II

LA JEUNE FEMME. Maintenant, Madame, revenons, comme vous me l'avez promis, sur le droit politique.

L'AUTEUR. Une nation est une association d'individus libres et égaux, concourant, par leur travail et leurs contributions, au maintien de l'œuvre commune; ils ont le droit incontestable de faire tout ce qui est nécessaire pour que leurs personnes, leurs droits et leurs biens ne soient pas lésés. L'homme a des droits politiques parce qu'il est libre, l'égal de ses co-associés; selon d'autres parce qu'il est producteur et contribuable; or la femme, étant, par identité d'espèce, libre et l'égale de l'homme; étant de fait productrice et contribuable, ayant les mêmes intérêts généraux que l'homme, il est évident qu'elle a les mêmes droits politiques que lui.

Voilà les principes, passons à l'application.

Nous avons dit ailleurs qu'il ne suffit pas qu'une chose soit vraie d'une manière absolue, qu'il faut, sous peine de changer le bien en mal, qu'on tienne compte du milieu dans lequel on prétend l'introduire: c'est ce que les hommes oublient beaucoup trop. La vérité pratique dans notre question est qu'il n'est bon de reconnaître le droit politique que dans la mesure où il est réclamé, parce que ceux qui ne le réclament pas sont intellectuellement incapables de s'en servir et que, s'ils l'exercent, c'est, dans la plupart des cas, contre leurs propres intérêts: La prudence exigerait que l'on s'assurât que le possesseur du droit est réellement émancipé, qu'il ne sera pas l'instrument aveugle d'un homme ou d'un parti.

Or, dans l'état actuel, non seulement les femmes ne réclament pas leurs droits politiques, mais elles rient lorsqu'on leur en parle: elles se font l'honneur de se croire ineptes sur ce qui regarde les intérêts généraux: elles se reconnaissent donc incapables.

D'autre part, elles sont mineures civilement, esclaves des préjugés, dépourvues d'instruction générale, soumises pour la plupart à l'influence du mari, de l'amant ou du confesseur, en ce qui concerne la politique; engagées en majorité dans les voies du passé. Si donc elles entraient sans préparation dans la vie politique, ou elles doubleraient les hommes, ou elles feraient reculer l'humanité.

Vous comprenez maintenant, Madame, pourquoi beaucoup de femmes plus capables qu'une infinité d'hommes de concourir aux grands actes politiques, aiment mieux y renoncer que de compromettre la cause du Progrès par l'extension du Droit à toutes les femmes.

LA JEUNE FEMME. Personnellement, je suis de votre avis; mais il faut prévoir et résoudre les objections qui pourront vous être faites par des femmes fort intelligentes: ces femmes là vous diront: songez-y, la négation du Droit est une iniquité, car c'est la négation de l'égalité et de la nature humaine. Il est aussi faux que dangereux de poser en principe la reconnaissance du Droit seulement dans la mesure où il est réclamé; car il est notoire que ce ne sont pas, en général, les esclaves qui songent à réclamer leurs Droits: votre affirmation condamne donc l'émancipation des esclaves, des serfs, et le suffrage universel.

Ce que vous objectez contre le Droit, à l'occasion de l'incapacité des femmes, et du vilain rôle qu'elles joueraient, peut tout aussi bien l'être contre les hommes qui ne sont guère plus émancipés qu'elles; qui sont souvent la doublure de leur femme ou de leur confesseur, ou n'ont d'autre opinion que celle de leur comité électoral.

Dans le Droit, comme en toute chose, il faut un apprentissage: les femmes s'en serviront d'abord mal, puis mieux, puis bien; car c'est beaucoup plus en jouant d'un instrument qu'on apprend à s'en servir, qu'en en apprenant la théorie.

L'exercice du Droit donne de l'élévation, de la dignité, grandit l'individu dans sa propre estime, et lui fait étudier les questions qu'il aurait négligées s'il n'eût dû s'en mêler pour concourir à les résoudre. Voulez-vous donc que les femmes prennent à cœur les intérêts généraux? Donnez-leur le Droit politique.

Voilà, Madame, ce que l'on pourra vous objecter.

L'AUTEUR. C'est ce que m'objectaient en 1848 plusieurs femmes éminentes et plusieurs hommes dévoués au triomphe des principes nouveaux.

Je leur répondais alors, et je leur répondrais encore aujourd'hui: Nous serions bien vite d'accord, si notre Société moderne n'était pas le théâtre de la lutte de deux principes diamétralement opposés.

La question n'est pas de décider si le Droit politique appartient à la femme, s'il la développerait, la grandirait, etc.; mais bien de savoir si elle en userait pour faire triompher le principe qui dit à l'humanité: en avant! Ou bien pour faire triompher celui qui lui dit: en arrière!

Quel est le but du Droit politique? Évidemment, c'est d'accomplir un grand Devoir dans le sens du Progrès. Eh bien! n'est-il pas dangereux de l'accorder à ceux qui s'en serviraient contre le but?

Quoi! Vous luttez pour le Droit, afin d'obtenir le triomphe d'une sainte cause, et vous n'éprouveriez aucune hésitation à l'accorder à ceux qui, certainement, se serviraient du Droit pour tuer le Droit!

Vous me reprochez de faire comme les Jésuites qui tiennent beaucoup moins compte de la Justice que de l'utilité. Eh! Messieurs, si vous aviez eu moitié de leur habileté, il y a longtemps que vous auriez réussi. Vous, comme de vrais sauvages, vous vous croiriez déshonorés si vous aviez de la prudence, de l'esprit pratique; si vous vous présentiez au combat autrement que le corps nu: cela peut être très beau, très courageux, mais sensé, c'est autre chose.

Je ne commets pas l'iniquité de nier le Droit, puisque je ne le nie pas; seulement je ne veux pas qu'on le revendique, parce qu'il se suiciderait. Je ne pose pas en principe que tout espèce de Droit ne doit être reconnu que dans la mesure où il est réclamé, puisque je ne vous parle que du Droit politique: il y a des droits qui se posent d'eux-mêmes: tels que ceux de vivre, de se développer, de jouir du fruit de son travail, et il est honteux pour une société de ne pas les reconnaître dans toute leur étendue. Mais on ne s'éveille que plus tard au sentiment du Droit civil, et plus tard encore à celui du Droit politique: tenez donc compte de la marche logique de l'humanité, et ne restez pas dans l'absolu.

Je sais que ce que j'objecte à l'endroit de l'incapacité des femmes est tout aussi vrai de celle des hommes; mais est-ce une raison, parce que vous avez reconnu le Droit des masses ignorantes qui ne le réclamaient pas, pour que l'on se montre aussi peu sage à l'égard des femmes qui sont dans la même situation? Je me corrigerai, Messieurs, de ce que vous nommez mon intelligence aristocrate, si je vois vos émancipés politiques comprendre les tendances de la civilisation, et se servir de leur Droit pour faire triompher la liberté et l'égalité, de manière à désespérer les fauteurs du passé. Jusque-là, permettez-moi de garder mon opinion.

Et j'ai gardé mon opinion, Madame; qui est celle-ci: l'exercice du Droit politique n'est un moyen de réforme et de Progrès que si ceux qui en jouissent croient au Progrès, s'inquiètent des réformes: dans des dispositions contraires, le vote ne peut être que l'expression des préjugés, des erreurs, des passions; au lieu d'apprendre, comme on dit, à l'exercer en s'en servant, on l'emploiera tout simplement à se mutiler les doigts.

LA JEUNE FEMME. Ne pourrait-on vous objecter que, d'après votre théorie du Droit, tous étant égaux, personne ne peut s'arroger la fonction de distribuer les droits?

L'AUTEUR. La théorie, c'est l'idéal vers lequel doit tendre la pratique; si l'on n'avait pas cet idéal, on ne saurait en vertu de quels principes se diriger; mais dans la réalité sociale, il y a des majeurs, et des mineurs destinés à devenir majeurs.

Si je disais que les majeurs ont le droit d'accorder ou de refuser le droit aux mineurs, je manquerais essentiellement à mes principes: c'est la loi, expression des consciences les plus avancées, en attendant qu'elle le soit de la conscience de tous, qui prononce sur la majorité politique et en fixe les conditions. Le droit est virtuel en chacun de nous: donc nul n'a le droit de le donner, de l'ôter, de le contester: il se reconnaît quand on est en état de l'exercer et qu'on le revendique; et l'on prouve que l'on est en état de l'exercer, quand on satisfait aux conditions fixées par la loi.

LA JEUNE FEMME. Quelles seraient, d'après vous, ces conditions pour la jouissance du Droit politique?

L'AUTEUR. Vingt-cinq ans d'âge et un certificat qui atteste qu'on sait lire, écrire, calculer; qu'on possède élémentairement l'histoire et la géographie de son pays; de plus, une bonne théorie du Droit et du Devoir et de la destinée de l'humanité sur cette terre. L'assimilation d'un petit volume suffirait, comme vous le voyez, pour que tout homme et toute femme de vingt-cinq ans et sains d'esprit, pussent jouir de leurs droits politiques, après avoir subi une initiation par la jouissance des droits civils. Mais, je vous le demande, que peuvent faire du Droit politique ceux qui confondent la liberté avec la licence, qui savent à peine ce que c'est qu'un Droit et un Devoir et sont même incapables d'écrire leur bulletin! Les hommes ont leurs droits, qu'ils les gardent: un droit reconnu ne se retranche pas; qu'ils se rendent aptes à les exercer. Quant aux femmes, qu'elles s'émancipent d'abord civilement et qu'elles s'instruisent: leur tour viendra.

LA JEUNE FEMME. Il est bien important, Madame, que les hommes comprennent que vous ne niez pas, mais que vous ajournez seulement les droits politiques de notre sexe.

L'AUTEUR. Soyez tranquille; ils ne s'y tromperont pas, ils ne prendront pas un conseil dicté par la prudence pour un aveu d'infériorité et une démission.