I
De quels arguments se servent les adversaires de l'Émancipation des femmes, pour nier l'égalité des sexes devant le Droit?
Les uns, théosophes de vieille roche, prétendent que la moitié de l'humanité est condamnée par Dieu même à se soumettre à l'autre parce que, disent-ils, la première femme a péché.
Ne voulant point sortir du terrain solide de la Justice, de la Raison et des faits prouvés, nous ne discuterons point avec cette classe d'adversaires.
Les autres, qui prétendent relever de l'esprit moderne, et affichent plus ou moins la prétention d'être disciples des doctrines de liberté, condamnent la femme à l'infériorité et à l'obéissance parce que, disent-ils, elle est plus faible physiquement, et intellectuellement que l'homme;
Parce qu'elle remplit des fonctions d'un ordre inférieur;
Parce qu'elle produit moins que l'homme au point de vue industriel;
Parce que son tempérament particulier l'empêche de remplir certaines fonctions;
Parce qu'elle n'est propre qu'à la vie d'intérieur; que sa vocation est d'être mère et ménagère, de se consacrer entièrement à son mari et à ses enfants;
Parce que l'homme la protège et la nourrit;
Parce que l'homme est son mandataire, et exerce le droit pour elle et pour lui;
Parce que la femme n'a pas plus le temps que la capacité d'exercer certains droits.
Les droits de la femme sont dans sa beauté et notre amour, ajoutent quelques-uns, faisant la bouche en cœur.
La femme ne réclame pas; beaucoup de femmes mêmes sont scandalisées de la revendication faite par quelques-unes, continuent d'autres mâles.
Et l'on ne ménage ni les railleries, ni les calomnies, ni les injures aux femmes courageuses qui plaident la cause du Droit, et aux hommes qui les soutiennent, espérant, par là, intimider les premières et dégoûter les seconds.
Vain espoir; les temps ne sont plus où l'on pouvait nous intimider. S'il est permis de redouter l'opinion de ceux qu'on croit plus justes et plus intelligents que soi, ce serait folie que de se troubler devant ceux auxquels on se sent en mesure de démontrer leur irrationalité et leur injustice.
Cette double démonstration, nous allons essayer de la faire, en reprenant un à un les arguments de ces Messieurs.
1o La femme ne peut avoir les mêmes droits que l'homme, parce qu'elle lui est inférieure en facultés intellectuelles, dites-vous, Messieurs. De cette proposition, nous sommes en droit d'induire que vous considérez les facultés humaines comme base du Droit;
Que la loi, proclamant l'égalité de Droit pour votre sexe, vous êtes tous égaux en qualités, tous aussi forts, aussi intelligents les uns que les autres.
Qu'enfin, pas une femme n'est aussi forte, aussi intelligente que vous; je ne puis dire: que le moindre d'entre vous, puisque, si le droit est fondé sur les qualités, comme il est égal, il faut que vos qualités soient égales.
Or, Messieurs que deviennent ces prétentions en présence des faits, qui vous montrent tous inégaux en force et en intelligence? Que deviennent ces prétentions en présence des faits, qui nous montrent une foule de femmes plus fortes que beaucoup d'hommes; une foule de femmes plus intelligentes que la grande masse des hommes?
Étant inégaux de force et d'intelligence, et cependant déclarés égaux en Droit, il est donc évident que vous n'avez pas fondé le Droit sur les qualités.
Et si vous n'avez pas tenu compte de ces qualités quand il s'est agi de votre Droit, pourquoi donc en parlez vous si haut quand il est question de celui de la femme?
Si les facultés étaient la base du Droit, Messieurs, comme les qualités sont inégales, le droit serait inégal; et, pour être juste, il faudrait accorder le Droit à ceux qui justifient des facultés nécessaires et en exclure les autres: à ce compte beaucoup de femmes seraient appelées et une infinité d'hommes exclus. Voyez où l'on va quand on n'a pas l'énergie intellectuelle de se rendre compte des principes! Vous n'avez qu'un moyen de nous évincer de l'égalité, c'est de prouver que nous n'appartenons pas à la même espèce que vous.
2o La femme, ajoutez-vous, ne peut avoir les mêmes droits que l'homme parce que, mère et ménagère, elle ne remplit que des fonctions d'un ordre inférieur.
De cette seconde proposition, nous sommes en droit d'induire que les fonctions sont la base du Droit;
Que vos fonctions sont équivalentes, puisque le droit est égal;
Que les fonctions de la femme ne sont pas équivalentes à celles de l'homme.
Vous avez donc à prouver, Messieurs, que les fonctions individuellement remplies par chacun de vous s'équivalent; que, par exemple, Cuvier, Geoffroy St-Hilaire, Arago, Fulton, Jacquard, un certain nombre d'inventeurs et de savants n'ont pas plus fait, ne font pas plus pour l'humanité et la Civilisation qu'un nombre égal de fabricants de têtes d'épingles.
Vous avez à prouver ensuite que les travaux de la maternité, ceux du ménage auxquels le travailleur doit sa vie, sa santé, sa force, la possibilité d'accomplir sa tâche; que ces fonctions sans lesquelles il n'y aurait pas d'humanité, ne sont pas équivalentes, c'est à dire aussi utiles au corps social que celles du fabricant de bijoux ou de jouets d'enfants.
Vous avez à prouver enfin que les fonctions d'institutrice, de négociante, de teneuse de livres, de commise, de couturière, de modiste, de cuisinière, de femme de chambre, etc., n'équivalent pas à celles d'instituteur, de négociant, de comptable, de commis, de tailleur, de chapelier, de cuisinier, de valet de chambre, etc.;
Je conviens qu'il est fâcheux pour votre triomphante argumentation, de se casser le nez contre les milliers de faits qui nous montrent la femme réelle remplissant, en concurrence avec vous, des fonctions très nombreuses; mais enfin les choses sont ainsi, et il faut bien en tenir compte.
Messieurs, je vous accroche aux cornes de ce dilemme: si les fonctions sont la base du Droit, comme le Droit est égal, les fonctions sont équivalentes, et alors la femme n'en remplit point d'inférieures, puisqu'il n'y en a point. Celles qu'elle remplit sont alors équivalentes aux vôtres et, par cette équivalence, elle rentre dans l'égalité.
Ou bien les fonctions ne sont pas la base du Droit; vous n'en avez pas tenu compte lorsqu'il s'est agi d'établir votre Droit: alors pourquoi parlez-vous des fonctions quand il est question du Droit de la femme?
Tirez-vous de là comme vous pourrez: ce n'est pas moi qui vous décrocherai.