VI

Vous admettez enfin une classification, me dites vous, Messieurs; et vous convenez, de plus, qu'il y a des fonctions masculines et des fonctions féminines.

—Vous vous méprenez, Messieurs: vous m'accusiez d'être incapable de vous donner une théorie complète, je vous ai donné l'ébauche de quatre; ébauche qu'il me serait facile d'étendre et de parfaire. Mais je n'admets pas une seule de ces théories dans son ensemble.

—Vous êtes donc éclectique?

—Que les Dieux m'en gardent: j'ai autant de répugnance pour l'éclectisme que pour le nombre trois et l'androgynie.

Je n'admets pas la théorie de l'identité des sexes, parce que je crois avec la Biologie qu'une différence organique essentielle modifie l'être tout entier; qu'ainsi la femme doit différer de l'homme.

Je n'admets pas la théorie de la supériorité d'un sexe ni de l'autre, parce qu'elle est absurde: l'humanité est homme-femme ou femme-homme; on ne sait ce que serait un sexe, s'il n'était pas incessamment modifié par ses rapports avec l'autre, et nous ne les connaissons qu'ainsi modifiés: ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils sont ensemble la condition d'être de l'humanité; qu'ils sont également nécessaires, également utiles l'un à l'autre et à la société.

Je n'admets pas ma troisième théorie parce qu'elle est d'un nominalisme outré; s'il est bien vrai que tous les individus des deux sexes diffèrent de l'un à l'autre d'une manière bien autrement notable que ceux des autres espèces, il n'en est pas moins vrai qu'une classification, fondée sur un caractère anatomique constant, est légitime, et que le principe de classification est dans la nature des choses; car si les choses nous apparaissent classées, c'est qu'elles le sont: les lois de l'esprit sont les mêmes que celles de la nature en ce qui touche la connaissance: il faut l'admettre, à moins d'être sceptique ou idéaliste, or je ne suis ni l'un ni l'autre; je ne suis pas non plus réaliste dans l'acception philosophique du mot, car je ne crois pas que l'espèce soit quelque chose en dehors des individus en qui elle se manifeste: elle est en eux et par eux, ce qui revient à dire qu'il y a des individus identiques sous un ou plusieurs rapports, quoique différents sous tous les autres.

Enfin je n'admets pas la quatrième théorie, quoique son principe soit vrai, parce que les faits nombreux qui contredisent les caractères différentiels, ne me permettent pas de croire que ces caractères soient des lois établies par la sexualité.

En effet, il y des cerveaux d'hommes sur des têtes de femme et vice versâ.

Des hommes mobiles, impressionnables; des femmes fermes et insensibles.

Des femmes grandes, fortes, musclées, soulevant un homme comme une plume; des hommes petits, frêles, d'une extrême délicatesse de constitution.

Des femmes qui ont une voix de stentor, des manières rudes; des hommes qui ont la voix douce, des manières gracieuses.

Des femmes qui ont les cheveux courts, raides, sont barbues, ont la peau rude, les formes anguleuses; des hommes qui ont les cheveux longs, soyeux, sont imberbes, gras, replets.

Des femmes qui ont une circulation énergique; des hommes qui en ont une faible et lente.

Des femmes franches, étourdies, hardies; des hommes rusés, dissimulés, timides.

Des femmes violentes, qui aiment la lutte, la guerre, la dispute; qui éprouvent le besoin de tempêter à tout propos; des hommes doux, patients, ayant horreur de la lutte et très poltrons.

Des femmes qui aiment l'abstraction, généralisent et synthétisent beaucoup, qui n'ont d'intuition d'aucune sorte; des hommes intuitifs, fins observateurs, bons analystes, incapables de généraliser...... J'en connais bon nombre.

Des femmes insensibles aux œuvres d'art, qui ne sentent pas le beau; des hommes remplis d'enthousiasme pour l'un et l'autre.

Des femmes immorales, impudiques, sans respect pour rien ni personne; des hommes moraux, chastes, vénérants.

Des femmes dissipatrices, désordonnées; des hommes économes et parcimonieux jusqu'à l'avarice.

Des femmes profondément égoïstes, sèches, disposées à exploiter la faiblesse, la bonté, la sottise ou la misère d'autrui; des hommes pleins de générosité, de mansuétude, prêts à se sacrifier.

Que résulte-t-il de ces faits indéniables? C'est que la loi des différences sexuelles ne se manifeste pas par les caractères généraux qu'on a établis.

C'est que ces caractères peuvent fort bien n'être que le résultat de l'éducation, de la différence des préjugés, de celle des occupations, etc.

C'est que, de ces généralités pouvant être le fruit d'une différence de gymnastique et de milieu, l'on ne peut rien légitimement conclure quant aux fonctions de la femme: ne serait-il pas absurde, en effet, de prétendre qu'une femme organisée pour la philosophie et les sciences, ne peut, ne doit pas s'en occuper parce qu'elle est femme, tandis qu'au homme incapable, mais assez sot et assez vaniteux pour ignorer son incapacité, peut et doit s'en occuper parce qu'il est homme?

Les fonctions appartiennent à ceux qui prouvent leur aptitude et non pas à une abstraction qu'on appelle sexe: car en définitive toute fonction est individuelle dans sa totalité ou dans ses éléments.