I

LA JEUNE FEMME. Nous allons parler du Mariage au point de vue de l'idéal moderne: comment le définirez-vous?

L'AUTEUR. L'amour, sanctionné par la Société.

LA JEUNE FEMME. Considérez-vous le Mariage comme indissoluble?

L'AUTEUR. Devant la loi, non; mais au moment de leur union les époux doivent avoir pleine confiance que le lien ne se dissoudra pas.

Je crois que le Mariage est appelé à devenir indissoluble par la seule volonté des époux; qu'il ne peut l'être que de cette manière.

LA JEUNE FEMME. Quelle part faites-vous à la Société dans le Mariage?

L'AUTEUR. Vous la fixerez vous-même, en vous rappelant nos principes.

Si l'homme et la femme sont des êtres libres, dans aucune période de leur vie, ils ne peuvent légalement et valablement perdre leur liberté.

Si l'homme et la femme sont des êtres socialement égaux, dans aucun de leurs rapports, ils ne peuvent légalement, valablement être subordonnés l'un à l'autre.

Si le but constant de l'être humain est de se perfectionner par la liberté et de chercher le bonheur, aucune loi ne peut légitimement, valablement le détourner de cette voie.

Si le but de la Société doit être d'égaliser les individus, elle ne peut, sans forfaire à sa mission, constituer l'inégalité des personnes et des droits.

Si la Société ne peut, sans iniquité, entrer dans le domaine de la liberté individuelle, elle ne peut légitimement, valablement, prescrire des devoirs qui ne relèvent que du for intérieur, et annuler la liberté morale.

Concluez maintenant.

LA JEUNE FEMME. De ces principes il résulte que, dans le Mariage, l'homme et la femme doivent demeurer libres, égaux; que la Société n'a le droit d'intervenir dans leur association que pour les égaliser; qu'elle n'a pas le droit de leur prescrire des devoirs qui ne relèvent que de l'amour ni, conséquemment, d'en punir la violation, qu'elle ne peut, en principe, prononcer ou refuser le divorce, parce, qu'aux époux seuls il appartient de savoir, s'il n'est pas utile pour leur bonheur et leur progrès de se séparer l'un de l'autre.

L'AUTEUR. Bien conclu, Madame; mais si la Société n'a de droit ni sur le corps ni sur l'âme des époux, en tant qu'époux; si elle ne peut, sans abus de pouvoir, s'immiscer dans aucun de leurs rapports intimes, elle a le droit et le devoir d'intervenir dans le Mariage au point de vue des intérêts et au point de vue des enfants.

LA JEUNE FEMME. En effet dans l'union des sexes, il n'y a pas seulement association de deux personnes libres et égales, il y a encore association de capital et de travail; puis, des époux, proviennent des enfants, à l'éducation, à la profession, à la subsistance desquels il faut pourvoir.

L'AUTEUR. Or, la protection générale des intérêts et des jeunes générations incombe de droit à la Société. Aux yeux de la loi, les époux ne doivent être considérés que comme des associés, s'obligeant à employer tel apport et leur travail à telle ou telle chose définie. La Société n'enregistre qu'un contrat d'intérêt dont elle garantit l'exécution, comme celle de tout autre contrat, et dont elle publie la rupture, s'il y a lieu, par la volonté des conjoints: D'autre part, c'est une question de vie et de mort pour la Société que l'éducation des jeunes générations. Les enfants, étant des êtres libres en développement et devant, d'après la direction qu'ils auront reçue, nuire ou être utiles à leurs concitoyens, la Société a le droit de veiller sur eux, d'assurer leur existence matérielle, leur avenir moral, de fixer l'âge du Mariage, de confier les enfants, en cas de séparation, à l'époux le plus digne et, s'ils sont indignes tous deux, de les leur enlever.

LA JEUNE FEMME. Vous allez peut-être un peu loin, Madame; d'une part, les enfants n'appartiennent-ils pas à leurs parents? De l'autre, la société ne peut-elle se tromper sur les meilleurs principes à leur donner?

L'AUTEUR.. Les enfants n'appartiennent pas à leurs parents, Madame, parce qu'ils ne sont pas des CHOSES: A ceux qui s'obstineraient à croire qu'ils sont une propriété nous dirions: la Société a le droit d'exproprier pour cause d'utilité publique. Ensuite le droit social sur les enfants se borne, en fait de principes, à ceux de la Morale: La Société n'a pas de droit sur les croyances religieuses qui sont du domaine du for intérieur. Un pouvoir qui enlèverait des enfants à leurs parents parce qu'ils n'ont pas telle foi religieuse, ferait du despotisme et mériterait l'exécration universelle. Que vous disiez: la Société n'a pas le droit d'imposer un dogme aux enfants, vous serez dans le vrai; mais je ne concevrais pas que vous eussiez la pensée de lui interdire le droit de leur enseigner, même contre la volonté des parents, la science qui éclaire, la morale qui purifie: Est-ce que le devoir de la Société n'est pas de faire progresser ses membres, et quelqu'un peut-il avoir le droit de tenir une créature humaine dans l'ignorance et le mal?

LA JEUNE FEMME. Vous avez raison, Madame, et je passe condamnation. Revenons au Mariage. Je vois avec plaisir que vous vous éloignez de l'opinion de plusieurs novateurs modernes qui nient la légitimité de l'intervention sociale dans l'union des sexes.

L'AUTEUR. Si cette union restait sans garantie, qui en souffrirait? Ce ne sont pas les hommes, mais bien les femmes et les enfants.

Personne ne peut obliger un homme à demeurer avec une femme qu'il n'aime plus; mais il faut qu'il soit contraint à remplir ses devoirs à l'égard des enfants nés de son union, à tenir ses engagements d'intérêts: en faisant tort à sa compagne, en échappant aux charges de la paternité, il userait de sa liberté pour nuire à autrui: la société a le droit de ne le pas souffrir.

LA JEUNE FEMME. Ainsi, Madame, vous ne reconnaissez pas à la Société le droit de lier les âmes ni les corps; mais celui d'être garante du contrat de Mariage, et de l'obligation des époux envers les enfants futurs; de les forcer, en cas de séparation, à remplir cette dernière obligation?

L'AUTEUR. Oui, Madame; ainsi, en cas de rupture, la Société n'aurait qu'à constater publiquement les charges des époux, le nombre des enfants, le nom de celui des deux auquel la tutelle en est restée, soit de consentement mutuel, soit d'autorité sociale. En se bornant à ce rôle, la société ferait plus pour empêcher la séparation des époux que tout ce qu'elle a follement imaginé jusqu'ici. Les ex-conjoints seraient libres de se remarier: mais quelle femme voudrait s'unir à un homme chargé de plusieurs enfants, ou qui se serait mal comporté avec sa première compagne? Quel homme consentirait à s'unir à une femme qui se trouverait dans le même cas?

Pensez-vous que la difficulté qu'on éprouverait à contracter un nouveau mariage, ne serait pas un frein à l'inconstance et aux mauvais procédés qui conduisent à une rupture?

LA JEUNE FEMME. Je crois en effet que le mariage, tel que vous le concevez, aurait plus de chances de durée que le nôtre: d'abord parce qu'il est dans notre nature de tenir davantage à ce qu'on peut perdre. Je me suis demandé souvent pourquoi beaucoup d'hommes demeurent fidèles à leur maîtresse et ont envers elle de bons procédés, tandis qu'ils en manquent à l'égard de leur femme et leur sont infidèles; je me suis demandé encore pourquoi beaucoup de couples, longtemps heureux lorsqu'ils étaient librement unis, sont malheureux, souvent obligés de se séparer légalement, lorsqu'ils ont fini par se marier, et je n'ai pu voir d'autres raisons à ces choses que celles-ci: nous tenons à ce que nous savons pouvoir nous échapper. L'homme a plus d'égards pour une femme qui n'est pas sa propriété légale, son inférieure, que pour celle ainsi transformée par la loi. Cependant il faut l'avouer, vos idées, Madame, sembleront excentriques.

L'AUTEUR. Et cependant elles ne sont qu'une application des lois françaises; en effet nos lois n'établissent-elles pas que les conventions ne peuvent avoir pour objet que des choses, non des personnes? Que la Société ne reconnaît pas les vœux et n'en poursuit pas la violation?

Or, la loi du mariage actuel aliène les conjoints l'un à l'autre; la femme appartient à son mari; elle est en sa puissance. Qu'est-ce qu'un tel contrat, sinon la violation du principe qui déclare que toute convention ne peut avoir pour objet les personnes? Serait-il plus permis d'aliéner sa personne par un contrat de Mariage que par un contrat d'esclavage?

Quelques-uns disent qu'il est permis de disposer de sa liberté comme on l'entend, même pour y renoncer. En effet, on peut le faire, comme on peut se donner la mort; mais user de sa liberté pour y renoncer ou se tuer, est beaucoup moins user d'un droit que violer les lois de la nature morale ou physique: ce sont des actes de folie qu'on doit plaindre, mais qu'il n'est pas permis d'ériger en loi.

Pourquoi la Société ne reconnaît-elle pas les vœux et n'en poursuit-elle pas la violation, si ce n'est parce qu'elle reconnaît qu'il lui est interdit, à elle, de pénétrer dans le for intérieur? Si ce n'est parce qu'elle n'admet pas qu'un individu puisse aliéner son être moral et intellectuel plus que son corps, et se vouer à l'immobilité lorsque son devoir est, au contraire, de progresser?

Je demande alors si cette même Société n'est pas inconséquente d'exiger des époux des vœux perpétuels, d'exiger de la femme vœu d'obéissance, vœu tacite de livrer sa personne aux désirs de l'époux?

Est-ce que la liberté morale des époux n'est pas aussi respectable que celle des religieuses, des prêtres, des moines?

Est-ce qu'aux yeux de la nature et de la Raison, les individus mariés ont plus le droit d'aliéner leur être moral et intellectuel, leur liberté et leur personne que les gens en religion?

Autre inconséquence de la loi: elle déclare le Mariage une Société; l'acte de mariage est donc un acte de Société: Or, je le demande, dans un seul acte de ce genre, est-il enjoint par la loi à l'un des associés, d'obéir, de se soumettre à une minorité perpétuelle, d'être absorbé? Je ne doute pas que la loi ne déclarât un tel acte nul entre associés libres; pourquoi donc légitime-t-elle une telle monstruosité dans la Société des époux? Reste de barbarie, Madame, si l'on veut bien y réfléchir.

LA JEUNE FEMME. J'espère que, par raison et par nécessité, l'on réformera la loi dans un temps plus ou moins proche: mais ce qui ne sera pas réformé, ce sont les formules du Mariage religieux qui prescrivent aux époux les mêmes vœux que le Code, et soumettent, comme lui, la femme à l'homme.

L'AUTEUR. Eh! Que nous importe, Madame, puisque, grâce à la liberté, le Mariage religieux n'est qu'une bénédiction dont on peut se passer. Celles dont le tempérament est d'aller à l'Église, au Temple, à la Synagogue doivent avoir toute liberté de se faire bénir par leurs prêtres respectifs: cela ne regarde pas la Société. Ce qu'il faut, c'est que si, plus tard, leurs vœux ne leur semblent pas valables, l'autorité sociale ne les leur rende pas obligatoires: Elles ont le droit d'être absurdes, mais la Société n'a pas le droit de leur imposer l'absurdité: Son devoir est, au contraire, de les éclairer et de les rendre libres.