qu'ils ont cédé à notre influence, de quel droit prétendez-vous qu'ils aiment plus que nous la liberté et l'égalité, et qu'ils aient plus que nous le sens de la justice?
Vos reproches sont plaisants: depuis l'origine des sociétés c'est l'homme qui est le maître; or, le vieux monde s'est affaissé sous le poids de l'esclavage, de l'usure, des vices les plus éhontés; le monde moderne menace de périr par l'inégalité et ses tristes conséquences; vous avouez vous-même que l'injustice est partout dans ce monde fait par votre sexe, et vous dites que l'homme a le sens juridique!
Et en présence de l'inégalité, de l'oppression créées par les hommes, de leur amour des distinctions puériles, des bassesses qu'il font pour un bout de ruban, vous accusez les femmes d'aimer l'inégalité et les priviléges!
Elles peuvent les aimer, comme vous, mais elles sont meilleures que vous, si elles ne sont pas plus justes: elles prient pour le vaincu, vous, vous le tuez!
Je ne nie pas que les femmes n'aient fait beaucoup de mal à la Révolution de Février, car elles sont aussi intelligentes que les hommes et ont une grande influence sur eux. Mais qu'a fait pour elles cette Révolution, je vous prie?
Ceux qui gouvernaient alors l'opinion ont eu besoin d'elles: Les plus actives se sont mises à leur service, sans calcul, avec un entier dévouement. Quand vous vous êtes crus bien assis, par décision de la Chambre, vous leur avez fermé les portes des assemblées où elles élargissaient leur cœur pour y comprendre le grand intérêt national et la fraternité universelle. Ce que cette mesure, soutenue par un prêtre chrétien, le pasteur Athanase Coquerel, père, a produit de froissement dans le cœur des femmes, ne saurait se rendre: car nous ne sommes plus aux premiers siècles de l'Église ou au Moyen Age: ce n'est pas en vain que le sang des libres soldats de 89 coule dans nos veines.
Entendez-moi bien, M. Proudhon, vous et tous ceux qui sont assez aveugles, assez orgueilleux, assez despotes pour vous ressembler, et retenez bien ce que je vais vous dire.
La femme est comme le peuple: elle ne veut plus de vos révolutions qui nous déciment au profit de quelques ambitieux bavards.
Elle veut la liberté et l'égalité pour toutes et tous, ou elle saura bien empêcher qu'elles ne soient pour personne.
Nous, femmes de Progrès, nous nous déclarons hautement adversaires de quiconque niera le droit de la femme à la liberté.
Nos sœurs du peuple qui se sont indignées de leur exclusion des réunions populaires, vous disent: il y a bien assez longtemps que vous nous leurrez: il est temps que cela finisse. Nous ne nous laissons plus prendre à vos grands mots de Justice, de Liberté, d'Égalité, qui ne sont que de la fausse monnaie tant qu'ils ne s'appliquent qu'à la moitié de l'espèce humaine. Voulez-vous sauver le monde qui périt? appelez la femme à vos côtés. Si vous ne voulez pas le faire, laissez-nous en repos, phraseurs insipides; vous n'êtes que d'ambitieux hypocrites: nous ne voulons pas que nos hommes vous suivent, et ils ne vous suivront pas.
M. PROUDHON., s'éveillant en sursaut: Insurgée! Insurgée aux doigts tachés d'encre! Impure que le péché a rendue folle!
MOI. Il est inutile de vous emporter, Maître; vous frappez sur une tête de granit. Vous m'avez exposé votre femme thèse; je vous ai discuté comme c'était mon droit. Reprenez un peu de calme pour m'exposer votre femme antithèse.
M. Proudhon est longtemps à se rendre maître de son indignation: y étant enfin parvenu, nous renouons l'entretien.