VII

Nous avons dit pourquoi nous repoussons les théories que nous avons esquissées; disons pourquoi nous ne donnons ni ne voulons donner une classification des sexes.

Nous ne donnons pas une classification, parce que nous n'en avons ni ne pouvons en avoir une; les éléments manquent pour l'établir. Une induction biologique nous permet d'affirmer qu'elle existe; mais dans le milieu actuel, il est impossible d'en dégager la loi: le véritable cachet féminin ne sera connu qu'après un ou deux siècles d'éducation semblable et de droits égaux: alors point ne sera besoin de faire une classification, car la fonction ira naturellement au fonctionnaire sous un régime d'égalité où les éléments sociaux se classeront d'eux-mêmes.

Mes croyances et mes espérances en ce qui concerne cet avenir, je ne les dirai pas; car je puis être dans l'erreur, puisque je n'ai pas de faits pour contrôler mes intuitions, et tout ce qui est purement utopie a toujours un côté dangereux. D'ailleurs, n'ai-je pas dit qu'eussé-je une classification, je ne la donnerais pas? Pourquoi? Parce qu'on en ferait, comme toujours, un détestable usage, si elle était adoptée.

Jusqu'ici ne s'est-on pas servi de classifications basées sur des caractères qu'on a reconnus purement transitoires plus tard, pour opprimer, déformer et calomnier ceux qu'on reléguait dans les rangs inférieurs?

L'histoire est là pour nous donner ce salutaire enseignement.

La ville pédaille, la gent taillable et corvéable à merci, n'était bonne qu'à battre l'eau des étangs et à se laisser tondre jusqu'au vif: où est-elle aujourd'hui? elle invente, gouverne, légifère et transforme peu à peu notre globe, dévasté par l'espèce supérieure seule capable, en un séjour riant et paisible.

Sur toute classification de l'espèce humaine soit en castes, en classes, en sexes, reposent trois iniquités.

La première est de faire un crime à l'individu rejeté dans la série inférieure, de ne point ressembler au type de convention qu'on s'en est formé, tandis qu'on permet fort bien à l'être, dit supérieur, de ne pas ressembler à son type: c'est ainsi qu'un homme faible, lâche, inintelligent, un modiste, un brodeur, n'en sont pas moins des hommes, tandis qu'une virago, une femme ferme, courageuse, une grande souveraine, une philosophe ne sont pas des femmes, mais des hommes qu'on n'aime pas, et qu'on livre en pâture aux bêtes et aux femmelettes jalouses qui les déchirent.

La seconde iniquité est de se servir du type de convention pour déformer l'être classé dans la série inférieure, pour tuer ses énergies, empêcher son progrès. Alors, pour arriver au but, on organise l'éducation, le milieu social, on invente des préjugés et l'on réussit en général si bien que l'opprimé, qui s'ignore, se croit réellement de nature inférieure, se résigne à ses fers et va jusqu'à s'indigner de la révolte de ceux de sa série qui sont trop énergiques et personnels pour n'avoir pas réagi contre ce que l'imbécillité sociale prétendait faire d'eux.

La troisième iniquité est de se servir de l'état d'abaissement où l'on a réduit l'opprimé pour le calomnier et nier ses droits: on s'écrie: regardez: Voilà le serf! Voilà l'esclave! Voilà le nègre! Voilà l'ouvrier! Voilà la femme! Quels droits voulez-vous reconnaître à ces natures inférieures et débiles? Ils sont incapables de se connaître et de se régir: nous devons donc penser, vouloir et gouverner pour eux.

Eh! non, Messieurs, ce ne sont pas là des hommes et des femmes: ce sont les tristes produits de votre égoïsme, de votre affreux esprit de domination, de votre imbécillité..... S'il y avait des dieux infernaux, je vous y dévouerais sans pitié et de tout mon cœur! Au lieu de calomnier vos semblables pour conserver vos priviléges, donnez leur l'instruction, la liberté; alors seulement vous aurez le droit de vous prononcer sur leur nature: car on ne peut connaître la nature d'une créature humaine que lorsqu'elle se développe en toute liberté dans l'égalité.

J'ai justifié, je crois, ma répugnance à donner une classification des sexes, et par l'impossibilité d'en établir actuellement une raisonnable, et par la crainte bien légitime de l'usage qu'on en ferait.

Mais on m'objectera, non sans raison, qu'il faut une classification pour la pratique sociale.

J'y consens de tout mon cœur, puisque j'ai fait toutes mes réserves, et prouvé l'inanité des classifications actuelles.

Comme mon principe est que la fonction doit aller au fonctionnaire qui prouve sa capacité, je dis qu'à l'heure qu'il est, par la différence d'éducation, l'homme et la femme ont des fonctions distinctes; et qu'il faut donner à cette dernière la place qu'en général elle mérite.

J'ajoute que c'est une violation du droit naturel de la femme que de la former en vue des fonctions qu'on lui destine: elle doit, sous tous les rapports, être dans le droit commun: pas plus qu'à l'homme, on ne peut légitimement lui dire: ton sexe ne peut faire cela, ne peut prétendre à cela: si elle le fait et y prétend, c'est que son sexe peut le faire et y prétendre: s'il ne le pouvait, il ne le ferait pas; le premier droit est la liberté, le premier devoir la culture de ses aptitudes, le développement de sa raison, de sa puissance d'utilité: un Dieu dit-il le contraire, ce ne serait pas la conscience, mais ce Dieu qui aurait menti.

Que la femme donc prenne la place qui convient à son développement actuel, mais qu'elle se rappelle sans cesse que cette place n'est point fixe et qu'elle doit tendre à monter toujours, jusqu'au jour où sa nature spéciale se révélant par l'égalité d'éducation, d'instruction, de Droit et de Devoir, elle prendra partout sa place légitime à côté de l'homme et sur la même ligne que lui.

Qu'elle rie de toutes les folles utopies élaborées sur sa nature, ses fonctions déterminées pour l'éternité, et se rappelle qu'elle est, non pas ce que la nature, mais ce que l'esclavage, les préjugés, l'ignorance, l'ont faite: qu'elle se délivre de toutes ces chaînes et ne se laisse plus intimider et abrutir.

Ainsi Messieurs, toute ma pensée sur la nature et les fonctions de la femme peut se résumer dans les quelques propositions suivantes:

Je crois, parce qu'une induction physiologique m'y autorise que, sur le fonds général de l'humanité, commun aux deux sexes, la sexualité imprime un cachet.

En fait, j'ignore; et vous n'en savez pas plus que moi, quels sont les véritables caractères ressortant de la distinction des sexes, et je crois qu'ils ne peuvent se révéler que par la liberté dans l'égalité, la parité d'instruction et d'éducation.

Dans la pratique sociale, les fonctions doivent appartenir à qui peut les remplir: donc la femme doit remplir les fonctions auxquelles elle se montre apte, et l'on doit s'organiser pour que cela ait lieu.

Quelles sont ces fonctions relatives à son degré de développement actuel? Je vous le dirai plus loin, Messieurs.

CHAPITRE II.
L'AMOUR, SA FONCTION DANS L'HUMANITÉ.