IV

Des sophistes t'ont dit, mon fils, que tous nos penchants sont dans la nature, qu'ils sont bons et doivent être respectés.

Tu leur as demandé sans doute si le penchant au vol, à l'assassinat, au viol, à l'anthropophagie, qui sont dans la nature, sont de bons penchants et pourquoi, loin de les respecter, la société en punit la manifestation.

Tu leur as démontré, je pense, qu'il n'y a rien de respectable dans l'exagération ou la perversion des penchants.

Tu leur a démontré, je l'espère, que la nature est une fatalité brutale contre laquelle nous sommes tenus de lutter en nous et hors de nous; que notre Justice et notre vertu ne se composent que des conquêtes faites sur elle en nous; comme tout ce qui constitue notre bien-être physique, n'est que le résultat des conquêtes faites sur elle hors de nous.

Ces sophistes t'ont dit que l'amour vient et s'en va sans qu'on sache ni comment, ni pourquoi; qu'on ne peut pas plus lui commander de naître que de durer.

Ceci est vrai, mon fils, du désir brutal de la chair, qui n'est que la passion des brutes et s'éteint par la possession.

Ceci est encore vrai de cette passion complexe qui a son siége dans l'imagination et dans les sens, et finit avec l'illusion toujours peu durable.

Mais cela n'est pas vrai de l'amour proprement dit. Celui-là voit les défauts et les qualités de l'être aimé; seulement il pâlit les premiers et exalte les dernières; et il espère faire cesser peu à peu ce qui le blesse.

Ce sentiment qui remplit le cœur est patient; il craint de s'effacer; il s'entoure de précautions pour demeurer constant; s'il s'éteint, ce n'est pas sans qu'on le sache: car on souffre de cruelles tortures avant de se résoudre à ne plus aimer.

On t'a dit que l'amour est incompressible: sommes-nous donc des êtres de fatalité? Ce sophisme rend l'homme lâche, le déprave: car à quoi bon lutter contre ce que l'on dit invincible, et pourquoi ne pas lui sacrifier les meilleures de nos tendances? Examine, mon fils, la conduite des partisans d'une telle doctrine.

L'idéal humain exige qu'ils ne fassent point à autrui ce qu'ils ne trouveraient pas juste qu'on leur fît; et ils séduisent les filles, les rendent mères, les abandonnent sans se soucier des enfants nés de ces unions; sans se soucier que la jeune mère se suicide, meure de douleur ou se corrompe; sans se soucier que les parents descendent dans la tombe.

Comme d'immondes reptiles, ils se glissent au foyer domestique d'autrui, ravissent à leur ami l'affection de sa femme, et le forcent à travailler pour les enfants de l'adultère.

La femme qui croit à l'amour incompressible manque à ses engagements envers son mari; se fait une vie de ruse; met le désordre et la douleur dans l'intérieur d'autres femmes dont elle brise la vie.

Voilà comment ceux qui pratiquent le sophisme remplissent leur devoir d'être justes, de ne point contrister leurs semblables, de travailler au bonheur, à l'amélioration de ceux qui les entourent, de préserver le faible de l'oppression et du mal. A cette incompressibilité prétendue de l'amour, ils sacrifient la Justice, la bonté, le bonheur, le repos, l'honneur des autres, s'engagent dans une voie de désordres, mettent la dissolution dans la famille et la Société: en un mot, ils offrent en holocauste à l'instinct bestial, le sens moral et la Raison.

On t'a dit encore que tout amour est dans la nature: le polygamique et le polyandrique aussi bien que celui du couple constant.

Oui, mon enfant, tout amour est dans la nature humaine, comme y sont tout vice et toute vertu. Mais tu sais qu'il ne suffit pas qu'une chose soit en nous, pour qu'elle soit bien: il faut qu'elle soit conforme à l'idéal de notre destinée, conforme à notre harmonie: elle est mal dans le cas contraire.

L'amour, tel que nous l'avons défini, a besoin de durée et d'égalité; de durée parce qu'on ne se modifie pas en quelques mois; qu'on n'accomplit pas de grandes œuvres en quelques mois; qu'on n'élève pas des enfants en quelques mois: la durée est si bien une aspiration de l'amour, qu'il s'imagine que l'éternité aura peine à lui suffire. Il lui faut l'égalité; le partage lui est odieux: donc il veut un pour une et une pour un. Or, la polygamie et la polyandrie sont la négation de l'égalité, de la dignité dans l'amour.

Considérons dans leurs effets ces deux déviations de l'instinct.

La polygamie orientale inégalise profondément les créatures humaines, transforme la femme en bétail, mutile des millions d'hommes pour garder les harems, déprave le possesseur de femmes par le despotisme et la cruauté; concentre toute sa vitalité sur un seul instinct aux dépens de l'intelligence, de la Raison, de l'activité; d'où il résulte qu'il est perdu pour la science, l'art, l'industrie, la Société selon le Droit; qu'il se soumet sans répugnance au despotisme, et tend passivement le cou au cordon. Là pas d'influence de la femme qu'on soumet a un amoindrissement calculé; qui se déprave d'une manière hideuse aussi bien que l'eunuque son gardien. Ainsi l'inégalité devant l'amour et devant le Droit, l'abandon des arts, des sciences, de l'industrie, l'énervement intellectuel et physique, l'abaissement du sens moral sont les vices inhérents à la polygamie de l'Orient. Tu le vois, nous voilà loin de l'idéal de nos destinées.

Dans notre Occident, la Polygamie de fait produit le bétail du lupanar, des légions de courtisanes qui ruinent les familles. Comme beaucoup de ces femmes ne sont pas saines, elles communiquent à ceux qui les fréquentent d'affreuses maladies qui minent leur tempérament, et préparent ainsi des générations faibles, conséquemment des âmes peu fortes, des intelligences abaissées. J'en appelle à l'épreuve de la conscription: jamais on ne vit tant d'exemptions pour insuffisance de taille, et cependant on est moins exigeant que par le passé: jamais on n'en vit tant par vices de constitution et maladies organiques.

Vicier la génération dans son germe, n'est pas le seul crime de notre polygamie; elle énerve la population qui la pratique; car rien ne porte aux excès, conséquemment à l'affaiblissement, comme le changement de relations. D'autre part nos polygames se transforment en machines à sensation; leur intelligence s'abaisse; ils deviennent hébétés, égoïstes. Regarde, mon fils, ces tristes jeunes gens d'aujourd'hui, étiolés par les vices de leurs pères et les leurs: ils sont railleurs, sans foi, riant des choses les plus saintes, méprisant, non seulement leurs dignes compagnes, les femmes corrompues, mais encore tout le sexe auquel appartiennent leurs mères: regarde-les, ils sont grossiers à faire lever le cœur: plus rien n'attire leur respect: ils jettent la femme en cheveux blancs dans le ruisseau pour garder le haut du pavé; ils rudoient le vieillard, ils font rougir la jeune fille par leurs cyniques discours: la polygamie les a rendus ignobles, et a tué l'urbanité française aussi bien que toute dignité.

Ils te diront que les femmes ne valent guère mieux qu'eux. Mais ce résultat devient inévitable dans un pays où les femmes ne sont pas enfermées. La Polyandrie y est la compagne obligée de la Polygamie; car puisque les hommes se croient permis d'avoir plusieurs femmes, pourquoi les femmes se croiraient-elles interdit d'avoir plusieurs hommes?

En somme, mon fils, les résultats de l'amour incompressible, de la Polygamie et de la Polyandrie dans notre Occident sont:

La séduction et la corruption des femmes;

L'adultère, l'abaissement des caractères, l'amoindrissement moral et intellectuel des deux sexes;

L'affaiblissement, l'abâtardissement de la race;

La fausseté, la ruse, la cruauté, les injustices de toutes natures, l'exploitation de la femme par l'homme pour sa beauté; celle de l'homme par la femme pour son argent ou son crédit;

La dissolution et la ruine de la famille;

Chaque année quelques milliers d'enfants naturels, sans compter les grossesses supprimées:

Voilà la valeur des théories mises en pratique.

N'est-ce pas que tout cela est bien conforme à notre idéal de l'amour humain? Bien conforme à notre idéal de la destinée humaine qui exige que nous progressions, et fassions progresser les autres dans le bien; que nous pratiquions la Justice et la Bonté?

Encore un mot, et nous aurons fini.

Quand Rome eut cessé de croire à la chasteté, à la religion du serment; quand elle se vautra dans les mœurs polygamiques et polyandriques; quand elle prit le plaisir pour but, la tyrannie se montra. Rien de plus naturel: l'homme n'enchaîne que celui qui s'est enchaîné lui même sous le joug de l'instinct bestial: celui qui sait se gouverner, n'obéit pas à l'homme: il ne s'incline que devant la loi, lorsqu'elle est l'expression de la Raison.

Rappelle-toi, mon fils, qu'on n'est puissant que par la chasteté: c'est seulement alors qu'on peut produire de grandes choses dans la science, l'art, l'industrie; c'est seulement alors qu'on peut pratiquer la Justice, être digne de la liberté. En dehors de la chasteté, il n'y a que dégradation, injustice, impuissance, esclavage; et toute nation qui l'abandonne tombe des bras du despotisme dans la tombe.

Ne te laisse donc pas ébranler par les sophismes modernes; aie toujours devant ta pensée tes obligations de créature morale et libre, tes devoirs de membre de l'humanité; soumets tout en toi à la Raison, à la Justice, au sentiment de ta dignité et vis en homme, non pas en brute.

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CHAPITRE III.
MARIAGE (DIALOGUE).