VIII

Plusieurs fois, lectrices, nous avons prononcé le mot Liberté; j'espère qu'aucune ne s'est méprise sur le sens que nous lui attribuons. La liberté n'est pas le pouvoir de faire tout ce qu'on veut et qu'on est capable de faire: cela, c'est la licence; la liberté, c'est l'exercice des facultés dans les limites de l'égalité ou du Droit identique en autrui, dans les limites du Devoir.

Jusqu'à quel point la société a-t-elle le droit de s'immiscer dans le gouvernement de nous-même et de limiter notre liberté?

C'est quand par des actes, et seulement par des actes, nous transportons dans la sphère d'autrui le trouble que nous avons établi dans la nôtre: car nous ne pouvons en agir ainsi sans violer le Droit de quelqu'un.

Quant aux actes qui ne nuisent qu'à nous-même, la société n'a pas à les régler par la loi. Ce qu'elle doit faire, c'est de nous instruire, et de s'organiser de telle sorte, que nous n'ayons pas besoin de les commettre.

Il est de même bien entendu qu'en parlant de l'égalité, nous n'avons pas prétendu que nous fussions égaux ou même équivalents en valeur physique, intellectuelle, morale et fonctionnelle: non seulement nous différons tous; mais encore, dans la même série de travaux, les uns excellent, d'autres sont médiocres, d'autres encore, inférieurs.

Ce n'est pas parce que vous êtes égales en beauté, en forces, en intelligence, en bonté, en talent, ni entre vous, ni avec vos frères, Mesdames, que vous êtes égales à eux et à vos sœurs devant l'héritage: c'est parce que, sur ce point, on veut bien reconnaître que vous appartenez à l'espèce humaine et que, sans déchoir dans l'opinion, vos parents peuvent avouer que vous êtes, dans leur tendresse, les égales de Messieurs vos frères.

De même ce n'est pas par l'égalité de valeur que les êtres humains socialisés doivent être égaux en Droit, c'est parce que tous, quelqu'humbles qu'ils soient, ont le Droit semblable de se développer, d'agir librement, d'accomplir leur destinée.

Travaillons donc à la création de la liberté dans l'égalité. Incarnons ces saintes choses dans la loi, les institutions sociales, la pratique générale et notre pratique particulière.

Que chacun puise dans un même milieu les éléments qui conviennent à sa nature. L'un sera Cèdre ou Chêne, l'autre un arbrisseau modeste ou bien une simple fleur, c'est possible, c'est probable même; mais personne n'aura le droit de se plaindre; car chacun sera et fera tout ce qu'il pourra être et faire. Il n'y aura plus, comme aujourd'hui, ce qui est le crime de quelques uns et la faute de tous, des créatures humaines qui meurent sans se connaître, sans avoir pu se développer et rendre les services auxquels les appelait leur organisation.

L'histoire nous dit: l'exercice du Droit est tellement lié au Progrès, que de nouveaux progrès ont été faits par l'Humanité, chaque fois que la société des libres a élargi ses rangs pour y admettre de nouveaux émancipés, ou chaque fois qu'elle a proclamé la reconnaissance de nouveaux droits et mis ses institutions en accord avec eux.

Par sottise ou par égoïsme, ne restons pas sourds à cet enseignement: car nous sommes coupables de tout le mal et de tout le malheur qui se produisent par l'absence de Liberté et d'Égalité, et la culpabilité est comme le sommet des hauts édifices: elle attire la foudre.

IX

Et maintenant, lecteurs, résumons ce chapitre.

Les notions de Droit et de Devoir, qui sont inséparables, ne peuvent être conçues que par l'être humain.

Le Droit fondamental, pour chacun de nous, est la prétention légitime que nous avons à nous développer, à exercer nos facultés et à posséder les choses au moyen desquelles et sur lesquelles elles agissent.

Le Devoir fondamental, corrélatif au Droit, est l'emploi de nos facultés et de leurs excitants en vue, et dans le sens de la destinée.

Toute destinée est donnée par l'ensemble des facultés: d'après ce principe, celle de notre espèce est de fonder une société basée sur la Justice et la Bonté; de satisfaire à tous nos besoins par la création de la science, de l'industrie, de l'art; de nous harmoniser individuellement et collectivement, et d'harmoniser progressivement notre globe à mesure que nous mettons l'ordre en nous.

Le Droit, pour chacun de nous, comprend non seulement la vie matérielle, la liberté de nos mouvements, notre sécurité, mais le développement de notre Raison, de notre intelligence, de notre moralité, de notre amour, de nos facultés productrices, de notre autonomie.

Notre Devoir est d'employer toutes nos facultés à la réalisation de notre tâche particulière, tâche qui nous est dévolue par nos attractions, qui est précisée et dirigée par la Raison, rendue possible par l'éducation, et qui est accomplie par l'activité et la liberté.

Dans nos rapports avec nous-même, comme ensemble de facultés; Droit légitime de chacune d'elles à s'exercer; Devoir de toutes à se soumettre à l'approbation et au contrôle de la Raison, en chacun de nous principe d'Ordre.

Dans nos rapports avec la nature, Droit de possession concédé par nos besoins et par notre titre de pouvoir harmonisant du globe; Devoir envers les créatures sensibles qui sont en notre puissance.

Dans nos rapports avec nos semblables, Droit et Devoir réciproques; limitation de la liberté individuelle par la liberté individuelle, égale en autrui, ou formation de l'équilibre des droits semblables dans l'égalité. En conséquence, reconnaissance des principes suivants:

Tout être humain est, de Droit, libre et autonome, jusqu'à la limite de la liberté et de l'autonomie d'autrui;

Tout être humain a un droit égal aux éléments intellectuels acquis à la société, et aux institutions générales;

Tout être humain a Droit à la rémunération équitable du travail qui pourvoit à ses besoins;

Tout être humain majeur a la même dignité civile. Toutes les fonctions publiques lui sont accessibles sans autre formalité que le concours, ou le choix des co-associés.

Dans aucune de ses stipulations, l'être humain ne peut traiter de sa personne, de sa liberté. Ses engagements sont personnels.

Tout être humain étant égal aux autres devant le Droit naturel, civil et économique, est, en principe, égal aux autres devant le Droit politique, créé pour sauvegarder les précédents, faire descendre dans les faits sociaux les progrès réalisés dans les idées, et empêcher que nul ne subisse la loi qu'il n'a pas contribué à formuler.

Tels sont, Mesdames, les principes du Droit moderne, proclamés du haut de ce nouveau Sinaï, la France, notre chère et glorieuse patrie, au milieu des éclairs et des tonnerres de notre Révolution.

Ah! Bénie soit elle cette Révolution qui a dit à l'esclave: Relève ton front, brise tes chaînes: car tu es un homme. Devant moi, génie de l'Humanité moderne, il n'y a pas de noirs, de blancs, de jaunes, de cuivrés; il n'y a pas d'Allemands, d'Anglais, de Français, d'Italiens, il y a des êtres humains, tous égaux devant le Droit, tous égaux devant moi, parce qu'ils sont tous égaux devant la Raison.

Relevez-vous tous, hommes courbés sous le sceptre, sous la houlette, sous le fouet ou sous le bâton, car vous n'avez pas de maîtres; les aînés d'entre vous ne sont que vos instituteurs, et votre éducation aura son terme.

Relevez-vous tous, hommes frères: écoutez ma voix qui vous crie: l'être humain ne peut être heureux et vertueux, ne peut être digne et utile, ne peut être une créature humaine, enfin, que par la liberté individuelle dans l'égalité collective.

Et on l'a stupidement maudite cette voix sainte qui venait substituer la justice à la force, rappeler l'humanité au sentiment de sa dignité, la remettre dans la voie de ses sublimes destinées!

On l'a stupidement maudite, cette voix consolante qui promettait le bonheur par le travail et la liberté; qui électrisait d'un pôle à l'autre tout ce qui souffrait, tout ce qui pleurait, tout cet immense troupeau d'hommes et de femmes mis au rang des brutes par les passions odieusement égoïstes et perverses d'une poignée de privilégiés!

Révolution sainte, qu'ils te jettent leurs derniers anathèmes, les disciples du principe qui se meurt! Tu as crié: Délivrance universelle! Ils s'obstinent à barrer la route du Progrès; mais l'humanité leur passera sur le corps pour obéir à son génie: Car la Femme commence à comprendre.

CHAPITRE II
OBJECTIONS CONTRE L'ÉMANCIPATION DES FEMMES.