III

Jeune homme et jeune fille fréquentent la société. La mère prudente sait qu'on insinue doucement à son fils qu'elle est un collet monté, une radoteuse qui ne connaît rien aux passions; qui ne se doute pas que tout est bon dans la nature et doit être respecté; et qui a si mal lu l'histoire de notre espèce, qu'elle n'a pas su voir que l'humanité a toutes les formes de l'amour: le polygamique et le polyandrique et même... l'ambigu.

Elle sait qu'on lui dit encore que la satisfaction de l'instinct brutal est une nécessité de santé pour l'homme, et que les lupanars sont des lieux d'utilité publique.

Elle sait, enfin, que de jeunes évaporées sans principes solides, font à sa fille de dangereuses confidences.

Il est temps, contre ces doctrines affaiblissantes, et des exemples pernicieux, de donner à ses enfants la philosophie de l'Amour. Selon sa méthode, elle la leur fait formuler elle-même.

Mon fils, dit-elle, quel est le but de l'attraction des molécules minérales les unes vers les autres?

LE FILS. C'est de produire un corps ayant une forme déterminée.

LA MÈRE. Quel est le but de l'attraction de la plante pour la chaleur, la lumière, l'air, les éléments qu'elle absorbe?

LE FILS. La production de son propre corps, le développement de ses organes, de ses propriétés, sa conservation.

LA MÈRE. Et toi, ma fille, sais-tu quel est le but de l'attraction du pistil et des étamines de la plante?

LA FILLE. La production d'un être semblable à ses parents.

La mère. Pourquoi éprouvons-nous, et les animaux éprouvent-ils attrait ou attraction pour certains aliments?

LE FILS. Il est clair que c'est pour être incité à mettre en mouvement les organes qui procurent à l'organisme les éléments propres à produire le sang.

LA MÈRE. Pourquoi les deux sexes d'une même espèce éprouvent-ils attraction l'un vers l'autre?

LA FILLE. Pour la production des petits qui perpétuent l'espèce.

LA MÈRE. Pourquoi les femelles des animaux, et souvent les mâles, éprouvent-ils attrait ou attraction pour soigner les jeunes?

LA FILLE. Afin de les conserver, et de leur donner l'éducation dont ils sont capables pour qu'ils puissent se pourvoir eux-mêmes.

LA MÈRE.> Êtes-vous bien sûrs, mes enfants, que les attraits n'aient pas pour but l'attrait même, un plaisir à se procurer?

LE FILS. Le plaisir ne me semble que le moyen de porter l'être à remplir une fonction nécessaire ou utile. Ainsi le but de nos attraits ou attractions scientifiques, artistiques, industrielles, n'est pas le plaisir que nous avons à les satisfaire, mais la production de la science, de l'art, de l'industrie.

LA FILLE. C'est à dire l'augmentation, le progrès de notre intelligence par la connaissance des lois de la nature, afin de modifier cette nature en vue de nos besoins et de nos plaisirs.

LA MÈRE. A quel attrait ou attraction est due la Société?

LE FILS. A notre attrait pour nos semblables.

LA FILLE. Cet attrait est père de la Justice et de la Bonté: il les produit.

LA MÈRE. Voulez-vous généraliser le caractère de l'attrait ou attraction, d'après ce que nous venons de dire?

LE FILS. Le but de toute attraction ou attrait est la production, le progrès, la conservation des êtres.

LA MÈRE. Tous les instincts qui ne sont que des attraits ou attractions, sont-ils bons?

LE FILS. Pour les animaux, soumis à la fatalité, oui, parce qu'ils vont directement au but, sans paraître dévier jamais. Dans notre espèce, ils sont bons en principe, si nous considérons leur fin; mais ils peuvent devenir mauvais par les déviations que leur fait subir notre liberté.

LA MÈRE. A quelle marque pouvons-nous reconnaître que notre instinct est dans sa voie?

LA FILLE. En en comparant l'usage avec le but; en s'assurant que cet usage ne nuit pas à la pratique de la Justice, qu'il ne lèse en nous le droit d'aucune faculté, c'est à dire qu'il ne trouble pas plus notre harmonie individuelle que celle d'autrui; car c'est dans ces conditions seulement qu'il peut concourir à la réalisation de l'idéal social.

LA MÈRE. Très bien. Maintenant appliquez cette doctrine générale à l'amour humain, mes enfants.

LE FILS. Puisque l'amour est une des formes de l'attraction, et que le but général de l'attraction est la production, le progrès, la conservation des êtres et des espèces, il est évident que l'amour humain doit avoir ces caractères. Sa principale fonction me paraît être la reproduction de l'espèce.

LA FILLE. Il me semble, frère, que tu lui fais une part insuffisante, puisque, ce but rempli, deux honnêtes époux ne cessent pas de s'aimer, et que l'on peut s'aimer sans avoir d'enfants.

LA MÈRE. Tu as raison, ma fille; nos facultés étant plus nombreuses, plus développées que celles des animaux, notre amour ne saurait être incomplet comme le leur; il ne saurait non plus être le même dans notre espèce progressive que dans les espèces fatales et improgressives par elles-mêmes. Chez nous, chaque faculté, convenablement employée, aide au perfectionnement de toutes les autres; mal employée, rompt notre harmonie et nous fait descendre: il en est de même de notre amour. Que dis-je, cette passion est surtout celle qui nous fait grandir ou déchoir.

Vous le savez, mes enfants, l'humanité ne s'avance qu'en se formulant un idéal de perfection et en s'efforçant de le réaliser. Chaque passion a son idéal qui se modifie par celui de l'ensemble. A l'origine, l'homme animal donnait pour but à l'amour le plaisir résultant de la satisfaction d'un besoin tout physique: il ne se souciait pas du but le plus évident: la progéniture. Un peu plus tard, l'homme, moins grossier, aima la femme pour sa beauté et sa fécondité: c'est l'âge patriarcal de l'amour. Plus tard encore les races septentrionales transformèrent cet instinct: l'amour se décomposa, si je puis ainsi dire: l'amant eut l'amour de l'âme; la femme fut aimée non seulement pour sa beauté, mais comme inspiratrice de hauts faits: l'époux n'eut que le corps et les enfants furent le fruit du mariage: c'est l'âge chevaleresque de l'amour. Depuis que le travail pacifique s'est organisé et a prévalu dans l'opinion, l'amour est entré dans une nouvelle phase: beaucoup de modernes le considèrent comme initiateur du travail. Les uns regardent l'attrait du plaisir comme jouant le principal rôle dans la production industrielle, et laissent toute liberté à l'attraction, quelque inconstante qu'elle puisse être; d'autres conservent le couple, transforment la femme en mobile d'action: c'est l'amour qu'elle inspire qui excite les efforts du travailleur.

Ce qui est donc acquis jusqu'ici à l'humanité, c'est que l'amour a pour fin la perpétuité de l'espèce, la modification de l'homme par la femme et la production du travail.

Dans un idéal supérieur de Justice, les sexes étant égaux devant le Droit, l'amour aura un but plus élevé: les époux se réuniront parce qu'il y aura conformité de principes, union des cœurs, mariage des intelligences, travail commun: l'amour les unira pour doubler leurs forces, pour les modifier l'un par l'autre: du choc de leur cœur, jailliront des sentiments qu'aucun d'eux n'aurait eus seul; de l'union de leur intelligence, naîtront des pensées qu'aucun d'eux n'aurait eues seul; du concours qu'ils se prêteront dans leur travail commun, sortiront des œuvres qu'aucun d'eux n'aurait accomplies seul, comme de l'union de tout leur être, naîtront des générations nouvelles plus parfaites que les précédentes, parce qu'elles seront le produit d'une harmonie aussi parfaite que possible. Ce ne sera donc que quand la femme prendra sa légitime place, que l'humanité verra l'amour dans toute sa splendeur, et que cette passion, subversive aujourd'hui dans l'inégalité et l'incohérence, deviendra ce qu'elle doit être: un des grands instruments de Progrès.

Nous, mes enfants, qui sommes trop raisonnables pour prendre le moyen par lequel la nature nous porte à remplir ses intentions pour ses intentions mêmes, nous nous garderons bien de croire que l'amour a le plaisir pour but; d'autre part, nous avons trop le respect de l'égalité, pour nous imaginer qu'il n'est fait qu'au profit d'un sexe. Nous resterons fidèles à l'idéal de nos grandes destinées, en définissant l'amour: l'attraction réciproque de l'homme et de la femme dans le but de perpétuer l'espèce, d'améliorer les conjoints l'un par l'autre sous le rapport de l'intelligence et du sentiment et de faire progresser la science, l'art, l'industrie par le travail du couple.