IV

Tous les appareils d'un même organisme se modifient les uns les autres et, par ce fait, les fonctions se modifient mutuellement.

Or l'homme et la femme diffèrent l'un de l'autre par un appareil important.

Donc chacun des deux sexes doit différer l'un de l'autre, non seulement par l'appareil qui les distingue, mais par toutes les modifications qu'amène la présence de cet appareil.

Voilà, Messieurs, mon premier syllogisme: je sais que nous nous n'aurons pas maille à partir là dessus: c'est de la Biologie classique.

Recherchons anatomiquement les différences organiques que la sexualité fait subir à l'homme et à la femme.

Système nerveux. Les nerfs, dit du sentiment, sont plus développés chez la femme que chez l'homme; ceux du mouvement le sont moins; le cervelet est plus développé dans la tête de l'homme que dans celle de la femme; chez celle-ci le diamètre antéro-postérieur du cerveau l'emporte sur le bi-latéral qui est relativement plus grand dans le sexe masculin: on remarque aussi que les organes de l'observation, de la circonspection, de la ruse et de la philogéniture sont plus volumineux dans la tête de la femme que dans celle de l'homme, chez lequel prédominent les organes rationnels, ceux du combat et de la destruction.

Système locomoteur. L'homme est plus grand que la femme, a les os plus compacts, les muscles plus gros et mieux nourris, les tendons plus forts; son thorax a une direction opposée à celui de la femme: dans celui de la femme, la plus grande largeur est entre les épaules, chez l'homme, elle est à la base; le bassin est plus large, plus évasé dans le sexe féminin que chez l'autre.

Systèmes épidermique et cellulaire. L'homme a la peau plus pileuse que la femme; ce qu'on nomme la graisse est moins abondant dans l'organisme masculin que dans le féminin; généralement la peau de l'homme est plus rude et toutes ses formes sont moins arrondies; la femme a les cheveux plus longs, plus soyeux.

Organes splanchniques. La masse cérébrale est relativement la même chez les deux sexes, ainsi que les organes du cerveau, sauf les prédominances que nous avons signalées; le système respiratoire diffère un peu: la femme respire de plus haut que l'homme: chez celui-ci la circulation est plus active, plus énergique.

A ces différences physiques correspondent les différences intellectuelles et morales.

La femme, ayant les nerfs du sentiment plus développés, est plus impressionnable et plus mobile que l'homme.

Étant plus faible et aussi volontaire, elle obtient par l'adresse et la ruse ce qu'elle ne peut obtenir par la force; sa faiblesse lui donne de la timidité, de la circonspection, le besoin de se sentir protégée.

Les travaux qui exigent de la force lui répugnent.

Sa destination maternelle la rend ennemie de la destruction, de la guerre; et son organisation plus délicate lui fait redouter et fuir la lutte. Cette même destination maternelle imprime un cachet particulier à son intelligence: elle aime le concret, et tend toujours à faire passer l'idée dans les faits, à l'incarner, à lui donner une forme arrêtée; son raisonnement est l'intuition ou l'aperception rapide d'un rapport général, d'une vérité que l'homme ne dégage qu'avec beaucoup de peine, à l'aide des échasses logiques.

La femme est meilleure observatrice que l'homme, et pousse plus loin que lui l'induction; elle est en conséquence plus pénétrante, et bien meilleur juge de la valeur morale et intellectuelle de ceux qui l'entourent.

Plus que l'homme, elle a le sentiment du beau, la délicatesse du cœur, l'amour du bien, le respect de la pudeur, la vénération pour tout ce qui est supérieur.

Plus prévoyante que lui, elle a plus d'ordre et d'économie, et surveille les détails administratifs avec une conscience qui va souvent jusqu'à la puérilité.

La femme est adroite, appliquée: elle excelle dans les travaux de goût, et possède de grandes tendances artistiques.

Plus douce, plus tendre, plus patiente que l'homme, elle aime tout ce qui est faible, protége tout ce qui souffre; toute douleur, toute misère met une larme dans ses yeux, tire un soupir de sa poitrine.

Voilà bien la femme, telle que vous la dépeignez, Messieurs.

Puis tous ajoutez:

La vocation de la femme est donc l'amour, la maternité, le ménage, les occupations sédentaires.

Elle est trop faible pour les travaux qui exigent la force et pour ceux de la guerre.

Elle est trop impressionnable et trop sensible, trop bonne, trop douce pour être législateur, juge et juré.

Son goût pour les détails d'intérieur, la vie retirée et les graves fonctions de la maternité indiquent assez qu'elle n'est pas faite pour des emplois publics.

Elle est trop mobile pour cultiver utilement la science; trop faible et trop occupée ailleurs, pour suivre des expériences soutenues.

Son genre de rationalité la rend impropre à l'élaboration des théories; et elle aime trop le concret et les détails, pour s'intéresser sérieusement aux idées générales, ce qui l'éloigne de toutes les hautes fonctions professorales et de celles qui exigent des études sérieuses.

Sa place est donc au foyer pour améliorer l'homme, le soutenir, le soigner, lui procurer les joies de la paternité et remplir l'office d'une bonne ménagère.

Voilà vos conclusions: voici les miennes, en admettant, par hypothèse, ce que j'affirme avec vous de la femme.

V

1o La femme portant dans la Philosophie et la Science sa finesse d'observation, son amour du concret, corrigera la tendance exagérée de l'homme à l'abstraction, et démontrera la fausseté des théories construites sur l'a priori, sur quelques faits seulement. C'est alors que disparaîtra l'ontologie; que l'on reconnaîtra qu'une hypothèse n'est qu'un point d'interrogation; que la vérité est toujours de nature intelligible, quelqu'inconnue qu'elle puisse être; on ne généralisera que des faits connus, l'on évitera soigneusement d'ériger de simples généralités en lois, et nous aurons ainsi une véritable philosophie, de vraies sciences humaines, parce qu'elles porteront l'empreinte des deux sexes.

2o La femme portant ses facultés propres dans l'industrie, y introduira de plus en plus l'art, la perfection dans les détails. Cultivée dans le sens de ses aptitudes, elle trouvera d'ingénieux moyens d'application des découvertes scientifiques.

3o Patiente, douce, bonne, plus morale que l'homme, elle est éducatrice née de l'enfance, moralisatrice de l'homme fait; la plupart des fonctions éducationnelles lui reviennent de droit; et elle a sa place marquée dans l'enseignement spécial.

4o Par sa vive intuition, sa finesse d'observation, la femme seule peut découvrir la thérapeutique des névroses; son adresse la rendra précieuse dans toutes les opérations chirurgicales délicates. C'est à elle que doit incomber le soin de traiter les affections des femmes et des enfants, parce qu'elle seule est capable de les bien comprendre; elle a sa place marquée dans les hôpitaux, non seulement pour la cure des maladies, mais pour l'exécution et la surveillance des détails d'administration et des soins à donner aux malades.

6o La présence de la femme dans les fonctions judiciaires, comme juré et arbitre, sera pour tous une garantie de véritable justice humaine, c'est à dire d'équité.

La femme seule par sa douceur, sa miséricorde, ses dispositions sympathiques et sa finesse d'observation, peut bien comprendre que, dans toute faute commise, la société a sa part de culpabilité: car elle doit s'organiser plus pour prévenir le mal que pour le punir. Ce point de vue, surtout féminin, transformera le système pénitentiaire et suscitera de nombreuses institutions. C'est alors seulement que tous comprendront que la peine infligée au coupable doit être un moyen de réparation et de régénération; la société ne tuera plus comme quelqu'un de faible qui a peur: elle amendera l'assassin au lieu de l'imiter; elle forcera le voleur à travailler pour restituer ce qu'il a pris; elle ne se croira plus le droit, lorsqu'elle enferme un condamné, de lui ôter sa raison, de le pousser au désespoir, au suicide, par le régime cellulaire; de le priver complétement du mariage, de l'accoupler avec plus corrompu que lui. Connaissant bien sa part de culpabilité, la société réparera les torts de son incurie dans les pénitenciers: elle sera ferme, mais bonne et moralisatrice: elle fera là, l'éducation qu'elle aurait dû faire dehors, et préparera des maisons de travail pour les libérés, afin que le mépris et la peur dont les poursuivent des gens souvent pires qu'eux, ne les poussent pas à la récidive.

7o La femme, portant, dans le ménage social son esprit d'ordre et d'économie, son amour des détails et son horreur des paperasses et des dépenses folles, réformera l'administration: elle simplifiera tout; supprimera les sinécures, le cumul des emplois, et produira beaucoup avec peu, au lieu de produire, comme l'homme, peu avec beaucoup: la bourse des contribuables ne s'en plaindra pas.

8o Sous l'influence directe de la femme législateur, nous aurons un remaniement de toutes les lois: d'abord et avant tout, nous aurons des moyens préventifs, une éducation obligatoire; puis le code de procédure sera simplifié; du code civil refondu, disparaîtront toutes les lois concernant les enfants naturels et l'inégalité des sexes; les lois sur les mœurs seront plus sévères, le code pénal plus rationnel et plus équitable.

Par les réformes administratives nées de l'instinct économique de la femme, les impôts seront diminués; son horreur du sang et de la guerre réduira de beaucoup l'affreux impôt du sang. Ayant voix délibérative, et sachant, par ses douleurs et son amour, ce que vaut un homme, ce ne sera qu'à bon escient qu'elle votera des levées de citoyens pour ces boucheries qu'on nomme des guerres: elle ne le fera que lorsque le territoire sera menacé, ou qu'il faudra protéger les nationalités opprimées; dans tout autre cas, elle emploira le système de la conciliation.

9o La femme, qui est bien plus économe et bien meilleure analyste que l'homme, sérieusement instruite, aura bientôt reconnu que les nations, comme les individus, diffèrent d'aptitudes, et que le but de ces différences est l'union et la fraternité par l'échange des produits: elle détournera donc son pays de cultiver certaines branches d'industrie dans lesquelles d'autres peuples sont supérieurs et produisent à meilleur compte; elle le guérira de la folle prétention de se suffire à lui-même, et le détournera de sacrifier l'intérêt de la masse des consommateurs à celui de quelques producteurs: ainsi peu à peu tomberont les barrières et les douanes qui séparent les divers organes de l'humanité: il y aura des traités d'échange, et tout le monde y gagnera par le bon marché, et la suppression des dépenses faites pour soutenir une administration douanière, trop souvent vexatoire.

Les qualités et facultés de la femme en font non seulement une éducatrice, mais lui assurent la prépondérance dans toutes les fonctions qui relèvent de la solidarité sociale: elle seule sait consoler, encourager, moraliser doucement, soulager avec délicatesse; elle a le génie de la charité; c'est donc à elle que doivent revenir la surveillance et la direction des hôpitaux, des prisons de femme, l'administration des bureaux de secours, la surveillance des enfants abandonnés, etc. C'est à elle qu'on devra les institutions qui donneront du travail aux ouvriers sans ouvrage, et sauveront les libérés de la paresse et de la récidive.

Voilà, Messieurs, sans sortir des données de votre théorie, la femme placée partout à côté de l'homme, excepté dans les rudes travaux dont les machines vous dispenseront vous-mêmes, et dans les institutions militaires qui disparaîtront un jour selon toute probabilité.

Jusqu'ici les institutions, les lois, les sciences, la philosophie portent surtout l'empreinte masculine: toutes ces choses ne sont humaines qu'à demi; pour qu'elles le deviennent tout à fait, il faut que la femme s'y associe ostensiblement et légalement; conséquemment qu'elle soit cultivée comme vous: la culture ne la rendra pas semblable à vous, ne le craignez pas: la rose et l'œillet croissant dans le même sol, sous le même ciel, sous le même soleil, avec les soins du même jardinier, restent rose et œillet: ils sont d'autant plus beaux que les éléments qu'ils transforment sont plus abondants, et qu'ils sont mieux cultivés: si l'homme et la femme diffèrent, l'éducation semblable ne fera que les différencier davantage, parce que chacun d'eux s'en servira pour développer ce qui lui est particulier.

Dans l'intérêt de toutes choses et de tous, il faut que la femme entre dans tous les emplois; ait sa fonction dans toutes les fonctions: après l'intérêt général de l'humanité, vient celui de la famille: il ne peut passer avant.

Puisque la femme, à l'heure qu'il est, est, en général, mère et ménagère tout en remplissant une foule d'autres fonctions, elle ne le sera pas moins en se chargeant de quelques-unes de plus; et d'ailleurs l'époque où l'on entre dans certaines fonctions importantes est celle où la femme a terminé sa tâche maternelle. Quelques femmes fonctionnaires publics n'empêcheront pas l'immense majorité de leurs compagnes de rester dans la vie privée, pas plus que quelques hommes dans le même cas, n'empêchent la masse des hommes d'y demeurer en général.