IV

M. PROUDHON. J'ai dit que la femme, considérée en dehors de l'influence masculine, est un néant......

MOI. Oui, Maître; parce que c'est une pure création de votre pensée.

M. PROUDHON. Mais la femme, considérée sous l'influence de l'homme, est la moitié de l'être humain, et je chante des litanies en son honneur.

MOI. Vous faites donc rentrer la femme dans l'humanité par la porte de l'Androgynie, afin de lui rendre sa part de droits?... C'est drôlet, mais cela m'est égal.

M. PROUDHON. Non pas! non pas! La femme avoir des droits!... Jamais, tant que je serai P. J. Proudhon. Elle est bien le complément de l'homme qui, sans elle, ne serait qu'une brute.....

MOI. Ah! ça, mon docte Maître, comment tout cela s'arrange-t-il dans votre cerveau? Vous m'avez dit jusqu'ici que la femme doit tout à l'homme, puis vous me dites maintenant que, sans la femme, l'homme ne serait qu'une brute... Il n'est donc pas adéquat à sa destinée comme vous l'avez affirmé? Et si la femme n'est rien sans lui, et qu'il ne soit rien sans la femme, je ne vois plus du tout sur quoi vous vous appuyez pour faire de lui l'initiateur de cette pauvre malheureuse.

M. PROUDHON. Je n'ai point à m'expliquer là dessus: c'est mon idée. Je compare seulement les qualités respectives des sexes, et comme je trouve qu'elles sont incommutables.....

MOI. Ah! J'entrevois: alors vous ne les équilibrez pas, parce que vous pensez qu'elles ne se ressemblent pas; et, ne pouvant préjuger les droits de la femme, vous la laissez libre.

M. PROUDHON. Comment! Comment! La femme libre! Quelle horreur! Avez-vous donc résolu de me faire tomber en convulsion? La femme, quelqu'éminentes que soient ses qualités, doit servir l'homme en silence et en toute humilité.

MOI. Franchement, Maître, tout cela me semble un galimatias où, tout Satan que vous êtes, vous ne sauriez vous-même voir goutte.

M. PROUDHON. Écoutez-moi sans plus davantage m'interrompre, si vous voulez me comprendre.

«L'homme, sans la grâce féminine, ne serait pas sorti de la brutalité du premier âge; il violerait sa femelle, étoufferait ses petits, ferait la chasse à ses pareils pour les dévorer.

«La femme est la conscience de l'homme personnifiée, l'incarnation de sa jeunesse, de sa raison et de sa justice, de ce qu'il y a en lui de plus pur et de plus intime, de plus sublime (3e volume. Justice, etc., p. 446).

«Idéalité de son être, elle devient pour lui un principe d'animation, une grâce de force, de prudence, de justice, de patience, de courage, de sainteté, d'espérance, de consolation, sans laquelle il serait incapable de soutenir le fardeau de la vie, de garder sa dignité, de se supporter lui-même, de remplir sa destinée.

«C'est par elle, par la grâce de sa divine parole, que l'homme donne la vie et la réalité à ses idées, en les ramenant sans cesse de l'abstrait au concret.

«Auxiliaire du côté de la justice, elle est l'ange de patience, de résignation, de tolérance, la gardienne de sa foi, le miroir de sa conscience, la source de ses dévouements. Vaincu, coupable, c'est encore dans le sein de la femme qu'il trouve la consolation et le pardon.»

L'homme a la force, la femme la beauté. Par sa beauté, elle doit être l'expression de la Justice «et l'attrait qui nous y porte..... elle sera meilleure que l'homme..... elle sera le moteur de toute justice, de toute science, de toute industrie, de toute vertu» (Id., p. 438).»

Aussi «la beauté est la vraie destination du sexe; c'est sa condition naturelle, son état (Id., p. 439).»

La femme est l'âme de tout: «sans elle toute beauté s'évanouit; la nature est triste, les pierres précieuses sans éclat; tous nos arts, enfants de l'amour, insipides, la moitié de notre travail sans valeur.

«Si, sous le rapport de la vigueur, l'homme est à la femme comme 3 est à 2, la femme, sous le rapport de la beauté, est aussi à l'homme comme 3 est à 2 (Id., p. 340).

«Si du corps nous passons à l'esprit et à la conscience, la femme, par sa beauté, va se révéler avec de nouveaux avantages (Id., p. 344).»

L'esprit de la femme est plus intuitif, plus concret, plus beau que celui de l'homme; «il semble à l'homme, et il l'est en effet, plus circonspect, plus prudent, plus réservé, plus sage, plus égal; c'est Minerve, protectrice d'Achille et d'Ulysse, qui apaise la fougue de l'un, et fait honte à l'autre de ses paradoxes et de ses roueries; c'est la Vierge que la litanie chrétienne appelle siége de Sapience (Id., p. 412).

«La qualité de l'esprit féminin a pour effet de servir au génie de l'homme de contre-épreuve, en reflétant ses pensées sous un angle qui les lui fait paraître plus belles si elles sont justes, plus absurdes si elles sont fausses; en conséquence à simplifier notre savoir, à le condenser en des propositions simples, faciles à saisir comme de simples faits, et dont la compréhension intuitive, aphoristique, imagée, tout en mettant la femme en partage de la philosophie et des spéculations de l'homme, lui en rend à lui-même la mémoire plus nette, la digestion plus légère..... Il n'est pas un homme parmi les plus savants, les plus inventifs, les plus profonds qui n'éprouve, de ses communications avec les femmes, une sorte de rafraîchissement.....

«Les vulgarisateurs sont en général des esprits féminisés; mais l'homme n'aime pas à servir la gloire de l'homme, et la nature prévoyante a chargé la femme de ce rôle (Id., p. 442 et 441).

«Qu'elle parle donc, qu'elle écrive même, je l'y autorise et je l'y invite; mais qu'elle le fasse selon la mesure de son intelligence féminine, puisque c'est à cette condition qu'elle peut nous servir et nous plaire, sinon je lui ôte la parole (Id., p. 405).

«L'homme a la force; mais cette constance dont il se vante en sus, il la tient surtout de la femme..... Par elle (la femme) il dure et apprend le véritable héroïsme. A l'occasion elle saura lui donner l'exemple, alors elle sera plus sublime que lui (Id., p. 443).

«La femme rendra le droit aimable et, de ce glaive à double tranchant, fera un rameau de paix..... Point de justice sans tolérance; or, c'est à l'exercice de la tolérance que la femme excelle; par la sensibilité de son cœur, la délicatesse de ses impressions, par la tendresse de son âme, par son amour, enfin, elle arrondit les angles tranchants de la justice, détruit ses aspérités, d'une divinité de terreur, fait une divinité de miséricorde. La justice, mère de paix, ne serait pour l'humanité qu'une cause de désunion sans ce tempérament qu'elle reçoit surtout de la femme.» (Id., p. 443 et 444.)

Et quelle chasteté possède la femme! Avec quelle constance elle attend son fiancé! Quelle continence elle observe pendant l'absence ou la maladie de son mari! Ah! «la femme seule sait être pudique... Par cette pudeur qui est sa prérogative la plus précieuse, elle triomphe des emportements de l'homme et ravit son cœur.» (Id., p. 444.)

Et quelle sagesse dans le choix qu'elle fait du compagnon de sa vie!

«Elle veut l'homme fort, vaillant, ingénieux; elle le méconnaît s'il n'est que gentil et mignon.»

Maintenant, ma peu chère, peu docile, et fort peu révérencieuse disciple, résumons-nous.

La femme, sous le rapport de la beauté physique intellectuelle et morale, est à l'homme comme 3 est à deux; «ainsi l'on peut bien dire qu'entre l'homme et la femme il existe une certaine équivalence, provenant de leur comparaison respective, au double point de vue de la force et de la beauté; si par le travail, le génie et la justice l'homme est à la femme comme 27 est à 8, à son tour par les grâces de la figure et de l'esprit, par l'aménité du caractère et la tendresse du cœur, elle est à l'homme comme 27 est à 8..... Mais ces qualités respectives sont incommutables, ne peuvent être la matière d'aucun contrat...

«Or, comme toute question de prépondérance dans le gouvernement de la vie humaine, ressortit soit de l'ordre économique, soit de l'ordre philosophique ou juridique, il est évident que la supériorité de la beauté, même intellectuelle et morale, ne peut créer une compensation à la femme, dont la condition est ainsi fatalement subordonnée.» (Id., p. 445.) Me comprenez-vous maintenant?

MOI. Ce que je comprends, c'est que cela est pur sophisme, chose facile à démontrer; c'est que, si votre thèse est absurde, votre antithèse, quelque complimenteuse qu'elle soit, l'est tout autant; c'est que vous avez entassé contradictions sur contradictions, et c'est pour moi un triste spectacle que de voir une intelligence aussi forte et aussi belle que la vôtre se livrer à de tels exercices.

Vous allez juger vous-même si mes reproches et mes regrets sont fondés.

Dans la Thèse vous dites: l'homme seul est par lui-même intelligent et juste, seul il est adéquat à sa destinée; la femme n'a pas de raison d'être; sans l'homme elle ne sortirait pas de l'état bestial.

Dans l'antithèse: sans la femme, qui est le principe d'animation de l'homme, le moteur de toute science, de tout art, de toute industrie, de toute vertu; sans la femme, qui rend la justice possible, la pensée compréhensible et applicable, l'homme, bien loin d'être par lui-même juste, intelligent, travailleur, ne serait qu'une brute qui violerait sa femelle, étranglerait ses petits et ferait la chasse à ses pareils pour les dévorer.

Que résulte-t-il de ces affirmations divergentes? Que si la femme seule est inadéquate à sa destinée, l'homme seul est inadéquat à la sienne, et que l'adéquation de l'un et de l'autre se fait par la synthèse de leurs qualités respectives.

Il en résulte encore que, de votre propre aveu, l'homme reçoit autant de la femme que celle-ci reçoit de lui, puisque, s'il la tire de l'état bestial, elle le tire de l'état de brute féroce.

Il en résulte enfin que, toujours de votre propre aveu, il y a équivalence entre les qualités respectives des deux sexes. Seulement vous prétendez que ces qualités ne peuvent se mesurer, ne peuvent être pour cela matière à contrat, et que les qualités de l'homme, important plus à l'état social que celles de la femme, celle-ci doit être subordonnée au premier.

Dites-moi, Monsieur, y a-t-il commutabilité entre les qualités qui différencient les hommes?

Entre l'homme de génie et le modeste chiffonnier?

Entre le philosophe qui renouvelle l'esprit humain et le portefaix qui ne sait même pas lire?

Entre le cerveau qui découvre une grande loi naturelle et celui qui ne pense à rien?

Répondre affirmativement est impossible: car on ne compare que des choses de même nature.

Or, s'il ne peut y avoir commutabilité entre des individus si différents, il n'y a donc pas, d'après votre système, matière entre eux à contrat social?

Pourquoi donc alors prétendez-vous que ces hommes doivent être égaux socialement?

Pourquoi donc acceptez-vous qu'ils puissent associer, dans un contrat particulier, des choses qui ne peuvent être soumises à une commune mesure?

Il n'est pas besoin d'être bien fort en philosophie, en économie, Monsieur, pour savoir qu'un contrat quelconque est un aveu d'insuffisance personnelle; que l'on ne s'associerait pas si l'on pouvait se passer des autres; et qu'en général les contractants ont pour motif de se compléter, sous un certain point de vue, en mettant la commutabilité où la nature des choses ne l'a pas mise.

Dans une œuvre commune, l'un apporte son idée, un autre ses bras, un troisième son argent, un quatrième la clientèle: si chacun d'eux avait eu tout cela ensemble, aucun n'aurait songé à s'associer: une heureuse insuffisance les a rapprochés, et leur a fait établir l'équivalence entre chacun des apports qui ne pouvaient être soumis à une commune mesure.

Donc il serait vrai que les qualités respectives des sexes diffèrent comme vous le prétendez, que, par cela même qu'elles sont également nécessaires à l'œuvre collective, elles sont essentiellement matière à contrat et équivalentes.

Mais diffèrent-elles comme vous le dites? Vous savez ce que répondent et la science et les faits. Nous n'y reviendrons pas. Toutes vos distinctions de beauté et de force ne sont que des classements de fantaisie. Nous savons tous que sur dix-huit millions de mâles français, à l'heure qu'il est, nous avons quelques hommes de génie, très spécialistes, un peu plus d'hommes de talent, peut-être pas quatre philosophes, énormément de médiocrités et une foule immense de nullités. C'est donc une dérision d'établir le droit de prépotence d'un sexe d'après des qualités qui, d'une part, ne sont pas chez chacun de ses membres, et de l'autre se trouvent souvent à un plus haut degré dans le sexe qu'on prétend soumettre.

D'ailleurs votre sexe possédât-il les qualités que vous lui attribuez, à l'exclusion du mien, puisque, de votre aveu, il n'y aurait ni civilisation, ni science, ni art, ni justice, sans les qualités que vous dites spéciales à la femme; que sans ces qualités l'homme ne serait qu'une brute et un anthropophage, il en résulterait que la femme est au moins l'équivalente de l'homme, si ce n'est sa supérieure.

Relevons maintenant quelques-unes de vos contradictions.

1re Thèse. La femme est une sorte de moyen terme entre l'homme et le reste des animaux.

Antithèse. Non; la femme est l'idéalisation de l'homme, dans ce qu'il a de plus sublime et de plus pur.

2e Thèse. La femme est une créature inerte, sans entendement, qui n'a pas de raison d'être.

Antithèse. Non; la femme est le principe d'animation de l'homme; sans elle, il ne pourrait remplir sa destinée; elle est le mobile de toute justice, de toute science, de toute industrie, de toute civilisation, de toute vertu.

3e Thèse. La femme ne sait ni formuler un jugement, ni le motiver; elle n'a que des idées décousues, des raisonnements à contre sens; elle prend des chimères pour des réalités, ne compose que des macédoines, des monstres.

Antithèse. Non; l'intelligence de la femme est plus belle que celle de l'homme; elle a l'esprit plus sage, plus prudent, plus réservé; elle fait la contre-épreuve des idées masculines. C'est Minerve faisant honte à Ulysse de ses paradoxes et de ses roueries; c'est un siége de Sapience.

4e Thèse. Sans l'aimantation de l'homme, la femme ne sortirait pas de l'état bestial.

Antithèse. Sans l'aimantation de la femme, l'homme ne serait qu'une bête féroce.

5e Thèse. La femme qui philosophe et écrit tue sa progéniture; elle ferait mieux d'aller repasser ses collerettes; elle n'est bonne qu'à être concubine et courtisane.

Antithèse. La femme doit entrer en participation de la philosophie et des spéculations de l'homme, et les vulgariser par ses écrits.

6e Thèse. La conversation de la femme épuise, énerve; celui qui voudra conserver intacte la force de son esprit et de son corps fuira la femme.

Antithèse. La conversation de la femme rafraîchit les hommes les plus éminents.

7e Thèse. La femme a la conscience débile; elle est immorale, anti-juridique; elle ne vaut comme responsabilité morale qu'à quarante-cinq ans.

Antithèse. La femme est le miroir de la conscience de l'homme, l'incarnation de cette conscience; par elle seule la justice devient possible; elle est la gardienne des mœurs; elle est supérieure à l'homme en beauté morale.

8e Thèse. La femme est sans vertu.

Antithèse. La femme excelle dans la tolérance; c'est par elle que l'homme apprend la constance et le véritable héroïsme.

9e Thèse. La femme est impudique: c'est elle qui a l'initiative aux œuvres de l'amour.

Antithèse. La femme seule sait être pudique; en principe, il n'y a pas de femmes impures; c'est la femme qui calme les emportements sensuels de l'homme.

10e Thèse. La femme préfère un mâle laid, vieux et méchant;

Non, la femme préfère un mannequin joli, gentil, un galantin, un fripon.

Antithèse. Non; la femme veut l'homme fort, vaillant, ingénieux; elle le méconnaît quand il n'est qu'un mannequin joli, gentil, un galantin.

J'irais ainsi jusqu'à cent, et je ferais une croix pour recommencer une autre centaine. Est-il bien possible, Monsieur, que vous vous moquiez ainsi de vos lecteurs!

M. PROUDHON. La contradiction n'est pas dans ma pensée, mais seulement dans les termes. La femme de ma thèse est celle qui n'a pas subi l'aimantation masculine, tandis qu'au contraire, celle de l'antithèse l'a subie.

MOI. Vous ririez bien de nous, si nous prenions au sérieux une telle réponse. Quoi, vous avez vu des femmes hors de la société, et qui auraient pu prendre les hommes pour des oies de frère Philippe?

Vous avez constaté que, dans cette ménagerie, on pensait faux, on écrivait mal, on ne valait comme conscience qu'à quarante-cinq ans?

Que là, en l'absence des hommes, les femmes ont l'initiative aux œuvres de l'amour?

Que la conversation de ces femmes épuise, énerve les hommes qui n'y sont pas?

Que ces femmes préfèrent les hommes vieux, laids, méchants, ou les mannequins jolis, gentils, qui ne sont pas à leur disposition?

Si la femme de votre thèse est celle qui n'a pas subi l'influence masculine, pourquoi prenez-vous les femmes que vous attaquez parmi celles qui l'ont subie?

Vos contradictions, mon Maître, sont de vraies et bonnes contradictions. Pour vous comme pour nous, il n'y a qu'une femme: celle qui vit dans la société de l'homme, qui a comme lui des défauts et des vices, et l'influence autant qu'elle en est influencée: l'autre n'a jamais existé que dans le cerveau des mystiques et des hallucinés.

Mais laissons cela.

On m'a dit que vous aviez parlé de l'amour: cela me semblerait impossible, si je ne vous savais pas tant d'audace.

M. PROUDHON. J'en ai parlé, ainsi que du Mariage.

MOI. Eh bien! faisons une petite excursion sur ces deux territoires. Parlons de l'Amour d'abord.