I
Vous dites à l'enfant qui ment: c'est mal de tromper: tu ne voudrais pas qu'on te trompât.
Vous dites à l'enfant qui dérobe: c'est mal de voler: tu ne voudrais pas qu'on te volât.
Vous dites à l'enfant qui abuse de sa force, de son intelligence pour tourmenter son compagnon plus jeune: tu ne voudrais pas qu'on te fît ces choses; tu es un méchant et un lâche.
Voilà de bonnes leçons. Pourquoi donc alors, quand l'enfant est devenu jeune homme, dites-vous: il faut que les jeunes gens jettent la gourme du cœur?
Jeter la gourme du cœur, c'est tromper des jeunes filles, perdre leur avenir, pratiquer l'adultère, entretenir des lorettes, fréquenter le lupanar.
Et ce sont des mères, ce sont des femmes, qui consentent ainsi à la profanation de leur sexe!
Ce sont les mêmes qui ont défendu à leurs fils de voler un jouet, qui leur permettent de voler l'honneur et le repos des autres!
Ce sont les mêmes qui ont fait honte à leurs fils du mensonge, qui leur permettent de tromper de pauvres filles!
Ce sont les mêmes qui ont fait à leurs fils un crime d'opprimer plus faibles qu'eux, qui leur permettent d'être oppresseurs et lâches envers les femmes!
Puis elles se plaignent ensuite que leurs fils se comportent mal envers elles; qu'ils se déshonorent et se ruinent;
Qu'ils souhaitent la mort de leurs parents, afin d'enrichir les usuriers auxquels ils ont emprunté pour entretenir le luxe de leurs maîtresses;
Elles se plaignent qu'ils détruisent leur santé et ne donnent à leurs mères que des petits fils étiolés, pour l'existence desquels elles seront dans de continuelles angoisses.
Eh! Mesdames, vous n'avez que ce que vous méritez: portez le poids d'une solidarité que vous ne pouvez fuir. Vous avez autorisé Messieurs vos fils à jeter la gourme du cœur, subissez en les conséquences.
Mais une mère ne peut être la confidente de son fils, dit-on.
Pourquoi cela, Madame, si vous l'avez élevé de manière à ne vous point faire de confidences déshonorantes?
Il n'aurait pas à vous en faire, si vous l'aviez habitué à se vaincre, à respecter toute femme comme sa mère, toute petite fille comme sa sœur; à traiter autrui comme il trouve juste d'être traité; si tous lui aviez bien inculqué qu'il n'y a qu'une morale, à laquelle les deux sexes sont également astreints d'obéir; si vous lui aviez fait honorer, aimer et pratiquer le travail; si vous lui aviez dit que nous vivons pour nous perfectionner, pratiquer la Justice et la Bienveillance, et rendre à l'humanité ce qu'elle fait pour nous en nous protégeant, nous éclairant, nous moralisant, nous entourant de sécurité et de bien-être; qu'enfin notre gloire est de nous soumettre à la grande loi du Devoir.
Si vous l'aviez ainsi élevé, Madame, en surprenant chez votre fils les premiers signes du vif attrait que l'homme éprouve vers l'autre sexe, bien loin d'abandonner aux hasards de l'inexpérience l'éducation de cet instinct, vous feriez ce que vous avez fait pour les autres: vous apprendriez au jeune homme à le soumettre à une sage discipline.
Au lieu de répéter cette parole niaisement atroce: il faut que les jeunes gens jettent la gourme du cœur, vous prendriez affectueusement les mains de votre fils et, les yeux fixés sur les siens, vous lui diriez: Mon enfant, la nature veut qu'une femme t'attire désormais plus que moi, et maintienne ou détruise ce que j'ai si laborieusement élevé: Je n'en murmure pas: il faut que les choses soient ainsi. Mais ma tendresse et mon devoir exigent que je t'éclaire en cette grave circonstance. Dis-moi, si un jeune homme, pour satisfaire l'instinct qui s'éveille en toi maintenant, corrompait ta sœur, sacrifiait sa vie, que penserais-tu de lui? Que ferais-tu?
Le jeune homme, habitué dès l'enfance à pratiquer la Justice, ne manquerait pas de répondre: je penserais qu'il est pervers et lâche... Est-ce qu'on ne le punirait pas, ma Mère?
—Non, mon fils, le séducteur n'est pas puni par la loi.
—Eh! bien je le tuerais: car je rentre dans mon droit de justicier, quand la loi n'a pas pourvu.
—Bien, mon enfant. Ainsi tu ne seras à l'égard d'aucune jeune fille ni pervers ni lâche; tu ne mériteras pas de subir l'arrêt que tu as prononcé, c'est à dire d'être tué. Tu respecteras donc toutes les jeunes filles comme tu veux qu'on respecte ta sœur, comme tu voudrais qu'on respectât ta fille.
Autre question: que penserais-tu d'un homme qui m'aurait entraînée à trahir ton père; lui aurait enlevé mon cœur et mes soins; m'aurait détournée des graves devoirs de la maternité? Que penserais-tu de celui qui se conduirait ainsi à l'égard de ta propre compagne?
—Je le jugerais comme l'autre et ne le traiterais pas mieux.
—Bien encore. Ainsi donc tu respecteras toutes les femmes mariées comme tu veux qu'on respecte ta mère et ta femme; et si tu en rencontres quelqu'une pour laquelle tu te sentes de l'inclination, quelqu'autre assez déloyale pour chercher à te plaire, tu les fuiras: car le seul remède contre la passion, c'est la fuite.
Une multitude de femmes, d'abord innocentes, ont été détournées de la droite voie par des hommes qui ne pensent pas comme toi. Aujourd'hui elles se vengent sur ton sexe du mal qu'il leur a fait. Elles corrompent et ruinent les hommes qui, dans leur compagnie, perdent le sens moral, apprennent à rire de ce que tu crois et vénères, compromettent et perdent leur santé. Te sens-tu le triste courage de t'exposer à de semblables risques?
Le jeune homme, exercé dès l'enfance à soumettre ses penchants à la Raison et à la Justice, répondra:
—Non, ma mère, je ne ferai pas ce que je ne voudrais pas qu'eût fait ma compagne; je ne veux ni me dégrader moralement, ni perdre ma santé, ni contribuer pour ma part à perpétuer un état de choses qui dégrade le sexe auquel appartiennent ma femme, ma mère, ma sœur et mes filles, si j'ai le bonheur d'en avoir.
Je t'avoue très sincèrement que je prévois en moi une lutte violente; mais grâce à la gymnastique morale à laquelle tu m'as habitué, grâce à l'idéal de destinée que tu m'as donné, que j'ai accepté dans la plénitude de ma Raison et qui me trace mon Devoir, je ne désespère pas de me vaincre.
—Cette victoire te sera moins difficile à obtenir, si tu t'occupes utilement et sérieusement: car alors tu appelleras la vitalité dans les régions supérieures du cerveau. Tu feras sagement d'ajouter à cela beaucoup d'exercice physique; de t'abstenir d'une nourriture trop substantielle, et surtout de boissons excitantes: tu connais les réactions du physique sur le moral. Évite avec soin les lectures licencieuses, les conversations déplacées; donne place dans ton esprit à la vierge qui doit s'unir à toi: pense et agis comme si tu étais en sa présence, cela te gardera et te purifiera. Ce doux idéal te rendra fort contre la tentation, et contribuera beaucoup à te rendre froid auprès des femmes à qui tu ne dois donner aucune place dans ton cœur.
L'amour, mon enfant, est une chose fort grave par ses conséquences; car les êtres qu'il unit se modifient l'un par l'autre: il laisse des traces, quelque peu de durée qu'il ait eue.
Son but, c'est le Mariage dont une des fins est la continuité de l'espèce. Or tu connais les effets de la solidarité du sang; il est donc très important que tu ne choisisses pour compagne, qu'une femme dont le caractère, les mœurs, les principes soient d'accord avec les tiens; non seulement pour ton bonheur propre, mais pour l'organisation même de tes enfants, l'unité de leur nature et de leur conduite.
Si la passion ne te laisse pas suffisamment libre, viens à moi: j'y verrai à ta place, et si je te dis: mon fils, cette femme t'abaissera, te fera commettre des fautes; de son fait, tes enfants auront telles mauvaises inclinations; elle n'est pas douée pour les élever en vue de ton idéal qu'elle n'acceptera jamais, parce qu'elle est vaine et égoïste; si je te dis cela, je sais, mon fils, que, quelle que soit ta souffrance, tu renonceras à une femme que tu n'aimerais plus au bout de quelques mois d'union, et que tu préféreras une douleur passagère à une vie de malheur.